‹ La massacres de SeptembreChapitre 3 sur 25 · ET DE LA MARQUISE DE TOURZEL, SA MÈRE · texte numérisé non relu

ET DE LA MARQUISE DE TOURZEL, SA MÈRE

Louise -Elisabeth - Félicité- Françoise - Ârmande - Anne - Marie-Jeanne-Joséphine de Croy-Havré, née à Paris le 11 juin 1749^ épousa à quinze ans Louis-François du Bouchet de Sourches, marquis de Tourzel, grand prévôt de France. De cette union naquirent un fils et quatre filles dont la plus jeune, Pauline, avait à peine dix ans quand le marquis de Tourzel mourut en novembre 1786, des suites d'un accident de chasse, à Fontainebleau ; sa veuve rentra dans la retraite et y vécut jusqu'en 1789.

A cette époque, la reine lui confia la charge de gouvernante des Enfants de France, devenue vacante par suite de l'émigration de M"-® de Polignac. « Madame, dit Marie-Antoinette à la marquise de Tourzel en lui remettant son fils et sa fille, j'avais confié mes enfants à l'amitié, je les confie maintenant à la vertu... »

De fait M"^ de Tourzel, dans les circonstances grosses de menaçants dangers oii elle assuma cette tâche difficile, fit preuve d'un courage et d'un dévouement héroïques. Depuis le commencement d'août 1789 jusqu'au 19 août 1792, elle ne quitta pas un seul jour, pas une seule nuit, le prince et la princesse qui lui étaient confiés : elle les suivit de Versailles aux Tuileries ; elle fut du voyage de Varennes, elle fut du 10 août, elle s'emprisonna avec eux au Temple... Pauline ne l'avait pas quittée, sauf à l'époque de la fuite de la Famille royale ; obligée de choi-

sir entre le jeune prince dont elle avait la garde et sa fîlle, la marquise de Tourzel, n'avait pas hésité et elle s'était séparée de son propre enfant. Pauline, au mois de juin 1791, voyageait dans les Pays-Bas avec sa sœur, iM"'^ de Gharost ; c'est à Tournai qu'elles apprirent la fuite et l'arrestation du roi. Pauline ne rentra à Paris qu'au mois de septembre et reprit aux Tuileries sa place auprès du Dauphin et de Madame, dont l'âge se rapprochait du sien. C'est d'une robe de toile à fleurs, commandée pour Pauline de Tourzel et essayée sur elle, qu'était vêtue la nile de Louis XVI pendant le voyage de Varennes.

Quand la Famille royale quitta le château des Tuileries, dans la matinée du 10 août 1792, M""^ de Tourzel l'accompagna jusqu'à l'Assemblée, abandonnant sa fîUe dans le palais envahi. Pauline parvint à s'échapper, avec M""^ la princesse de Tarente, à travers la fusillade ; toutes deux gagnèrent les berges de la Seine ; reconnues, suivies d'une foule très animée, elles furent poussées jusqu'à la rue des Capucines ou siégeait le district : elles trouvèrent là protection, et purent se réfugier à l'hôtel de la duchesse de La Vallière, grand'mère de M^^ de Tarente, oii elles passèrent la nuit. Le lendemain, 11 août, sous la garde de son frère, M"^ de Tourzel rejoignit aux Feuillants sa mère malade d'inquiétudes, et la Famille royale prisonnière. C'est de là que, le surlendemain, elle les accompagna au Temple.

La suite du roi et de la reine se composait, le jour de l'entrée dans la fatale tour, de M°^^^ Navarre et Bazire, femmes de chambre de Madame Royale, de M""^ Thibault, première femme de chambre de la reine ; de M"* Saint-Brice, femme de chambre du prince royal, de M""^ de Tourzel et de sa tille, de la princesse de Lamballe, et de M. Lorimier de Chamilly, premier valet de chambre du roi et du prince royal. Tous se logèrent, entassés, dans les appartements

exigus de la petite Tour, appartements qu'avait occupés jusqu'à ce jour M. Berthelemy, archiviste de l'Ordre de Malte. Pauline coucha sur un lit de sangle, voisin de celui qu'on avait dressé pour Madame Elisabeth, dans la cuisine.

Cette installation ne devait pas être de longue durée.

