RÉCIT DE M™* LA MARQUISE DE TOURZEL
Pauline vous a raconté les tristes épreuves par lesquelles elle a passé; mais ce qu'elle a négligé de vous dire, c'est la manière dont elle les a soutenues. Elle a bien prouvé que la patience et le courage ne sont incompatibles ni avec l'excessive jeunesse ni avec l'extrême douceur ; elle n'a pas montré, m'a dit M. Hardy, un moment de faiblesse dans ses dangers, et je ne lui ai point vu un instant d'humeur dans notre prison. Elle a bien adouci mes peines, mais, en même temps, elle a bien augmenté mes inquiétudes. L'idée que je lui faisais partager des périls à l'abri desquels son âge devait naturellement la mettre me tourmentait sans cesse et m'empêchait de jouir du bonheur de l'avoir près de moi.
Elle vous a dit comme elle me fut enlevée une nuit par un inconnu qui entra dans la chambre où nous étions enfermées. Cette séparation me mit au désespoir et comme hors de moi ; mais je plaçai ma confiance en la bonté du ciel qui protège l'innocence. Un secret pressentiment me disait qu'il veillerait sur elle et qu'il ne l'éloignait de moi que pour la conserver. C'est ainsi que je me consolais de perdre ses soins si doux pour moi. Je ne souffris beaucoup que
* Cette lettre de la marquise de Tourzel à M"" de Sainte-Aldegonde, sa fille, fut publiée pour la première fois en 1861, ainsi que le récit de Pauline, dans les Souvenirs de Quarante ans. Il ne fait pas double emploi avec celui, beaucoup plus développé, qu'on lit dans les Mémoires de il/°" de Tourzel. publiés en deux volumes par M. le duc des Gara. (Pion et U'», 1883.)
FAÇADE DE LA PRISON DE LA PETITE FORCE Rue Pavée (18o0).
dans cet instant où, après qu'elle fut sortie de la chambre, j'entendis refermer les verrous de notre porte sans pouvoir la suivre de l'oreille ou des yeux, sans avoir aucun moyen de découvrir si on l'emmenait hors de la prison.
Vous jugez bien que je ne dormis pas le reste de la nuit ; mes inquiétudes prenaient bien souvent le dessus sur ma confiance; j'attendis avec bien de l'impatience que l'on entrât dans notre chambre à l'heure où l'on nous apportait notre déjeuner.
Lorsqu'on vint, nous apprîmes que les passions fermentaient dans Paris depuis la veille au soir, qu'on appréhendait des massacres; que les prisons étaient menacées, et que plusieurs étaient déjà forcées.
C'est alors que je ne doutai plus que ce ne fût pour sauver Pauline qu'on me l'avait enlevée, et il ne me resta plus que le regret de ne pas savoir dans quel lieu elle avait été menée. Je voyais clairement le sort qui était réservé à M/"^ de Lamballe et à moi. Je ne vous dirai pas que je le voyais sans frayeur, mais au moins je supportais cette idée avec résignation. Il me sembla que s'il y avait des moyens de me sauver des dangers que je prévoyais, je ne les traverserais que par une grande présence d'esprit, et je ne pensais plus à rien qu'à tâcher de la conserver.
Ce n'était pas chose facile, car l'extrême agitation de ma malheureuse compagne, les questions continuelles qu'elle m'adressait, ses conjectures effrayantes me troublaient beaucoup.
Je tâchai de la rassurer, de la calmer ; mais voyant
que je ne pouvais y réussir, je la priai de vouloir bien ne plus me parler. Nous ne faisions en effet qu'augmenter nos craintes en les échangeant. Je voulus essayer de lire : je pris un livre, puis un autre ; rien ne pouvait me distraire; j'en essayai plusieurs, mais je ne pouvais fixer mon attention sur aucun.
Je me souvins alors que j'avais remarqué mille fois qu'aucune occupation n'absorbait autant les idées que le travail des mains : je pris mon ouvrage. Je travaillai environ .deux heures : au bout de ce temps, je me trouvai assez calme pour penser que, dans quelque situation que je pusse me trouver, j'aurais la tranquillité nécessaire pour ne rien dire ou ne rien faire qui fût capable de me nuire.
Vers l'heure du dîner, on vint prendre ma compagne et moi, on nous fit descendre dans une petite cour dans laquelle je trouvai plusieurs autres prisonniers et un grand nombre de gens mal mis qui avaient tous l'air féroce ; la plupart étaient ivres.
