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LES RELATIONS DE LA MAURITANIE AVEC LES CONTRÉES LIMITROPHES

Son rôle de jonction entre le Sénégal, V Algérie^ le Maroc^ le Soudan et l'Océan. — Au point de vue de notre politique saharienne et de notre expansion dans le nordouest africain, les conditions et les circonstances suivant lesquelles s'est effectuée notre occupation de la Mauritanie pouvaient la faire considérer comme le début d'une pénétration plus avancée qui, en se poursuivant au nord, arriverait à rejoindre le Maroc et ferait la liaison entre le Sénégal et le Sud-algérien.

Peut-être, à l'heure présente, ce projet n'est-il pas immédiatement réalisable ; au nord de l'Adrar, le chemin est barré par le grand désert, les plaines arides et les rochers du Djouf et de l'Iguidi, qui étendent comme une mer de sable entre la Mauritanie et nos possessions algériennes. Mais cet obstacle naturel, on peut le contourner, soit par les roules caravanières de la région soudanaise, soit par la route de l'ouest, parallèle au couloir du Rio de Oro, qui forme un débouché lointain, mais direct, vers l'extrême sud marocain ; là nous rencontrons, il est vrai, la zone d'influence que les traités ont abandonnée à l'Espagne, mais seuls des esprits timorés et ennemis de l'effort peuvent penser qu'enfermés, pour ainsi dire, en Mauritanie, nous devons nous borner à y exercer notre action uniquement dans le cercle de notre occupation présente.

Les pays sahariens au sud de l'oued Draa, lequel consti-

tue la véritable limite du Maroc, sont reconnus par les conventions internationales, comme étant d'influence française ; les traités de 1890, de 1898 et de mars 1899 avec l'Angleterre, nous ont donné les territoires sahariens et chargé de la police du désert. Nul ne conteste que, en arrière du Maroc et de l'Algérie, le Sahara français va joindre la Mauritanie, elle-même dépendance du Sénégal et que, du rivage méditerranéen, le domaine africain de la France se déploie sans solution de continuité jusqu'aux rives du Sénégal et du golfe de Guinée.

La première tâche qu'on doit se proposer en Mauritanie est d'assurer de plus en plus la sécurité des frontières commerciales de la colonie, afin d'activer la jonction nécessaire avec l'Algérie, jonction déjà entreprise par l'hinterland marocain au nord, par le Soudan à l'est, afin de favoriser l'évolution économique des populations paisibles et laborieuses qui y vivent à l'ombre de notre drapeau.

Les confins orientaux et méridionaux. — A l'est, la frontière de notre colonie de l'Afrique Occidentale, dont dépend le territoire civil de la Mauritanie conserve encore quelque imprécision sur le front saharien. Mais la délimitation d'une ligne frontière sur le terrain même n'offre pas un intérêt impérieux en ces régions habitées exclusivement par des nomades ; comme les progrès de notre pénétration politique y déterminent chaque jour de nouvelles tribus à reconnaître notre influence, la détermination de la zone de notre autorité paraît devoir être, pour l'instant, plutôt ethnique et politique que territoriale.

Dans ces régions orientales de la Mauritanie, notre vigilance ne doit pas cesser d'être en éveil ; pour mettre un terme à l'audace des pillards, nous avons dû, par force, nous y avancer au delà des limites de nos postes ; car il ne fallait pas laisser s'organiser dans le Hodh les bandes armées et pillardes, qui, après l'occupation de l'Adrar, avaient tendance à s'y reformer. Certes, il n'est pas attirant d'occuper ces régions, proie d'une irrémédiable stérilité. Cependant, la pénétration de plus en plus effective, de

plus en plus efficace, de l'arrière Sahel est indispensable pour la sécurité des deux colonies du Haut Sénégal-Niger et du Sénégal ; les tribus paisibles et commerçantes, sous notre protection, se sentiront à l'abri des attaques des tribus guerrières ; dans ces immenses plaines sablonneuses, où circule la masse turbulente des Mechdouf, où quelques ksour, peuplés de sédentaires pacifiques, s'élèvent au milieu des dattiers, l'occupation de Nemia comme de Oualata et de Tichitt, est une mesure dictée par la force des choses. Dès les premières années de ce siècle, les habitants de Tichitt, pressurés et pillés par les Oulad Naceur et les Kounta, demandaient qu'un poste de 25 soldats de nos troupes régulières fût établi dans leur ksar pour les défendre ; dès lors aussi, les gens d'Oualata soupiraient en secret après notre présence, sans oser en exprimer le désir, par peur des représailles de leurs voisins et dans la crainte naïve que nous n'accaparions leur commerce du sel. Nous avons cité plus haut la belle déclaration de loyalisme et de fidélité que, nous connaissant mieux, après deux ans seulement de notre séjour au milieu d'eux, ils ont formulée au début de la guerre:

(i Alors même que le monde entier nous haïrait à cause c( de notre amour pour la France, nous, gens de Oualata, « nous préférerions encourir cette haine plutôt que de « manquer à 1 affection que nous vous devons. »

Pour étonner et soumettre des tribus entières, le meilleur moyen est un raid rapide dans le désert; l'expérience l'a maintes fois prouvé. Dans la nouvelle organisation, des contingents indigènes, sous le commandement de chefs déterminés et fidèles, peuvent assurer la sécurité des frontières nouvelles ; une milice maure bien encadrée jouera, dans ces régions du Sahel et du Hodh, peu sûres et difficiles à tenir, le même rôle que les gardes-frontières au Soudan, Avec des tribus paisibles, on peut faciliter l'accès de la bande de terres fertiles, large de soixante-dix à quatrevingts kilomètres de la rive gauche du fleuve, où elles peuvent trouver de bons terrains de parcours, des pàtu-

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rages pour leurs troupeaux, à l'abri des tracasseries et des vexations des tribus guerrières et passer insensiblement de la vie nomade à la vie sédentaire. C'est ainsi que plusieurs fractions des tribus maraboutiques du Sahel et du Hodh ainsi que des fragments d'autres tribus voisines sont venus s établir dans des villages des cercles de Nioro et de Goumbou, s'y sont fixés et paient l'impôt comme nos sujets noirs. Et ce mouvement dans la colonie du Haut Sénégal-Niger a augmenté rapidement dès les premières années de notre prise de possession ; les El Sidi Mahmoud, Oulad M'bark, Oulad Naceur, Kounta, Oulad Daoud, Mechdouf ainsi attirés vers l'administration française par la sécurité qu'elle assure rapportent ainsi plus de 300.000 francs au budget annuel du Haut Sénégal-Niger. Il est de notre intérêt d'aider à ce mouvement et d'encourager les tribus des terres déshéritées du Sahel et du Hodh à descendre sur les rives fertiles du fleuve, où leur vie sera rendue ainsi plus facile et le rendement des impôts meilleur.