Dès le jour où elle se faisait, le 13 août, le conseil général de la Commune, sous l'autorité duquel l'Assemblée avait placé la prison du Temple, arrête « que toutes les personnes qui étaient ci-devant au service du roi et de sa famille seront renvoyées^ ». Cet arrêté, cependant, resta sans effet ; le 18, nouvelle résolution. — « Le conseil autorise ses commissaires à faire exécuter son arrêté du 13, que M°>° Lamballe, sa fille (sic), M'"'^ de Tourzel et toutes les femmes de chambre seraient mises en état d'arrestation au haut du donjon de la Tour, et que les deux valets de chambre seront également mis en état d'arrestation dans le haut du donjon 2. »

Cet ordre, pas plus que le précédent, n'est notifié aux prisonniers ; mais le 19 août, le conseil décide que ^mes ç[e Navarre, Bazire... (suivent les noms cités plus haut) seront mis en état d'arrestation et renfermés séparément à l'hôtel de La Force*.

Ici il convient de passer la plume à Pauline de Tourzel. Son récit fut publié pour la première fois en 1861 dans un volume édité chez Lecofifre, sous le titre Souvenirs de Quarante ans. Récils d'une dame de Madame la Dauphine. M. le prince de Béarn et de Ghalais a bien voulu nous

* Captivité et derniers moments de Louis XVI, récits originaux et documents officiels recueillis et publiés pour la Société d'Histoire contemporaine par le marquis de Beaucourt, t. II. Docwaieuts officiels, p. 30.

* Idem, p. 34.

* Idem, p. 35.

autoriser à reproduire ces pages émouvantes. Nous lui en adressons ici nos respectueux remerciements.

La nuit du 19 au 20 août, il était environ minuit, lorsque nous entendîmes frapper.

A travers la porte de notre chambre, on nous signifia, de la part de la Commune de Paris, Tordre qui venait d'être donné d'enlever du Temple la princesse de Lamballe, ma mère et moi.

Madame Elisabeth se leva sur-le-champ; elle-même m'aida à m'habiller, m'embrassa et me conduisit chez la reine. Nous trouvâmes tout le monde sur pied.

Notre séparation d'avec la Famille royale fut déchirante et, quoique l'on nous assurât que nous reviendrions après avoir subi un interrogatoire, un sentiment secret nous disait que nous la quittions pour longtemps.

On nous fit traverser les souterrains aux flambeaux. A la porte du Temple, nous entrâmes dans un fiacre, et l'on nous conduisit à l'Hôtel de Ville : un offici-er de gendarmerie était avec nous dans la voiture.

Arrivées, on nous fit monter dans une grande salle, et l'on nous fit asseoir sur une banquette : pour nous empêcher de causer ensemble, on nous avait séparées en plaçant entre nous des officiers municipaux.

Nous restâmes assises sur cette banquette plus de deux heures. Enfin, vers les trois heures du matin, on vint appeler la princesse de Lamballe pour l'in-

terroger : ce fut l'aftUire d'un quart d'heure, après lequel on appela ma mère ; je voulus la suivre, on s'y opposa en disant que j'aurais mon tour.

Ma mère, en arrivant dans la salle d'interrogatoire*, qui était publique, demanda que je fusse ramenée auprès d'elle; mais on le lui refusa très durement en lui disant que je ne courais aucun danger, étant sous la sauvegarde du peuple.

On vint enfin me chercher et Ton me conduisit à la salle d'interrogatoire; là, montée sur une estrade,

* « Séance du Conseil général de la Commune, 19 août :

— Une citoyenne demande à parler contre les femmes de chamlire de la reine.

— Le conseil arrête que l'on commencera par interroger les femmes en état de domesticité.

— M"»» de Navarre est interrogée et répond sur plusieurs points.

— M"»» Bazire est entendue.

— M"»» Thibaut, première femme de chambre de la reine, est interrogée sur l'affaire du 10 août et se relire.

— M'»° Saint-Brice, femme de chambre du prince royal ; elle est entendue et s'est retirée.

— M'^° de Tourzel, gouvernante des Enfants de France, après avoir subi son interrogatoire, elle s'est retirée.

— M. de Chamiily, premier valet de chambre du roi, est interrogé, après quoi il s'est retiré.

— M. François Hue, second valet de chambre du roi, est interrogé; après son interrogatoire, il est renvoyé de la salie. Le Conseil arrête que ce valet sera renvoyé à son poste.

— La discussion s'ouvre sur l'opinion à prononcer sur les paroles entendues. »

Captivité et derniers moments de Louis XVI, ouv. cité, t. II. Documents officiels, p. 36.

Il faut remarquer que Pauline de Tourzel écrit : la nuit du 19 au 20 août, environ minuit, ce qui est exact. Il était donc au moins trois heures du matin quand prirent fin les interrogatoires, et c'est en effet l'heure indiquée par Pauline; le procès-verbal est néanmoins daté séance du 19 août, quoiqu'on fût au -0. Remarquons aussi que, dans ce procès-verbal, l'interrogatoire subi par M"« de Lamballe n'est pas mentionné.

on était en présence d'une foule immense de peuple qui remplissait la salle ; il y avait aussi des tribunes remplies d'hommes et de femmes.