Il n'y avait pas longtemps que j'étais dans cette cour lorsqu'il y entra un homme de beaucoup moins mauvaise mine que ceux qui étaient là; sa figure paraissait sombre, mais non pas cruelle. Il fit deux ou trois fois le tour de la cour. Au dernier tour, il passa fort près de moi, et sans tourner la tête de mon côté, il me dit : « Votre fille est sauvée... » Il continua son chemin et sortit de la cour.
Heureusement l'étonnement, la joie, suspendirent un moment toutes mes facultés, sans quoi, je n'aurais pu m'empêcher de parler à cet homme, et peutêtre, de tomber à ses pieds ; mais lorsque je recou-
vrai mes forces, je ne le vis plus : ainsi je n*eus pas à contenir l'expression de la reconnaissance qui débordait de mon cœur.
La certitude que Pauline était en sûreté me remplit d'un nouveau courage, et me sentant sauvée dans une aussi chère partie de moi-même, il me sembla que je n'avais plus rien à craindre pour l'autre.
Je commençai à faire quelques questions aux gens qui étaient auprès de moi : ils me répondirent, m'interrogèrent aussi à leur tour ; ils me demandèrent d'abord mon nom, que je leur appris ; alors ils me dirent qu'ils me connaissaient bien, qu'ils avaient entendu parler de moi, que je n'avais pas une très mauvaise réputation ; mais que j'avais accompagné le roi lorsqu'il avait voulu fuir du royaume, que cette action était inexcusable, et qu'ils ne concevaient pas comment j'avais pu la faire.
Je leur répondis que je n'en avais cependant pas le moindre remords, parce que je n'avais fait que mon devoir. Je leur demandai s'ils ne croyaient pas qu'on dût être fidèle à son serment ; ils répondirent tous unanimement qu'il fallait mourir plutôt que d'y manquer. « Eh bien, leur dis-je, j'ai pensé de môme, voilà ce que vous blâmez : j'étais gouvernante de M. le Dauphin, j'avais juré entre les mains du roi de ne jamais le quitter, et je l'ai suivi dans ce voyage comme je l'aurais suivi partout ailleurs, quoi qu'il dût m'arriver. »
« Elle ne pouvait vraiment pas faire autrement, dirent-il tous; mais c'est bien malheureux, ajou-
tèrent quelques-uns, d'être attaché à des gens qui font de mauvaises actions. »
Je parlai longtemps avec ces hommes ; ils me paraissaient frappés de tout ce qui était juste et raisonnable, et je ne pouvais m'empêcher de m'étonner que des gens qui ne semblaient pas avoir un mauvais naturel vinssent froidement commettre des crimes que l'intérêt et la vengeance auraient pu à peine expliquer.
Pendant notre conversation, un de ces hommes aperçut un anneau que je portais à mon doigt et me demanda ce qui était écrit autour : je le tirai, et le lui présentai ; mais un de ses compagnons qui commençait apparemment à s'intéresser à moi, et qui craignait qu'on ne découvrît sur cet anneau quelque signe de royalisme, s'en saisit et me le rendit en me disant de lire moi-même ce qui était écrit, et que l'on me croirait. Alors je lus : « Doînine salvum fac Regem et Reginam et Delphiniim ; cela veut dire en français, ajoutai-je : Dieu sauve le Roi, la Reine et le Dauphin. »
Un mouvement d'indignation saisit tous ceux qui m'entouraient, et je manquai perdre la bienveillance qu'ils commençaient à me montrer.
« Jetez cet anneau à terre, crièrent-ils, foulez-le aux pieds ! »
« C'est impossible, leur dis-je, tout ce que je puis faire, c'est de l'ôter de mon doigt et de le mettre dans ma poche, si vous êtes fâchés de le voir : je suis attachée au roi parce qu'il est bon et que je connais particulièrement sa bonté : je suis attachée à
M. le Dauphin parce que, depuis plusieurs années je prends soin de lui, et je l'aime comme mon enfant ; je porte dans mon cœur le vœu qui est exprimé sur cet anneau ; je ne puis le démentir en faisant ce que vous me proposez ; vous me mépriseriez, j'en suis suis sûre, si j'y consentais, et je veux mériter votre estime; aussi je m'y refuse. — Faites comme vous voudrez », dirent quelques-uns, et je mis l'anneau dans ma poche.