Pour la protection du Sahel, du côté du Sénégal, peutêtre y aurait-il lieu d'établir un poste au mont Sakha dans le nord-ouest du Guadimaka, à 80 kilomètres de Bakel, où l'eau coule abondante des rochers, en tout temps, et qui commande les routes du Tagant, dans une région où les caravanes allant vers le Soudan se croisent avec celles qui se rendent à Bakel, sur le fleuve, poste qui, plus à proximité du Sahel que le poste Sélibaby, supprimé en 1897 et rétabli depuis, permettrait de mieux dominer les El Sidi Mahmoud.

Cette région du Guadimaka, d'ailleurs, ne saurait être l'objet d'une trop attentive surveillance. Jonction des trois colonies de la Mauritanie, du Sénégal et du Haut Sénégal- Niger, proche de la Guinée, autrefois peuplée de sectaires exaltés, c'est un foyer de fanatisme qui n'est pas encore éteint et qui se rallume facilement. Les noirs Sarrakolés qui l'habitent, quoique convertis à l'islamisme, ont conservé les coutumes barbares et les superstitions du fétichisme ;

leurs marabouts locaux sont les continuateurs des sorciers d'autrefois. Poussés par eux, des notables de Sélibaby ont, en 1907, tenté d'empoisonner les Français de la garnison, au moment de l'affranchissement des captifs. Car ceux-ci profitant de cette bienfaisante mesure du gouvernement de l'Afrique occidentale, regagnaient leurs villages d'origine en si grand nombre que c'était dans le Sahel et les pays Sarrakolés, un véritable exode de serviteurs, exode qui avait excité contre nous la colère des classes possédantes.

Si l'on pousse à fond la théorie, en faveur aujourd'hui, qui consiste à réduire le nombre de nos postes et à les rapprocher du fleuve, deux postes pourraient suffire pour la rive gauche au nord du fleuve : l'un au nord du lac d'Aleg, et qui dépendrait de Podor, à l'entrée de la grande vallée fertile de l'Ouad qui forme la route naturelle du Tagant, à soixante-dix kilomètres de Mafou, premier barrage du Sénégal, dominerait le pays des Brakna et ferait, de l'autre côté, face aux Ida ou Aïch, qui descendent parfois jusqu'à rOuad ; l'autre, à Souet el Ma, point de croisement pour les routes des caravanes au nord du lac Cayor, à cinquante kilomètres de Dagana, commanderait le pays Trarza.

Au nord-est le vaste espace situé entre la Mauritanie et l'itinéraire suivi par le docteur Lenz en 1880, n'a été parcouru encore par nul Européen : les données se bornent aux seuls renseignements indigènes. La police du Sahara en cette région est difficile, car se lancer à la poursuite d'un rezzou ou vouloir lui barrer la route constituerait une tâche dangereuse autant qu'illusoire. Ce pays n'a sans doute pas grande valeur économique, puisque sur les pistes, selon les informateurs, on ne rencontre que gazelles, mouflons et autruches ; cependant si ces contrées ne sont pas habitées d'une façon permanente, certaines tribus voisines poussent parfois jusque là leurs nomadisations ; et ces tribus ne sont pas dépourvues de richesses, puisque de temps immémorial d autres se sont fait une profession d'aller les razzier. Essentiellement nomades, ces tribus sont surtout riches en chameaux. Cet immense territoire aux

parages inexplorés est le chemin des pillards barbares qui, du Sud-algérien ou de la vallée du Drââ, vont écumer les caravanes ou piller les oasis.

Dans l'hiver de 1904-1905, le capitaine Flye de Sainte- Marie, avec une colonne de méharistes, a relié au Touat l'itinéraire du docteur Lenz et recoupé toutes les pistes qui vont du Tafilalet et du Drâà à Taoudeni dans le Tanezrouft, qui est le point d'attraction des rezzou ainsi que celui des caravanes qui viennent du Soudan s'y approvisionner de sel. Taoudeni très à l'est de l'Adrar, sur le sixième degré de longitude ouest est à peu près à la même latitude qu'Idjil.

Ce vaste espace où, au sud, les dunes et les falaises détachées de l'Adrar vont rejoindre le massif granitique de Eglab, confine à l'est à l'Erg Raoui et au cours de la Saoura, au nord à une table de hammada parallèle au cours de l'oued Drââ. Deux bandes de dunes parallèles, l'Erg Iguidi et l'Erg Chech, le parcourent dans une direction sud-ouest-nord, prolongeant l'Adrar mauritanien, se rejoignant au nord-est et allant se perdre vers la Basse- Saoura.

Les massifs de dunes, Erg Iguidi et Erg Chech, sont assez bien pourvus de points d'eau, en pâturages fournis quoique de végétation peu variée, en gazelles et en antilopes ; des chacals, des petits renards à longues oreilles, des rats complètent la faune et l'on y retrouve des haches et des flèches de pierre taillées. Par places, des bouquets de palmiers s'élèvent auprès des puits creusés dans le sable où une nappe d'eau s'étend à peu de profondeur. D'El Menakeb, point de jonction de l'Erg Iguidi et de l'Erg Chech, de la lisière ouest de l'Iguidi ainsi que de plusieurs autres points du massif, des pistes vont à travers les plaines de sable gris, les dunes de sable jaune, les plateaux de calcaire bleu et rose, vers le ksar de Taoudeni, si fameux dans le Sahara. C'est le ksar où Caillé et Lenz n'eurent point la permission de pénétrer, et qui n'est en réalité qu'un misérable village de 200 habitants.

Du côté de l'Iguidi, il serait certainement utile et proti-

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table d'établir la jonction des méharistes de Mauritanie avec les méharistes algériens d'abord à Tindouf ou à Grizim, lesksours les plus importants de la région, et, ensuite, près de puits autour de pâturages fréquentés par des tribus venues du Sud-algérien et du Zegdou. Vingt-cinq étapes seulement séparent Ghinguetti, dans TAdrar, de Tindouf, et vingt de Grizim. Gette mesure serait d'une haute utilité policière et politique, en même temps qu'elle donnerait le moyen de combler une lacune dans la carte du Sahara occidental.