Billaud-Varenne % debout, faisait les questions, et un secrétaire écrivait les réponses sur un grand registre.

On me demanda mon nom, mon âge, et on me questionna beaucoup sur la journée du 10 août, m'engageant à déclarer ce que j'avais vu, ce que j'avais entendu dire au roi et à la Famille royale.

Ils ne surent que ce que je voulais bien leur dire, car je n'avais nullement peur ; je me trouvais comme soutenu par une main invisible qui ne m'a jamais abandonnée et m'a fait toujours conserver ma tôte et beaucoup de sang-froid.

Je demandai très haut d'être réuni à ma mère et de ne la plus quitter ; plusieurs voix s'élevèrent pour dire : « Oui, oui », d'autres murmurèrent.

On me fit descendre les marches du gradin sur lequel on était élevé, et après avoir traversé plusieurs corridors, je me vis ramenée à ma mère, que je trouvai bien inquiète de moi ; elle était avec la princesse de Lamballe ; nous fûmes toutes les trois réunies.

Nous étions dans le cabinet de Tallien" et nous y restâmes jusqu'à midi.

On vint alors nous chercher pour nous conduire à la prison de La Force. On nous fit monter dans un fiacre, il était entouré de gendarmes, suivi d'un

* Billaud-Varenne était substitut de Manuel, porcureur de la Commune.

• Le secrétaire-général de la Commune.

peuple immense. C'était un dimanche, il y avait un officier de gendarmerie avec nous dans la voiture.

Ce fut par le guichet donnant sur la rue des Balais, près la rue Saint-Antoine, que nous entrâmes dans cette triste prison.

On nous fit d'abord passer dans le logement du concierge pour inscrire nos noms sur le registre.

Je n'oublierai jamais que là un individu fort bien mis, s'approchant de moi, restée seule dans la chambre, me dit : « Mademoiselle, votre position m'intéresse, je vous donne le conseil de quitter les airs de cour que vous avez, d'être plus familière et plus affable. »

Indignée de l'impertmence de ce monsieur, je le regardai fixement et lui répondis que telle j'avais été, telle je serais toujours, que rien ne pourrait changer mon caractère, et que l'impression qu'il remarquait sur mon visage n'était autre chose que l'image de ce qui se passait dans mon cœur indigné des horreurs que nous voyions.

Il se tut et se retira, l'air fort mécontent.

Ma mère, qui, pendant ce temps, était dans une pièce à côté pour y signer le registre des écrous, rentra dans la chambre, mais hélas, ce ne fut pas pour longtemps.

M°*° de Lamballe, ma mère et moi, nous fûmes séparées ; on nous conduisit dans des cachots différents.

Je suppliai qu'on me réunît à ma mère, mais on fut inexorable. Ainsi je me trouvai seule dans cette infâme demeure.

Peu de moments après, le guichetier entra pour m'apporter une cruclie d'eau... Cet homme était un très bon homme... Voyant mes pleurs et mon désespoir d'être séparée de ma mère, entendant mes supplications d'être réunie à elle, il fut réellement touché et dans un excellent mouvement dont je garde une vraie reconnaissance, voulant me distraire de ma peine, il me dit : « Je vais vous laisser mon chien, surtout ne me trahissez pas, j'aurai l'air de l'avoir oublié par mégarde. »

A six heures du soir, il revint ; il m'apportait à manger ; et m'invitant à prendre quelque chose : <c Mangez, mangez, me dit-il, cela vous donnera des forces. » Je n'avais aucune disposition à manger... « Écoutez, me dit-il à demi-voix, je vais vous confier un secret qui vous fera plaisir. Votre mère est dans le cabinet au-dessus du vôtre ; ainsi vous n'êtes pas bien loin d'elle. D'ailleurs, ajouta-t-il, vous allez avoir dans une heure la visite de Manuel, procureur de la Commune, qui viendra pour s'assurer si tout est dans l'ordre : n'ayez pas l'air, je vous en prie, de savoir ce que je vous dis. »

Effectivement, quelque temps après, j'entendis tirer les verrous du cachot voisin, puis ceux du mien ; je vis entrer trois hommes, dont un, que je reconnus très bien être Manuel, le même qui avait conduit le roi au Temple.

Il trouva le cachot oii j'étais très humide et parla de m'en faire changer.

