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RELATION DE MATON DE LA VARENNE

P.-A.-L. Maton de la Varenne naquit à Paris en 1760, d'une famille de « noblesse de robe ». 11 était avocat ; mais quelques années avant la Révolution, sa santé débile l'obligea à renoncer au barreau. Il utilisait sa connaissance du droit à donner des consultations ; c'était non pas un « agent d'affaires », mais un « homme de loi », ainsi qu'on disait alors.

En dépit de ses infirmités, il était « entreprenant et résolu » ; il se déclara, dès l'abord, adversaire de la Révolution : compromis au 10 août il fut arrêté et incarcéré à La Force. C'est le récit de ses angoisses qu'on va lire : cette relation fut écrite peu après les événements et publiée en 1795 sous ce titre : Les crimes de Marat et des autres égorgeurs ou Ma Résurrection où Von trouve non seulement la preuve que Marat et divers autres scélérats, membres des autorités publiques, ont provoqué tous les massacres des prisonniers, mais encore des matériaux pour V histoire de la Révolution française.

Rendu à la liberté, Maton continua à se mêler, après thermidor, à l'agitation royaliste ; forcé de se cacher après le 18 fructidor, il se retira à Fontainebleau au commencement de l'Empire et y vécut dans la retraite. C'est là qu'il mourut le 26 mars 1813.

Des renseignements dont j'avais besoin* dans une

* Les premières pages de la relation n'ont pas Irait aux massacres de septembre : Maton y parle de ses infirmités et apostrophe Marat avec virulence.

affaire à laquelle je m'intéressais, m'avaient fait passer l'après-midi du 24 d'Auguste 1792 tant à la mairie qu'à la commune, où j'avais parlé au secrétaire (Tallien), lorsqu'en revenant chez moi sur les neuf heures, je vis ma porte cochère investie par des sbires. Avant d'entrer, je demandai à un voisin de quoi il s'agissait : il me répondit qu'on me cherchait; j'en demeurai d'abord surpris. Cependant, après m'ètre recueilli, croyant que j'étais sans doute l'objet de quelque méprise, je montai à mon appartement qui était ouvert, éclairé partout, et rempli d'hommes, armés et non armés. « Que voulez-vous leur dis-je? — Monsieur, me répondirent-ils fort poliment, nous sommes envoyés par la section du Théâtre-Français pour faire une visite chez vous, et... — Vous avez sans doute des ordres écrits, exhibez-le'^. — Je fus satisfait sur-le-champ; ils portaient que tout fut examiné dans mon domicile, que les scellés fussent mis sur mes papiers, s il y avait lieu, et qu'on s'assurât ensuite de ma personne. — Faites votre devoir. — Il l'est, me répondirent-ils (avant que j'arrivasse, on avait fouillé jusque sous les lits, pour voir si je ne cachais pas des prêtres) et nous devons convenir que vous n'êtes aucunement compromis. Il n'y a qu'une légèreexplication à venir donner à la mairie, et cela ne sera rien. Mais vous ferez bien de souper auparavant. »

Pendant que j'avalais un œuf, on rédigea un procès-verbal portant littéralement : « Nous navons découvert chez le sieur de la Varenne rien d'opposé à la Révolution^ et de relatif à la journée du dix; mais

nous y avons trouvé^ au contraire, tous écrits attestant son patriotisme. »

Puis, après avoir fait rafraîchir ceux qui m'étaient venus faire la visite que je décris, je me rendis à pied au comité de surveillance de la mairie -, avec l'un deux, qui y porta plusieurs liasses de mes papiers, la plupart relatifs à ma clientèle (j'étais précédemment avocat au Parlement).

Je me propose de les réclamer quand ils me deviendront nécessaires.

Mon conducteur, que j'aurais bien pu quitter en chemin, si j'avais eu quelque chose à craindre, m'introduisit d'abord dans un petit cabinet oii se trouvait un homme en écharpe. Un air de respect pour la sublimité de ses fonctions, le ton d'importance qu'il atîectait de prendre, des expressions bizarres qui décelaient sa petitesse, des regards qu'il jetait dédaigneusement sur moi, une tête à cheveux presque ras, d'une amplitude et d'une rotondité risible... Voilà l'esquisse du personnage; j'ai su depuis qu'il s'appelait Leclerc. — Je l'informai de ce qui venait de m'arriver, et le priai de m'interroger, en lui annonçant que mes affaires me rendaient nécessaire chez moi le lendemain, que ma santé d'ailleurs ne me permettait pas de passer une nuit ; je le déterminai à prendre lecture du procès-verbal et demandai ma liberté, en offrant une caution corporelle et pécuniaire s'il l'exigeait. « Je ne le puis, me dit-il, il y a contre vous une dénonciation. » — J'insistai et je

* La Mairie était alors Installée au Palais de Justice dans l'ancien hôtel du Premier Président. (G. L.)

voulus qu'il appellât quelques-uns de ses collègues pour délibérer sur ma demande. Un jeune homme, nomme Parein, contre lequel j'avais dans plusieurs ouvrages et plaidoyers, prouvé les plus grandes bassesses \ se présenta, alors je me retirai. Un instant après, il traversa l'antichambre où j'attendais, et m'annonça que ma pétition était rejetée.

Je rentrai auprès de Leclerc pour lui faire de nouvelles observations; mais je n'obtins de lui que cette réponse à laquelle il mit toute sa ridicule gravité : « Retirez-vous; les membres du Comité de surveillance ont délibéré. »

On me montra sur-le-champ une espèce de cuisine où il n'y avait d'autres sièges que le carreau et quel-

* L'extrait suivant du Courrier républicain, n» 452, du 11 pluviôse dernier (30 janvier 179û) fera connaître l'homme. « Ceux qui connaissent les événements de Lyon se rappellent sans doute la fameuse fusillade de 209 malheureux exécutés en vertu d'un jugement, ou plutôt d'un ordre d'assassinat de la commission temporaire présidée par un nommé Parein, jacobin, l'un de ceux qui soufflent encore ici le feu de la discorde et les provocations à l'assassinat ; mais quelques particularités de ce massacre ne sont pas assez connues. — Pour l'exécuter, on fit d'abord avancer un bataillon de la réquisition qui, effrayé de ce qu'on lui faisait faire, fit sa décharge en tremblant, et ne tua que 15 à 20 personnes. On le fit donc retirer pour faire passer devant lui un bataillon de l'armée révolutionnaire parisienne. Celui-ci tira avec assurance, mais n'assassina cependant pas tout le monde. Quelqr.es-uns de ces infortunés se trouvant encore debout, ou n'étant qu'estropiés, les cannibales se ruèrent sur eux et en dépêchèrent autant qu'ils purent à coups de sabres, de pistolets, de pioches, et les jetèrent ensuite morts ou mourants dans une fosse qui avait été exprès creusée pour les recevoir. On entendit encore leurs gémissements pendant toute la nuit qui suivit cet horrible massacre. Quelques-uns qui n'étaient pas mortellement blessés, soulevèrent les cadavres sous lesquels ils étaient accablés, gagnèrent les villages voisins à la faveur des ténèbres et sont parvenus, dit-on, à se sauver en Suisse. On demande si ceux-là doivent être traités comme émigrés ? » [Note de Maton.)

ques planches. Je commençais à me résigner, lorsqu'un homme me dit de le suivre. Après avoir traversé une cour dans un corps de logis dont j'ignorais l'existence, je passai au milieu de plus de cent hommes à figures rébarbatives, armés de sabres, piques et fusils, et dont les propos menaçants me firent craindre pour ma vie; puis j'arrivai à un escalier sale et étroit qui me conduisit à une espèce de grenier rempli de personnes de tous états, qu'on avait arrêtées comme moi, et qui n'avaient pour se coucher que de la paille presque en poussière. La frayeur glaça d'abord mes sens, et j'eus des pressentiments sinistres. Je m'y livrais, lorsqu'un des particuliers qui étaient venus faire la perquisilion dans mon domicile, touché sans doute des honnêtetés que je lui avais faites, vint me réclamer, me fit descendre avec lui, et me plaça pour la nuit dans un cabinet oii étaient un garçon d'environ trente ans, nommé Grouta, horloger rue du Harlay, capturé pour avoir apostrophé le maire Pétion qui passait dans le quartier ; la mère de ce jeune homme et une ancienne maîtresse d'école, qui m'a dit s'appeler Bataillot, dont quelques brefs du Pape trouvés chez elle avaient causé l'arrestation. On leur promit, comme à moi, qu'ils seraient entendus le lendemain matin.

Une lampe, deux chaises de paille, une porte renversée par terre, et un lit de sangle formaient le mobilier de ce misérable réduit, oii mes trois compagnons d'infortune étaient consignés depuis environ quatre jours et quatre nuits. Nous nous consolâmes

réciproquement, après quoi, vaincus par le sommeil, nous essayâmes de nous y abandonner.

Le jeune homme^ se coucha sur la porte ; sa mère et moi, nous nous jetâmes ensemble, et sans façon sur le lit de sangle oii je tâchai inutilement de m'assoupir; la maîtresse d'école resta surune chaise. — En réfléchissant sur ce qui m'arrivait, je me persuadai qu'il y avait un projet de me traduire, sous quelque prétexte, devant le redoutable tribunal du n d'Auguste (supprimé par un décret du 1" décembre 1792, et remplacé par celui créé le 10 mars 1793, oii Robespierre a fait condamner tant d'innocents). Je ne pouvais me dissimuler ni le nombre de mes ennemis, ni leur rage : car dans le mois de mai précédent j'avais publié pour deux infortunés (Lami- Evette et Durand) condamnés à l'échafaud auquel j'avais réussi à les soustraire, un mémoire vigoureux ayant pour titre : « Crime du Coinité des Recherches de r Assemblée nationale constituante , et de plusieurs faussaires créés et salariés par lui. » — Cet ouvrage avait été cité avec éloge par différents journalistes et l'édition en avait été épuisée. Les fonctions du Comité des Recherches étant les mêmes que celles du Comité de surveillance oii j'étais, on ne doit point s'étonner que j'aie eu des malveillants dans ce dernier.

Le lendemain, on vint me dire que Panis et Sergent, chefs du Comité, avaient la plus grande influence sur le sort des personnes arrêtées, et qu'il fallait m'adresser à eux. Je leur écrivis ; on m'annonça en réponse

* Il est mort deux ans après, des suites de la révolution qu'ont opérés sur lui les événements que je raconte. {Note de Maton.)

qu'ils viendraient l'un et l'autre sur les huit heures du soir. Il fallut me résigner; mais mon espoir fut vain, et je passai encore une nuit comme la précédente. Pendant le cours de la journée, on avait amené avec nous un homme qu'on avait désarmé avec affectation, et qui nous fut retiré dès qu'on s'aperçut que je l'avais reconnu pour un espion ; une jeune femme d'environ dix-huit ans, nommée Laborde, qu'on avait enlevée parce qu'elle avait refusé de dire ce qu'était devenu son mari, officier de paix, un sexagénaire respectable, qu'on nomma M. Broussin* et un particulier d'environ quarante ans, trouvé porteur d'une petite canne à crosse, semblable à celle de Colnot d'Angremont, décapité quelques jours auparavant : soupçonné en conséquence d'être un de ses complices. On nous ôta ce dernier au bout dune heure, pour l'envoyer à la prison de l'Abbaye.

Trente-six heures ainsi passées m'avaient excédé de fatigue. Le dimanche, je priai avec les plus vives instances tous les Membres de la Commune et du Comité qui traversaient la galerie, de me faire interroger, ou de me renvoyer sous caution. Leclerc, au visage burlesquement sévère, était toujours là pour les rendre inutiles" : Je les redoublai surtout auprès

* 11 est bon de se rappeler dans tout le cours de cet ouvrage que le mot citoyen n'était point alors en usage. {Note de Maton.)

* L'extrait suivant des registres de l'Assemblée électorale de Paris, du 8 mars 1793, donnera une idée de lui :

« L'Asserublée électorale, après avoir entendu son rapport contre ]e ciloyen Leclerc. ex-administrateur de police: con.>idérant que ce dernier n'a été nommé juge que parce que, par de fausses déclarations il a surpris la religion de l'Assemblée, arrête qu'il a perdu sa

de son collègue Chartray, qui me promît avec beaucoup de sensibilité de faire en sorte que j'allasse le soir coucher chez moi. Vers les trois heures après midi, il expédiait un ordre en conséquence, lorsqu'on annonça l'arrivée de Panis ; il me dit de m'adresser à lui.

Je le joignis aussitôt, non sans quelque répugnance, car je n'ai jamais aimé demander la moindre chose aux sots. J'invoquai auprès de lui quelques titres qui devaientmefaire espérer uneprompte justice.

Cet homme qu'un cœur dur, une figure ignoble et une ignorance crasse ^ auraient dû laisser végéter dans son ancienne misère, et qui est cependant parvenu à la Convention, me vit sans pitié souffrant, persécuté sans cause légitime, crachant le sang, et rejeta ma demande, comme il avait dédaigné les pleurs des personnes qui avaient été chez lui solliciter ma liberté.

confiance, qu'elle le regarde comme indigne d'exercer les fonctions délicates de juge, et qu'attendu que, d'après les principes, elle ne peut revenir sur sa nomination, elle renvoyé par-devant le Conseil général de la Commune, en l'invitant à poursuivre cette affaire pardevant les tribunaux, etc. » La minute signée Lubin fils président. Maire, secrétaire.

Leclerc n'en est pas moins resté juge. Aujourd'hui il végète dans un emploi subalterne. (Note de Maton.)

* Elle est démontrée par ses écrits burlesques. J'ai maintenant sous les yeux ses Prémices aux patriotes, de 1790, où il parle à'écrits de boue (comme les siens sans doute), de noirs de l'enfer aristocratique, de gueuseries verbales, à'infernalités, de souffle infect qui corrompt d'excellents faits, d'apprendre à vivre à la vertu, de subir le salaire de l'avoir fait, de tigres qui viennent jouir à nous torturer dans nos frères, de bourreaux du civisme. Ces dégoûtantes tirades sont revêtues de sa signature après laquelle il se qualifie de défenseur public ou homme de loi, modérant ici le cours d'une scélératesse inouïe. {Note de Maton.)

Le mauvais succès de la tentative que je venais de faire auprès de lui, ne m'empêcha pas de l'attendre encore, sous la surveillance d'une sentinelle, dans l'espèce d'antichambre qui avoisinait son cabinet, toujours dans l'espérance de vaincre son inllexibilité meurtrière. Pendant ce temps, j'y vis une jeune personne que sa femme de chambre appelait à voix basse Madame la princesse ^ et qui était arrêtée depuis deux jours; un fédéré marseillais qui portait dans ses yeux la soif du carnage, et qui disait : « Triple nom d'un D... ! je ne suis pas venu de cent quatrevingts lieues pour ne pas f... cent quatre-vingts têtes au bout de ma pique » (en effet, il massacra aux prisons dans les journées des 2 à 3 septembre, dont je parlerai) ; un gendarme qui tenait ce langage : « Il y a environ huit jours, que les prisons ont manqué de la sauter ; gare que ça n'arrive ; » un valet de bureau qui disait : « Voilà qu'on apprête la mort aux traîtres ; il faut qu'il n'en échappe pas un; » le sanguinaire Marat, qui épiait ses victimes pour les recommander, etc.

Tout ce que je voyais et j'entendais me glaçant d'effroi, je revenais accablé de douleur auprès de mes compagnons d'infortune, lorsque je fus reconnu par un nommé Rossignol, habitant du faubourg Saint- Antoine, qui me dit : « que pour le coup il me tenait, qu'il allait bien se venger de ce que je l'avais fait rester dans les prisons, et que j'allais lui payer le mal que je lui avais fait. » Il faut que mes lecteurs sachent en quoi consistait ce mal.

Un assassinat prémédité avait été commis, le

27 janvier 1791, en la personne d'un particulier à qui je m'intéressais, et le ministère public du quatrième tribunal d'arrondissement, en avait rendu plainte. Parmi les nombreux accusés, figuraient un quidam, garçon boucher, et Rossignol, depuis si ridiculement devenu Général d'armée. Je plaidai pour la partie civile, et malgré les efforts de ce même Parein, que j'ai précédemment cité et qui était aussi incriminé, je parvins à faire rendre le 30 mai suivant, un jugement (exécuté depuis) qui prononça la peine de mort contre le boucher, et un ^;/e<s ample- ■ment informé^ contre Rossignol et autres. (Ce même homme, que j'avais défendu avec tant de chaleur, a perdu la vie sous les poignards le 31 décembre 1792).

