AU NOM DU PEUPLE
Mes camarades,
Il est enjoint de faire enlever les corps morts de laver et nettoyer toutes les taches de sang, particulièrement dans les cours, chambres, escaliers de l'Abbaye. A cet effet, vous êtes autorisés à prendre des fossoyeurs, charretiers, ouvriers, etc.
A l'Hôtel de Ville, le 4 septembre.
Signé : Seugent, Panis, administrateurs, Méhée, secrétaire-greffier.
Gomme mon assertion pourrait ne pas suffire au citoyen Jolivet, je l'engage à se donner la peine de faire les informations nécessaires pour se procurer les pièces originales : elles doivent être entre les mains de la veuve Maillard : elles sont connues de son père et de son frère; elles le sont également des citoyens Ployer, Moustache, de Joseph et de Jean (deux frères du chirurgien de feu Maillard) qui tous vivaient dans son ménage. Le citoyen Thomas, alors secrétaire-greffier de la gendarmerie, de service à l'infâme tribunal révolutionnaire, peut aussi vous indiquer oii elles sont déposées. Le citoyen Lamerlière, chef d'un des bureaux de liquidation de la Trésorerie nationale, peut aussi vous donner les plus grands renseignements sur cet objet ; il en a eu, comme moi, une connaissance parfaite.
Signé: D. Simon •.
' Gazette française du 20 germinal, an IV.
A l'époque où Simon lui rendit visite, Maillard était mourant. Comprit-il qu'il devait, avant de trépasser, essayer de laver son nom de la tache sanglante qui le souillait? Était-il, en effet, convaincu de sa propre philanthropie et exaspéré d'être traité injustement de buveur de sang? Toujours est-il qu'il employa le reste de ses forces, à écrire les deux documents que voici : le premier intitulé : Le voile tombe et le calomniateur est découvert, est ainsi conçu :
Appelez-moi comme vous voudrez : je serai toujours le même. Mais je vous répondrai à tous avec la fermeté stoïque qui convient à un vrai républicain : je vous prouverai que je le suis, et ma conduite a toujours été stimulée par les meilleurs principes en patriotisme et républicanisme.
Vous paraissez ne pas me connaître; et par une adresse apparente, mais bien mal intentionnée, vous me confondez avec cette foule de Maillards qui se présentent sur la scène révolutionnaire depuis le 10 août. Que faisaient ces hommes avant ce jour mémorable ? Ils n'étaient pas connus, et existoient tout entiers dans leur nullité ; mais depuis celte époque célèbre, ou des événemens nouveaux en retracèrent de passés aux yeux du public attentif ; ou une certaine célébrité accompagnait le Maillard qui parle dans ce moment à ses concitoyens, et en appelle à leur jugement, jure de démasquer ses détracteurs, pour faciliter la marche de l'opinion, vraie boussole delà souveraineté du peuple. Eh bien ! depuis ce moment, ces différents Maillards, qui
sont tous inconnus au vrai Maillard, prennent le masque de sa loyauté en patriotisme, comme tout autre genre, pour commander l'attention générale, lui enlever le fruit de son dévouement à la chose publique, et ne lui laisser sans doute que l'enveloppe odieuse sous laquelle ils ont peut-être commis quelques-unes de ces actions pour lesquelles Fabre d'Eglantine l'attaque avec acharnement, et avec son défaut ordinaire de jugement, puisque Maillard n'a aucune connaissance des faits que Fabre a avancés à la tribune de la Convention nationale, et à celle des Jacobins.
Un décret est lancé contre le vrai Maillard. Pour y parvenir, on le suppose employé dans les bureaux de la Guerre ; ce fait est faux. Ensuite on le représente en meneur de clubs, et particulièrement de celui de la rue Favart, au gré d'un certain Vincent, à qui il n'a pas parlé depuis plus de dix mois. On dépeint les membres de ce club comme des coupe-jarrets. Je suis un des sociétaires de cette réunion de vrais patriotes ; et je m'en fais honneur ; car c'est de là qu'est partie l'étincelle de la sainte insurrection du 31 mai. Si cela est un crime, je l'expierai avec eux; et avec eux je me fais gloire de l'avoir commis. Ce sont eux encore qui ont eu le bonheur, le même jour, de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme; ce qui est facile à prouver. Ils sont patriotes à toute épreuve et se sont bien faits connoître à la section, et à la municipalité. Il est vrai que cette société a été l'épouvante des muscadins et des scélérats qui abondaient plus dans ce quartier, que dans tout autre, pour
empêcher les pièces patriotiques de prendre. On en a donc aussi imposé sur cet article, au citoyen Fabre d'Eglantine. S'il se fut réuni à ces sociétaires ; s'il daignoit aller à ce club, il verroit qu'il n'est composé que de braves, francs et loyaux républicains, et non de coupe-jarrets.
Dans de certains journaux voués sourdement à l'aristocratie expirante, Fabre me fait appeler le Septembriseur. Qu'il se trompe grossièrement; il m'est si aisé de prouver que sans moi, toutes les personnes renfermées dans l'Abbaye eussent été complettement égorgées et pillées ; que sans moi encore, les 238 Suisses que l'infâme Pétion y fit transférer du ci-devant palais Bourbon, dans le moment où il n'était plus possible d'y contenir la fureur du peuple, l'eussent été également. Je fus assez heureux pour obtenir leur grâce du peuple. Je les ai conduits moi-même à la maison commune ; ce qui est constaté par un ordre que je sus me faire donner, et que je conserve bien précieusement.
