DERNIÈRE CRISE DE MON AGONIS
A la lueur de deux torches, j'aperçus le terrible tribunal qui allait me donner ou la vie ou la mort.
' On vint aussi chercher un officier supérieur de la nouvelle maison du roi, de la part d'un des commissaires de la Commune, qui était dans une chambre au-dessus de la nôtre. Is'ous demandâmes la même faveur, mais inutilement. {Note de l'auteur.)
* Le premier fut M. de Vaugiraud, ancien officier aux gardes françaises, qu'on avait mis en prison parce qu'on n'avait pas trouvé, dans la maison de campagne qu'il habitait, son fils que le comité de surveillance de la Commune avait donné Tordre d'arrêter. Trois ou quatre heures avant sa mort, il était allé à la fenêtre de la tourelle pour voir ce qui se passait vis-à-vis le guichet. Il rentra en criant et en s'arrachant les cheveux. Il nous dit qu'il venait de voir massacrer son fils. Il est mort pénétré de cette affreuse idée qui s'est trouvée fausse. J'ai appris depuis que, comme il était bègue, les moyens de défense qu'il fit valoir parurent suspects. Il fut condamné parce qu'il eut l'air effaré et embarrassé. Il passa aux yeux des juges pour un des « conspirateurs du château des Tuileries qui étaient irrévocablement proscrits ». {Note de l'auteur.)
Le président, en habit gris, un sabre à son côté, était appuyé debout contre une table, sur laquelle on voyait des papiers, une écritoire, des pipes et quelques bouteilles. Cette table était entourée par dix personnes, assises ou debout, dont deux étaient en veste et en tablier; d'autres dormaient étendues sur des bancs. Deux hommes en chemises teintes de sang, le sabre à la main, gardaient la porte du guichet; un vieux guichetier avait la main sur les verrous. En présence du président, trois hommes tenaient un prisonnier qui paraissait âgé de soixante ans.
On me plaça dans un coin du guichet; mes gardiens croisèrent leur sabre sur ma poitrine, et m'avertirent que si je faisais le moindre mouvement pour m'évader, ils me poignarderaient. Je cherchais des yeux mon Provençal, lorsque je vis deux gardes nationaux présenter au président une réclamation de la section de la Croix-Rouge en faveur du prisonnier qui était vis-à-vis de lui^ 11 leur dit « que ces demandes étaient inutiles pour les traîtres ». Alors le prisonnier s'écria : « C'est affreux; votre jugement est un assassinat. » Le président lui répondit : « J'en ai les mains lavées; conduisez M. Maillé^.. » Ces mots prononcés, on le poussa dans la rue, où je le vis massacrer par l'ouverture de la porte du guichet.
* Un d'eux était ivre, les propos qu'il tint ont peut-être causé la mort de M. de Maillé qui avait été blessé au château des Tuileries le 10 août. Il fut dénoncé par un ancien chirurgien de sa maison en qui il avait mis toute sa confiance. (Noie de l'auteur.)
* Je crus m'apercevoir que le président prononçait cet arrêt à contre-cœur; plusieurs tueurs étaient entrés dans le guichet, et y causaient beaucoup de fermentation. {Noie de raideur.)
Je me suis trouvé souvent dans des positions dangereuses, et j'ai toujours eu le bonheur de savoir maîtriser mon âme; mais dans celle-ci, l'effroi, inséparable de ce qui se passait autour de moi, m'aurait fait succomber sans ma conversation avec le provençal, et surtout sans mon rêve qui me revenait toujours à l'imagination.
Le président s'assit pour écrire, et après qu'il eut apparemment enregistré (^) le nom du malheureux qu'on expédiait, j'entendis dire : A un aulre.
