SÉANCE DU 19 NOVEMBRE
Par M. GUBLER (Rapporteur)
Messieurs,
Le 16 juillet dernier, deux savants soumettaient à votre appréciation une œuvre collective dont le titre simple mais gros de promesses piqua vivement notre curiosité. Il s'agissait à'Études sur la matière médicale des Chinois, par MM. Dabry de Thiersant, consul de France en Chine, et le docteur Léon Soubeiran , honorablement connu par ses travaux , et qui porte un nom cher à la science.
Les auteurs ont mis en commun les fruits de leurs investigations et combiné leurs efforts afin de faire mieux connaître les agents thérapeutiques et, indirectement, les idées médicales d'un peuple qui , devenu stationnaire après avoir devancé la plupart des autres dans la science, l'industrie et les arts, conserve encore un niveau élevé dans la civilisation et reste dépositaire de notions et de procédés empiriques ou rationnels dont l'acquisition importe aux progrès comme à la prospérité des nations occidentales.
ri RAPPORT DE H. GUBLER
Ce n'est pas la première fois, du reste, qu'une telle entreprise a tenté le zèle des médecins et des naturalistes. La littérature spéciale s'est enrichie, surtout dans ces dernières années, de travaux très-estimables, parmi lesquels nous citerons ceux de Mil. Tatarinov, Porter-Smith, 0. Debeaux, et principalement celui de M. Daniel Hanbury. Mais, si grande que soit la valeur de ces travaux, ils ne sont et ne pouvaient être que des essais plus ou moins avancés et réussis, en raison des difficultés particulières inhérentes à ce genre de recherches. En effet, presque toujours les substances médicamenteuses usitées dans le Céleste Empire sont à l'état de mélanges, dénaturées par des codions successives dans différents liquides, et réduites , sinon en poudre , du moins en fragments trèsmenus qui les rendent à peu près méconnaissables. La détermination scientifique de la plupart de ces agents thérapeutiques eût donc été impossible pour les auteurs du travail dont l'examen nous a été confié, s'ils n'avaient pu bénéficier des recherches de leurs devanciers et tirer parti des études faites sur place par l'un d'eux. Grâce à la réunion de ces deux conditions de succès, MM. Léon Soubeiran et Dabry de Thiersant sont aujourd'hui suffisamment informés pour nous renseigner avec précision sur l'arsenal thérapeutique des peuples de l'Extrême Orient.
Dans leur exposition, nos deux compatriotes ont adopté la classification naturelle. Les produits de la matière médicale sont partagés en minéraux , animaux et végétaux , et les deux derniers groupes sont subdivisés en familles. Chaque substance est désignée par ses noms vulgaires en Chine, et par les dénominations scientifiques correspondantes. Ensuite viennent les renseignements relatifs à leurs propriétés, à leurs usages
A L'ACADÉMIE DE MÉDECINE. m
et à leurs modes d'emploi. Il va de soi que pour constater les identités et fixer les synonymies, les auteurs ont dû se livrer à un travail minutieux de comparaison des différents produits, et à des recherches bibliographiques toujours difficiles et rendues plus pénibles encore par l'obscurité des textes.
Ce qui frappe au premier abord, quand on parcourt du regard ce vaste tableau, c'est qu'il reproduit, dans son ensemble et même dans un grand nombre de détails, les traits que nous sommes habitués à retrouver dans les matières médicales européennes. On y voit avec étonnement figurer la majeure partie des substances usitées parmi nous, et ce n'est pas non plus sans quelque surprise que l'on vient à constater la similitude des indications et jusqu'à un certain point l'analogie des idées théoriques qui président à leur emploi. En parcourant l'ouvrage de MM. Léon Soubeiran et Dabry de Thiersant, on croirait avoir sous les yeux la matière médicale de Geoffroy ou quelqu'un de ces vieux traités dans lesquels une science naissante et peu sûre d'elle-même ne dédaignait pas d'accueillir, au milieu de ses observations ou de ses préjugés, les erreurs des médicastres du temps et les superstitions populaires.
Nous n'étonnerons donc personne en disant que l'idée de spécificité, corrélative de celle d'ontologie, semble avoir dominé la pratique médicale en Chine comme elle faisait naguère en Europe. Telle substance est douée d'une vertu essentiellement antirhumatismale ou antispasmodique; telle autre, du pouvoir inexplicable, irréductible à d'autres propriétés plus simples, de guérir directement, proprio motu, la phthisie, la syphilis ou la rage.
En outre, les Chinois sont persuadés, comme nous l'étions au moyen âge, que la Providence, peu confiante dans nos fa-