‹ La Mauritanie. Préf. de Paul PainlevéChapitre 14 sur 15 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'avenir économique. — Aperçus généraux. — Notre action en Mauritanie doit être proportionnée au but poursuivi comme aux résultats possibles ; elle doit s'enfermer dans les bornes d'un rendement utile, déterminé d'avance.

xAux yeux de certains, la possession de la Mauritanie du nord a surtout un intérêt de couverture pour les contrées très productives des territoires sénégalais et soudanais, contre les incursions et les ravages des tribus nomades. Elle rentre dans la catégorie des confins sahariens qui, organisés depuis dix ans de l'Atlantique au Tchad, entourent et défendent la belle et riche colonie de l'Afrique occidentale.

Peut-être est-il difficile, en effet, de réaliser la mise en valeur de ces contrées qui, jusqu'ici, n'ont fourni à leurs habitants que des conditions de vie assez précaires.

Cette colonie ne sera jamais un pays de peuplement, mais en raison de sa situation entre le Sénégal, le Sud-algérien et le Maroc, il est cependant de la plus haute importance que nous arrivions à sa pacification complète et, pour ce motif, favoriser un développement économique paraît judicieux autant que nécessaire. Si ces régions déshéritées n'étaient jamais destinées qu'à être, selon l'opinion de quelques-uns, des avant-postes militaires, dans ce cas même on serait en droit de désirer que les frais de police y fussent aussi peu onéreux que possible. Pour arriver à ce but, la méthode la plus logique, la plus raisonnable comme la plus humaine, c'est de faire sortir les habitants de leur

misère, de les aider à améliorer leur vie, ce qui les ferait renoncer à l'habitude séculaire de recourir au pillage pour adoucir la dureté de leurs moyens d'existence. Telle doit être la pensée d'une politique avisée autant que généreuse, car ce développement de l'aisance augmentera le rendement des impôts, dont le premier objet est d'arriver à couvrir les frais d'occupation.

Il est évident que la Mauritanie ne peut prétendre à une grande valeur économique, et que le développement de cette valeur est limité ; on ne peut guère espérer que ces régions jouent jamais, dans le commerce de l'Afrique occidentale, un rôle considérable. La richesse appréciable des tribus consiste dans l'élevage de nombreux troupeaux, élevage que favorisent les conditions climatériques auxquelles s'est adaptée, par une longue nécessité, la manière de vivre des habitants. Au bord du Sénégal, une bande de terre, le Chamama et le Leittama, fécondée par les crues périodiques du fleuve, est d'une admirable fertilité ; le mil, le maïs y viennent en abondance : c'est un grenier à grains où les tribus mauritaniennes des régions les plus éloignées viennent s'approvisionner. Mais dans les régions intérieures, la culture n'existe que dans les oasis, dans les dépressions alluviales et dans les cuvettes des terrains rocheux (grara et tamourt du Tagant et de FAdrar).

C'est pourquoi, en raison des difficultés inhérentes à la constitution du pays, les populations misérables mais parfois laborieuses qui l'habitent, avaient été forcées, pour adoucir un peu leur sort, d'ajouter quelque autre profit aux ressources naturelles de la culture et de l'élevage.

Aux temps anciens, la traite des noirs, l'exploitation de la gomme, le commerce du sel fournissaient un supplément. Depuis notre occupation, il n'a plus été question de la traite, la concurrence des matières européennes a presque tué le commerce de la gomme et celui du sel. La suppression de ces ressources antiques, en appauvrissant les Maures, les incita à demander à la rapine l'accroissement de ressources nécessaires, à exercer leurs pillages dans nos

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fertiles possessions des bords du fleuve. C'est ainsi que l'occupation du pays est devenue inévitable, l'établissement d'une ligne de postes sur la frontière n'empêchant pas les rezzous de passer, comme on a pu le voir, en Algérie et au Soudan. Cette solution de la question était aussi ruineuse qu'inefficace ; on a dû renoncer à cette méthode, et la seule qui puisse assurer un résultat est l'occupation du pays avec l'organisation d'une police de troupes mobiles dont les plus appropriées aux conditions du pays sont les méharistes.

Une saine politique doit, disons-nous, compléter ces mesures en s'occupant de l'amélioration économique, du rendement progressif de la Mauritanie. Nous devons à ces peuplades déshéritées, chez qui nous sommes venus ; nous nous devons à nous-mêmes, d'étudier, de mettre en valeur, d'augmenter les possibilités que la nature n'a refusées à aucun climat. Cela est digne du rôle civilisateur de la France. Il est dans nos traditions de poursuivre, là comme ailleurs, l'œuvre pacificatrice, bienfaisante et régénératrice que nous y avons commencée.

Respectueuse de la foi et des traditions des habitants, ferme et juste, la France se propose le relèvement extérieur de sa vie économique, son accession à un avenir meilleur, à une civilisation plus avancée. Et déjà )a mentalité des populations se modifie ; en même temps que les besoins s'accroissent, elles comprennent mieux la nécessité des charges que nous leur imposons, se rapprochent de nous, donnent aux entreprises européennes un plus empressé concours ; à mesure que la sécurité augmente, la barbarie perd du terrain.

La Mauritanie n'est point un désert, comme on en a eu pendant longtemps la croyance erronée. Malheureusement, les savants et les curieux ont peu approfondi encore l'étude des produits de son sol, de ses troupeaux et de ses pâturages. Il reste, par exemple, à rechercher, à établir les gisements de nitrate et de phosphate, dont les indigènes ont signalé l'existence sur certains points.

Cultures à développer. — Elevage. — Faune sauvage. — Les terrains de la grande forêt de gommiers du Drah et de l'Iguidi, où les Maures cultivent le blé dans de nombreux lougans, pourraient se prêter à la culture de l'arachide, et la plus grande partie des terres, à l'intérieur du pays Brakna, lui conviendrait admirablement aussi, de l'avis d'indigènes qui connaissent les pays maures, ainsi que le Sénégal, depuis le Sine jusqu'au Ouoloff.

