L. HoDi.i.FTiGUF. — l.a nialicie
L'ULTRAMICROSCOPIE
Il y a autant d'infini dans un grain de poussière que dans tout le firmament. Tandis que le télescope et la lunette nous ouvrent largement le monde des étoiles, le microscope nous fait pénétrer chaque jour plus profondément dans le monde de Tinfiniment petit; nous arrivons presque à voir les molécules et à consolider par le témoignage de nos sens les résultats conquis à la pointe du raisonnement. Dès à présent, la théorie cinétique de la matière est devenue une certitude physique : tout cela est devenu Tceuvre du microscope ; c'est pourquoi il est intéressant de montrer comment cet instrument s'est perfectionné, au cours des siècles, depuis Tan 1590, où Zacharie Jansen, lunetier à Middelburg, en créait le premier exemplaire en fixant deux verres grossissants aux extrémités d'un tube de cuivre.
Les premiers microscopes, avec lesquels les
naturalistes hollandais du xvif siècle ont fait de si belles découvertes, grossissaient de vingt à cinquante fois en diamètre ; ils donnaient des images peu nettes et irisées . Mais Fart et la science ont associé leurs efforts ; aux lunetiers ont succédé les opticiens et ceux-ci ont profité à leur tour des progrès de l'optique théorique ; c'est ainsi qu'on vit en Angleterre, pendant tout le xviif siècle et jusqu'au seuil du XIX^ toute une génération de constructeurs, les Dollond, perfectionner les instruments d'optique et, entre autres, le microscope ; on doit à l'ancêtre de cette lignée, John Dollond, d'avoir montré combien les images pouvaient être améliorées en substituant à chacun des deux verres de Jansen, oculaire et objectif, des assemblages de plusieurs lentilles : c'est le principe des oculaires et des objectifs composés dont les microscopes modernes sont constitués.
Mais c'est en Allemagne, et à notre époque, qu'on trouve l'exemple le plus topique d'une association triomphante de la technique industrielle et de la science pure. Aléna, s'est constituée, avec l'appui de l'État et les subsides des constructeurs intéressés, cette magnifique verrerie, aujourd'hui justement célèbre, qui ne s'est pas contentée de souffler des bouteilles et de
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tailler des bouchons de carafe, mais où des techniciens, qui sont en même temps des savants, ont créé toute une série de verres et de cristaux, faisant varier progressivement les proportions des divers constituants, substituant à la chaux des proportions variées de baryte, d'oxyde de zinc, introduisant dans la masse tous les corps capables de s'y incorporer en un verre transparent : didyme, urane, bore, manganèse, arsenic, enfin étudiant minutieusement toutes les propriétés des corps ainsi obtenus. Parallèlement, les constructeurs perfectionnaient la taille des verres et la construction mécanique des appareils, tandis que des physiciens, comme Abbe, établissaient, au prix d'un incessant labeur, les meilleures conditions de fonctionnement du microscope.
On ne se fait pas une idée de ces difficultés quand on ne connaît que la théorie élémentaire du microscope, établie à l'usage des futurs bacheliers, et qui n'est qu'un tissu d'approximations. En réalité, l'image d'un point lumineux n'est pas un point géométrique, mais une surface compliquée qu'on nomme une caustique et de plus, chacune des couleurs constitutives de la lumière blanche donne une image différente ; toutes ces images rouge, jaune, verte, bleue, ne
se recouvrent pas exactement et ne sont pas au point en même temps, si bien que l'image vue dans le microscope est bordée d'irisations qui changent avec la mise au point. Il a fallu corriger ces défauts ; on y est parvenu, avec une perfection presque complète, en développant les principes de John Dollond, et en formant chacune des lentilles de l'oculaire et de Tobjectif avec plusieurs sortes de verre dont la qualité, les courbures, la place et les dimensions ont été soigneusement calculées. Enfin, on a réalisé un gain nouveau en imaginant l'immersioîi homogène : la préparation, en général transparente et éclairée par en dessous, est recouverte par une mince lamelle, le couvre-objet, qui n'est éloignée de la lentille frontale de Tobjectif que de quelques dixièmes de millimètre ; dans cet étroit intervalle, on intercale un liquide transparent et très réfringent, huile de cèdre ou monobromonaphtaline. Cet artifice présente de nombreux avantages ; il facilite l'entrée dans le microscope à un grand nombre de rayons lumineux émanés de l'objet et qui, sans cela, se réfléchiraient sur la lentille frontale de l'objectif; il permet, en outre, d'obtenir des images plus nettes et un grossissement plus élevé.
