L. HoLLLEViGL'E. — La nialière
2i0 LA MATIÈRE ET SES TRANSFORMATIONS
l'azote en combinaison; mais que vaut cette combinaison? On peut tout résumer d'un mot en disant que la cyanamide est du « guano minéral » ; sa composition chimique est analogue à celle des éléments actifs du guano, et ceci explique l'efficacité de son emploi en agriculture ; introduite dans Je sol, elle se décompose au contact de l'humidité en donnant, avec un résidu de craie, de Tammoniaque qui se dissout dans cette eau intérieure du sol ou qui se combine aux produits acides contenus dans l'humus. L'emploi de la cyanamide en agriculture revient donc à celui des sels ammoniacaux dont les recherches des agronomes ont établi Tefficacité ; nous avons dit tout à l'heure qu'en présence des ferments contenus dans le sol et de l'oxygëne atmosphérique, ces sels étaient transformés peu à peu en nitrates, et c'est probablement sous cette forme qu'ils sont, en fin de compte, utilisés parles végétaux.
Voici, dès lors, comment on procède pour préparer la précieuse cyanamide : le carbure de calcium, préalablement broyé, est introduit, par charges de cinq cents à mille kilos, dans des tambours en terre réfractaire, traversés suivant leur axe par un cylindre de charbon ; ce charbon sert uniquement à échauffer la masse et à amor-
cer la réaction chimique ; on y envoie un courant électrique qui le porte au rouge vif; le carbure s'échauffe au contact, et lorsque la température est suffisante, ce qui arrive au bout de trois ou quatre heures, on envoie dans les fours un courant d'azote ; la réaction commence aussitôt et, à la faveur de la chaleur qu'elle dégage, toute la masse de carbure s'échauffe de proche en proche et absorbe le gaz jusqu'à saturation ; l'opération est terminée au bout d'une trentaine d'heures ; il ne reste plus qu'à décharger les fours, où la cyanamide forme une masse compacte. Cette masse renferme, avec la chaux en excès du carbure primitif, un peu de carbure qui a échappé à l'action de Tazote ; ces impuretés, si on les laissait subsister, nuiraient au transport et à la conservation du produit ; il est avantageux de traiter la cyanamide brute par l'eau qui décompose ou neutralise ces impuretés. On procède ensuite au broyage, et on obtient ainsi le produit commercial, la « cyanamide décarburée » qui renferme lo p. 100 de son poids d'azote combiné.
Tout cela est fort bien, mais de ce qu'une opération est praticable, il ne suit pas qu'elle soit profitable, et la balance des comptes est une terrible épreuve pour les inventions. Les fabri-
cantsde la cyanamide n'ont pas tardé à s'apercevoir que leur budget était grevé d'une dépense très élevée et parfaitement inutile ; c'est celle qui correspond à l'usure des cylindres de charbon. On opérait primitivement sur de l'azote passablement impur, obtenu par des procédés chimiques, et l'oxygène corrodait rapidement les électrodes. On s'est donc trouvé amené à employer de Fazote de plus en plus pur, à tel point que la tolérance en oxygène ne dépasse plus aujourd'hui deux ou trois millièmes. Le problème qui se trouve posé par cette exigence n'est pas résoluble par les méthodes chimiques ; mais la liquéfaction de l'air a permis de lui apporter une solution aussi élégante qu'économique. La production de l'air liquide n'est pas, par ellemême, une opération profitable, mais elle permet de distiller Fair liquéfié, et de séparer les divers gaz qui le constituent, entre autres l'oxygène et l'azote. Or l'oxygène était jusqu'ici le seul produit de cette opération qui eût une valeur marchande et l'azote n'était qu'un résidu, qu'on rejetait dédaigneusement àlatmosphère ; il n'en va plus de même aujourd'hui et M. Georges Claude a obtenu dans cette voie, des résultats plus qu'encourageants. Ainsi, les grandes fabriques de cyanamide de Terni, en Italie, viennent
LE CYCLE DE l'aZOTE 213
d'installer deux générateurs d'azote, fonctionnant par liquéfaction de Fair, qui produisent par heure 800 mètres cubes d'azote à 99,7 p. 100; des appareils identiques, mais plus puissants, sont en montage dans deux usines suédoises. Ces méthodes purement physiques de préparation de Tazote, qui ne dépensent que de l'énergie, sont tout à fait à leur place dans les usines électrochimiques, qui disposent en général d'une énergie surabondante ; aussi tout porte à croire que cet essai de symbiose du four électrique et de l'usine à l'air liquide aura les meilleures conquences économiques.
Pour le moment, l'industrie de la cyanamide est en plein épanouissement ; la production annuelle est voisine de soixante mille tonnes, ce qui correspond, pour les applications agricoles, à un poids égal de sulfate d'ammoniaque. Au point de vue du rendement en azote, ce procédé indirect paraît supérieur à la formation directe des nitrates, car il permet de fixer 400 kilos d'azote atmosphérique en dépensant, pendant un an, la puissance d'un cheval, tandis que le procédé Birkeland donne quatre fois moins d'azote combiné pour une même consommation d'énergie. Enfin, une autre considération a contribué à l'essor de la cyanamide : le propre de l'industrie
du carbure de calcium, depuis qu'elle existe, est d'être congestionnée ; les usines à carbure ont poussé, comme des champignons, sur tous les points du monde, mais leur puissance de production a toujours été supérieure à leurs débouchés ; réclairage par l'acétylène reste étouffé entre ses deux puissants rivaux, le gaz et Télectricité, et ne trouve l'occasion d'un développement assez lent que dans des applications d'importance secondaire. On conçoit des lors que ces usines aient saisi avec allégresse l'occasion d'utiliser leur carbure en produisant un corps dont les applications, à l'agriculture seule, sont presque illimitées, puisque la consommation du sulfate d'ammoniaque comme engrais approche d'un million de tonnes et que la cyanamide est prête à le remplacer, dans le même office, kilogramme pour kilogramme.
Voilà donc une industrie qui table sur des réalités solides : il y a des usines à cyanamide jusqu'aux Indes et au Japon. Mais elle a aussi des espoirs illimités ; en plus de ses applications directes à l'agriculture, la cyanamide peut devenir la source principale de l'ammoniaque et des sels ammoniacaux utilisés par l'industrie : il suffit de la chauffer en présence de la vapeur d'eau sous une pression de huit atmosphères pour en
LE CYCLE DE l'aZOTE 215
tirer de Tammoniaque, plus pure que celle qui provient de la distillation de la houille. On peut aller plus loin encore et, imitant le travail souterrain des bacilles, transformer cette ammoniaque en azotates. Lorsqu'on essaya, pour la première fois, de combiner directement Tammoniaque et Toxygëne, on eut le plaisir de réaliser une combustion assez vive... Mais il ne se formait que de Teau et de Tazote, sans la moindre trace de nitrate, si bien qu'on avait tout simplement restitué à Tatmosphère le corps qu'on en avait séparé à grand'peine. Le succès était médiocre, mais les chimistes se souvinrent à temps d'une jolie expérience qui date, peutêtre, des temps lointains de Talchimie : deTair qui vient de barboter dans une solution d'ammoniaque arrive au contact d'une spirale formée d'un fil de platine ; il suffit de porter une fois le platine au rouge à l'aide d'une allumette; il reste rou^e indéfiniment, ou du moins tant qu'il est en contact avec le mélange d'ammoniaque et d'air ; on réalise ainsi une sorte de lampe à incandescence, qui répand autour d'elle une très médiocre clarté ; est-ce pour cela qu'on l'appelle lampe philosophique^. Ce qui nous intéresse, ce n'est pas tant la lumière qu'elle fournit que les réactions chimiques qu'elle détermine ; elle réa-
lise en effet une suroxydation de l'azote, qui sort de l'opération transformé partiellement en acide azotique. Quel est le rôle du platine dans cette réaction? Personne n'en sait rien, car ce n'est pas répondre que de déclarer qu'il agit comme « catalyseur » ; le fait est que ce métal reste inaltéré, et que son action est spécifique et tellement précise, que le platine en mousse spongieuse ne donne pas du tout le même résultat que le métal aggloméré.
Or, cette jolie expérience de la lampe philosophique, que le professeur montrait jadis à ses élèyes comme un amusement sans conséquence, est en passe de devenir aujourd'hui une grosse opération industrielle ; elle a été mise au point par le célèbre chimiste allemand Ostwald, et elle est appliquée dès à présent dans une usine située en Westphalie, près de Bochum : le mélange d'ammoniaque et d'air circule dans des réchauffeurs qui l'amènent, à la température voulue, au contact d'une série de feuilles de platine disposées en nids d'abeille comme dans les radiateurs placés à l'avant des automobiles ; on règle la vitesse d'écoulement de telle sorte que le mélange gazeux ne reste pas plus d'un centième de seconde au contact du platine, sans quoi le génie contrariant du catalyseur déferait la com-
binaison qu'il a commencé par édifier ; le gaz refroidi passe dans des tours où, au contact de l'eau et de l'air en excès, la formation de Facide azotique s'achève. L'usine livre ainsi, journellement, cinq tonnes d'acide azotique commercial.
Nous venons de passer une rapide revue des acquisitions que la chimie a faites, en trente ans, sur la question de l'azote. On voit combien ce laps de temps, qui représente l'effort d'une génération humaine, a modifié notre point de vue. Au point de départ, l'azote vital et l'azote atmosphérique forment presque deux corps différents, l'un mélangé incessamment à la vie, l'autre, confiné dans son splendide et céleste isolement. Tout d'un coup, on apprend que les infiniment petits savent la manière de faire passer l'azote de son cycle vital au cycle atmosphérique ou inversement ; enfin c'est la chimie elle-même, et non pas la délicate chimie organique, mais la chimie minérale la plus brutale, avec ses fours électriques et sa brûlante cuisine, qui trouve le moyen de saisir à son tour l'azote atmosphérique et de l'introduire de force dans ses multiples combinaisons. Et, maintenant, l'unité de ce corps nous apparaît nettement ; tout l'azote qui existe dans l'écorce superficielle du
globe vient de Tatmosphère, et y retourne tôt ou tard; notre industrie moderne, en découvrant et en appliquant des activités de l'azote jadis insoupçonnées, ne fait que hâter, et sans doute de bien peu, ce perpétuel échange qui est comme la respiration en azote de la terre et de tout le monde vivant.
LA CATALYSE
LA CATALYSE
C'est une habitude, clans les réunions savantes, d'inviter les étrangers de marque à exposer leurs idées ou leurs découvertes ; on trouve en effet dans ces causeries ce qui manque aux mémoires imprimés : Fatmosphëre du laboratoire et la pensée intime du savant. C'est en vertu de cet usage que la Société chimique allemande a prié M. Paul Sabatier, doyen de la Faculté des Sciences de Toulouse, de venir exposer à Berlin la méthode de synthèse chimique dont il est le créateur. Une telle invitation adressée par un pays étranger et surtout par l'Allemagne, où la chimie est si florissante, est un honneur très apprécié. D'ailleurs M. Sabatier est un des maîtres de la chimie contemporaine ; Tattribution d'un prix Nobel a consacré ses travaux, et il a formé des élèves qui sont devenus des maîtres à leur tour. Avec leur collaboration, il a montré sous un nouveau jour la puissance des forces cata-
lytiques. La catalyse ! Voilà un mot bien savant et qui donne tout de suite une haute idée de ceux qui l'emploient; il ne sert en réalité qu'à masquer notre ignorance et à désigner la cause inconnue d'une classe de phénomènes : on dit action catalytique comme on dirait action de présence. D'ordinaire, quand on produit une réaction chimique, tous les corps en contact en subissent les effets ; c'est une bataille, et tous les combattants y portent la marque des coups. Au contraire, Fagent catalyseur est comme le général qui, impassible, à l'abri des balles, commande la bataille et en détermine les résultats ; il est nécessaire à la réaction, et pourtant, il n'est pas, en apparence, modifié par elle. Plus la chimie avance, plus le rôle de ces agents s'affirme important : tout le monde a entendu parler des réactions provoquées par les corps poreux, noir de platine, amiante platinée, et de leur application à la synthèse industrielle de l'acide sulfurique ; de même les innombrables réactions chimiques provoquées par les diastases et par les métaux colloïdaux relèvent de la catalyse ; c'est d'ailleurs une classification toute provisoire, puisque nous ne savons pas comment agissent les catalyseurs.
