RELATION DE L'ABBE BERTHELET DE BARDOT
J'appris le 11 août après-midi, que des gardes nationaux étaient venus chez moi pendant mon absence pour me conduire à ma section, celle du Luxembourg, Je m'y rendis de moi-même et m'adressai à Legendre, qui la présidait, pour savoir ce qu'on voulait de moi. Il me fit passer dans une salle voisine où je trouvai trois particuliers qui me demandèrent si j'étais prêtre, etc. Sur ma réponse affirmative, ils m'envoyèrent dans une autre pièce oii je fus bientôt rejoint par M^'" l'archevêque d'Arles ^ Nous y restâmes jusqu'à neuf heures du soir, ignorant ce qu'on voulait faire de nous. Nous fûmes appelés, alors, fouillés et réunis à soixante autres ecclésiastiques environ et conduits avec eux, entourés de gardes, par les souterrains du grand et du petit séminaire, dans l'église des Carmes.
Là, il nous fut défendu de parler : un garde fut mis à côté de chacun de nous, et Tonnons apporta, pour toute nourriture, du pain et de l'eau. C'est ainsi que
* Jean-Marie Dulau, archevêque d'Arles, né dans le diocèse de Périgueux en 1738. Il avait été agent général du clergé, député aux États généraux pour la sénéchaussée d'Arles.
nous passâmes la première nuit ; et jusqu'au cinquième ou sixième jour nous couchâmes sur le pavé de Téglise. 11 fut ensuitepermis à ceux qui en avaient les moyens, de se procurer des lits de sangle et des paillasses. Le lendemain du jour où nous avions été enfermés étant un dimanche, nous demandâmes la permission de dire ou d'entendre la messe ; et cette consolation nous fut refusée, non seulement ce jourlà, mais encore pendant tout le temps de notre détention. Nous évitâmes avec soin de donner aucun sujet de plainte contre nous, et nous rejetâmes même la proposition qui nous fut faite, à différentes reprises, par un jeune homme, nommé Vigouroux, qui portait l'habit ecclésiastique sans être attaché à cet état, de profiter des occasions qu'on semblait nous offrir de prendre la fuite; car on laissa plusieurs fois des portes ouvertes, et même des armes à notre disposition. Sans examiner si c'était ou non une perfidie, n'écoutant que notre conscience, nous craignîmes de nous rendre coupables, ou de compromettre quelqu'un par la fuite : et nous continuâmes à rester soumis aux ordres que nous avions reçus. Cependant notre prison se peuplait tous les jours davantage et, comme c'était la nuit principalement qu'arrivaient d'autres prisonniers, nous étions fréquemment troublés, dans notre sommeil, par les propos outrageants et le cliquetis des armes des gardes qui les amenaient.
Sur la fin du mois d'août, un commissaire vint faire un appel général des prisonniers et l'on demanda successivement à chacun en particulier s'il était prêtre, ou dans les ordres sacrés. On écrivit nos
réponses, et l'on élargit deux prisonniers qui déclarèrent n'être pas liés aux ordres. On retint néanmoins parmi nous deux laïques : M. Duplain de Sainte- Albine, et M. deValfons, ancien officier au régiment de Champagne, qui déclara être catholique-romain, et ne pas connaître d'autre motif de sa détention. Quelques jours après cette visite, nous reçûmes celle d'un autre commissaire de la section, qui nous parla à chacun en particulier, et nous demanda nos couteaux, nos ciseaux et nos canifs, après nous avoir dit quelques mots de consolation. Nous voyions fréquemment aussi M. Manuel, procureur de la commune. Il nous dit un jour que l'on avait examiné nos papiers; que l'on n'avait rien trouvé qui pût nous faire paraître coupables, et que nous serions bientôt rendus à la liberté. Il nous revit, le 30 août, et nous dit que les Prussiens étaient en Champagne; que le peuple de Paris se levait en masse, et envoyait toute sa jeunesse pour les combattre ; que l'on ne voulait point laisser d'ennemis derrière soi, et que nous devions, pour notre propre sûreté, et pour obéir au décret de déportation, nous préparer à sortir de France. Sur une observation de l'un de nous, il répondit que l'on nous accorderait quelques heures pour prendre, dans nos maisons, les choses dont nous aurions besoin pour le voyage; et, le soir même, vers minuit, un commissaire, accompagné de gendarmes, nous lut le décret sur la déportation, et le laissa affiché dans le sanctuaire. Dès le lendemain, nous nous hâtâmes de recueillir le plus d'argent qu'il nous fût possible, pour des voyages dont nous ne connaissions ni le terme.
ni la durée. Nous étions alors environ cent soixante prisonniers.
(Dimanche, 2 septembre.)