Aussitôt, je fus traîné devant cet expéditif et sanglant tribunal, en présence duquel la meilleure protection était de n'en point avoir, et où toutes les ressources de l'esprit étaient nulles, si elles n'étaient pas fondées sur la vérité. Deux de mes gardiens me
^a) On montrait, avant les incendies de 1871, aux Archives de la Préfecture de Police, ce registre d ecrou de l'Abbaye qui fut placé, durant deux jours et deux nuits, sur la table de Maillard. 11 avait conservé la trace indélébile des crimes dont il fut le répertoire. C'était un caliier d'environ 15 pouces de haut, recouvert en parchemin : on voyait du sang sur ses faces extérieures ; on en voyait sur ses pages : de larges diaprures de vin, aux couleurs plus pâles, se mêlaient à ce sang : le long des listes d'écrou. du haut en bas, se remarquaient des taciies rondes, moirées, comme faites avi'c le bout du doigt. Granier de Cassagnac qui, pour écrire son histoire des Massacres de Septembre, avait souvent manié ce précieux document, raconte qu'un tueur de l'Abbaye, venu, vers 1860, à la Préfecture de Police, pour solliciter un renseignement, vit l'archiviste, M. Labat, poser silencieusement ce cahier sur la table. Cet homme frissonna et dit : « Je reconnais ce registre : c'est celui que M. Maillard avait devant lui. »
Interrogé sur ces taches rondes offrant une sorte de symétrie, le vieillard répondit : « C'est bien simple : quand on avait expédié un prisonnier, on s'approchait du registre pour lire le nom des autres. Chacun désignait du doigt le nom de celui qu'il connaissait, en disant : Et celui-là ? Ces taches sont les traces des doigts sanglants qui furent appuyés sur le papier. »
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tenaient chacun par une main, et le troisième par le collet de mon habit.
Le président m'adressant la parole. — « Votre nom, votre profession?
Un des juges. — « Le moindre mensonge vous perd.
« L'on me nomme Jourgniac Saint-Méard; j'ai servi vingt-cinq ans en qualité d'officier, et je comparais à votre tribunal avec l'assurance d'un homme qui îi'a rien à se reprocher, qui, par conséquent ne mentira pas.
Le président. — « C'est ce que nous allons voir; un moment \ Savez-vous quels sont les motifs de votre arrestation?
« Oui, Monsieur le président^, et je peux croire, d'après la fausseté des dénonciations faites contre moi, que le comité de surveillance de la commune ne m'aurait pas fait emprisonner, sans les précautions que le salut du peuple lui commandait de prendre.
« On m'accuse d'être rédacteur du journal antifeuillant, intitulé : De la Cour et de la Ville. La vérité est que cela n'est pas. C'est un nommé Gautier, dont le signalement ressemble si peu au mien, que ce n'est que par méchanceté qu'on peut m'avoir pris pour lui ; et si je pouvais fouiller dans ma poche...
* Il regarda les écrous et les dénonciations qu'il fit ensuite passer aux juges. {l>iole de Vavteur.)
* A mon grand déplaisir, on détournait souvent l'attention du président et des Juges. On leur parlait à Toreille: on leur portait des lettres ; une entre autres qu'on remit au président, et qu'on avait trouvée dans la poche de M. Valcroissant, maréchal de camp, adressée à M. Servant, ministre de la Guerre. [Note de l'auteur.)
Je fis im mouvement inutile pour prendre mon portefeuille; uq des juges s'en aperçut, et dit à ceux qui me tenaient : « Lâchez Monsieur ». Alors je posai sur la table les attestations de plusieurs commis, facteurs, marchands et propriétaires de maisons chez lesquels il a logé, qui prouvent qu'il était rédacteur de ce journal, et seul propriétaire.
Un des juges. « Mais enfin il n'y a pas de fumée sans feu ; il faut dire pourquoi on vous accuse de cela.