L'idée directrice de M. Sabatier et de son col-
LA CATALYSE 223
laborateur M. Senderens a été d'employer, comme agents catalyseurs, des poudres métalliques obtenues en réduisant les oxydes par l'hydrogène; il est nécessaire que cette réduction soit effectuée à basse température, sans quoi les particules de métal s'agglomèrent par la chaleur en grains plus gros et le corps devient inactif; en effet, ce qui caractérise la fonction catalytique, c'est qu'elle dépend delà surface de l'agent et non de sa masse ; or cette surface devient énorme dans les corps très divisés : si on assigne aux particules du métal réduit, supposées sphériques, un diamètre d'un millième de millimètre (ce qui est probablement au-dessus de la réalité), un centimètre cube de substance donnera deux mille milliards de grains dont la surface totale, égale à six mètres carrés, sera dix mille fois plus grande que la surface du cube ; la poussière sera donc dix mille fois plus active que le même corps pris en masse.
Ce qui prouve bien que l'action catalytique tient plus à Tétendue de la surface qu'à la nature chimique de Tagent, c'est que les divers métaux essayés : platine, nickel, cobalt, fer, cuivre se sont tous montrés efficaces ; ils le sont, il est vrai, à des degrés différents, ce qui peut tenir à la finesse plus ou moins grande des
particules ; le nickel est le plus actif, et c'est lui que M. Sabatier et ses collaborateurs emploient de préférence. Il suffit de faire passer les corps qu'on veut faire réagir, à l'état de gaz ou de vapeur, dans un tube où l'on a déposé, sur quelques centimètres de longueur, la poudre métallique portée à une température variable suivant les cas, mais comprise d'ordinaire entre cent cinquante et trois cents degrés ; la réaction se produit aussitôt, et les produits en peuvent être recueillis à l'extrémité du tube ; le métal se retrouve tout entier à la fin de l'opération, et il peut servir pendant plus d'un mois à de nouvelles opérations.
Un mois, c'est long, mais ce n'est pas l'éternité; ainsi la poudre métallique s'altère petit à petit, sans perdre de son poids, et devient impropre à jouer son rôle catalyseur. La cause de cette usure est assez curieuse : il s'agit d'un véritable empoisonnement.
Certains corps, comme le soufre, le chlore, le brome et l'iode, agissent à dose infinitésimale sur les métaux pulvérulents, et des traces de ces corps suffisent à en gêner, puis à en interrompre l'activité. C'est pour cela que les métaux en question doivent être préparés avec des produits rigoureusement purs ; sans quoi, souillés
LA CATALYSE 225
dès Torigine, ils sont incapables d'agir ; mais il faut aussi que les vapeurs et les gaz soumis à Faction catalysante ne renferment pas ces poisons du métal, sous peine de les tuer après un court fonctionnement.
L'hydrogène surtout est à surveiller de très près; celui qu'on obtient par Faction du zinc sur les acides transporte des impuretés dont on n'arrive jamais à le débarrasser complètement ; aussi M. Sabatier recommande-t-il l'emploi de l'hydrogène électrolytique, obtenu en décomposant par le courant électrique de Feau additionnée de potasse ; mais si pur qu'il soit alors, il ne Fest jamais rigoureusement; le poison qu'il transporte à dose impondérable s'accumule dans le métal et fmit par supprimer sa vitalité ; c'est pour cela que le catalyseur a besoin d'être régénéré de temps en temps.
Cet empoisonnement des agents catalyseurs est un phénomène connu de longue date ; les métaux colloïdaux peuvent être paralysés par des doses extraordinairement faibles de certains corps, hydrogène sulfuré, sulfure de carbone, acide cyanhydrique, tout comme les diastases de la matière organisée. C'est une des raisons qui font dire à M. Sabatier que les métaux catalyseurs sont analogues à des ferments. Un fer-
ment, c'est un corps dont une dose minime peut transformer des quantités illimitées, ou du moins très grandes de substance : avec un gramme de présure on peut faire cailler cent litres de lait et la présure se retrouve, à la fin, inaltérée. De même, sur un gramme de nickel en poudre, on pourra faire passer sans arrêt, pendant des semaines, un mélange d'hydrogène et d'oxyde de carbone et produire la réaction de ces deux corps ; le nickel, à la fin, se retrouvera tout entier ; il aura seulement subi un amoindrissement de ses facultés catalysantes.
Nous connaissons le principe de la méthode nouvelle ; il faut maintenant juger Tarbre à ses fruits; or ceux-ci sont innombrables. L'action des métaux pulvérulents constitue un moyen puissant d'hydrogénation, applicable, presque sans exception, à tous les corps gazeux ou vaporisables. Mais les résultats peuvent être très différents suivant les cas. Le plus simple qui puisse se présenter est l'union directe et complète; ainsi le nickel provoque, à la température ordinaire, la combinaison de l'acétylène et de l'hydrogène avec formation d'un autre carbure gazeux, qui est l'éthane ; la transformation est totale, c'est-à-dire sans déchet ni résidu, et cet exemple nous montre en passant un des
LA CATALYSE 227
grands avantages de la méthode nouvelle, qui est l'excellence de ses rendements ; au contraire, beaucoup de procédés de synthèse, admirables quand on les formule sur le papier, donnent dans la pratique des résultats misérables à cause des réactions parasites qui les accompagnent. Mais l'hydrogénation de l'acétylène ne garde cette simplicité qu'autant que le nickel est maintenu froid. Si l'on élève la température au-dessus de deux cents degrés, il se produit, en même temps que l'éthane, un certain nombre de carbures liquides que leur fluorescence, leur densité, leur odeur, leur composition chimique rapprochent des pétroles américains ; en diminuant la proportion d'hydrogène admis avec l'acétylène, on peut obtenir à volonté soit les pétroles roumains, soit ceux de Bakou. Simple jeu de chimiste, dira-t-on. Évidemment, il ne s'agit pas de fabriquer du pétrole par le nickel en poudre : l'opération serait peu rémunératrice ; mais la science ferait un grand pas si elle parvenait à expliquer comment les pétroles ont pu se former. Il n'y a pas de problème plus intéressant, ni dont la solution soit plus lointaine; l'expérience de MM. Sabatier et Senderens fournira peut-être la clef d'une explication rationnelle; il serait téméraire, pour l'instant,
de lui demander davantage : la nature dispose de tant de moyens d'action, elle a fait tant de réactions et réalisé tant de combinaisons au cours des siècles, que c'est un grand hasard si nous tombons juste sur les méthodes qu'elle a suivies.
Le cas de l'hydrogénation pure et simple, dont la transformation de l'acétylène en éthane nous a donné un exemple, se produit fréquemment; mais il n'est pas le seul. Il arrive très souvent que le corps mélangé à l'hydrogène est fortement disloqué, surtout quand il renferme de l'oxygène, qui s'élimine sous forme d'eau avec une partie de Thydrogène. Si on fait passer sur du nickel en poudre chauffé à deux cents degrés un mélange d'oxyde de carbone et d'hydrogène, il se forme de Feau et du méthane, d'après la réaction
CO H- 6 H r= H^O +GH*
Une réaction toute semblable, toujours accompagnée d'une formation d'eau et de méthane, se produit quand on remplace l'oxyde de carbone par le gaz carbonique, mais il faut alors chauffer le nickel au-dessus de trois cents degrés. Or le méthane est identique au grisou des mineurs et il forme un des éléments essentiels du gaz d'é-
LA CATALYSE 229
clairage ; c'est donc un gaz éminemment combustible et éclairant ; aussi sa synthèse présente-t-elle un intérêt économique de premier ordre ; la matière première, mélange d'oxygène et d'hydrogène, est le gaz à Feau, qu'on obtient à très bas prix par l'action de la vapeur d'eau sur le charbon incandescent ; il suffira d'un peu de nickel, qui reste inaltéré, ou qui peut être aisément régénéré, pour en faire du méthane. On s'explique donc que les applications industrielles du « gaz méthane » aient tenté les hommes d'affaires ; mais le problème industriel s'est trouvé associé à des combinaisons tinancières qui ont fait beaucoup de bruit, et auxquelles, bien entendu, les créateurs de la méthode sont restés complètement étrangers.
On voit donc que l'œuvre scientifique de M. Sabatier ouvre aux chimistes un large champ d'action. Je n'ai dit de ces travaux que ce qui pouvait en faire comprendre le principe et en montrer l'importance; mais il n'est pas inutile d'ajouter que l'hydrogénation par catalyse est entrée dans la pratique des laboratoires français et étrangers, et qu'elle a donné en peu de temps un grand nombre de résultats nouveaux. Sous la direction de M. Senderens, l'habile collaborateur de M. Sabatier, une grande maison française a
230 LA MATIÈRE ET SES TRANSFORMATIOxNS
installé, à Toulouse, une fabrique de produits chimiques obtenus par catalyse, et ces produits expédiés dans toute l'Europe, apportent la preuve que la science chimique française, un instant subalternisée par l'Allemagne, a reconquis la maîtrise qu'elle avait su conquérir au temps de Lavoisier, de Dumas et de Gav-Lussac.
L'étude des explosifs soumet la science à une dure épreuve : la poudre qui se décompose dans l'âme d'un canon, ou dans l'enceinte close d'un obus ou d'un trou de mine, développe en quelques millièmes de seconde des températures qui dépassent souvent deux mille degrés, des pressions de plusieurs milliers d'atmosphères, des vitesses voisines du kilomètre par seconde ; la chimie, la physique et la mécanique sont d'abord un peu décontenancées en face d'effets aussi brusques et aussi intenses ; pourtant, elles ne restent pas désarmées et c'est une chose remarquable qu'on ait pu étudier d'une façon minutieuse et précise des phénomènes qui paraissent placés au delà du cadre ordinaire des recherches scientifiques ; la pyrotechnie et la balistique sont de véritables sciences, ou plutôt des applications très précises des sciences fondamentales ; les ingénieurs et les officiers qui les font progresser
rendent autant de services à la chimie et à la physique, dont ils prolongent le domaine, qu'à la patrie dont ils sauvegardent l'indépendance. L'explosion, en effet, n'est pas un phénomène à part, une rage fortuite et sans lois ; c'est une réaction chimique semblable à beaucoup d'autres, mais qui porte à un plus haut degré certaines propriétés : la rapidité, la chaleur dégagée et l'émission des produits gazeux. Entre l'attaque du zinc ou du fer par l'acide sulfurique et l'explosion de la nitroglycérine, il n'y a qu'une différence de degré, mais cette différence est assez grande pour faire croire à l'apparition de propriétés nouvelles et essentielles. Ainsi, on parle couramment de la « puissance formidable » des explosifs, et il ne viendrait à Fidée de personne qu'un kilogramme de pétrole puisse produire, en brûlant, autant et plus d'énergie qu'un poids égal de dynamite; de temps en temps, il se trouve des inventeurs pour imaginer de faire marcher des moteurs d'aéroplanes avec des explosifs, dans l'espoir d'engendrer, avec un faible poids, une grande puissance mécanique; or, ils se trompent lourdement, et même s'ils réussissaient à faire marcher leur machine, ils n'arriveraient qu'à établir ce que tous les chimistes savent déjà, à savoir qu'il y a plus d'énergie utilisable, à poids
égal, dans Tessence de pétrole que dans n'importe quel explosif; seulement, l'énergie de Tessence est développée en plusieurs minutes, tandis que l'explosion opère par choc, et libère en moins d'un centième de seconde toute la puissance mécanique contenue dans la substance détonante ; de môme, le marteau soulevé par la main d'un enfant peut produire, à l'instant où il s'abat, des effets qu'on ne produirait pas avec une machine de cent chevaux.
Ainsi, la brièveté est le facteur prépondérant dans les effets d'une explosion. Si la durée avoisine le millième de seconde, la vitesse et la pression communiquées aux gaz dégagés sont telles qu'aucune paroi, si robuste soit-elle, n'est capable d'y résister ; l'acier le plus dur est entaillé par le choc du gaz comme par un burin ; il peut être, suivant les cas, déchiqueté, brisé en fragments ou même réduit en poussière ; la poudre est alors brisante et les objets en contact avec elle sont détruits, en quelque sorte par surprise, sans avoir eu le temps de se mettre en état de défense en éprouvant les déformations élastiques qui leur permettent de s'arcbouter et de résister aux efforts. Si au contraire, la durée d'explosion s'allonge jusqu'aux environs du centième de seconde, la poudre Q%i propulsive, c'est-
à-dire qu'elle peut être employée, dans une arme à feu, pour lancer un projectile ; le canon soumis à une compression graduelle, peut alors résister aux pressions intérieures ; les frettes qui le compriment extérieurement l'aident à se défendre ; il n'éclate pas et toute l'énergie libérée par Texplosion, à part celle qui produit le recul de l'arme, est transmise au projectile ; dans ces conditions, l'arme à feu ressemble à nos moteurs à explosion ; la seule différence réside dans la rapidité des phénomènes mais, pour le reste, l'analogie est si parfaite, que le rendement mécanique du canon est très voisin du rendement des bons moteurs à essence : dans un cas comme dans l'autre, un quart environ de la chaleur dégagée est transformé en travail mécanique.