Ce n'est pas tout d'obtenir des images agran-
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dies ; encore faut-il les éclairer fortement; avec un grossissement de mille diamètres, Timage est un million de fois plus grande que Tobjet, par suite un million de fois moins lumineuse ; il faut donc recueillir la lumière d'une source puissante et la concentrer sur le point visé de la préparation. Les mic#«scopistes empruntent souvent, à cet effet, Tartifice des cordonniers italiens qu'on voit, sur le pas de leur échoppe, éclairant leur travail à l'aide d'une fiole pleine d'eau qui concentre la lumière du jour. Mais il existe des condenseurs plus perfectionnés, formés d'un miroir concave et de plusieurs verres convergents. Il faut avoir pratiqué le microscope et lui avoir demandé tout ce qu'il peut rendre pour apprécier l'importance de cette question : un éclairage vaut moins par la quantité de lumière réunie sur l'objet que par la direction des faisceaux éclairants, qui doivent converger au point précis que vise le microscope; si l'on s'écarte de ces conditions optima, l'image se transforme et présente les aspects les plus changeants ; toute une fantasmagorie de formes et de couleurs défile sous l'œil de l'observateur, incapable de savoir où est la réalité. C'est pourquoi l'emploi des meilleurs microscopes modernes, avec les plus forts grossissements, est une opération qui
requiert beaucoup d'expérience et d'habileté technique.
Voyons maintenant les résultats. Prenons le meilleur microscope ; il est muni, comme on sait, d'un double jeu d'objectifs et d'oculaires interchangeables, qui permettent de passer, sans toucher à la préparation, des faibles grossissements, cinquante diamètres, aux plus élevés, mille, deux mille diamètres. Regardons une même préparation avec des grossissements croissants. Avec cinq cents diamètres, nous distinguerons plus de détails qu'avec cinquante, avec mille plus qu'avec cinq cents; mais quand nous passerons de mille à deux mille, bien que l'image nous paraisse quatre fois plus étendue en surface, nous ne distinguerons jjas plus de détails; autrement dit, nous avons atteint la limite du pouvoir séparateur de l'instrument. Ce qui se passe est analogue à ce que chacun a observé en cherchant à agrandir un cliché photographique; un moment vient où on ne gagne plus rien à accroître les dimensions de l'image. On peut donc définir, pour le microscope, un pouvoir séparateur, déterminé par la plus petite distance de deux points que l'instrument permet
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de distinguer. Notre œil permet, sans Tinterposition d'aucun instrument, de séparer deux points dont la distance n'est pas inférieure à un vingtième de millimètre : et cette donnée de Texpérience concorde avec la constitution de la rétine, formée d'une mosaïque de cônes et de bâtonnets dont chacun forme l'aboutissement d'undesfilamentsjuxtaposésdansle nerf optique; l'œil ne distingue que des images formées sur des éléments non contigus de la mosaïque rétinienne. Si maintenant, on arme l'œil d'un microscope grossissant mille fois, il semble qu'on puisse distinguer deux points de l'objet mille fois plus rapprochés qu'à Fœil nu, c'est-à-dire distants d'un vingtième de micron^; or ce pouvoir séparateur est bien loin d'être atteint ; les meilleurs instruments atteignent tout juste trois ou quatre dixièmes de micron; encore cette limite n'est-elle réalisée que dans les conditions les plus favorables, par exemple lorsqu'on observe les traits d'un réseau tracé sur le verre, les cils de certains infusoires ou l'enveloppe striée de quelques diatomées. Nous sommes donc aussi incapables de voir les molécules, avec le meilleur microscope,
1. Le micron vaut un millième de millimètre et le millicron encore mille fois plus petit, représente un millionième de millimètre.
que de distinguer à l'œil nu, à 20 kilomètres de distance, les abeilles en mouvement d'un essaim.