On n'est plus étonné maintenant des menaces de Rossignol. Parvenu depuis plusieurs jours, et je ne sais comment, à la Commune provisoire, il pouvait les effectuer d'une manière terrible, c'est aussi ce qu'il a fait le lendemain.

Le reste de la journée n'eut rien de remarquable que les différentes allées et venues de Caron-Beaumarchais, qu'on avait arrêté le 23 ou le 24, et qu'on envoya à l'Abbaye. Sur le soir, on nous amena une fille d'environ trente-six ans, qui, je crois se nommait Lebrun ; elle nous assura qu'on s'était emparé d'elle sur son refus de dire oîi s'était réfugié un comte qui demeurait avec elle.

Trois nuits passées sans fermer l'œil, et deux jours pendant lesquels je n'avais pu me procurer qu'une nourriture très insuffisante, m'avaient jeté dans un état de dépérissement dont ceux qui me connaissent

peuvent seuls se faire une juste idée. La patience m'échappa; j'assaillis tous les personnages qui passaient avec des écharpes, et leur dis qu'il y avait de la barbarie, des mauvais desseins cachés, de Finfamie, à retenir ainsi quelqu'un sans l'entendre. Un de ceux à qui je m'adressais, me reconnut et me dit, avec des expressions fort obligeantes, qu'il lisait encore la veille un de mes mémoires, et que s'il causait la perte de ma liberté, je devais m'en applaudir.

Quelques instants, après, on mit en liberté cotte même Bataillot qui avait passé six nuits sur une chaise, et l'on envoya à Thôtel de La Force la dernière venue.

Accablé de lassitude, je recommençais à me plaindre hautement du déni de justice que j'éprouvais, lorsqu'un gendarme vint m'appeler, tenant un papier à la main, et m'annonça qu'on allait me conduire en prison. Je demandai à voir l'ordre dont il était porteur, il me le montra sans difficulté ; voici les termes de cette nouvelle lettre de cachet : « Le concierge de l'hùtel de La Force recevra ywsç'w'à nouvel ordre le sieur Ma ton-de-la- Varenne, se disant homme de lois etc., etc., signés, Rossignol, Gally. »

En voyant la signature de Rossignol, l'indignation et la colère s'emparèrent de moi. Furieux, je me rendis au Comité de surveillance qui était presque attenant au cabinet oîi j'étais et je déduisis à un municipal mes griel's contre cet homme. Depuis ses

' Se disant homme de loil... Mais monstres, je ne vous ai indiqué aucune qualité, puisque vous n'avez pas voulu m'entendre. (Note de Maton.)

menaces de la veille, j'avais fait prendre dans mon cabinet un exemplaire imprimé du jugement que j'avais fait rendre contre lui ; je le remis à l'officier dont je parle, en le priant de s'en servir en ma faveur. Il me répondit avec beaucoup de douceur que j'avais raison, alla au comité faire lecture du jugement, mais ne put faire révoquer l'ordre, ainsi qu'il vint me l'annoncer lui-même. Je demandai alors à paraître pour me faire entendre; on me refusa encore cette justice.

Ne pouvant plus opposer de résistance utile, je demandai au gendarme un quart d'heure qu'il m'accorda, et que j'employai à recevoir les consolations du vénérable Broussin. La nuit, il m'avait avoué qu'il était prêtre insermenté, mais qu'il n'avait été arrêté que comme soupçonné d'avoir des relations avec Durozoi*, auquel il n'avait jamais parlé, et qu'il portait par prudence une perruque. Sur ce que je lui avais demandé s'il avait laissé ignorer sa qualité à la section où il avait été d'abord conduit, il m'avait répondu qu'il devait la confesser, même au péril de sa vie, et qu'il l'avait laissé écrire sur le procèsverbal. Voici les dernières paroles qu'il me dit à Foreille, en m'embrassant : « La charité chrétienne ne peut nous empêcher de voir qu'on a choisi bien des victimes ; mais souvenez-vous qu'il ne tombera pas un cheveu de nos tètes que la providence ne l'ait permis pour notre plus grand bien. Adieu, nous nous rejoindrons peut-être bientôt dans l'éternité. » A ces

' Rédacteur de la Gazette de Paris, décapité le 24 d'Auguste 1792. [Note de Maton.)

mots, je le quittai en sanglotant^, pour aller gagner un fiacre, que le gendarme avait fait avancer dans la cour de la mairie. J'y montai sur les trois heures après midi, avec une parente qui ne m'avait quitté que la nuit pendant la détention dont je viens de rapporter les circonstances, et nous partîmes pour riiôtel de La Force jusqu'oii elle voulut m'accompagner.

Les divers propos qui avaient frappé mes oreilles à la mairie me faisaient tellement craindre un massacre prochain dans les prisons, que, chemin faisant, je conjurai ma parente d'employer dès le jour même toutes mes connaissances, et de solliciter elle-même pour ma prompte liberté. Pendant que je l'entretenais de mes craintes, nous arrivâmes au quai Pelletier, qui était couvert d'une multitude considérable de personnes rassemblées, pour voir passer l'abbé Sauvade, Guillot et Vimal, condamnés à mort pour la fabrication de faux assignats de Passy. Déjà nous avions presque entièrement dépassé le quai, et nous allions traverser la Grève, oii nous apercevions la guillotine^ lorsque deux hommes, nous voyant dans un fiacre avec un gendarme et nous jugeant des malfaiteurs se dirent : « il faut guillotiner ceux-là en attendant les autres, » Cette motion arriva jusqu'à moi. Avant qu'elle fut connue du peuple, je parvins, de concert avec le gendarme, à faire prendre au fiacre une autre rue, et j'arrêtai devant l'hôtel de La Force,

' Au monienl où je rapporte ces paroles, mon cœur est aussi déchiré qu'au moment de cette fatale séparation : et je verse des larmes de sang sur le sort du malheureux ecclésiastique dont je parlerai encore. {Note de Maton.)

dont le fatal guichet s'ouvrit pour me recevoir. C'était le lundi 27 d'Auguste 1792.

J'ai maintenant à tracer des scènes d'horreur auxquelles la postérité refuserait de croire, si elles n'étaient attestées par toute la génération actuelle, et si le supplice qui attend leurs auteurs n'en devait être une preuve incontestable.

Après avoir laissé inscrire mon nom sur ce même registre qui contenait l'écrou de Rossignol, pour une accusation d'assassinat, et avoir payé aux différents valets ce qu'ils me dirent leur être dû, je demandai à être placé au quartier dit de la Bette ^ comme le plus sain et le plus commode. On s'empressa de me satisfaire, car j'étais connu du concierge pour avoir rendu des services essentiels à plusieurs prisonniers, et l'on fit porter pour moi un lit de sangles à la chambre de la Victoire.

En y entrant, je fus accueilli très civilement de six prisonniers qui l'occupaient, du nombre desquels était Constant, qui avait quitté son métier de perruquier pour faire le sauvage et avaler des cailloux, tant au Palais, alors nommé Royal, qu'à la foire Saint-Germain. Une indécence qu'il avait commise sur ses tréteaux avec une femme presque nue, qu'il voulait faire passer pour sauvage comme lui, les avait fait traduire à la police correctionnelle, où ils avaient été condamnés chacun à une détention de deux années, dont il leur restait encore six mois à subir; il s'était fait aimer du concierge par sa douceur et avait été placé à la Dette, où il gagnait beaucoup d'argent à coiffer et raser.

Je reconnus aussi un de mes clients nommé Durand, à qui mon malheur arracha des larmes; il me força d'échanger mon lit contre le sien qui était beaucoup meilleur, et eut pour moi les attentions les plus marquées jusqu'à Tinstant où nous fûmes séparés ainsi qu'on le verra.

La réflexion, l'espoir que je mettais dans le zèle de mes amis, et plus que tout cela, un bon dîner, m'ayant rendu un peu de calme, je descendis au jardin pour y prendre l'air jusqu'à la fermeture. J'y vis une infinité de personnes qui avaient eu un rangdistingué, et j'y reconnus principalement les chevaliers de Saint-Louis de la Ghesnaye, avec lequel sa qualité de trésorier du musée de Paris, dont je suis membre, me donnait des liaisons depuis dix ans; de Rhulières et de Saint-Brice, les abbés Bertrand, ci-devant conseiller au Grand-Conseil, frère de l'exministre, Lebarbier de Blinières, vicaire épiscopal, Flost, ancien vicaire de Conilans-l'Archevêque. un autre député à l'Assemblée constituante ; de Chamilly, valet de chambre de LouisXVP, et Guillaume l'aîné, notaire, tous arrêtés soit pour la journée du dix, soit comme dénoncés pour leurs opinions. Nous nous donnâmes mutuellement des consolations, et nous promîmes que le premier qui recouvrerait sa liberté userait de tout son crédit pour la procurer aux autres.

Remonté à ma chambre où nous fûmes tous enfermés par des verrous et des serrures énormes,

* Décapité sous Robespierre. {Note de Maton.)

je mis au lit et réfléchis jusqu'au lendemain matin à tout ce que je devais faire pour hâter mon élargissement. Dès la pointe du jour, j'écrivis à plusieurs de mes amis qui m'avaient dans tous les temps, oiïert leurs services, à Panis, à Danton, alors ministre de la Justice, puis député à la Convention, puis décapité le 16 germinal (5 avril 1794); à Charpentier son beau-père, limonadier, quai de TEcole ; à Camille Desmoulins, secrétaire au Sceau, puis député. Mes amis, un surtout chez qui j'avais dîné le jour de mon arrestation, répondirent que les circonstances orageuses où nous nous trouvions leur faisaient craindre de se compromettre ; Danton promit de s'occuper de mon aff'aire et n'en fit rien; son beau-père lui parla ou ne lui parla point de moi, quoi qu'il eût pourtant bien promis de me recommander; Desmoulins, contre lequel j'avais en 1790, plaidé et fait prononcer des condamnations tout àfait désagréables, et que je devais croire mon ennemi, s'éleva au-dessus de tout ressentiment ; il ne vit en moi qu'un homme de bien persécuté, et fit tous ses efforts auprès de Panis pour que je fusse interrogé ou relaxé. La peine de mort qu'il a subie depuis avec Danton, ne m'empêche pas de faire connaître la générosité dont il usa envers moi. Quant à Panis, il déclara à la personne qui lui remit mes lettres ne vouloir plus recevoir désormais de sollicitations.

Puissent les larmes qu'il a fait verser à tant de malheureux et à leurs familles tomber en gouttes brûlantes sur son cœur ! Puisse le remords déchirer son âme.

Mes jours se passaient ainsi dans la prison, à une correspondance continuelle. Un désagrément que je sentais bien vivement, était celui de ne pouvoir ni fermer mes lettres, ni en recevoir de cachetées, ni voir aucun être du dehors. Quoique nous ne puissions avoir aucune communication externe sur les affaires des circonstances, il n'en transpirait pas moins parmi nous que tous les prisonniers de la capitale, étaient menacés d'un massacre prochain. Les abbés Bertrand et Flost combattaient ce bruit; ce dernier surtout disait, en parlant des nombreux ecclésiastiques insermentés qu'on avait arrêtés : « Si Dieu a permis que nous fussions relégués ici, ce n'était pas pour nous livrer à la mort. » Ce raisonnement d'un homme pieux, prononcé avec cette onction qui va au cœur, tempérait les craintes, et chacun rappelait son courage. Mais une nouvelle qui nous parvint le 31 d'Auguste au soir pensa nous le faire perdre, Pétion qui était alors ainsi que Marat, le dieu du jour, et qu'on a depuis voué à l'exécration comme cet autre monstre était venu sur les cinq heures à l'Assemblée législative, accompagné de sa municipalité ; et l'un des membres y avait tenu ce langage atroce : « Nous avons fait arrêter les prêtres perturbateurs; nous les avons mis dans une maison particulière, et dans deux jours, le sol de la liberté en sera purgé. » En effet, le 2 et le 3 septembre, ils furent égorgés, mais n'anticipons pas.

Déjà mon emprisonnement durait depuis environ quatre jours, quand je reçus une lettre par laquelle on m'annonçait qu'on allait sérieusement s'occuper

de moi, et qu'on espérait m'embrasser le soir même. Le lendemain matin on se plaignit dans une autre lettre de la lenteur que l'on mettait à me rendre justice; et faisant allusion à Rossignol qui m'avait envoyé en prison, on me marquait que le rossignol ne chante pas toujours.

Quelques instants après on me remit un billet de ma mère ainsi conçu :

« Le secrétaire du Maire (Jozeau, ancien avocat) m'a dit qu'il fallait que vous fissiez pour la municipalité, un mémoire, par lequel vous représenterez qu'il est de toute nécessité que vous paraissiez mercredi au tribunal Sainte-Geneviève. Il y a tant d'entraves dans les affaires qu'on ne peut pas travailler à votre liberté avant deux fois vingt-quatre heures. Vous écrirez aussi à M. Sergent, une lettre pour que j'aie une permission de vous parler : (elle ne Ta pas eue). Tranquillisez-vous, prenez patience et soyez sûr qu'on ne néglige rien ni devant Dieu ni devant les hommes : surtout, soignez votre santé. »

Je travaillai donc sur-le-champ à un mémoire oiî je détaillai les circonstances de mon arrestation :

« Aux moyens sur lesquels je fonde ma demande en liberté, y disais-je, se joint un intérêt non moins puissant. J'ai été volé avec effraction le 10 juin dernier. Le procès s'instruit actuellement contre un nommé Lapointe, au cinquième arrondissement otj je suis assigné pour le mercredi cinq septembre prochain. Faut-il que je sois ruiné et que le coupable triomphe parce que je ne suis pas libre ? »

Ce Lapointe, dont les noms patronymiques étaient

Louis-Claude, avait été d'abord garçon limonadier, après avoir été impliqué dans plusieurs procès comme voleur, puis enfermé à Bicêtre, il recouvra sa liberté en promettant de dénoncer les brigands Il fut réincarcéré pour le vol du garde-meuble de la Couronne, et redevint libre aux mêmes conditions.

Il fut encore emprisonné le 7 juillet 1792, pour un vol avec effraction qui me fut fait et parvint à sortir de La Force le 3 septembre suivant; en disant aux massacreurs qu'il n'y était que parce qu'il me devait 120 livres. Enfin le 8 messidor dernier (26 juin 1794), il a subi sur la place de Grève la punition due à ses crimes.

Je reviens à mon mémoire. Un de mes anciens confrères se chargea de le faire valoir à la Commune le samedi 1" septembre. Ses affaires qui l'empêchèrent de s'y rendre, et les événements des jours suivants, rendirent inutile ma juste réclamation.

Ici mon cœur se navre, mes yeux s'inondent de larmes, la douleur me suffoque, et la plume me tombe des mains. Plaignons la nation juste et généreuse qui a pu laisser commettre des crimes jusqu'alors inconnus dans l'histoire du monde.

J'ai déjà dit que toute communication verbale avec les personnes du dehors nous était interdite, et que toutes les lettres qui entraient et sortaient de la prison étaient ouvertes par le concierge. Aucune nouvelle extérieure ne devait donc parvenir jusqu'à nous.

Cependant, soit que l'envie d'en fabriquer ou la crainte en eût créé, soit qu'un des guichetiers en eût

indiscrètement confié quelqu'une, en descendant au jardin le dimanche deux septembre, sur les sept iieures du matin, j'entendis un prisonnier qui disait à un autre que le Ghâtelet avait manqué d'être forcé pendant la nuit, et qu'on y aurait fait massacre, s'il n'était survenu des forces suffisantes pour en empêcher. Ce rapport, ainsi que je l'ai su quand j'ai été libre, était faux; il ne me laissa pas moins alors en proie à une agitation que j'eus soin de ne communiquer à personne.

Bientôt après, nous apprîmes que Verdun était assiégé, et qu'on demandait des troupes pour voler à sa défense. Alors, beaucoup de jeunes gens qui étaient détenus, soit pour des amendes prononcées contre eux par la police correctionnelle, soit pour des délits qui n'entraînaient point la peine capitale, prirent la résolution dolfrir leurs bras, et d'expier dans une campagne glorieuse, ou par l'effusion de leur sang, les fautes qu'ils avaient commises. Je voulus bien rédiger leurs intentions dans un mémoire qu'ils firent passer aussitôt à l'Assemblée nationale.