« C'est ce que j'allais faire. Vous savez, Messieurs, que ce journal était une espèce de tronc dans lequel on déposait les calembours, quolibets, épigrammes, plaisanteries, bonnes ou mauvaises qui se faisaient à Paris et dans les quatre-vingt-trois départements. Je pourrais dire que je n'en ai jamais fait pour ce journal, puisqu'il n'existe aucun manuscrit de ma main ; mais ma franchise qui m'a toujours bien servi, me servira encore aujourd'hui, et j'avouerai que la gaieté de mon caractère m'inspirait souvent des idées plaisantes que j'envoyais au sieur Gautier. Voilà, Messieurs, le simple résultat de cette grande dénonciation, qui est aussi absurde que celle dont je vais parler est monstrueuse. On m'accuse d'avoir été sur les frontières, d'y avoir fait des recrues, de les avoir conduites aux émigrés... »
Il s'éleva un murmure général, qui ne me déconcerta pas, et je dis en haussant la voix :
« Eh! Messieurs, Messieurs, j'ai la parole; je prie Monsieur le président de vouloir bien me la maintenir ; jamais elle ne m'a été plus nécessaire. »
Presque tous les juges dirent en riant : « C'est juste, c'est juste, silenoe ! »
« Mon dénonciateur est un monstre ; je vais prouver cette vérité à des juges que le peuple n'aurait pas choisis, s'il ne les avait pas crus capables de discerner l'innocent d'avec le coupable. Voilà, Messieurs, des certificats qui prouvent que je ne suis pas sorti de Paris depuis vingt-trois mois. Voilà trois déclarations des maîtres de maison chez lesquels j'ai logé depuis ce temps, qui attestent la même chose. »
On était occupé à les examiner, lorsque nous fûmes interrompus par l'arrivée d'un prisonnier qui prit ma place devant le président. Ceux qui le tenaient dirent que c'était encore un prêtre qu'on avait déniché dans la chapelle. Après un fort court interrogatoire, il fut envoyé à La Force. Il jeta son bréviaire sur la table, et fut entraîné hors du guichet, oij il fut massacré. Cette expédition faite, je reparus devant le tribunal.
Un des juges : « Je ne dis pas que ces certificats soient faux; mais qui nous prouvera qu'ils sont vrais?
« Votre réflexion est juste. Monsieur ; et pour vous mettre à même de me juger avec connaissance de cause, faites-moi conduire dans un cachot, jusqu'à ce que des commissaires, que je prie Monsieur le président de vouloir bien nommer, aient vérifié leur validité. S'ils sont faux, je mérite la mort ».
Un des juges ^ qui, pendant mon interrogatoire
' Les traits de sa figure sont eravés dans mon cœur; et si j'ai le »,onheur de le rencontrer, Je l'embrasserai
parut s'intéresser à moi, dit à demi voix.
« Un coupable ne parlerait pas avec cette assurance ».
Un autre juge : « De quelle section êtes-vous?
« De celle de la halle au blé ».
Un garde national qui n'était pas du nombre des juges : « Ah I Ah ! je suis aussi de cette section. Gliez qui demeurez-vous?
« Chez M. Teyssier, rue Croix-des-Petits-Champs ».
Le garde national : « Je le connais; nous avons même fait des affaires ensemble ; et je peux dire si ce certificat est de lui... 11 le regarda et dit : Messieurs, je certifie que c'est la signature du citoyen Teyssier ».
Avec quel plaisir j'aurais sauté au cou de cet ange tutélaire ! Mais j'avais des choses si importantes à traiter, qu'elles me détournèrent de ce devoir; et à peine eut-il achevé de parler que je fis une exclamation qui rappela l'attention de tous, en disant : « Eh! Messieurs, d'après le témoignage de ce brave homme, qui prouve la fausseté d'une dénonciation qui pouvait me conduire à la mort, quelle idée pouvez-vous avoir de mon dénonciateur? »
Le juge qui paraissait s'intéresser à moi. « — C'est un gueux; et s'il était ici, on en ferait justice. Le connaissez-vous ?
« Non, Monsieur; mais il doit l'être au comité de surveillance de la commune, et j'avoue que si je le connaissais je croirais rendre service au public, en l'avertissant par des affiches, de s'en méfier comme d'un chien enragé ».
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Un des juges. — « On voit que vous n'êtes pas faiseur de journal, et que vous n'avez pas fait de recrues. Mais vous ne parlez pas des propos aristocrates que vous avez tenus au-Palais Royal chez des libraires.