On pourrait espérer que la limite actuellement atteinte n'a rien de définitif et que les microscopes de l'avenir, mieux corrigés des imperfections que nous avons signalées, atteindront un pouvoir séparateur dix fois, vingt fois plus élevé. Par malheur, il n'en est rien : il ne serait pas difficile d'ajouterdenouveaux verres à l'oculaire et à Tobjectif, de manière à obtenir des images théoriquement plus nettes ; mais ces efforts seraient vains. En effet, la théorie du microscope, comme celle des autres instruments d'optique, a été établie par les méthodes de l'optique géométrique, en imaginant des rayons lumineux qu'on fait réfléchir sur les miroirs ou passer à travers les lentilles suivant les lois de la réflexion et de la réfraction ; le problème de physique se trouve ainsi ramené à un problème de géométrie. Mais tout cela est une pure fiction; il n'y a pas, dans la nature, de point lumineux, ni de rayon lumineux, pas plus qu'il n'y a de point ni de ligne géométrique ; il y a des sources lumineuses, plus ou moins étendues, et des ondes qui se propagent à partir de ces sources.
Vu sous cet angle, qui correspond seul à la réalité physique, le problème change de nature.
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La solution en a été donnée, avec une rare élégance, par le grand physicien anglais Lord Rayleigh, et voici ce qu'elle nous apprend : quelle que soit la perfection du système optique traversé par la lumière, chaque élément de l'objet lumineux donne pour image un petit cercle abords estompés, plus large si la lumière est rouge, moins large en lumière violette, plus étroit encore en lumière ultraviolette. La théorie permet de ramener au minimum le diamètre de ces petites taches qui correspondent à chaque élément rayonnant de Tobjet ; mais, en aucun cas, il n'est possible de Tannuler. Deux points de l'objet ne paraîtront séparés que s'ils donnent des taches distinctes et, comme en augmentant le grossissement, on accroît en même temps le diamètre des taches « de diffraction », on conçoit aisément qu'il puisse arriver un moment oii l'on ne gagne plus rien à accroître ce grossissement. En fait, la théorie conduit à une limite du pouvoir séparateur qui est précisément la limite atteinte aujourd'hui par les meilleurs microscopes.
Mais la nature n'a jamais posé à l'homme de barrière infranchissable ; tout de suite et sans rien changer aux méthodes d'observation, nous pouvons améliorer le rendement du microscope
en substituant, pour Tobservation, la lumière bleue ou violette à la lumière blanche. Les cercles de diffraction se trouvent ainsi légèrement rétrécis et les détails apparaissent avec plus de finesse ; les naturalistes connaissent depuis longtemps cet artifice et l'ont utilisé pour étudier les plus fins détails de la structure des diatomées. La faible sensibilité de l'œil pour la lumière bleue ou violette rend ce progrès assez illusoire ; mais on peut aller plus loin, et avec plus de profit, dans cette voie, en employant comme source éclairante les radiations ultraviolettes qui émanent d'une forte étincelle éclatant entre deux fils de magnésium ou de cadmium. Il est vrai qu'on se heurte alors à une série de difficultés nouvelles : ces radiations sont invisibles pour notre œil et sont arrêtées par les verres des microscopes ordinaires. M. Kôhler en a pourtant triomphé, en 1904, en construisant un microscope dont toutes les lentilles sont en quartz, ainsi que l'appareil d'éclairage et les lamelles qui supportent la préparation ; enfin l'œil est remplacé, comme instrument d'observation, par une plaque photographique sur laquelle se dessine une image agrandie qu'on peut ensuite observer à loisir, à l'œil nu ou à la loupe.
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On se représentera aisément ce que la mise en œuvre d'un semblable dispositif représente de dépense, de tâtonnements et de labeur. Il faut ajouter que les radiations ultraviolettes ont une activité physiologique, qui entraîne rapidement la mort des éléments vivants soumis à leur action ; c'est un gros inconvénient pour les observations physiologiques. Un autre défaut, non moins grave, est que les colorations employées par les micrographistes pour différencier les divers éléments de leurs préparations ne sont plus visibles lorsqu'on emploie la lumière ultraviolette. Néanmoins, un grand pas en avant a été réalisé par cette méthode, puisque le pouvoir séparateur a presque doublé ; on peut maintenant différencier deux points dont la distance n'est que de deux dixièmes de micron ; au point de vue spécial de l'observation directe du groupement moléculaire, qui forme le lointain idéal du physicien, on peut dire que l'essaim, dont nous parlions tout à l'heure, n'est plus maintenant qu'à 10 kilomètres.