Je saisis cette occasion de lui dire que tout m'était égal, que la seule grâce que je sollicitais de lui par-

ticulièrement était d'être réunie à ma mère. Je le lui demandai avec une grande vivacité, et je vis que ma prière le touchait. Il réHéchit un moment, et me dit : « Demain je dois revenir ici, et nous verrons, je ne vous oublierai pas. »

Le pauvre guichetier, en fermant ma porte, me dit à voix basse : « Il est touché, je lui ai vu les larmes dans les yeux ; ayez courage, à demain. »

Ce bon François, car c'était le nom de ce guichetier, me donna de l'espoir et me fit un bien que je ne puis exprimer.

Je me mis à genoux ; je fis ma prière avec un calme et une tranquillité parfaite, je me jetai toute habillée sur l'horrible grabat qui servait de lit; j'étais abîmée de douleur et de fatigue ; je dormis jusqu'au jour.

Le lendemain, à sept heures du matin, ma porte s'ouvrit, et je vis entrer Manuel, qui me dit : a J'ai obtenu de la Commune la permission de vous réunir à votre mère ; suivez-moi. »

Nous montâmes dans la chambre de ma mère ; je me jetai dans ses bras, croyant tous mes malheurs finis, puisque je me trouvais auprès d'elle...

Elle remercia beaucoup Manuel ; elle lui demanda d'être réunies à la princesse de Lamballe, puisque nous avions été transférées avec elle... Il hésita un instant, puis il dit : « Je le veux bien; je prends cela sur moi. » Il nous conduisit alors dans la chambre de M™* de Lamballe, et à huit heures du matin, nous étions toutes le trois seules ; nous éprouvâmes un moment de bonheur de pouvoir partager ensemble nos infortunes.

Le lendemain matin, nous reçûmes un paquet venant du Temple : c'étaient nos effets que nous envoyait la reine ; elle-même, avec cette bonté qui ne se démentit jamais avait pris soin de les rassembler. Dans le paquet se trouvait cette robe de Madame Elisabeth dont je vous ai parlé plus haut ^ ; elle devient pour moi le gage d'un éternel souvenir, d'un éternel attachement, et je la conserverai toute ma vie.

L'incommodité de notre logement, l'horreur de la prison, le chagrin d'être séparées du roi et de sa famille, la sévérité avec laquelle cette séparation semblait nous annoncer que nous serions traitées, tout cela m'attristait fort, je l'avoue, et effrayait extrêmement cette malheureuse princesse de Lamballe.

Quant à ma mère, elle montrait cet admirable courage que vous lui avez vu dans de tristes circonstances de sa vie; ce courage qui, n'ôtant rien à sa sensibilité, laisse cependant à son âme toute la tranquillité nécessaire pour que son bon esprit puisse lui être d'usage. Elle travaillait, elle lisait, elle causait d'une manière aussi calme que si elle n'eût rien craint ; elle paraissait affligée, mais ne semblait pas même inquiète.

Nous étions depuis près de quinze jours dans ce triste séjour, lorsqu'une nuit, vers une heure du

* C'était une robe de Madame Elisabeth que celle-ci s'occupait de couper à la taille de Pauline, quand on sépara la Famille royale de ses serviteurs (G. L.).

matin, étant toutes trois couchées et endormies, comme on dort dans une telle prison, de ce sommeil qui laisse encore place à l'inquiétude, nous entendîmes tirer les verrous de notre porte ; elle s'ouvrit, un homme parut et dit :

— Mademoiselle de Tourzel, levez-vous promptement et suivez-moi...

Je tremblais, je ne répondais ni ne remuais...

— Que voulez-vous faire de ma fille? dit ma mère à cet homme.

— Que vous importe, répondit-il, d'une manière qui me parut bien dure ; il faut qu'elle se lève et qu'elle me suive.

— Levez-vous, Pauline, me dit ma mère, et suivezle; il n'y a rien à faire ici que d'obéir.

Je me levai lentement, et cet homme restait toujours dans la chambre.

— Dépêchez-vous, dit-il deux ou trois fois.

— Dépêchez-vous, Pauline, me dit aussi ma mère. J'étais habillée, mais je n'avais pas changé de

place; j'allai alors à son lit. Je pris sa main pour la baiser ; mais cet homme s'approcha, me prit par le bras et m'entraîna malgré moi.

— Adieu Pauline, Dieu vous bénisse et vous protège ! cria ma mère.

Je ne pouvais lui répondre... deux grosses portes étaient déjà entre elle et moi, et cet homme m'entraînait toujours.

