IV RAPPORT DE M. GUBLER
cultes instinctives, a voulu s'adresser à notre intelligence pour nous apprendre à discerner les choses nuisibles d'avec celles qui sont utiles. Dans cette conception, la nature aurait pris soin de stigmatiser les poisons et d'orner les remèdes d'insignes, rappelant aussitôt à l'homme les services qu'il est en droit d'en attendre : c'est ce qu'on appelle la doctrine des signatures. Or, la croyance à ce dogme singulier se révèle à chaque pas, pour ainsi dire, dans la matière médicale chinoise.
C'est ainsi que la luciole est recommandée contre les affections des organes visuels; qu'une garance (Rubia Munjista), dont la racine est rouge , passe pour provoquer le flux menstruel; que le Polygonum tinctorium, qui fournit de l'indigo, est réputé efficace contre les fièvres pétéchiales; que le fruit réniforme du Kadsura chinensis a des propriétés aphrodisiaques , et que le Gin-seng , dont la racine bifurquée ressemble à des cuisses d'homme, est en possession de restituer aux malades et aux vieillards la force et la virilité absentes. Des considérations de même ordre ont, sans doute, fondé la réputation du Cordiceps sinensis comme excitant des organes génitaux; celle du Bidens parvijlora comme moyen infaillible de faire pousser les ongles , ou du Vitex incisa pour faire croître la barbe; enfin celle de Y Apocynum juventus comme remède de jouvence. Et si les bois de cerf sont exposés en Chine dans de si élégantes boutiques, s'ils jouissent de tant de faveur auprès de la foule des blasés et des tabescents, ne doivent-ils pas cette distinction au courage et à la généreuse ardeur dont ce bel animal fait preuve à l'époque des amours?
Certes, voilà d'étranges illusions; mais elles méritent indulgence, surtout de la part de gens dont les ancêtres les ont partagées. Quand on a cru à la pulmonaire pour guérir la
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phthisie, au grémil pour chasser les graviers, et à la carotte pour dissiper la jaunisse, la modestie est une vertu indispensable.
D'ailleurs, en d'autres points, les Chinois témoignent d'un véritable sens pratique et même de tendances scientifiques dont il faut les louer et qui devraient faire absoudre certaines de leurs erreurs. Par exemple, nous voyons dans leur matière médicale les substances astringentes, soit végétales (galles de chêne et galles de Chine, etc.), soit minérales (alun, acétate et sulfate de fer, sels de plomb, d'argent, etc.), servir ainsi que les amers à fortifier, resserrer, chasser la fièvre {Salix babyloniccij Populus tremula^ Dichroa febrifuga), arrêter les sueurs, la diarrhée atonique, la spermatorrhée. De même les aromatiques, les huiles essentielles simples ou sulfurées, les balsamiques , servent en qualité de stimulants diffusibles , de fébrifuges , d'antispasmodiques, et pour modérer les catarrhes. Tels sont les médicaments fournis par les Labiées, les Ombellifères et les Composées aromatiques, les Myristicées et les Styracées, l'ail, le santal, le Daphnidium cubeba, et tant d'autres; l'armoise, le safran sont considérés comme emménagogues, et la puissance abortive des ergots de riz et de maïs est parfaitement connue.
La médecine chinoise emploie de temps immémorial les préparations mercurielles contre la syphilis; l'arsenic contre les affections strumeuses, herpétiques, et contre certaines fièvres intermittentes; le fer comme reconstituant hématinique. Le borax est prescrit contre le muguet, le nitrate de soude comme diurétique, le carbonate de chaux comme absorbant, et le Uniment oléo-calcaire contre les brûlures.
D'anciens auteurs recommandent les cendres de Varechs
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contre le goitre. — Les Chinois se servent comme nous du soufre, de l'acétate de enivre, du ricin, de la gomme-gutte, de l'aloès et de la rhubarbe, de l'aconit, du Veratrum et du colchique; du camphre, du musc, de l'opium et des solanées vireuses. Ils ont des sternutatoires , des sialagogues et des anthelminthiques analogues aux nôtres ; de plus, ils se croient en possession d'un assez grand nombre de substances capables de prévenir ou de dissiper l'ivresse [Betonica officinalis , Noventa dulciSj Chrysanthemum album ^ noix muscade, borax), ou bien exerçant une influence sur la sécrétion lactée, soit pour la suspendre (orge germée), soit pour l'activer [Silène? Alisma plantago).