Cette fois, pensera-t-on, c'est bien la fin, et il faut renoncer à tout espoir de pousser plus
avant. Au contraire, c'est le moment d'espérer, car deux savants allemands, Siedentopf et Zsigmondy, ont ouvert une voie nouvelle en créant l'ultramicroscopie : assurément, la difficulté est tournée et non résolue ; toujours est-il qu'un moyen d'investigation plus pénétrant que l'observation microscopique directe nous ouvre le monde des infiniment petits à l'instant où il paraissait se fermer pour toujours.
Rappelons d'abord quelques faits d'observation courante. Nous distinguons parfaitement les étoiles sur le fond obscur du ciel nocturne ; pourtant, leur éloignement est tel qu'il équivaut à une extrême petitesse ; une étoile de quatrième grandeur n'est pas plus grosse, à proportion, qu'une molécule d'albumine placée à
15 centimètres de notre œil et le télescope nous permet d'apercevoir des astres qui ne tiennent pas plus de place dans le ciel qu'une molécule de mercure ou de soufre n'en occupe dans le champ delà vision. Les rayons qui émanent de chaque étoile donnent sur la rétine un petit cercle de diflraction à bords estompés, qui nous paraît d'autant plus grand que la lumière reçue par notre œil est plus intense; c'est uniquement pour cette raison que les étoiles de .première grandeur nous paraissent plus grosses que les
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autres, car leurs dimensions réelles sont bien au-dessous de ce que l'œil peut apprécier ; elles seraient cubiques au lieu d'être sphériques, que l'aspect ne changerait aucunement ; et il faut noter encore que les étoiles deviennent invisibles en plein jour, parce que la lumière qu'elles envoient sur nos éléments rétiniens n'est pas plus grande que celle qui est diffusée, des divers points du ciel, sur les autres parties de la rétine. Il résulte de ces observations familières qu'un corps, même extrêmement petit, peut être visible sous la triple condition d'être lumineux, de se détacher sur un fond obscur et d'être suffisamment éloigné des autres points lumineux.
Regardons maintenant un pinceau de lumière solaire qui pénètre, par un trou du volet, dans une chambre obscure ; nous y verrons des milliers de grains de poussière, incessamment brassés par les courants d'air; beaucoup de ces corpuscules sont extrêmement petits ; leur diamètre ne dépasse pas quelques microns ; s'ils étaient posés sur une table et éclairés à la manière ordinaire, nous serions hors d'état de les voir à l'œil nu ; pourtant ils sont visibles dans le rayon de soleil, parce que les ondes de la lumière solaire viennent se briser contre
chaque grain, d'où elles divergent en ondes ditfractées qui viennent ensuite impressionner notre œil. C'est par suite du même effet que notre atmosphère nous paraît lumineuse dans sa masse, parce que chacun de ses points diffuse un peu de la lumière reçue du soleil. Un phénomène tout semblable se manifeste encore quand on verse dans l'eau certaines essences qui y produisent un nuage opaHn ; Fessence se divise alors en milliers de gouttelettes dont chacune, diffusant la lumière qui l'atteint, agit comme si elle était devenue un point lumineux. Ces gouttelettes ont des dimensions variables avec les conditions du mélange et la couleur diffusée varie également ; en général, les gouttes les plus petites diffusent surtout la lumière bleue, tandis que les particules plus grosses émettent de préférence des radiations jaunes ou rougeâtres et ceci justifie, dans une certaine mesure, les rites méticuleux des buveurs d'absinthe, d'après lesquels l'aspect et même le goût de la mixture dépendent de la façon d'opérer le mélange. Une théorie, due encore à Lord Rayleigh, explique tous ces phénomènes ; elle montre que les particules opaques diffractent beaucoup plus de lumière que les particules transparentes de môme dimension et que la lumière diffractée
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par des éléments matériels de même nature varie comme le carré de leur volume; si le diamètre des corpuscules devient deux fois plus petit, leur volume est huit fois moindre et la lumière diffractée soixante-quatre fois plus faible.
