FRÈRE DE LAIT DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE
Le premier de ces tableaux nous est fourni par Weber, l'un des valets de chambre de la reine.
Weber était né à Vienne, au commencement d'août 1755 : son père, conseiller de la magistrature et chef du bureau de l'approvisionnement, avait épousé Constance Hoffmann, dont on citait la beauté et qui fut choisie, au mois de novembre 1755, pour être la nourrice de la petite archiduchesse Marie-Antoinette, qui venait de naître. Les deux enfants furent élevés ensemble et Weber suivit en France sa sœur de lait, lors de son mariage avec le Dauphin.
Il avait pris part, le 10 août 179:2, à la défense du château des Tuileries : il parvint à s'échapper, gagna, par la cour des Feuillants, la rue Saint-Honoré, et se disposait à rentrer à son domicile, rue Sainte-Anne, lorsque deux inconnus, passant près de lui, lui glissèrent, sans s'arrêter, et « en regardant du côté opposé » : « On vous cherche. »
Weber entra à l'hôtel de Ghoiseul, y dépouilla son costume de garde national, et alla passer la nuit chez M. Arcambal, secrétaire du département de la Guerre. Le lendemain, il demanda asile à l'ambassade d'Angleterre ; mais milady Gower, l'ambassadrice, lui fit comprendre que
le gîte n'était pas sûr : « Elle avait chez elle, comme chez tous les ambassadeurs, deux ou trois espèces de jacobins dont il ne lui était pas possible de se dél'aire. » Elle adressa le fugitif à un Allemand, M. Dhill, qui habitait rue du Temple et dont le dévouement royaliste lui était connu.
En route pour se rendre rue du Temple, Weber passa devant la porte d'un de ses amis, M. de Mory, fils du caissier de la Compagnie des Indes; il entra, apprit là que la Famille royale allait être détenue au Temple, réfléchit que la maison Dhill, où il comptait chercher une retraite, serait, en raison de son voisinage de la célèbre tour, terriblement surveillée... M. de Mory, voyant son émoi, lui offrit asile dans sa maison. C'est idi que commence la partie des Mémoires de Weber ayant trait aux événements de septembre ; son texte sera cité intégralement.
Je passai cinq jours chez mon nouvel hôte dans la plus parfaite sécurité. La pureté des principes de M. de Mory et sa probité m'étaient trop bien connues, pour avoir le moindre doute sur l'honnêteté de ses procédés à mon égard. Mon domestique était d'ailleurs la seule personne qui connût le lieu de ma retraite. Je n'avais pas balancé à lui confier ce secret important, d'après la longue expérience que j'avais de sa fidélité et de son attachement; il n'eût en effet jamais été capable de me trahir, si les démagogues n'eussent eu recours aux moyens les plus effrayants pour le forcer à leur indiquer ma nouvelle demeure.
Je lui avais ordonné d'aller s'informer tous les jours de ma part, auprès de certaines personnes du service de la reine, de ce qui se passait dans la ville, à l'Assemblée et surtout au Temple, et de venir m'en
rendre compte tous les soirs. Mais, s'étant aperçu, dès le premier jour, qu'on observait ses démarches, et que des mouchards le suivaient partout, il crut devoir employer la ruse pour se rendre auprès de moi sans se compromettre. Il se servit à cet effet du moyen le plus capable de donner le change aux malveillants; lorsqu'il sortait de mon appartement dont il était resté gardien, il se rendait d'abord dans un quartier éloigné ; là il prenait un fiacre qui le conduisait à une certaine distance, et il faisait ensuite à pied le reste du chemin pour arriver jusqu'à moi. Je lui avais recommandé, dès le premier jour, dédire à tous ceux qui pourraient demander de mes nouvelles, que j'étais à une campagne dont il ignorait le nom.
Cette conduite, que la prudence commandait dans un moment où je savais que tous ceux de mon bataillon % échappés le 10 août, étaient arrêtés ou en fuite, nous réussit jusqu'au 18; mais à cettci époque, les Jacobins, furieux de ne pouvoir découvrir ma retraite, résolurent de se saisir de mon domestique.
Après avoir épuisé en vain tous les genres de séduction, ils usèrent de rigueur. Accablé de mauvais traitements, menacé môme de la guillotine s'il n'indiquait le lieu de ma retraite, il se vit dans la cruelle nécessité de le découvrir.
Sur-le-champ, six hommes armés de piques furent envoyés par ma section pour s'assurer de ma personne. Mais les hommes à piques étaient dans un tel embarras, ils étaient saisis d'une si grande frayeur
* Tassin, commandant de bataillon; Wermaring, capitaine; Guischer, lieutenant; Heck, sergent.
lorsqu'il s'agissait d'arrêter un grenadier de mon bataillon, que les six en question crurent qu'il était prudent de demander un renfort de six de leurs camarades de la section où je m'étais réfugié.
Ils arrivèrent donc au nombre de douze chez M. de Mory , mon respectable hôte, comme nous allions nous mettre à table, au moment où nous étions loin de nous attendre à une pareille visite. Ils s'emparèrent de moi, et sans me laisser, pour ainsi dire, le temps de prendre congé de M. de Mory, que cet événement avait jeté dans la plus grande consternation, ils me conduisirent d'abord au bureau de la section de la Croix-Rouge pour faire insérer dans le protocole du jour le procès-verbal du secours que cette section avait prêté à la mienne pour mon arrestation, et lui promettre aide en pareille circonstance
Cette cérémonie d'usage terminée, on me fit monter en voiture; le renfort se retira, et les six hommes de ma section, seulement, m'escortèrent ensuite jusqu'à mon corps de garde, rue Favart, où l'on me retint quelque temps, et d'où j'arrivai enfin au couvent des Filles-Saint-Thomas, rue Vivienne, pour y subir un premier interrogatoire.
En passant rue de Richelieu devant la boutique de mon marchand de linge, je me rappelai que j'avais sur moi un rouleau de quarante doubles louis. Assuré que j'allais être dévalisé en prison, je demandai aux gens de l'escorte d'entrer un instant dans la boutique. Ils me l'accordèrent sous la condition que je ne m'y arrêterais qu'un moment.
Je me hâtai de faire à la marchande un court
exposé de ma situation; je lui dis à voix basse, que je venais d'être arrêté, que l'on me conduisait en prison, et que j'y serais vraisemblablement dépouillé ; je la priais de tenir en dépôt ces quarante doubles louis, et de me donner seulement cent livres en assignats pour ma dépense journalière.
Sans attendre sa réponse, je jetai sur le comptoir le rouleau, que je pris la précaution de couvrir de linge à la vue de son beau-frère et de deux jeunes personnes qui travaillaient à côté d'elle.
La marchande me répondit qu'il ne lui était pas possible de me donner des assignats; que son mari était à la campagne, et qu'il avait emporté par dis- \raction la clef de son armoire. Je m'en consolai 'acilement, ayant encore quinze doubles louis dans ma bourse; et mestimant assez heureux d'avoir sauvé mon rouleau, je rejoignis mes conducteurs.
Arrivé à ma section, j'y fus interrogé par le président ^ delà manière la plus vétilleuse, et d'après les instigations de plusieurs Jacobins que je connaissais pour être aussi furieux que bornés, et qui ne cessaient de lui parler à voix basse contre moi, ce quil m'était facile de juger d'après leurs gestes et leurs coups d'oeil menaçants.
Comme j "étais occupé à répondre à une infinité de questions, le beau-frère de la marchande de linge arriva; il demanda la parole, et dit en présence de tout le comité : « Je suis trop bon patriote pour ne pas dénoncer le citoyen Wéber; je déclare qu'il a
* Collot d'Herbois, mauvais comédien de province.
quitté son escorte pour entrer dans la boutique de mon frère, et qu'il a déposé sur le comptoir un rouleau de doubles louis; il voulait que ma belle-sœur tînt en dépôt cette somme. Mais ma famille ne voulant avoir rien de commun avec un homme en état d'arrestation, je m'empresse de remettre cet or sur le bureau du citoyen président. »
Après m'avoir demandé d'où provenait cette somme, et ce que je comptais en faire (question qui fut couverte de huées de la part de tous les assistants) le président, accoutumé à obtenir sur le théâtre des applaudissements de ce genre, décida sans se déconcerter que le rouleau serait consigné à la trésorerie de la section; il m'interrogea ensuite sur le lieu de ma naissance, sur mon âge, sur mon état. Dès que j'eus satisfait à ses questions, il ajouta : « Étiez-vous du nombre de ceux qui tirèrent le sabre contre les Marseillais, à la place Louis XV ? » Ma réponse fut affirmative, en ajoutant que je l'avais fait uniquement pour ma défense personnelle.