Gomme nous descendions l'escalier, il entendit du bruit. D'un air fort inquiet il me fit remonter quelques marches et me poussa précipitamment dans un

petit cachot, ferma la porte, prit la clef et disparut.

Dans ce cachot brûlait un reste de chandelle. En peu d'instants cette chandelle prit fin. Je ne peux vous exprimer ce que je ressentais, ni les réflexions sinistres que m'inspirait cette lueur tantôt forte, tantôt mourante. Elle me représentait une ag-onie et et me disposait à faire le sacrifice de ma vie, mieux que n'auraient pu le faire les discours les plus touchants. Elle s'éteignit entièrement. Je restai alors dans une profonde obscurité.

Enfin, j'entendis ouvrir doucement la porte, on m'appela à voix basse, et, à la lueur d'une petite lanterne qu'il portait, je reconnus l'homme qui m'avait enfermée pour être celui qui, dans la chambre du concierge, lors de mon entrée à La Force, avait voulu me donner des conseils.

Il me fit descendre à petit bruit ; au bas de l'escalier il me fit entrer dans une chambre, et, me montrant un paquet, il me dit de m'habiller avec ce que je trouverais dedans. Il sortit, ferma la porte, et je restai immobile, sans agir, presque sans penser.

Je ne sais combien de temps je restai dans cet état. J'en fus tirée par le bruit de la porte qui se rouvrit, et le môme homme parut.

— Quoi ! vous n'êtes point encore habillée ! me ditil d'un air inquiet. Il y va de votre vie si vous ne sortez promptement d'ici.

J'ouvris alors le paquet ; il contenait des habits de paysanne ; ils me parurent assez larges pour aller sur les miens, je les eus passés en un instant.

Cet homme me prit par le bras, me fit sortir de la

chambre; je me laissais entraîner sans faire aucune question, presque même sans réflexion ; je voyais à peine ce qui se passait autour de moi.

Lorsque nous fûmes sortis de la prison par la porte donnant sur la rue du Roi-de-Sicile, j'aperçus à la clarté du plus beau clair de lune une prodigieuse multitude de peuple, et j'en fus entourée dans le moment.

Tous ces hommes avaient l'air féroce; ils avaient le sabre nu à la main, ils semblaient attendre quelque victime pour la sacrifier. « Voici un prisonnier que Ton sauve ! « crièrent-ils tous à la fois, en me menaçant de leurs sabres.

L'homme qui me conduisait faisait l'impossible pour les écarter de moi et pour se faire entendre.

Je vis alors qu'il portait la marque qui distinguait les membres de la Commune de Paris; cette marque lui donnait le droit de se faire écouter : on le laissa parler.

Il dit que je n'étais pas prisonnière, qu'une circonstance particulière m'avait amenée à La Force, qu'il venait m'en tirer par ordre supérieur, les innocents ne devant pas périr avec les coupables. Cette phrase me fit frémir. Ma mère était restée enfermée. Abîmée dans cette affreuse pensée, je n'entendis plus rien. Cependant ces paroles firent effet sur la multitude, et l'on allait enfin me laisser passer, lorsqu'un soldat en uniforme de la garde nationale cria au peuple qu'on le trompait, que j'étais M"* Pauline de Tourzel. qu'il me connaissait fort bien pour m'a voir vue aux Tuileries, chez M. le Dauphin lorsqu'il y

était de garde, et que mon sort ne devait pas être différent de celui des autres prisonniers.

La fureur redoubla alors tellement contre moi et contre mon protecteur, que je crus bien certainement que le seul service qu'il me rendrait serait de me conduire à la mort au lieu de me la laisser attendre.

Enfin, ou son adresse, ou son éloquence, ou mon bonheur, me tira encore de ce danger, et nous nous trouvâmes libres de poursuivre notre chemin.

Nous pouvions cependant rencontrer bien d'autres obstacles, nous avions à traverser des rues dans lesquelles nous devions trouver beaucoup de peuple ; j'étais bien connue et je pouvais encore être arrêtée. Cette crainte détermina mon libérateur, car je commençais à voir que c'était le rôle que voulait remplir envers moi cet homme qui m'avait inspiré tant d'effroi et de terreur, cette crainte le détermina à me laisser dans une petite cour fort sombre qui n'avait pas d'issue, et il alla voir ce qui se passait aux environs. Il revint au bout d'une demi-heure ; il me dit qu'il croyait prudent que je changeasse de costume; il m'apportait un habit d'homme, un pantalon, une redingote dont il voulait que je me vêtisse.