Quelques-uns de nous avaient été visités ce jour-là par des parents ou des amis qui leur serraient les mains, et se contentaient de verser des larmes, sans oser exprimer leurs craintes. Les mouvements précipités des gardes qui veillaient sur nous, les vociférations qui, des rues voisines, parvenaient jusqu'à nos oreilles, le canon d'alarme que nous entendîmes tirer, tout était fait pour nous donner de l'inquiétude ; mais notre confiance en Dieu était parfaite. A deux heures, le commissaire du comité de la section vint faire précipitamment un appel individuel de toutes nos personnes, et nous envoya dans le jardin, oii nous descendîmes par un escalier à une seule rampe, qui touchait presque à la chapelle de la Sainte-Vierge, comprise dans l'église où nous étions prisonniers. Nous arrivâmes dans ce jardin au travers de gardes nouveaux, qui étaient sans uniformes, armés de piques et coiffés d'un bonnet rouge : le commandant seul avait un habit de garde national. A peine fûmesnous dans ce lieu de promenade, sur lequel donnaient les fenêtres des cellules du cloître, que des gens placés à ces fenêtres nous outragèrent par les propos les plus infâmes et les plus sanguinaires. Nous nous retirâmes au fond du jardin, entre une palissade de charmilles et le mur qui le sépare de celui des dames religieuses du Cherche-Midi. Plusieurs d'entre nous se firent un refuge d'un petit oratoire placé dans un
angle du jardin ; et ils s'étaient mis à dire leurs prières de vêpres, lorsque tout à coup la porte du jardin fui ouverte avec fracas. Nous vîmes alors entrer en furieux sept à huit jeunes gens dont chacun avait une ceinture garnie de pistolets, indépendamment de celui qu'il tenait de la main gauche, en même temps que, de la droite, il brandissait un sabre. Le premier ecclésiastique, qu'ils rencontrèrent et frappèrent fut M. de Salins qui, profondément occupé d'une lecture, avait paru ne s'apercevoir de rien. Ils le massacrèrent à coups de sabre, et tuèrent ensuite ou blessèrent mortellement tous ceux qu'ils abordaient, sans se donner le temps de leur ôter entièrement la vie, tant ils étaient pressés d'arriver au groupe d'ecclésiastiques réfugiés au fond du jardin. Ils en approchèrent en criant : L'archevêque d'Arles! r Archevêque d'Arles ! Ce saint prélat nous disait alors ces mots, inspirés par une foi vive : Remercions Dieu, messieurs, de ce qu il nous appelle à sceller de notre sang la Foi que nous professons ; demandons-lui la grâce que nous ne saurions obtenir par nos propres mérites, celle de la persévérance finale. Alors M. Hébert, supérieur-général de la Congrégation des Eudistes, demanda, pour lui et pour nous, d'être jugés : on lui répondit par un coup de pistolet qui lui cassa une épaule ; et l'on ajouta que nous étions tous des scélérats, en criant derechef: L'archevêque d' Arles ! T archevêque d^ Arles! [Déjà les assassins' approchent du prélat en
* Le passage entre guillemets n'est pas de l'abbé Berthelet. Nous trouvons ce récit dans les Martyrs de la Foi, par l'abbé Guillon. Tome III, p. 39.
criant de plus en plus : « L'archevêque d'Arles ! l'archevêque d'Arles î » Il est encore à genoux au pied de l'autel; mais quand il s'entend nommer, il se lève pour aller s'offrir aux meurtriers; les prêtres l'entourent pour le cacher et le retenir. « Laissez-moi passer, leur dit-il, si mon sang peut les apaiser, qu'importe que je meure ? Mon devoir n'est-il pas d'épargner vos jours aux dépens même des miens? » Les mains croisées sur la poitrine et les yeux fixés vers le ciel, il marche gravement vers ceux qui le réclament et leur dit, comme autrefois le Sauveur à ceux qui venaient pour le saisir. « Je suis celui que vous cherchez. — C'est donc toi, s'écrient ces furieux, c'est donc toi, vieux coquin, qui es l'archevêque d'Arles ? — Oui, Messieurs, c'est moi qui le suis. — Ah! scélérat, c'est donc toi qui as fait verser le sang de tant de patriotes dans la ville d'Arles ? — Je n'ai jamais fait de mal à personne. — Et bien, moi, répliqua l'un des forcenés, je vais t'en faire. » Et, à rinstant, il lui assène un coup de sabre sur le front. L'archevêque ne profère aucune plainte ; et presqu'au même instant sa tête est frappée par derrière d'un autre coup de sabre qui lui ouvre le crâne. Il porte sa main droite pour couvrir ses yeux, et elle est abattue à l'instant par un troisième coup. Un quatrième le fait tomber assis, et un cinquième le fait tomber par terre sans connaissance. Une pique lui est enfoncée dans la poitrine avec tant de violence que le fer n'en peut être retiré, et le corps du saint prélat est foulé aux pieds par les assassins.] Après l'avoir atrocement assassiné, les sicaires se
tournant vers nous qui restions immobiles d'admiration sur la manière dont il était mort, nous frappèrent avec leurs sabres et leurs piques, je reçus une blessure à la cuisse; et M. l'évoque de Beauvais en eut une cassée d'un coup de feu.