Le cotonnier et l'indigotier, qui croissent dans le Tagant de façon spontanée, ne sont cultivés, ni là ni ailleurs, où, de même, ils pourraient venir fort bien. Quelques pieds de cotonniers, poussés par hasard dans l'oasis d'Atar, y sont prospères. On pourrait introduire les arbres fruitiers qui réussissent dans certaines oasis sahariennes, tels que la vigne et Fabricotier. Dans la presqu'île du cap Blanc, on pourrait également acclimater le cocotier, qui croît facilement dans les sables salés. Dès la construction de Port- Étienne, on y a songé, et des essais ont été tentés dans ce sens.

Au Sénégal, les légumes d'Europe réussissent partout ; sans doute ils réussiraient de même dans les terrains de pâturage du cap Blanc, si on en améliorait le sol par des engrais, et si on arrivait à entretenir dans les sous-sols l'humidité qui manque naturellement. En particulier, les légumes simples, tels que radis, choux, tomates, aubergines, salades, pourraient fort bien croître à Port-Etienne, dans de petits potagers créés avec du sable et des engrais, tels que déchets de poissons et autres, si l'on trouvait le moyen d'y apporter de l'eau douce. Quelques plantes potagères, tomates, aubergines, betteraves, ont été cultivées dans les jardins des postes français et y ont bien réussi ; on peut espérer que les indigènes les adopteront. Une culture très favorisée par le climat est celle de la pastèque ; lors d'un recensement récent, la seule tribu des Oulad-Biri, dans le Trarza, accusait en avoir récolté plus de douze mille kilos ; cette culture facile et de grand d^^bit dans la contrée peut être encouragée.

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Des graines du blé cultivé en Mauritanie, semées à Paris, dans le jardin du Muséum, y ont levé, et l'épi, comme dans son pays d'origine, est venu à maturité en trois mois ; l'espèce en est donc résistante et bonne.

Les cultures de céréales, qui sont de tradition dans l'Adrar, peuvent être améliorées, soit par l'apport de variétés supérieures du Maroc ou de l'Algérie, soit par la sélection des variétés existantes. Par exemple, les grains de blé et d'orge étant très inégaux en grosseur, un criblage ayant pour but de trier pour le semis les grains les plus gros, apporterait une amélioration dans le rendement. En 1910, un groupe d'industriels encouragé par le colonel Gouraud, a étudié la possibilité de faire une pâte à papier avec la tige du mil, si répandu dans toute la contrée. Le produit végétal principal de la brousse, c'est la gomme de l'irouar ou acacia du Sénégal. On trouve le gommier dans toutes les zones du Sahara ; il occupe exclusivement certaines parties des pays Trarza et Brakna. Il y a aussi des gommiers dans l'Aftout Chergui et dans le Tagant ; dans le Regueïba, l'Affola et le Hodh s'étendent d'immenses forêts de gommiers où l'on peut marcher plusieurs jours de suite avant d'en sortir. L'exploitation en grand n'a été faite que dans le Brakna et le Trarza, Dans les grandes forêts du Dahar et de l'Iguidi, on recueillait jadis des quantités considérables de gomme qui alimentaient le commerce si important d'Arguin, de Portendik et de Saint-Louis. Il était encore florissant au milieu du xix^ siècle. Les trois principales escales du fleuve recevaient alors en moyenne trois ou quatre millions de livres de gomme ; mais, dans les dernières années du siècle, la dépréciation de la denrée, par suite de la concurrence de la dextrine, avait considérablement diminué le trafic au point de vue de la quantité comme du prix. En 1902 et 1903. il a commencé à reprendre et s'est mis à relever chaque année avec régularité, en prix et en quantité. En 1908, les exportations de gomme se sont chiflVées par 3.350 tonnes, d'une valeur moyenne de 0 fr. 45 le kilogramme. 11 y a une tendance de retour à un commerce

qui fut brillant. Si ce mouvement se continue, le trafic de la gomme retrouvera, on peut Fespérer, quelque chose de son activité passée. Malheureusement, il est à craindre que la concurrence de la dextrine l'empêche toujours de reprendre l'envergure ancienne. La gomme du Hodh est exploitée, à cette heure, par les Kounta, qui s'occupent aussi des salines de Tichitt et écoulent ces produits dans le cercle de Nioro.

Dans l'Adrar, les ressources naturelles sont assez considérables et les centres de culture nombreux.

Après l'occupation, le recensement et le dénombrement ont montré des ressources beaucoup plus abondantes que l'on ne pensait jusque là. Bien pourvu d'eau, cultivé en blé, orge et mil, l'Adrar est habité par une population dense qui, depuis longtemps, entretient des relations commerciales avec les tribus du désert, auxquelles il sert de marché d'échange. La récolte d'orge et de blé ne dépasse pas 5 tonnes, mais celle du mil est importante, 15 tonnes dans les mauvaises années et jusqu'à 180 dans les années favorables. Le recensement fait au moment de l'expédition de 1909 accusa comme produit des palmeraies, 150 tonnes de dattes. Ces palmeraies pourront être augmentées, sinon en nombre (car les indigènes en ont établi à tous les points favorables), du moins en étendue. Très peu de temps après notre établissement dans l'Adrar, on pouvait déjà constater les heureux effets de la paix et de la sécurité apportées par nous ; la culture des céréales a repris ou s'est établie dans les petites palmeraies des vallées que, par crainte des pillages, on n'osait plus cultiver ; d'autres palmeraies se développaient à El Moïnan. Dès les premiers mois de 1911, plusieurs centaines de dattiers nouveaux avaient déjà été plantés dans les palmeraies existantes.

A côté des ressources à développer dans la culture, il faut considérer aussi l'extension à demander à l'élevage ; les moutons de la plus grande partie du pays sont des moutons à poils, et, pour l'industrie des peaux, cette variété est préférable à la chèvre. Très nombreux aussi, le

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mouton à laine ne devient commun que dans les régions du nord , dans l'Inchiri et les parages de la Séguiet-el-Hamra. Aux yeux des tribus maraboutiques qui les élèvent, la peau de ces moutons et leur longue laine blanche sont estimées de valeur nulle. Étant donnés les prix que cette laine peut atteindre pour l'industrie européenne, le commerce pourrait réaliser, sur une grande échelle, des bénéfices rémunérateurs, s'il arrivait à organiser l'achat et la vente de ces laines et de ces peaux.

On sait que la laine des moutons du Macina vaut de 0 fr. 80 à 2 fr. le kilo et celle des moutons maures atteint en longueur jusqu'à 15 centimètres.