On voit, en résumant tous ces résultats, qu'un petit objet très vivement éclairé se comporte, à peu de chose près, comme s'il était lumineux par lui-même ; s'il est isolé sur un fond obscur, nous pourrons le voir, à l'œil nu ou au microscope ; nous n'aurons aucun renseignement sur sa forme, car l'image formée sur la rétine sera toujours un petit cercle ; mais nous aurons au moins constaté son existence et nous pourrons le suivre dans ses mouvements. S'il y a plusieurs points semblables dans le champ de la vision, nous pourrons les compter et, dans une certaine mesure, apprécier leur grosseur d'après la quantité et la couleur de la lumière diffractée. Enfin, nous aurons intérêt à regarder dans un microscope plutôt qu'à l'œil nu parce que la lentille frontale de l'objectif fonctionne alors comme une pupille placée tout près de l'objet visé et dans laquelle il entre plus de lumière que dans notre œil, situé nécessairement à une dizaine de centimètres de ce même objet; un
calcul simple montre que la quantité de lumière utilisée est environ dix mille fois plus considérable dans le premier cas que dans le second. C'est d'après ces principes que Siedentopf et Zsigmondy en AUemag-ne et, un peu plus tard, MM. Cotton et Mouton en France, conçurent et réalisèrent l'ultramicroscope. Nous ne décrirons ni les appareils ni le mode opératoire; qu'il suffise de savoir que la préparation, liquide ou solide, est éclairée vigoureusement, non plus en dessous, comme dans la microscopie ordinaire, mais latéralement, de telle sorte qu'aucun rayon du pinceau lumineux éclairant ne puisse entrer dans le microscope ; ce pinceau latéral, concentré par des lentilles et limité par des diaphragmes, n'illumine la préparation que sur une épaisseur de deux ou trois microns : cette précaution est nécessaire si l'on veut que la tranche visée par le microscope se détache sur un fond bien noir; sans cela, les millions de grains séparés, poussières de toute sorte, microbes, débris de cellules, qui pullulent dans toute préparation, deviendraient des centres de diffraction et répandraient sur tout le champ de vision une lueur diffuse analogue à celle que la voie lactée étend sur une partie du ciel. Les choses étant ainsi disposées, on n'a plus qu'à
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viser la zone mince et vivement éclairée avec un microscope grossissant environ cinq cents fois en diamètre, pour voir apparaître, dans le champ obscur de la vision, des points lumineux, immobiles lorsque la préparation est solide, ou animés de mouvements variés, lorsqu'il s'agit d'un liquide ou d'un gaz.
Tout de suite, une question se pose : Quelle est la sensibilité de la nouvelle méthode? Autrement dit, quelles sont les dimensions des particules les plus ténues qu'on peut distinguer à l'ultramicroscope?
Il existe de curieux verres colorés qu'on obtient en incorporant dans la masse vitreuse en fusion des traces d'un sel d'or. Ces verres, lorsqu'on les refroidit rapidement, sont parfaitement incolores et transparents ; l'or s'y trouve peut-être à l'état dissous, comme le sucre dans l'eau, ou sous forme de particules tellement petites qu'elles sont invisibles par tous les moyens connus. Au contraire, si le verre est maintenu longtemps à l'état pâteux, la masse prend une coloration rose, qui passe peu à peu au rubis, puis au bleu et au brun ; à ce moment, l'or contenu dans la masse vitreuse s'est rassemblé en petites particules visibles au micros-
cope ; il semble donc qu'il se fasse dans la pâte vitreuse une concentration progressive de l'or, que Ton peut arrêter au point voulu en refroidissant brusquement la masse ; et la couleur du verre est en rapport avec Fétat des particules d'or, qui diffusent inégalement les différentes couleurs suivant leurs formes et leurs dimensions. Inversement, si on refond le verre coloré, l'or se redissout et la matière redevient incolore. L'explication que nous venons d'esquisser avait déjà été proposée, dès 1857, par Faraday, mais elle était restée purement hypothétique, lorsque Siedentopf et Zsigmondy reprirent l'étude de ces verres par l'ultramicroscope. En taillant dans la masse des parallélipipèdes et en les soumettant à l'éclairage latéral que nous avons décrit, ils y constatèrent d'abord l'existence de nombreux points brillants, d'autant plus lumineux et moins nombreux que le verre avait été recuit plus longtemps ; l'existence des particules d'or dans les verres colorés se trouvait ainsi mise hors de doute ; mais on pouvait aller plus loin et estimer les dimensions de ces particules. L'analyse du verre fait connaître la quantité d'or contenu dans un volume déterminé ; il n'y a plus qu'à procéder à la numération des particules visibles dans le champ ultra-
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microscopique, dont on connaît le volume total, c'est-à-dire la teneur en or ; la masse moyenne des particules d'or, et par suite leur volume, se trouvent ainsi mesurés. Cette méthode, appliquée à divers types de verres colorés, a montré que les dernières particules visibles à l'ultramicroscope avaient, en les supposant sphériques, un diamètre compris entre trois et six millimicrons. Il existe certainement des agglomérations moléculaires encore plus petites qui ne deviendront visibles que le jour où on disposera de moyens d'observation plus puissants ; ainsi certains échantillons de verre rubis résistent à lanalyse ultramicroscopique, bien que leur coloration soit due certainement à des particules d'or invisibles ou, comme on dit, « amicroscopiques )>.