Ce déguisement qu'il pensait nécessaire, je le refusai avec obstination , j'avais horreur de périr sous des habits qui ne devaient pas être les miens. Je lui fis remarquer qu'il n'avait apporté ni chapeau, ni souliers; le déguisement devenait impossible ; je restai comme j'étais.

Pour sortir d'oii nous étions, i} fallait repasser

presque aux portes de la prison où étaient les assassins, ou traverser une église (le Petit Saint- Antoine^) dans laquelle se tenait l'assemblée de ceux qui donnaient l'impulsion aux massacres. L'un et l'autre chemin étaient également dangereux.

Nous choisîmes celui de l'église ; et je fus obligée de la traverser par un bas-côté, me traînant presque à terre, afin de n'être point aperçue de ceux qui formaient l'assemblée. Mon conducteur me fit entrer dans une petite chapelle latérale, et, me plaçant derrière les débris d'un autel renversé, me recommanda bien de ne pas remuer, quelque bruit que j'entendisse, et d'attendre son retour qui serait le plus prompt qu'il pourrait.

Je m'assis sur mes talons. Entendant beaucoup de bruit, des cris même, je ne bougeai pas, bien résolue à attendre là mon sort et remettant ma vie entre les mains de la Providence, à laquelle je m'abandonnai avec confiance, résignée à recevoir la mort si telle était sa volonté.

Je fus très longtemps dans cette chapelle ; enfin,

* L'église du Petit Saint-Antoine avait une entrée sur la rue Saint- Antoine, et une autre sur une cour, communiquant par un long passage, avec la rue du Roi-de-Sicile. Le comité de la section des Droits de l'Homme siégeait dans cette église.

Pour gagner la porte de l'église ouvrant sur la rue Saint-Antoine, il eût fallu que le sauveur de Pauline suivît en sa compagnie toute cette rue, depuis l'angle de la rue des Ballets : or la rue Saint-Antoine était remplie d'une foule que le généreux libérateur avait tout intérêt d'éviter. Il est donc bien indiqué que Pauline et l'homme qui la dirigeait pénétrèrent dans le Petit Saint-Antoine par le passage communiquant avec la rue du Roi-de-Sicile et que c'est par ce même itinéraire qu'ils en sortirent.

Les Archives nationales conservent (série N III, Seine) un plan manuscrit de l'église, du passage et de leurs abords.

je VIS arriver mon guide, et nous sortîmes de l'église avec les mêmes précautions que nous avions prises pour y entrer.

Très peu loin de là, mon libérateur s'arrêta à une maison qu'il me dit être la sienne ; nous montâmes dans une chambre au premier, et m'y ayant enfermée, il me quitta sur-le-champ; il était environ neuf heures du matin.

J'eus un moment de joie en me trouvant seule; je n'en jouis pas longtemps : le souvenir des périls que j'avais courus ne me montrait que trop ceux auxquels ma mère était livrée, et je restais tout entière à mes craintes. Je m'y abandonnai pendant plus d'une heure lorsque M. Hardy, car il est temps que je vous nomme celui à qui nous devons la vie \

' UAlmanach nalional pour l'année 1793 (page 368) mentionne un sieur Jean Hardy, cordonnier, trente-six ans, électeur du département de Paris, pour la section des Droits de l'Homme. C'est là, très certainement, le libérateur de M"" de Tourzel.

Jean Hardy habitait le n" 14 de la rue Glocheperce qui est, en effet, très -peu loin de l'église du i'etit Saint-Antoine. Ce point de départ étant donné, l'itinéraire qu'on va lire devient possible à reconstituer. Je proposerai ceci : en plaçant la maison de Hardy sur le côté droit de la rue Glocheperce (pour qui venait de la rue Saint-Antoine) Pauline, sortant de la porte cochère et tournant à droite, devait se dirij^er vers la rue du Roi-de-Sicile. Et c'est bien en effet de ce côté qu'elle risquait de rencontrer le moins do passants, car, en tournant à gauche, elle serait retombée, au bout de quelques pas, dans la rue Saint-Antoine qu'il fallait éviter. Une fois à l'angle de la rue du Roi-de-Sicile, qui est en effet la première rue qu'elle rencontrait, M"= de Tourzel devait la prendre à gauche. Si elle avait pris à droite, elle serait allée se heurter aux massacreurs massés devant La Force. Suivant donc la rue du Roi-de-Sicile continuée par la rue de Bercy, elle rencontrait bientôt une petite place — c'est la place du marché Saint-Jean — sur laquelle donnent trois rues : la rue Renaud-le-Fefvre à gauche, la rue de la Verrerie, en face, la rue Bourgtibourg à dmite. En s'engageant dans celle du milieu — la rue de la Verrerie, — elle arrivait ainsi à l'un do ces étroits

revint et me parut plus effrayé que je ne l'avais vu encore.