Vers les deux heures après-midi, un grand homme, assez mal vêtu, vint du dehors trouver le nommé Joinville, chargé ce jour-là du guichet qui donne sur la rue des Ballets, et lui parla à l'oreille. Celuici parut un instaat stupéfait, de ce qu'il venait d'apprendre; puis il répondit assez haut : « Qu'ils viennent, s'ils le veulent, les massacrer; par ma foi, je ne serai pas assez si bête d'aller me faire tuer pour les prisonniers. » Je n'ai appris ce fait que depuis ma liberté. La personne de qui je le tiens est

incapable d'en imposer; elle venait pour m'apporter des nouvelles qui ne m'ont point été transmises, et a entendu la réponse de Joinville à l'homme dont je viens de parler; ce qui lui a causé pour moi les plus vives alarmes.

Un nommé Maignen, qui attendait depuis quinze ou seize mois le jugement de son procès, manquar.t absolument de tout, s'était avisé d'élever une cuisine dans le jardin avec des pierres provenant d'une démolition qu'on avait faite. Il avait obtenu, du concierge sans doute, la permission de faire entrer sa femme tous les matins dès l'ouverture, pour apporter les provisions et préparer les aliments. Leur qualité avait achalandé la cuisine, et presque tous les prisonniers du quartier de la Dette, sans en excepter les plus riches, s'y fournissaient. Ce jour, contre la coutume, les vivres étaient entrés en petite quantité, et manquaient déjà à l'heure oii les distributions ne faisaient ordinairement que commencer. Nous ne sûmes à quoi attribuer cela.

Sur les trois heures un gendarme qui était entré, je ne sais pourquoi, dans notre quartier, dit àl'un d'entre nous, qui nous en informa aussitôt, qu'on venait de massacrer, vers le Pont-Neuf, sept personnes qu'on avait envoyées de la Mairie à la prison de l'Abbaye, et que, dès la veille, des femmes à demi ivres disaient publiquement sur la terrasse des Feuillants, aux Tuileries, en parlant des détenus : « C'est demain qu'on leur f... l'âme à l'envers dans les prisons. » Un architecte nommé P... m'a assuré, il y a quelques mois, avoir passé sur la terrasse à l'instant même.

Ces propos, et ce qu'on était venu dire à l'oreille de Joinville, font voir qu'on avait projeté le massacre des prisonniers.

Sur les sept heures, on en appelait très fréquemment, et ils ne reparaissaient plus. Chacun raisonnait à sa manière sur cette particularité; mais nos idées devinrent plus calmes, lorsque nous vînmes à nous persuader que le besoin de forces avait fait accueillir le mémoire que j'avais rédigé le matin pour l'Assemblée nationale, et qu'on délivrait en conséquence tous ceux qui n'étaient point prévenus de délits graves. C'était particulièrement l'opinion de nos compagnons d'infortune Rhulière et de la Chesnaye, avec lesquels je causais encore lorsqu'à huit heures on nous enferma tous. Hélas ! ils ne prévoyaient pas le sort funeste dont ils étaient menacés. Relégués dans nos chambres, nous entendions sans cesse ouvrir le guichet qui donne sur le jardin, et le guichetier Baptiste venait tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre, chercher des prisonniers qui en sortaient avec mille démonstrations de joie; il s'adressait principalement alors à ceux qui n'avaient que des affaires depolice correctionnelle ; ce qui bannissaitnos craintes de la journée.

Un dîner que la disette de vivres avait rendu fort léger,et ma promenade de toute l'après-midi, m'avaient donné de l'appétit : le bon Durand fouilla toute la chambre pour nous trouver de quoi souper. Un morceau de pain fort court, que nous partageâmes entre sept et un verre de vin qui se trouva dans une bouteille furent toute notre ressource. Je prenais le

parti de la résignation, et j'allais me mettre au lit, lorsque j'aperçus dans le jardin un jeune homme, nommé Duvoy, qu'on n'avait point encore renfermé. Toute fierté était inutile, je lui demandai s'il pouvait me donner de quoi souper; alors il se cramponna aux barreaux de notre fenêtre et me présentait deux œufs, lorsque Fimpossibilité de me procurer du feu pour les faire cuire, me les fit refuser.

J'essayais de trouver le sommeil, lorsque la porte de ma chambre s'ouvrit avec un bruit effroyable, et qu'on en fit sortir Delang'e, détenu correctionnellement. Un instant après, il fut suivi d'un vieillard de soixante-treize ans, nommé Berger qu'on retenait depuis dix huit-mois en vertu d'un jugement semblable.

Les autres chambres de notre corridor s'ouvraient aussi sans cesse. Nous étions encore cinq dans la mienne; tous, excepté moi, se livraient à l'espoir consolant d'être élargis avant le jour, lorsqu'on vint chercher Durand. Celui-ci se tenait tout habillé sur son lit, pour ne pas se faire attendre. Il me serra la main, me promit de me donner de ses nouvelles, quelque chose qu'il lui arrivât, et sortit. Nous distinguâmes en même temps la voix de Delange, qui, après avoir obtenu sa liberté, voulait absolument remonter à sa chambre pour y prendre ses effets, et surtout un petit chien caniche blanc qui faisait tout son amusement. Ses sollicitations furent sans succès, parce qu'on voulait empêcher les prisonniers d'être informés des scènes affreuses qui se passaient déjà.

Pendant qu'on vidait ainsi les chambres, nous aper-

çûmes de la nôtre un nommé Caraco, qui, craignant sans doute, à cause de la nature de son délit, de ne point obtenir l'élargissement que, suivant le bruit commun, on accordait aux autres, montait le long des piliers de la galerie, inhabitée depuis Tincendie de La Force, et gagna les toits pour descendre ensuite dans la rue oii il fut massacré. Duvoy tenta aussi de s'évader ; mais heureusement son peu d'agilité l'empêcha de réussir : je dis heureusement, car il s'est tiré d'affaire.

Vers minuit, un nommé Barat, qui par la situation de son local, était à portée d'entendre ce qui se passait, appela Gérard, mon camarade de chambre, et lui dit ceci, que je n'oublierai jamais : « Mon ami, nous sommes morts, on assassine les prisonniers à mesure qu'ils comparaissent : j'entends leurs cris. » A peine Gérard eut-il appris cette fatale nouvelle, qu'il nous dit : « Notre dernière heure est arrivée, nous n'avons plus aucune ressource. » J'avais quitté mon lit, pour être à portée d'observer et d'écouter ; je répondis à Gérard (et je m'efforçais de penser ainsi) que le bruit venait du peuple du faubourg Saint-Antoine qui faisait ses enrôlements pour marcher au secours de Verdun, et qui traversait sans doute les rues, pour se rendre auparavant à l'Hôtel de Ville.

A une heure du matin, le guichet qui conduisait à notre quartier s'ouvrit de nouveau. Quatre hommes en uniforme, tenant chacun un sabre nu et une torche ardente, montèrent à notre corridor précédés d'un guichetier, et entrèrent dans une chambre attenante à la nôtre, pour faire perquisition dans une

cassette qu'ils brisèrent. A peine furent-ils descendus qu'ils s'arrêtèrent sur la galerie, oij ils mirent à la question un nommé Cuissa pour savoir ovi était Lamotte, qui, sous prétexte d'un trésor caché, dont il offrait de donner la connaissance, avait quelques mois auparavant, disaient-ils, escroqué une somme de 300 livres à l'un d'entre eux, qu'il avait fait venir exprès dîner avec lui.

Le malheureux qu'ils tenaient, et qui a perdu la vie cette nuit-là, leur répondait tout tremblant qu'il se souvenait bien du fait, mais ne pouvait leur dire ce qu'était devenu le prisonnier. Résolus de trouver ce Lamotte, et de le confronter à Cuissa ils montèrent avec ce dernier dans d'autres chambres, où ils firent de nouvelles recherches qui, suivant les apparences furent inutiles, puisqu'ils dirent entre eux : « Allons le chercher dans les cadavres, car il faut, nom de D...,que nous sachions ce qu'il est devenu. »

J'entendis en même temps appeler Louis Bardy, dit l'abbé Bardy, qui fut amené et massacré sur l'heure ainsi que je l'ai su. Il était accusé d'avoir, de concert avec sa concubine, assassiné et coupé en morceaux, cinq ou six ans auparavant, son frère, auditeur en la chambre des Comptes de Montpellier, et déjouait la science de tous ses juges par la subtilité, l'adresse, l'éloquence même de ses réponses, et par les incidents qu'il faisait naître. Il avait ancienne ment réclamé sans succès mon ministère, je souhaite qu'il soit mort innocent.

On peut juger delà frayeur oîi m'avaient jeté ces mots : « Allons le chercher dans les cadavres. » Je

ne vis plus d'autre parti à prendre que celui de me résigner à la mort. Je lis donc mon testament, que je terminai par cette phrase : « Je demande à ceux qui me dépouilleront, je les somme même par le respect dû aux morts, et au nom des lois qu'ils violent par des assassinats dont un jour la nation leur demandera compte, de faire passer à leurs adresses mon testament et la lettre qui y est jointe. »

A peine quittais-je la plume que je vis de nouveau paraître deux hommes aussi en uniforme, dont l'un, qui avait un bras et une manche de son habit couverts de sang jusqu'à l'épaule, ainsi que son sabre, disait : « Depuis deux heures que j'abats des membres, de droite et de gauche, je suis plus fatigué qu'un maçon qui bat le plâtre depuis deux jours. » Ils parlèrent ensuite de Rhulière, qu'ils se promirent de faire passer par tous les degrés de la plus cruelle souffrance; ils jurèrent par d'affreux serments de couper la tête à oelui d'entre eux qui lui donnerait un coup de pointe. Le malheureux militaire leur ayant été livré, ils l'emmenèrent en criant : « Force à la loi, » puis le mirent nu, et lui appliquèrent de toutes leurs forces des coups de plat de sabre qui le dépouillèrent bientôt jusqu'aux entrailles, et firent ruisseler le sang de tout son corps. Enfin, après une demi-heure de cris terribles, et une lutte des plus courageuses contre ses assassins, il expira.

Trois quarts d'heure après, c'est-à-dire environ sur les quatre heures du matin, on vint chercher Baudin de la Ghesnaye, qu'on força de s'habiller.

Gomme sa chambre était au-dessous de la mienne

et que nos croisées étaient ouvertes, j'entendis le guichelier lui dire, lorsqu'il voulait prendre son chapeau : « Laissez-le là, vous n'en avez plus besoin. » Il sortit et marcha avec la fermeté du philosophe ai' milieu des deux hommes dont je viens de parler, el arriva au bureau du concierge, oii il subit une espèce d'interrogatoire, après lequel l'interrogeant ordonna qu'on le conduisît à V Abbaye; ce qui voulait dire assommcz-le. Il passa donc le fatal guichet d'entrée, et jeta un cri d épouvante en apercevant un monceau de cadavres, se couvrit les yeux et le visag:e avec ses mains, puis tomba percé de coups.

était ainsi que le précédent, accusé d'avoir trempé dans l'affaire du 10 : hélas! il était innocent. Soixante ans de vertus, qui ont toujours été héréditaires dans sa famille, semblaient lui promettre une meilleure fin.

Depuis sa mort, qui a fait à mon cœur une plaie incurable, j ai su quune visite sévère faite dans ses papiers n'avait rien otïert, qui pût faire regarder son emprisonnement comme légitime, et que l'erreur de ses meurtriers a été constatée par un certificat délivré à sa respectable veuve\ J'ai appris d'elle, en allant lui porter quelques paroles de consolation, qu'un nommé Toussaint, ci-devant domestique d'un ancien procureur au Parlement, nommé Châtelain, s'est vanté d'avoir été un des juges à l'hôtel de La Force dans la nuit du 2 septembre, et d'avoir condamné à mort ce même la Ghesnaye, aux sollicitations duquel

* André Baudin de la Ghesnaye avait épousé Anue-Louise Jeuneux. (G. L.)

il doit une pension dont il jouit pour s'être trouvé au siège de la Bastille.

Une infinité de détenus des différents corps de logis de la prison tels que Standé dit l'Allemand \ André Roussey^ l'abbé de la Gardette, Simonot% de Touze de la Neuf- Ville \ Etienne Deroncières* et autres, eurent successivement le même sort que l'infortune la Ghesnaye. Je craignais à chaque ouverture de guichet d'entendre prononcer mon nom et de voir entrer Rossignol*. Le trouble de mes sens ne m'empêcha cependant point de penser aux moyens de me soustraire à la fureur des assassins s'il était possible. Je quittai ma robe de chambre et mon bonnet de nuit pour me vêtir d'une grosse chemise fort saie, d'une mauvaise redingote sans gilet et d'un vieux chapeau rond que, dans la crainte de ce qui arrivait, je m'étais fait apporter deux jours avant. Je pensai qu'ainsi couvert je ne serais pas soupçonné d'être du nombre des gens d'éducation qu'on immolait comme traîtres. On verra que cette précaution ne m'a pas été inutile.

* Stande de VoUemart dit Lallemand (Jean-René). Listes de G. de Cassagnac.

* André Roussay.

^ Ou Simonet (Guillaume).

* Touzé de la Neuville (Louis).

* De Rousière (Jean-Étienne). Un jugement en date du l" mai 1812 a ordonné la rectification du nom, écrit Roussières. G. de Cassagnac. Listes.

* Les Mémoires de Jean Rossignol ont été publiés (chez Pion) en 1896 par M. Victor Barrucand. Le manuscrit du fameux général ne contient pas un mot ayant trait aux massacres. Le cahier correspondant à cette époque de sa vie a disparu. (G. L.)

Sur les cinq heures on vint chercher les abbés de Blinières et Bertrand. Un homme qui était dans le jardin cria : à tAbbaije ; mais un fédéré qui était au guichet dit qu'il ne fallait point leur faire de mal. J'ignore quel a été le sort du premier \ mais je sais que le second s'est tiré d'affaire, car je l'ai revu plus d'une année après.

A six heures et demie, on se présenta une seconde fois à la chambre des deux ecclésiastiques, pour en faire sortir le notaire (Guillaume, l'aîné) qui l'habitait aussi. Tous les événements dont il avait été témoin depuis la fermeture de la veille, lui ayant fait croire sa vie dans le plus grand danger, il hésita d'ouvrir sa porte qu'il avait barricadée ou fermée intérieurement. Alors les hommes qui l'assaillaient se répandirent en blasphèmes, le traitèrent d'ennemi de la nation, de scélérat et allèrent chercher du renfort. A peine étaient-ils disparus, que malgré le saisissement où j'étais moi-même, je lui observai par ma fenêtre, et sans pouvoir être vu de lui, qu'il venait de commettre une grande imprudence en résistant : « Eh, Monsieur, me répondit-il, ignorant sans doute à qui, on n'assassine pas les gens sans les entendre. » Ceux qu'on était allé chercher arrivèrent en même temps ; il leur ouvrit sa porte et ils se saisirent de lui. J'ai été inquiet sur son sort pendant plus de quinze jours, enfin j'ai su qu'il avait été relaxé.

* Il échappa, très probablement. Les listes de G. de Cassagnac, dressées d'après les archives de la Commune, ne contiennent aucun nom ressemblant à celui de Blinières. (G. L.)

Après toutes les expéditions qu'on vient de lire, plusieurs des individus qui, suivant le langage usité entre eux, faisaient justice des traîtres, se répandirent sur notre galerie et dirent qu'il fallait lâcher les autres. Un cri de Vive la nation! que fit entendre le premier Decombe de Saint-Geniès, auquel on a rendu la liberté, fut la réponse des prisonniers qui restaient; et Benjamin-Harel-la- Vertu, l'un d'eux, fut emmené sur l'heure presque en triomphe.

On sait que toutes les chambres de mon corridor avaient été vidées, à l'exception de la mienne. Nous y étions encore quatre qu'on semblait avoir oubliés, et nous adressions en commun nos prières à l'Eternel, pour qu'il nous tirât du péril. Pendant que nous étions dans cette situation mille fois plus horrible que la mort, le guichetier Baptiste vint nous visiter seul, nous parla des meurtres sans nombre qu'il avait vu commettre, nous dit qu'il nous avait sauvés, en protestant que nous étions emprisonnés pour batteries, qu'on avait voulu le tuer lui-même à cause de nous, que nous n'avions plus rien à craindre, et qu'il répondait de nos personnes.