Quelques gens d'aussi mauvaise mine que ceux qui m'entouraient arrivent alors de l'autre côté de la cour pour me demander de venir au secours d'une femme qui se trouvait mal. J'allai et je vis une jeune et jolie personne absolument évanouie ; ceux qui la secouraient avaient essayé en vain de la faire revenir, elle paraissait étouffer : pour la mettre plus à l'aise, ils avaient détaché sa robe, et lorsque j'arrivai, l'un deux se disposait à couper son lacet avec le bout de son sabre... Je frémis pour elle d'un tel secours et demandai qu'on me laissât le soin de la délacer : pendant que j'y travaillais, un des spectateurs aperçut à son cou un médaillon dans lequel était un portrait qu'il ne pensa pas pouvoir être autre que celui du roi ou de la reine, et s'approchant de moi, il me dit bien bas : « Cachez ceci dans votre poche, si on le trouvait sur elle, cela pourrait lui nuire. »
Je ne pus m'empêcher de rire de la sensibilité de cet homme, qui l'engageait à me demander si vivement de prendre sur moi une chose qu'il pensait si dangereuse à porter... et je m'étonnais à chaquej
jmoment davantage de ce mélange de pitié et de férocité que montraient ceux qui m'entouraient. Cette femme, qui était celle du premier valet de chambre du roi (M™" de Septeail), étant revenue à elle, fut emmenée hors de la cour. 11 n'y restait plus que moi qu'on vint prendre peu de temps après. L'infortunée princesse de Lamballe avait disparu pendant que je répondais aux questions des gens qui m'entouraient.
Je savais par ces hommes que les prisonniers étaient menés tour à tour au peuple qui était attroupé aux portes de la prison, et que, après avoir subi une espèce de jugement, on était absous ou massacré.
Malgré cela, j'avais le pressentiment qu'il ne m'arriverait rien et ma confiance fut bien augmentée lorsque j'aperçus à la tête de ceux qui venaient me chercher le même homme qui m'avait donné des nouvelles de Pauline. Je pensai que celui qui était déjà mon libérateur, puisqu'il m'avait rassurée sur le sort de mon enfant, ne pouvait devenir mon bourreau, et qu'il n'était là que pour me protéger. Cette idée ayant encore augmenté mon courage, je me présentai tranquillement devant le tribunal.
Je fus interrogée pendant environ dix minutes, au bout desquelles des hommes à figures atroces s'emparèrent de ma personne ; ils me firent passer le guichet de la prison du côté de la rue des Balais, et je ne puis vous exprimer le trouble que j'éprouvai à l'horrible spectacle qui s'offrit à moi.
Une espèce de montagne s'élevait centre la
muraille ; elle était formée par les membres épars et les vêtements sanglants de ceux qui avaient été massacrés à cette place, une multitude d'assassins entouraient ce monceau de cadavres ; deux hommes étaient montés dessus, ils étaient armés de sabres et couverts de sang.
C'étaient eux qui exécutaient les malheureux prisonniers qu'on amenait là l'un après l'autre.
On les faisait monter sur ce monceau de cadavres sous le prétexte de prêter le serment de fidélité à la nation ; mais dès qu'ils y étaient montés, ils étaient frappés, massacrés et livrés au peuple; leurs corps, jetés sur les corps de ceux qui les avaient précédés, servaient à élever cette horrible montagne dont l'aspect me parut si effroyable.
Lorsque je fus auprès, on voulut aussi me faire monter, mais M. Hardy, qui me tenait par le bras, et huit ou dix hommes qui m'entouraient prirent ma défense. Ils assurèrent que j'avais déjà prêté serment; à la nation, et autant par force que par adresse, ils m'arrachèrent des mains de ces furieux et m'entraînèrent loin de leur portée.
A quelque distance de là, nous rencontrâmes un fiacre, on me mit dedans après en avoir fait descendre la personne qui l'occupait. M. Hardy y monta avec moi ainsi que quatre des gens qui nous entouraient, deux autres montèrent derrière, deux encore se placèrent près du cocher, qu'on força d'aller très vite, et en peu de minutes, je me trouvai loin de la prison.
Dès que je fus en état de parler, ma première
parole fut pour m'informer de ma Pauline. M. Hardy me dit qu'elle était en sûreté et qu'elle allait m'êlre rendue. Je lui demandai alors des nouvelles de ma compagne de prison, la princesse de Lamballe, mais hélas, son silence m'annonça qu'elle n'existait plus... Il me dit qu'il aurait bien voulu la sauver, mais qu'il n'avait pu en trouver le moyen.