Dans le Tasiast, à l'est de la baie du Lévrier, la région intérieure, autour des puits de Bir-el-Guerb, Tintan, Boulanouar, El Aïoudj et autres, est fertile en pâturages, excellents pour les bœufs, les moutons, les chevaux et les chameaux ; elle est pourvue de puits profonds avec une eau abondante et douce ; la trypanosomiase y est inconnue ; elle peut constituer une merveilleuse région d'élevage. Les tribus maraboutiques du Tendgha et des Barik-Allah la parcouraient autrefois avec leurs nombreux troupeaux ; mais les attaques et les vols des guerriers du Nord, Oulad Delim et Oulad bon Sba, les ont forcés à s'en aller dans le Tiris pour s'y placer sous la protection d'autres groupes guerriers. En empêchant les Oulad Delim et les Oulad bou Sba de descendre au sud d'El-Aïoudj, et en assurant la police autour des puits au moyen de nos troupes mobiles, l'autorité française amènera le repeuplement de cette région, dont les habitants commerceront volontiers avec les comptoirs de Port-Étienne, où ils trouveront des débouchés pour la vente de leurs troupeaux.

Une autre richesse naturelle estimable est la faune sauvage. Les chasseurs du Tagant ont en abondance à leur disposition lièvres, perdrix, cailles, outardes, antilopes, gazelles, biches ; ceux du Hodh et du Sahel ont en face d'eux les grands fauves, lions, panthères, chats-tigres et les oiseaux à plumage recherché. Il importe, comme déjà s'en

occupe le gouvernement général, d'organiser l'exploitation de cette richesse, de la réglementer pour en préserver l'avenir et garantir certaines espèces, comme les autruches et les aigrettes, par exemple.

Le développement du commerce. — Nous avons vu que les articles vendus dans les comptoirs du Sénégal aux caravanes maures, aujourd'hui beaucoup moins nombreuses qu'autrefois, sont divers et multiples ; mais les marchandises que les Maures peuvent offrir en échange sont en nombre fort restreint. Etant données les conditions spéciales du pays, la quantité relativement minime de ses habitants, leur dispersion sur une très grande surface, il n'y a guère lieu d'espérer, même dans de bonnes conditions de sécurité politique, que le mouvement commercial arrive à atteindre un chiffre imposant. Le climat s'y oppose ; en effet, dans le deuxième trimestre de l'année, le mouvement des caravanes se ralentit et s'arrête presque dans le troisième, à cause delà chaleur aussi bien que delà récolte des dattes. Cependant, si peu étendu que soit le commerce fait par les Maures dans l'intérieur de la contrée, il reprendra et se développera avec les progrès d'une pacification assurée et complète,- lorsque les marabouts se sentiront certains de circuler sans crainte dans tout le pays.

On devra étudier et accroître par tous les moyens les relations commerciales de la Mauritanie et du Sénégal. Le mouvement des caravanes qui, de FAdrar, vont au Sénégal chercher sucre, thé, mil, guinées, doit être encouragé. Le refus ou l'autorisation de départ est un moyen de tenir les tribus, car tout trafic tend à augmenter le bien-être dont les populations acceptent difficilement de se passer par la suite. Celte méthode sera la meilleure aussi pour mettre un terme à l'isolement où s'étaient tenues les tribus des régions montagneuses, isolement qui fut la cause de leur longue hostilité et le commerce du Sénégal en bénéficiera aussi. Les convois libres seront employés et complétés par des caravanes commerciales. Il y a également un mouve-

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ment à créer vers le littoral en faisant reprendre aux caravanes de l'intérieur le chemin de FAtlantique et en dirigeant sur Port-Étienne celles qui se rendent encore dans le Rio de Oro.

Les salines. — Les Maures avaient donné à leurs salines l'exploitation maxima nécessitée par les besoins de la région. Mais, aujourd'hui, avec les nouveaux débouchés qui peuvent s'ouvrir par notre installation commerciale, elle paraît très rudimentaire. Les conditions nouvelles ont amené une baisse dans le mouvement du trafic, par suite des concurrences européennes. Au milieu du siècle dernier 20.000 charges de 400 tonnes étaient apportées chaque année de la sebkha d'Idjil à Tichitt, d'où on les expédiait chez les Bambaras et jusqu'à Segou. En 1910, trois caravanes de sel seulement ont apporté à Atar 7 tonnes et demie du même produit, qui sont restées pour la consommation des environs. A Chinguetti, route directe de Tichitt et de Nioro, on a signalé le passage de 820 charges, représentant 98 tonnes. En 1911, l'occupation française et la sécurité qui en est la conséquence ont tout de suite amené un relèvement sensible. Cependant, nous n'avons pas l'espoir de voir reparaître les chiffres anciens, le Soudan étant maintenant fourni d'un sel d'Europe à meilleur marché que le sel du Sahara. Aussi les exploitations sahariennes tendent-elles à être abandonnées. La saline de Taoudeni, qui possédait, en 1907, dix-huit tranchées ouvertes, n'en comptait plus que six quatre ans plus tard.

On sait qu'une longue suite de sahnes s'étend dans le Trarza, dans les régions de TAftout et du Drah. L'exploitation en est libre, moyennant un droit de perception perçu par nous par le cheikh des Ida ou el Hadj. Le sel extrait par les Maures des salines du Trarza est centralisé à Rosso, sur la rive droite du Sénégal par un traitant qui y a installé un dépôt. Depuis dix ans, on a étudié s'il ne serait pas intéressant d'établir, pour les salines du Trarza, une exploitation à forme européenne. L'importance de ces gisements salins mérite que Ton s'en occupe un jour ou