Il continua : « La reine a-t-elle pris beaucoup de part à votre situation ? Où vous êtes- vous retiré ensuite avec les autres grenadiers ? »
Je répondis : « Ni le roi ni la reine n'ont entendu parler de nous ; j'ignore ce que mes camarades blessés sont devenus ce jour-là; pour mon compte je suis resté chez un officier de service jusqu'à la nuit. »
« Vous êtes très attaché, me dit-il, au roi et à la reine? — Ils sont mes bienfaiteurs, je me fais gloire de leur être dévoué à la vie et à la mort. »
Plusieurs personnes remarquant avec quelle ani-
mosité le président faisait insérer dans le procès-verbal ^ la dernière déclaration que je venais de faire, et croyant y apercevoir mon arrêt de mort, s'écrièrent : « Mon Dieu, qu'il est rtialadroit ! Mon Dieu que cet aveu est déplacé ! le voilà perdu ! »
Enfin, après m'avoir tenu, tantôt à la barre, et tantôt enfermé dans une chapelle grillée, depuis quatre jusqu'à neuf heures du soir, et m'avoir fait signer le procès-verbal de l'interrogatoire que je venais de subir, il me renvoya au corps-de-garde pour y passer la nuit,- sans s'embarrasser ni des murmures ni des cris d'improbation qui partaient de toutes parts, contre les sentiments de prévention et de haine qui perçaient dans sa conduite à mon égard.
Le lendemain, à dix heures du matin, on me conduisit en voiture, sous la même escorte, à l'Hôtel de Ville; là un commissaire de ma section, après avoir vérifié l'interrogatoire que j'avais subi la veille, lut à haute voix les quatre crimes de lèse-nation dont j'étais accusé :
« 1° D'être Autrichien ; 2° d'être frère de lait de la reine; 3° d'avoir été du nombre des grenadiers des Filles-Saint-Thomas qui avaient tiré le sabre contre les fédérés ; 4° d'avoirescorté la Famille royale, malgré l'ordre de M. Rœderer, jusqu'à la porte de l'Assemblée nationale, le 10 août, à neuf heures du matin. »
Ce même commissaire y ajouta une nouvelle déposition, signée de mon propriétaire et de mon portier; elle était conçue en ces termes :
* Ce procès-verbal du 18 août doit être sur le registrs ou daus les archives de la section de 1792.
et Nous félicitons la section et le comité de surveillance d'avoir pu se saisir d'un aristocrate aussi dangereux que le citoyen Weber ; nous prévenons et nous certifions qu'il n'y a pas un homme plus habile dans le maniement des armes à feu ; que de plus il a appris à tous les aristocrates ses amis à tirer au pistolet ; et qu'enfin il a fait venir de son pays et leur a distribué une quantité de ces armes. »
Sur cette nouvelle déposition je demandai la parole pour me justifier, mais je fus interrompu par les huées de toutes les tribunes, oiî la populace se relayait jour et nuit depuis le 10 août, pourforger des dénonciations et y applaudir. Un canonnier du faubourg Saint-Antoine, ayant demandé la parole un instant après, me dénonça de la manière suivante : « Je connais beaucoup ce citoyen ; je l'ai vu entouré d'officiers suisses et de tous ceux de l'état-major de la garde nationale qui firent les insolents lorsque les aristocrates doublèrent la garde du château. Je l'ai entendu haranguer ce jourlà, et promettre formellement, le 9 août, de faire tomber dans une demi-heure les têtes de Pétion et de Manuel. »
Ce canonnier, quinem'avaitjamaisni vu ni entendu, peu content de me charger de ces calomnies, prit à témoin de la vérité de sa dénonciation un vieillard en uniforme national, assis à côté de lui ; celui-ci attesta les faits sans jamais m'avoir vu, sans même se donner la peine de chercher des yeux celui à qui on les imputait.
Pétion et Manuel, du haut de leur trône, sourirent avec complaisance au canonnier et, après avoir donné
à l'élan de son patriotisme les éloges qu'il méritait et l'avoir remercié surtout des moyens qu'il leur fournissait d'immoler une victime de plus, ils lui expédièrent l'ordre de me conduire, accompagné de quatre gendarmes, au comité de surveillance, etdelààriiôlel de La Force.
La joie de la populace, lorsqu'elle me vit pour ainsi dire à sa disposition, devint générale, et cette canaille n'aurait pas si tôt mis fin à ses menaces et à ses injures, si Manuel n'avait demandé la parole, pour l'amuser d'une manière mille fois plus déchirante pour moi, puisque laFamille royale était l'objet de ses grossières plaisanteries.
Ce scélérat, pour égayer son ami Pétion, ainsi que le reste de l'assemblée, s'égaya particulièrement sur le compte de la reine de la manière la plus indécente. Voici comment il s'exprima :
« Il faut convenir qu'il n'y a rien de si embarrassant dans le monde qu'une famille royale et so» attirail. Il est temps enfin de balayer ce cortège, d'arracher à la reine toutes ces femmes qui l'entourent, et de les mettre en lieu de sûreté, pour les empêcher de nous nuire à l'avenir. »
Ces paroles excitèrent une approbation générale. Sur-le-champ les cris : « A l'Abbaye, à La Force, les femmes de la reine '■ » retentirent de tous côtés. II continua : « J'ai vu hier la femme du roi; ce n'était plus cette femme altière que rien ne pouvait fléchir; je l'ai réellement vue pleurer; je lui ai beaucoup parlé
* Mn>° de Lamballe, surinteudante de la maison de la reine, M"" la marquise de Tourzel, gouvernante des enfants de France.
et à son fils aussi; je puis dire que le petit m'a fort intéressé. J'ai dit entre autres choses à la femme du roi que je voulais lui donner pour son service des femmes de ma connaissance; elle m'a répondu qu'elle n'en avait pas besoin, qu'elle et sa sœur sauraient se servir réciproquement; à cela j'ai répondu à la femme du roi : Fort bien, Madame, puisque vous ne voulez pas accepter de ma main des femmes pour votre service, vous n'avez qu'à vous servir vous-même, vous ne serez pas embarrassée sur le choix. »
En débitant de pareilles indécences contre la lille de Marie-Thérèse, Manuel fut souvent interrompu par les applaudissements de Pétion et de tout son auditoire.
Sur ces entrefaites, le canonnier qui n'avait pas perdu de vue ses projets contre moi, arriva, accompagné de deux commissaires, pour me remettre entre les mains de quatre gendarmes, avec ordre de me conduire au comité de surveillance.
Une troupe de poissardes, accompagnées d'autres assassins soldés par la faction, s'empressa de me suivre, et dit à haute voix à ceux qui tâchaient de les retenir : « Nous ne sortons que pour un instant, ce n'est que pour faire voir du pays au frère de lait de la reine qui a voulu faire sauter la tête de M. Manuel et de M. le Maire. »
D'après ces propos dont je ne dissimule pas que je fus très épouvanté, je m'attendais à être assassiné, comme l'avaient été MM. Foulon et de Launay, sur les marches de l'escalier par lequel je devais passer pour me rendre au comité.
Le ciel, qui voulait me conserver, m'inspira dans le moment l'idée de m'adresser à Tofficier^ du corps de garde qui avoisinait le fatal escalier. Cet officier m'écouta avec intérêt, et ayant appris de moi le sort dont j'étais menacé, il me retint quelques instants, pendant que la populace allait voir l'installation de Santerre que la faction venait de faire nommer commandant général de la garde nationale de Paris, place à laquelle il visait depuis longtemps.
Effectivement, les assassins se dispersèrent pour assistera cette cérémonie. L'officier saisit cet instant pour me faire conduire au comité de surveillance, dans une voiture de place, qui me déroba à tous les regards.
C'est ainsi que j'échappai à ces assassins, dont un des plus déterminés avait, m'a-t-on dit, préparé son sabre pour me porter le premier coup ; les autres n'auraient pas manqué alors de se jeter sur moi; ils m'auraient déchiré, et auraient fini, comme de coutume, par porter en triomphe ma tête au bout d'une pique.
Arrivé au comité de surveillance, le canonnier fit de nouveau sa déposition, après quoi on renvoya les gendarmes, et je fus enfermé dans une chambre où il me fallut rester depuis midi jusqu'à sept heures du soir. Ce fut alors que deux commissaires" y arri-
' C'était un chevalier de Saint-Louis, dont malheureusement, je n'ai pu savoir le nom.
* L'un d'eux était probablement le bourreau, car il dit à son camarade, en traversant la place de Grève : « J'ai eu hier beaucoup à travailler ici. »
Virent pour me conduire en fiacre à l'hôtel de La Force.
J'y fus enregistré selon l'usage ; le sieur Lebeau, concierge de cette prison, me promit de me traiter avec tous les égards possibles, et me fit mettre dans la chambre appelée la chambre de Gondé, où étaient déjà les chevaliers de Rhulières (commandant de la garde à cheval de Paris) et de la Ghesnaye (commandant de la garde nationale, et de service auprès de la personne du roi, le 10 août) ; MM. Jurieu (premier commis de la maison du roi et de la liste civile), Vochel (premier commis du département de la guerre et du bureau d'artillerie), et Desmarest (académicien). Ges trois derniers furent élargis quelques jours après et remplacés par MM. Le Fauchet (radministrateur des Poudres et Salpêtres : son père, au moment de son arrestation, se brûla la cervelle d'un coup de pistolet), Saint-Brice (brigadier des gardes du corps de M^' le comte d'Artois), baron de Battencourt (officier général), Poupard de Beaubourg (garde de Monsieur), de la Merlière (commissaire de la comptabilité), et Magontier (premier valet de chambre de Monsieur).