Pendant le chemin, je remarquai avec étonnement combien les hommes qui étaient dedans et autour du fiacre étaient animés du désir de me sauver; ils pressaient sans cesse lecocher, ils avaient l'airde craindre les passants : enfin chacun d'eux paraissait être personnellement intéressé à ma conservation. Leur zèle pensa même coûter la vie à un excellent homme chez lequel votre frère était caché : Pauline vous racontera cette histoire, elle est vraiment louchante.
J'arrivai enfin dans la maison de notre bonne parente, M""^ de Lède ; votre sœur vint m'y rejoindre, et après avoir donné quelques moments au bonheur de l'avoir retrouvée, je pensai à m'acquitter de ma reconnaissance envers les gens qui m'avaient aidé à me sauver. Ils paraissaient tous dans la misère et je ne pensais pas qu'ils pussent refuser de l'argent ; mais lorsque je voulus leur en donner, aucun d'eux n'en voulut recevoir ; ils dirent qu'ils n'avaient voulu me sauver que parce qu'on leur avait bien prouvé que j'étais innocente ; qu'ils se trouvaient bien heureux d'avoir réussi et qu'ils ne voulaient pas être payés pour avoir été justes. Enfin quoi que j'aie pu leur dire, il me fut impossible de leur faire rien accepter, et tout ce que je pus obtenir d'eux fut
que chacun me donnât son nom et son adresse. J'espère qu'un jour je trouverai les moyens de les récompenser de ce qu'ils ont si généreusement fait pour moi.
Nous restâmes fort tranquillement pendant deux jours chez M'"'' de Lède ; le soir du troisième jour, on vint me dire qu'un individu demandait à me parler en particulier; je me rendis dans mon appartement, et je trouvai un homme de la plus effrayante figure, très grand avec une barbe énorme.
Cet homme me dit que je n'avais aucun risque à courir à Paris et que je pouvais y rester, puisque j'avais été jugée innocente, mais que ma fille, ayant été sauvée sans passer devant le tribunal, pouvait être reprise d'un moment à l'autre, et reconduite en prison ; qu'il me donnait le conseil de l'enlever de Paris, et le plus tôt possible, de manière que personne ne pût découvrir le lieu de sa retraite. Cela dit, il sortit de la chambre.
Cet avertissement mejeta dans un trouble horrible. J'envoyai sur-le-champ chercher M. Hardy, à qui je racontai ce qui venait d'arriver. Il fut lui-même très étonné de cette marque d'intérêt ; mais il me dit qu'il ne fallait pas balancer un instant à prendre un parti ; que le lendemain matin il viendrait de bonne heure conférer avec moi de Farrangement à prendre pour le départ, qu'il se chargeait de tout.
Effectivement, le lendemain, M. Hardy arriva comme il l'avait promis. Il me dit qu'il avait loué deux chambres à Vincennes, que tout était prêt pour nous y recevoir, que personne dans la maison que nous habiterions ne nous connaîtrait.
Nous partîmes peu d'heures après avec M. Hardy, qui nous conduisit dans un fiacre, et nous arrivâmes à Vincennes non sans difficultés, car à la barrière on voulait absolument nous obliger à présenter des passeports. L'adresse et la présence d'esprit de M. Hardy nous tirèrent de ce pas difficile ; il réussit à nous faire passer ainsi que ma femme de chambre et votre vieille bonne.
Nous sommes établies toutes les quatre ensemble, n'ayant pas la permission de sortir, ni même de nous mettre à la fenêtre de notre chambre.
C'est de notre triste exil que nous vous écrivons : je ne sais comment ni dans combien de temps nous sortirons de la maison oii nous sommes cachées.
Adieu, ma chère Joséphine, nous avons eu, avant de quitter Paris, le plaisir de voir votre frère ; il est caché chez de bien bonnes gens, et j'espère qu'il ne sera pas découvert. Pauline vous racontera son histoire, qui vous intéressera sûrement, quoiqu'elle ne soit pas à beaucoup près aussi tragique que la nôtre.
M™^ de Tourzel et sa fille séjournèrent à Vincennes jusqu'en décembre et allèrent à cette époque se fixer à leur château d'Abondant, aux environs de Dreux.