l'autre ; ce sel est beau, pur et particulièrement propre à la préparalion du poisson séché. L'attention des capitalistes et des industriels européens devra s'y porter, quand la sécurité assurée donnera facilité à une installation sérieuse. La région la plus favorable à celte exploitation serait celle des puits d'Agamoum et de Tin-Djinaran, qui sont pourvus d'eau douce d'une façon suffisante, à 80 kilomètres du fleuve et 20 kilomètres de l'Océan. Mais il faudrait avant tout qu'une société d'études se livrât à une exploitation sérieuse et à des sondages de ces terrains, car il serait indispensable que l'exploitation fût d'une certaine intensité pour permettre de lutter avec les prix du sel étranger, des Canaries et du cap Vert. Il faudrait recruter de la maind'œuvre noire, car il ne faut pas songer à la main-d'œuvre maure ; assurer le logement des ouvriers par la construction de cases et construire aussi des établissements pour le personnel européen, chargé de la direction et de la surveillance. Pour les produits d'une exploitation vraiment importante on ne saurait penser au transport à dos d'animal, employé dans les conditions restreintes de l'exploitation actuelle ; pour conduire le sel, soit à la voie fluviale, soit à un point quelconque de la côte, il faudrait un chemin de fer à voie étroite, soit dans la vallée de l'Aftout, soit plutôt sur la chaîne des dunes, car cette vallée se trouve inondée une partie de l'année, mais la voie des dunes nécessiterait la construction de remblais qui en ferait monter le prix de revient beaucoup trop haut dans l'état actuel des choses. Si le commerce de la gomme reprend, si l'arachide vient à être cultivée dans la région des gommiers, la question changera d'aspect, le Drah et l'Iguidi étant voisins de ces salines. Le rail transporterait à la fois tous ces produits et le commerce qui se créerait là amènerait l'installation de nombreux campements, le peuplement formerait la richesse et la tranquillité assurée du pays environnant. La création d'un point d'accès sur la côte nécessitera de plus, la construction d'appontements avec deux voies Decauville pour remédier à la barre de l'Océan, comme on a fait à

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Rufisque. De là les marchandises gagneraient soit le Soudan, en remontant le fleuve, soit les ports de la colonie et de l'Europe, au moyen de bâtiments qui les chargeraient directement. Ce procédé serait sans doute le plus favorable, à cause de l'économie de frais de transport. Si, plus tard, le rendement des gommes et de l'arachide se développait d'une façon intéressante dans le Drah et l'Iguidi, on pourrait alors envisager un rail de pénétration s'avançant dans l'intérieur des terres, jusqu'à une quarantaine de kilomètres pour recueillir sur sa route tous les produits du sol. Mais on n'en est pas là et il serait pour l'instant singulièrement imprudent, soit de la part d'une société, soit de la part du gouvernement de commencer, dans ces parages, l'établissement d'une voie ferrée, très onéreuse à construire comme à entretenir, étant données les conditions précaires où s'effectue l'exploitation indigène.

La seule opération fructueuse serait d'améliorer ce qui existe. Un commerçant européen pourrait, avec l'appui de l'administration, se mettre en rapport avec les chefs maures de la région des salines, obtenir que les exploitants débitent leurs barres de sel avec une dimension et un poids uniformes, transporter le sel à Rosso sur la rive droite du Sénégal et l'envoyer de là à Kayes par chalands, avant la grosse crue du fleuve. La vente du sel dont le Soudan fait une consommation presque illimitée, l'échange avec les Maures pour leurs marchandises favorites, mil, sucre, tabac, guinée, seraient aussi une source de bénéfices appréciables ; en même temps on augmenterait sensiblement l'exploitation des salines et les droits touchés par l'administration.

Dans la presqu'île du cap Rlanc, non loin de nos établissements de Port-Étienne, existent des salines naturelles qui seraient exploitables assez facilement, principalement celles qui bordent le bras de mer appelé « Rivière de l'Étoile ') et qui ont plus de 500 hectares de superficie ; les dispositions naturelles de l'endroit permettent de régler par des barrages l'entrée des eaux marines dans les bassins d'évaporation.

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En maint autre endroit de la même presqu'île, il existé de bons emplacements pour des salines arlificielles ; la précaution à prendre avant de les établir serait de bien observer les places choisies, afin de négliger celles que leur situation destine à être recouvertes de sable par les vents.

La, presqu'île du cap Blanc. — Port-Etienne et les établissements du cap Blanc forment, à l'extrémité de la Mauritanie, un centre autonome auquel sa proximité de la mer, ses relations directes et faciles avec le Sénégal promettent un développement spécial et une prospérité certaine. Le mouvement commercial qui peut s'étendre sur les régions septentrionales de la Mauritanie, le voisinage d'une région d'élevage particulièrement favorable, de l'industrie des pêcheries, l'appellent à une richesse que les années, inévitablement, ne peuvent qu'accroître. Port- Étienne peut, dans l'avenir, espérer la splendeur qu'eut Arsfuin sous les Portuo^ais. Sa situation à 10 kilomètres seulement de la presqu'île donne mêm.e plus de facilité pour y conduire et y nourrir les troupeaux qui, pour l'instant, constituent l'objet principal du commerce avec les tribus maraboutiques de l'intérieur.

Dans les premières années de l'installation, le trafic ne fut pas d'abord très développé. Deux maisons de commerce européennes s'y sont installées dès le début. Les Maures des tribus campées non loin du poste venaient y faire des achats, mais ce commerce tout à fait local ne s'étendait pas dans d'autres régions que la presqu'île même du cap Blanc. Avant qu'aucun comptoir fût installé, dès que nous commençâmes à occuper l'emplacement, les Maures vinrent offrir des peaux de moutons à laine, des dattes, des plumes d'autruche. Mais ils n'avaient point apporté de peaux de bœufs, les croyant sans valeur. Une des maisons européennes qui se sont installées près du poste leur a acheté 500 kilos de laine de mouton très belle et longue de 25 centimètres.

Quelques groupes* des fractions Barik Allah sont campés à la baie de l'Archimède et à la baie de l'Ouest. Plus crain-

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tifs que dangereux, ils ont demandé à entrer en relations avec nous dès qu'ils ont compris nos intentions pacifiques. L'indigène maure est défiant, mais sa première appréhension évanouie, il se familiarise vite. Dès la première année des travaux (à l'époque où les troupeaux venant du ïiris se rapprochent des parages du cap Blanc) on a vu ces groupes venir offrir à notre poste du bétail contre du tabac et des guinées, et, par eux, l'établissement s'est tout naturellement ravitaillé en viande fraîche. A mesure que Port- Etienne s'est développé, ils se sont rapprochés, et là, de même qu'à Nouakchott, on voit, maintenant, sous le couvert de notre protection, l'indigène s'adonner au commerce et à la pêche. Cette fixation a amené une très grande amélioration dans les conditions de leur existence, et elle peut nous devenir précieuse pour nouer des relations commerciales avec les tribus de l'intérieur.