Ajoutons, et ce n'est pas la particularité la moins remarquable, que l'anesthésie chirurgicale, générale ou localisée, est très-anciennement usitée en Chine. Le grand chirurgien Houa-To, qui mit en honneur l'hydrothérapie, se servait déjà d'une espèce à'Atropa décrite par le Pen-tsao, et qui produit une insensibilité suffisante pour permettre de pratiquer des opérations graves sur le bas-ventre. Le Datura alba se comporte de même. En outre, Y Azalea procumbens > qu'on associe souvent en qualité de narcotique à l'andromède et à la jusquiame, peut, lorsqu'il est mêlé à la poudre de racine d'aconit, produire une anesthésie locale qu'on utilise pour les petites opérations.
Il serait fastidieux de prolonger davantage ce parallèle, car les exemples cités suffisent amplement à démontrer la similitude générale de la matière médicale chinoise avec celle des Européens. Est-il besoin maintenant d'insister sur des différences nécessaires et prévues? Nous ne le pensons pas; mais nous croirions n'avoir accompli qu'une partie de notre tache,
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en tout cas nous n'aurions réalisé que la moitié de nos desseins, si nous ne faisions part à nos collègues de nos remarques sur quelques faits nouveaux qui ont attiré notre attention, et sur les doctrines médicales dont les explications relatives à chaque substance portent visiblement l'empreinte.
Les idées théoriques de nos antipodes, parfois assez conformes à celles qui nous dirigent , sont généralement plus rationnelles et plus avancées qu'on ne s'y serait attendu. A côté de la doctrine un peu archaïque de la spécificité, se sont glissées des idées physiologiques évidemment plus modernes. Par exemple , on trouve dans plusieurs passages l'affirmation des états pathologiques des liquidés. Un Bignonia indéterminé répare les altérations du sang, tandis que la rhubarbe a le pouvoir non-seulement d'en prévenir la corruption, mais encore de le rendre fluide s'il était coagulé.
Mais, naturellement, ce sont les solides qui sont le siège des lésions les plus habituelles. Et comme chacun des grands médicaments fait pour ainsi dire élection d'un seul ou de plusieurs des viscères les plus importants, cela permet de modifier isolément les diverses parties de l'organisme par des moyens appropriés. Quelquefois cependant la substance active, telle qu'un certain Carduus, pénètre simultanément dans ce que la médecine chinoise appelle les douze voies, et affecte du même coup l'économie tout entière.
De même l'élimination des poisons, et par conséquent celle des remèdes, s'effectue par des voies spéciales; ce qui permet, le cas échéant, d'entraîner au dehors la matière morbifique : d'où l'idée de traiter la rage par le Mylabre ou la Cigale, qui provoquent l'avortement, afin d'expulser le prétendu fœtus canin, c'est-à-dire le virns considéré comme un être vivant.
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Par malheur, si la prémisse est juste, la conclusion est contestable et le corollaire absolument inadmissible.
Les médecins chinois ont reconnu qu'il y a des substances antagonistes, que de telles substances sont incompatibles dans la même formule, et qu'elles peuvent se servir réciproquement d'antidotes. Aussi recommandent-ils d'éviter l'association du Ta-ky (espèce de carduus mentionnée plus haut) avec le Glycyrrhiza, le chamœdaphne et Y Helminthocorton ; tandis qu'ils conseillent de traiter les piqûres de guêpes, de scorpions et même les morsures de serpents venimeux, par le Bidens parvijlora,; d'administrer le Nelumbo à ceux qui sont empoisonnés par des crabes, et de combattre les effets toxiques des champignons par l'alun ou la racine de cichorium et ceux de l'aconit par le Libanotis.