« Pourquoi pas? Je n'ai pas craint d'avouer ce que j'ai écrit; je craindrais encore moins d'avouer ce que j'ai dit, et même pensé. J'ai toujours conseillé l'obéissance aux lois, et j'ai prêché d'exemple. J'avoue en même temps que j'ai profité de la permission que me donnait la Constitution, pour dire que je ne la jugeais pas parfaite, parce que je croyais m'apercevoir qu'elle nous plaçait tous dans une position fausse. Si c'est commettre un crime d'avoir dit cela, alors la Constitution elle-même m'aurait tendu un piège, et cette permission qu'elle me donnait de faire connaître ses défauts, ne serait plus qu'un guetapens. J'ai dit aussi que presque tous les nobles de l'Assemblée Constituante, qui se sont montrés si zélés patriotes avaient beaucoup plus travaillé pour satisfaire leurs intérêts et leur ambition que pour la patrie ; et quand tout Paris paraissait engoué de leur patriotisme, je disais : Ils vous trompent. Je m'en rapporte à vous, Messieurs, l'événement a-t-il justifié l'idée que j'avais d'eux? J'ai souvent blâmé les manœuvres lâches et maladroites de certains personnages qui ne voulaient que la Constitution, rien que la Constitution, toute la Constitution. Il y a longtem ps que je prévoyais une grande catastrophe, résultat nécessaire de cette Constitution, révisée par des égoïstes qui, comme ceux dont j'ai déjà parlé, ne
travaillaient que pour eux, et surtout du caractère des intrigants qui la défendaient. Dissimulation, cupidité, et poltronnerie étaient les attributs de ces charlatans. Fanatisme, intrépidité et franchise, formaient le caractère de leurs ennemis. Il ne fallait pas des lunettes bien longues pour voir qui devait l'emporter ».
L'attention qu'on avait à m'écouter, et à laquelle j'avoue que je ne m'attendais pas, m'encourageait, et j'allais faire le résumé de mille raisons qui me font préférer le régime républicain à celui de la Constitution ; j'allais répéter ce que je disais tous les jours dans la boutique de M. Desenne, lorsque le concierge entra tout effaré, pour avertir qu'un prisonnier se sauvait par une cheminée. Le président lui dit de faire tirer sur lui des coups de pistolet ; mais que s'il s'échappait, le guichetier en répondait sur sa tête. C'était le malheureux Maussabré. On tira contre lui quelques coups de fusil, et le guichetier, voyant que ce moyen ne réussissait pas, alluma de la paille. La fumée le fit tomber à moitié étouffé ; il fut achevé devant la porte du guichet.
Je repris mon discours, en disant : o Personne, Messieurs, n'a désiré plus que moi la réforme des abus... Voilà des brochures que j'ai composées avant et pendant la tenue des Etats généraux, elles prouvent ce que je dis. J'ai toujours pensé qu'on allait trop loin pour une Constitution et pas assez pour une république. Je ne suis ni Jacobin ni Feuillant. Je n'aimais pas les principes des premiers, quoique bien plus conséquents et plus francs que
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ceux des seconds, que je détesterai jusqu'à ce qu'on ait prouvé qu'ils ne sont pas la cause de tous les maux que nous avons éprouvés. Enfin nous sommes débarrassés d'eux... »
Un juge, d'un air impatienté : « Vous nous dites toujours que vous n'êtes pas ça, ni ça : qu'êtes-vous donc?
« J'étais franc royaliste ».
Il s'éleva un murmure général qui fut miraculeusement apaisé par le juge qui avait l'air de s'intéresser à moi, qui dit mot pour mot :
« Ce n'est pas pour juger les opinions que nous sommes ici, c'est pour en juger les résultats^ ».
A peine ces précieux mots furent-ils prononcés, que je m'écriai : « Oui, Messieurs, j'ai été franc royaliste, mais je n'ai jamais été payé pour l'être, j'étais royaliste, parce que je croyais qu'un gouvernement monarchique convenait à ma patrie ; parce que j'aimais le roi pour lui et franchement, j'ai conservé ce sentiment dans mon cœur jusqu'au 1 0 août » .