En 1906, la compagnie méhariste du Touat effectua une reconnaissance sur Taoudeni; en 1909, le capitaine Gancel, à la tête du même groupe, fut autorisé à visiter la partie nord de l'Iguidi dont le capilaine Flye de Sainte-Marie avait déjà longé la lisière sud et pénétré quelques points à l'ouest. Le capitaine Gancel était eu même temps chargé de couper la route du retour à un rezzou que le marabout Abidine, des Kounta de l'Azaouad, habitant le Drââ, avait lancé sur Taoudeni et Araouan; le rezzou fut dépouillé de ses prises et dispersé. L'exploration à laquelle donna lieu cette opération de police réduisit encore les mystères de la zone désertique jusque là parcourue en sécurité par les pillards beraber. Et, sans doute, l'impression dut être très forte chez les tribus du Tafilalet et du Dràà, car jamais encore les troupes françaises n'avaient été chercher leurs adversaires aussi loin dans le désert. Dans un combat livré à ce rezzou au puits d'Achoura avait été tué le capitaine Grosdemange, des méharistes de Tombouctou, chargé l'année précédente de protéger contre les brigandages les azalaï, c'est-à-dire les grandes caravanes qui. tous les ans, à la saison la moins chaude, vont charger le sel à Taoudeni.

Get épisode illustre de façon frappante l'importance de cette région pour les relations entre le Soudan, l'Algérie et la Mauritanie.

Il y aurait donc un grand intérêt à posséder au centre même de l'Iguidi, des. postes, d'où pourraient s'effectuer

dans la contrée, en hiver et au printemps, des reconnaissances de plus en plus nombreuses, reconnaissances qui auraient le double avantage de familiariser les officiers et les méharistes avec les territoires dont la police leur incombe et de gêner les expéditions des rezzou qui, bientôt, deviendraient moins fréquentes.

Des gradés méharistes ont été recrutés en 1910 dans les compagnies sahariennes d'Algérie pour encadrer les méharistes de Mauritanie. N'est-il par indiqué de les lancer, le long des dunes de l'Erg Iguidi et de l'Erg Ghech, à la rencontre de ceux des leurs qui sont demeurés dans le Sahara algérien? D'autre part, les compagnies sahariennes du Touat et de la Saoura peuvent chercher à se relier vers les puils de Ghenachan, au centre de la hammada qu'encadrent les ergs Ghech et Iguidi, pointd'où rayonnent, dans tous les sens, de nombreuses lignes de communications, avec les méharistes du Tidikelt et ceux de l'Afrique occidentale, venant de Taoudeni ou de la Mauritanie. Gette liaison pourrait ensuite se pousser vers l'ouest jusqu'à Tindouf.

La tâche peut être dure, toute pleine de ces difficultés qu'offrent en abondance ces immenses espaces désertiques où nos troupes auraient à opérer, mais nos groupements méharistes sont un instrument solide et dressé admirablement par nos spécialistes du Sahara pour cette besogne ardue de la police du désert.

La, frontière septentrionale. — La colonie espagnole du Rio de Oro et les tribus nomades du désert. — La frontière septentrionale de la Mauritanie n'existe pas, il faut le reconnaître ; on a pu s'en apercevoir en lisant certains passages de cet ouvrage ; elle n'a ni réahté géographique, ni réalité administrative. Au long de l'Océan, une large bande de territoire est occupée par la possession espaguole du Rio de Oro, aux limites imprécises et trop vaguement délimitées dans son enfoncée orientale à l'mtérieur, où elle s'étend sur les régions du Tiris et de l'Adrar Sottof; le territoire de la sebklia dldjil est une enclave française de

la frontière du Rio de Oro, reconnue par le traité de Paris, en juin 1900. A Test du Rio de Oro, dans l'arrière-pays, une immense étendue de déserts presque inexplorée encore, s'étend de l'Adrar jusqu'à l'ouest de l'Iguidi et à l'extrême sud marocain : Erg Moughtir, Erg Hammami, région de Kall Aman, Kouadim, région de la Seguiet-el-Hamra et de ses affluents ; région de Tindouf, ancien point de concenr tration des caravanes du commerce saharien entre le Maroc et Tombouctou ; massifs montagneux du djebel Ouark Zis et du djebel Aït Youssa qui longent le cours inférieur de l'oued Drââ, point terminus de mon voyage de 1903.

Cette partie nord-ouest du désert est la moins connue de nous ; cependant elle mérite d'attirer tout particulièrement notre attention, car la création de relations avec les peuplades de ces régions importe à l'avenir de notre influence. Augmenter le contact avec les tribus qui hantent les bords de l'Océan est une tâche nécessaire ; c'est le seul moyen par lequel nous pourrons nous ménager des intelligences dans une zone où il est difficile de pénétrer.

La colonie espagnole du Rio de Oro est une simple station de pêche, dans la presqu'île dénommée Dakhla par les indigènes, à neuf jours de marche d'idjil, sans palmiers, sans végétation d'aucune sorte.

Cette colonie a été installée en février 1883 et appelée Villa Cisneros, en l'honneur du cardinal-explorateur de ce nom. La compagnie hispano-africaine y fonda une factorerie qui appartient aujourd'hui à la Compagnie transatlantique espagnole.

La baie du Rio de Oro est d'accès difficile, avec des courants et des bas-fonds, et ne peut recevoir des bâtiments de plus de quatre mètres de tirant d'eau ; les embarcations accostent à une petite jetée de pierre, longue de trente mètres, large de trois, mais les grands bateaux doivent mouiller à cent cinquante mètres au large, car l'eau ne s'élève pas au delà de deux mètres à la plus haute mer. Une route part de la jetée et gravit la falaise sur le flanc de laquelle sont construits les magasins à poissons et dont

le sommet porte la citadelle-factorerie, grand rectangle de construction massive avec quatre tours à ses angles, comprenant les corps de garde, les logements pour les officiers, soldats et pour le personnel de la Société, ainsi que les magasins. Un mur d'enceinte l'entoure, et une cour est ménagée au milieu pour recevoir l'eau que, chaque mois, on apporte des Canaries. La garnison se compose d'une soixantaine de soldats commandés par un capitaine.

Ainsi qu'à Port-Etienne, des Maures sont venus se fixer auprès du fort; ils habitent un groupe de cases en pierre, de forme carrée, au long d'une avenue orientée dans l'axe de la presqu'île.