L'assurance qu'il nous avait sauvés me parut un moyen imaginé par lui pour exciter notre générosité; car je l'avais vu exécuter tout en tremblant, et sans oser répondre, les ordres qu'il recevait; néanmoins, je lui pris les mains et le conjurai de nous faire sortir, en lui promettant de lui donner ou faire donner cent louis, s'il me conduisait chez moi, ou chez quelqu'un de mes parents. Du bruit qu'il entendit le fit retirer précipitamment.

Nous entendîmes aussitôt, et nous aperçûmes même de nos croisées, près desquelles nous étions couchés aplat ventre, douze ou quinze hommes armés jusqu'aux dents, et la plupart couverts de sang, qui tenaient conseil à voix basse dans le jardin : « Remontons dans toutes les chambres, disait l'un d'eux, et qu'il n'en reste pas un seul, point de pitié. »

A ces mots je tirai de mon gousset un canif que j'ouvris. Je m'interrogeais sur l'endroit oii je devais m'en frapper, lorsque je réfléchis que la lame é lait trop petite pour me percer mortellement sur l'heure et que ce serait me livrer d'avance aux tourments qui me menaçaient peut-être. La religion vint à mon secours : je pris la résolution d'attendre l'événement, et répétai plusieurs fois Yln manus, en excitant mes compagnons d'infortune, surtout Gérard, à nous jeter entre les bras de la Providence.

Entre sept et huit heures, quatre hommes armés de bûches et de sabres vinrent nous déclarer qu'il fallait les suivre.

Un d'eux, haut d'environ six pieds, et dont l'uniforme me parut celui d'un gendarme, tira à quartier Gérard; ils causèrent à voix très basse et firent des gestes qui me firent soupçonner une corruption. La conversation finit par ces mots du prisonnier : « Comme vous voyez, mon camarade, je n'ai été arrêté que pour avoir souflleté un aristocrate. » L'accusation pour laquelle il était détenu était, malheureusement pour lui, d'une bien plus dangereuse conséquence : je ne crois pas devoir en rendre compte.

Pendant le colloque dont je viens de parler, je

cherchais partout des souliers pour quitter les pantoufles de palais que je portais. Forcé de renoncer à ma recherche, je descendis avec les autres, et vêtu comme je l'ai dit précédemment. Constant dit le Sauvage, Gérard et un troisième dont le nom échappe à ma mémoire, étaient libres de tout leur corps; quanta moi, quatre sabres étaient croisés sur ma poitrine. Mes camarades obtinrent leur élargissement sans paraître au bureau du concierge (Bault) ; je fus traduit devant le personnage en écharpe qui y siégeait. Il était boiteux, assez grand, fluet de taille. Il m'a reconnu et parlé sept ou huit mois après. Quelques personnes m'ont assuré qu'il était fils d'un ancien procureur et se nommait Ghepy. En traversant la cour, dite des Nourrices, je la vis pleine d'égorgeurs que pérorait Manuel, alors procureur de la Commune^ puis député à la Convention à laquelle il a donné sa démission, puis enfin exécuté à mort (le 24 brumaire dernier, le 14 novembre 1794). Arrivé au tribunal terrible, j'y fus interrogé ainsi : « Comment vous nomme-t-on? Quelle est votre qualité? Depuis quand êtes-vous ici? » Mes réponses furent simples. « Mon nom est Maton de la Varenne je suis ancien avocat, et détenu ici depuis huit jours sans savoir pourquoi; j'espérais ma liberté samedi

* Dès le 28 d'Auguste précédent, il s'était transporté avec Pétion aux carrières de Ménil-Montant, et ils y avaient fait rouvrir un puits qu'on avait comblé quelques mois auparavant. Ils avaient encore été reconnaître d'autres lieux d'excavation, notamment hors la barrière Saint-Jacques dite Isoire ; et personne n'ignore que c'est dans ces excavations qu'ont été transportés les cadavres des journées des 2 et 3 septembre, dont ils étaient les créateurs. (Noie de Maton.)

dernier, mais les affaires publiques l'ont retardée. » Je m'abstins de parler de Rossignol, car j'étais au milieu de tous ses camarades du faubourg, qui m'eussent immolé à son ressentiment, et dont un disait derrière moi, sans me connaître : « Vous, Monsieur de la peau fine, je vas me régaler d'un verre de ton sang. » Le soi-disant juge du peuple cessa ses questions, pour ne pas perdre de temps; mais il ouvrit le registre de la prison, et après l'avoir examiné, il dit : « Je ne vois absolument rien contre lui. » Alors toutes les figures se déridèrent, et il s'éleva un cri de Vive la nation, qui fut le signal de ma délivrance.

Ce fut dans ce moment que je sentis plus vivement qu'en aucun autre, la grandeur du péril auquel j'échappais, et qu'une pâleur très voisine de l'évanouissement se fit remarquer sur mon visage. Je fus enlevé sur-le-champ, et conduit hors du guichet par des hommes qui me soutinrent sous les aisselles, en m'assurant que je n'avais rien à craindre, et que j'étais sous la sauve-garde du peuple.

Je traversai ainsi la rue des Ballets qui était couverte de chaque côté d'une triple haie de gens des deux sexes et de tous les âges. Parvenu au bout, je reculai d'horreur en apercevant dans le ruisseau un monceau énorme de cadavres nus, souillés de boue et de sang, sur lesquels il ma fallut prêter un serment. Un égorgeur était monté dessus et animait les autres : j'articulais les paroles qu'ils exigeaient de moi, quand je fus reconnu par un de mes anciens clients qui, sans doute, passait par hasard. Il répondit de

moi, m'embrassa mille fois, et apitoya en ma faveui les massacreurs même. Son nom est Golange, Napolitain, fabriquantdes cordes à violon, ruedeCharonne., On voulut d'abord me mener boire et manger au comité de Saint-Louis, je refusai, en disant qu'écbappé à la mort, je devais aller consoler plu-sieurs personnes qui pleuraient peut-être ma perte., Mes raisons furent goûtées; je demandai un fiacre à cause de ma faiblesse; après avoir passé à pied unn partie de la rue Saint-Antoine, oii je fus rencontré et embrassé encore par trois personnes, il en passa un dont on fit descendre ceux qui l'occupaient, et j'y montai avec mes conducteurs, dont le nombre s'aug-, menta tellement en chemin, que le siège du cocher, les portières, l'impériale, et le derrière en étaient couverts.

On se rappelle que j'ai failli perdre la tête à la guillotine le 27 d'Auguste en traversant le quai Pelletier sous la conduite d'un gendarme : il semble qu'un génie malfaisant était acharné à ma perte et voulait que je tombasse sous le fer des assassins, à la place de Grève, soit en allant en prison, soit en revenant dans mes foyers. Au coin du même quai, un homme qui, à mon extérieur défait, et au désordre de mes vêtements, me prit pour un conspirateur ou pour un criminel d'un autre genre, saisit la bride d'un des chevaux du fiacre, et s'écria, en excitant contre moi l'indignation publique : « Il ne faut pas qu'il aille plus loin; assommons-le ici. » A peine avait-il achevé, qu'un sabre fut levé sur lui par un jeune homme qui se tenait à une portière; il aurait

.été pourfendu jusqu'à la ceinture sans un mouvement qu'il fit assez à temps pour éviter le coup.

Cet événement ne fit qu'augmenter l'espèce de pompe de ma marche triomphale pendant laquelle je me rappelais ces paroles du Psalmiste : Circumdederunt me dolores mortis. Sans cesse j'entendais des cris de félicitation autour de moi : « Citoyens, disait l'un, voilà un patriote qu'on avait renfermé pour avoir trop bien parlé de la Nation. — Voyez ce malheureux, disait un autre, ses parents l'avaient faitmettreauxoubliettespours'emparerdeses biens ! » En même temps, chacun se pressait autour de la voiture pour me voir, et l'on m'embrassait sans cesse par les portières.

Au milieu de ces accueils, qui en épuisant ma sensibilité anéantissaient mes forces physiques , j'arrivai en face de la rue Planche-Mibray. Mes conducteurs m'annoncèrent que j'allais traverser le pont au Change pour voir sur sa culée les cadavres des scélérats dont on avait fait justice au Châtelet, et ensuite dans la cour du Palais ceux des prisonniers de la Conciergerie. Alors je rappelai ma présence d'esprit pour demander à ne point voir ce spectacle hideux qu'il me serait impossible de supporter une seconde fois.

Ma prière fut écoutée, et nous enfilâmes le pont Notre-Dame, d'où, par des rues adjacentes, nous parvînmes à celle de la Barrillerie, otj demeurait mon père. Mon arrivée chez lui causa la plus vive émotion à ma mère. J'éprouvai aussi quelques instants de saisissement, après lesquels je sentis ses joues col-

lées sur les miennes, qu'elle arrosait de larmes. C'était, comme on le voit, le 3 septembre. Après avoir passé environ une heure à la maison paternelle oii ceux qui m'y avaient conduit n'avaient voulu accepter qu'un simple rafraîchissement, la crainte où j'étais qu'on ne vînt m'y reprendre me détermina à m'aller retirer dans un lieu sûr. En chemin, je sus que l'infortunée Lamballe avait été massacrée presque à l'instant de ma sortie. Un particulier nommé Gressac, en faveur duquel j'avais fait un mémoire à imprimer dans son affaire, fut aussi élargi en même temps. Avant de l'être, il vit entrer dans sa chambre un homme qui, après lui avoir demandé gaillardement la cause de sa détention, et lui avoir promis de s'intéresser à lui quand son tour arriverait, parce qu'il croyait le connaître, le rassura en lui disant : « Au surplus, si tu es condamné, ne t'inquiètes pas, j'aurai soin que le coup ne te fasse pas languir. »

Ce client a été réincarcéré pendant dix-sept mois sous Robespierre, et n^a échappé une seconde fois à la mort qu'après celle de ce monstre.

Il était environ deux heures, lorsque les massacreurs, accablés de fatigue et ne pouvant plus lever les bras, quoiqu'ils bussent continuellement de l'eaude-vie dans laquelle Manuel avait fait mettre de la poudre à canon pour entretenir leur fureur, s'assirent en rond sur les cadavres qui gisaient en face de la prison pour reprendre haleine.

Une femme qui avait un panier rempli de petits pains vint à passer, ils les lui prirent, et en trem-

pèrent chaque morceau dans les plaies de leurs victimes palpitantes.

Jamais les cannibales ne se montrèrent aussi féroces et barbares. Les détenus de la prison que je quittais n'étaient pas les seuls sous la hache meurtrière : ceux des autres, des églises et des couvents y étaient de même. Pendant ces égorgements, la force publique restait dans une criminelle tranquillité ; Billaud de Varennes disait aux assassins : « Respectables citoyens, vous venez d'égorger des scélérats ; vous avez fait votre devoir ; vous aurez chacun 24 livres. » Les sanguinaires Gorsas etBrissot dont Téchafaud nous a depuis vengés (les 7 et 30 octobre 1794) se demandaient si tels ou tels avaient cessé de vivre, et savouraient de la Mairie le parfum de leur chair en lambeaux. Enfin l'atroce Marat et une horde d'hommes de proie comme lui, envoyaient par toute la France, sous le contre-seing du ministre de la Justice, la lettre suivante qui a provoqué le meurtre des prisonniers de Lyon, de^ ceux d'Orléans à Versailles, etc..

« La Commune de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les départements qu'une partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons a été mise à mort par le peuple : acte de justice qui lui a paru indispensable pour retenir par la terreur ces légions de traîtres cachés dans ses murs au moment oiî il allait marcher à l'ennemi ; et sans doute la nation entière, après la longue suite de trahisons qui l'ont conduite sur le bord de l'abîme, s' empressera d'adopter ce moyen si nécessaire au salut public. »

Je commençais à me tranquilliser dans ma retraite, connue seulement chez mon père, lorsque sa domestique vint m'y trouver le lendemain, tout effrayée, et m'apprit que des camarades de Lapointe (qui en déguisant les faits, comme je l'ai dit, avait obtenu sa liberté) s'étaient présentés dans ma maison, y avaient fait un bruit horrible, et juré que je périrais avant trois fois vingt-quatre heures, ainsi que ma parente, qu'on avait entendue juridiquement sur le vol qui m'avait été fait.

Je pris alors la résolution de quitter Paris pendant le temps des proscriptions, mais je n'en pus sortir que le 12, parce que les barrières avaient été fermées depuis le 10 d'Auguste, et que Manuel à qui j'avais fait demander un laisser-passer, me l'avait refusé. Je me retirai au Pecq, sous Saint-Germain-en-Laye, chez une veuve Leroy, comme pensionnaire.

Il me fallait du calme après tous les assauts que j'avais essuyés depuis le mois de juin : je croyais l'avoir trouvé, lorsqu'une personne qui seule savait où j'étais vint me trouver le 14, et me dit avoir été averti la nuit par un homme dont elle me déclina le nom, qu'on avait expédié à la Mairie un nouvel ordre de m'arrêter, qui serait peut-être exécuté la nuit même, quoique je crusse ma retraite ignorée.

Cet avis était une ruse imaginée par Lapointe et ses adhérents pour m'éloigner de Paris, et se faire, s'il était possible, décharger d'accusation en mon absence : il n'en eut pas moins beaucoup de poids sur mon esprit, celui qui me le faisait transmettre CLami-Evette dont j'ai reconnu depuis qu'on se servait

à son insu pour m 'effrayer), ra'étant redevable de la vie. Je passai une nuit presque semblable à celle du 2 au 3, et déterminé à me précipiter par la fenêtre de ma chambre, s'il arrivait quelque chose. Mes craintes ne se réalisèrent point, mais elles me déterminèrent à partir le lendemain pour me rendre à pied et à travers, la forêt au village d'Eragny, où je restai caché pendant huit jours chez une pauvre veuve nommée Leroux.

On faisait alors dans tout le pays des visites domiciliaires. J'eus une nouvelle frayeur à Eragny ; car j'y étais à peine que la municipalité se répandit dans les maisons du lieu, sous prétexte d'y chercher des armes. Elle les visita toutes à l'exception de celle où j'étais, dans laquelle elle ne crut pas devoir faire de perquisition, aucun homme ne l'habitant. Ainsi la Providence qui m'avait conservé la vie à l'hôtel de La Force, me protégea encore visiblement dans ma seconde retraite. Le résultat des travaux journaliers de l'Assemblée Législative m'y parvenant, je lus les divers décrets qui défendaient de porter atteinte à la liberté individuelle, sans des formalités rigoureuses, qui ne pouvaient avoir lieu que dans les cas de délits graves. N'en ayant commis aucun et ma santé délabrée ne me permettant pas de continuer le régime de vie que je menais à Eragny, je crus pouvoir reparaître et je retournai au Pecq, où je restai pendant près de deux mois, après lesquels je revins dans la capitale.

En y rentrant, j'ai appris avec un chagrin qui a rouvert les plaies de mon âme, que le pieux ecclésias-

tique Broussin qui m'avait fait à la Mairie des adieux si touchants le 21 d'Auguste avant ma translation à La Force, avait été massacré le dimanche 2 septembre à cinq heures du soir, lorsqu'on le conduisait à l'Abbaye.

J'ai su aussi que l'abbé Flost s'était soustrait aux meurtriers, et plus d'un an après qu'il était en Angleterre ; que le bon homme Durand qui avait eu pour moi des attentions si délicates dans la prison, avait passé sept jours et neuf heures sans nourriture, et buvant seulement de son urine dans sa tabatière, dans une chambre où on l'avait relégué pour prendre sur lui des renseignements qu'on présumait devoir lui être favorables \ Je lui écrivis sans savoir le lieu de sa retraite, pour lui annoncer ma délivrance et le féliciter de la sienne.

Peu de temps après, la personne qui s'était chargée de lui faire parvenir ma lettre, me remit la réponse suivante, qu'elle m'assura venir de Londres.

« 24 décembre 1792.

« Et moi aussi, mon cher monsieur, à peine « délivré, à peine jouissant de ma délivrance toute « miraculeuse, j'appris, sur la demande que je m'en- « pressai de faire ; ah ! j'appris avec ce plaisir indi- « cible que les âmes sensibles, bonnes et reconnais- « santés savent seules goûter, que mon zélé et si

' Edme Morizot, autre prisonnier, a souffert de même les angoisses de la faim et de la soif pendant trois jours et demi, après lesquels on l'a porté mourant de La Force à l'Hôtel-Dieu. {Note de Maton.)