L'importance prépondérante du temps dans les effets de l'explosion montre Fintérêt que les balisticiens ont à régler ce temps à une durée convenable. La chose serait aisée, comme on va le voir tout à Fheure, si une circonstance, à certains égards malheureuse, ne venait compliquer les phénomènes ; en effet, les poudres ont, en général, deux régimes d'explosion, la combus-
tion et la détonation, et elles peuvent parfois passer de Fun à l'autre avec une brusquerie déconcertante. Prenons, par exemple, une cartouche de dynamite ; enflammée à l'air libre, avec une allumette, elle brûle comme un feu de Bengale, c'est-à-dire le plus tranquillement du monde; mais il n'en est plus de même si la décomposition est provoquée par le choc d'un marteau ou, ce qui est infiniment plus commode, par la détonation d'une capsule de fulminate ; l'explosion qui se produit alors est si soudaine et si brutale qu'elle détruit tout dans un rayon de plusieurs mètres autour d'elle, et pourtant l'énergie libérée n'est pas plus grande que dans la combustion paisible ; les maraudeurs qui dépeuplent rivières et étangs en péchant à la dynamite, fournissent une belle démonstration de ces propriétés brisantes de la détonation ; au bout de quelques instants, tous les poissons qui se trouvaient dans un rayon étendu viennent flotter, inertes, à la surface de l'eau ; le choc transmis par le liquide a littéralement broyé tous leurs tissus ; bien qu'ils ne présentent aucune lésion apparente, ils sont morts dans toutes leurs cellules, et c'est pour cela que le poisson tué par ce procédé brutal et dévastateur ne se conserve frais que fort peu de temps.
Comment peut-on expliquer ces effets si dissemblables de décomposition ? La nitroglycérine, qui est le principe actif de la dynamite, se décompose dès que sa température atteint soixante-dix degrés ; si on a recours à une allumette pour produire cette température en un point de sa masse, la chaleur se propage de proche en proche, à partir du point chauffé et, comme la dynamite conduit mal la chaleur, elle se propage avec lenteur ; ainsi la décomposition n'atteint que peu à peu les couches successives de Texplosif, et les gaz hbérés ont tout le temps de s'écouler dans Fatmosphëre.
Si, au contraire, on emploie une amorce de fulminate, celle-ci opère par percussion, c'est-àdire qu'elle donne un choc, d'une brusquerie inouïe, à la dynamite placée en face d'elle ; il en résulte une compression qui élève la température jusqu'au point de décomposition de la nitroglycérine ; mais les gaz dégagés par la tranche explosée agissent eux-mêmes comme un marteau sur la tranche suivante qui se comprime et se décompose à son tour ; il résulte de là une onde explosive qui se propage à travers la substance avecunerapidité extraordinaire, supérieure à la vitesse du son dans le même milieu : on a pu mesurer cette vitesse en bourrant d'explosif un
long tube d'étain traversé, de place en place, par des fils que parcourt un courant électrique ; le passap^e de l'explosion provoque, avec la rupture des fils, des interruptions de courant qui s'inscrivent automatiquement sur un cylindre tournant ; on a pu ainsi établir que Tonde explosive se propage, dans la dynamite, à raison de 2.700 mètres par seconde; la vitesse atteint 7.000 mètres dans le coton-poudre et 7.700 mètres dans la nitromannite ; et ce qui prouve bien que la décomposition résulte d'un choc mécanique transmis dans la masse de l'explosif, c'est le phénomène bien connu de détonation « par influence » : on aligne des cartouches de dynamite, en laissant entre elles un intervalle de quinze à vingt centimètres; si on fait exploser la première, les autres détonent à leur tour et de proche en proche, par suite du choc transmis à travers l'air qui sépare les cartouches.
Avec une décomposition aussi brusque, on ne peut obtenir que des effets brisants ; les explosifs qui détonent ne peuvent être utilisés dans les armes à feu, car ils seraient moins nuisibles à l'ennemi qu'à ceux qui les emploieraient. On conçoit d'après cela que ces corps se classent selon la facilité avec laquelle ils peuvent prendre l'un ou l'autre des deux régimes de décomposi-
tion; il en est, comme l'iodure d'azote, qui détonent infailliblement ; le contact d'une barbe de plume suffît à démolir, avec grand fracas, l'édifice instable de leurs molécules ; le fulminate de mercure est, pratiquement, dans le même cas, avec une susceptibilité moins ombrageuse, et c'est ce qui en explique l'emploi pour la fabrication des amorces.
A l'autre bout de la liste se trouvent des corps, comme l'ancienne poudre noire et les modernes poudres « colloïdales » qu'on n'a jamais pu faire détoner, même sous l'action des percussions les plus énergiques, comme le choc d'une balle de fusil; évidemment, ces essais ne prouvent pas, mathématiquement, que la détonation soit impossible dans tous les cas ; on s'est demandé, à propos des catastrophes successives de Vléna et de la Liberté, si un concours lamentable de circonstances, non encore réalisées dans les essais, n'avait pas pu provoquer l'apparition de ce régime destructeur; tout ce qu'on peut dire à ce sujet, c'est qu'une telle hypothèse n'est ni vraisemblable, ni nécessaire pour expliquer les effets dont notre marine a si cruellement souffert.
Entre les types extrêmes qui ne pratiquent qu'un seul mode de décomposition se placent les
explosifs « à double visage » qui peuvent, suivant les circonstances, passer de la combustion (qu'on appelle aussi déflagration) à la détonation ; et il faut souvent bien peu de chose pour provoquer ce changement. Prenons, par exemple, un fragment de fulmicoton comprimé ; placé à l'air libre, sur une table, il brûle avec sagesse et sans provoquer d'accidents; mais il suffit qu'un obstacle très léger, une simple feuille de papier, s'oppose à l'écoulement régulier des gaz pour que leur accumulation comprime le fulmicoton et y fasse passer le frisson de l'onde explosive qui le décompose instantanément en broyant la table sur laquelle il repose.
Il est clair que le choix des poudres propulsives employées en artillerie ne peut porter que sur les explosifs qui déflagrent sans détoner. Mais, lorsqu'on a choisi une de ces poudres, il y a cent manières différentes de la faire brûler ; évidemment, le meilleur mode de combustion est celui qui produira les plus grands effets balistiques sans fatiguer l'arme par des pressions intérieures trop brusques ou trop élevées. Or, il existe une règle capitale qui domine la balistique : il faut que la poudre brûle pendant le temps que le projectile met à parcourir l'âme du canon ou du fusil ; c'est ce qu'on appelle la loi
de Stricte combustion ; il est bien évident, en effet, qu'une combustion plus lente produirait encore des gaz alors que le projectile, déjà lancé dans l'espace, aurait échappé à leur action propulsive, et d'un autre côté, il est indispensable que rémission gazeuse se continue pendant que le boulet progresse dans l'âme, afin de remplir le vide que ce boulet laisse derrière lui.
Mais, sur ce thème général, on peut broder d'innombrables variations : la poudre peut être à cojnbiistion constante^ c'est-à-dire émettre toujours la même quantité de gaz dans le même temps, pendant la durée de sa combustion ; elle peut encore Htq progressive, autrement dit avoir une émission gazeuse croissante, ou dégressive^ c'est-à-dire produire les gaz avec une vitesse décroissante. Les effets produits, tant sur l'arme que sur le projectile, ne seront pas les mêmes dans tous les cas, et il est nécessaire de savoir régler la combustion de façon à produire, à coup sûr, les résultats désirés. Or, tout ceci se fait aujourd'hui, avec une précision remarquable, en fixant les conditions d'allumage et en choisissant la grandeur et la forme des éléments de la poudre.
Prenons comme exemple une pièce de notre artillerie de campagne ; le dispositif d'allumage
comprend, en premier lieu, une étoiipille^ c'està-dire un tube en cuivre rempli d'une composition fulminante et traversé par un fil de cuivre, qu'on nomme rugueux; en tirant le rugueux avec le crochet du tire-feu, on produit des frottements qui provoquent la détonation du contenu fulminant de Tétoupille ; la décomposition se communique ensuite à la gargousse, enfermée dans un sachet de soie, qui contient la masse de la poudre propulsive ; à l'entrée de la gargousse, au contact de Tétoupille, on a disposé une certaine quantité de poudre noire, qui sert d'intermédiaire entre Fétoupille et la poudre sans fumée, formée de brins allongés disposés en fagots à l'intérieur de la gargousse. Tout ceci, qui paraît d'abord assez compliqué, s'explique aisément lorsqu'on connaît le but à atteindre, qui est d'enflammer simultanément et sur toute leur surface tous les brins de la poudre propulsive; cette inflammation méthodique s'obtient à coup sûr grâce au jet de flamme produit par la poudre noire, qui remplit instantanément de gaz brûlant tout l'intérieur de la gargousse ; on évite ainsi des inflammations localisées, qui produiraient des efi'ets balistiques variables et incertains.
Voici donc le point de départ : toute la poudre
s'enflamme à la fois par toute sa surface ; elle brûle ensuite, par couches concentriques, jusqu'à épuisement de matière active ; on conçoit, dès lors, qu'en faisant varier la forme et les dimensions des éléments de la poudre, on puisse régler à sa convenance la production des gaz ; si l'explosif est en gros morceaux, il brûlera lentement ; la combustion sera d'autant plus rapide que les brins seront plus ténus ; il ne faut pas, toutefois, aller jusqu'à l'extrême finesse; des grains trop fins ou de la poussière ne laisseraient pas pénétrer dans leurs interstices les gaz inflammants et se comporteraient, à peu de chose près, comme un bloc solide. Ce n'est pas tout ; en modifiant la forme des brins, on peut faire varier, à volonté, la loi d'émission des gaz; ainsi les explosifs employés dans l'artillerie française sont légèrement dégressifs parce que les lamelles qui les forment diminuent un peu de surface à mesure qu'elles brûlent ; on peut, au contraire, obtenir des poudres progressives en donnant à l'explosif la forme de blocs prismatiques percés de trous, comme les briquettes de charbon de terre ; les trous s'élargissent par la combustion, et la surface d'émission s'accroît d'autant ; ce type est réalisé dans certaines poudres américaines.
Tels sont les principes qui dirigent toute la pyrotechnie moderne ; mais, pour transformer en réalités les desiderata qu'ils formulent, il a fallu de longues recherches et des essais sans nombre. La vieille poudre à canon, qui a fait entendre, depuis cinq cent ans, sa voix bruyante sur tous les champs de bataille, était un produit du plus pur empirisme ; c'est empiriquement qu'on l'a modifiée et améliorée, pour arriver à la composition adoptée par tous les peuples civilisés : 7o p. 100 de salpêtre, 12,5 p. 100 de charbon de bois et autant de soufre. Depuis longtemps, on connaissait les défauts de cet explosif; on avait, vers 1840, reconnu la nécessité de renoncer aux grains fins dont l'explosion trop vive fatiguait les armes à feu, et de constituer des blocs comprimés de dimension croissante avec le calibre des pièces; c'était, pour l'artillerie de campagne, la poudre C, et, pour les plus gros canons, la poudre SP (siège et place).
Mais ces poudres, douées d'une puissance balistique médiocre, avaient Tinconvénient de donner, en brûlant, des résidus solides dont une partie s'échappait au dehors en formantla fumée.
tandis que le reste se déposait dans l'arme et l'encrassait rapidement ; cet inconvénient tient surtout à la présence du soufre qui forme avec le potassium du salpêtre un composé solide, le sulfure de potassium ; aussi de nombreux essais furent-ils tentés pour diminuer la proportion de soufre, mais moins on en mettait, plus la poudre s'enflammait difficilement; pourtant, en employant des charbons roux produits par la calcination incomplète de certains bois, on était parvenu à réaliser des poudres brunes (PB), contenant peu de soufre et dont les blocs prismatiques pouvaient être utilisés avec avantage par la grosse artillerie. Toutes ces recherches s'arrêtèrent net, du jour où la grande découverte de M. Vieille vint offrir à la balistique un nouveau type d'explosif.
