IMPORTANCE DES QUESTIONS DE MÉTHODE
Mysticisme et mécanique.
J’assistais, il y a quelques jours, comme témoin muet, à une discussion sur le mysticisme. L’un des deux interlocuteurs (cela est assez rare pour m’avoir frappé) adoptait entièrement l’attitude mécaniste (ou, si vous préférez, une attitude de pur physicien), vis-à-vis de tous les phénomènes, tant vitaux que non vitaux. « Mais enfin, dit son adversaire impatienté, vous ne pouvez cependant pas traiter âe mystiques tous les penseurs qui ne vont pas jusqu’au bout du mécanisme , ceux qui croient que, en dehors du monde physico-chimique, il reste certains cantons inaccessibles aux investigations du savant. M. Le Dantec lui-même, dont vous acceptez si volontiers les manières devoir, n’irait sûrement pas jusque-là! )> Je fus obligé de confesser, à ma honte, que j’allais
jusque-là! Je fis un signe qui ne laissait aucun doute à cet égard ; maiè cela ne déconcerta qu’un instant le brillant argumentateur ; il se ressaisit immédiatement et dit : « L’opinion de M. Le Dantec ne fait d’ailleurs pas autorité ; il nous a avoué naguère, à la Société de philosophie, qu’il est à peu près seul de son avis. »
Je rappelle cette conversation au début de ce petit livre, d’abord pour ne pas cacher au lecteur que mon interprétation des phénomènes vitaux n’a pas encore reçu l’approbation de la « majorité compacte », ensuite et surtout, pour expliquer le titre de l’ouvrage : « La mécanique de la vie ». Il me semble en effet que le mot mysticisme , qui a, dans le langage courant, un sens tout à fait identique à celui que lui donnent les philosophes, et que l’on peut, par conséquent, employer sans crainte d’équivoque, le mot mysticisme , dis-j-e, représente l’attitude exactement inverse de celle que prennent les savants appelés mécanistes . Je définirai donc le mécanisme , en disant simplement que c’est la négation du Mystère, l’affirmation de la possibilité d’étudier scientifiquement tout ce qui est connu de l’homme. Et comme le mystère, chassé de l’histoire des corps bruts par Lavoisier, s’est réfugié dans celle des corps vivants, où il a trouvé, de l’avis du plus grand nombre, une forteresse inexpugnable, j’ai donné à ce petit livre, dans lequel je voudrais résumer l’ensemble des lois qui régissent les phénomènes vitaux, un titre par lequel le lecteur sera suffisamment renseigné, dès le début, sur les conclusions auxquelles le mèneront les raisonnements accumulés dans l’ouvrage : La mécanique de la vie . Il va donc de soi que le mot « mécanique » n’est pas pris ici dans l’acception qu’on lui donne d’ordinaire, quand on divise les sciences en cantons séparés, et qui se rapporte à une partie très restreinte des sciences physiques (celle où l’on étudie le mouvement ou l’équi-
libre dans les phénomènes que nous voyons avec nos yeux, et qui concernent, par conséquent, des corps d’une dimension comparable à celle de nos propres corps). Prise en ce sens restreint, « la mécanique de la vie » ferait penser aux grossiers automates du célèbre Vaucanson, qui essayait de construire des animaux vivants avec des ficelles et des bouts de bois. L’une des premières conquêtes de la biologie consiste au contraire dans la découverte du fait que l’activité des mammifères et des hommes, celle que nous observons à notre échelle et que nous racontons dans notre langage, est la synthèse, l’intégrale d’une myriade de petites activités microscopiques dont l’observation directe nous est généralement impossible. Le phénomène essentiel de la vie, celui qui permet de donner le même nom de vivants à tous les êtres si divers que nous connaissons, n’est pas un phénomène de l’échelle humaine, mais se passe à une échelle très inférieure, entre des corps infiniment plus petits. La cellule vivante qui entre dans la construction de notre corps (il en faut soixante millions pour faire un homme!) est déjà une unité grossière dont l’activité ne se comprend que comme une intégrale de phénomènes se passant entre des corpuscules bien plus petits, les 'particules de l’échelle colloïde, les atomes de l’échelle chimique, etc. Les phénomènes colloïdes, qui se passent à l’échelle particulaire, les phénomènes chimiques, qui se passent à l’échelle atomique , se ramènent-ils en fin de compte à de la mécanique de particules , à de la mécanique d’atomes , à de la mécanique d’électrons? C’est sans doute parce que des savants l’ont cru que le mot mécanique a pris, dans le langage ordinaire, un sens assez vaste pour comprendre à la fois toute la physique et toute la chimie. Mais cette question, quoique très attrayante, n’intéresse pas directement le biolo-