La femme du concierge ayant appris que j'étais arrêté pour la journée du 10 août, en témoigna la plus grande satisfaction, en disant : « Fort bien, ça ira, ça ira. »
Lebeau, s'étant aperçu que les expressions de sa femme m'avaient affligé, chercha, aussitôt après le départ des commissaires, à me consoler ; il me repré-. senta que je ne devais pas m'affecter de ces démons-i
tratîons politiques commandées par les circonstances.
Les guichetiers, suivis de deux gros chiens, venaient régulièrement à sept heures du matin ouvrir les portes des prisons, et nous laissaient la liberté de nous promener à l'ombre de deux rangs d'arbres qui se trouvaient dans notre grande cour.
Ils revenaient à huit heures du soir avec la même escorte ; et à grands cris, et aux coups redoublés d'une sonnette, ils nous avertissaient de rentrer; ils renfermaient ensuite tous les prisonniers : nous étions obligés de pourvoir à notre subsistance et d'en payer les frais. Il se trouva au nombre des personnes en état d'arrestation, deux cuisiniers détenus comme suspects ; ils se chargèrent de notre table à raison de 3 francs par tête.
Je passai dans cette prison treize jours qui me parurent autant de mois, et j'ose 1 assurer, les inquiétudes qui me consumaient provenaient autant de l'ignorance oîi j'étais du sort de la Famille royale, que de mon incertitude sur celui qui m'attendait.
Les chevaliers de Rhulières et de la Ghesnaye me parurent également navrés de douleur. '
Ils m'apprirent que M. de la Porte (ministre de la maison du roi et intendant de la liste civile), le brave Durozoi (l'auteur de la Gazette de Paris), et M. le baron Backmann (major général des gardes suisses), avaient été successivement guillotinés. M. Durozoi fut guillotiné le 25 août, à la place du Carrousel, dite Egalité, en criant « qu'il se faisait gloire de mourir le jour de la Saint-Louis, pour la cause de la religion et pour celle de son roi ».
M. Backmann mourut en héros. Comme ces trois victimes de leur fidélité n'étaient pas plus coupables cjue moi, et qu'aux yeux des factieux nous Tétions autant qu'eux, nous nous attendions à chaque instant à nous voir arracher des prisons pour subir le même sort.
Cependant j'échappai encore à ce danger, tandis que mes deux compagnons de captivité y succombèrent, comme je l'exposerai ci-après.
J'étais en prison depuis neuf jours, sans pouvoir deviner le sort qui m'attendait; tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais, n'était pas fait pour me tranquilliser.
Pendant la nuit du 21 du même mois, nous avions entendu, de notre prison, beaucoup de bruit dans la cour de La Force et dans les chambres qui étaient au-dessus de la nôtre. Ce bruit nous avait fort inquiétés ; nous apprîmes le lendemain, de grand matin, que notre concierge avait été enlevé par la force armée et traîné à la barre de l'Assemblée nationale pour se justifier d'avoir envoyé au comité de surveillance un des prisonniers qui avait été mandé à ce tribunal et qui se trouva pris de vin. Dans l'état où était cet homme, personne ne sera surpris qu'il ne se soit pas servi d'expressions bien mesurées dans ses réponses. L'Assemblée, qui s'arrogeait le droit de juger même les intentions, prétendait que ceci était un coup prémédité de la part du concierge;
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A. Entrée. — B. Première cour d'euliéi!. dite cour du Greffe. — C. Salle du greffe où se
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\ 1102 fd'après un plan manuscrit k nationales).
il'ibunal du 3 septembre. — U. Cour intérieure, [.a ligne poinlillée indique le trajet impose ^ prison au lieu du massacre.
il parvint cependant à se disculper; mais le prisonnier, pour expier une faute, qui dans tous les cas ne pouvait mériter une punition bien grande, s'il eût eu des hommes honnêtes pour juges, fut condamné par le comité de surveillance à être mis au pilori.
Ce malheureux devenu furieux de cet acte de despotisme entra dans la plus grande colère. 11 se répandit eu invectives contre l'Assemblée nationale, contre ses comités, et contre la populace qu'on avait payée pour le bafouer, et il fit en descendant de l'échafaud un geste qui exprimait énergiquement la rage et le mépris.
Cette scène avait été préparée par Robespierre; cet homme sanguinaire cherchait à exciter le peuple contre les prisonniers, et à le porter à les massacrer tous, et faire place ainsi à de nouveaux proscrits, sans paraître encombrer les prisons.
Les satellites de ce scélérat s'écriaient avec fureur : « 11 faut la tête du prisonnier qui a osé insulter la nation » ; et ils se portèrent vers la prison pour en faire justice eux-mêmes.
Le lendemain, ce malheureux fut jugé, condamné et conduit au supplice; mais on l'assura secrètement, un moment avant l'exécution, qu'il obtiendrait sa grâce, s'il voulait dire et soutenir avec fermeté « que tous les prisonniers étaient armés d'une manière formidable ; qu'ils étaient en état de faire dans peu la contre-révolution; que pour lui, il abandonnait la vie sans regrets, parce qu'il était sûr que ses camarades ne manqueraient pas de venger bientôt sa mort ».
Cet infortuné n'eut rien de plus pressé que de vociférer ces menaces contre la populace, et de l'accabler de toutes ces prédictions; mais les Jacobins, qui ne voulaient se servir de ce prisonnier que pour donner à leurs brigands soldés et à la multitude un prétexte de tomber sur les prisons, ne le firent pas moins guillotiner aussitôt qu'il eut fini sa harangue. Tel fut toujours le sort de ceux que Robespierre se trouvait forcé de mettre dans ses secrets.
Animé de plus par les satellites de Marat et de Robespierre, le peuple devint tout à fait furieux; et ne trouvant plus les tribunaux assez expédilifs, il proclama, le 28, dans les sections, sa souveraineté, et il se disposa, tout à la fois, à l'aide de l'armée des Jacobins, àremplir les fonctions d'accusateur, déjuge ci de bourreau.
Pendant ce temps, les malheureux prisonniers, avertis du plan de Robespierre, s'attendaient d'un moment à l'autre à être massacrés, sans pouvoir opposer la plus légère résistance. Ils passaient les nuits à écrire les lettres les plus touchantes à leur famille, à leurs amis, et à toutes leurs connaissances, pour leur dire un dernier adieu, ou les engager à travailler à leur élargissement.
Plusieurs de ces infortunés cherchèrent aussi les moyens de s'évader, et eurent l'imprudence de dire, assez haut pour être entendus, qu'il serait facile d'enfoncer, avec les poutres qui se trouvaient au milieu de notre cour, le mur de la petite rue du Théâtre de Beaumarchais.
Soit que des espions eussent été chargés de nous
guetter ou que les gendarmes qui avaient une guérite au premier étage eussent entendu ce propos, la municipalité en fut avertie, et les poutres furent enlevées, le même jour, par une vingtaine d'ouvriers du faubourg Saint-Antoine qui, pendant tout le temps que dura leur expédition, nous lancèrent des regards terribles et nous parurent, dans leur pantomime, comme ces muets qui précèdent le fatal cordon.
Le 30 août, les conseils officieux que nous avions demandés, d'après la loi qui en accordait à cette époque à tous les détenus, nous apprirent que les lettres à nos parents et à nos amis n'avaient servi qu'à allumer la pipe du concierge ; ils nous informèrent aussi que la guillotine avait été déclarée permanente sur la place du Carrousel; que cette place venait d'être nommée place de l'Egalité; qu'on était convenu de l'étrenner par l'exécution du prince de Poix, capitaine des gardes du corps et gouverneur de Versailles, cherché partout à cet effet, et qui eut le bonheur de se soustraire à toutes les recherches ; qu'enfin les détenus de la journée du 10 août devaient tous y subir le même sort.
Privé par là de toute consolation, et presque sans espoir d'échapper à la fureur des Jacobins, j'écrivis mon procès d'après les deux interrogatoires que j'avais déjà subis, et je composai les réponses à toutes les questions qui pouvaient m'être faites dans les interrogatoires que je devais encore subir.
Rassuré un peu par cette précaution, et plus encore par ma confiance dans l'Etre Suprême, j'attendis avec résignation le moment redoutable de paraître
devant les juges du nouveau tribunal populaire.
Nous passâmes plusieurs jours dans une situation qu'il serait impossible de décrire.
Le 2 septembre, à quatre heures de l'après-dîner, les guichetiers appellent les prisonniers sous prélexte d'aller parler aux commissaires, ou de se faire inscrire pour les frontières.
Cet appel continua jusqu'au soir, et on nous dit que les prisonniers qui ne rentraient plus avaient été transférés dans une autre maison d'arrêt.
L'air inquiet, le ton sérieux et embarrassé des guichetiers qui allaient et venaient continuellement, accompagnés de gendarmes ou de gardes nationaux, nous donnèrent assez d'inquiétudes pour ne pas nous déshabiller ; enfin, fatigués d'entendre du bruit dans la rue sans pouvoir distinguer ce que c'était, nous nous jetâmes, vers une heure du matin, sur nos lits pour prendre un peu de repos.
J'étais à peine sur mon grabat, en face de la croisée, que mes yeux furent éblouis par une grande clarté, produite par une grande quantité de flambeaux qui précédaient une horde armée. Cette troupe, conduite par les guichetiers, se porta avec rapidité vers le corridor de notre prison.