Le fulmicoton, qu'on nomme aussi cotonpoudre, coton-nitré ou nitrocellulose, avait été découvert en 1846 par le chimiste allemand Schonbein, en traitant le coton par l'acide azotique, auquel on ajoute de l'acide sulfurique, pour absorber l'eau qui se forme dans la réaction ; le coton représente à l'état pur une substance que les chimistes nomment cellulose, parce qu'elle forme les parois des cellules végétales, et qui se retrouve dans le bois, dans le
papier et dans les étoffes. Mais si les propriétés explosives du fulmicoton avaient été signalées par Schônbein lui-même, toutes les tentatives faites pour domestiquer sa puissance étaient restées vaines ; même comprimé en masses compactes, il restait capable de détoner brutalement; c'était donc un explosif brisant, qui trouvait un excellent emploi au chargement des torpilles, mais on n'avait jamais réussi à en faire une poudre propulsive, lorsque les travaux de M. Vieille apportèrent la solution d'un problème qui semblait avoir lassé la patience et l'ingéniosité des inventeurs ; c'est ce que reconnaît un spécialiste allemand très connu, M. Guttman, qui, après avoir fait une large part aux travaux antérieurs, se voit contraint de rendre aux découvertes de notre compatriote un hommage d'autant plus précieux qu'il est donné plus à regret : « Toutes ces tentatives, dit-il, furent éclipsées par l'invention de Vieille qui, en 1884, gélatinisa très soigneusement de la nitrocellulose et en fît des feuilles qu'il découpa en rubans ou en petits losanges. » Et je ne puis moins faire que de rapporter ici les justes et nobles paroles que M. L.-I. Simon* ajoutait à cette citation du
1. L.-J. Simon. La poudre B {La Revue du mois, décembre 4914).
248 LA MATIÈRE ET SES TRAiNSFORMATIONS
technicien allemand : « C'est à dessein, dit-il, que j'emprunte au plus compétent des spécialistes étrangers cette appréciation flatteuse de l'invention de notre compatriote. Elle met en la place qu'il mérite dans Tœuvre collective, l'ingénieur qui, à peine âgé de trente ans, sans le secours d'aucun hasard ni d'aucune collahoration, par l'effet d'une méthode parfaite au service d'une haute intelligence, dotait son pays d'une découverte qui le rendit maître de l'heure pendant deux ans. Dans les discussions fécondes ou stériles, calmes ou passionnées que suscite l'obsédant souvenir d'une affreuse catastrophe, il serait d'une monstrueuse ingratitude d'oublier le tribut de reconnaissance dû à ce grand savant et à ce grand Français. » Il serait tout aussi injuste d'oublier d'associer au nom de Vieille celui de notre grand chimiste Berthelot, qui appliqua sa science et son génie à mettre au point l'emploi des nouveaux explosifs. C'est grâce à Berthelot et à Vieille que les poudres à la nitrocellulose purent dès 1885, être adoptées pour l'armement français. Le général Boulanger était alors au printemps de sa gloire; l'emballement populaire voyait en lui le héros d'une future revanche, et c'est en son honneur que le nouveau produit reçut le nom de poudre B.
Je n'ai point le dessein de rappeler dans le détail les opérations qui transforment la cellulose en poudre B ; je me contenterai d'en indiquer le principe. La réaction de Schônbein permet, en réalité, d'obtenir, suivant la concentration des acides employés et la durée de l'opération, plusieurs espèces de fulmicoton, plus ou moins riches en produits azotés . Le fulmicoton le plus riche en azote est aussi le plus puissant au point de vue balistique, mais il présente l'inconvénient d'être insoluble dans le mélange d'alcool et d'éther ; ce mélange dissout, au contraire, la cellulose moins fortement nitrée, en donnant du collodion, qu'on employait jadis pour faire des plaques photographiques, et qui sert encore aujourd'hui pour fermer les coupures. Pourtant cette insolubilité n'est pas absolue ; il ne faut pas oublier que les composés complexes de la chimie organique n'ont pas les propriétés tranchées qu'on rencontre en chimie minérale ; si on fait macérer dans du collodion le fulmicoton insoluble, celui-ci, sans doute par la contagion de l'exemple, s'émiette en fragments impalpables qui s'enrobent de collodion en formant un magma pâteux que le malaxeur triture et rend homogène ; on obtient ainsi, non une solution comparable à celle du sucre dans l'eau, mais quelque
chose d'analogue aux gommes et aux gélatines, en un mot, un colloïde. La matière, amenée par évaporation à la consistance voulue, est soumise à l'action d'une presse terminée par une filière, d'où elle sort, comme les pâtes d'Italie, en longs rubans qu'on met sécher sur des claies en bois ; on obtient ainsi, par Tévaporation presque intégrale de Falcool et de Féther, une sorte de corne blonde, translucide et élastique ; c'est la matière première de la poudre B; en France, cette matière forme des rubans plats dont l'épaisseur varie depuis 7 dixièmes de millimètre pour la poudre à fusil ^ BF jusqu'à 7 millimètres pour les poudres BM destinées à la grosse artillerie de marine.
Les autres nations, qui se sont hâtées d'imiter, parfois en les améliorant, nos procédés de fabrication, donnent à leurs poudres des formes différentes et qui probablement, ne sont pas plus avantageuses ; on emploie des filaments et des cylindres pleins en Angleterre, des lames et des cylindres creux en Allemagne, des cordons à section carrée en Italie et, aux États-Unis^ des cylindres courts et perforés. Un progrès plus important, et qui serait essentiel s'il n'était ba-
1. Ces rubans sont ensuite découpés en petits carrés de deux millimètres de côté.
lancé par les inconvénients, consiste à accroître la puissance balistique de la nitrocellulose en y incorporant, en proportion variable, un explosif plus redoutable encore, la nitroglycérine ; on obtient ainsi des compositions, dont Taspect rappelle celui de notre poudre B, et qui, sous les noms de poudre Nobel, de balistite, de cordite et de filite, sont employées par Fartillerie de plusieurs nations ; ces explosifs complexes ont leurs avantages ; une meilleure proportion des comburants et des combustibles y donne une réaction plus complète; par suite, l'élévation de température est plus grande que dans la poudre B et Futilisation mécanique des gaz dégagés y est plus avantageuse; en revanche, ils soumettent les canons à des efforts et à une usure qui réduisent notablement leur durée, et c'est pour cela que les tirs d'exercice ne peuvent être effectués qu'à charge réduite sous peine de mettre hors de service, en temps de paix, ces terribles machines à tuer que les peuples civilisés tiennent en réserve pour les guerres futures.
L'apparition des poudres colloïdales a transformé la tactique moderne : l'homogénéité de
leur structure, la régularité de leurs formes ont permis des études techniques plus précises et plus serrées ; mais surtout, l'accroissement de la puissance propulsive a permis, d'emblée, d'augmenter la vitesse initiale des projectiles, par suite leur portée et la tension de leur trajectoire : dès 1885, la nouvelle poudre permettait d'obtenir le même effet propulsif que la poudre noire, avec une charge trois fois moindre, et on pouvait, sans rien changer aux armes, accroître de cent mètres la vitesse initiale sans atteindre des pressions dangereuses. En même temps, il se trouvait que la décomposition de la nitrocel- Julose donnait uniquement des produits gazeux, de telle sorte qu'elle n'encrassait pas la pièce et que l'explosion se produisait sans fumée; ce nouvel avantage, obtenu par surcroît, frappa surtout le public, et c'est pour cela que le nouvel explosif fut désigné couramment sous le nom de poudre sans fumée.
Mais la médaille avait son revers : notre pays en a fait, plus qu'aucun autre, la douloureuse expérience. Les poudres colloïdales ne détonent jamais, mais elles s'altèrent et cette altération, en s'emballant brusquemicnt, peut aller jusqu'à en provoquer la déflagration spontanée ; le fait a été établi par de nombreux exemples, et dans
des conditions qui n'admettent aucune hypothèse d'inflammation accidentelle ou de malveillance; tel fut, entre autres, le cas de cette caisse de poudre qui prit feu, en plein jour, dans les rues de Marseille, sur le camion qui la transportait de la gare au quai d'emharquement.
Voici en quels termes un spécialiste, M. Berger, décrit cette avarie de la poudre B : « La décomposition s'effectue dès l'origine. L'observation directe de l'aspect et des propriétés physiques des bandes de poudre ne décèle rien de cette altération pendant très longtemps et, en fait, on a cru très sincèrement à la parfaite stabilité du produit plusieurs années après sa découverte. Puis certaines altérations, d'abord localisées, apparaissent; par endroits, des taches se forment, qui s'élargissent et dégénèrent en abcès. Ces points malades ont rapidement une réaction acide, due à l'acide nitrique, qu'accompagne l'acide nitreux. La maladie s'étend, il y a une véritable contamination de la partie malade vers les parties restées saines de la bande et de la bande malade vers les bandes voisines. Finalement, toute la masse se ramollit, suinte l'acide ; la poudre a subi ce qu'on appelle la décomposition pâteuse. Ce qui caractérise cette contamination, c'est sa rapidité relative. Alors que la première
2oi LA MATIERE ET SES TRANSFORMATIONS
période, pendant laquelle la poudre était saine, se chiffrait par années, la période de destruction se compte en mois, presque en jours. Or, dès que la poudre est acide, elle est dangereuse et susceptible de s'enflammer spontanément. »
La révélation de cette propriété, qui fut suivie des plus épouvantables confirmations, plongea les spécialistes dans de terribles perplexités. On ne pouvait, ni revenir aux anciennes poudres, ni détruire des approvisionnements nécessaires et qui représentaient plusieurs centaines de millions, ni laisser s'accomplir, les bras croisés, l'œuvre de destruction et de mort. On décida, en premier lieu, de surveiller méthodiquement les approvisionnements, de façon à prévoir Faltération avant qu'elle ne fût devenue dangereuse; on avait, pour cela, une règle ingénieuse : on chaufî'ait 10 grammes de la poudre suspecte dans un tube porté à 110 degrés et on mesurait le temps qu'elle met, dans ces conditions, à se décomposer en émettant des vapeurs azotées qui colorent en rouge le papier bleu de tournesol; ce temps s'appelle la vie de la poudre à 110 degrés, et on peut déduire de cette donnée la durée probable de la substance par la fameuse « loi de corrélation » : la vie d'une poudre, en heures à 110 degrés, est égale à sa vie en jours à 75 degrés.
et à sa vie en mois à 40 degrés. Un tel résultat peut être exact, en moyenne, mais il faut compter avec les exceptions, car ce sont elles qui font les catastrophes ; or, il suffît qu'un brin microscopique, échappé à Fanalyse, soit défectueux dans plusieurs tonnes d'une poudre saine, pour que ce brin produise une déflagration générale.
Puisqu'il était si difficile de prévoir, on chercha à guérir ; nos poudres connurent les pratiques du radoubage, oii les lots suspects, repris par le dissolvant alcoolique et éthéré, recevaient d'un nouveau traitement une sorte de remise à neuf; mais cette virginité reconquise gardait la trace des anciennes pollutions, et les poudres radoubées justifièrent mal la confiance qu'on avait mise en elles.
Il fallait trouver mieux : M. Vieille, constatant que l'altération des poudres accompagnait Févaporation progressive de l'alcool qu'elles avaient retenu lors de leur préparation, pensa qu'en incorporant à ces poudres un alcool moins volatil, on pourrait prolonger la vie de l'explosif : ce fut l'origine des poudres à 2 p. 100 d'alcool amylique (AMJ, adoptées en 1896 ; la proportion d'alcool amylique fut portée ultérieurement à 8 p. 100 dans les poudres AMg, et les résultats obtenus furent nettement favorables ; la poudre
nouvelle résistait mieux que l'ancienne, mais elle finissait toujours par éprouver la funeste avarie.