A l'entrée de la baie est mouillé le brick où logent les pêcheurs Canariens employés par l'établissement. Deux vapeurs font mensuellement le service du courrier entre les Canaries et Villa Cisneros par Las Palmas (Canaries) à Barcelone oi^i est le siège de la société. Nul mouvement avec l'intérieur. La garnison reste confinée dans les murs de la citadelle ; depuis plus de trente ans les Espagnols n'ont fait aucun efTort pour développer l'endroit, ni au point de vue outillage ni au point de vue industriel et commercial ; le trafic avec les Maures se réduit au strict indispensable des besoins immédiats. Au bout d'un an d'installation, notre établissement de Port-Etienne dépassait déjà le petit comptoir espagnol, et comme importance d'aspect et comme rendement.

Il n'en est pas moins vrai que, si petite que soit l'importance de cette colonie espagnole, elle nous a plus d'une fois créé de gros ennuis; le manque de surveillance, l'abandon administratif du Rio de Oro a souvent été complice de la facilité des rezzous dirigés contre nos territoires, tandis que les officiers français dirigent les nôtres et les protègent même contre ceux de la zone espagnole, remplissant ainsi largement les devoirs de la souveraineté ; mais l'Espagne met seulement son zèle à revendiquer les territoires où se forment les rezzous lancés contre nous ; il lui est même parfois arrivé, comme en 1908 au moment de

l'assassinat d'un interprète indigène de Port-Etienne, de donner asile à des criminels recherchés par nous et qui, retirés à Villa Gisneros, y vivaient de razzias sur les tribus soumises, razzias dont les Espagnols fournissaient les armes et partageaient le produit.

De ce côlé, une œuvre importe donc : l'extension de notre zone d'influence sur les tribus du vaste pays entre Océan et Maroc.

Du 21^ parallèle, qui passe à Port-Etienne, au 29*, qui passe à Toued Noun, la contrée est habitée : par les Oulad Delim qui, le long du littoral, vont de la baie d'Arguin, qui nous appartient, à la Seguiel-el-Hamra. d'influence espagnole; par les Regueïba qui, en arrière des Oulad Delim, dressent leurs camps dans les territoires entre Adrar et Drââ ; plus au nord, par les Tekna, demisédentaires et demi-nomades, qui plantent leurs tentes au sud du Drââ et construisent leurs ksours sur l'oued Noun.

La pacification de la Mauritanie, celle du Sud-marocain maintenant effectuée par Foccupation du Sous, nous mettent aujourd'hui en face du devoir de résoudre les problèmes qui se posent dans ce vaste territoire, entre Maroc, Mauritanie et Algérie, presque inconnu encore pour nous dans sa partie occidentale.

Notre action militaire comme notre action pohtique doit à présent s'occuper plus spécialement et plus efficacement de ces trois tribus ; il faut par une étude plus attentive, par des rapports plus fréquents, préparer les événements et la pénétration de demain.

Les Oulad-Delim, dans les dernières années, ont participé au mouvement d'El Hibba ; ils furent même ses plus dévoués partisans. Mais une amélioration des relations est possible ; les choses y sont propices par suite de la défaite d'El Hibba. Mais il faut à leur égard une politique suivie et un parti pris sérieux.

L'administration du cercle de la baie du Lévrier peut trouver une tâche utile autant qu'intéressante, car c'est là surtout une question de maniement et de tact person-

nel. Au commencement des heures difficiles de la révolte d'El Hibba, le lieutenant Morello, résident du poste de Nouakchott, avait réussi à retenir pour quelque temps dans l'obéissance les belliqueux Oulad-Delim ; cependant, Nouakchott se trouvait seulement à la pointe extrême de leurs territoires de parcours, Port-Étienne est beaucoup mieux placé pour agir sur eux. En effet, la tribu au moment fixé par la saison, ramène ses troupeaux dans la région littorale, entre la baie d'Arguinetla baie du Lévrier; elle est alors obligée de revenir à Port-Etienne pour ses approvisionnements ; et cette circonstance nous donne fatalement barre sur elle.

Le retour des Regueïba les avait une première fois impressionnés et attirés à suivre leur exemple, ils ont vu clairement combien les promesses et les prédictions du cheikh Ma El Aïnin ont donné peu de résultats ; il ne s'agit que d'encourager et d'accueillir leur changement.

Pour l'avenir de nos rapports avec les Oulad-Delim, il est une mesure indispensable, c'est de répartir les différentes fractions entre l'intlueuce française et l'influence espagnole, par la plus simple logique; ceci eût dû être fait avant la délimitation territoriale, car le commandement ici n'est point une question territoriale, mais une queslion individuelle. Les Maures sont des maîtres dans la science de l'intrigue, dans l'art de semer la division entre les autorités, de les 0|)poser l'une à l'autre afin d'arriver à n'ol)éir à aucune. Pour n'être point leur dupe à ce jeu, il est de toute nécessité que le commandement européen dont ils doivent relever soit bien fixé à l'avance; il faut que leurs terrains de parcours soient nettement déterminés et que, contre toute infraction à l'ordre établi, nous ayons la faculté de prendre les sanctions voulues, par conséquent il faut que « le droit de suite » nous soit reconnu.

Le littoral océanique. — La partie limitrophe du Maroc. I — La confédération des Tekna. — A la question de la Mauritanie se rattache intimement la queslion du littoral atlantique, dans la partie qui s'étend entre le cap

Bojador, limite septentrionale de la possession espagnole de Rio de Oro et le cap Noun, constitué par un contrefort occidental du petit Atlas à l'embouchure de l'oued Drââ, lequel forme la limite méridionale naturelle du Maroc. En face de ce littoral est l'archipel des îles Canaries, et dans la partie nord de cette côte, entre le cap Juby et le cap Noun, vit la confédération des Tekna, qui n'admet l'autorité du sultan de Fez qu'au seul point de vue religieux.

Sur cette côte, le commerce entre Tekna et Canariens s'épanouit de l'oued Chebika à l'oued Ifni, dans toutes les petites baies du bord, où n'existe point de village, mais où des campements viennent s'élever à certaines époques fixes. Les centres les plus fréquentés sont Tarfaïa, à l'embouchure de la Séguiet-el-Hamra, Tafazaout, le cap Juby, les embouchures des oueds Chébika, Drââ, Assaka, ksar Meidja, Ifni; durant deux ou trois jours, lorsqu'arrivent les balancelles des Canaries, les comptoirs temporaires s'ouvrent, les importateurs déposent sur la plage les cotonnades, le riz, le sucre, les bougies, les armes et ils reçoivent en échange des peaux, des toisons, de la viande fraîche, des plumes d'autruche, de l'or du Soudan. La création de l'établissement de Villa Cisneros n'a pas porté atteinte au mouvement commercial intermittent et traditionnel sur ce rivage.