Afin que le mouvement commercial de Port-Étienne prenne de l'essor et devienne aussi actif qu'il peut l'être ; pour faire de ce point le centre important qu'il doit devenir, il faut que la sécurité règne dans le voisinage ; il faut que les puits de Bir-el-Guerb, Tintan, Belanaouar, El-Aïoudj, puits qui commandent la presqu'île du cap Blanc, soient maintenus libres, que les tribus maràboutiques y accèdent facilement en venant commercer avec nous. Si des forces méharistes en nombre suffisant circulaient autour de ces puits, les troupeaux des tribus qui nomadisent dans les pâturages pourraient créer à Port-Étienne des échanges intéressants, les tribus maràboutiques ayant alors plus de confiance pour amener leur bétail et le donner contre des marchandises d'échange, qu'elles seraient sûres de rapporter à leurs campements.

Le puits d'El-Aïoudj est, au nord-est, le point extrême où nous devons atteindre, situé à 8 kilomètres de la frontière du Rio de Oro, malheureusement non délimitée. C'est le point d'eau le plus rapproché de Port-Étienne et, en conséquence, le passage obligé de toutes les caravanes qui peuvent venir de toutes les contrées de la Mauritanie trafiquer à Port-Etienne ou y amener du béLail.

Les bandes des El Gorah, Oulad-Delim, Ouladbou Sba, parcourant ces parages et passant souvent auprès de ces puits, les marabouts qui se mettent en relations d'affaires avec Port-Étienne risquent de se voir enlever ou leurs troupeaux à l'aller, ou au retour, la guinée, le sucre, le tabac, provenant des échanges ou des achats. Il serait donc essentiel que ce puits au moins fût occupé en permanence par la troupe des méharistes, si l'on veut que des relations commerciales suivies et sérieuses puissent s'établir entre Port-Etienne et les tribus de l'hinterland, qui, sans une défense efficace, auront toujours à craindre d'être surprises par quelques groupes de pillards, dans les mornes rochers des abords du puits, très favorables aux embuscades.

Les Maures peuvent amener de l'intérieur à Port-Etienne, des chameaux, des chevaux, des ânes, des moutons à laine et à poil, des chèvres ; ils peuvent apporter des peaux de mouton et de bœuf, auxquelles ils n'attachent aucun prix et qui donneraient lieu à des échanges avantageux, des plumes et des œufs d'autruche. Le bétail des nomades voisins, non seulement continuera à assurer la consommation des habitants, consommation qui s'accroîtra de plus en plus, mais encore fournira l'objet d'une petite exportation et d'une exportation aux Canaries, où l'élevage n'existe pour ainsi dire pas, les terres étant presque uniquement employées aux cultures des bananes et des vignes ; au retour, les exportateurs rapporteraient de ces îles des fruits et des légumes.

Avant notre installation à Port-Etienne, les Maures étaient obligés d'aller demander les denrées d'importation qu'ils recherchent, thés verts, sucre, biscuits, tabacs, guinées, au Rio de Oro, où les Espagnols leur vendaient fort cher des articles de mauvaise qualité, et de traverser pour s'y rendre les territoires des El Gorah et des Oulad Delim qui leur font payer des droits. Les indigènes disent euxmêmes que toutes les marchandises sont meilleures et moins chères à Port-Etienne ; ils préfèrent y venir, s'ils le peuvent sans danger, et ce commerce pourrait prendre assez rapidement un certain développement.

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Il ne saurait, d'ailleurs, nuire à celui de Saint-Louis, car les caravanes ou les individus qui iront au cap Blanc sont ceux qui allaient du Rio de Oro à Aouguelmin, Agadir et Mogador. Enfin Port-Etienne est le port le plus rapproché de r Adrar ; l'importance de ce point côtier augmente du fait de notre extension dans cette région, et la paix et la tranquillité, rétablies dans les parages de la baie du Lévrier par la récente soumission des tribus guerrières, activeront l'accroissement économique de la jeune colonie de Port- Étienne. Mais il y a toujours lieu de se méfier des Oulad Délim, dont les lerrains de nomadisation sont situés dans le Tiris et TAdrar Sottof, entre la baie du Lévrier et le Rio de Oro. Une attaque directe n'est guère à craindre, grâce à la très forte organisation militaire de la presqu'île du cap Blanc ; cependant, sous des excitations étrangères, les Oulad Délim peuvent à un moment donné troubler les tribus voisines et soumises.

Les pêcheries. — La presqu'île du cap Blanc, avec ses eaux exceptionnellement poivssonneuses, peut encore par ses ressources ichtyologiques, devenir avec l'intérieur un centre d'échange non seulement important, mais aussi donner lieu à une exploitation rémunératrice.

Parmi les nombreuses variétés de poissons qui pullulent aux abords du cap Blanc, les marchés d'Europe peuvent trouver les produits spéciaux demandés par leur clientèle ; l'Afrique occidentale, où les noirs sont très grands consommateurs de poissons, serait un débouché proche et assuré. Si l'industrie de la pêche en grand et du poisson salé venait à réussir au cap Blanc, les importations étrangères de cet article s'abaisseraient rapidement, les produits mauritaniens, protégés par des tarifs douaniers, chasseraient la concurrence du dehors, dans ce commerce qui s'étendra de plus en plus vers l'intérieur de l'Afrique, à mesure que s'augmenteront les chemins de fer permettant aux populations d'acquérir à prix modique leur aliment favori.

On a eu depuis longtemps l'idée d'exploiter les richesses ichtyologiques de la baie et du bassin d'Arguin : Fulgrand

en 1860, Aube en 1872, Soller, Trêve, Roche (1881-1892), Chabé en 1910, les ont, tour à tour, signalées à Topinion ; plus de vingt autres ont étudié cette question des pêcheries mauritaniennes. En 1899, le capitaine au long cours Famin l'approfondit sur place, à la baie du Lévrier. Faidherbe y avait songé et ses successeurs s'en sont occupés. Dans le but de mettre en lumière toutes les richesses possibles de notre empire africain, le gouvernement général en 1904, organisa une mission chargée d'élucider le sujet, des essais pour la préparation par le sel furent faits sur toute la côte, et pour le séchage dans une sècherie installée près du poste de Nouakchott. Il fut reconnu que soixante espèces de poissons peuvent être pêchées sur le rivage, raies, sardines, soles communes et soles du Sénégal, mulets, courbines, rougets, etc.. Parmi ces diverses sortes, les poissons de qualité inférieure peuvent être préparés suivant la méthode indigène, et, peu ou point salés, séchés ou fumés, ils seraient très appréciés des habitants à cause de leur prix minime et trouveraient un débouché considérable dans la baie du Lévrier et sur toute la côte d'Afrique.