C'est à ce moment qu'apparut une solution nouvelle, empruntée à l'étranger : « Dès Tannée 1896, nous apprend M. Berger, c'est-à-dire au moment où le service des poudres et salpêtres proposait et faisait adopter Talcool amylique comme stabilisateur, le service de Tartillerie de terre se proposait également de chercher une solution au problème de la conservation des poudres B. L'attention du capitaine Lepidi, de la poudrerie du Bouchet, avait été attirée sur la diphénylamine, dont il avait reconnu la présence en 1892 dans une poudre Nobel dont on lui avait confié l'étude. Une traduction mentionnait, en outre, son emploi dans la Wurfelpulver de Rothweil. Sur rinitiative du capitaine Lepidi, un lot contenant 2 p. 100 de diphénylamine fut fabriqué en 1896 à la poudrerie du Bouchet; c'est sur ces poudres que portèrent les essais poursuivis parallèlement par la poudrerie et surtout par la Commission des poudres de Versailles. » Ainsi, un hasard heureux nous avait mis sur la voie d'un procédé nouveau, que l'étranger comptait bien garder pour lui ; mais il s'écoula plusieurs années avant qu'on s'accordât sur sa valeur. Le
service des poudres et salpêtres, qui venait d'adopter le stabilisateur àTalcool amylique, mit longtemps à se laisser convaincre ; il ne faut pas s'en montrer surpris, car on n'a pas le droit, sur une simple hypothèse, d'introduire une modification qui peut être plus nuisible qu'utile, et, d'autre part, il y a des expériences qui réclament nécessairement le concours du temps; on peut étudier rapidement la stabilité des poudres à 80 ou 100 degrés, mais entre 30 et 40, il faut attendre des mois avant d'avoir un résultat, et des années entre 20 et 30 degrés ; c'est pour cela que des échantillons de poudre AM et D sont conservés depuis 1903, à Versailles, Constantine et Biskra, c'est-à-dire dans les conditions climatériques les plus dissemblables. Ainsi, malgré les catastrophes accumulées, il faut agir avec patience et sang-froid ; mais, dès à présent, les résultats acquis ont mis tout le monde d'accord ; en octobre 1910, la Commission mixte de fabrication, composée de représentants du service producteur des poudres et salpêtres, et des services consommateurs de la Guerre et de la Marine, présidée par M. l'Inspecteur général Vieille, a proposé à l'unanimité l'emploi de la diphénylamine pour la stabilisation de toutes les poudres. Cette poudre nouvelle, la poudre D, n'apparaît
pas, même à ses plus chauds partisans, comme une panacée, mais elle présente des avantages de premier ordre. La diphénylamine agit à la fois comme stabilisateur et comme indicateur, et ces deux rôles sont également nécessaires. Elle stabilise la poudre en absorbant les vapeurs nitreuses à mesure qu'elles sont émises; or, ce sont ces vapeurs qui, en se répandant dans la masse d'explosif, généralisent l'avarie produite en un point. D'un autre côté, on peut doser fort exactement la proportion de diphénylamine contenue dans la poudre : dès que Taltération commence, cette teneur s'abaisse et les chimistes ont ainsi, pour leurs essais, une base rigoureuse et une méthode sensible ; mais il y a plus. Dans les anciennes poudres, l'altération n'était visible que lorsqu'elle était très avancée, de telle sorte que rien ne différenciait, à l'œil, une poudre saine d'une poudre suspecte. x\u contraire, la diphénylamine, en absorbant les vapeurs nitreuses, prend une coloration d'un noir verdâtre, qui vire progressivement au brun ; enfin, on voit apparaître des taches jaunes, mais il est temps alors d'agir et de retirer les poudres du service ou de les consommer à bref délai ; ces trois stades d'altération permettent donc une surveillance très efficace, puisqu'elle s'applique, non
LES EXPLOSIFS 2b9
pas à des moyennes, mais à chaque brin de nitrocellulose ; le noircissement est même une indication tellement précoce, qu'elle risque d'éveiller une méfiance injustifiée envers des poudres qui sont encore en excellent état, et c'est pour cela qu'en Allemagne, la poudre à la diphénylamine est noircie artificiellement, afin de dissimuler ce commencement d'altération.
Ce que j'ai dit jusqu'ici pourrait laisser croire que les explosifs détonants ne sont employés qu'à titre exceptionnel ; or, c'est le contraire qui est vrai ; les explosifs industriels, dont l'emploi est, heureusement, plus fréquent que celui des poudres de guerre, travaillent par détonation; leur production annuelle s'élève à soixante millions de kilogrammes et représente une valeur de plus d'un milliard de francs ; c'est qu'ils sont les grands terrassiers des temps modernes ; ils rendent possible le percement des tunnels, l'exploitation des mines, et ce sont eux, aujourd'hui, qui achèvent de creuser le canal de Panama. Ainsi, en cette matière, ce sont les plus violents qui sont les plus utiles ; il est vrai que la guerre utilise le coton-poudre pour la charge
des torpilles, tandis que la mélinite, jadis préconisée par Turpin, et que d'autres nations emploient sous le nom delyddite, sert à déterminer l'explosion des obus, schrapnels et boîtes à mitraille ; la mélinite, on le sait, n'est autre que l'acide picrique, dérivé azoté du phénol, qu'on verse fondu dans le ventre des obus.
Mais pour deux ou trois détonants qui ont mal tourné, combien de probes et laborieux ouvriers ! Car ils sont des centaines, et leur grand nombre n'a pas pour unique origine la concurrence des producteurs et la fantaisie qui leur fait donner des noms différents à des produits identiques. En réalité, la variété des explosifs correspond à la diversité des besoins industriels. Les uns sont appelés à travailler sous l'eau, ou en terrain détrempé ; ils doivent ne rien perdre de leurs propriétés au contact de l'humidité. D'autres sont utilisés dans les mines grisouteuses ; ce sont les explosifs « de sûreté )>, qui ne doivent, en aucun cas, provoquer l'inflammation du grisou. Ceux qu'on emploie dans les endroits difficilement aérés et où travaillent des ouvriers, ne doivent pas dégager de produits délétères ^ ; enfin, dans les travaux
\. L'iittention se porte actuellement sur des explosifs qui
de mines, la rapidité de l'explosion doit être graduée, en même temps que la charge d'explosif, suivant les effets à atteindre ; d'une façon générale, plus la détonation est brusque, plus l'effet est localisé ; veut-on percer un trou dans une muraille, sans en disloquer l'ensemble ni en ébranler les fondations? Il suffira d'une charge réduite d'un explosif très brisant; de même, pour abattre un arbre, un chapelet d'explosif brisant, placé autour du tronc, aura vite fait de le couper net. Au contraire, pour les travaux de mines et de terrassement, on a généralement besoin de disloquer de grandes masses de terrain, afin que l'ouvrier n'ait plus ensuite qu'à procéder, avec le pic ou la pioche, à l'abatage des décombres ; ceci exige des explosifs plus lents, qui prennent le temps de soulever les roches et d'introduire leurs gaz dans les fissures; encore cette lenteur est-elle toute relative, car il s'agit ici de millièmes de seconde ; un explosif trop paresseux perdrait tout le bénéfice de sa force expansive, en laissant à la chaleur le temps de s'échapper au dehors.
La description de ces diverses variétés d'ex-
réalisent parfaitement cette condition; ils sont formés daluminiura en poudre et d'oxygène liquide ; récemment essayés, dans les carrières de Yaugirard, ils se sont montrés deux fois plus puissants que la poudre noire.
plosifs remplirait aisément des volumes. Sans me laisser entraîner par mon sujet, je voudrais seulement consacrer quelques lignes au plus connu de tous ces produits, à celui qui a fait la fortune la plus belle et la plus méritée ; la dynamite a joué un rôle immense dans le travail d'aménagement de notre planète, et elle doit son étonnant succès à ce qu'elle réunit des qualités, en apparence, contradictoires, étant à la fois détonante et progressive ; sa brusque détonation, provoquée par une amorce de fulminate, donne en effet des gaz composés, acide carbonique et vapeur d'eau, mais la température initiale est tellement élevée que ces gaz sont presque entièrement dissociés ; ils se recombinent peu à peu et cette combinaison dégage de la chaleur qui, en compensant celle qui est dissipée par conductibilité, prolonge et soutient l'effort propulsif des gaz; ainsi, l'action de ces gaz dure assez longtemps pour leur permettre de disloquer les rocbes sur un périmètre étendu autour du trou de mine.
Mais l'histoire de la dynamite n'est pas moins intéressante que ses propriétés, car elle montre, une fois de plus, que les grandes inventions requièrent la collaboration du hasard et de cette longue patience qui est le génie des inventeurs.
On insiste souvent sur le rôle du hasard, mais on oublie tous les efforts, poursuivis pendant des années, etqui ontfait apparaître l'heure du Destin. L'œuvre des Nobel, le père et le fils, s'étend sur quatre-vingts ans, et ce n'est qu'à la fin qu'elle fut couronnée par le succès et récompensée par la fortune. Emmanuel Nobel, ingénieur suédois, s'était voué, dès 1830, à l'étude des explosifs ; il établit, pour le gouvernement russe, les premiers types pratiques de torpilles sous-marines ; mais ces travaux, qui le firent passer par des alternatives de fortune et de misère, étaient particulièrement dangereux à une époque où on ignorait la technique prudente des opérateurs modernes; l'expérimentateur pouvait s'attendre alors à ce que chaque moment fût le dernier de sa vie. La demeure d'Emmanuel Nobel et les maisons voisines furent ébranlées par tant d'explosions, qu'il fut contraint de continuer ses essais sur un chaland, ancré à quelque distance du rivage. Plus tard, son laboratoire d'essais d'Heleneborg fut détruit par une formidable explosion, qui coûta la vie à plusieurs personnes, parmi lesquelles était son plus jeune fils Oscar, dont on trouva, dans les décombres, le corps atrocement mutilé. C'est au milieu de ces épouvantes qu'Emmanuel Nobel et son fils Alfred, travail-
264 LA xMATIÈRE ET SES TRANSFORMATIONS
lant sans relâche, s'attachèrent spécialement à la nitroe^lycérine, découverte en 1847 par l'Italien Sobrero, et plus puissante encore que le coton-poudre : mais la nitroglycérine était liquide, et tellement irritable, qu'elle explosait quelquefois par le frottement du bois contre le bois ; ils essayèrent de la rendre plus maniable en la faisant absorber par la poudre noire, mais celle-ci n'en prenait que 10 p. 100 de son poids; l'avantage n'était pas suffisant pour compenser l'instabilité du produit; c'est après des années d'essais infructueux que le hasard vint au secours d'Alfred Nobel : un jour, en 1863, un peu de nitroglycérine avait coulé d'une tourie fêlée, et s'était répandu sur le produit dont on se servait alors pour emballer les touries et pour les préserver contre les chocs ; cette matière était une terre siliceuse, nommée kieselguhr ^ qui était constituée en grande partie par les enveloppes d'algues fossiles, qu'on nomme les diatomées ; le mélange de nitroglycérine et de kieselguhr avait formé une sorte de mortier, et Nobel constata qu'il pouvait être manipulé sans danger; la dynamite était trouvée et la fortune de Nobel assurée ; il ne restait plus qu'à donner à la terre siliceuse toute sa puissance d'absorption, en isolant par lavage les diatomées microscopiques, et
en chassant l'humidité intérieure par une légère calcination ; en malaxant à la main cette matière poreuse avec la nitroglycérine, on lui faisait absorber des proportions considérables d'explosif, pour lequel elles constituaient le meilleur des emballages; la pâte, tassée dans des moules cylindriques, puis enveloppée de papier paraffiné, forme ces cartouches explosives, que tant de mains brutales et inexpérimentées manient aujourd'hui sans accidents.
Une autre fois, en 1876, Nobel fut heureusement servi par le hasard ; il s'était coupé le doigt et avait envoyé chercher du collodion pour couvrir la blessure ; la souffrance, qui Tempêchait de dormir, ramena ses pensées sur Tobjet constant de ses préoccupations, et il se rendit, à deux heures du matin, dans son laboratoire, pour essayer d'incorporer le fulmicoton, contenu dans le collodion , à la nitroglycérine ; il y réussit et obtint une matière plastique où s'associaient, en se complétant, les activités des deux explosifs; ce futTorigine à^ld. dynamite-gomme, plus puissante encore que Tancienne dynamite; plus tard, les travaux de Vieille éveillèrent en lui ridée d'employer ce produit comme poudre de guerre ; il constata que, pour une teneur suffisante en nitroglycérine, on obtenait un explosif
non détonant : ce fut la pondre Nobel, ou balistite^ qui fut adoptée par l'Italie, FAllemagne et plusieurs autres pays, et qui présente d'étroites analogies avec la cordite anglaise.