Les Européens sont entrés en contact avec les Tekna dès le xv^ siècle, par l'établissement des Espagnols aux Canaries; c'est un Français, le Normand Jean de Bethencourt, gouverneur des Canaries pour le roi d'Espagne, puis son neveu Mociot de Bethencourt, qui nouent les premières relations commerciales avec les peuplades de la côte ; vers la fin du siècle, leur successeur, le gouverneur espagnol Diego de Herrera, fonda en face des Canaries, Santa- Cruz-de-Mar-Pequena, comptoir qui fut détruit au bout de cinquante ans.

Les relations entre les Européens et ce coin du littoral africain n'en furent point abolies. Les Portugais maîtres

de la côte atlantique jusqu'à son extrême sud eurent, au xvi^ siècle, jusqu'à la baie d'Arguin, des établissements en divers points du rivage dont subsistent encore des vestiges. Les Français établis à Saint-Louis, se trouvaient beaucoup trop loin des Tekna pour faire concurrence près d'eux au commerce des Canariens et des Portugais.

Dans les premières années du xix* siècle, un commerçant français, Charles Cochelet, séjourna quelque temps chez les tribus maures de l'Oued Noun (1820), mais c'était en qualité de captif, à la suite d'un naufrage qui l'avait jeté sur cette côte inhospitalière, ainsi qu'il était arrivé dix ans auparavant à un matelot américain, Robert Adam. Peu après, les Anglais songèrent à étudier les possibilités économiques de cette région. L'explorateur Davidson, ayant débarqué à l'embouchure de l'oued Assaka (nom donné par les indigènes au cours d'eau que nous appelons oued Noun), fut reçu par le puissant cheikh des Aït-Moussa, Beïrouk ould Mahomed, dans le ksar fortifié d'Aouguelmin ; les pourparlers aboutirent vite, le cheikh consentit à établir, sur les plans de l'Anglais, un comptoir commercial et à ouvrir un port sur un point du littoral, dont l'emplacement, après une étude attentive de la côte par le cheikh et les notables du pays, fut fixé à Dyk, près de l'embouchure de l'oued Assaka.

Ensuite Davidson, pour continuer l'étude commerciale de la contrée, partit vers Tombouctou, centre d'échange pour les Tekna, avec une caravane de Tadjakanl, dont le cheikh était chargé par Beïrouk de prendre soin de lui. La caravane était déjà parvenue dans l'Iguidi, lorsque, un matin, Davidson, qui s'était un peu écarté du campement pour se reposer près du puits, fut attaqué et assassiné par un groupe d'El Harib. Beïrouk lança une expédition châtier les Harib, et l'Angleterre pour reprendre la négociation envoya vers lacôte de l'oued Noun, une mission chargée de traiter avec Beïrouk, mais la barre et le gros temps les empêchèrent de débarquer. Beïrouk alors, qui avait compris l'avantage du port projeté, s'adressa aux Français et

envoya successivement plusieurs délégués au consul de France à Tanger, Delaporte, arabisant très remarquable et dont la réputation de science était grande jusque dans le. Maroc méridional.

Le gouvernement français, entraîné à ce moment dans les affaires d'Algérie, n'avait pas d'empressement pour une nouvelle tentative d'expansion africaine. Cependant, deux ans après, devant l'insistance de Delaporte, toujours sollicité par Beïrouk, le ministère de la marine envoya le brick « LaMalouine», avec le commandant Bouet, sur la côte de l'oued Noun ; en 1840 et 1841, le lieutenant de Kerallet effectua l'exploration sérieuse de la côte. Cette étude n'ayant point fait découvrir d'endroit particulièrement propre à l'établissement d'un port, comme on s'était aperçu que l'autorité du cheikb Beïrouk sur les tribus avoisinantes était fort incertaine, que d'ailleurs le sultan du Maroc avait réclamé auprès de nos deux consuls de Tanger et de Mogador, le projet fut abandonné et le seul résultat fut un traité d'amitié passé avec le cbeikh des Aït- Moussa.

En 1843, Bouet, nommé gouverneur du Sénégal, songea à reprendre la question qu'il avait étudiée comme commandant de « La Malouine » et Beïrouk le faisait d'ailleurs solliciter par son agent Bou Azza. Pour renouer les relations, il envoya à l'embouchure de l'oued Assaka, le navire « La Vigie » ayant mission de poursuivre les recherches sur les pêcheries canariennes et que montait un trafiquant du Sénégal, Borel, avec marchandises d'échange ; maintenue par ordre dans le domaine privé, cette entreprise demeura sans résultat. Beïrouk, alors, résolut de s'adresser directement au gouvernement français ; il envoya à Paris son ministre Bou-Azza accompagné du négociant Borel (1844). Mais le gouvernement de Louis-Philippe était définitivement opposé à un établissement dans l'oued Noun et nous étions en guerre avec le Maroc ; Bou-Azza et Borel échouèrent dans leur mission politique.

Pour utiliser leur voyage, ils décidèrent une maison de

Marseille à noliser un bâtiment sur lequel furent chargées des marchandises d'échange et qu'on obtint de faire accompagner par un vaisseau de guerre de la station d'Afrique qui se rendait au Sénégal. Mais il fut impossible au capitaine de trouver un point de débarquement et, en dernier ressort, il se vit contraint d'aller se décharger à Mogador. Le sultan du Maroc, irrité de cette tentative de rapprochement avec la France, fit arrêter Bou-Az/a et ordonna à son khalifa du Sous de noter son mécontentement au cheikh de l'oued Noun, qui ne s'en émut pas, l'autorité du sultan étant en cette région tout à fait illusoire. Mais il est à déplorer que la timidité de la monarchie de Juillet en matière d'expansion coloniale ait laissé perdre cette bonne volonté de Beïrouk, qui nous offrait l'occasion si favorable de prendre pied sur cette côte par un établissement commercial qui, plus tard, eût pu former pour nous la base de notre pénétration politique à l'intérieur.

Après la mort de Beïrouk, ses fils offrirent leur alliance à l'Espagne, au moment de sa guerre avec le Maroc. Les propositions, l'espérance qu'elles donnaient au gouvernement espagnol de s'assurer un appui parmi les tribus du sud, poussa le gouvernement espagnol à demander au sultan, dans le traité de Tétouan, « de lui concéder à perpétuité, sur la côte de l'Océan, àSanta-Gruz-de-Mar-Pequena, le territoire de la factorerie que l'Espagne y possédait autrefois ».