Le désir d'entrer en relations avec la Famille royale détenue au Temple, les ramena à Paris après l'exécution de Louis XVL Le bon Hardy leur procura un passeport et leur arrêta un petit appartement rue Bourgtibourg, non loin de chez lui ; par l'intermédiaire d'une ouvrière, M"'' Piou, chargée du deuil de l'orpheline du Temple, M"'' de Tourzel se procura des nouvelles des prisonnières et du Dauphin. Elle reçut la visite de l'abbé Edgeworth ;
puis, au printemps, retourna avec sa fille à Abondant. C'est là qu'elles furent toutes deux arrêtées : cinq mois de détention aux Bénédictines anglaises, deux à Port- Libre (l'ancien couvent de Port-Royal), les menèrent jusqu'au 9 thermidor où elles obtinrent leur liberté.
Un an plus tard, quand fut mort V Enfant du Temple, la détention de Madame Royale subit quelque tempérament : W^^ de Tourzel et Pauline obtinrent l'autorisation de rendre visite à l'orpheline : elles ne réussirent point, il est vrai, à l'accompagner lors de sa remise à l'Autriche, et les démarches qu'elles tentèrent à ce sujet valurent à M™® de Tourzel trois jours de détention à la prison des Quatre-Nations, (l'Institut).
Le 15 janvier 1797, Pauline épousa le citoyen Béarn et quitta sa mère pour aller s'établir à Meillant, en Berry. Retour à Paris au printemps de cette même année ; nouvelles menaces et fuite en Suisse après le coup d'État du 18 fructidor. Enfin le calme revint et la noble famille si miraculeusement préservée vécut, sans incidents notables, jusqu'à la Restauration.
Rien de plus émouvant que le récit qu'a tracé M""^ de Béarn, du jour où, rentrée enfin aux Tuileries qu'elle avait quittées le matin du 10 août 1792, elle s'y vit, avant même l'arrivée de Louis XVIII, désigner un appartement. « Le lendemain, écrit-elle, toutes les personnes venues au-devant du roi étaient réunies dans un des grands salons. Les courriers se succédaient de quart d'heure en quart d'heure. Enfin un dernier courrier annonça que l'arrivée était prochaine. On se lève, on forme la haie... mes jambes fléchissaient sous moi, mon cœur battait bien fort. Tout à coup les portes s'ouvrent, une voix retentissante jette ces mots qui depuis si longtemps n'ont pas été prononcés en France ;
— Le Roi!
« A ces mots je me sentis troublée jusqu'au fond de l'âme.: Tous les souvenirs de ma jeunesse me refluaient à la mémoire. Le passé redevenait l'avenir. Je ne voyais plus, je n'entendais plus; cependant un cri: Ah! c'est Pauline l me rappelle à moi-même ; je me trouve dans les bras de cette chère princesse qui fondait en larmes ; les miennes coulaient en abondance ; la tête appuyée sur mon épaule, elle resta longtemps sans parler... »
C'est avec Pauline de Béarn que la duchesse d'Angoulême alla, un matin, vers sept heures, sans suite et sans escorte, visiter le cimetière de la Madeleine où reposaient les corps de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Pauline resta l'amie de la fille de Louis XVI qui l'avait nommée l'une de ses dames, la plus intime, la plus chère : elles ne se quittèrent qu'en 1830.
M"* de Tourzel, à laquelle Louis XVIII avait conféré en 1816 le titre de duchesse, mourut à Abondant le 15 mai 1832. Elle avait quatre-vingt-deux ans.
Et Hardy ?
Nous ne possédons sur cet étrange personnage que les renseignements fournis par les Mémoires de la duchesse de Tourzel et par les Souvenirs de Quarante ans. Les voici, brièvement résumés.
Aussi longtemps que dura la Révolution, Hardy couvrit de sa protection les deux nobles femmes qu'il avait sauvées. C'est lui qui leur loua deux chambres à Vincennes dans une rue écartée, chez des hôtes à sa dévotion. Une fois par décade il venait les voir ; elles ne recevaient des visiteurs, elles n'écrivaient des lettres, elles n ouvraient leurs fenêtres qu'avec la permission de M. Hardy. Il prit sur elles « un empire absolu ». « Nous nous abstenions, dit Pauline, de tout ce qu'il nous interdisait. »
C'est lui qui, plus tard, alla chercher en Suisse la sœur de Pauline, M™** de Charost, émigrée, et qui la ramena à Paris. « Notre famille, note encore M"*^ de Béarn, ne fut point ingrate envers ceux à qui nous devions la vie : on fit beaucoup pour M. Hardy, et il y a peu d'années encore que ma mère donnait des secours à l'un des individus qui l'avaient ramenée chez elle. »