C'est ainsi qu'une grande industrie, utile pendant la paix, nécessaire pendant la guerre, est née du labeur incessant d'Alfred Nobel. Cet homme, dont la vie avait été un bel exemple de persévérance et d'énergie, a voulu donner, en disparaissant, une grande leçon de sagesse ; en consacrant sa fortune tout entière à récompenser les grandes découvertes et les nobles efforts, il a montré qu'il se souvenait de cette belle parole de Pasteur : « C'est l'ignorance qui sépare les hommes et la science qui les rapproche. »
Le 21 septembre 1876, un navire français, le Frigorifique, quittait Rouen pour Buenos-Ayres; l'ingénieur normand Charles Tellier avait disposé à bord des maciiines réfrigérantes qui permettaient d'y conserver la chair de six bœufs et de douze moutons. Quatre mois plus tard, au terme du voyage, cette délicate cargaison atteignait sa destination en état de parfaite conservation. Ainsi, la preuve était faite qu'on pouvait transporter, en s'aidant du froid, les aliments les plus altérables et les retrouver, au moment voulu, aussi frais qu'à l'embarquement. Tellier entrevoyait déjà toutes les applications de la méthode qu'il venait de créer, et il était en droit d'espérer que ses compatriotes, instruits par lui, se hâteraient d'en tirer profit..., mais il se trompait en cela : personne ne bougea, sauf quelques producteurs qui, par crainte de la concurrence étrangère, décrièrent à l'envi les nouveaux pro-
cédés ; les commanditaires du Frigorifique refusèrent d'engager leurs fonds plus avant; puis la France s'enferma dans une muraille de protection douanière et se mit à vivre repliée sur ellemême; Teffort de Tellier s'enlisa peu à peu dans Findifférence et dans Toubli et l'homme qui eût mérité la gloire et la fortune tomba dans une noire misère. Voilà comment a débuté une des plus grandes, une des plus fécondes idées des temps modernes ; voilà de quelle monnaie l'humanité a payé un de ceux qui ont fait le plus pour elle ; c'est le sort commun des précurseurs ; il est même de pires destins, car Tellier doit à sa longévité d'avoir entendu sonner l'heure de la justice. Tout d'un coup, il y a cinq ou six ans, ceux qui avaient fait triompher ses idées se sont souvenus de ce vieillard, qui vivait ignoré et pauvre, et ils se sont donné à euxmêmes la joie de lui faire rendre hommage ; une place d'honneur fut réservée, dans les bibliothèques des frigoristes, à l'ouvrage où Tellier raconte sans amertume, l'histoire de ses efforts, de ses inventions et de ses déceptions*; au congrès frigorifique, tenu à Paris en 1908, six mille assistants saluèrent le vieil inventeur
1 . Le Frigorifique, histoire d'une invention nouvelle, avec préface par Ch. d'Arsonval, Delagrave, éditeur.
du nom de « Père du froid »; des récompenses académiques furent obtenues pour lui; enfin, au début de Tannée 1912, le ruban rouge est venu prouver à ce vieillard de quatre-vingt-quatre ans que son effort n'avait pas été perdu ; mais la vie de Tellier montre, une fois de plus, qu'il ne faut pas compter sur le succës d'une idée, même féconde et pratique, si on n'arrive pas à l'instant favorable et si on ne dispose pas des capitaux suffisants pour soutenir la lutte, non seulement contre l'indifférence et la routine, mais aussi contre les envieux embusqués à chaque pas et contre toutes les puissances intéressées au maintien du statu qiio.
Le problème que Tellier s'était posé, et dont il avait indiqué la solution, se présente chaque fois qu'on cherche à conserver les matières qui s'altèrent dans les conditions ordinaires, et que les techniciens appellent les « denrées périssables » ; cette altération peut tenir, soit à des réactions chimiques spontanées, comme dans les poudres à la nitrocellulose ; soit à l'action de certains parasites (c'est ce qui se produit pour les fourrures), soit enfin, et c'est le cas le plus important, aux fermentations et aux putréfactions de toutes sortes qui sont l'œuvre des
infiniment petits. Conserver tous ces produits, c'est étendre leur emploi, non seulement dans le temps, mais encore dans Tespace, c'est permettre aux diverses saisons comme aux divers climats, d'échanger leurs produits ; alors, la surproduction vient combler les trous de la disette et l'étiage des prix se maintient à un niveau sensiblement uniforme. Cet équilibre de la production et de la consommation n'a rien de chimérique puisque, dès à présent, l'industrie frigorifique nous donne le moyen de le réaliser. Bien entendu, le problème de la conservation des aliments ne date pas d'aujourd'hui ; je me garderai de médire des salaisons, des viandes fumées, des confitures dont nos grand'mëres prévoyantes se transmettaient les recettes, ni même des conserves enveloppées dans une peau de fer-blanc, que l'industrie nous livre en abondance. Tous ces procédés ont leurs avantages; ils peuvent être employés couramment, à petite échelle, sans exiger de puissantes installations ni une organisation compliquée ; mais ils présentent tous un grave inconvénient : ils modifient profondément le goût et même la nature des denrées qu'ils conservent ; les matières organiques, et spécialement les aliments, sont tellement altérables qu une fois salées, fumées
OU cuites, elles ont cessé d'être elles-mêmes ; comme les microbes, les aliments sont des cellules de matière vivante ; tout ce qui agit sur le microbe agit aussi sur Faliment ; vouloir stériliser les denrées alimentaires, c'est agir comme Tours avec son pavé ; on tue Tinfîniment petit, mais on écrase du même coup ce qu'on voulait protéger contre lui.
Le froid agit d'une façon toute différente ; il ne tue pas, il immobilise ; il suspend toutes les fermentations, mais, s'il est employé avec discernement, il n'altère pas la matière vivante. On connaît l'histoire de ces mammouths des âges quaternaires, enfouis dans les glaces de la Sibérie depuis des centaines de siècles et dont la chair ramenée au jour est encore assez bien conservée pour nourrir les chiens des Samoyèdes. Mais le froid a l'envers de ses qualités; comme il endort sans détruire, dès que son action cesse, la vie reprend et la décomposition commence.
Avant d'aller plus loin, il faut sortir des généralités ; l'action du froid peut être appliquée suivant des modes différents, qui sont loin de donner des résultats identiques ; c'est pour les avoir, au début, confondus ou employés mal à propos, qu'on s'est heurté à des insuccès dont
une critique malveillante s'est empressée de tirer parti. 11 est donc essentiel d'insister sur la profonde différence qui sépare, au point de vue pratique, la congélation et la simple réfrigération.
Les substances soumises à la congélation sont maintenues à une température inférieure à zéro, et qui s'abaisse parfois jusqu'à — 10°; comme les cellules animales ou végétales sont formées, en majeure partie, d'eau, cette température suffit pour faire passer le suc cellulaire à l'état de glace : un morceau de viande congelée est dur comme un bloc de pierre ; son aspect et sa couleur sont complètement modifiés, mais sous cette forme, il pourrait se conserver pendant des siècles ; le froid emmagasiné par les matières congelées est suffisant pour permettre de les sortir des glacières et de les manipuler quelques instants à l'air libre sans que leur température remonte au-dessus de zéro, et cet avantage est d'un grand intérêt pratique puisqu'il facilite les transbordements; mais la médaille a son revers; remarquons en effet que la matière vivante est emballée dans une série de membranes qui la protègent contre les diverses causes d'altération; en dehors de Tépiderme, qui constitue l'enveloppe générale, chaque organe, chaque
cellule même a sa protection spéciale ; que ces enveloppes viennent à être déchirées, on comprend sans peine ce qui en résultera : Fair, les microbes, entreront sans obstacle et l'œuvre de destruction s'accomplira avec une rapidité foudroyante : c'est ainsi qu'un fruit froissé par les heurts du voyage et par la manutention s'altère en quelques heures tandis qu'il se conserve pendant des mois s'il est parfaitement sain. Or, la congélation agit sur les tissus vivants comme sur les tuyaux de plomb de nos canalisations ou sur les pierres gélives de nos maisons : la formation de la glace s'accompagne d'une augmentation brusque de volume qui brise les parois, même les plus solides, et à plus forte raison les minces tissus de la matière organisée ; de là résulte une dépréciation sérieuse du produit qui, même décongelé progressivement et avec soin, n'a pas gardé toutes les qualités et la puissance de conservation des produits frais. La congélation est donc un procédé brutal et commode, qu'on n'emploie qu'à condition de consentir à un certain déchet sur la valeur des matières conservées ; on l'applique, par exemple, au transport en Angleterre des viandes de l'Argentine, de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie et le « frozen méat » joue un rôle important
dans ralimentation des classes anglaises peu fortunées.
Tout autre est la réfrigération ; les produits à conserver sont maintenus frais par leur séjour dans des locaux dont la température ne s'abaisse jamais à zéro, et ne s'élève jamais au-dessus de cinq ou six degrés; dans ces conditions, les transformations de la matière vivante sont tellement ralenties, qu'il faut des mois pour obtenir un changement appréciable ; encore ce changement n'est-il pas toujours défavorable ; ainsi, les viandes réfrigérées deviennent peu à peu rassises, comme on dit en terme de boucherie, c'est-à-dire qu'elles subissent, au cours des semaines, une transformation qui se produit spontanément, à la température ordinaire, quelques heures après l'abatage ; des spécialistes affirment même qu'une viande de second choix devient, par la réfrigération, de première qualité; en tout cas il est aisé de comprendre que, les tissus n'ayant pas été congelés, le produit retrouvera, après retour à la température ambiante, la même saveur, le même aspect et la même puissance de conservation qu'à l'état frais.
Tout cela serait parfait, si le procédé n'était pas d'une application assez délicate ; mais la marge des températures à maintenir est assez
étroite, et comme la congélation n'est plus là pour former « volant » et réserve de froid, la moindre imprudence, le moindre défaut de surveillance pourront se payer par une altération du produit. Ce n'est pas tout : une question tout aussi importante que celle de la température est celle de Thumidité. Si les produits sont conservés dans un air parfaitement sec, ils se dessèchent peu à peu ; les fruits se rident; les viandes se racornissent et se momifient, et, comme tous ces produits se vendent au poids, cette dessiccation leur fait subir une double dépréciation. Supposons, au contraire, que Tair soit saturé d'humidité ; des variations très légères et toujours inévitables de température suffisent pour provoquer des condensations liquides qui suintent à la surface des matières conservées et les recouvrent d'une rosée peu favorable à leur conservation; un quartier de viande soumis pendant plusieurs semaines à ce régime sera délavé et comme lessivé; toute l'eau qui se condense à sa surface et qui s'écoule ensuite sur le sol dissoudra les sucs cellulaires, et le transformera en une masse spongieuse, sans goût ni valeur nutritive. Ainsi, l'effet d'une humidité extrême est encore plus déplorable que celui d'une extrême sécheresse; en réalité, c'est sur-
tout à l'humidité que sont dus la plupart des insuccès dans l'emploi de la réfrigération.
Tout ceci montre que V « état hygrométrique » de Tair doit être dosé aussi soigneusement que sa température, dans les chambres de réfrigération. L'emploi de ce procédé exige donc une série de précautions assez minutieuses, mais que les techniciens savent parfaitement réaliser ; en retour, il donne, à coup sûr, des produits de choix, et ce résultat est essentiel à notre époque et dans notre pays où personne n'entend consommer des aliments de seconde qualité.
On voit dans quels termes l'industrie pose à la science le problème du froid. Il ne s'agit pas, comme dans les recherches de laboratoire qui ont été poussées si loin dans ces dernières années, d'obtenir des températures très basses ; on n'a que faire des 180 degrés au-dessous de zéro que l'évaporation de l'air liquide donne si commodément, non plus que des 270 degrés de froid que M. Kamerlingh Onnes obtient, àLeyde, par l'évaporation de l'hélium liquéfié; mais on a besoin de produire et de maintenir économiquement des températures voisines de zéro.
Ainsi posé, le problème paraît facile à résoudre par l'emploi de la glace ; la glace fond précisément à zéro et la grande quantité de chaleur qu'elle absorbe en fondant permet de l'utiliser commodément comme réfrigérant; on sait aussi qu'il suffit de l'additionner de matières salines, comme le chlorure de calcium ou le vulgaire sel de cuisine, pour obtenir des températures plus basses, qui peuvent descendre jusqu'à — 20 degrés, et même au-dessous : c'est le principe des mélanges réfrigérants, en usage dans nos glacières, et que les Chinois connaissent depuis huit cents ans. La glace apparaît, à ce point de vue, comme « l'envers de la houille » ; elle engendre le froid comme la houille produit le chaud ; c'est pour cette raison qu'on utilise, dans les pays tropicaux, de véritables poêles à glace qui « dégagent du froid », ou, pour s'exprimer en termes plus scientifiques, qui absorbent la chaleur ambiante et maintiennent, à l'intérieur des habitations, une température supportable ; ces appareils commencent à rendre, surtout dans les hôpitaux coloniaux, des services appréciés.