Le même jour, j'eus aussi le bonheur de couvrir de mon corps un représentant du peuple, ainsi que l'huissier porteurdu décret de l'Assemblée législative, décret que je n'avais fait solliciter que pour sortir de l'embarras extrême où l'acharnement du peuple m'avoit jette. Oui certes sans moi, la représentation nationale eût été souillée ce même jour. Eh ! quels combats n'ai-je pas à soutenir pendant deux heures, contre les partisans de Grange-Neuve, pour les empêcher d'effectuer leur barbare dessein! Etourdis
par leurs propres, mais horribles clameurs, lors des efforts que j'opposais à leur projet atroce, ils me menacèrent de m'égorger. Je leur offris ma tête en leur disant qu'ils couvriroient le peuple d'une tache affreuse ; que la représentation nationale seroit avilie à jamais, s'ils faisoient périr un de ses membres. Enfin j'eus le bonheur de conduire ce député au sein de l'Assemblée législative ; j'oubliai tous mes tourments, et me crus trop récompensé.
J'ai donc été le défenseur des innocens, et je ne Die suis souillé d'aucune atrocité. Mes détracteurs peuvent bien rejetter leurs crimes sur moi ; mais les registres de l'Abbaye les démentiront toujours, et prouveront que je ne suis pas comme eux, un homme de sang.
En lisant cette défense, tu rougiras, Fabre d'Eglantine, d'avoir attaqué Maillard sans le connoîtro. Tu rougirois bien plus si tu voulois te souvenir qu'il fut un des vainqueurs de la Bastille ; que dans les journées des 5 et 6 octobre, il étoit à la tête de ces femmes courageuses qui portèrent, dans ce moment si dangereux, le coup le plus hardi à la tyrannie ; que le 10 août 1792, jour à jamais mémorable, il empêcha les patriotes d'être les victimes des complots affreux qui se tramoicnt au château des Tuilleries ; que le 31 mai, 1 et 2 juin, et dans toutes les saintes insurrections faites pour le bien du peuple, l'établissement de la liberté et de l'égalité, on a toujours vu Maillard à son poste ; qu'il a découvert une fabrique de faux assignats : que c'est ce même Maillard qui a détruit l'agiotage de fond en comble.
La preuve de ce dernier fait est bien sensible : on me persécute, l'agiotage renaît^.
Le second document, qu'on peut considérer comme étant le testament de Maillard est un placard, grossièrement imprimé, encadré d'un brutal liseré bleu et rouge sang. Il a pour titre : Pétition à la Convention nationale par le républicain Maillard.
c Citoyens Législateurs,
C'est avec plaisir que j'ai appris le décret d'accusation prononcé contre moi, quoique malade, et condamné môme par les médecins à rendre mon brevet d'existence à la Nature qui me l'a confié. Une satisfaction bien grande pour moi, est le fleuron que vous m'ofTrez parce décret. J'espère que le tribunal révolutionnaire me le donnera, et que je prouverai qu'un des membres delà Convention a été mal instruit sur mon compte, qu'on l'a induit en erreur, et qu'on Fa trompé à coup sûr. Il connaîtra ma conduite et mes mœurs en révolution. Je vous prie. Législateurs, de me faire promptement traduire au Tribunal révolutionnaire; sans quoi, sous peu de jours je ne pourrais peut-être plus vous donner des détails qui intéressent la République entière. Je me ferai porter comme il me sera possible, mais il me faut une justice et que l'honneur d'un Républicain soit réparé.
Je déclare au citoyen Fabre d'Eglantine, que je n'ai jamais parlé à Ronsin ; que j'ai parlé deux fois
' Archives nationales, Vv'ia 81. Pièces juslificalives Dour le citoyen Maillard.
dans ma vie à Vincent, pour affaires, à l'arrivée du citoyen Bouchotte au Ministère ; que les membres du Comité de Sûreté général, savent parfaitement que ce sont eux qui m'ont donné ma liberté, que c'est en imposer à l'Assemblée, que de dire que ce sont les bureaux de Guerre. Jamais je n'ai donne de mission, et n'ai eu qualité pour en donner dans aucuns départements. Il dit que je suis investi de pouvoirs terribles; il a encore été induit en erreur à cet égard ; je n'en ai pas, et voilà trois m'ois que je suis dans mon lit. Je ne suis meneur d'aucun club; voilà six mois que je n'ai été aux Italiens, qui étois reconnu par la Commune de Paris, par une médaille du 10 août, ainsi qu'on peut le prouver. Jamais je n'ai été a la tète de ce club, qui est bien républicain; mais j'étais comme tous les autres, en société d'amis ; le décret a donc été surpris.
S'il est des Maillards coupables dans les bureaux de la guerre ou de la cité, ou d'autres des sections de Paris, qui soient de faux patriotes, ils s'évaderont.
Je réitère ma prière avec instance, de m'envoyer promptement au Tribunal révolutionnaire. C'est le désir du vrai républicain.
Maillard *
Quelques jours après avoir écrit cet appel à la postérité, Stanislas Maillard mourait dans son petit logement de la place de Grève. C'est le IS avril 1794 qu'il rendit son brevet d'existence à la nature qui le lui avait confié.
* Archives natio7iales. Même Dossier.