« fort dévoué défenseur avoit échappé aux a ins :

« cette nouvelle infiniment agréable et consolante « dissipa mes cruelles inquiétudes, mit le comble à « mes vœux. A cela près, cette satisfaction de le « voir, de l'embrasser, de le presser contre mon « sein... ! Je le désirais ardemment ; mais le moyen ! « J'ignorais, cher monsieur, votre retraite; on se « renfermait à dire que vous étiez à St-G... ; en « demander davantage eût été une indiscrétion à « laquelle on n'aurait probablement pas satisfait. « Les circonstances étaient, autant pour vous que (f pour moi, très critiques : de là les réticences, la « circonspection de la part de vos amis et des miens ; « ceux-ci en étaient volontiers plus alarmés que « moi ; ils eussent plutôt consenti que je me rendisse « auprès de vous en personne que de confier une « lettre dont les inconvénients sont toujours incal- « culables, par là, impossibles à parer ; et je dus « être docile à leurs volontés. Ah ! si je l'eusse sue, « votre retraite ! rien au monde ne m'eût retenu ; « vous m'eussiez bientôt vu arriver et me précipiter « dans vos bras. Quelle scène touchante se fût alors « passée ! quelle émotion ! quel ravissement ! quel « épanchement ! quelle consolation pour deux bons « cœurs qui se connaissent, et unis par un de ces « coups de l'infortune et de la scélératesse des « hommes, séparés ensuite par cette même scéléra- « tesse à son comble, et réunis enfin miraculeuse- « ment, non sans avoir souffert les luttes les plus « terribles!... Ah! mon bon ami (permettez-moi « une expression qui m'a tant flatté), puisse-t-elle

« VOUS flatter autant! Oui, j'eusse volé dans vos « bras, je n'eusse jamais parti de Paris sans vous « donner cette marque de ma confiance et de mon « grand attachement. Loin de vous donc cette idée « que j'aurais pu douter de votre discrétion; d'autres « considérations ont pu seules rendre ma sœur « particulièrement circonspecte : je lui dois cette « justice, je me la dois à moi-même; rendez-nous « là, et vous vous la rendrez en même temps à vous- « même.

« Vous allez, dites-vous, écrire les angoisses par « où vous avez passé ; cette agonie si terrible à « laquelle vous avez résisté ; vous m'en promettez « un exemplaire, je ne le lirai pas sans le plus « grand intérêt; sans doute que j'aurai plus d'une « fois à trembler et à frémir !... Dieu, c'est sous tes « yeux que se sont passées ces scènes incroyables, « tant elles sont horribles. Tu l'as permis, donc tu « l'as voulu. Et cependant Jean Huss et Jérôme de « Prague ^ ont été brûlés à Constance par un arrêt « de les Sa?itos padres du concile, pour avoir soutenu « jusques dans les flammes que Dieu était l'auteur « du mal comme du bien ! Voilà les hommes ! Mais « comment concilier l'exécution de tant de criminels « complots avec cette bonté, cette justice, cette surce veillance de la Providence divine ? etc. Et moi « aussi j'aurais à écrire la plus longue, la plus terce rible agonie qu'homme qui vive et a vécu ait « jamais souffert; mais, il me faudrait une plume

' Nous supprimons une très longue note de Maton sur Jean Husa qui n'a aucun rapport avec le récit.

lo8 LES MASSACRES DE SEPTEMBRE

« exercée... Ciel l que n'ai-je pas vu de mes propres a yeux ! que n'ai-je pas entendu de mes propres « oreilles ! J'ai vu immoler la première victime. Cet « assassinat m'apprit le sujet de cette visite et cet « attroupement extraordinaire. Je sus de suite que « le cri horrible : A l'Abbaye ! était l'arrêt de mort, « et celui non moins horrible, plus horrible encore : « Vive la nation,, était l'annonce du dernier soupir « rendu par la victime... ! J'ai pu en voir et entendre « d'autres immolées, leu cris des mourants, le cli- « quetis des poignards,.le3 coups de massue, les voix « vocifères d'une multitude de monstres altérés de « sang, demandant avec impatience de nouvelles « victimes. Tout cela, je l'ai alternativement vu et « entendu, hélas! trop longtemps... mille coups « m'ont percé : j'ai souffert mille morts, mille fois « j'ai expiré... Combien était affreuse ma destinée. « Voilà donc le sort qui t'attend, malheureux D...! « Adieu, ma sœur, adieu ce que je peux avoir de « vrais amis. Et vous aussi, mon cher défenseur, je « m'occupais de vous, je vous ai fait aussi mes adieux « dans ces terribles instants ! Mais hélas ! ajoutais- « je, où êtes-vous ? vous que l'injustice poursuit ? « Peut-être êtes-vous déjà au rang des victimes ; « peut-être ai-je entendu vos cris mourants ; voilà « ce qu'à l'approche du péril imminent je disais, et « j'ai été dans le cas de le répéter plusieurs fois... « Un miracle m'a conservé, a conservé sans doute « de même ce défenseur qui me sera toujours cher, « que je n'ai garde d'oublier jamais, qui prendra « toujours, je crois, le plus grand intérêt à mon

« bonheur comme à mes infortunes. Je lui dois une « réciprocité qui ne sedémentira jamais; je le jure sur « mon âme ; je lui en donne encore pour garant une « amitié dont il doit être aussi sûr que je le suis de « celle que j'aime à croire qu'il me porte. Vous « m'embrassez, mon bon ami ; et moi aussi, je vous « embrasse on ne peut d'un meilleur cœur, on ne « peut plus affectueusement. Mais quand ces embras- « sements se réaliseront-ils ? Dieu veuille que ce soit « bientôt ! Ce sera pour votre client, mon véritable « ami, une des plus douces jouissances de sa vie. « Je vous la souhaite bien bonne et bien heureuse, « cette nouvelle année, c'est-à-dire que je désire « que Tan 1793 voie se réaliser les vœux journaliers « que je fais pour votre bonheur. »

Pour justifier l'horrible carnage des journées trop mémorables des 2 et 3 septembre, on a prétendu, comme la lettre fabriquée à la Mairie l'avait déjà faussement annoncé à toute la France, qu'il existait dans les prisons une conspiration dont la découverte avait causé ces exécutions sanglantes. Cette accusation dont rien n'a jamais fourni le plus léger adminicule, et que la suite a démontrée aussi calomnieuse qu'elle était atroce, a été imaginée par les monstres qui les ont commandées et commises ; elle ne fait qu'augmenter le nombre incalculable de ieurs forfaits, dont le souvenir me fait toujours horreur, quoique dans VHercules furens^ si cette tragédie est de lui, Sénèque le tragique ait dit :

« ... Qu£e fuit durum pati, Meminisse dulce est ... »

La haine publique commençait à se manifester contre les massacreurs ; cependant le péril où je m'étais trouvé me laissait toujours de vives frayeurs, et j'appréhendais qu'il ne se renouvelât. Quelqu'un ayant témoigné mes inquiétudes à Tuhan, ce valet de bureau qui disait, pendant ma détention à la Mairie, lorsqu'on organisait le massacre des prisons : « Voilà la mort aux traîtres qui s'apprête. » Il me fit proposer de me procurer pour quinze livres une attestation telle qu'il s'en délivrait alors beaucoup, et portant en substance que le peuple n'avait rien trouvé à ma charge en faisant justice dans les prisons. La crainte qu'une pareille demande fît penser à moi et eût des suites funestes m'en fit rejeter l'idée.

J'ai promis à mes lecteurs l'histoire exacte et simple de ma résurrection : je la leur livre, remplie de détails souvent minutieux, que je n'ai pas cru devoir omettre.

On a vu qu'elle a eu lieu le 3 septembre 1792 ; le même jour de l'année suivante, j'ai trouvé à la campagne et, dans un mariage suivant mon cœur, un adoucissement aux chagrins qui dévoraient ma vie \..

Plusieurs années après les massacres dont il avait été l'un des témoins. Maton de la Varennes publia un volume intitulé Histoire particulière des événements qui ont eu lieu en France pendant les mois de juin, juillet, d'août

* La fin de la brochure de Maton a trait à la réaction anti-maratiste de 1795.

et de septembre 1792 et gui ont opéré la chute du trône royal par M. M... de la Varenne, jurisconsulte, ancien membre de plusieurs académies et sociétés savantes, Vun des proscrils échappés de la Saint-Barthélémy de 1792. A Paris 1806. Dans ce volume il retrace, non seulement les scènes de La Force auxquelles il avait assisté, mais encore celles qui se passèrent à l'Abbaye, à la Conciergerie et ailleurs.

Nous efforçant à ne reproduire ici que des récits de témoins oculaires, nous nous abstiendrons de rééditer cette seconde narration de Maton. Elle est cependant précieuse à bien des égards, encore qu'elle fût publiée précisément à l'époque oxx. Barbier accusait l'auteur de supercheries littéraires, accusation qui n'infirme en rien, d'ailleurs, l'autorité de Maton comme historien des massacres (Voir l'introduction de la première édition du Dictionnaire des ouvrages anonymes).

Il importe cependant d'emprunter à V Histoire particulière quelques traits qui complètent les pages qu'on vient de lire. En 1806, Maton, plus à l'aise pour parler, ajouta au récit de ses angoisses plusieurs détails qui doivent être retenus. C'est d'abord la composition du tribunal improvisé de La Force, qu'il avait cru prudent de taire en 1795.

A onze heures \ parut un homme à longue barbe tombant sur sa poitrine, nommé Germain Truchon, rayé plusieurs années auparavant du tableau des avocats de Paris, pour bigamie. Ce misérable, qui, lorsqu'il exerçait la profession dejurisconsulte, signait Truchon delà Maison-Neuve, et se qualifiait de sieur de Pettindorff, sortait tout récemment de la môme

* Du soir, le 2 septembre.

prison, où ce délit et plusieurs autres Tavaient fait mettre. Il demanda insolemment l'ouverture des portes, visita partout, et renvoya les femmes, à l'exception de la princesse de Lamballe. Il installa ensuite, comme grands juges du peuple, Dangé, Michonis, Monneuse, et Laiguillon membres de la Commune, qui, revêtus d'écliarpes municipales, se firent donner les registres d'écrous, et envoyèrent à TAbbaye (ce qui, signifiait à la mort) la plus grande partie des prisonniers restants. Pierre Ghantreau, record d'huissier, remplissait alors ce qu'il nommait les fonctions d'accusateur public. Sur ses conclusions (et il n'en donnait de favorables que pour des brigands de son espèce) on était absous ou condammé.

"Voici, maintenant, la description du local et le portrait des juges devant lesquels Maton comparut, et une révélation bien précieuse sur la façon dont il échappa à la fureur des assassins.

Entre sept et huit heures^, quatre brigands, porteurs de bûches et de sabres, vinrent avec un grand bruit, nous sommer de les suivre. Nous descendîmes, vêtus comme on l'a vu, mais ayant malheureusement des pantoufles de maroquin rouge, tenus de tous côtés parla chemise, et ayant plusieurs sabres croisés sur la poitrine. Nous traversâmes la cour dite des Nourrices, oii Manuel haranguait des égorgeurs, et fûmes traduits au bureau du concierge, devant le per-

* Du matin, le 3 septembre.

sonnage en écharpe qui y siégeait, qu'on dit se nommer C..., pede claiido ce qui ferait croire que Dangé, Michonis, Monneuse et Laiguillon étaient allés se reposer de leurs travaux nocturnes.

Des pots, des pintes et des bouteilles couvraient ce bureau et des monstres dont les figures hideuses ne se peuvent décrire, l'entouraient les bras découverts et ensanglantés jusqu'aux épaules, et comme s'ils sortaient d'un bain de sang. Interrogés, nous répondîmes sans frayeur, mais d'une manière ambiguë, qui ne nous exposât point à être convaincus de dissimulation. Nous nous abstînmes surtout de nommer Rossignol. « Je te connais de vue, dit un assesseur ; n'es-tu pas écrivain ? » Ravi de cette erreur, nous répondîmes, mais encore de manière à n'être pas compromis, si elle était reconnue, et à ne pas être pris pour un « parlementaire », ce qui nous eût fait assommer de suite, tant était grande lahaine, contre ce qu'on appelait « la robe » : « Vous êtes bien heureux, camarade, d'être assez riche pour ne pas faire un tel métier. » « Va, Monsieur, de la peau fine, disait un autre, je vais me régaler d'un verre de ton sang. » On se parla à l'oreille, et l'envoi fatal à l'Abbaye fut prononcé. Déjà renversé, frappé de toutes parts, ayant plusieurs dents cassées, et traîné par les pieds sur le pavé de la rue des Ballets, jusqu'aux cadavres gisant dans le ruisseau de la rue Saint-Antoine, en face de la prison, un homme à qui nous avions eu le bonheur d'être utile, quinze jours avant, et à qui nous pouvions l'être encore, nous reconnut, nous fit un signe, et nous dit furtivement quelque chose que

nous comprîmes. Notre réponse fut faite avec le même mystère. On nous releva ; et sur des demandes réitérées, au nom du bien public, nous fûmes portés presque par lui seul, et réintégrés à La Force.

Il nous plaça, en entrant, sur un banc près du guichet, comme pour nous faire reprendre nos esprits, nous fit très bas une proposition à laquelle il fallut bien souscrire, avec promesse d'honneur, de la tenir toujours secrète. A ces conditions (que nous avons religieusement tenues) la vie et la liberté nous furent promises. Il entra ensuite au bureau, où l'on ne nous croyait déjà plus du nombre des vivants, y resta quelques minutes ; et nous y fûmes réintroduits.

Le président ouvrit le registre, qui portait seulement de nous retenir, jusqu'à nouvel ordre, et dit : « Gomment s'est-il fait que...? cela était une erreur, car je ne vois absolument rien contre lui. » Alors, toutes les figures se déridèrent ; un cri de Vioe la nation! se fit entendre, et ce fut le signal de notre délivrance. L'individu qui la causa, vivant encore en 1795, et ayant laissé deux enfants, nous avons cru ne devoir publier ni son nom, ni à quel prix il l'a mise ; et quoiqu'il n'existe plus, ce qui a été promis sous la foi du serment, ne devant pas être révélé quand la sûreté publique ne l'exige pas, nous descendrons avec notre secret dans le tombeau.

Enfin, terminons nos emprunts aux souvenirs de Maton par ce tableau du transport des cadavres depuis les prisons, théâtres du massacre, jusqu'aux lieux désignés pour les inhumations.

Ils duraient encore, et déjà, le 3, on voyait Paris traversé en tous sens par des charrettes qui allaient jeter les cadavres dans des excavations pratiquées exprès hors la barrière Saint-Jacques, à Montrouge, à Glamart, à Gharenton, aux carrières de Mesnil- Montant, et dans un puits qui, après avoir été comblé, avait été rouvert dès le 28 du mois précédent, par ordre de Pétion et Manuel, rendus sur les lieux pour les reconnaître.

Angélique Voyer et d'autres bacchantes, montées sur ces voitures, comme des blanchisseuses sur du linge sale, dansaient sur les corps mutilés, en criant Vive la nation ! battaient la mesure sur les parties dont la nudité était la plus apparente ; et portaient, attachés à leur sein, des lambeaux que la pudeur ne permet pas de nommer. Des cris d'horreur se mariaient au chant de ce qu'on appelait la Carmagnole,

La prison de l'Abbaye et ses abords e; \

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)2 (avec l'indication des tracés actuels)

Un peu de topographie de l'ancien Paris est ici indispensable.

Lorsque venant du Pont-Neuf, on avait suivi, dans l'état ancien des lieux, la rue de Buci, parvenu à l'extrémité de cette rue on avait devant soi le bâtiment de la barrière des Sergents isolé au milieu d'un assez vaste carrefour.

En tournant à droite, on rencontrait une place assez exiguë, appelé le Petit-Marché, dont la prison de l'Abbaye occupait le fond. C'était un bâtiment carré, à toit pointu et portant une tourelle en encorbellement à chacun de ses angles.