Or, de même qu'il existe des mines de houille, il existe de véritables mines de glace, et cellesci ont le double avantage d'être à fleur de sol, ou à fleur d'eau, et d'être inépuisables, puisque
chaque hiver reforme la calotte glacée des deux pôles. Il n'y a donc aucune absurdité à envisager l'exploitation de ces mines de froid; en fait, la glace des lacs suédois, découpée en blocs gros comme des pierres de taille, parvient en été dans nos climats tempérés. On ne voit pas ce qui s'opposerait à un emploi généralisé des glaces polaires ; mais les transformations économiques ne sont pas régies par la raison pure, et la logique des faits n'est pas toujours celle des idées. Actuellement, la solution qui l'emporte apparaît, au premier abord, comme paradoxale, puisque le charbon, qui sert à produire la chaleur, sert aussi à engendrer le froid ; pourtant ce paradoxe s'explique sans peine, lorsqu'on se rend compte du fonctionnement des machines frigorifiques. Il n'est personne qui, en versant sur sa main quelques gouttes d'un liquide volatil comme l'éther ou l'essence de pétrole, n'ait éprouvé une vive sensation de froid due à l'évaporation. Ce phénomène est général, et l'eau le présente comme les autres liquides, mais il est d'autant plus net que l'évaporation est plus rapide ; c'est pour cette raison que les gaz liquéfiés, comme l'ammoniac ou l'anhydride sulfureux, se présentent comme des réfrigérants de choix; d'ailleurs, les physiciens ne se sont pas fait faute de mesu-
rer la quantité de chaleur qu'on peut emporter par Tévaporation : ainsi, un kilogramme d'anhydride sulfureux liquide absorbe, en se volatilisant, cent grandes calories, c'est-à-dire assez de chaleur pour abaisser de un degré la température de cent kilogrammes d'eau, ou pour faire un kilogramme de glace avec un kilogramme d'eau prise à 20 degrés. Imaginons, dés lors, deux réservoirs métalliques, hermétiquement clos, et plongés dans des bacs remplis d'une solution saline de chlorure de calcium que les techniciens du froid nomme la saumure ; le premier de ces réservoirs renferme l'anhydride sulfureux liquide, et une pompe aspire constamment le gaz qui s'en dégage pour le refouler, sous une pression de deux ou trois atmosphères, dans le second récipient où il se liquéfie par l'effet de cette compression : pour chaque kilogramme d'anhydride sulfureux qui passe d'un récipient dans l'autre, cent calories sont aspirées dans le premier bac et refoulées dans le second, puisque la liquéfaction dégage toute la chaleur que l'évaporation avait absorbée. Ainsi, le premier bac se refroidit, à mesure que l'évaporation continue, tandis que le second s'échauffe et le fonctionnement de la pompe transporte, non seulement du gaz sulfureux, mais aussi de la chaleur du réser-
voir déjà froid dans ceJui que les opérations précédentes ont commencé d'échauffer ; et rien n'empêche de continuer cette manœuvre indéfiniment, puisqu'on peut faire repasser le gaz liquéfié dans le premier réservoir, où il subit à nouveau Tévaporation.
Envisagée à ce point de vue, la machine frigorifique n'est qu'une machine à vapeur fonctionnant à l'envers : dans la machine à vapeur, il y a également un liquide, l'eau, qui s'évapore et qui se liquéfie à nouveau ; mais l'évaporation se fait de la chaudière vers le condenseur, c'est-àdire de l'enceinte chaude vers l'enceinte froide ; en même temps, de la chaleur est transportée dans le même sens ; enfin, il y di production de travail mécanique. Tout ceci est juste le contraire de ce qui se passe dans la machine frigorifique où du travail mécanique est consommé pour transporter la chaleur, en même temps que son support matériel, du récipient froid au récipient chaud. Ce point de vue n'avait pas échappé au génie profond et pénétrant de Sadi-Carnot, un des fondateurs de la thermodynamique ; mais Carnot, qui vivait à une époque où le calorique était considéré comme un fluide, imaginait que la chute de température de ce fluide engendrait le travail mécanique de la machine à vapeur comme
la chute de niveau de l'eau dans un moulin fait tourner les roues et actionne les meules ; on peut dire, en continuant la même comparaison, que la machine frigorifique remonte la chaleur d'un réservoir froid à un réservoir chaud, en consommant le travail mécanique qui sert à actionner les pompes; en fin de compte, comme il a fallu mettre en jeu une machine à vapeur pour obtenir ce travail mécanique, l'opération se solde par une consommation de charbon ; on a donc fait du froid en brûlant de la houille, ou, pour mieux dire, on s'est servi du travail résultant pour déplacer de la chaleur et pour la chasser des lieux qu'on veut réfrigérer.
Maintenant que ces principes sont bien établis, je ne m'attarderai pas à décrire en détail la machine frigorifique; tout le monde a pu la voir fonctionner, car il n'est point de sous-préfecture qui ne possède sa fabrique de glace. La saumure, refroidie par Tévaporation du gaz liquéfié, atteint progressivement 5 à 10 degrés au-dessous de zéro, mais le sel dissousla préserve de la congélation ; c'est cette saumure liquide qui sert de courtier au froid engendré. Ainsi, dans la fabrique de glace, on se contente d'y plonger des moules métalliques remplis d'eau douce ; cette eau se congelé rapidement, si rapi-
dément même, que Tair dissous dans l'eau est emprisonné dans la glace avant d'avoir pu se dégager à l'extérieur : c'est aux nombreuses bulles de cet air que la glace artificielle doit son manque de transparence ; les glaces naturelles, au contraire, sont transparentes parce que la congélation s'est effectuée lentement et de proche en proche.
La fabrique de glace représente la solution rudimentaire du problème et la réfrigération ; c'est une sorte de mise en bouteille du froid qui peut ensuite circuler, se diviser en menus fragments et apporter en tous lieux une fraîcheur dont certains étés nous font apprécier le charme ; la glace fait partie de notre régime estival car, plus exigeants que les Espagnols ou les Portugais, nous ne nous contenterions pas de l'eau, médiocrement rafraîchie par sa propre évaporation, qu'on obtient à l'aide des alcarazas et des gargoulettes suspendues dans un courant d'air.
Si on veut voir, dans sa perfection achevée, l'organisme de production et d'utilisation du froid, il faut visiter un de ces e?itrepdts frigori'
figues, qui s'établissent actuellement dans les grandes villes et dans les centres de production, de transformation ou de transit des matières alimentaires. Ces entrepôts sont composés d'un certain nombre de pièces, ayant chacune son affectation, car il n'est pas possible de conserver côte à côte des fruits, des viandes et des fourrures. 11 faut maintenir partout une température légèrement supérieure à zéro, c'est-à-dire enlever toute la chaleur, à mesure qu'elle pénètre dans les différentes parties de l'entrepôt ; or cette chaleur rentre avec les nouvelles marchandises qu'on met en réserve, avec les portes qui s'ouvrent, avec les employés qui assurent la manipulation des marchandises ; surtout, elle filtre peu à peu à travers les parois du frigorifique ; mais cette rentrée, qui est la plus importante, est loin d'être invariable ; elle se modifie avec les saisons, voire même avec les heures ; un mur frappé par le soleil laisse passer plus de chaleur que lorsqu'il est à l'ombre. Si on veut, malgré l'irrégularité de ces rentrées de chaleur, maintenir une température fixe, il faut instituer un mécanisme régulateur analogue à celui qui, dans notre corps, répartit l'afflux sanguin de façon à régulariser la température. A ce point de vue, l'entrepôt frigorifique est un organisme
OÙ la saumure refroidie joue le rôle du sang de notre corps, mais d'un sang qui refroidit au lieu de réchauffer. Saisie dans les bacs par des pompes qui forment le cœur de cet appareil circulatoire, elle est refoulée dans des artères de métal qui parcourent l'entrepôt et se subdivisent dans ses différentes salles ; elle retourne ensuite au bac réfrigérant d'où elle repart, refroidie à nouveau, pour un nouveau circuit. Or, il suffit de régler la vitesse d'écoulement de cette saumure pour régler, du même coup, la température ; ce résultat est assuré, avec un automatisme parfait, par les thermomètres placés dans chaque salle. La température vient-elle à s'élever au-dessus de la limite tolérée ? le déplacement du thermomètre ferme aussitôt un circuit électrique, et le courant actionnant un moteur ou un simple électro-aimant, ouvre plus largement les vannes qui commandent Tentrée des canalisations ; Teffet inverse se produit si la température a tendance à s'abaisser au-dessous de zéro ; ainsi, les machines se surveillent ellesmêmes, et on peut, si la chose est nécessaire, maintenir dans des chambres contiguës des températures différentes.
Il faut quelque chose de plus pour compléter l'entrepôt frigorifique ; il faut le munir d'un épi-
derme presque imperméable à la chaleur, afin de réduire au minimum la dépense de refroidissement, qui forme la plus lourde charge de son entretien. Les physiciens utilisent, dans leurs expériences, des récipients à paroi presque imperméable, imaginés par Dewar et d'Arsonval ; ils sont formés par deux vases en verre, enfermés l'un dans l'autre et laissant entre eux un étroit intervalle d'où l'air a été soigneusement enlevé; ainsi la chaleur, pour pénétrer à l'intérieur est forcée de traverser un espace vide de toute matière ; or le vide est, de tous les milieux, le moins conducteur, et l'emploi de ces vases à double paroi permet de réaliser l'isolement thermique idéal ; c'est grâce à eux que Fair liquide peut être conservé et manipulé en dehors des enceintes refroidies où il se prépare ; mais la principale, ou pour mieux dire, la seule application, de ces récipients en dehors du laboratoire est constituée par les bouteilles « Thermos », où la fragilité du verre estrachetée par une enveloppe protectrice, qui servent aux excursionnistes à emporter boissons chaudes ou sirops glacés.
Mais cette solution élégante reste, jusqu'à nouvel ordre, interdite à la grande industrie ; celle-ci n'a d'autre ressource que de recourir
aux corps mauvais conducteurs, ou « calorifuges », comme on dit en langage technique : tels sont le charbon et la sciure de bois, la tourbe et surtout le liège ; on constitue avec les déchets de liège des plaques d'agglomérés qui donnent les meilleurs résultats ; mais, quel que soit le calorifuge employé, il ne remplit sa tâche protectrice que s'il reste parfaitement sec ; aussi prend-on soin de placer cet isolant entre deux murs de briques, ou encore de le protéger par des parois de béton ou de ciment armé contre tout ce qui pourrait lui apporter de l'humidité. Tous ces revêtements calorifuges ont un caractère commun : ils sont très légers, et cette remarque nous montre qu'ils isolent tous de la môme manière, en immobilisant l'air qu'ils renferment et qui constitue la presque totalité de leur volume. Si les gaz, et l'air comme les autres, transportent aisément la chaleur lorsqu'ils sont en mouvement, en revanche, lorsqu'on les force à rester immobiles, ils sont, après le vide, les meilleurs isolants qu'on connaisse. Or, regardons au microscope un morceau de liège ; nous le verrons constitué de cellules desséchées, aux parois très minces, et remplies d'air; c'est en emprisonnant cet air, en s'opposant à ses mouvements de convection.
que le liège et tous les corps poreux agissent comme isolants thermiques ; on comprend qu'ils cesseraient de remplir ce rôle si leurs pores étaient remplis d'eau.
Notre expérience personnelle étend et confirme ces résultats ; les vêtements et les fourrures qui nous protègent contre le froid sont formés de poils et de filaments fins, qui forcent l'air à rester immobile ; le duvet léger que nous dérobons aux eiders, et même aux simples canards, pour faire nos édredons n'agit pas différemment. Le grand physicien Fourier, qui appliquait, il y a un siècle, la puissance de son génie à l'étude de la conductibilité, connaissait fort bien ces propriétés isolantes de l'air en repos ; on raconte qu'il s'était fait fabriquer une douzaine de manteaux, dont chacun était fait d'une étoffe très légère ; suivant l'état du temps, il en superposait un nombre variable, et il affirmait pouvoir se garantir ainsi contre les froids les plus intenses, tout en évitant la charge, si pénible en hiver, de lourds vêtements.
Mais quittons ces considérations théoriques ; ce qui intéresse les ingénieurs « frigoristes », c'est moins de savoir pourquoi le liège isole que comment il isole, afin de pouvoir calculer leurs installations, c'est-à-dire proportionner la puis-
sance des machines frigorifiques au développement de l'entrepôt ; or, on connaît la conductibilité des divers isolants, c'est-à-dire le nombre qui mesure ce que chacun d'eux laisse passer de chaleur, dans des conditions déterminées ; avec ces nombres, l'ingénieur peut calculer approximativement la chaleur qui rentre, en moyenne, pendant une heure ; c'est cette rentrée horaire de calorique que les machines doivent rejeter au dehors ; c'est elle qui mesure la puissance des appareils frigorifiques à installer ; cette puissance devrait donc s'évaluer en calories par heure, mais les frigoristes ont leurs petites manies ; où les autres parlent de chaleur, ils parlent de froid ; une calorie qui s'en va s'appelle pour eux une frigorie : en admettant cette manière de parler, une usine frigorifique d'une puissance de cinquante mille frigories sera capable d'enlever cinquante mille calories par heure aux installations qu'elle dessert, ou, si on aime mieux, de créer ce même nombre de frigories dans le même temps.