Au moment d'exécuter cette clause du traité, le maghzen trouva un excellent prétexte de longue obstruction dans l'ignorance où l'on était du point précis où se trouvait Santa-Cruz.

L'année suivante, les fils de Beïrouk reçurent, lorsqu'il passait pour aller à la Mecque, l'indigène Bou-el-Mogdad, le célèbre interprèle explorateur du gouvernement du Sénégal ; ils ne se lassaient pas de demander, comme avait fait leur père, la création d'un centre commercial européen sur le rivage de leur domaine ; en 1872, ils lui écrivaient encore :

« Veuillez nous aider pour cette affaire dont il est ques- « tion depuis si longtemps, c'est à-dire la création d'une « escale maritime, comme les chrétiens et nous en avons « jadis convenu.

(( Les Guezoula, ainsi que nous-mêmes, sommes tous « parfaitement d'accord sur ce point. Cette escale pourra « être établie soit à l'embouchure de l'oued Assaka (oued « Noun), soit à celle de l'oued Drââ. Nous souhaiterions « nous entendre avec les chrétiens comme notre père le « faisait. »

Cette requête ne put être prise en considération, les ordres supérieurs j étant opposés. Comme le gouvernement de Louis-Philippe, la jeune République de 1848 négligeait la possibiUté offerte de prendre pied sur un point nouveau du littoral atlantique africain.

Ce port tant souhaité pour le commerce maritime avec les Européens et qu'on leur refusait, les Tekna y suppléaient en organisant des caravanes pour le Sénégal qui venaient trafiquer à Saint-Louis. A l'autorité française incombait alors la charge de protéger les négociants Tekna contre le pillage des guerriers dans la traversée du Trarza, et plus d'une fois le montant des indemnités versées aux caravaniers de l'oued Noun dut être retenu sur les redevances ou coutumes que nous servions aux émirs du Trarza pour prix d'une surveillance illusoire.

En 1877, le gouvernement espagnol envoya sur la côte de l'oued Noun un vaisseau portant une commission chargée de déterminer l'emplacement de l'ancien comptoir.

Malgré les descriptions des anciens géographes, malgré les indications des anciennes cartes et les anciens traités où les rois d'Espagne réclamaient l'ancien territoire de Santa-Cruz-de-Mar-Pequena, version adoptée par le capitaine Galiano et le ministère espagnol de la Marine et qui tous la placent au sud de l'oued Noun, la commission mixte hispano-marocaine désigna la crique d'Ifni à 30 kilomètres au nord de l'oued Noun, à l'embouchure de l'oued Ifni, limite du Tazeroualt, comme correspondant exactement à

l'ancienne possession espagnole (22 janvier 1878). Puis les choses en restèrent là pour le moment, le maghzen persistant dans Finimobilité qui fut si longtemps la base de sa politique vis-à-vis des puissances européennes et l'Espagne dans sa nonchalance.

En 1880, l'ingénieur anglais Mackenzie fonda au cap Juby un comptoir et des établissements qu'il appela Port Victoria. Le sultan Moulay-Hassan protesta, mais inutilement ; son droit de possession sur cette région du littoral désertique ne fut pas reconnu, pour la bonne raison que les contrées entre le Sous et le cap Juby ne lui avaient jamais obéi. Des sociétés de Londres et de Marseille, à la même époque, entreprenaient des expéditions commerciales sur la côte de l'oued Noun pour vendre du grain aux indigènes et étudier le pays en vue de la fondation des factoreries.

Alors, sous prétexte de ratifier la cession faite à l'Espagne, Moulay-Hassan partit pour le Sous avec une imposante mahalla; s'étant arrêté àïiznit, à l'extrémité du Tazeroualt, il convoqua les chefs et les notables des tribus voisines, leur représenta les prétentions des chrétiens sur la région, l'impuissance où étaient les tribus isolées de les empêcher, l'impossibilité pour le sultan aussi puisque ces tribus ne lui étaient point soumises ; mais que les cheikhs lui fissent hommage, alors il pourrait agir. Ainsi il obtint leur hommage et habita une kasbah à Tiznit ; puis, en annonçant l'intention de donner libre accès au commerce européen à Agadir et de fonder un port sur l'oued Assaka, il s'arrangea pour ruiner les entreprises des sociétés européennes en voie de développement, ensuite sûr que, malgré la ratification, les Espagnols n'occuperaient pas Ifni, il s'en retourna vers le Sous (1883).

L'Espagne ne prit pas possession de la crique d'ifni ; mais, moins de deux ans après, la Compagnie hispanoafricaine venait sur un point beaucoup plus méridional du littoral fonder un comptoir dans la presqu'île de Dakhla (Villa Cisneros).

Cependant la factorerie anglaise de Port Victoria (cap

Juby) ayant fait de mauvaises affaires, la compagnie fondatrice offrit au sultan du Maroc de lui céder l'établissement qui tombait en ruines. Il Tacheta avec empressement, fit Construire un fortin sur le territoire et y mit une garnison pour affirmer l'autorité hypothétique qu il s'attribue sur ces régions et pour épier tout nouvel essai possible d'installation européenne sur ce rivage. Mais les troupes maghzen de la garnison n'ont aucun rapport avec les tribus nomades voisines, parfaitement insouciantes du chérif de Fez et ne s'occupent, en aucune façon, d'y faire la police ou d'y exercer la surveillance.

Cette enclave marocaine du cap Juby peut être en réalité considérée comme une propriété particulière du sultan, jouissant, si l'on veut, du privilège d'extériorisation ; mais le fait que le chérif a acquis une propriété au bord du littoral n'a pas eu le pouvoir de reporter la frontière du Maroc de l'oued Drââ sur la Seguiet el Hamra. Il n'y a jamais eu d'équivoque possible à ce sujet.