Le murmure qui s'éleva avait un son plus flatteur que l'autre; et pour entretenir jusqu'à la conclusion la bonne opinion qu'on avait de moi, j'ajoutai :
« Je n'ai jamais entendu parler des complots que par l'indignation publique. Toutes les fois que j'ai trouvé l'occasion de secourir un homme, je l'ai fait sans lui demander quels étaient ses principes... Voilà
* Les génies de Rousseau et de Voltaire réunis, en plaidant une cause, auraient-ils pu mieux dire? (Note de l'auteur.)
des journaux*, même pairiotes, qui prouvent ce que j'ai l'honneur de vous dire. J'ai toujours été aimé des paysans de la terre dont j'étais le seigneur; car dans le moment oii l'on brûlait les châteaux de mes voisins, je fus dans le mien àSaint-Méard; les paysans vinrent en foule me témoigner le plaisir qu'ils avaient de me voir, et plantèrent un mai dans ma cour. Je sais que ces détails doivent vous paraître bien minutieux; mais, Messieurs, mettez-vous à ma place, et jugez si c'est le moment de tirer parti de toutes les vérités qui peuvent m'être avantageuses. Je puis assurer que pas un soldat du régiment d'infanteriedu Roi", dans lequel j'ai servi vingt-cinq ans, n'a eu à se plaindre de moi ; je peux même me glorifier d'être un des officiers qu'ils ont le plus chéris. La dernière preuve qu'ils m'en ont donnée n'est pas équivoque, puisque deux jours avant l'affaire de
' Je leur montrai quelques journaux dans lesquels il est parlé de moi favorablement. Le sieur Gorsas, qui avait plus que personne à se plaindre du Journal de la Cour et de la Ville, n'aurait pas dit le lendemain de ma délivrance, s"il m'en avait cru le rédacteur, ce qu'il a dit dans le n» 6 de son journal {Le Courrier des 85 départements) :
« Le chevalier de Saint-Méard avait fourni quelques articles au Journal de la Cour et de la Ville, mais ces articles n'avaient pas le caractère de la hideuse malignité. Le chevalier de Saint-Méard confesse franchement qu'il avait été royaliste, parce qu'il avait cru Louis XVI de bonne foi. Il ne nie point ses articles et le chevalier de Saint-Méard est enlevé dans les bras et porté en triomphe chez lui : on lui donna même un titre à sa décharge. Le chevalier de Saint- Méard n'était véritablement pas l'auteur de ces articles révoltants qu'on trouvait souvent dans ce journal, et il a prouvé, dans quelques circonstances que nous avons citées, qu'il était capable de bons procédés et qu'il avait le cœur excellent. [Note de l'auteur.)
* Un des juges me marcha sur le pied, pour m'avertir apparemment que j'allais me compromettre. J'étais sûr du contraire. {Noie de l'auteur.)
Nancy, moment où leur défiance contre les officiers était à son comble, ils me nommèrent leur général, et m'obligèrent de commander l'armée qui se porta à Lunéville pour délivrer trente cavaliers du régiment de Mestre-de-Camp, que les carabiniers avaient faits prisonniers, et pour leur enlever le général Malseigne...
Un des juges : « Je verrai bien si vous avez servi au régiment du roi. Y avez-vous connu ]\I. Moreau?
« Oui, Monsieur : j'en ai même connu deux; l'un, très grand, très gros, et très raisonnable; l'autre, très petit, très maigre et très... »
Je fis un mouvement avec la main, pour désigner une tête légère.
Le même juge : « C'est cela même, je vois que vous l'avez connu ».
Nous en étions là, lorsqu'on ouvrit une des portes du guichet qui donne sur l'escalier, et je vis une escorte de trois hommes qui conduisait M. Margue..., ci-devant major, précédemment mon camarade au régiment du roi, et mon compagnon de chambre à l'Abbaye. On le plaça, pour attendre que je fusse jugé, dans l'endroit où Ton m'avait mis quand on me conduisit dans le guichet.
Je repris mon discours.