Le calcul d'une installation frigorifique n'est pas une grosse affaire ; ce qui est plus délicat, c'est cet ensemble de précautions, qui ne se calculent pas, mais qui se traduisent par un bon rendement de l'organisme créé ; aujourd'hui,
tous les cas pratiques ont été résolus, toutes les bévues ont été faites et réparées, et l'industrie frigorifique est sûre d'elle-même ; c'est ainsi que les ingénieurs ont appris, à leurs dépens, l'importance d'une méticuleuse propreté : lors de la première installation frigorifique de la Bourse de Commerce, à Paris, on s'était contenté d'établir un lit de liège granulé entre deux parois de bois ; ce dispositif, sans inconvénient pour les produits congelés, s'est trouvé détestable pour les viandes réfrigérées ; le sang et les divers produits organiques, s'infiltrant à travers les boiseries, pénétraient peu à peu à l'intérieur, déterminante putréfaction du bois et engendrant une saleté mal odorante qui imprégnait tout dans l'entrepôt. On se garderait bien, aujourd'hui, de retomber dans cette erreur ; il suffit de comparer l'aspect repoussant des abattoirs, des échaudoirs et des locaux infects où sont manipulées, dans les petites villes, les denrées alimentaires, avec la minutieuse propreté des installations frigorifiques modernes, pour saisir toute l'importance du progrès accompli ; spécialement en ce qui concerne les viandes, la « chirurgie alimentaire )) s'entoure de toutes les précautions exigées par l'hygiène ; ainsi, l'industrie frigorifique a été le prétexte et l'occasion d'une transforma-
tion radicale, et il faut espérer que, dans quelques années, les immondes échopes où se triturent et se conservent, avec la collaboration du soleil, de la poussière et des mouches, toutes nos matières alimentaires, nous paraîtront bonnes à fournir la cuisine des Indiens Botocudos.
J'ai décrit avec quelque détail l'entrepôt frigoriflque, parce qu'il représente le type le plus achevé des applications du froid ; établi dans les grandes villes, dans les centres de production, il constitue le grand régulateur, le « volant » de la consommation. Mais il ne suffit pas et une installation complète comprend un réseau frigorifique qui relie les divers entrepôts, car telle est la fragilité de Taliment, fruits ou lait, viande ou poisson, que le froid doit raccompagner jusqu'à la bouche du consommateur. En dehors des grands navires frigorifiques qui parcourent les océans, le transport se fait par des trains frigorifiques, ou par w^agons réfrigérés ; sur ce point, la diversité des solutions employées, montre que la doctrine frigoriste n'est pas encore arrêtée, ni la période d'essais complètement close.
Le procédé le plus simple, essayé dès 1867 en
Amérique, consiste dans l'emploi des wagons à glace : le plafond du wagon porte des caissons remplis de glace, dont la fusion refroidit l'air qui circule à travers les matières convoyées ; parfois même, lorsqu'un refroidissement plus intense est requis, une solution saline s'écoule en mince filet sur cette glace et donne une saumure froide qui circule dans des serpentins à l'intérieur du wagon.
Une deuxième solution consiste à transformer chaque w^agon en une petite usine frigorifique, au moyen d'une machine réfrigérante mue par l'essieu du wagon ; une puissance de deux chevaux suffit pour assurer la réfrigération, quelle que soit la durée du parcours ; l'inconvénient du système est de ne pas fonctionner pendant les arrêts, mais ceux-ci sont toujours réduits au minimum, car il y a accord parfait entre l'intérêt des commerçants, qui ont toujours hâte de prendre livraison des marchandises et celui des compagnies de transports, qui évitent d'immobiliser des wagons coûteux, et dont elles n'ont jamais assez, surtout lors du plein de la production.
Enfin, une dernière solution, fort employée en Amérique, est la préréfrigération : les wagons, aux parois parfaitement isolantes, sont
chargés, puis introduits dans une dépendance de rinstallation frig-orifique, sorte de « gare du froid » où le train est « frappé » : des manches mobiles, qui s'adaptent aux wagons, y injectent de l'air froid jusqu'à ce que toute la masse, contenant et contenu, soit amenée au voisinage de zéro; puis, les panneaux mobiles sont refermés et clos hermétiquement et le train est lancé vers sa destination ; il peut rouler ainsi pendant plusieurs jours, sans que la température ait remonté à un degré dangereux, et ce procédé, qui passe pour fort économique, parait suffisant dans la plupart des cas.
La création de cet arsenal frigorifique s'est faite sans tapage ni réclame; elle apparaît pourtant comme l'œuvre sociale la plus efficace de notre époque; la France, depuis Tellier, ne peut guère se vanter d'avoir joué un grand rôle dans ce progrès, mais il ne faut pas en accuser seulement l'esprit routinier qui caractérise notre peuple, pourtant si hardi en paroles. En réalité, les conditions étaient, chez nous, peu favorables à l'extension de l'industrie frigorifique; la France est un petit pays (je parle, bien entendu, de la superficie territoriale), qui se suffit à peu près à lui-même, et que le régime protectionniste condamne à ne consommer que les produits
nationaux; par suite, les circonstances y étaient moins favorables au développement des transports alimentaires qu'en Amérique et en Angleterre. L'Angleterre va au marché dans tout Tunivers ; elle possède une nombreuse flotte de steamers frigorifiques qui vont chercher pour elle les viandes, le lait, le beurre, les produits de la pêche, les fruits partout où ces denrées sont abondantes et à bon compte ; elle a organisé, chez elle, la vie économique et c'est pour cela qu'on trouve, sur les marchés de Londres, de la viande de bœuf, parfaitement saine, à un franc le kilog et qu'on y peut acheter une douzaine de bananes pour trente centimes.
Aux États-Unis, les effets sont les mêmes, avec des causes un peu différentes; l'industrie de la viande s'est concentrée dans certaines villes, comme Chicago et Saint-Louis, et cela exige d'immenses entrepôts frigorifiques où les animaux abattus et découpés sont, instantanément, saisis par le froid, en attendant d'être transformés en produits marchands, saindoux, jambons, « corned beef », qui sont ensuite déversés sur tout l'univers. Mais, ce qui a surtout déterminé l'extension des transports frigorifiques, c'est l'énorme distance qui sépare les États peuplés et, par suite, grands consommateurs, de Test,
des États du nord et de Touest, qui produisent en abondance les primeurs, les légumes et les fruits ; le Texas et la Floride donnent les produits tropicaux, ou les reçoivent de Cuba, des Antilles ou de TAmérique centrale ; la Californie est devenue, de son côté, le superbe et gigantesque verger des États-Unis ; des denrées délicates doivent faire six à dix jours de trajet avant d'arriver à destination ; et c'est pour cela qu'on voit, dans les grands centres producteurs de Californie, des stations de préréfrigération oii pommes, pêches, raisins, oranges sont, au cueillir de l'arbre, congelés avant de partir pour New-York ou Philadelphie, que les cerises de rOrégon arrivent, parfaitement saines, jusqu'à Boston, à 3.000 milles de leur point d'origine, que les cantaloups de l'Arkansas et de la Californie se trouvent sur toutes les tables bourgeoises de Washington et de Baltimore, que les framboises du Puget Sound sont expédiées à Saint- Paul et à Minneapolis et que les tomates de la Floride atteignent les marchés du Canada ; on se rend compte de Ténorme trafic qu'exige l'alimentation d'un aussi grand peuple, et on s'explique que les compagnies américaines disposent de 80.000 wagons frigorifiques, alors que la France en possède tout juste quelques centaines.
N* avons-nous, en France, qu'à regarder et à nous croiser les bras? Certains ne Font pas pensé ; ils se sont dit que, dans Tétat actuel et sans escompter un retour problématique aux doctrines libre-échangistes, il y avait place chez nous pour un large développement des applications frigorifiques : c'est pour y aider, pour prêcher ia bonne doctrine, pour soutenir les initiatives, qu'ils ont fondé V « Association française du froid » ; le congrès qui a tenu ses assises à Toulouse, en 1912, a continué l'œuvre féconde des congrès de Paris et de Lyon ; il a permis aux spécialistes d'échanger leur expérience, de se mettre d'accord sur certains points d'ordre technique; surtout, il a contribué à l'éducation publique, en montrant ce qu'on peut faire utilement dans notre pays.
Dès à présent, l'installation d'entrepôts frigorifiques dans toutes les villes est assurée de faire des bénéfices, soit que l'exploitant se contente de « louer du froid », c'est-à-dire de mettre des emplacements à la disposition de ceux qui ont quelque chose à conserver, soit qu'il opère pour son propre compte, achetant les denrées saisonnières pour les revendre ensuite à des cours plus élevés. Le mouvement est donné et la propagande n'a plus qu'à l'accélérer ; nombre de
syndicats fondent des entrepôts frigorifiques à l'usage exclusif de leurs adhérents ; bouchers et charcutiers, surtout, se lancent hardiment dans cette voie, ayant appris à leurs dépens l'importance des déchets produits par la corruption, et compris qu'un commerçant avisé doit acheter chaque chose en son temps pour pouvoir la vendre en tout temps.
Mais les transports frigorifiques méritent, eux aussi, d'être organisés méthodiquement; il suffit de voir passer les trains de primeurs que l'Algérie et le Midi expédient vers les marchés du Nord, pour se rendre compte que notre pays est appelé à devenir, pourvu qu'il y prenne peine, le verger et le potager de l'Angleterre et de l'Allemagne. Dans le plein de la saison, les fraises du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône font, en moyenne, 40 wagons parjour, les cerises du Var, lo à 20 wagons, les artichauts de Perpignan, d'Hyères et de Cavaillon, 10 à 12 wagons, les choux-fleurs d'Angers et d'Avranches, oO wagons ; quant aux raisins et aux tomates, c'est par trains entiers qu'ils vont trouver, dans le Nord, une clientèle illimitée.
Pour les transports de poisson et de viande, la même conclusion s'impose : le procédé archaïque de transport des bestiaux sur pied ne livre
aux abattoirs des grandes villes que des animaux fatigués, et souvent malades : on compte, aux abattoirs de la Villette, que, sur trois cents tonnes de viande saisies annuellement comme impropres à la consommation, les deux tiers ont été avariés en cours de route ; combien plus sain, et plus économique en même temps, serait l'abatage sur place, suivi du transport par wagons réfrigérés ! Il en va de même des produits de la mer; nos procédés sommaires d'expédition permettent tout juste à la « marée )> de Boulogne et de Dieppe d'atteindre Paris par des trains rapides, alors que, grâce aux convois frigorifiés, Baie est devenu le grand marché de poissons de l'Europe centrale.
Je m'en voudrais de multiplier les exemples ; mais je dois, pour finir, faire ressortir un des aspects les plus importants de la question, important comme tout ce qui touche à la sécurité nationale et à la défense du sol, trop convoité, de notre patrie. En temps de guerre, il faut faire vivre les armées, et la tâche est difficile, autant qu'essentielle, avec les énormes masses humaines que les combinaisons de la guerre déplacent à chaque instant ; le temps n'est plus où les troupes vivaient sur le pays, et emportaient leurs vivres dans des sacs lourdement
chargés. Il faut donc prévoir, pour le cas de guerre, d'énormes approvisionnements et des moyens spéciaux de transport; on comprend le rôle que les installations frigorifiques sont appelées à jouer : les entrepôts, répartis sur la surface du territoire, constituent, principalement pour la viande, les réserves indispensables, ces « munitions du ventre » avec lesquelles on gagne les batailles. A ce point de vue, l'Allemagne est prête ; elle possède actuellement, dans ses quatre cents stations frigorifiques, les réserves de viande nécessaires pour alimenter son armée pendant six mois.
Ce n'est pas tout d'avoir des provisions ; il faut pouvoir les transporter; or l'emploi des wagons réfrigérés simplifie singulièrement la tâche, en allégeant le transport de tout ce qui n'est pas utilisable ; le service français de l'intendance prévoit dix jours de viande derrière les troupes en marche: or, pour quatre corps d'armée, cette masse alimentaire remplit 240 wagons lorsqu'elle est représentée par du bétail sur pied, tandis que 40 wagons suffisent lorsqu'ils transportent de la viande congelée.
La conclusion s'impose, et notre intendance a mis la question au premier rang de ses préoccupations. Il ne faut pas penser qu'aux aéro-
planes ; le sort des peuples se réglera, longtemps encore, sur terre, et nous devons nous souvenir que l'héroïsme des combattants procède souvent d'un estomac satisfait. Voilà pourquoi notre organisation frigorifique importe à tous ceux qui veulent leur pays prospère dans la paix et fort dans la guerre.