Le poisson de la meilleure qualité, principalement les courbines et variétés voisines, débité par tranches, séché et salé ou non, donne un produit très blanc qui, sur les marchés d'Europe, peut devenir un succédané de la morue, laquelle s'y fait, de jour en jour, plus rare et plus chère. Les plus parfaits de ces produits s'en iraient en Europe (Espagne, Portugal, Midi de la France, Italie, Grèce) ; les Antilles, sans doute, les achèteraient aussi, et les échantillons les moins réussis s'écouleraient fort bien sur la côte africaine, Guinée et Côte d'Ivoire.

Les soles et les mulets, qui se trouvent en si grand nombre sur cette côte, pourraient, à l'aide de moyens frigorifiques, être transportés en Europe comme complément de fret pour les navires et fournir ainsi l'élément d'une opération rémunératrice. Le commerce du poisson frais pourrait même devenir beaucoup plus intéressant si l'on arrive à établir entre la France et notre colonie de l'Afrique occi-

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dentale, une ligne de vapeurs à chambre froide. On pourrait alors aménager à Port-Etienne des inslallations frigorifiques pour conserver le poisson frais, les navires à chambre froide faisant escale deux fois par mois à Port- Etienne en allant vers l'Europe. Ainsi on tirerait parti, à des prix avantageux, de la grande quantité de poissons fins qui se trouvent sur cette côte, bars, soles, mulets, etc.. On pourrait établir ces installations en simultanéité avec celles de Dakar et de Konakiy, de sorte que les compagnies de navigation dont les navires assureraient un service bi-mensuel entre ces ports et l'Europe, apporteraient les denrées européennes en Afrique, d'où elles rapporteraient fruits, bananes, mangues, goyaves, poissons frais et peutêtre même de la viande de bœuf.

Des expériences ont montré que les deux sortes de langoustes, surtout la langouste royale, si nombreuse sur la côte saharienne, peuvent fort bien se transporter en France au moyen de bateaux-viviers spéciaux. On en a acclimaté des milliers dans des viviers de la côte bretonne, et il est évident que, quelle que soit l'abondance de cette importation, la vente en sera toujours certaine et rémunératrice.

Des poissons migrateurs, thons, sardines, bonites, etc., se montrent à certains points par masses énormes sur les côtes de Mauritanie ; des usines de conserves d'un grand rendement pourraient donc être installées à la baie du Lévrier.

Les déchets, souvent considérables, de l'exploitation du poisson, peuvent créer de plus une large source de rapport. Parmi les soixante espèces pêchées sur le rivage mauritanien, un certain nombre sont impropres à Talimentation, mais non pas sans valeur au point de vue industriel, car, joints aux débris, têtes et viscères de ceux qui sont débités par tranches, ils fournissent un engrais de poisson pur, très riche en azote et acide suUurique, dont la vente en Europe est certaine. L'huile et la colle peuvent être retirées des débris, tandis que les foies servent à fabriquer une huile très chargée en iode ; d'autres déchets donneront

une rogue pour la pêche à la sardine en France et même en Afrique occidentale. Les mollusques, les astéries, que le chalut ramène mêlés aux poissons seront employés aussi à la fabrication de l'engrais ; certains comme les grandes seiches, préparés convenablement offriront à Terre-Neuve et Saint-Pierre et Miquelon pour la pêche de la morue, une boëte parfaite, article devenu si rare, La vente de tous ces sous-produits est aujourd'hui presque illimitée.

L'industrie de la pêche, montée en grand, peut, on le voit, donner lieu en Mauritanie à des bénéfices variés et multiples. Mais il faut nécessairement faire la part des tâtonnements et des essais. Si les pêcheries sont confiées, dès le début, à des hommes doués d'une compétence sérieuse sur toutes questions d'armement, de pêche et de vente, et à des sociétés disposant de capitaux suffisants pour assurer les installations, les frais pendant au moins un an, les avances indispensables pour atteindre les rentrées, elles sont appelées à constituer une affaire intéressante. Cependant, la Compagnie coloniale de pêche et de commerce qui, au moment de la création de Port-Etienne, y avait installé des usines et des sècheries, n'a pas réussi, non plus que la Société de la marée des Deux-Mondes, fondée à Marseille en 1877, pour le transport frigorifique du poisson frais en Europe, entreprise dont les établissements ruinés se voient encore à l'île d'Arguin,

Ces essais montrent qu'il faut peut-être comprendre autrement qu'on a fait jusqu'ici l'exploitation des richesses ichtyologiques du littoral. L'avenir pourrait être dans l'organisation des campagnes temporaires de pêches, analogues à celles qui se pratiquent dans les mers septentrionales de l'Europe, En 1910, une flottille de bateaux, montée par des pêcheurs bretons, pourvue de l'aménagement nécessaire pour conserver à l'état frais les langoustes capturées, a fait, de novembre à avril, sur les côtes du Sénégal et de la Mauritanie, une tentative encourageante. Ces pêcheurs ont aussi procédé à des essais de séchage et de salage des morues d'Afrique. Le gouvernement général de l'Afrique occiden-

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taie française qui, déjà, s'était intéressé d'une façon effective, à l'entreprise de 1906, accorde des subventions aux pécheurs qui veulent continuer les expériences dans ces eaux.

Par les soins du gouverneur un caravansérail a été aménagé à Port-Etienne pour l'habitation des pécheurs durant le temps de leurs séjours à terre. Le succès de ces tentatives offrirait un haut intérêt non pas seulement pour l'Afrique occidentale française, mais aussi pour les populations maritimes de la métropole et le recrutement des équipages de la flotte.