« Après la malheureuse affaire de Nancy, je suis venu à Paris, où je suis resté depuis cette époque. J'ai été arrêté dans mon appartement, il y a douze jours. Je m'attendais si peu à l'être que je n'avais pas cessé de me montrer comme à l'ordinaire. On n'a pas mis les scellés chez moi, parce qu'on n'y a rien
trouvé de suspect. Je n'ai jamais était inscrit sur ]a liste civile. Je n'ai signé aucune pétition. Je n'ai eu aucune correspondance répréhensible. Je ne suis pas sorti de France depuis l'époque de la Révolution. Pendant mon séjour dans la capitale, j'y ai vécu tranquille ; je m'y suis livré à la gaieté de mon caractère, qui d'accord avec mes principes, ne m'a jamais permis de me mêler sérieusement des affaires publiques, et encore moiiis de faire mal à qui que ce soit. Voilà, Messieurs, tout ce que je peux dire de ma conduite et de mes principes. La sincérité des aveux que je viens de faire doit vous convaincre que je ne suis pas un homme dangereux. C'est ce qui me fait espérer que vous voudrez bien m'accorder la liberté que je vous demande, et à laquelle je suis attaché par besoin et par principes. »
Le président, après avoir ôté son chapeau, dit :
« Je ne vois rien qui doive faire suspecter Monsieur ; je lui accorde la liberté. Est-ce votre avis? »
Tous les juges : « Oui, oui; c'est juste ».
A peine ces mots divins furent-ils prononcés, que tous ceux qui étaient dans le guichet m'embrassèrent. J'entendis au-dessus de moi applaudir et crier bravo. Je levai les yeux, et j'aperçus plusieurs têtes groupées contre les barreaux du soupirail du guichet; et comme elles avaient les yeux ouverts et mobiles, je compris que le bourdonnement sourd et inquiétant, que j'avais entendu pendant mon interrogatoire, venait de cet endroit.
Le président chargea trois personnes d'aller en
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députation annoncer au peuple le jugement qu'on venait de rendre. Pendant cette proclamation, je demandai à mes juges un résumé de ce qu'ils venaient de prononcer en ma faveur; ils me le promirent. Le président me demanda pourquoi je ne portais pas la croix de Saint-Louis, qu'il savait que j'avais. Je lui répondis que mes camarades prisonniers m'avaient invité à l'ôter. Il me dit que l'Assemblée nationale n'ayant pas défendu encore de la porter, on paraissait suspect en faisant le contraire. Les trois députés rentrèrent, et me firent mettre mon chapeau sur la tête ; ils me conduisirent hors du guichet. Aussitôt que je parus dans la rue, un d'eux s'écria : « Chapeau bas..., citoyens, voilà celui pour lequel vos juges demandent aide et secours. » Ces paroles prononcées, le pouvoir exécutif m'enleva, et, placé au milieu de quatre torches je fus embrassé de tous ceux qui m'entouraient. Tous les spectateurs crièrent : « Vive la nation ! » Ces honneurs, auxquels je fus très sensible, me mirent sous la sauvegarde du peuple, qui, en applaudissant, me laissa passer, suivi des trois députés que le Président avait chargés de m'escorter jusque chez moi.
Un d'eux me dit qu'il était maçon, et établi dans le faubourg Saint-Germain ; l'autre, né à Bourges, et apprenti perruquier. Le troisième, vêtu de l'uniforme de garde national, me dit qu'il était fédéré. Chemin faisant, le maçon me demanda si j'avais peur. « Pas plus que vous, lui répondis-je. Vous devez vous être aperçu que je n'ai pas été intimidé dans le guichet; je ne tremblerai pas dans la rue. — Vous auriez
tort d'avoir peur, me dit-il, car actuellement vous êtes sacré pour le peuple; et si quelqu'un vous frappait, il périrait sur-le-champ. Je voyais bien que vous n'étiez pas une de ces chenilles de la liste civile ; mais j'ai tremblé pour vous, quand vous avez dit que vous étiez officier du roi. Vous rappelez-vous que je vous ai marché sur le pied? — Oui, mais j'ai cru que c'était un des juges. — C'était parbleu bien moi ; je croyais que vous alliez vous fourrer dans le haria, et j'aurais été fâché de vous voir faire mourir ; mais vous vous en êtes bieii tiré ; j'en suis bien aise, parce que j'aime les gens qui ne boudent pas. » Arrivés dans la rue Saint-Benoit, nous montâmes dans un fiacre qui nous porta chez moi. Le premier mouvement de mon hôte, de mon ami, fut en me voyant, d'offrir son portefeuille à mes conducteurs qui le refusèrent, et qui lui dirent en propres termes : « Nous ne faisons pas ce métier pour de l'argent. Voilà votre ami ; il nous a promis un verre d'eau-devie; nous le boirons, et nous retournerons à notre poste ». Ils me demandèrent une attestation qui déclarât qu'ils m'avaient conduit chez moi sans accident. Je la leur donnai, en les priant de m'envoyer celle que mes juges m'avaient promise, ainsi que mes effets^ que j'avais laissés à l'Abbaye. Je fus les accompagner jusqu'à la rue oii je les embrassai de
* D'après la réclamation que j'en ai faite depuis, MM. Jourdeuil et Leclerc, administrateurs au département de surveillance, ont eu la complaisance de me promettre, par écrit, un ordre nécessaire pour la remise desdits effets ; je ne l'ai pas encore reçue, non plus que mes effets ; mais je dois croire que je ne perds rien pour attendre. (Note composée plusieurs jours après le manuscrit.)