La porte fut ouverte avec fracas, six hommes à piques se présentèrent, et demandèrent M. de Rhulières, unde ceux qui se trouvaient dans ma chambre.
Ce prisonnier, s'étant mis sur son séant, répéta deux fois : « C'est moi, Messieurs, c'est moi. »
Un officier municipal prit alors la parole, et élevant la voix, de manière à être entendu des hommes
armés qui l'accompagnaient, et dont les guichetiers pouvaient à peine contenir Timpatiente fureur, dit : « Vous êtes accusé, monsieur de Rhulières, d'être un des conspirateurs du 10 août; je viens vous dire de recommander votre ûme à Dieu, car le peuple demande votre tête. Je suis fàclié d'être chargé d'une semblable mission, mais mon devoir m'y oblige. »
Le chevalier de Rhulières répondit avec calme : « Il y a déjà longtemps que je m'attendais au sort que vous m'annoncez ; j'aurais seulement cru, ajouta-t-ii, qu'on m'aurait interrogé. »
Sur cette réponse, l'officier municipal s'approcha de la porte, et apercevant que le peuple ne voulait pas attendre, il lui rappela « qu'il avait promis d'obéir à la loi, qu'il l'avait juré », et il demanda à cette horde affamée de sang, s'il pouvait compter sur sa promesse? Il ajouta pour la disposer à l'écouter : « Voulez-vous permettre, mes camarades, mes concitoyens, que M. de Rhulières se rende au greffe pour y être interrogé? » Ils se mirent à hurler tous ensemble : « Oui, oui, qu'il vienne, mais qu'il se dépêche. »
Le chevalier de Rhulières fut donc emmené à deux heures du matin, le 3 septembre, pour subir son interrogatoire devant le tribunal populaire établi dans la chambre du concierge.
Une heure après, on vint chercher de la même manière le chevalier de la Ghesnaye. Inquiets sur le sort du chevalier de Rhulières, nous nous hasardâmes de demander au guichetier ce qu'il était devenu. «N'ayez aucune inquiétude à son égard, nous répon-
dit-il, il y a déjà longtemps qu'il est à l'Abbaye. »
Ne sachant pas que cette phrase signifiait que l'infortuné avait été massacré à la porte de l'hôtel, aucun de nous ne s'affligea; nous nous félicitions au contraire d'apprendre que le ciel avait conservé les jours d'un homme aussi intéressant que le chevalier de Rhulières, et nous conçûmes dès lors bien moins d'inquiétudes sur le chevalier de la Chesnaye qui avait dans sa poche, pour sa justification particulière, les réquisitions de l'Hôtel de Ville, du comité de surveillance et de la Commune, par lesquelles on lui ordonnait, le 10 août, de repousser, en cas d'événement, la force par la force. Nous étions loin d'imaginer que ce qui devait le justifier, serait au contraire le signal de sa mort.
Ayant vu enlever ainsi ces deux braves et loyaux gentilshommes, accusés du crime de lèse-nation, et sachant que j'étais détenu pour la même cause, je m'attendais à chaque instant au même sort.
Je pris sur-le-champ le cahier qui contenait mon procès et les réponses de toutes les questions et inculpations qu'on pouvait me faire; je le relus avec la dernière attention, afin d'être prêt à tout événement.
Le départ des chevaliers de Rhulières et de la Chesnaye avait réduit notre chambrée à MM. de Saint-Brice, baron de Battencourt, Poupard de Beaubourg et moi; MM. Le Fauchet, de la Merlière et Magontier ayant été élargis quelques jours auparavant.
A quatre heures du matin, le chevalier de la Chesnaye que nous attendions avec la plus grande impa-
tience pour savoir enfin de quoi il s'agissait, n'était pas de retour ; les cris continuaient dans la rue sans interruption; les prisonniers logés à côté, au-dessus, et au-dessous de notre chambre, étaient sans cesse arrachés de la leur, et traînés avec la dernière violence devant le tribunal redoutable ; ce bruit extraordinaire redoublait nos inquiétudes ; il nous fut impossible jusqu'à huit heures de nous arrêter à aucune idée. Ce fut dans ce moment que nous vîmes entrer une ioule d'hommes dans la cour. Ils se mirent à regarder aux fenêtres, dans toutes les chambres, au rez-de-chaussée, et apercevant quatre prisonniers tout habillés sur leur lit, ils ordonnèrent au geôlier d'ouvrir la porte de cette chambre.
Ils entrèrent comme des furibonds, nous prirent au collet, nous secouèrent vivement, et nous traitant de coquins, d'aristocrates, et nous reprochant de vouloir nous cacher; ils ajoutèrent en proférant mille blasphèmes : « Qu'ils ne nous quitteraient plus, et qu'ils allaient s'y prendre de manière à savoir qui nous étions. » Comme j'ignorais qu'il s'agissait en ce moment de marcher à la mort, je m'abandonnai à toute l'indignation que ce traitement m'inspirait : je saisis un de ces hommes armés à la poitrine, j'en pris un autre au collet, et, en les secouant à mon tour de la manière la plus vigoureuse, je leur dis : « Le guichetier a dû vous dire que nous ne sommes ni des coquins ni des gens à nous cacher ; vous devriez respecter le malheur si vous aviez de l'âme, et surtout vous rappeler que la loi défend de maltraiter les prisonniers sans savoir s'ils sont coupables. »
Stupéfaits de ma hardiesse, ils se regardèrent un moment et me lâchèrent. Je continuai : « Un honnête homme ne connaît pas la résistance quand il s'agit d'obéir à la loi ; mais vous n'êtes que de vils oppresseurs; vous êtes armés et je ne le suis pas; votre conduite m'annonce des lâches ; je sers comme vous dans la garde nationale; je peux comme vous reprendre d'un instant à l'autre mes armes, et c'est alors que je vous invite à m'attaquer. »
Les guichetiers leur ayant parlé à notre avantage, ces satellites commencèrent à nous traiter avec un peu plus d'égards; ils nous ordonnèrent néanmoins de les suivre, parce qu'il était, dirent-ils, de leur devoir de nous conduire devant le tribunal établi dans la chambre du concierge.
Dès que nous fûmes sortis de la cour, escortés de deux hommes armés, je perdis de vue mes compagnons d'infortune, et ne pouvant deviner ce que signifiait la quantité de sabres nus ensanglantés que j'avais sous les yeux, et les cris, à ÏAhhaye^ à Cohlentz, à l'Abbaye^ avec lesquels on accompagnait de temps en temps un prisonnier à l'entrée de la rue, j'attendis mon tour avec résignation à la porte de la salle d'audience.
Il était dix heures du matin, lorsque je fus introduit; je vis un homme fort replet, en uniforme de garde national, et décoré d'une écharpe tricolore, assis près d'une grande table sur laquelle étaient placés les registres de la prison ; à côté de l'homme à écharpe, qui faisait les fonctions de président du tribunal populaire, siégeait le commis des prisons
et, autour de la table, deux grenadiers, deux fusilliers, deux chasseurs et deux forts de la Halle. Voilà quels étaient les personnages qui composaient ce tribunal; enfin beaucoup de Marseillais et d'autres fédérés remplissaient la chambre d'audience comme spectateurs.
Le président commença ainsi mon interrogatoire : « Votre nom, votre âge, votre pays? » Il se mit ensuite à regarder dans le registre l'article qui me concernait, appelé, enfermes de prison, l'écrou. Le commis de l'hôtel le lui montra du doigt; il me parut contenir une vingtaine de lignes.
Après l'avoir parcouru des yeux, et trouvé que j'étais détenu pour quatre crimes de lèse-nation et surtout pour avoir passé la nuit du 10 août au château, il se borna (je ne sais encore aujourd'hui pour quel motif) à me faire cette question : « Pourquoi avez-vous été, le 9 et le 10 août, aux Tuileries? » Je répondis : « J'ai servi dans la garde naiionale de Versailles ; mais depuis quelque temps, m.es affaires m'ayant empêché de faire mon service, j'ai payé exactement quarante sous tous les jours au citoyen qui me remplaçait. L'Assemblée nationale ayant décrété ensuite que tout homme dans ses meubles serait regardé comme propriétaire et, à ce titre, obligé de monter dorénavant sa garde en personne, je me suis fait inscrire dans la section de ma demeure et j'y fais exactement le service. » J'ajoutai : « Depuis trois mois j'ai monté la garde, deux fois à l'Assemblée nationale et autant de fois au château. Ayant reçu le 9, à sept heures du matin, un billet imprimé de la
part de M. Tassin (commandant de bataillon) pour me rendre sur-le-champ au corps de garde, j'ai été envoyé comme renfort avec dix-neuf de mes camarades, dans les cours du château sous le commandement de MM. Guicher (lieutenant) et Laurent (souslie ateiiant), et j'y suis resté par ordre de mes chefs jusqu'au dernier moment. »
Le président m'ayant écouté avec beaucoup d'attention adressa aux assistants les paroles suivantes : « Quelqu'un de vous, citoyens, a-t-il connaissance des faits que le citoyen Weber vient d'énoncer pour sa justification? » Différentes personnes se levèrent pour attester « qu'elles étaient parfaitement instruites de tout ce que je venais d'avancer, et que je n'avais rien dit que de très conforme à la vérité. » Un petit chasseur surtout confirma par ses paroles et par ses gestes l'exactitude de toutes mes réponses.