Vous êtes connue, me dit-il; on sait que je vous ai sauvée on veut vous ravoir ; on croit que vous êtes ici, on peut vous y venir prendre ; il en faut sortir tout de suite, mais non pas avec moi, ce serait vous remettre dans un danger certain. Prenez ceci, me dit-il, en me montrant un chapeau avec un voile et un mantelet noir ; écoutez bien tout ce que je vais vous dire; surtout n'en oubliez pas la moindre chose.

En sortant de la porte cochère, vous tournerez adroite, puis vous prendrez la première rue à gauche; elle vous conduira sur une petite place dans laquelle donnent trois rues ; vous prendrez celle du milieu, puis, près d'une fontaine, vous trouverez un passage qui vous conduira dans une grande rue ; vous y trouverez un fiacre près d'une allée ; cachez-vous dans cette allée, et vous n'y serez pas longtemps sans me voir paraître; partez vite, et surtout, me dit-il, après me l'avoir encore répété, tâchez de n'oublier rien de tout ce que je viens de vous dire, car je ne saurais comment vous retrouver, et alors que pourriezvous devenir?

Je vis la crainte qu'il avait que je ne me souvinsse pas bien de tous les renseigne m ctits qu'il m'avait donnés ; cette crainte, en augmentant celle que j'avais moi-même, me troubla tellement, que, en

passages (rue des Mauvais-Garçons ou rue des Deux-Portes) qu'indique le plan de Vertiiquet et qui la ramenait à une grande rue — qui était la rue de la Tixeranderie.

sortant de la maison, je savais à peine si je devais tourner à droite ou à gauche; comme il vit de la fenêtre que j'hésitais, il me fit un signe, et je me souvins alors de tout ce qu'il m'avait dit^

Mes deux habillements, l'un sur l'autre me donnaient une figure étrange : mon air inquiet pouvait me faire paraître suspecte ; il me semblait que tout le monde me regardait avec étonnement.

* Dans un autre passage de ses Souvenii's de Quarante ans, Pauline de Tourzel ajoute quelques détails :

« En entrant dans la maison où il demeurait, M. Hardy, j'ai oublié de vous le dire, me conduisit d'abord chez une dame qui, apparemment, était prévenue de mon arrivée. Elle vint à moi, de la manière la plus obligeante, me fit des offres de secours et de services. En vérité je ne savais où j'en étais. Cette femme était belle : son visage, plein de calme, respirait la bonté et la douceur. J'avais l'imagination encore frappée par l'aspect hideux des égorgeurs auxquels je venais d'échapper. Leurs figures atroces étaient toujours devant moi. Ce contraste me troublait: je croyais rêver. Il me fallut quelques instants pour me remettre ; et combien me parurent douces ces prévenances, ces marques d'intérêt, après tant d'horreurs dont je venais d'être témoin ; je revoyais une femme, une femme compatissante !

« Je croyais que c'étaitîprès d'elle que j'allais retrouver le calme dont j'avais si grand besoin ; mais je ne fis qu'une apparition chez elle. L'appartement de M. Hardy était sur le même palier que celui de cette femme dont la bienveillance me laissa une impression qui ne s'est jamais effacée. Il me conduisit dans son appartement, comme je vous l'ai dit, et c'est de là que je partis pour chercher, à travers bien des dangers, cette voiture qui devait me conduire dans un asile sûr.

« Cette personne à qui je dus ces premiers moments de consolation était M""» Carnot, belle-sœur de celui qui fut directeur. Ce fut elle qui prêta le chapeau, le voile et le mantelet dont je me couvris lors de ma sortie de chez M. Hardy.

« Plus tard, ma mère et moi voulûmes lui aller témoigner notre reconnaissance. M. Hardy nous dit qu'elle n'habitait plus Paris, qu'elle était retirée à la campagne. Toutes nos recherches furent inutiles, et je ne revis jamais cette personne à qui mon cœur était si reconnaissant de son généreux accueil et du bien qu'elle m'avait fait. »

J'eus bien de la peine à arriver jusqu'à l'endroit oii je devais trouver le fiacre; les jambes commençaient à me manquer.

Mais enfin je l'aperçus et je ne puis dire la joie que j'en ressentis ; je me crus pour lors absolument sauvée.