Au point de vue politique ainsi qu'au point de vue géographique, la Mauritanie et le Maroc sont deux contrées tout à fait indépendantes et distinctes l'une de l'autre ; séparées par d'immenses espaces désertiques elles ne peuvent effectuer leurs communications précaires et ardues qu'à travers les bassins du Rio de Oro et de la Seguiet el Hamra, bande maritime où se présente une succession de hammada rocheuses, de montagnes assez hautes parfois, de terrains sablonneux et mamelonnés de regs pierreux et déchiquetés, coupés d'oueds la plupart du temps desséchés et de rares puits qui tarissent durant les périodes sans pluies, avec à peine quelques bandes cultivables dans le lit des oueds. Leurs relations ont cessé du jour oîi la suppression de la traite des esclaves, d'une part, et de l'autre un plus fréquent usage des voies maritimes et fluviales, ont entraîné la disparition graduelle des grandes caravanes d'autrefois. Nulle communauté d'intérêt n'existe plus entre elles. Lorsque le sultan Abd-el-Aziz et le Maghzen, sous l'impulsion de Ma-el-Aïnin et de l'Allemagne imaginèrent

de faire valoir des droits de suzeraineté sur la Mauritanie, sous le prétexte que Aloulay Ismaïl avait au xvii^ siècle reçu Thommage des émirs maures, ils n'avaient pas songé que Marrakech est à deux mois de marche d'Atar, suivant le mode de déplacement des nomades, soit 200 kilomètres, autant de l'oued Drââ à la Seguiet el Hamra et i.lOO kilomètres de la Seguiet à ïidjikdja dans le Tagant. Quand un émissaire, Moulay-Idriss, eut compris la situation, il essaya d'abord d'amener à se soumettre les tribus au sud du Drââ, Teknaet Ail Bou Amran. Mais il se heurta à d'intangibles et séculaires habitudes d'indépendance, tout aussi bien que chezles chefs de l'Adraret du Hodh et les ambitions chérifiennes ont rapidement et piteusement échoué. On peut dire qu'il n'y a jamais eu en Mauritanie une question marocaine, et que son fantôme illusoire, apparu un moment, avait été créé par le fécond et perfide génie d'intrigues qui chercha si longtemps à se faire dans le Maroc un tremplin pour se jeter sur la France.

La question du littoral. — L'hinterland algéro-ma,rocain et la Mauritanie. — La pénétration saharienne. — La partie du littoral située entre le cap Juby (Tarfaïa) et le cap Bojador, qui marque la limite septentrionale du Rio de Oro, semblait devoir être considérée comme déterminant la limite de notre action en Sahara occidental, dans les terres intérieures entre Touat, Mauritanie, Rio de Oro, Oued Drââ.

Et c'était là, en effet, la pensée tacite de notre politique lorsqu'on délimita par traité la zone d'influence espagnole sur le rivage, entre la baie du Lévrier et le cap Bojador, afin de se réserver, au sud du Maroc, un jour sur l'océan qui, dans l'avenir, pourrait permettre de créer au Sud-oranais une porte de sortie vers l'Atlantique, entreprise d'un intérêt essentiel et dont la réalisation pratique fût infailliblement venue avec le temps.

Depuis, une convention secrète du traité de 1904, pour obtenir de cette puissance des concessions en d'autres points, a reconnu le droit d'influence de l'Espagne sur le

littoral qui va du cap Bojador au cap Juby. La faute politique que constituait cette convention secrète a été cruellement punie, car par le dernier traité franco-espagnol, signé en 1912, après Agadir et le protectorat du Maroc, le cabinet de Madrid sous prétexte des grands intérêts que lui confère l'existence de sa colonie de Rio de Oro et du caractère d'hinterland d'outre-mer des îles Canaries, présenté par la partie de côte comprises entre Ifni et cap Juby, se faisait reconnaître non seulement l'enclave d'Ifni, mais encore les territoires du littoral au sud du Drââ et leur réunion au Rio de Oro. De la sorte, nous nous trouvons enfermés dans un hinterland confinant à l'océan, dont l'accès nous est interdit.

En 1903-1904, au moment de l'organisation administrative de la Mauritanie, des affaires d'Algérie qui amenèrent l'occupation de Golomb-Béchar et des premiers traités franco-anglais relatifs au Maroc, le gouvernement général de l'Afrique occidentale avait eu l'idée d'encercler le Maroc par le sud. La pensée était belle, mais peu exécutable alors, à cause de tout l'inconnu des territoires à traverser. Puis, survint le traité franco-espagnol et sa convention secrète reconnaissant l'influence de Madrid sur le littoral au nord du cap Bojador.

On aurait pu atténuer les conséquences regrettables de ce traité par la solution, à notre avantage de la question du cap Juby, si nous avions manifesté la volonté bien arrêtée d'obtenir notre porte de sortie sur l'océan entre le cap Noun et Tarfaïa.

Le débarquement d'une petite troupe sur ce rivage et son installation eussent été un moyen rapide et facile d'affirmer notre volonté ; les intrigues de Ma-el-Aïnin qui avaient fait du bassin de la Seguiet-el-Hamra, un foyer d'agitation anti-française et du petit port de Tarfaïa le point de concentration de la contrebande d'armes destinée à munir contre nous les tribus de l'intérieur, nous en fournissaient un prétexte évident et légitime, puisque des traités déjà anciens avec l'Angleterre reconnaissaient notre

influence au sud du Drââ. Mais, avec la timidité de notre gouvernement et de notre opinion nationale en matière de politique coloniale, on eût craint, en le faisant, de commettre une imprudence, de laisser soupçonner un commencement d'entreprise de conquête propre à inquiéter l'Europe, plus encore que le Maroc. Notre voisine transpyrénéenne, en 1911, n'eut pas tant de scrupules quand, après un refus de consentement du gouvernement français, que les traités de 1904 déclaraient nécessaire, elle débarqua ses troupes au Maroc et leur fit occuper El-Ksar et Larache. On peut dire cependant qu'un poste dans les parages du cap Juby eût été sans communication avec la Mauritanie comme avec le Sud-oranais, dont les postes les plus avancés sont encore très éloignés de ce littoral ; ce poste du cap Juby, c'est l'Espagne qui le possède aujourd'hui, puisque, en réalité, elle occupe maintenant Tarfaïa. Sa zone d'influence va même jusqu'à la rive gauche du Drââ.

Donc, malgré des difficultés indiscutables, mieux vaudrait que la progression de notre influence, pour aller jusqu'à cette côte, adoptât la route de terre. Une action combinée des troupes sahariennes de Mauritanie et de celles de l'extrême Sud-oranais s'indiquerait, chacune de ces possessions françaises devant occuper d'abord la partie d'hinterland voisine de son propre territoire. Du côté est, le Sud-oranais pourrait installer à Tabelbala un poste, annexe de celui de Beni-Abbès, situé à 150 kilomètres. De là, les reconnaissances pourraient rayonner au sudouest sur une zone de 500 kilomètres jusqu'à Tindouf. Les étapes intermédiaires et^progressives de cette action seraient Mimcima, à 160 kilomètres de Tabelbala, El-IIarib au sud de l'oued Drââ, puis un mader de l'oued Drââ au sud de Tintazart (140 kilomètres d'El-Harib) ; enfin, à 160 kilomètres de l'oued Drââ, Tindouf, ancien point de concentration des caravanes, qui serait considéré encore comme le point de concentration de nos forces sahariennes. D'après les renseignements indigènes, des puits se trouvent à toutes

La Malrita>ie. 19

ces étapes. Celte ligne d'occupation longerait, sans la toucher, la limite sud du Maroc, représentée par Toued Drââ.