bon cœur. Le lendemain, un des commissaires m'apporta le certificat dont voici la copie :
Nous, commissaires nommés par le peuple pour faire justice des traîtres détenus dans la prison de l'Abbaye, avons fait comparaître, le 4 septembre, le citoyen Jourgniac Saint-Méard, ancien officier décoré, lequel a prouvé que les accusations portées contre lui étaient fausses, et n'être jamais entré dans aucun complot contre les patriotes; nous l'avons fait proclamer innocent en présence du peuple, qui a applaudi à la liberté que nous lui avons donnée. En foi de quoi nous lui avons délivré le présent certificat, à sa demande : nous invitons tous les citoyens à lui porter aide et secours.
Signé : Poir... Ber...
A l'Abbaye, l'an IV de la liberté, et le premier de l'égalité.
Après quelques heures de sommeil, je m'empressai de remplir les devoirs que Tamitié et la reconnaissance m'imposaient. Je fis imprimer une lettre pai laquelle je fis part de mon heureuse délivrance à tous ceux que je savais avoir pris quelque part à mon malheur. Je fus le même jour me promener dans un jardin public; je vis plusieurs personnes se frotter les yeux pour voir si c'était bien moi; j'en vis d'autres reculer d'effroi, comme si elles avaient vu un spectre. Je fus embrassé, même de ceux que je ne connaissais pas; enfin ce fut un jour de fête pour moi. Mais ce qu'on m'a dit depuis, ce qu'on m'a écrit et ce que
j'ai lu imprimé, m'a fait calculer combien l'efTet de mon emprisonnement pouvait m'être défavorable dans l'esprit de ceux qui ne me connaissaient pas, et surtout dans un moment oii Ton croit, oii l'on condamne, où Ton exécute si précipitamment. J'ai cru qu'il m'importait de produire un contre-effet. J'ai fait connaître la vérité.
Le récit de ses aventures aurait laissé de Jourgniac une bien fausse idée, si l'on ne devinait pas que, dès le jour même, il se mit à écrire Ses malheurs : il avait trouvé un titre admirable : Mon agonie de trente-huit heures. Le 13 septembre, l'ouvrage était livré à l'impression, et quoique le moment fût peu favorable au lancement d'un volume, il fut tiré, dit-on, et vendu à 200 000 exemplaires.
Mais la leçon, quoique acceptée allègrement, avait porté : le hardi Gascon renonça aux bons mots et aux petits vers : il passa vingt ans à se faire oublier : il plongea, et, quand il reparut sur l'eau, en 1814, ce fut pour s'improviser solliciteur.