Là commençait la rue Sainte-Marguerite (aujourd'hui rue Gozlin). Elle s'allongeait, entre deux rangs de maisons bourgeoises, à vieilles façades, dont toutes celles de droite appartenaient à l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés. Arrivé à mi-longueur de la rue Sainte-Marguerite, on trouvait à gauche la rue des Ciseaux et, à droite, lui faisant face, la première porte du célèbre monastère, à travers laquelle on apercevait ce beau portail de l'église Saint-Germain des-Prés, dû à l'architecte Gamard et qui est encore debout aujourd'hui en bordure du boulevard Saint-Germain.

Passant sous la porte Sainte-Marguerite, on tournait à

gauche après quelques pas dans la rue Ghildebert où s'ouvrait, par une grille la cour du Parvis ; c'était une :,our à peu près carrée, fermée à l'Est par le portail de l'église et le bâtiment qui lui est juxtaposé servant actuellement de dépendance au presbytère ; au couchant par des bâtiments de service ; et au Nord par la façade de l'Abbaye, percée d'une grande porte, conduisant au vaste jardin qui s'étendait jusqu'à la rue du Colombier (rue Jacob actuelle).

Sur ce jardin prenaient jour les immenses constructions du monastère, — véritable dédale de chapelles, de cloîtres, de salles d'assemblée, de cuisines, de celliers, d'écuries, — bâties sur un plan assez irrégulier qu'on avait, à dififérentes époques, tenté de rectifier : les plus anciennes dataient du xiii^ siècle.

Dès qu'on avait franchi le grand porche séparant le Parvis du jardin, on trouvait à sa droite le bâtiment des hôtes où siégeait, en 1792, le comité civil de la section des Quatre-Nations : il en reste d'importants fragments et une façade intacte qu'on peut apercevoir en pénétrant dans la cour delà maison du n° 14 bis de la rue de l'Abbaye.

Jusqu'à ces dernières années on croyait, d'après les relations des acteurs et des témoins du drame et aussi d'après les documents que, pour son Histoire des Massacres de Septembre, Granier de Cassagnac avait puisé aux archives de la Commune de Paris, que les tueries avaient eu pour théâtre le seuil même de la prison de l'Abbaye ; certains passages de la relation de l'abbé Sicard, certaines phrases de Jourdan semblaient bien désigner un autre emplacement ; mais ces indications étaient trop vagues pour qu'on pût en induire une certitude.

En 1896, M. l'abbé Bridier publia les Mémoires de Ms"" de Salamon, l'internonce, qui lui aussi fut spectateur des assassinats, et, de ce récit, tout s'éclaira : le massacre n'avait pas eu lieu, ainsi qu'on l'avait toujours cru, devant la porte de la prison ; mais bien dans un tout autre quartier du monastère, au cœur même de l'Abbaye, dans la cour du jardin, sous les fenêtres du bâtiment des hôtes. Là était le lieu officiel du massacre : Jourgniac de Saint- Méard, il est vrai, qui, par une des fenêtres de la prison, assistait aux sanglantes scènes, a vu, de ses yeux, les travailleurs abattre sur le sol de la rue Sainte-Marguerite, en face même de la geôle, ceux de ses compagnons que Maillard jugeait dans le greffe même ; mais il ignore qu'ils ne recevaient là que les premiers coups et que, morts ou seulement blessés, on les traînait par la rue Sainte-Marguerite, la rue Ghildebert, la cour du Parvis, et le grand porche, jusqu'au jardin où on achevait les mourants et où s'élevait, d'instants en instants plus haut, le tas énorme des victimes tirées des différents dépôts que renfermait l'Abbaye. L'abbé Sicard note « qu'on massacrait sous les fenêtres du Comité tous les prisonniers qu'on allait chercher dans la grande prison. » Jourdan, en entrant, vers neuf heures du soir, dans la coup de l'église (du Parvis) entend les cris répétés de Vive la nation. « Ce vacarme, dit-il, était occasionné par des prisonniers qu'on tirait de l'Abbaye (prison), que Von amenait dans la cour du jardin pour être massacrés, et et que chemin faisant on lardait de coups de sabre. » Enfin, indication décisive, l'abbé Salamon, enfermé au violon du comité, vit égorger « sous sa fenêtre » donnant sur cette même cour du jardin, l'abbé Lenfant, prédicateur du roi, qui, une heure auparavant était enfermé avec Saint-Méard dans la prison même.

Cette topographie a son importance. Dans la croyance

OÙ l'on était que la tuerie n'avait eu lieu que devant la prison, on se servit, pour dresser la liste des morts, du livre d'écrou de cette prison : il mentionnait 211 prisonniers, desquels 1^7 sont portés comme massacrés, 43 comme élartjis. Le sort de 41 autres était resté incertain. Donc le total des victimes variait entre 127 et 168. Maintenant que nous savons, par M^'' de Salamon, que le réfectoire et l'une des chapelles étaient bondés de détenus, le calcul est à refaire. Aucun écrou n'a été dressé de ces malheureux, mais le réfectoire en contenait 83, qui tous périrent ; 63 autres se trouvaient dans la chapelle et de ces derniers trois seulement échappèrent à la mort. Voilà 143 cadavres à ajouter à la sinistre liste qui doit se compléter encore des 16 ecclésiastiques amenés en fiacre de la Mairie et dont 13 furent les premiers frappés.

RELATION DE MEHÉE DE LATOUCIIE

Le pseudonyme Felhemesi dont est signé le récit suivant est l'anagramme de Jean-Claude-Hipolite Méhée fils, qui a laissé une sorte de nom — assez louche, — dans l'histoire et qu'on désigne ordinairement sous celui de Méhée de Latouche.

Ce personnage singulier était né à Meaux, le 2 novembre 1762. Son père était un médecin assez renommé de la ville où il s'était fixé après avoir servi comme chirurgien aux armées*.

Méhée fils avait de l'esprit, de l'aplomb, beaucoup d'activité et d'imagination ; il accepta avec empressement une mission qui lui fut offerte et partit pour la Pologne, d'où il passa en Russie.

Paris le revit en 1791 : élu, au 10 août, membre de la Commune insurrectionnelle pour la section du Panthéon, il se trouva être, à l'époque des massacres, le secrétairegreffier de cette assemblée, et c'est lui qui, en cette qualité, signa différents arrêtés dont les assassins s'autorisèrent et des bons de travail délivrés aux massacreurs pour prix de leur sinistre besogne.

Méhée protesta, il est vrai ; il observait que sa place à la Commune lui imposait l'obligation d'un rôle purement administratif, qu'il avait « tenu la plume », rien de plus.

* Méhée de Latouche, par Th. Lhuillier. Meaux, 1880.

Toujours cst-il que ce moment décida de son étrange carrière : pour tous il resta Méhée, le septembriseur. En vain tenta-t-il, quand l'heure opportune eut sonné, de se ranger, à la suite de Tallien, son patron, parmi les réacteurs ; dès 1796, la Gazette française^ lui jetait l'effroyable épithète, et Méhée sombra sous l'opprobre.

Il lui restait un refuge qui fut celui de bien d'autres : la police politique.. A vrai dire l'espionnage était sa vocation, il y devait passer maître. Arrêté en nivôse an IX, après l'explosion de la machine infernale, à l'époque où Fouché profitait de cet attentat royaliste pour débarrasser Paris des « restes impurs » du jacobinisme, Méhée est déporté à l'île d'Oléron. Il s'en évade, gagne l'Angleterre, dupe les chouans, la cour, les ministres en se faisant passer pour l'agent important d'un comité royaliste secret dont le but est le renversement de Bonaparte, rentre en France, rapportant une grosse somme, — 192 000 francs, dit-on, — et les confidences de la politique anglaise ayant, de plus, conquis des titres à la confiance, de la police impériale qui l'employa jusqu'en 1814.

Il est vrai que, quand vint la Restauration, il lui fallut déchanter. Méhée \e Septembriseur dut fuir. Maisoîi trouver un asile ? On l'expulsa de France, il partit pour la Suisse ; le gouvernement fédéral lui signifia d'avoir à quitter le territoire. Méhée gagna les Pays-Bas, d'oiiilfut chassé encore... Enfin il échoua à Kœnigsberg où le gouvernement de Louis XVIII lui servit i 000 francs de pension, à condition qu'il se tiendrait tranquille.

C'était exiger l'impossible. En 1819, Méhée reparut à Paris, universellement méprisé, mais cherchant encore des dupes : il était sans ressources, abandonné de tous, ne sortait guère, n'ayant rien gardé de sa joyeuse humeur

* Du 20 germ'nal aa IV.

et de son entrain de jadis. Il mourut à l'hôpital le 8 février 1827.

Tel est l'homme dont on va lire la relation ; elle fut publiée en 1794 ^ après thermidor, c'est bien évident. Ce n'est pas Méhée le Septembriseur qui l'a écrite, c'est Méhée craignant les représailles, et ceci indique le ton de l'ouvrage. Ce qu'on ne peut nier c'est que l'auteur avait bien vu les é\énements et que son témoignage est des plus précieux.

LA VÉRITÉ TOUT ENTIÈRE SUR LES VRAIS ACTEURS DE LA JOURNÉE DU 2 SEPTEMBRE 1792

J'allais à mon poste sur les deux heures et demie, je passais rue Dauphine, j'entends tout à coup des huées. Je regarde, j'aperçois quatre fiacres à la suite les uns des autres, escortés par des gardes nationaux de départements (des fédérés marseillais et bretons).

Ces fiacres renfermaient chacun quatre individus; c'étaient des gens arrêtés dans les visites domiciliaires précédentes ; ils venaient d'être interrogés à la Mairie ^ par Billaud-Varenne, substitut du procureur de la Commune, qui les envoyait à l'Abbaye pour y être provisoirement déposés. On s'ameute, les cris redoublent : un des prisonniers sans doute aliéné, échauffé par ces murmures, passe son bras à travers la portière et donne un coup de canne sur la tête d'un des fédérés qui accompagnaient; celui-ci,

* Maurice Tourneux. Bibliographie de l'histoire de Paris pendant la Révolution française.

* La Mairie occupait une partie des bâtiments du Palais de Justice dont l'entrée était place Dauphine et rue de Jérusalem.

furieux tire son sabre, monte sur le marchepied de la voiture et le plonge à trois reprises dans le cœur de son agresseur \ J'ai vu jaillir le sang à gros bouillons. « Il faut les tuer tous, ce sont des scélérats, des aristocrates », s'écrient les assistants ; tous les fédérés mettent le sabre à la main et égorgent à l'instant les trois compagnons de celui qui venait d'être immolé ; j'aperçus dans ce moment un jeune homme vêtu d'une robe de chambre blanche, s'avancer hors de la même voiture ; sa physionomie intéressante,

* L'abbé Sicard, le fameux instituteur des sourds-muets qui a laissé une relation très connue de ses angoisses pendant ces terribles heures, raconte ainsi ce début du massacre :

« Nous voilà six dans cette première voiture; les autres prisonniers remplissent les cinq autres. On donne le signal du départ, eu recommandant à tous les cocliers d'aller très lentement, sous peine d'être massacrés sur leurs sièges, et en nous adressant mille injures : les soldats qui devaient nous accompagner nous annoncent que nous n'arriverons pas jusqu'à l'Abbaye, que le peuple à qui ils vont nous livrer, se fera enfin justice de ses ennemis et nous égorgera dans la route. Ces mots terribles étaient accompagnés de tous les accents de la rage, et de coups de sabre, de coups de pique que ces scélérats assénaient sur chacun de nous. Les voitures marchent ; bientôt le peuple se rassemble et nous suit en nous insultant : « Oui, disent les soldats, ce soat vos ennemis, les com- « plices de ceux qui ont livré Verdun; ceux qui n'attendaient que « votre départ pour égorger vos femmes et vos enfants. Voilà nos « sabres et nos piques ; donnez la mort à ces monstres. »

« Qu'on s'imagine combien le canon d'alarme, la nouvelle de la prise de Verdun et ces discours provocateurs durent exciter le caractère naturellement irascible d'une populace égarée à laquelle on nous dénonçait comme ses plus cruels ennemis. Cette multitude effrénée grossissait, de la manière la plus effrayante à mesure que nous avancions vers l'Abbaye par le Pont-Neuf, la rue Dauphme et le carrefour de Bussy. Nous voulûmes fermer les portières de la voiture; on nous força de les laisser ouvertes pour avoir le plaisir de nous outrager. Un de mes camarades reçut un coup de sabre sur l'épaule ; un autre fut blessé à la joue, un autre au-dessus du nez. J'occupais une des places dans le fond; mes compagnons recevaient les coups qu'on dirigeait contre moi. » (G. L.)

mais pâle et éteinte, annonçait qu'il était très malade, il avait rassemblé ses forces chancelantes, et déjà atteint d'une blessure, il criait encore « grâce, grâce, pardon », mais en vain; un coup mortel le réunit au sort des autres.

Cette voiture qui était la dernière, ne conduisait plus que des cadavres ; elle n'avait pourtant pas été arrêtée pendant le carnage qui avait duré l'espace de deux minutes. La foule augmente, « cresciteundo »; les hurlements redoublent, on arrive à l'Abbaye^; les cadavres des morts sont jetés dans la cour ; les douze prisonniers vivants descendent pour entrer au comité civil-; deux sont immolés en mettant pied à terre ; dix parviennent à être introduits. Le comité n'avait pas eu le temps de procéder au plus léger interrogatoire, qu'une multitude armée de piques, d'épées, de sabres, de baïonnettes vient fondre, arrache et tue les prévenus. Un d'eux déjà percé de coups se tenait encore attaché à l'habit d'un membre du comité, luttant toujours contre la mort.

Trois restaient, du nombre desquels se trouvait l'abbé Sicard, instituteur des sourds et muets ; déjà les sabres étaient levés sur sa tête, lorsque Monnot, horloger, se jette au-devant des piques, en s'écriant : « Percez-moi, plutôt que d'immoler un homme utile à la patrie » ; ces paroles prononcées avec le feu et

* C'est-à-dire dans la première cour du monastère : devant le portail de l'église et le bâtiment accolé à ce portail encore existant aujouidhui et qui formait un des côtes de la cour. (G. L.)

* Le comité civil de la section qui siégeait dans la grande salle du bâtiment des hôtes, dont les fenêtres ouvraient sur la cour du jardin. (G. L.)

l'élan d'une âme généreuse suspendirent la mort ; on profita du moment de calme pour faire passer Sicard avec les deux autres dans le fond du comité. L'un de ces survivants était le sous-instituteur des sourds et muets; le second était un avocat de Metz, arrivé depuis quelques jours pour affaire et reconnu par Jourdan membre du comité civil. Ces trois infortunés s'assirent autour de la table du comité, faisant semblant de délibérer comme membres. Cette ruse courageuse était la seule qui pût réussir ^ : car, un

* L'exactitude du récit de Méhée est ici attestée par la Relalion de l'abbé Sicard :

« Revenu de cette stupeur dans laquelle le massacre de mes camarades m'avait jeté, je ne vois plus à mes côtés les monstres qui assouvissaient leur fureur et leur rage sur d'autres infortunés. Je saisis le moment; je m'élance de la voiture, et je me précipite dans les bras des membres du comité. « Ah ! Messieurs, sauvez un « malheureu.K. » Les commissaires me rejettent. « Allez-vous-en, me « disent-ils, voulez-vous nous faire massacrer? » J'étais perdu, si l'un d'eux ne m'eût reconnu. « Ah ! s'écrie-t-il, c'est l'abbé Sicard. Eh ! « comment étiez-vous là ? Entrez, nous vous sauverons aussi longci temps que nous pourrons ». J'entre dans la salle du comité où j'aurais été en sûreté avec le seul de mes camarades qui s'était sauvé ; mais une femme m'avait vu entrer. Elle court me dénoncer aux égorgeurs. Ceux-ci continuent leurs massacres. Je me crus oublié pendant quelques minutes : mais voilà qu'on frappe rudement à la porte, et que l'on demande les deux prisonniers. Je me crois perdu, je tire ma montre et je la présente à l'un des commissaires. « Vous la « remettrez, lui dis-je, au premier sourd et muet qui viendra vous « demander de mes nouvelles. » J'étais bien sûr que celte montre irait à sa destination. Je connaissais l'attachement de Massieu, c'était le nommer que de faire cette recommandation.

