DE M™® LA DUCHESSE DE TOURZELLE
M""* deTourzelle, amenée au greffe, avait à peine décliné ses noms qu'un audacieux quidam osa dicter et prescrire à Tofiicier, les questions à lui faire, sur ce qu'elle avait pu concevoir des rassemblements qui avaient eu lieu aux Tuileries, les 9 et 10 août ; sur l'heure à laquelle le roi s'était couché le 9 et levé le 10, sur celle qu'il fit le 10 la revue de sa garde suisse; si la reine l'y avait accompagné, etc., etc.
Sur le lever, le coucher et le passe-temps du Dauphin son élève, etc., etc.
Sur son départ et son voyage à Varennes, pourquoi etdans quelles vues elle y avait accompagné la Famille royale, par quelle porte et à quelle heure elle était sortie des Tuileries, dans quelle voiture elle était montée, en quel lieu l'attendait et qui était en cette voiture, qui la conduisait, etc.
* « Je sais bien, et l'on peut lire dans le Moniteur du temps que Tallien, accusé à l'Assemblée d'être l'auteur des massacres des 2 et 3 septembre, s'en défendit et se fit un mérite d'avoir donné l'ordre de sauver M"« Pauline de Tourzel. M. Hardy, peut-être, n'a-t-il agi que par les ordres de Tallien, mais je n'ai vu que M. Hardy et lui seul a été mon libérateur. » [Souvenirs de Quarante ans.)
* La narration est ici en parfaite concordance, quoique beaucoup plus riche en détails, avec le récit de M"">de Tourzel dans ses Mémoires. Gomme ces Mémoires n'ont été publiés qu'en 1883, cette concordance est une preuve de la véracité des Souvenirs d'un vieillard. Est-il besoin cependant de faire remarquer que M"" de Tourzel ne porta le titre de duchesse qu'à compter de la RestauratioD "*
no LES MASSACRES DE SEPTEMBRE
Il en vint ensuite à de ridicules et calomnieuses imputations, pour établir des griefs sur la conduite de la méritante duchesse qui ne répondit à la perfidie de son persécuteur qu'en gardant le silence et le couvrant de mépris.
Contre cet ennemi, qui paraissait avoir juré la perte de la duchesse, les auditeurs indiqués et irrités se prononcèrent d'abord en murmures, et ils en vinrent aux menaces; lorsqu'enfin l'officier, obsédé, ordonna brièvement à la duchesse de lever la main et de prêter le serment de ne donner à la Famille royale aucunes nouvelles de son élargissement, ni d'entretenir avec elle aucunes correspondances, la duchesse toute tremblante, parut en ce moment hésiter; néanmoins, assisté des suffrages de ceux qui se joignirent à moi, je l'engageai et pressai de faire cette promesse ; elle céda en portant la main droite à la hauteur de la poitrine, et se soumettant à ne donner aucunes nouvelles de son élargissement ni d'entretenir de correspondance avec la Famille royale, puis baissa la main.
Mais stimulé par le quidam, l'officier lui dit aussitôt : — « Levez, levez la main! et faites maintenant le serment de ne jamais voir, ni même approcher de la personne du Dauphin dont vous étiez et n'êtes plus la gouvernante » ; la duchesse pâlit, et par un mouvement expressif, peignit sa douleur en laissant (comme si le bras droit se trouvait à l'instant foudroyé) tomber la main et prononçant avec le décisit accent du désespoir : « Je ne puis le faire. »
« Non ! elle n'en fera rien, je l'aurais juré, et le savais ! s'écria le misérable quidam ; envoyez-moi
LA FORCE m
donc laperfide à r Abbaye. — A l'Abbaye, à l'Abbaye, répéta-t-il, elle le mérite au moins autant que celle qui vient d'y être envoyée en votre absence \ Point de rémission pour cette femme ; elle n'a plus de droits à votre indulgence : c'est, je vous dis, l'ennemie de la France, et c'est elle qui dispose le cœur de son élève à devenir le tyran des Français, etc.. A l'Abbaye, à l'A bbaye ! » Les archers toujours en guet, comme lui prononcent et répètent ces mots de sinistre signal ; et l'officier municipal qui pendant un instant me parut rester pensif, ne leva la tête que pour prononcer l'arrêt de mort.
Nous nous trouvâmes tous aussi consternés que la duchesse, contre laquelle le fatal arrêt fut prononcé, et nous la crûmes enfin perdue, lorsque nous vîmes les archers s'en saisir.
« Non, monsieur rofficier municipal ! dis-je, avec toute cette véhémence qui me fut de nouveau célestement inspirée ; je ne serai pas assez faible pour vous laisser ignorer qu'un malentendu a précédé et seul déterminé l'arrêt par vous rendu ; mais si ce malentendu est par vous reconnu, et que votre raison s'en trouve frappée, j'ai la haute certitude qu'il sera par vous-même rectifié, et que par le peuple, toujours ami de la justice, vous en serez à jamais loué et honoré. Vous avez, monsieur l'officier,
' M™» de Lamballe. Celle-ci fut, comme nous l'avons dit, massacrée vers midi. M"»» de Tourzel ne parut devant le tribunal du grefie que beaucoup plus tard, à trois heures de l'après-midi environ. D'après ses récits elle était descendue de son cachot vers onze heures, avec la princesse de Lamballe. et dit être restée durant quatre heures dans la petite cour du greffe.
continuai-je, imposé à la dame de Tourzelle de se soumettre par serment, de ne jamais voir ni approcher de la personne du Dauphin ; elle s'y est bien naïvement soumise, en répondant à votre demande en ces termes : Je ne puis le faire. Cette réponse n'ayant été criminalisée que par celui qui, devant vous, s'est constamment déclaré être son cruel ennemi et son lâche accusateur, de quel mérite peut être l'application qu'il lui a plu d'en faire? Il vous a méchamment présenté comme un refus, ce qui, purement dit, est une adhésion formelle ; il a enfin poussé la perfidie jusqu'à solliciter et provoquer l'arrêt de mort.