La région de Port-Etienne ne tardera pas à s'animer tout entière d'une vie économique intense, si l'industrie de la pêche arrive à s'y développer. Les caravanes qui, jadis, amenaient à Arguin et à Portendik les denrées de l'intérieur, se sont détournées de ces régions envahies par le désert et réputées pour leur insécurité. Elles se rendent au cap Juby ou au Rio de Oro. Si la vie renaissait au cap Blanc, situé beaucoup plus près de leurs points de départ, elles y reviendraient ; on a pu le voir par les offres que les indigènes sont venus faire à Port-Etienne dès la première année de l'établissement du poste, bien qu'il n'y eût encore là aucun commerce européen pourvu de ces objets d'Europe qui tentent leur convoitise. Ce mouvement d'attraction sur l'intérieur s'accroîtra avec le développement des entreprises de Port-Etienne.

C'est là une source de richesses que le temps peut et doit intensifier, en l'ajoutant à toutes celles que l'Afrique occidentale a vu naître depuis le commencement du siècle. Ainsi, la Mauritanie, par la suite, se trouvera associée au mouvement ascendant qui emporte l'Afrique française vers un avenir élargi ; et, à son tour, par une conséquence naturelle, pourvue de plus d'aisance, elle ouvrira des débouchés nouveaux au commerce et à l'industrie de la métropole.

U avenir politique . — Politique indigène. — Nous serons dans le pays maure ce que nous voudrons être ; il nous suffira de vouloir avec suite et d'affirmer notre volonté.

L'œuvre de pacification est presque terminée ; quand les Ahel Ma el Aïnin auront achevé leur soumission ce sera chose faite, mais, ne l'oublions pas, surtout dans les régions les plus récemment soumises, les populations maures sont méfiantes, peu sûres, promptes à la trahison ; avec elles la plus grande circonspection est nécessaire. Il ne faut pas perdre de vue que les Maures sont doués d'un grand esprit d'observation, rancuniers el sournois ; chez eux, des sentiments longtemps contenus peuvent éclater soudainement à la moindre occasion propice. Les marabouts ont de grandes facultés d'analyse, qu'ils appliquent à pénétrer et saisir la pensée de leurs maîtres. Pensons que tous nos actes sont examinés et discutés sous la tente ou dans les ksars ; la plus légère trace d'indécision dans la conduite de nos affaires peut créer un mouvement d'agitation sur un terrain inamical. Il faut donc chercher à s'attacher l'esprit de l'indigène. Pour que nous puissions faire œuvre durable, il est indispensable que les populations trouvent à notre présence des avantages propres à balancer pour eux le regret de leur indépendance perdue.

Les Maures sont très âpres au gain ; il faut leur faire comprendre de façon sensible que leur intérêt bien compris est d'accord avec le nôtre. L'assistance médicale gratuite est un grand moyen d'améliorer la situation matérielle de l'indigène. Il faudra la développer et la rendre très mobile. Pour augmenter la facilité des relations, l'action du dispensaire peut être très grande ; lorsque les remèdes du sorcier et du marabout ont échoué, l'indigène vient volontiers consulter le médecin du poste ou, s'il n'y en a pas, le Résident, les officiers ou les sous-officiers de l'infirmerie.

Il semble que l'intérêt bien entendu de la France conseille de renoncer à l'administration directe des régions peu productives et peu peuplées, et d'y substituer un régime de protectorat. Une politique coloniale doit mettre le coût d'une colonie en équilibre avec les avantages qu'on en espère ; l'administration et les frais qu'elle implique

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doivent être proportionnés aux ressources fiscales, et une administration très simplifiée, ne demandant de notre part que le jeu du contrôle, est ce qui convient le mieux pour ces contrées d'un faible rendement. Notre action devra donc évoluer vers un contact moins direct quoique aussi efficace.

Tandis que les riches terres de culture de la rive droite resteraient soumises au mode actuel, le Trarza, le Brakna, le Tagant et l'Adrar deviendraient pays de protectorat.

Cette administration du protectorat, sous des chefs maures investis par nous et tenant leur autorité de notre appui, surveillés par nous et relevant directement du lieutenantgouverneur du Sénégal, chargés, sous notre contrôle, de la protection des tribus maraboutiques, permettrait d'assurer la paix dans ces contrées, tout en allégeant le budget de charges trop lourdes vu les résultats ; grâce à cette organisation, nous pourrions réduire la zone d'occupation, les charges qu'elle entraîne, et ramener plus près du fleuve (150 ou 100 kilomètres) la ligne fixée de cette occupation. Notre action politique et militaire se concentrerait en quelques postes bien choisis. De là les forces méharistes organisées, nomades comme les tribus elles-mêmes, effectueraient des tournées de police rapides et légères jusqu'aux limites extrêmes de notre zone d'influence. Les commandants de ces troupes montées devront gagner la confiance des tribus nomades au milieu desquelles ils sont appelés à faire des reconnaissances. C'est chez elles qu'ils trouveront des renseignements et des auxiliaires contre les dissidents. Pour ce motif, ils devront s'appliquer à éviter tout abus. Les troupes devant être dressées à la plus grande mobilité, il sera utile d'augmenter les postes de nomadisation de l'intérieur et les gîtes d'étape.

D'autre part, l'organisation militaire des tribus guerrières, à l'imitation de celle qui régit les tribus du Sud- Algérien, permettrait de réduire le nombre de nos troupes régulières chargées de maintenir l'ordre dans ces régions. Les divers avantages que les populations trouveraient par

celle mesure nous les attacheraient davantage. En rendant aux chefs maures une part d'autorité surveillée, en les utilisant pour consolider la paix, nous n'aurions plus à nous immiscer dans des institutions traditionnelles que nous avons promis de respecter, nous éviterions Fémiettement qui complique l'administration et disperse les responsabilités.

En attirant à nous, par une évolution nouvelle de notre politique, les tribus guerrières, il n'est pas question de renoncer au concours précieux des tribus maraboutiques, sur qui notre action s'est étayée d'abord, car, plus amies de la paix, elles étaient mieux adaptées à s'associer à notre rôle pacificateur.

Nous n'abandonnons rien du précieux résultat acquis de ce côté, nous voulons le compléter, continuer et élargir l'œuvre civilisatrice qui doit s'étendre partout où flotte notre drapeau.