« Le commissaire refusela montre. « Il n'est pas temps de prendre « ainsi votre parti, le danger n'est pas assez pressant, me dit-il, je « vous avertirai. »

« Cependant les coups bientôt redoublèrent à la porte. On est prêt de l'enfoncer. Je présente une seconde fois ma montre avec la même prière : « A présent, me dit le commissaire, à la bonne heure, je la remettrai à celui que vous dites. » ^ « La remise de ma montre était une espèce de testament de mort.

moment après, entrèrent des homme furieux, demandant à grands cris la tête de l'abbé Sicard ; mais ne le connaissant point, ils passèrent à côté de lui, et sortirent persuadés qu'il était au nombre des cadavres.

Le sous-instituteur montra, pendant ces moments effrayants, un courage et une présence d'esprit dignes d'étonnement et d'admiration; il parlait très haut, il chantait, buvait à la santé de la nation, avec la gaîté de l'homme le moins en péril.

L'abbé Sicard tenant une plume à la main la laissait couler rapidement sur le papier, sans savoir ce qu'il traçait ; il écrivait entre autres l'histoire d'un de ses petits sourds et muets, qui sans entendre ni parler, avait fait arrêter, quelque temps auparavant.

Il ne me restait plus rien à laisser à mes amis. Je me mis à genoux, et je ils à Dieu le sacrifice de ma vie. A peine eus-je fini mon offrande, je me lève, j'embrasse mon dernier camarade : « Serrons- « nous, mourons ensemble, la porte va s'ouvrir, les bourreaux sont « là. lui dis-je, nous n'avons pas à vivre cinq minutes. »

« Enfin la porte s'ouvre. Quels hommes se précipitent sur nous ! Quelle rage ! Leur fureur les égare quelques minutes. J'étais au milieu des commissaires, vêtu comme eux, peut-être l'âme moins agitée, plus tranquille. Ils s'y trompèrent d'abord ; mais un prisonnier qui s'était échappé, et que les flots de cette horrible horde avaient transporté dans la salle, est reconnu. Je le suis aussi ; deux hommes à piques s'écrient : « Les voici, ces deux b... que nous « cherchons. » Aussitôt l'un prend ce prisonnier aux cheveux, et l'autre enfonce à l'instant sa pique contre sa poitrine, et le renverse mort à mes côtés ; son sang ruisselle dans la salle et le mien allait couler; déjà la pique était lancée, quand un homme dont le nom doit m'être si cher, averti par ses enfants qu'on massacrait à l'.^bbaye, et qu'on parlait de l'abbé Sicard, accourt, fend la foule, et se précipitant entre la pique et moi, découvre sa poitrine. « Voilà dit-il, « au monstre qui allait m'égorger, voilà la poitrine par où il faut « passer pour aller à celle-là. C'est l'abbé Sicard, un des hommes les « plus utiles à son pays, le père des sourds et muets ; il faut passer) V sur mon corps pour aller jusqu'à lui. »

un voleur qui lui avait dérobé son portefeuille; il me la donna comme signe de reconnaissance, s'il échappait définitivement.

Il écrivit un instant après une lettre au président de l'Assemblée nationale législative. Je remarquai l'inconséquence de cette démarche précipitée, je lui ôtai la lettre et lui ordonnai, au nom de son salut, de suspendre tout acte qui pourrait le déceler.

Le moment de crise, terrible oii il venait de se trouver l'avait empêché de voir l'événement; je lui appris que ses compagnons n'étaient plus ; il regarda l'instant d'après dans la cour et vit leurs cadavres étendus^ : « Hélas, me dit-il, ma vie est un miracle. »

Il était cinq heures du soir ; arrive Billaud de Varenne, substitut du procureur de la Commune ; il avait son écharpe, et le petit habit puce et la perruque noire que l'on lui connaît : il marche sur les cadavres, fait au peuple une courte harangue, et finit ainsi : « Peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir. » Cette oraison cannibale anime ; les tueurs s'échaulî'ent davantage, ils demandent à grands cris de nouvelles victimes ; comment étancher cette soif de sang, croissante, inextinguible? Une voix part du côté de Billaud : c'était celle de ce Maillard, depuis connu sous le nom de Tape-dur : « Il n'y a plus rien à faire ici, allons aux Carmes. » Ils y courent, et cinq minutes après, je vis amener les morts traînés par les pieds dans les ruisseaux.

* « Presque tous les égorgeurs étaient dans la cour intérieure sur laquelle donnaient les croisées du comité. » Relation de 1 abbé Sicard.

Un tueur (je ne puis dire un homme) vêtu très grossièrement et qui avait apparemment la commission spéciale d'expédier « l'abbé l'Enfant », craignait d'avoir manqué sa proie, il prend de l'eau, en jette sur les cadavres couverts de sang et de poussière, frotte leurs figures ensanglantées, les retourne, et croit s'assurer enfin que l'abbé l'Enfant est parmi eux.

L'expédition des Carmes est terminée, ou avancée; une bande de massacreurs revient couverte de sang et de poussière; ces monstres sont fatigués de carnage, mais non rassasiés de sang : ils sont hors d'haleine, ils demandent à boire du vin, du vin ou la mort. Que répondre à cette volonté irrésistible ? Le comité civil de la section leur donne des bons de 24 pintes, assignés sur un marchand de vin voisin. Bientôt ils ont bu, ils sont saoulés et contemplent avec complaisance les cadavres jonchés dans la cour de l'Abbaye.

« Que faisons-nous ici, s'écrie la même voix (du môme Maillard revenu des Carmes), allons à l'Abbaye, il y a du gibier là » ; il dit, les tueurs répètent en chœur : « Allons à l'Abbaye », et ils y volent armés de leurs piques et de leurs sabres ensanglantés. A peine deux minutes étaient écoulées que Ton amenait les cadavres égorgés ; déjà plusieurs, traînés dans les ruisseaux, venaient d'être réunis au monceau de la cour de l'Abbaye S lorsque se forma, comme

* De ce récit, comme, d'ailleurs, de tous ceux laissés par les témoins oculaires, il ressort bien évidemment que le massacre eut lieu dans la cour du jardin, c'est-à-dire très loin de la prison mémo

par inspiration, une commission dite populaire, dont les journaux rendirent compte le lendemain et qu'ils appelèrent un tribunal équitable. La chronique et Brissot lui donnèrent des éloges. Voici cependant quelle était sa composition, et quelle fut à peu près la conduite de ses membres.

Douze escrocs présidés par Maillard avec qui ils avaient probablement combiné ce projet d'avance, se trouvent, comme par hasard, parmi le peuple : et là, bien connus les uns. des autres, ils se réunissent, au nom du peuple souverain, soit de leur audace privée, soit qu'ils eussent reçu mission secrète d'une autorité supérieure, ils s'emparent des registres d'écrous, ils les feuillettent et les parcourent ; les

de l'Abbaye où siégeait Maillard et d'où l'on tirait les victimes. Sans doute, beaucoup furent immolées, dès la porte de la prison, d'autres périrent dans le parcours de la prison à la cour du jardin, mais tous, vivants, moribonds ou morts, furent traînés sous les fenêtres du comité civil siégeant dans le bâtiment des Hôtes, c'est-à-dire à l'endroit même où la rue Bonaparte rencontre aujourd'hui la place Saint-Germain-des-Prés. Citons ici encore la Relation de l'abbé Sicard :

« Le comité était alors rassemblé. On massacrait sous ses fenêtres, dans les cours de l'Abbaye, tous les prisonniers qu'on allait chercher dans la grande prison ; et les membres du comité délibéraient tranquillement et sans se troubler sur les affaires publiques, et sans faire aucune attention aux cris des victimes dont le sang ruisselait dans la cour. On apportait sur la table du comité les bijoux, les portefeuilles, les mouchoirs dégouttants de sang, trouvés dans les poches de ces infortunés. J'étais assis autour de cette même table ; on me vit frémir à cette vue. Le président (le citoyen Jourdan) témoigna le même sentiment. Un des commissaires nous adressant la parole : « Le sang des ennemis, nous dit-il, est pour les yeux des « patriotes l'objet qui les flatte le plus. » Le président Jourdan et moi, nous ne pûmes retenir un mouvement d'horreur.

«Un de ces bourreaux, les bras retroussés, armé d'un sabre fumant de sang, entre dans l'enceinte où délibère ce comité. « Je viens « vous demander pour nos braves frères d'armes qui égorgent ces

porte-clefs tremblent, la femme du geôlier, le geôlier s'évanouissent : la prison est environnée d'hommes furieux : Ton crie, les clameurs augmentent, la porte est assaillie, elle va être forcée, lorsqu'un des commissaires se présente au grillage extérieur, et demande qu'on l'écoute; ses signes, ses gestes obtiennent un moment de silence, les portes s'ouvrent, il s'avance, le livre des écrous à la main; il se fait apporter un tabouret, monte dessus pour mieux se faire entendre : « Mes camarades, mes amis, s'écrie-t-il, vous êtes de bons patriotes, votre ressentiment est juste, et vos plaintes sont fondées. Guerre ouverte aux ennemis du bien public ; ni trêve ni ménagements, c'est un combat à mort ; je sens

« aristocrates, s'écrie-t-il, les souliers que ceux-ci ont à leurs pieds. « Nos braves frères sont nu-pieds, et ils partent demain pour les « frontières. » Les délibérants se regardent, et ils répondirent tous « à la fois : « Rien n'est plus juste ; accordé. »

« A cette demande en succède une autre : « Nos braves frères tra « vaillent depuis longtemps dans la cour, s'écrie un autre égorgeur « qui entre tout essoufflé au comité, ils sont fatigués, leurs lèvres « sont sèches ; je viens vous demander du vin pour eux. » Le comité arrête qu'il leur sera délivré un bon pour vingt-quatre pots de vin.

« Quelques minutes après, le même homme vient renouveler la même demande. 11 obtient encore un autre bon. Aussitôt entre un marchand de vin, qui vient se plaindre de ce que l'on donne la pratique aux marchands étrangers, quand il y a quelque bonne fête. On l'apaise en lui permettant d'envoyer aussi de son vin aux braves frères qui travaillaient dans la cour.

« On annonce un commissaire de la Commune, qui, par son ordre, parcourait les difi'érentes sections. Il entre et adresse ces mots au Comité : « La Commune vous fait dire que si vous avez besoin de « secours, elle vous en enverra. — Non, lui répondirent les commis- « saires, tout se passe bien chez nous. — Je viens, répliqua-t-il des « Carmes et des autres prisons, tout s'y passe également bien. »

« Cette réponse expliquera à ceux qui pourraient l'ignorer encore, quelle part prenait aux événements de cette affreuse journée, la Commune de Paris. »

comme vous qu'il faut quïls périssent, mais si vous êtes de bons citoyens, vous devez aimer la justice Il n'est pas un de vous qui ne frémisse à l'idée affreuse de tremper ses mains dans le sang de l'innocence. — Oui, oui, répond le peuple. — Eh bien, je vous le demande, quand vous voulez, sans rien entendre, sans rien examiner, vous jeter comme des tigres en fureur sur des hommes qui sont vos frères, ne vous exposez-vous pas au regret tardif et désespérant d'avoir frappé l'innocent au lieu du coupable. »

Ici l'orateur est interrompu par un des assistants qui, armé d'un sabre ensanglanté, les yeux étincelants de rage, fend la presse, et le réfute en ces termes : « Dites donc, monsieur le citoyen, parlez donc, est-ce que vous voulez aussi nous endormir ; si les saprés gueux de Prussiens et d'Autrichiens étaient à Paris, chercheraient-ils aussi les coupables? Ne frapperaient-ils pas à tort et à travers, comme les Suisses du 10 août; eh bien, moi, je ne suis pas orateur, je n'endors personne, et je vous dis que je suis père de famille, que j'ai une femme et cinq enfants que je veux bien laisser ici à la garde de ma section, pour aller combattre l'ennemi ; mais je n'entends pas que pendant ce temps-là, les scélérats qui sont dans cette prison, à qui d'autres scélérats viendront ouvrir les portes, aillent égorger ma femme et mes enfants ; j'ai trois garçons qui seront, je l'espère, un jour, plus utiles à la patrie, que les coquins que vous voulez conserver ; au reste, il n'y a qu'à les faire sortir, nous leur donnerons des armes, et nous les

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combattrons à nombre égal ; mourir ici, mourir aux frontières, je n'en serai pas moins tué par des scélérats, et je leur vendrai chèrement ma vie ; et soit par moi, soit par d'autres, la prison sera purgée de ces sacrés gueux-là. »

« Il a raison, répète un cri général ; point de grâce, il faut entrer. » On se pousse, on s'avance : « Un moment, citoyens, dit le premier orateur ; voici le livre des écrous, il servira à donner des renseignements. Ton pourra ainsi punir les scélérats, sans cesser d'être justes ; le président lira l'écrou en présence de chaque prisonnier, il recueillera ensuite les voix et prononcera. » A chaque phrase, on entendait de toutes parts : « Oui, oui, fort bien, il a raison, bravo, bravo » ; à la fin du discours, plusieurs voix d'hommes apostés crièrent : « Monsieur Maillard ; le citoyen Maillard, président, c'est un brave homme, le citoyen Maillard président. » Celui-ci, aux aguets de cette nomination, jaloux d'un pareil ministère, entre aussitôt en fonctions et dit qu'il va travailler en bon citoyen. La commission s'organise, les compagnons de Maillard Tenvironnent, ils conviennent entre eux d'une formule d'interrogatoire très briève, qui ne devait consister que dans l'identité des noms et prénoms ; ils arrêtent que pour éviter toute scène violente dans l'intérieur de la prison, on ne prononcera point la mort en présence des condamnés, qu'on dira seulement : « A La Force. »

On finissait de régler ces formalités très succinctes, lorsqu'une voix se fait entendre par la fenêtre de la salle des délibérations, et s' annonçant comme chargée

du vœu du peuple dit : « Il y a des Suisses dans la prison, ne perdez pas de temps à les interroger, ils sont tous coupables, il ne doit pas en échapper un seul; » et la foule de crier : « C'est juste, c'est juste, commençons par eux. » Le tribunal aussitôt prononce unanimement : A La Force.

Maillard président va leur annoncer leur sort. Il se présente à eux. « Vous avez, leur dit-il, assassiné le peuple au 10 août, il demande aujourd'hui vengeance, il faut aller à La Force. » Les malheureux tombent tous à ses genoux et s'écrient : « Grâce, grâce ! — Il ne s'agit, répond flegmatiquement Maillard, que de vous transférer à La Force, peut-être ensuite vous fera-t-on grâce. » Mais ils n'avaient que trop entendu les cris furieux de la multitude qui jurait de les exterminer ; aussi répliquèrent-ils d'une commune voix : « Eh, Monsieur, pourquoi nous trompezvous? Nous savons bien que nous ne sortirons d'ici que pour aller à la mort. » Paraissent au même temps deux égorgeurs du dehors, l'un garçon boulanger, l'autre Marseillais, qui leur disent du ton le plus inflexible : « Allons, allons, décidez-vous, marchons. » Alors, ce ne fut plus que des gémissements, des lamentations horribles. Au milieu de ce spectacle déchirant pour tout autre que Maillard, s'élève la voix d'un des commissaires qui environnaient ces infortunés, et leur dit : « Eh bien ! voyons donc quel est celui de vous qui sort le premier ? » Tous les Suisses de s'enfoncer dans la prison, de se serrer mutuellement, de se cramponner les uns aux autres, s'embrassant et poussant des cris plaintifs et douloureux

à l'aspect de la mort inévitable. L'empreinte du désespoir rendait plus intéressante encore la figure de quelques vieux vétérans; leurs cheveux blancs inspiraient le respect, et leurs regards semblables à celui de « Goligny » paraissaient retenir les assassins qui étaient le plus près d'eux : mais la fureur de ceux qui étaient sur le derrière et qui ne pouvaient rien voir augmentait encore. Des hurlements redoublés demandent des victimes. Tout à coup un de ces malheureux se présente avec intrépidité. Il avait une redingote bleue, paraissait âgé d'environ trente ans. Sa taille était au-dessus de l'ordinaire, sa physionomie noble, son air martial. Il avait ce calme apparent d'une fureur concentrée. « Je passe le premier, dit-il du ton le plus ferme, je vais donner l'exemple : nous soldats ne sommes pas les coupables, nos chefs seuls le sont, cependant ils sont sauvés, et nous, nous périssons, mais puisqu'il le faut, adieu. » Puis lançant avec force son chapeau derrière sa tête, il crie à ceux qui étaient devant : « Par où faut-il aller, montrezle-moi donc. » On lui ouvre les deux portes ; il est annoncé à la multitude par ceux qui l'étaient venu chercher ainsi que ses camarades, il s'avance avec fierté. Tous les opérateurs se reculent, se séparant brusquement en deux. II se forme autour de la victime un cercle des plus acharnés, le sabre, la baïonnelte, la hache et la pique à la main ; le malheureux, objet de ces terribles apprêts, fait deux pas en arrière, promène tranquillement ses regards autour de lui, croise les bras, reste un moment immobile ; puis aussitôt qu'il aperçoit que tout est disposé, il s'élance

lui-même sur les piques et les baïonnettes et tombe percé de mille coups.