A leur avis, l'arsenic trouverait un contre-poison efficace dans le Phaseolus angulatus> ce qui ferait penser que cette espèce, appartenant à un genre inoffensif, posséderait exceptionnellement une activité pharmacodynamique comparable à celle de la fève du Calabar, et supérieure à celle d'une autre Légumineuse : le Cytisus Làbumum, dont les propriétés toxiques sont peut-être analogues à celles de la Phaséolée exotique.
Pour achever de remplir notre programme, il ne nous reste plus qu'à signaler quelques particularités qui dénotent de la part des Chinois une observation délicate et sagace. De ce nombre sont les effets favorables de l'orge germée sur les troubles digestifs et l'action résolutive exercée sur les opacités de la cornée par le nitre ou le sel ammoniac. Un autre fait d'une portée considérable aurait été observé par eux : savoir, l'immunité, par rapport au goitre, de tous ceux qui font
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usage d'eau conservée dans des vases de plomb, et la possibilité de prévenir cette dégénérescence en administrant des préparations saturnines.
Enfin, nous signalerons à l'attention des thérapeutistes quelques substances vantées dans l'Extrême Orient, et qui, sans être toutes des médicaments héroïques, mériteraient néanmoins d'être soumises à l'épreuve de l'expérimentation sur les animaux et d'une sévère observation clinique. Telles sont YAnemarrhena asphodeloïdes > employé aux mêmes usages que la Scille; le Pardanthus chinensis , auquel on attribue les propriétés les plus remarquables et les plus variées; le Pupalia geniculata, dont la racine acre, sialagogue, est usitée dans le rhumatisme, etc.; le Passerina Chamœdaphne > dont la teinture est souvent employée comme cordiale , tonique et fébrifuge ; le Rehmannia chinensis, utile dans la débilité générale ; le Dimorphanthus edulis, fréquemment prescrit contre les pertes sanguines, les maladies du cœur et autres; le Gynocardia odoratdj dont les semences sont préconisées contre les dermatoses et la syphilis; et, parmi les fébrifuges, le Tournefortia argusina> le Trichosanthes dioïca, et surtout le Dichroa febrifuga , dont la réputation est grande en Cochinchine, et qui mériterait sans doute mieux que les précédents le titre de succédané du quinquina.
Tels sont, Messieurs, les faits les plus saillants relevés par votre commission dans la matière médicale des Chinois; telles sont aussi les inductions que nous avons cru pouvoir en tirer au point de vue de l'état actuel et des tendances doctrinales de la médecine chinoise.
L'Académie est maintenant en mesure d'apprécier l'importance considérable et la haute valeur de l'œuvre consciencieuse
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et savante soumise à notre examen, et nous espérons qu'elle s'associera à l'opinion de ses commissaires, résumée en ces termes :
Les Études de MM. Léon Soubeiran et Dabry de Thiersant sur la matière médicale des Chinois constituent un progrès par rapport aux publications antérieures.
Sans avoir résolu toutes les difficultés ni dissipé tous les doutes, leur travail est certainement le plus correct et le plus complet sur cette partie des connaissances médicales.
Par la masse des faits qui s'y trouvent réunis, comme par leur importance et leur nouveauté, cet ouvrage offre un grand attrait à la curiosité scientifique et ne peut manquer de servir de base pour des recherches ultérieures et décisives, ayant pour but d'élucider toutes les questions afférentes h l'histoire de la médecine chez les peuples de l'Extrême Orient.
En conséquence, Messieurs, votre commission n'hésite pas à soumettre à l'approbation de l'Académie les conclusions suivantes :
1° Remercier les auteurs de leur très-intéressante communication ;
2° Les féliciter sur les résultats acquis, et les encourager à persévérer dans les recherches laborieuses et éminemment utiles qu'ils ont entreprises;
3° Recommander MM. Léon Soubeiran et Dabry de Thiersant à la bienveillance de M. le ministre de l'instruction publique, à l'effet d'obtenir l'impression , aux frais de l'Etat, de leur savant ouvrage intitulé : Etudes sur la matière médicale des Chinois.
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