L'ABBÉ JEROME NOËL VIALAR
C'est par erreur qu'on l'a inscrit parmi les morts : il s'évada, et passa chez Tétranger. Voici les détails curieux qu'il nous a fournis lui-même sur son emprisonnement et son évasion. Secrétaire particulier de l'archevêque dAlbi qui était député aux Etats généraux, il était venu avec lui à Paris en 1789. Le mardi 28 août 1792, demeurant dans la rue du Cherche- Midi^ il traversait, vêtu en laïque, la rue de Vaiigirard, pour aller disparaître en quelque sorte dans le vaste jardin du Luxembourg, lorsqu'il fut rencontré par un piquet de gardes nationales dont un individu le reconnut pour avoir logé en qualité de prêtre dans un hôtel garni, voisin de son domicile. « C'est un calotin », s'écrie-t-il, et donne ainsi le signal de l'arrêter, lui demandant à l'instant même s'il a prêté le serment. « Je n'étais pas fonctionnaire public, répond l'abbé Vialar; la loi de ce serment ne me regardait point. » Sur cette réponse, on le mène au comité de la section du Luxembourg , dont le président qu'on lui dit être ce jour-là un marchand de vin, lui ht la même question ; et il répondit de la même manière. Le président insista en lui disant : « Si
VOUS aviez été soumis au serment, l'auriez-vous prêté » ? Blessé par l'inconséquence persécutrice du président, l'abbé Vialar répliqua : « La loi n'examine jamais ce qu'on aurait fait, ou, ce qu'on aurait pas fait, dans telle ou telle circonstance hypothétique; mais ce qu'on a fait ou ce qu'on a manqué de faire en contravention à la loi dans un cas réel. » C'en était assez pour le président; il reprit aussitôt : «Qu'on le conduise aux Cannes ; et là, il sera traité comme doit l'être tout -prêtre qui na pas fait le serment. » l'abbé Vialar fut sur-le-champ mené dans ce lieu de détention. Pour tout ce qui s'y passait, le récit de l'abbé Vialar confirme les autres relations, en ajoutant cependant que toutes les fois que les prêtres sortaient de l'église pour se promener dans le jardin, et qu'ils rentraient ensuite dans l'église on en faisait un appel général pour être bien sûr qu'il n'était échappé aucune victime. L'abbé Vialar se trouvait au fond du jardin, à gauche , lorsque les assassins y entrèrent en renversant d'un coup de sabre le premier prêtre qu'ils rencontrèrent. Son premier mouvement fut de tomber à genoux au pied du mur, et d'offrir à Dieu le sacrifice de sa vie. Un moment après il se relève; et jugeant que ce mur n'était pas impossible à franchir, il l'escalade vers 1* milieu de sa longueur en invitant l'évêque de Saintes qui passait près de lui, à l'imiter. Ce prélat à qui ses forces le permettaient, se contenta de répondre : « Et mon frère?... » Après avoir franchi cette muraille, l'abbé Vialar se trouve dans une espèce de cour close de l'autre côté par un mur plus élevé que le premier, et dans laquelle était
un réduit situé sous l'oratoire du jardin des Carmes. Il s'y tapit; et de là, il entend les gémissements des victimes, les hurlements des assassins. Son âme en est troublée : il sort de ce réduit, erre dans la cour sans savoir où il va. Apercevant un bout de solive fixée dans le grand mur, un peu au-dessus de la hauteur de son bras tendu, il s'élance, la saisit, s'en fait un échelon au moyen duquel il atteint le sommet du mur, et saute au delà. Un hôtel fermé de ce côté par une grille, s'offre à ses yeux, il escalade la grille : monte au hasard dans une maison qu'il trouve inhabitée et démeublée Parvenu comme égaré au plus haut des étages, et voyant dans une chambre ouverte un matelas sur Je plancher, il y tombe accablé de lassitude, et y dort pendant deux ou trois heures. La nuit arrivait quand il s'éveilla ; et entendant alors parler vers la porte cochère de la maison, il descend, rencontre une femme à laquelle il raconte son aventure, se fait ouvrir, et va se réfugier dans la ville, loin de sa demeure ancienne. Restant comme stupéfié dans la nouvelle, il y séjourna deux mois, après lesquels, voyant que la persécution augmentait de jour en jour, il s'enfuit vers Senlis. Sur la route, il rencontra, non sans élonnement, l'abbé de Rochemure qui avait été son compagnon de captivité, et qui retournait sans défiance à Paris pour y chercher quelques effets de peu de valeur qu'il avait laissés aux Carmes. La stature de cet ecclésiastique, frère du chanoine de Rochemure, grand vicaire de Senlis, qui y résidait encore alors, avait contribué à son salut. Vialar s'étant arrêté à Senlis, y vit naître un danger
qui ne lui permettait plus d'y rester. Il craignit d'y être compris dans un recrutement de trois cent mille hommes, ordonné par la Convention ; et il revint à Paris, où il chercha vainement à se procurer un passeport pour sortir do France. Ne pouvant l'obtenir, et inspiré par la crainte, il se déguisa en marchand colporteur, prit une pacotille sur son dos, traversa la France, et arriva en Suisse, d'où vers la fin de 1793, il se rendit à Rome. Lors de l'invasion des Etats Romains par l'armée française, en 1798, il partit pour la Russie, où il devint chapelain de l'ambassadeur de Naples, près la cour de Saint-Pétersbourg. Revenu en France au printemps de 1819, il en est reparti vers la fin de juillet suivant, pour aller reprendre ses fonctions de chapelain.