« Je ne vois donc plus, dit le président, en se levant de son siège et en ôtant son chapeau, la moindre difficulté de proclamer l'innocence dé Monsieur. » Et il se mit à crier avec tous les spectateurs : Vive la nation! Il m'ordonna d'en faire autant : j'obéis et je criai comme eux : Vive la nation! Cette seconde cérémonie terminée, le président proclama mon innocence en ces termes : « Vous êtes libre, citoyen, mais la patrie est en danger; il faut vous faire enrôler, et partir sous trois jours pour les frontières. »
Gomme je me croyais, d'après ce prononcé, entièrement hors de danger, je répondis : « Il m'est absolument impossible, citoyen président, de me conformer à ce dernier ordre; j'ai une mère âgée et infirme et
une sœur malheureuse ; l'une et l'autre ont besoin de mes secours, elles n'ont que moi pour appui, il faut que je retourne près d'elles : je ne puis les abandonner. »
Les deux hommes placés derrière moi répondent tout à coup avec une espèce de fureur : « Citoyen, ce n'est pas le moment de donner de pareilles raisons; il faut du monde pour faire la guerre; la patrie a besoin de soldats; nous-mêmes, en bons patriotes, nous avons oublié que nous sommes époux et pères ; oubliez, à notre exemple, que vous avez une mère et une sœur. »
Le président après avoir jeté un coup d'œil sur le commis des prisons, comme pour lui faire entendre que ce serait sa faute si je périssais, me fixa attentivement en me disant avec une sorte d'humeur : « Je vous préviens, Monsieur, qu'il faut vous faire enrôler, qu'il faut partir sans délai pour les frontières; je ne vois d'autre moyen pour vous... » Il fit ensuite une pause.
Ses regards, ses gestes, et le son de sa voix m'ayant fait soupçonner quelque mystère, je pris mon parti sur-le-champ, et dans l'espoir de leur échapper bientôt (car j'eusse mieux aimé mourir que de porter les armes contre mon souverain ou contre les intérêts de mes bienfaiteurs), je répondis avec une sérénité affectée : « Puisque vous avez besoin de moi. Monsieur, j'irai aux frontières quand il vous plaira. »
Cette réponse excita de nouveau dans toute la salle de grands cris de Vive la nation. Le président se hâta d'expédier mon enrôlement et me fit signer le protocole et ma cartouche.
Je reçus alors, selon la coutume, l'accolade du président et de quelques assistants. Un fort de la Halle s'empressa de fendre la foule pour arriver jusqu'à moi ; mais ce qui me surprit beaucoup, et ce qui surprendra également mes lecteurs, c'est qu'il m'embrassa après m'en avoir demandé la permission que je n'avais garde, comme on le pense bien, de lui refuser ; il me dit ensuite : « Citoyen, c'est à moi que vous aurez affaire dorénavant, vous n'avez qu'à me suivre. »
Deux hommes armés, au fait de la cérémonie, m'ayant donné le bras, me conduisirent avec force, aux cris de Vive la nation, à la porte qui aboutit sur la rue. Là ils me firent faire halte et passèrent les premiers par le petit guichet : telle était la consigne donnée aux assassins qui se tenaient en dehors, pour épargner celui qui venait d'être jugé ; ceux au contraire que ce tribunal envoyait à r Abbaye ou à Coblentz passaient les premiers, et étaient assommés à ce fatal passage. Lorsque je fus dans la rue, ils me prirent de nouveau par le bras et continuèrent, en élevant et en tournant leurs chapeaux sur la pointe de leurs sabres, leurs cris de Vive la nation; après quoi nous continuâmes notre route par la ruelle (appelée cul-de-sac des Prêtres^) qui donne dans la rue Saint-Antoine, au milieu des satellites du même faubourg et des Marseillais.
Ensuite le fort de la Halle qui nous précédait commanda une seconde halte.
* C'est la rue des Ballets que Weber désigne sous ce nom. (G. L.)
Il se mit devant moi et cria : « A bas les chapeaux. » Des milliers de spectateurs se découvrirent avec la plus grande rapidité ; alors, on fit silence pour écouter le serment que j'allais prononcer d'après son ordre, le bras droit et la main tendus au niveau de l'épaule ; il était conçu en ces termes :
« Je jure d'être fidèle à la nation et de mourir à mon poste en défendant le nouveau système de liberté et d'égalité. »
Après la prestation de ce serment, auquel il m'était impossible de me refuser, le môme homme s'étant tourné de mon côté pour me montrer un tas de cadavres percés et hachés à coups de sabres, me dit d'un air hagard et féroce : « Vous voyez, citoyen soldat, que nous punissons les traîtres comme ils le méritent. »
Je reçus encore l'accolade fraternelle. Je passai ensuite de bras en bras à plus de cent pas, toujours embrassé par les gardes nationaux du faubourg Saint- Antoine, et par une infinité d'autres gens presque tous ivres; délivré enfin de toutes ces caresses, les deux hommes armés qui me donnaient le bras, me conduisirent dans une église ^ où se trouvait réuni le petit nombre de personnes que le tribunal populaire avait épargnées.
Deux commissaires, après avoir examiné atlentivement ma cartouche, me dirent : « Nous avons ordre de vous retenir jusqu'à ce que vous soyez réclamé par quelqu'un de bien connu. »
' L'église de Gultare-Sainte-Catherine, dans la section de l'Arsenal, nommée par le peuple Dépôt des innocents.
Induit en erreur par les papiers publics que nos conseils officieux et le limonadier nous apportaient tous les jours, je croyais la plus grande partie de mes camarades sauvés; en conséquence j'écrivis sur-lechamp au commandant, et en son absence au lieutenant et au sous-lieutenant du poste de mon corps de garde, pour prier celui qui s'y trouverait d'envoyer quelques-uns de mes camarades pour me réclamer, le prévenant que le tribunal populaire m'avait déclaré innocent. En vérité, quand on réfléchit à ce que CCS brigands appelaient un innocent, l'on rougit d'avoir été trouvé tel à leurs yeux. — Quel affreux abus de mots et de choses!
Je remis en présence des commissaires ce billet à un jeune garde national du faubourg Saint-Antoine, j'y joignis un assignat de cent sous, en le priant de faire cette commission en fiacre et d'amener le plus lot possible trois ou quatre de mes camarades, auxquels je voulais épargner, ainsi qu'à lui, la peine de faire à pied un aussi long trajet.
Le jeune homme en uniforme fut conduit avec ma lettre à la section.
Chénier^ nouveau président de cette section, était convenu avec CoUot d'Herbois de me faire périr; en conséquence, il eut à peine fini la lecture de ma lettre qu'il écrivit à la section de l'Arsenal « de bien se garder de me lâcher, et de me livrer à la section de 1792' sous bonne escorte ». Il finissait son billet pour
* Auteur d'une tragcfiie qui prêchait le régicide.
*Ma section des Filles-Saint-Thomas, après avoir perdu la plus grande partie de ses grenadiers royalistes, le 10 août, prit, comme
prévenir qu'il envoyait cinq hommes à cet effet.
Il serait difficile de rendre la surprise du président de la section de l'Arsenal, celle des commissaires du dépôt, et surtout la mienne à la lecture de ce billet ; on ne cessait de se le passer de main en main et de le relire. « Comment donc a-t-il pu nous revenir, se disaient-ils les, uns aux autres, c'est incroyable, incompréhensible, le style de cette lettre démontre qu'il est plus coupable que nous l'avions cru. »
Mais ce qui ajoutait au danger de ma situation, c'est que la populace escaladait les fenêtres de l'église pour demander « que les commissaires lui livrassent le royaliste qui, disait-elle, avait offert de l'or à la garde nationale pour défendre le roi et sa famille, distribué des feuilles contre-révolutionnaires, et qui n'avait pu échapper que par surprise à la vengeance du tribunal ».
Ce portrait me désignait un peu, je vis en même temps des gens du peuple grimper sur les fenêtres de la chapelle, qui semblaient m'indiquer et me menacer par leurs gestes furieux. J'allais faire part de mes alarmes aux commissaires, lorsque quatre gardes nationaux arrivèrent et dirent à un homme assis sur une marche de l'autel, à côté de moi, « qu'ils étaient venus pour le reconduire chez lui et qu'il ne devait pas avoir la moindre inquiétude ». Cet homme dont on ne put me dire le nom', était de la plus belle
on l'a déjà vu, le nom de section de la Biblothèque, quelle conserva jusqu'au 2 septembre, jour du massacre des prisonniers ; elle prit alors le titre de section de 1792, qu'elle changea encore depuis peu pour prendre celui de section Le Peletier. * L'abbé Bardy, vivement soupçonné d'avoir été l'assassin de so
jBgure; il ne cessait de représenter aux commissaires que le tribunal populaire l'avait proclamé innocent; il insista surtout pour ne pas quitter notre salle, mais, sans égard pour ses prières, il fut aussitôt emmené.
Dès qu'il fut parti, la populace, ou, pour mieux dire, les cannibales, descendirent des fenêtres, tout devint calme dans la cour ; je commençai à croire que je m'étais trompé, et que ce n'était pas à moi qu'ils en voulaient.