Du côté mauritanien, l'/Vdrar, région d'Oualata et Chinguetti et la sebka d'Idjil, à 200 kilomètres de Ghinguetti, qui fournit au Soudan presque tout le sel qu'il consomme, tout entourée d'intéressants gisements miniers et qui se trouve à Test de la frontière du Rio de Oro, sont les deux premières étapes dans la direction de la Seguiet-el-Hamra. Ensuite, il faudrait, en remontant à 400 kilomètres au nord, aller installer un poste en territoire regueïba, par exemple à Zemmour, au sud du bassin de la Seguiet-el- Hamra. Cette opération est possible avec des goums mauritaniens. La résistance des peuplades, dispersées et très clairsemées, de ces régions, et d'ailleurs récemment soumises, quoique peu sûres, n'est point à escompter. La grosse difficulté du projet, c'est surtout l'obstacle créé par la nature, surtout le manque d'eau en certains points. Par Tindouf (350 kilomètres de Smara) et Zemmour (200 kilomètres de Smara), qui sont à 400 kilomètres l'un de l'autre, Touat et Mauritanie pourraient se tenir en relations constantes et dominer ainsi tout Thinterland.

L'oasis de Tindouf étant considérée comme un centre d'attraction, pourrait recevoir des renforts venus ou du Touat ou deTaoudeni. Les beaux raids effectués en 1905 par le capitaine Flye de Sainte-Marie, montrent que les troupes sahariennes peuvent fournir le parcours de 800 kilomètres qui vont de Timminoum à Tindouf et les 830 kilomètres qui s'étendent de Taoudeni à Tindouf. Pour son opération de police dans l'Iguidi à la recherche du rezzou Abidine en 1911, le groupe du Touat aA^ait pris Tabelbala comme premier point d'appui; les observations faites pendant ce nouveau raid confirmèrent que de Taoudeni des pistes vont sur Chenachan, Menakheb, Rekhat-el-Iguidi dans l'Iguidi, points qui dominent toutes les routes du Drâà et du Tafilalet au Soudan. Des tournées de police des divers points cités plus haut assureraient donc la surveillance et la sécurité pour tout le Sahara occidental.

LES RELATIONS DE LA MAURITANIE 29l

Afin que toutes ces actions eussent leur maximum d'intensité il faudrait qu'elles fussent concertées d'avance, et combinées avec précision entre le gouvernement général de l'Algérie, le gouvernement général de l'Afrique occidentale et le commissariat général du Maroc.

Si liberté vers l'océan nous avait été laissée, ou nous était rendue, le point de concentration aurait pu avec le temps avancer vers l'ouest et se pousser jusqu'à Smara, et plus tard un poste mobile, peut-être franco-marocain, s'installer à Tarfaïa (150 kilomètres de l'oued Smara) ouvrant à nos territoires d'hinterland, sinon une porte de sortie, au moins une fenêtre sur l'Atlantique.

L'avancement se fût fait d'une façon progressive et incessante par le Touat et la Mauritanie vers la région littorale de la Seguiet-el-Hamra. Une action de cette sorte eût été longue, pénible, coûteuse ; mais son intérêt politique était certain ; par là, en effet, et par là seulement, pouvait être assurée l'occupation effective des zones d'influence à nous attribuer par les conventions internationales au delà de l'extrême Sud-marocain.

Cette marche vers l'Océan, dont un millier de kilomètres nous séparent à l'heure actuelle, aussi bien du côté de la Mauritanie que du côté du Touat, cette progression dans l'hinterland, il nous la faut pourtant, il nous faudra la commencer dès que les événements nous le permettront.

Puisque les concessions faites à l'Espagne obstruent la voie la plus directe et la plus rapprochée de la Mauritanie, la solution du problème devra se chercher plus au nord. On peut concevoir une progression du Sud-oranais à l'Atlantique ou mieux de l'Atlantique et du Sud-oranais l'un vers l'autre, d'autant plus intéressante qu'ainsi Ton aurait complètement investi l'Atlas marocain, dernière citadelle à pénétrer. Ce projet est d'autant plus digne d'étude que l'exécution en sera peut-être moins ardue que celle du précédent.

Les premières étapes seraient alors, en venant du Sudoranais, les régions du Tafilalet, du Drâà moyen, des trois

groupes d'oasis de Tisint, Tatta, Akla, déjà étudiées, et d'installation plus solide que les faibles assises des maders du Drââ, Tindouf et Smara. A la seconde étape, celle du Drââ moyen, deux postes installés, l'un au coude du Drââ, du côté algérien, l'autre en un point de la côte à déterminer aux environs du cap Noun (220 kilomèlres de l'oued Smara), domineraient le désert, car les tribus sahariennes qui pourraient échapper à l'action de l'un tomberaient sous celle de l'autre.

Dans l'état actuel des choses marocaines, nos yeux pour cette progression, autant que vers les immenses espaces déroulés vers le sud, se tourneraient au nord sur le Bani et sur l'Atlas. Car la jonction du Maroc et du Sénégal apparaît aujourd'hui comme une nécessité stratégique aussi bien que politique. Il est urgent que nos forces militaires des confins Algéro-marocains et celles de Mauritanie effectuent par le sud l'enveloppement du Maroc, afin de couper la route aux pillards de la vallée du Drââ.

L'opération du Sous nécessitée par les mouvements d'El Hibba qu'excitaient les intrigues allemandes, l'occupation qui s'en est suivie et qui a porté la frontière de nos possessions de ce côté jusqu'au pied du Petit Atlas, nous rapproche de ce but, car le Sous est le vrai point de contact de la Mauritanie avec le Maroc, le passage obligé des trafiquants mauritaniens qui, depuis longtemps, y ont apporté pour les échanges avec le Maroc, les produits de leur pays ainsi que ceux du Soudan. Elle peut être le point de départ de nouvelles marches vers le sud, vers les terres sahariennes de l'hinterland et les pays des tribus maures.

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