En ce moment, le commandant du poste, resté à l'autre extrémité du jardin, nous ordonna de rentrer dans l'église ; et nous nous acheminâmes, avec plus ou moins de peine, vers l'escalier par lequel nous en étions sortis ; mais des gendarmes y plongeaient leurs baïonnettes. Nous nous amoncelions vers cet endroit sans pouvoir passer; les hommes à piques vinrent y croiser aussi leurs armes d'une manière effrayante; nous y eussions tous été tués si par des prières réitérées, le commandant n'eût enfin obtenu que ces assassins nous laisseraient entrer dans l'église.
Nous nous reîiidîmes dans le sanctuaire; et auprès de l'autel où nous nous donnâmes l'absolution les uns aux autres, nojs récitâmes les prières des mourants et nous nous recommandâmes à la bonté intlnie de Dieu. Peu d'instants après arrivèrent les assassins pour nous saisir et nous entraîner ; le commandant du poste leur représenta que nous n'étions pas jugés, et que nous étions encore sous la protection de laloi. Ils répondirent que nous étions tous des scélérats, et que nous péririons. En effet, ils firent descendre les prisonniers peu à peu et en petit nombre dans le jardin, à l'entrée duquel se postèrent les égorgeurs.
Ici venaient se placer certains détails que l'abbé Lapize
de la Pannonie, sauvé pareillement de ce massacre, a fournis à M. l'abbé Barruel, et que Tabbé Berlhelet a passé sous silence, par égard sans doute pour celui qui avait contribué à le sauver lui-même.
Un commissaire de la section, envoyé avec la mission apparente d'empêcher le massacre des prisonniers,— ce commissaire se nommait Violette, membre du comité, de la section du Luxembourg^ — vint s'établir avec une table et le registre cCécrou de la prison des Carmes^ auprès de la porte par laquelle on descendait dans- le jardin. Là, il appelle et fait venir les prêtres devant lui, deux par deux, pour constater l'identité de leurs personnes, et s'assurer qu'ils persévèrent dans le refus du serment ; il les fait passer ensuite dans le corridor qui aboutit à l'escalier par lequel on descend au jardin ; ils y sont attendus par les assassins, qui les y égorgent aussitôt qu'ils paraissent et font entendre à chaque fois des hurlements affreux, entremêlés du cri de : Vive la nation.
Dès la première immolation de ce genre, annoncée de cette épouvantable manière, les prêtres qui sont encore dans Téglise ne peuvent plus douter du sort qui les attend au même lieu ; et néanmoins toujours en prières au pied de l'autel, il n'en paraissent point troublés. Ceux qui sont appelés à leur tour, par le commissaire, se lèvent aussitôt, les uns avec la sérénité d'une âme pure et pleine de confiance en Dieu, les autres avec un empressement très marqué d'aller donner leur vie pour Jésus-Christ. L'un vient les yeux baisses, continuant sa prière, qu'il n'inter-
Disposition d'une partie des locaux du couvent des carmes
K, Couloir.
B, Esralier montant au premier étage.
C, Eniiroil où s'installa le tribunal.
D, Sacristie.
E, Couloir conduisant à la crypte.
F, Eglise.
G, Chœur de l'église.
H, Cloitre.
I, Cour du cloitre aujourd'hui converte.
J, Perron dit « du ims>acre o.
La lij.i)e poinlillée in(lii|ue le parcours imposé aux victimes pour se rendre de l'Ëglise au lieu du massacre.
rompt que pour répondre au commissaire ; et il la reprend tranquillement ensuite, en se rendant à l'escalier de la mort; il prie encore lorsqu'il tombe sous le fer des assassins. Un autre son bréviaire ou l'Ecriture Sainte à la main, marche avec ces livres de divines promesses, et montre par son visage et sa démarche, qu'il s'attend à les voir se réaliser quand il recevra le coup fatal. Quelques-uns, présentant aux assassins un front angélique les regardent avec une douce charité, dans laquelle on ne peut méconnaître une touchante compassion pour leur frénésie et leur aveuglement. C'est avec une céleste noblesse que ces héros du sacerdoce reçoivent le coup mortel qui les affranchit des persécutions des hommes et de la corruption de la terre. Plusieurs enfin, en quittant le sanctuaire pour aller comparaître devant le commissaire, jettent des regards de prédestinés sur la croix de l'autel, et répètent ces paroles de Jésus- Christ : Mon Dieu, pardonnez-leur^ car ils ne savent ce qu'ils font. Ainsi périrent en vrais martyrs, dans cet endroit, trois illustres prélats, un très grand nombre de prêtres, et un pieux laïque. Le commissaire lui-même fut touché de leur saint héroïsme. Deux jours après, il ne pouvait s'empêcher de dire à ceux des prêtres qu'il avait fait soustraire au massacre et qui étaient encore détenus au comité de la section ! « Je m'y perds ; je n'y connais plus rien ; et tous ceux qui auraient pu le voir n'en seraient pas moins étonnés que moi. Vos prêtres allaient à la mort aveo la même joie que s'ils fussent allés à des noces » ! Le nombre des prisonniers se trouvant réduit à