Un instant après, M. de Tréfontaine * vint dans la chapelle pour s'informer si le citoyen Chamilly, un des quatre premiers valets de chambre du roi, était parmi nous.
Il apprit d'un petit garçon, qui frottait tranquillement au pied du maître-autel de Téglise, des bas bleuâtres tout ensanglantés, queM. de Chamilly avait été tué à huit heures du matin : « Ces bas, ce chapeau, ajouta-t-il, sontde ce monsieur-là; on vient de m'en faire présent-. »
Après ces éclaircissements, M. de Tréfontaine s'en retournait sans m'avoir aperçu ; je l'arrêtai pour lui représenter qu'ayant été réclamé par ma section et devanty être reconduit en plein jour par des hommes à piques, je pouvais être reconnu et tomber entre
frère. Il fut renfermé à La Force et massacré le 3 septembre 1792. Il avait été condamné à être pendu le 10 janvier ; mais son jugement avait été suspendu par appel à d'autres tribunaux.
* Commissaire de la comptabilité, grenadier des Filles-Saint-Thomas, ayant donné sa démission au mois de juin 1792. Il fut élu officier municipal après le 10 août, et guillotiné en 1794. * M. de Chamilly, comme on le verra, échappa au massacre. (G. L.
les mains du peuple qui, vu ses dispositions, et dans l'éloignement où je me trouvais de ma section, s'embarrasserait fort peu de la loi du jour qui défendait de faire le moindre mal à un homme acquitté parle tribunal populaire.
M. de Tréfontaine était plein d'âme et d'humanité ; il avait d'ailleurs beaucoup d'amitié pour moi : il sentit toute l'horreur de ma position, et ne me quitta qu'après m'avoir donné l'assurance qu'il allait, sans retard, employer, en honnête homme, ses amis et tout son crédit pour veiller à ma sûreté personnelle, et me faire réclamer avec la plus grande célérité, sans aucun danger pour moi.
Vers les quatre heures et demie, je fus instruit de l'affreux traitement qu'avait essuyé le bel homme qui était assis à côté de moi dans la chapelle, et que quatre gardes avaient emmené sous le prétexte de le conduire à sa maison.
Un membre du comité, qui arrivait de dehors, nous dit : « L'homme que la garde nationale a voulu conduire chez lui, n'a été qu'à la distance de quatre rues, la populace l'a massacré au milieu de l'escorte, en disant que c'était un abbé attaché au service de la cour. »
Ce récit me fit renouveler mes instances aux gens à piques pour les engager à ditTérer mon départ.
Il s'était écoulé plusieurs heures depuis le départ do M. de Tréfontaine : je crus que d'autres affaires lui avaient fait oublier les miennes ; désespérant enfin de parvenir à déterminer les gens de mon escorte à attendre jusqu'à la nuit, je me proposai de m'adresser
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à tout hasard à la députation qui venait de se faire annoncer, pour la prier de répondre de moi et de me conduire à ma section, mais quelle fut ma joie, lorsque je vis entrer dans la salle, en habit bourgeois, ceux des grenadiers de mon bataillon que j'aimais le plus, tant pour leur zèle et leur bravoure, que pour l'attachement sans bornes qu'ils avaieni; toujours témoigné à la famille royale.
Que ce moment fut heui-eux pour moi! J'oubliai toutes mes peines, tous mes dangers.
L'orateur de cette députation, tenant un papier à la main\ adressa au président les paroles suivantes : « La section de 1792 vient d'apprendre qu'un citoyen Weber a été proclamé innocent par le tribunal populaire de l'hôtel de La Force. Elle nous envoie avons, citoyen président, pour vous remercier, ainsi que le comité de la section de l'Arsenal, de l'asile que vous avez bien voulu accorder au milieu de vous à un citoyen de son arrondissement. La section de 1792 nous a chargés du présent certificat, par lequel vous verrez qu'elle réclame le citoyen Weber, et qu'elle désire le revoir dans son sein. »
Le président, s'étant tourné vers moi, médit àdemi-
* Premier sergent, nommé Heck. C'était un Allemand, aussi brave qu'il était éloquent ; son opinion, dans les affaires de son bataillon, prévalait presque toujours. On l'employa avec succès dans toutes les circonstances critiques.
Le 9 août, à minuit, lorsque nous étions rangés en bataille en face de la grande porte qui donne sur le Carrousel, il fut chargé, en sa qualité de sergent, de passer dans les rangs pour mettre les cartoucbes dans les gibernes ; arrivé à moi, il me poussa plusieurs fois pour me faire tourner la tête, puis il me montra, en levant les yeux au ciel avec douleur, les deux cartouches qu'il avait à distribuer par homme.
voix : « Je suis charmé. Monsieur, que votre section vous réclame d'une manière si authentique et si flatteuse pour vous. Je connais parfaitement votre conduite, et je ne suis point du tout étonné des procédés de vos hraves camarades envers vous, surtout après l'intérêt honnête qua fait paraître à votre égard Tofficier municipal Tréfontaine; les deux commissaires m'en ont rendu un compte exact .» Il ajouta : « Je vous prie même de croire que j'aurais fini par répondre de vous; je vous connais par la famille de M. de Simonin^ avec laquelle j'ai passé chez vous à Versailles une soirée agréable en 1788, et je me serais fait un vrai plaisir de vous reconduire à votre section. »
Le président, après avoir visé mon enrôlement du tribunal populaire, le remit aux commissaires du Dépôt des innocents-. Il y ajouta une espèce de rapport de toute l'affaire, qu'il rédigea, le plus possible, à mon avantage, et fit escorter les gens à piques de toute la députation, pour empêcher ces derniers de dire au peuple qu'on venait de sauver un royaliste ; il me fit ensuite sortir du côté opposé, par la troisième cour, et avec les deux commissaires dont j'ai parlé, et qui m'avaient donné à onze heures du matin leur parole de ne me quitter que lorsqu'ils me sauraient tout à fait en sûreté.
Dans la crainte que je ne fusse reconnu, mes braves
* Premier commis du dépôt des Affaires étrangères, et administrateur général de la loterie.
' Les sieurs Le Rouge, valet de chambre ; Fay, marchand du faubourg Saint-Antoiue.
conducteurs me firent faire plusieurs détours, pour éviter les rues et les places oii nous pouvions apercevoir des attroupements; nous arrivâmes enfin, à sept heures du soir, dans ma section, où il y avait un monde étonnant.
La députation qui m'y avait précédé avait annoncé mon arrivée; dès que je parus dans la salle, elle retentit d'applaudissements ; tous les assistants me témoignèrent la plus vive satisfaction de revoir un homme qui n'avait échappé au massacre général que par une espèce de miracle ; ils me félicitèrent de la manière la plus touchante sur mon heureux retour.
Les commissaires du Dépôt des innocents demandèrent au comité de ma section le récépissé de tous les papiers qui me concernaient, et se retirèrent.
Le comité ayant trouvé mon enrôlement parmi les pièces qui lui avaient été remises, délibéra aussitôt sur cette affaire, et un des membres, ayant demandé la parole, fit cette motion : « Le citoyen Weber a été assez heureux aujourd'hui pour être déclaré innocent, par jugement du tribunal populaire; il s'est enrôlé par reconnaissance, et a pris l'engagement d'aller aux frontières ; mais comme il est Autrichien, nous ne pouvons exiger de lui ce sacrifice, et nous devons nous montrer aussi généreux que lui ; le comité vous propose de refuser les services militaires du citoyen Weber, et de déchirer sa cartouche. »
De nombreux applaudissements partirent de toutes parts, et servirent de réponse à cette motion. Toutes les personnes de ma connaissance, une infinité d'autres qui m'étaient absolument inconnues, se
réunirent pour me complimenter sur mon heureuse étoile ; et après m'avoir félicité de nouveau du bonheur que j'avais eu d'échapj)cr à la mort, ils s'avancèrent avec moi vers le président^ pour lui faire signer mon élargissement.
Celui-ci, à la vue de mon nom et de ma qualité d'étranger, se rappelant la promesse qu'il avait faite à son ami Gollot d'Herbois de me livrer à la guillotine ou au fer des assassins révoqua tout ce que le comité avait décidé en ma faveur, et dit à haute voix : « Le cas est trop grave pour prononcer dans un moment sur une atîaire de cette importance. Le citoyen Weber est accusé de crimes de lèse-nation : ii est inconcevable qu'il ait été acquitté et déclaré innocent par le tribunal populaire : ce tribunal a été certainement surpris; je ne prendrai jamais sur moi de me mêler de son élargissement. »
Plusieurs membres du comité, ayant pris ma défense, essayèrent de démontrer au président que je devais avoir ma liberté; ils s'en tinrent, pour cet effet, à ce simple raisonnement : « Citoyen président, dirent-ils, c'est le peuple souverain qui a reconnu et j)roclamé l'innocence du citoyen Weber, le peuple lui-même est en plein exercice de sa puissance ; c'est lui-même qui a créé le tribunal, qui a prononcé l'élargissement de ce citoyen ; et il ne vous appartient pas de la différer d'un seul instant, sous quelque prétexte que ce puisse être. »
Chénier, ne pouvant rien répondre à un argument
' M.-J. Chénier.
qui, dans ses principes, était de la plus grande solidité, entra dans une fureur horrible; il écumait de rage, et comme on insistait toujours, il finit par déclarer « qu'il aimait mieux donner sur-le-champ sa démission de sa place, que de consentir à mon élargissement » : puis, interprétant à son gré le silence qui régnait dans l'assemblée, comme s'il l'avait maîtrisée par son éloquence, il ordonna que, jusqu'à l'arrivée de la garde, je serais enfermé dans une chapelle qui se trouvait en face de la table du conseil, et décida que je serais conduit à onze heures ou minuit à l'Hôtel de Ville pour y réinstruire mon procès.