Je me retirai dans l'allée qui était fort sombre, en attendant que M. Hardy parût. Plus d'une heure s'était écoulée, et il ne venait pas. Alors mes craintes recommencèrent. Si je restais plus longtemps dans cette allée, je craignais de paraître suspecte aux gens du voisinage. Mais comment en sortir : Je ne connaissais pas le quartier dans lequel je me trouvais : sije faisais la moindre question, je pouvais me mettre dans un grand danger.

Enfin comme je méditais tristement sur le parti que je devais prendre, je vis venir M. Hardy ; il était avec un autre homme.

Ils me firent monter dans le fiacre et y montèrent avec moi ; le nouveau venu se plaça sur le devant de la voiture et me demanda si je le reconnaissais.

« Parfaitement, lui dis-je ; vous êtes Monsieur Billaud-Varenne, c'est vous qui m'avez interrogée à l'Hôtel de Ville. Il est vrai, dit-il ; je vais vous conduire chez Danton afin de prendre ses ordres à votre sujet. »

Arrivés à la porte de Danton, ces messieurs descendirent de voiture, montèrent chez lui et revinrent peu après, me disant : « Vous voilà sauvée!... Nous en avions assez... Nous sommes bien aises que cela soit fini. »

« 11 ne nous reste plus maintenant, me dirent-ils,

qu'à VOUS conduire dans un endroit où vous ne puissiez pas être connue, autrement vous seriez encore en danger. »

Je demandai à être menée chez la marquise de Lède une de mes parentes : elle était très âgée, et je pensais que son grand âge éloignerait d'elle les soupçons.

Billaud-Varenne s'y opposa, à cause du grand nombre de ses domestiques, dont plusieurs peutêtre ne garderaient pas le secret de mon arrivée dans la maison. Il me demanda d'indiquer une maison habitée par une personne dont l'obscurité serait une sauvegarde pour moi.

Je me souvins alors de la bonne Babet, notre fille de garde-robe ; je pensais que je ne pouvais être mieux que dans une maison pauvre et dans un quartier retiré.

Billaud-Varenne, car c'était toujours lui qui entrait dans ce détail, me demanda le nom de la rue pour l'indiquer au cocher.

Je nommai... la rue du Sépulcre.

Ce nom, dans un moment comme celui oiî nous étions, lui fit une grande impression ; et je vis sur son visage le sentiment d'horreur que lui inspirait le rapprochement de ce nom de mauvaise augure avec les événements qui se passaient. Il dit un mot tout bas à M. Hardy, lui recommandant de me conduire là où je demandais à aller, et disparut.

Pendant le chemin, je parlai de ma mère, je demandai si elle était encore en prison ; je voulais aller la rejoindre si elle y était encore ; je voulais

aller moi-même plaider son innocence... Il me paraissait affreux que ma mère fut exposée à la mort à laquelle on venait de m'arracher... Moi sauvée... ma mère condamnée à périr... cette idée me mettait hors de moi.

M. Hardy chercha à me calmer; il me dit que j'avais pu voir que depuis le moment oii il m'avait séparée d'elle il n'avait été occupé que du soin de me sauver ; qu'il y avait malheureusement employé beaucoup de temps, mais qu'il espérait qu'il lui en resterait encore assez pour sauver ma mère ; que ma présence ne pourrait que nuire à ses desseins ; qu'il allait sur-le-champ retournera la prison et qu'il ne regarderait sa mission comme finie que lorsqu'il nous aurait réunies ; qu'il me demandait du calme ; qu'il avait tout espoir .. Il me laissa remplie de reconnaissance pour le danger oii il s'était mis à cause de moi, et avec l'espérance qu'il sauverait ma mère de tous les périls qu^; je craignais pour elle.

Adieu, ma chère Joséphine, je suis si fatiguée que je ne puis plus écrire. D'ailleurs ma mère me dit qu'elle veut vous raconter elle-même ce qui la regarde ; elle vous écrira demain * .

' Ce récit est une lettre écrite par Pauline, en octobre 1792, de Vincennes, à M™» de Sainte-Aldegonde, sa sœur, alors à Bruxelles. « Vous sentez bien, note-t-elle, que nous n'en avions point gardé de copie : elle fut communiquée à ceux de notre famille qui étaient émigrér3 en Belgique : beaucoup d'autres réfugiés en eurent connaissance, lies copies en coururent. Bien des années après, M. de Béarn, étant à Riberpré chez M. d'Aubusson, trouva une de ces copies entre les mains de ses filles : elles la tenaient de M"» de Vitroiles. M. de Béarn connut alors ces détails qu'il n'avait jamais pu obtenir de moi... J'ai longtemps éprouvé une répugnance invincible à ramener me» pensées sur ces tristes objets... h

Page 1