La suppression des grands commandements maraboutiques est une idée qui a fait son chemin pendant la grande guerre, certains ayant pensé qu'il faut, en pays d'Islam, éviter la réunion du pouvoir administratif et du pouvoir religieux dans les mêmes mains, et craindre ce qu'on a appelé « le cléricalisme musulman ». Contre ce « cléricalisme musulman », il faut lutter par l'école française, multiplier les écoles de village où les petits enfants indigènes apprendront notre langue et recevront l'empreinte française, placer s'il est possible, dans chaque village, une de nos écoles à côté de l'école maraboutique, afin de réunir à la culture arabe la culture française. De même qu'il faudra, dans un but politique, envoyer à la médersa et à l'école française les fils des chefs, de même on encouragera les grands personnages des tribus à envoyer leurs fils à nos écoles musulmanes de Cheikh Sidia et de Cheikh Saad Bou, tout en évitant de prétendre l'imposer aux consciences trop indépendantes.

L'Islam en Mauritanie n'est point un danger. Mais le pouvoir d'excitation des marabouts est immense, et c'est

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pourquoi les commandants de cercle et les résidents ont le devoir d'étudier avec soin les confréries religieuses et leur influence. Cette étude, demain comme hier, sera toujours la base essentielle, l'élément vital de notre politique musulmane en Afrique Occidentale. Les Ida ou Ali, particulièrement, qui, seuls dans toute la Mauritanie, appartiennent à la confrérie tidjanyïa, méritent de notre part une attention avertie. Depuis un siècle, ils sont en relation intime et ininterrompue avec les zaouïa tidjanyïa de Fez, où ils ont puisé une sourde hostilité contre les roumis ; ils forment les intermédiaires et la liaison entre les centres religieux des Maures et les groupes tidjanyïa du pays noir, et valent, à ce double titre, d'occuper l'étude scientifique comme la surveillance politique.

Mais, à part ce cas spécial, on peut dire que la question religieuse chez les Maures n'existe pas en tant qu'élément politique.

Il y a là un état ethnologique et social, que nous devons respecter sans le craindre. L'idée religieuse n'a pas en Mauritanie le caractère de force et de cohésion qu'on lui attribue en d'autres pays musulmans. La foi des croyants y est fervente, certes ; mais, généralement, elle revêt une forme plutôt mystique, assez éloignée du sectarisme. Les diverses confédérations religieuses n'y sont pas vouées à un rôle de prosélytisme et de propagande islamique ; elles constituent plutôt la clientèle religieuse de telle ou telle grande famille maraboutique. Les différentes zaouïas, qui toutes, se rattachent plus ou moins à l'ordre des Kadryas, restent indépendantes l'une de l'autre, ne s'unissent jamais pour aucune action commune et servent uniquement les intérêts de leurs chefs respectifs, que divise une secrète rivalité d'influence et de pouvoir moral. Aucune idée religieuse ne s'oppose donc à notre œuvre d'expansion pacifique. Les tribus maraboutiques ont toujours eu tendance à se rapprocher de nous. Occupées d'élevage, de commerce, de piété, d'étude, elles demandent seulement la tranquillité, la sécurité pour leurs personnes et leurs biens. La multi-

liide des tolba a fourni nos premiers alliés et nos premiers amis. Nous avons là, en face de nous, une population de 300.000 travailleurs, éleveurs, cultivateurs et commerçants qui ont souhaité notre aide et, souvent, sont venus d'euxmêmes au devant de nous malgré les dangers qu'ils trouvaient à le faire. Ayant sous les yeux, dans les régions depuis longtemps déjà occupées et régies par nos soins, le spectacle de la liberté laissée à leur religion et à leurs façons de vivre, la prospérité que notre protection assure à leurs travaux et à leurs trafics, nos nouveaux sujets ne peuvent que s'attacher de plus en plus à une action favorable et profitable. Si le fanatisme a pu être excité sur quelques points par certains cheikhs, il ne peut se manifester dans l'ensemble ; les tribus nomades du désert oriental sont restées rebelles à toute tentative des agitateurs, celles de Touest ne s'y étaient associées que par cupidité. Les hostilités rencontrées au cours de notre pénétration ne sont jamais venues, sauf dans l'Adrar et la Séguiet el Hamra, que des tribus guerrières et pillardes qui vivent aux dépens de la majorité immense constituée par ces tribus tolba, laborieuses et paisibles, qui nous ont accueillis comme des libérateurs. Encore les tribus maraboutiques de l'Adrar et de la Seguiet el Hamra, qui nous ont fait une si forte opposition, ne nous connaissaient point, elles ignoraient notre respect pour la religion de nos sujets musulmans, la facilité que nous laissons aux pratiques de l'Islam. Un contact plus long avec nous, en les éclairant sur ce point, ne peut que les rapprocher de plus en plus et faire tomber toute velléité d'opposition.

Les grands chefs religieux nous sont acquis depuis longtemps. Ils ont été nos premiers auxiliaires. De même que la masse des tribus tolba venait à nous pour s'affranchir de la tyrannie des guerriers, les grands cheikhs espéraient des Français un appui pour raffermissement de leur influence. Les grands marabouts, ces hommes d'ordre d'un prestige indiscutable et d'une incontestable autorité, ont partout aidé notre pénétration : Cheikh Saad Bou dans le Trarza,

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Cheikh Slimaii dans le Brakna, Cheikh Sidi el Khéir, dans le Sahel et surtout, Cheikh Sidia des Oulad Biri. Ce dernier nous a été particulièrement utile, aussi bien dans la politique intérieure indigène que par son enseignement religieux où toujours il a prêché le ralliement et la soumission des dissidents les plus farouches ; en toute occasion, son concours s'est manifesté de la façon la plus fidèle, la plus loyale. Par cette attitude nettement francophile, Cheikh Sidia a rendu à ses compatriotes le plus grand service, car c'est grâce à lui que l'évolution des Sahariens vers un mode d'existence élargi et meilleur, fruit de notre présence, a fait un progrès déjà considérable. En conséquence, l'autorité française lui a accordé toutes facilités pour accroître son pouvoir spirituel au Sénégal, dans le Tagant et dans l'Adrar.

Cette entente harmonieuse et efficace du plus grand cheikh de l'Islam mauritanien avec l'autorité française, cette collaboration également avantageuse à tous deux, est un des traits les plus frappants de la politique musulmane du gouvernement de l'Afrique occidentale. Il n'y a qu'à continuer dans cette voie. Le principe directeur de notre politique doit être à la fois de canaliser et d'utiliser l'Islam en pays musulman comme en pays noir, et de nous opposer à l'islamisation intensive des populations.

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