La garde nationale arriva à cet effet une demiheure après ; mais le président s'étant aperçu que tous les assistants étaient indignés du jugement qu'il venait de rendre contre moi et que la rumeur devenait générale, se hâta, par prudence, de changer l'ordre, et se contenta, en attendant, de me faire conduire au corps de garde.
A peine y étais-je arrivé que le commandant du poste me présente l'ordre qu'il venait de recevoir de me mettre en liberté.
Ne concevant pas d'où provenait un changement si subit, j'en demandai la cause et les motifs à tout le monde ; chacun voulait avoir le plaisir de me l'apprendre ; enfin, le commandant aj-ant obtenu un moment de silence, me dit : « La section s'est révoltée contre le président qui a employé, en vrai Jacobin, toutes ses ruses pour vous faire conduire à l'Hôtel de Ville ; le comité et quelques-uns de vos camarades,
regardant votre mort comme certaine, si l'on vous traduisait devant ce tribunal la seconde nuit des massacres, s'y sont opposés avec beaucoup de fermeté; un garde national '■, prêt à partir pour les frontières, a combattu le président avec la plus grande éloquence, par les lois du jour, en lui prouvant que la volonté du peuple, une fois manifestée, devait être sacrée pour lui comme pour tous : le président a sué sang et eau ; il a voulu se démettre trois fois de sa place avant de signer votre élargissement; mais se sentant serré de près et voyant le garde national, ainsi que ses amis, entrer en fureur, il s'est décidé à me donner l'ordre de votre mise en liberté ; je pense aussi que les murmures de la section entière, qui marquait le plus grand mécontentement, ont beaucoup contribué à déterminer cet homme, si acharné à votre perte, à signer ce qu'on exigeait de lui. »
Dès que le commandant eut fini son récit, je m'empressai de payer à mes nouveaux libérateurs le tribut de la vive reconnaissance dont j'étais pénétré; ils voulurent absolument m'accompagner et m'installer à mon hôtel; ils m'y conduisirent en effet, dans la crainte que je ne tombasse dans la main des Marseillais ou de quelques autres assassins. On avait annoncé au propriétaire, ainsi qu'à tous les autres locataires de la maison, que le tribunal populaire de l'hôtel de La Force, la section de l'Arsenal et celle de 1792, m'avaient proclamé innocent ; ils dirent en particulier à mon propriétaire que s'il s'avisait de me
♦ Goffiné.
dénoncer une seconde fois, il aurait affaire à toute la section.
Après avoir rempli les devoirs qu'exigeaient de moi les circonstances où je me trouvais, et les vœux de toutes les personnes qui s'étaient intéressées à mon sort, je partis à onze heures du soir pour aller demander un lit à M. Autran, agent de change. Celuici, après m'avoir comblé d'amitiés, m'accorda la plus généreuse hospitalité, et m'offrit ensuite, ainsi que toute sa famille, tous les services dont je pouvais avoir besoin. Un de ses neveux, M. Perrier, qui connaissait le danger attaché à ma qualité d'étranger et surtout à celle de frère de lait de la reine, me pressa de quitter Paris le plus promptement possible; M. Perrier avait à cette époque quelques liaisons avec plusieurs membres de l'Hôtel de Ville; je le priai d'en profiter en ma faveur, l'assurant que je me mettrais en route pour l'Angleterre aussitôt qu'il me serait possible d'entreprendre ce voyage sans m'exposer de nouveau.
J'employai sur-le-champ tous mes soins à faire lever les scellés qui avaient été apposés chez moi, et à me procurer ensuite une quittance de capitation pour me faciliter le moyen d'obtenir de l'Hôtel de ^ lie un passeport sans lequel je ne pouvais sortir de Paris.
La plupart des royalistes qui se trouvaient au château le 10 août n'existaient plus ; quantité d'autres avaient été massacrés dans les prisons les 2 et 3 septembre, en conséquence les Jacobins, satisfaits de leur triomphe, et ne croyant plus nécessaire d'attiser
la fureur populaire, sous leur éternel prétexte d'une contre-révolution, firent décréter par TAssemblée nationale, « l'ouverture des barrières, et aussi, pour ne pas entraver le commerce, la liberté de voyager sans passeport dans toute Tétendue de la France, à condition, toutefois, de ne pas approcher de dix lieues des frontières et de Tarmée ».
Le 11 de ce mois, les Marseillais, informés que le frère de lait de la reine avait été non seulement épargné à l'hôtel da La Force, mais encore que sa section l'avait protégé, et avait même employé la violence pour l'arracher des mains du président (Ghénier) et le remettre en liberté, s'occupèrent sur-lechamp de la recherche des personnes qui avaient parlé en faveur de cet aristocrate ; ils en découvrirent quelques-uns, les maltraitèrent, et jurèrent publiquement au café du sieur Martin (place du Théâtre-Italien) « qu'ils feraient l'impossible pour rencontrer cet Autrichien, et qu'ils lui flanqueraient l'âme à l'envers » (expression de ces galériens pour dire massacrer). C'était l'expression favorite de ces forcenés dont le plus grand nombre avait été aux galères. Les ternies ordinaires de tuer, assassiner, massacrer, ne remplissaient pas assez leur bouche ; ils ne frappaient plus assez fortement leur oreille pour en faire usage. Ah ! il n'est que trop vrai, et ils l'ont senti les premiers, que toutes les langues sont en défaut, lorsqu'on veut peindre la méchanceté et la noirceur de caractère de ces hommes de sang lorsqu'on est forcé de rappeler ces féroces exploits qui ont porté l'épouvante sur toute la terre.
Ce fut dans la matinée du 11 septembre que la section me fit remettre mes quarante doubles louis, et que je parvins aussi, à force d'amis, d'argent et de démarches, à faire lever les scellés mis chez moi par l'huissier du quartier. J'eus à peine mainlevée de mes effets, que je me hâtai de prendre quelques bijoux, un peu de linge et les papiers qui m'intéressaient le plus ; il y avait parmi ces papiers deux ettres que j'avais traduites de l'allemand en français par ordre de la reine; elles étaient à la vérité très insignifiantes ; elles pouvaient néanmoins me compromettre dans ce moment de crise ; mais je réfléchis peu au danger auquel elles m'exposaient.
Muni de ce peu d'effets, j'allai rejoindre M. Perrier qui, après m'avoir fait sentir la nécessité de quitter Paris, me fit partir sur-le-champ, avec deux de ses enfants, pour sa terre de Saint-Lubin, à vingt lieues de Paris, sur la route du Havre.
Les angoisses de Weber n'étaient pas à leur terme. Quelques Marseillais, réunis au café .Martin, place du Théâtre Italien où se tenait une sorte de club, jurèrent, comme on l'a vu, « qu'ils feraient l'impossible pour rencontrer cet Autrichien et qu'ils lui flanqueraient Vâme à l'envers ». Pourtant, le frère de lait de la reine parvint à sortir de Paris et se mit en route pour Ronfleur où il comptait s'embarquer. Arrêté à Damville et conduit à la mairie, il fut traduit devant un tribunal de paysans qui « bataillèrent entre eux pour savoir s'il serait reconduit à Paris comme aristocrate, ou égorgé sur-le-champ ». Après vingtquatre heures de pourparlers, il fut enfin mis en liberté avec des excuses, arriva, non sans d'autres malencontres.
à Honfleur, parvint à passer au Havre où il s'embarqua pour Portsmouth. Le 20 septembre, il touchait la terre anglaise.
C'est en émigration qu'il écrivit ses Mémoires dont la première édition parut à Londres en 1806.
Nous ne quitterons pas Weber sans rapporter ici quelques notes qu'il annexa, sous forme d'appendice, à son récit : ces notes ajou tent de précieux détails à son heureuse sortie de La Force et nous renseignent sur la mort de M™^ de Lamballe et les indignes traitements que les massacreurs firent subir au corps de l'amie de la reine.
Le massacre des prisonniers, qui commença le 2 septembre, avait attiré autour des maisons de force mille et mille spectateurs de tout sexe et de tout âge; ils applaudissaient tantôt aux assassins qui portaient le dernier coup aux victimes condamnées par le tribunal populaire, tantôt au petit nombre des personnes qu'il avait épargnées.
J'étais du nombre de ces dernières; dès que les gardes eurent fait tourner leurs chapeaux sur la pointe de leurs sabres, en criant : Vive la Nation ! nous fûmes applaudis à outrance; des femmes, me voyant en bas de soie blancs, arrêtèrent avec violence les deux gardes qui me donnaient le bras pour leur dire : « Prenez donc garde, vous faites marcher Monsieur dans le ruisseau. » Elles avaient raison, car il était rempli de sang. L'attention de ces mégères m'étonna d'autant plus qu'elles avaient battu des mains avec fureur lorsqu'on avait égorgé ceux qui me précédaient.