Pour nous rendre compte du pas énorme qui vient d'être franchi, donnons ici, d'après les plus récentes déterminations, le diamètre de quelques molécules :
Pour la molécule d'hélium. . . 0,17 millimicrons.
— de mercure. . 0,28 —
— de chlore. . . 0,4 —
— d'éther. ... 0,6 —
Il suffirait donc que les molécules devinssent
dix fois plus grandes en diamètre, c'est-à-dire mille fois plus grosses, pour commencer à apparaître à l'ultramicroscope, et les grains d'or dont nous parlions plus haut ne doivent pas compter plus de mille à dix mille molécules. Bien entendu, ces résultats n'ont été obtenus qu'en réalisant les conditions les plus favorables ; les particules d'or sont opaques, elles sont immobilisées par le verre ; enfin on a utilisé la lumière solaire d'une belle journée d'été, c'est-à-dire la plus puissante source d'éclairement qui soit à notre disposition. Ils n'en sont pas moins très encourageants, puisque l'œil humain a plongé dans rinfiniment petit cent fois plus avant qu'il ne pouvait le faire il y a dix ans. Les inconvénients de l'ultramicroscope, qui n'est approprié qu'à la vision du discontinu, s'atténuent par ce fait que le monde des molécules, où nous commençons à pénétrer, est par essence le domaine du discontinu ; enfin nous ne sommes plus bloqués par un obstacle infranchissable comme celui qui s'opposait aux progrès du microscope ; nous avons le champ libre et il est probable que, le jour où on le voudra résolument, on pourra dépasser la limite atteinte par Siedentopf et Zsigmondy ; il ne sera peut-être pas nécessaire de réaliser de plus fortes concentrations de lu-
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miëre ; mais on pourra substituer à Toeil une plaque photographique, qui est capable d'accumuler les effets de la lumière pendant plusieurs heures, s'il est nécessaire ; le succès dépend, d'ailleurs, de la possibilité de maintenir l'obscurité absolue du fond.
Dès à présent, nous ne sommes pas à bout de ressources, et un procédé fort ingénieux permet de pousser plus loin les investigations ; c'est la méthode de culture d'Ostwald. Lorsqu'un liquide contient des particules amicroscopiques d'or ou d'argent, si on y ajoute un bain dans lequel ce même métal soit en voie de précipitation (on emploie de tels bains en photographie), le dépôt du métal se fait exclusivement sur les grains préexistants, qui fonctionnent ainsi comme des germes et peuvent grossir jusqu'à devenir visibles. Zsigmondy a pu, par cette méthode, engraisser des granules d'or invisibles à l'ultramicroscope jusqu'au point de les rendre visibles et de les compter; et comme il connaissait la masse totale d'or contenu primitivement dans la liqueur, il a pu, par cette voie détournée, connaître les dimensions de ces particules qui échappaient à toute observation ; les nombres ainsi trouvés sont compris entre 1,7 et 3 millimicrons.
L'observation ultramicroscopique des liquides est loin d'être aussi aisée. La première difficulté consiste à obtenir un liquide « optiquement vide )), c'est-à-dire qui ne renferme pas déjà des milliers de particules solides en suspension, provenant d'origines diverses : Teau, même fraîchement distillée, montre à l'ultramicroscope d'innombrables points brillants ; pour Ten débarrasser, il faut la filtrer à travers des parois de porcelaine ou de collodion et la conserver dans des flacons bouchés avec du papier d'étain, en prenant soin de n'admettre à son contact que de Tair filtré sur du coton. Si Ton vient ensuite à produire au sein du liquide, par précipitation chimique, des particules infiniment petites, les mouvements de convection et les mouvements browniens ^ qui les agitent incessamment en rendent l'observation et, par suite, le dénombrement fort difficiles. La méthode applicable à ce cas est alors la suivante : on dilue la liqueur avec du liquide optiquement vide jusqu'à ce qu'il n'apparaisse plus que quatre ou cinq particules à la fois dans le champ de vision du microscope ; il est possible, en s'y reprenant à un grand nombre de fois et en faisant des