« Mais, monsieur l'officier, cette réponse : Je nt puis le faire, c'est, je le soutiens, exprimer nettement et positivement que la volonté est de ne pas faire, que /'on ne fera pas; que l'on craindrait de se compromettre en faisant^ et que Ion ne s'exposera pas de faire ; cette réponse, dis-je, devant ainsi se comprendre, Userait de toute justice que la dame de Tourzelle fût par vous, monsieur l'officier, somméede s'expliquer hautement et clairement, du sens de la réponse qu'elle a faite, pour que vous puissiez en faire l'application, » L'officier, qui alors paraissait impatient d'en terminer, reprit avec chaleur : « Hé bien ! qu'elle s'en explique donc nettement et de suite. »
Alors M""^ de Tourzelle sut à l'instant se dégager à la fois, du refus quelle avait fait, et des bras de la mort, en disant à l'officier interrogateur : — « J'ai, à ce que vous avez exigé de moi et m'avez
demandé, absolument, répondu dans le sens que vient de vous l'interpréter Monsieur. « — Vous l'entendez, dit l'officier aux auditeurs (puis à la dame de Tourzelle.) « Le concevant ainsi, levez-donc la main, en disant : Vive la nation ! » ce qu'elle fit ; alors l'officier prononça sa libération.
Le délateur ainsi que les archers étonnés et couverts de mépris restèrent muets, et la duchesse se vit à l'instant approchée et félicitée de ceux qui avaient témoigné lui porter le plus vif intérêt et partager sa douleur.
Nous quittâmes le greffe et sortîmes de la prison en nombre ; nous longeâmes la rue des Balais jusqu'à celle Saint-Antoine : le cri de joie et les frappements de mains furent entendus et réitérés par tous ceux qui sur elle portèrent leurs regards.
Mais arrivé près de l'affreux et dégoûtant monceau de cadavres dont le sang bouillonnait encore, les égorgeurs approchant M"^ de Tourzelle, voulurent la soumettre à s'agenouiller sur les corps qui en formaient le socle, et lui faire prêter un serment. Ce fut alors dans l'unique intention de la dispenser de jeter les yeux sur un aussi répugnant tableau, que je me hasardai de lui couvrir la figure et les oreilles d'un large chapeau; nous traversâmes ainsi la foule qui s'empressa de nous livrer passage.
A certaine distance, M™' la duchesse monta dans la voiture que j'obtins des personnes qui l'occupaient, et toujours assisté du jeune canonnier, aussi en ce moment du sieur Deshannes, et même de,... etc., etc., qui à mon étonnementnous suivirent, nous
la conduisîmes faubourg Saint-Germain, à i'iiôtel par elle indiquée *.
Aussitôt que j'eus informé le concierge de l'arrivée de Madame et répondu affirmativement à la question qu'il s'empressa de me faire; qu'elle était existante et allait à l'instant paraître, il me quitta et courut annoncer cette heureuse nouvelle, tandis que je m'occupai de faire entrer et placer la voiture près du vestibule.
M™° la duchesse en descendit aidée de tous ceux qui s'empressèrent de l'approcher, et qui lui tendirent les bras en répandant des larmes d'étonnement et de joie.
Comme je recommandais au cocher de sortir sa voiture et de m'attendre, la personne qui l'approcha lui présenta un papier plié... « Ah ! pardon. Monsieur, lui dis-je, mais c'est moi qui ai requis et occupé ce cocher dont, j'ai encore besoin ; croyez donc je vous prie qu'il sera satisfait. — Je n'en doute aucunement, me répondit-il, mais ne vous opposez pas à ce qu'il reçoive ce que j'ai le bonheur de lui offrir en cette heureuse circonstance, prenez, lui ditil, mon ami. » — Le cocher reçut, comme je prononçais : « Ainsi doit-il. »
Le même personnage s'offrit très civilement de m'accompagner au salon, je me rendis à son invitation et vis en y entrant M""^ la duchesse qui, tenant d'une main un agenda et de l'autre un crayon recueillait soigneusement les noms et demeures de ceux qui l'avaient accompagnée, ce qui me fit alors présumer,
• L'hôtel de M"-» de Léde. (G.L.)
qu'elle était dans rintention de répondre à l'intérêt qu'on avait témoigné lui porter par des actes de libéralité dont l'acceptation semblait détruire le mérite d'une action, et dégrader tel qui pour des services qui doivent officieusement se rendre à l'humanité quand le péril est évident, aurait la bassesse de prétendre ou la faiblesse d'accepter salaire ou récompense; néanmoins, pensant que la duchesse se croirait sans doute offensée, si je dédaignais d'accepter ce qui en cette occasion pouvait m'ètre adressé à domicile, je communiquai au sieur Deshannes qui partagea mon sentiment, que j'étais dans Tintention de ne pas me faire connaître, ce qu'il approuva. Nous en étions enfin à ce point, lorsque la duchesse nous approcha avec la plus attrayante aménité... Mais à la demande qu'elle me fit, je répondis :
« N'ayant rien fait qui puisse mériter l'attention de M""* la duchesse, je la supplie de me dispenser de répondre, et, s'il lui plaît, seulement permettre que je me présente pour obtenir des nouvelles de sa santé, et la prie de croire à la sincérité de mon respectueux dévouement. » (Je terminai et m'éloignai en la saluant.) M""® la duchesse, qui ensuite s'adressa au sieur Deshannes, en reçut semblable réponse...