Son procédé était toujours le même : il rédigeait mémoire sur mémoire, « saluant de ses acclamations » le retour des Bourbons et réclamant le grade de colonel « qui lui était dû pour vingt-quatre années de services effectifs, sous Louis XV et sous Louis XVI. »
Après six ans — six ans ! — de requêtes soigneusement rédigées, de vantardises sur ses anciennes campagnes, le gouvernement allait être obligé de s'exécuter et de récompenser un quémandeur si persistant, lorsque quelqu'un eut l'idée de lui demander, comme dernière pièce à insérer dans son dossier, la preuve de son incarcération à l'Abbaye — son plus beau titre de gloire... Cette preuve, Jourgniac ne l'a pas ; Jourgniac la cherche et ne peut se
la procurer. Conçoit-on cette raillerie de la destinée ? L'homme quia tiré son malheur à deux cent mille exemplaires, qui a pris un million de lecteurs pour confidents de son agonie, est mis en demeure d'établir qu'il a dit la vérité, et il ne peut y parvenir ? Le registre de Maillard existait pourtant et son nom y était porté ; mais il ne peut mettre la main sur ce précieux document. Enfin il a ridée — sublime, mais maladroite, — de sortir la copie légalisée du certificat de civisme que lui ont délivré les juges de l'Abbaye après sa libération : cette fois, il faut bien croire Jourgniac... mais sa cause est perdue ; est-il bien urgent d'accorder un brevet d'officier supérieur dans l'armée royale à un homme qui a obtenu la faveur des sans-culottes ?
Et voilà comment Jourgniac ne fut jamais promu : dans son acrimonie contre le gouvernement des Bourbons, il en arrivait à regretter Maillard : « Ah! s'écriait-il, nous avions, sous la Terreur, la consolation d'être torturés, dépouillés et tués par des patriotes !... »
Et il pensait sans amertume, même avec quelque tendresse, à « ces bons messieurs du greffe de l'Abbaye », qui, eux, du moins, lui avaient rendu justice...
Ici, pas une pierre n'a changé de place : quand on pénètre dans ce sombre monastère de la rue de Vaugirard que hantent de si terribles fantômes, on retrouve le décor de la tuerie intact et saisissant. Voici la petite porte oii se faisait l'appel des victimes, voici le couloir par lequel on les poussait à la mort ; sur ces dalles ont trébuché leurs pas. Là c'est le perron du massacre ; parmi les branches d'une plante grimpante, cette simple inscription : hic ceci- DERUNT (ils tombèrent ici) ; à cette étroite fenêtre apparut, tout à coup, derrière la grille, la face pâle de Maillard, criant à ses hommes : « Attendez ! ne les tuez pas si vite, on va les juger ! » Et voilà le sombre corridor où eut lieu ce simulacre de jugement.
Dans le grand jardin, actuellement réduit, où l'on fit la chasse aux soutanes, se trouvait, au fond de l'enclos, une bâtisse fort simple qui servait de chapelle ; beaucoup moururent là, au pied d'une statue de la Vierge qui a été conservée : c'est là, qu'après l'incident, on réunit les corps ramassés dans les allées ^
* Lorsque le percement de la rue de Rennes obligea de démolir cette chapelle, on conserva pieusement les fragments de dallage et de boiseries qui portaient des traces de sang : ces fragments onl trouvé place dans la crypte de l'église des Carmes où se trouve aussi un modèle en réduction de la chapelle du jardin.
Depuis le 45 août, on entassait, dans le couvent des Garmes, les prêtres réfractaires arrêtés dans Paris et au* environs : comme les moines n'avaient point, paraît-il,' encore évacué complètement le couvent, on logea les, détenus dans l'église, à peu près semblable alors à ce qu'elle est aujourd'hui. Ils campaient là, se préparant à la déportation, dont ils se croyaient menacés. Au 1" septembre ils étaient au nombre de cent cinquante. Trente-I trois seulement échappèrent à la mort.
Les dépositions que nous publions ont été connues pour la première fois en IBM par le livre de l'abbé Aimé Guillon : Les martyrs de la Foi pendant la Révolution française. De ces trois relations deux sont dues à des prêtres qui furent portés au nombre des morts sur la liste des victimes, l'abbé Saurin et l'abbé Vialas. La première qu'on va lire a été écrite par l'abbé Berthelet, l'un des seize qui furent officiellement épargnés. L'abbé Berthelet de Barbot était prêtre-chanoine de Chartres, vicaire-général! du diocèse de Mende; il est mort à Paris le 5 décembre1818.l