Les derniers soupirs de l'infortuné mourant sont entendus de ses malheureux camarades qui répondent par des cris affreux; déjà plusieurs avaient cherché à se cacher sous des tas de paille qui se trouvaient dans une des salles de leur prison, lorsque douze des plus forcenés massacreurs du dehors viennent les prendre l'un après Tautre, et les immolent successivement comme le premier. Un seul a le bonheur d'échapper, déjà saisi par son habit, atteint d'un premier coup, il allait subir le môme sort que les autres, lorsqu'un Marseillais s'élance, se fait passage à travers la voûte d'acier prête à se refermer sur lui-même: « Qu'allons-nous faire? s'écrie-t-il, dans son patois, mes camarades, je connais ce bon garçon : il n'est point un soldat du 10 août, il n'est que fils de Suisse, et il s'est rendu lui-même en prison parce qu'on lavait assuré que tout ce qui est Suisse serait égorgé. »

Pendant cette minute de suspension d'égorgement le jeune homme tire rapidement de sa poche des certificats, les exhausse au bout de ses bras levés en l'air; sa jeunesse, une figure ingénue, les larmes qui coulaient en abondance de ses yeux, son air de candeur et de simplicité, les papiers qu'il montrait de toute sa force, se tenant toujours dans l'attitude la plus apparente, tout cela paraît arrêter et émouvoir. « Voyez-vous, s'écrie le Marseillais, profitant du moment favorable, voyez-vous qu'il est innocent. — Mettez-le en liberté, lui répond la multitude. » Aussitôt

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le Marseillais le prend par un bras, un massacreur le prend par un autre ; on met bas les armes, plusieurs l'embrassent et le félicitent. Il sort comme triomphant des étreintes de la mort qui l'enveloppait et est reconduit au milieu des cris de «Vive la nation, » avec les démonstrations de la joie la plus vive et la plus bruyante.

Cet instant de clémence est de bien courte durée : on fait la lecture de la liste d'autres prisonniers : « Grandmaison, Ghampclos, Maron', Vidant » et autres accusés de fabrication de faux assignats, sont appelés les premiers : on les fait descendre, ils sont interrogés dans la forme brève convenue, ils veulent répondre tous à la fois, mais par jugement unanime du tribunal ils sont aussitôt envoyés « à La Force ».

Après eux paraît « Montmorin » Fex-ministre des Affaires étrangères ; le président veut l'interroger, il déclare d'une manière assez ferme « qu'il ne reconnaît point les membres de la commission pour ses juges, qu'ils n'en ont point le caractère ; que l'affaire pour laquelle ils est détenu est pendante à un tribunal légal, et qu'il ne doute pas que l'erreur dans laquelle le public paraît être à son égard ne soit bientôt rétractée ; qu'il espère confondre au plus tôt ses dénonciateurs, faire triompher son innocence et obtenir même des dommages et intérêts ».

On des assistants l'interrompt et dit brusquement : « Monsieur le président, les crimes de M. de Montmorin sont connus, et puisque son affaire ne nous

• Le livre d'écrou portait Marcon. (G. L.)

regarde pas, je demande qu'il soit envoyé à La Force. ■ — Oui, oui, à La Force, crièrent les juges. — Vous allez donc être transféré à La Force, dit ensuite le président. — Monsieur le président, puisqu'on vous appelle ainsi, réplique Montmorin du ton le plus ironique, Monsieur le président, je vous prie de me faire avoir une voiture. — Vous allez l'avoir, lui répond froidement Maillard. » Un de ceux qui était là fait semblant d'aller la chercher, sort et revient un instant après, dire à Montmorin : « Monsieur, la voiture est à la porte, il faut partir et promptement. » Montmorin réclame alors des effets, un nécessaire, une montre, etc., qui étaient dans sa chambre, on lui répond « qu'ils lui seront renvoyés ». Il se décide à aller trouver la fatale voiture qui l'attendait.

Telle fut la fin d'un homme qui quoique gâté par les préjugés de la naissance et de la fortune, avait cependant assez de qualités personnelles pour mériter un tout autre sort, si une ambition aulique et démesurée ne l'eût entraîné à conspirer contre son pays.

Après la mort de Montmorin, on demande une seconde lecture de la liste des prisonniers, le nom de Thierry, et plus encore la qualité de valet de chambre du roi, fixe Tattcntion delà commission. Un membre prend la parole et reproche à Thierry qu'on venait d'amener quelques faits de royalisme : il l'accuse surtout de s'être montré le 10 août, au château des Tuileries, armé d'un poignard ; Thierry nie, il prétend hardiment « qu'il a toujours été honnête homme, que loin de conspirer contre son pays, il eût été le premier à le défendre contre ses ennemis;

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que s'il s'est trouvé auprès du roi le 10 août, c'est que son service Ty appelait, et qu'il avait fait son devoir ». Maillard le somme de déclarer dans quel poste du château il se trouvait au moment du combat. Il répond « qu'il ne se rappelait pas précisément l'endroit, qu'il était à ses affaires, qu'au surplus il devait être traduit devant un tribunal légalement institué, et que là il répondrait. — Vous ne nous persuaderez jamais, Monsieur, lui dit un membre, que vous n'êtes point un aristocrate ; vous approchiez trop près du veto ; vous allez nous dire que vous étiez obligé de faire ce qui vous était ordonné ; moi, je vous répondrai tel maître, tel valet ; en conséquence, ce que je demande au président c'est qu'il vous fasse transférer à La Force. » Maillard prononce à La Force et Thierry n'est plus *.

Viennent ensuite Bocquillon et Buos ^, juges de paix. « Vous êtes accusés par le peuple, leur dit aussitôt Maillard, de vous être réunis à des collègues aussi infâmes que vous, pour former au château des Tuileries un comité secret, destiné à venger la cour de

* La princesse de Tarante qui parut, le 3 septembre, devant ce tribunal de Maillard, a laissé cette description : « J'avançais avec peine au milieu de la foule qui remplissait la chambre ; il y régnait une chaleur suffocante, et, quoiqu'il fît très grand jour, l'obscurité y était presque entière. Je m'approche en tremblant de cette table qu'entouraient les juges : elle était couverte de papiers, de bouteilles, de verres, de pipes et de sabres. Parmi ceux qui rendaient les arrêts de mort, les uns étaient assis, les autres debout. Plusieurs, ivres ou assouvis de sang, s'étaient endormis. A une fenêtre grillée qui donnait sur une cour, étaient suspendus des hommes qui en interceptaient la lumière et qui applaudissaient ou improuvaient les jugements « Les Souvenirs de la princesse de Tarente ont été édités en 1897 à Nantes, chez Grimaud. (G. L.)

• Buoh. (G. L.)

la journée du 20 juin, et à en punir les auteurs. — Il est vrai, répondit Bocquillon d'un visage calme et serein, que je me suis trouvé à ce comité; mais je défie qu'on me prouve que j'aie participé à aucun acte arbitraire. — A La Force, à La Force, » s'écrièrent les membres ; le président prononce; Bocquillon et Buos ne sont plus.

Vigne de Gusay^, prévenu d'avoir participé à la conduite des troupes qui avaient fusillé au Champ-de- Mars ; Protot et Valviri accusés d'avoir volé la nation en émettant de faux billets de quarante sous de la maison de secours non numérotés et sans hypothèque, furent de même envoyés à La Force d'après le prononcé de Maillard, et au non du peuple souverain.

Peut-être, sur l'étiquette des personnages que l'on vient de voir passer à i^a Force, va-t-on s'imaginer que le crime seul a péri; sans doute^ beaucoup de coupables ont payé de leur vie de véritables forfaits, mais le plus grand tort qu'ont fait à la morale publique ces massacres affreux, c'est que des actes d'une illégalité aussi cruelle, loin de tourner au profit de l'exemple, seule fin des supplices, honorent presque les victimes au lieu de les flétrir, et laissent à leurs adhérents le droit de réclamer leur mémoire, comme celle de l'innocence martyrisée.

J'ai oublié de rappeler un forfait de plus, vomi par les soi-disant chargés du peuple souverain. Avec quelque rapidité que se fissent les opérations, ces

* Vignier de Gurny.{G. L.)

messieurs avaient encore îe temps et la précaution, au lieu d'orner les victimes, de les dépouiller au vif. Ils commençaient par leur enlever portefeuilles, montres, bagues, diamants, assignats ; puis mettaient toutes ces défroques tant dans leurs poches que dans des corbeilles et cartons ; et j'ai les deux preuves suivantes qu'ils se sont tout approprié :

1° Deux commissaires furent envoyés par la section des Quatre-Nations pour réclamer, à la prière de ses parents, un prisonnier qui n'avait aucune note royaliste ; ils parvinrent après bien de la peine à le faire élargir ; mais s'étant aperçus qu'il n'était dressé aucun procès-verbal des effets précieux enlevés aux condamnés, ils se permirent d'en faire l'observation à ces prévôts spoliateurs; ceux-ci, très gênés d'être devinés par des yeux dénonciateurs, voulurent d'abord biaiser, éluder ; bientôt ils élevèrent le ton d'une manière tellement torse et oblique, que le peuple trompé sur l'objet de la discussion, et prenant les commissaires de la section pour des prisonniers, allait les égorger, lorsque ceux-ci baissant la voix et adoucissant les reproches d'une probité intempestive, filèrent promptement, et revinrent comme des échappés.

2° Le comité civil de la section, chargé de se faire rendre compte, n'a rien pu découvrir de toutes ces dépouilles précieuses, quoique les prisonniers de l'Abbaye particulièrement fussent la plupart des gens de qualité très opulents.

La commission se divisa sur les deux heures du matin, et se distribua les autres prisons de Paris.

Il restait cependant encore quelques prisonniers, à l'Abbaye ; la lassitude des opérateurs leur fit abandonner ce poste pendant quelques heures ; ils vinrent se reposer au comité qu'ils avaient choisi pour le théâtre de leurs orgies, se faisant donner « à boire, à boire », et passèrent ainsi la nuit dans des ruisseaux de vin. Ils retournèrent à la prison de l'Abbaye, le i;natin, et tuèrent ce qui restait, d'intervalle en intervalle.

J'ai dit comme Billaud-Varennes était venu la veille à la cour de l'Abbaye; Manuel était, de son côté, venu à la prison vers les huit heures du soir, à la lueur des flambeaux. Il avait harangué la commission populaire, mais ses yeux exprimaient plus le caractère de la contrainte, que de la joie sanglante qui animait ceux de Billaud.

Billaud-Varennes revint le lendemain matin 3 septembre, vers midi, au comité de la section; il parlait, monté sur les marches de l'escalier, lorsqu'un nommé Rhulières *, prisonnier de l'Abbaye, déjà percé de plusieurs coups de pique, courait nu dans la cour, tombant, se relevant; je l'ai vu faire encore quelques pas chancelants, et lutter pendant plus de dix minutes contre la mort qui l'atteignit enfin. Voici les paroles abrégées, mais textuellement fidèles de Billaud-Varennes aux massacreurs : « Respectables

* Il n'y avait pas de détenu de ce nom à l'Abbaye : les listes de Granier de Cassagnac ne le mentionnent pas. Est-ce Ri/sne7\ soldat suisse, ou Rubelle de Goupillières? On a vu déjà combien l'orthographe de Méhée est fantaisiste. Il est plus probable que ses souvenirs sont sur ce point confus et qu'il s'agit du Rhulières qu'on mit nu, en effet, avant de le tuer, mais qui fut massacré à La Force et non à l'Abbaye. (G. L.)

citoyens, vous venez d'égorger des scélérats, vous avez sauvé la patrie, la France entière vous doit une reconnaissance éternelle, la municipalité ne sait comment s'acquitter envers vous; sans doute le butin et la dépouille de ces scélérats (montrant les cadavres) appartiennent à ceux qui nous en ont délivrés ; mais sans croire pour cela vous récompenser, je suis chargé de vous offrir à chacun vingt-quatre livres, qui vont vous être payées sur-le-champ [Applaudissements nombreux des égorgeurs), respectables citoyens, continuez votre ouvrage^ et la patrie vous devra de nouveaux hommages. »

Nota bene que Billaud-Varennes est celui qui, en sa qualité de substitut du procureur de la Commune, avait dans la matinée des jours précédents, interrogé à la Mairie les détenus par suite des visites domiciliaires, notamment la femme Lamballe ; et qu'ils avaient été distribués dans les diverses prisons.

Après le discours que je viens de rappeler, Billaud- Varennes entre au comité et le charge de donner les vingt-quatre livres qu'il vient de promettre aux opérateurs. Le comité qui ne possède aucun fonds lui demande les moyens de satisfaire aux engagements qu'il vient d'imposer. Il répond laconiquement de faire une liste, et s'en va sans donner d'autre solution, et laissant le comité tremblant et effrayé de cette terrible responsabilité envers les opérateurs.

En effet, à peine était-il sorti que ceux-ci fondent en masse et demandent à grands cris la somme qui vient de leur être allouée par Billaud-Varennes. Jamais position ni spectacle ne furent plus horribles.

L'un a un sabre, une baïonnette ensanglantée; l'autre une pique cassée et couverte de cervelle humaine ; un autre a arraché un cœur palpitant qu'il porte au bout d'une hallebarde brisée ; l'autre a coupé des parties viriles qui lui servent à faire aux femmes des plaisanteries outrageantes. Voilà les trophées, les justifications abominables sur lesquelles ils fondent leurs réclamations menaçantes. « Croyez- vous que je n'aie gagné que vingt-quatre livres, disait hautement un garçon boulanger, armé d'une massue, j'en ai tué plus de quarante, pour ma part. » Deux femmes furent rencontrées le matin, tenant à la main de la soupe et de la viande dans un potage : « Où allez-vous donc, leur dit une voisine? — Je portons à déjeuner, répondirent-elles, à nos hommes qui travaillent à l'Abbaye, — Y a-t-il encore de la besogne, leur demande un tueur qui venait de cuver son vin dans la cour? — S'il n'y en a plus, il faudra bien en faire, répliquèrent les deux femmes. »

Inquiet de satisfaire ces réclamants furieux, le comité s'occupe de dresser à l'instant la liste de chacun d'eux, leur dit que l'argent est à la municipalité, et les engage à aller le toucher eux-mêmes; ils y consentent et partent munis de la liste. Point d'argent au comité de surveillance de la Commune. Ils y attendent en vain jusqu'à onze heures du soir; à minuit, ils reviennent jurant, sacrant, écumants de rage, et menaçant le comité collectivement de lui couper solidairement la gorge, s'ils ne sont à l'instant payés. Point de réplique à cette décision impérative; un des membres du comité veut user de la

voie de représentation, mais le sabre est levé sur sa tête; il se trouve muet; en un mot, c'est la bourse ou la vie qu'il leur faut. A cet argument irrésistible, un membre du comité, marchand de drap, demande la permission de courir chez lui chercher de l'argent, elle lui est accordée ; il revient incontinent, et avance à ses risques la moitié du traitement des égorgeurs.

Voilà donc le comité provisoirement débarrassé de ces monstres pour la nuit; mais après avoir cuvé la boisson immodérée de quarante-huit heures continues, ils reviennent de grand matin chercher l'autre moitié. Deux commissaires les conduisent fraternellement à la Commune ; j'ai appris qu'ils avaient été définitivement payés par le ministre Rolland, et j'affirme qu'on ne les a point revus.

Le 3 septembre matin, Billaud-Varennes est entré au conseil général de la Commune, tenant amicalement par la main un massacreur couvert de sang, et l'a présenté comme un brave homme qui avait bien travaillé^ suivant son expression.

Voilà une esquisse très faible de ce qu'un seul homme a pu recueillir, mais surtout de ce qu'il a pu voir Dar lui-même, des horreurs du 2 septembre...

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