Le sieur Grétu, pensionnaire du roi et grenadier des Filles-Saint-Thomas, se glissa derrière la garde pour
m'offrir ses services, au moment où j'étais enfermé dans la chapelle * en face de la table du président, qui m'avait fait subir mon premier interrogatoire.
Le même camarade m'ayant rencontré, après ma délivrance de l'hôtel de La Force, s'employa encore pour me faire avoir un passeport, ainsi que pour me faire restituer les quarante doubles louis en dépôt chez GoUot d'Herbois, et me proposa, à cet effet, de me mener chez lui.
Il nous reçut poliment, parce que le sieur Crétu avait été régisseur, pour le compte de la Montansier, dans une troupe de comédiens de province dont le susdit président était un acteur très médiocre.
Il nous dit que l'argent réclamé était entre les mains du commissaire du quartier, à qui on avait fait parvenir, en même temps, l'ordre de lever le scellé. Après mille jactances sur le rôle important qu'il jouait et sur les grands talents qu'il comptait déployer à l'avenir, il ajouta que tout ce qui c'était passé depuis le 10 août n'était rien en comparaison de ce qu'on devait faire; il se plaignit amèrement de n'avoir pas été consulté sur la manière d'apprendre à la reine la mort de la princesse de Lamballe.
Ce monstre, soit pour me déchirer le cœur, soil qu'entraîné pas sa fureur jacobine, il ne fît pas attention à moi, raconta, avec la joie et le sang-froid d'un scélérat consommé, que cette infortunée princesse avait été assassinée en sortant du guichet de l'hôtel de La Force ; que son corps avait été livré aux poissardes ;
* Au couvent des Filles-Saint Thomas. (G. L.)
que ces infâmes créatures s'étaient amusées à lui faire des ceintures de ses entrailles ; qu'elles avaient traîné le cadavre nu dans tous les principaux endroits de la ville, et qu'elles avaient fini par guetter le moment cil la reine s'approcherait de la fenêtre pour hausser la pique et lui montrer la tête de son amie. Il ajouta, en soupirant de regret, que, s'il avait été consulté, il aurait fait servir, dans un plat couvert, la tête de M"^ de Lamballe pour le souper de la reine.
J'étais sans armes ; mes genoux fléchirent; je frémis d'indignation et d'horreur, et Grétu, qui s'aperçut de mon état et du nouveau péril que je courais, méprit sous le bras et m'aida à sortir de cette maison infernale.
Je ne puis me refuser au pénible devoir de rapporter ici plusieurs circonstances peu connues qui accompagnèrent et qui suivirent la fin lamentable de la plus digne et de la plus chère amie de la reine.
Trois lettres qui avaient été trouvées dans le bonnet de M""^ de Lamballe au moment de son premier interrogatoire ^, rendaient sa perte presque certaine. Une de ces lettres était de la reine.
Ce fait, dont il n'est question dans aucun des mémoires du temps, a été certifié par un des officiers de M^'' le duc de Penthièvre, qui avait, par Tordre de ce prince, suivi la princesse à l'Hôtel de Ville. Il entendit distinctement un des commissaires dénoncer ces malheureuses lettres qui, en edet, furent découvertes. Cet infâme dénonciateur avait été attaché huit ans à la princesse, et comblé de ses bienfaits.
' A rHôtel de Ville, le 19 août. (G. L.)
A cette nouvelle, S. A. M^' le duc do Penthièvre écrivit le billet suivant à l'un des administrateurs de "es domaines :
« Je vous prie, mon cher de ... s'il arrive malheur à ma belle-fille, de faire suivre son corps partout où il sera porté, et de la faire enterrer au plus prochain cimetière, jusqu à ce que l'on puisse le transporter à Dreux. »
Cet administrateur fit venir un officier du prince, lui donna communication du billet de Son Altesse, et ajouta : « Je vous charge. Monsieur, de faire remplir les intentions du prince. »
C'était le 1" septembre, et il y avait une extrême fermentation. M. de ... fit venir trois hommes, dont deux étaient attachés au prince, et le troisième à sa belle-fille, et leur faisant prendre un costume qui les rendît méconnaissables aux brigands qui se portaient déjà aux prisons, il leur donna une assez forte somme en petits assignats, et leur recommanda de ne rien épargner pour remplir les intentions de leur auguste maître, si le malheur voulait que l'on ne pût sauver la princesse.
Cependant elle avait échappé à la journée du 2, et l'on commençait à espérer, quand le 3, on fut informé que les massacres continuaient; enfin, on vint dire à M. de ... que les scélérats avaient terminé les jours de l'amie de la reine, et qu'ils paraissaient décidés à assouvir sur ses restes palpitants leur infernale rage. Ce fut alors que ces trois fidèles serviteurs, surmontant l'horreur que ces cannibales leur inspiraient, se mêlèrent à eux, pour tâcher de leur enlever le corps de
cette infortunée. Les cannibales voulurent le porter d'abord à l'hôtel de Toulouse ^ On en vint prévenir les officiers du prince, qui frémirent à cette seule idée; cependant on ne voulut pas y opposer de résistance, on ouvrit les galeries, et on attendit en tremblant l'affreux cortège. Déjà ils étaient dans la rue de Cléry, lorsqu'un homme, frappé de la douleur que les officiers du prince allaient éprouver, si leurs yeux étaient forcés de contempler cethorrible spectacle, s'approcha de Charlat qui portait sa tête, et lui demanda oii il allait? « Faire baiser à cette ... ses beaux meubles. — Vous vous trompez, ce n'est pas ici chez elle, elle n'y demeure plus, c'est à l'hôtel Louvois ou aux Tuileries. » En effet, la princesse avait ses écuries rue do Richelieu et un appartement au château, ce qui n'empêchait pas que sa véritable habitation ne fût à l'hôtel Toulouse; mais, heureusement, les brigands crurent cet homme sensible, qui épargna ainsi cette profonde douleur aux fidèles serviteurs du prince. Cette horde de barbares ne s'arrêta donc pas à l'hôtel, et alla aux Tuileries; mais on ne les y laissa pas entrer; alors ils revinrent au coin de la rue des Ballets, faubourg Saint-Antoine, en face du notaire, entrèrent dans un cabaret où on espérait leur arracher ce cadavre meurtri; mais ils le reprirent et jetèrent le corps sur un monceau de cadavres près le Châtelet. Les émissaires de M^"" le duc de Penthièvre se flattaient de l'y retrouver facilement et ne s'occupèrent plus que d'avoir la tête.
* Qu'habitait le duc de Penthièvre. C'est actuellement la Banque de France. (G. L.)
Sa belle chevelure l'ornait encore, lorsque les monstres prirent une nouvelle résolution, celle de faire revoir à cette infortunée les lieux où elle avait cessé d'être; car dans leur horrible délire, ils croyaient que les restes insensibles de leur victime pouvaient encore sentir leurs outrages. Au moment où la tête passait sous la porte de La Force, un perruquier s'élança et avec une dextérité inimaginable, il coupa les tresses de cheveux.
Les émissaires de M^"" le duc de Penthièvre en furent vivement affligés, car ils savaient que le prince aurait tenu infiniment à conserver les cheveux de la princesse; mais ils n'en devinrent que plus empressés à se saisir de ce qui restait, et après avoir troublé entièrement la raison de Charlat ils le déterminèrent à laisser la pique à la porte d'un cabaret où deux entrèrent avec lui. On dit que le nommé P... saisit cet instant pour arracher le fer qui transperçait cette tête, et la mettant dans une serviette, dont il s'était pourvu à dessein, il avertit ses camarades, et se rendit avec eux à la section de Popincourt, où il déclara qu'il avait dans ce linge, une tête qu'il demandait à déposer dans le cimetière des Quinze- Vingts, et que le lendemain, il viendrait avec deux autres de ses camarades pour la reprendre, et donnerait cent écus en argent aux pauvres de la section.
Ils rendirent compte à M. de... de ce qu'ils avaient fait; celui-ci leur recommanda d'aller de grand matin le lendemain à la section, et d'un autre côté, il fit des dispositions pour retrouver le corps. Une maison à moitié démolie avait servi à recevoir les restes de
ces tristes viclimes. M. de... n'épargna ni soins ni argent pour y trouver ceux de M""" de Lam balle, sans y pouvoir réussir ; il fit fouiller dans les décombres, mais sans aucun succès. Cependant M. de. . . ne voyant pas revenir ceux qu'il avait envoyés, commençait à suspecter leur fidélité, car il leur avait compté tout l'argent qu'ils avaient demandé, quand on vint lui dire que ces trois hommes étaient arrêtés, comme ayant assassiné M™® de Lamballe.
M. de..., sans perdre de temps, courut àla section, et rendit hommage à la vérité d'une manière si persuasive, que les commissaires de la section, non seulement accordèrent la liberté aux serviteurs du prince, mais l'autorisèrent à enlever la tête de M™^ de Lamballe. M. de... se rendit au cimetière des Quinze- Vingts, avec un plombier, fit mettre dans une boîte de plomb tout ce qu'on avait pu conserver de ces restes précieux, et les fit partir pour Dreux, oii ils furent placés dans le même caveau qui attendait M. de Penthièvre.