giste. Le but de ce chercheur est simplement de voir si, avec de la physique et de la chimie, on peut expliquer tous les phénomènes vitaux; il laisse aux physiciens le soin de savoir si la physico-chimie se réduit à une vaste mécanique générale ; et quand il se mêle d’enseigner la <( mécanique de la vie », il entend seulement par là que rien, dans l’ensemble des phénomènes vitaux, ne lui a paru inaccessible aux investigations des savants qui font des mesures. C’est ce que l’on se propose de montrer dans ce peti't volume ! Sans doute, si mécanisme est pris dans le sens que je viens de définir, et qui s’oppose directement à celui de mysticisme , bien peu de gens seront disposés à adopter la méthode scientifique qui conduit à établir la mécanique de la vie; et je parle seulement de méthode, car c’est surtout par la méthode que les hommes diffèrent les uns des autres. Un mystique, acceptant, par exemple, le dogme catholique de la « présence réelle », admettra l’existence, dans l’hostie consacrée par le prêtre, de vertus sublimes, qui ne lui permettraient cependant pas de distinguer cette hostie consacrée au milieu d’autres morceaux de pain azyme ayant la même forme et la même couleur. Le chimiste, au contraire, fidèle à la méthode des sciences expérimentales, ne pourra admettre qu’il y ait une différence essentielle entre deux disques de pain sans levain que son analyse lui démontrera être identiques. Et cependant, il y a des chimistes qui sont fort bons catholiques. C’est que les mystiques ne s’embarrassent pas de ces contradictions; ils les aiment même, et quand ils se livrent à l’étude des sciences, ils savent d'avance que cette étude ne leur fera pas connaître les choses qu’il importe le plus de savoir ! Il y a un domaine réservé dans lequel les investigations des savants ne peuvent pas pénétrer ! C’est surtout en biologie que l’on fait
une large part à ce domaine réservé ; là, les mystiques ont beau jeu, et ils sont de plus en plus nombreux chaque jour ; la grande majorité des hommes est avec eux, pour des raisons de sentiment, et aussi par paresse intellectuelle. 11 ne manquera jamais de gens pour nier la valeur de la science de la vie ; cela est plus facile que de l’apprendre.
L’ordre des questions et la « philosophie nouvelle » (1).
Lorsque M. Grasset publia, il y a une dizaine d'années, un petit livre dans lequel il se proposait d’assigner des limites à la biologie, on put remarquer aisément que le célèbre professeur de Montpellier était approuvé par la majorité des hommes cultivés. Il ne fournissait cependant que des affirmations gratuites, mais ces affirmations sans preuves furent tenues pour satisfaisantes, parce qu’elles flattaient le goût de chacun. Quand il s’agit de la vie, bien peu de penseurs sont capables de rechercher, sans parti pris, la vérité scientifique ; il ne s’agit pas, en général, de se rendre compte de la réalité des faits, mais de démontrer que cette réalité cadre avec des théories acceptées antérieurement par préférence personnelle ou par respect de la tradition. La situation du biologiste est donc tout à fait particulière. On croit aisément à
(1) Une grande partie de ce paragraphe a paru dans la Revue 'philosophique (juillet 1913).
l’impartialité du physicien qui mesure une longueur d’onde ou une différence de potentiel, parce qu’aucune opinion n’existait d’avance dans le public au sujet des résultats que ce physicien essaie de découvrir; au contraire, il y a eu de tout temps une biologie générale ; elle est dans le langage courant ; et, si un savant, qui la considère comme enfantine, essaye, sans en tenir compte, d’étudier la vie comme un sujet tout nouveau, par la pure méthode scientifique, on le considère immédiatement comme un homme de parti pris, qui foule aux pieds, par haine de la tradition, les croyances les plus respectées. Le devoir de l’homme de science est de n’être ni avec personne ni contre personne; le biologiste ne peut se soumettre à cette règle primordiale de la recherche désintéressée, sans se trouver immédiatement contre quelqu’un, contre la plupart même de ses contemporains, qui, par cela même qu’ils parlent, ont forcèrent une théorie toute faite de la vie. Pour la même raison, alors que la biologie fait les plus grands efforts pour mériter, par sa méthode, d’être annexée aux sciences physiques, le public classe fatalement les biologistes parmi les philosophes, parce que les biologistes, en étudiant l’ensemble des phénomènes vitaux, ne peuvent s’empêcher de marcher dans les plates-bandes des philosophes.
Je me demande ce que penserait, de la phrase que je viens d’écrire, un homme étranger à notre monde occidental et ignorant l’histoire de notre civilisation ; je me demande comment il serait possible de faire comprendre à cet étranger que nous ayons deux noms pour représenter les chercheursde vérité, et que ces deux noms puissent être mis en opposition l’un avec l’autre. Il faut bien avouer d’ailleurs que la classification de chercheurs en philosophes et en savants est devenue bien précaire; on peut s’étonner
de voir traiter de philosophe tel psychologue illustre qui a employé toute sa vie la pure méthode scientifique. Peut-être, dans le grand public, la dénomination de philosophe est-elle aujourd’hui réservée en réalité à ces poètes pleins d’imagination, qui construisent le monde sur les seules données de leur cerveau fécond, et sans prendre la peine de regarder autour d’eux; ceux-là prennent modèle sur euxmêmes, puisqu’ils ne connaissent qu’eux-mêmes, et, par ainsi, construisent un monde semblable à l’homme, donc aimable et accessible à l’homme ; ils ont beaucoup de succès, et cela durera longtemps. Ces « philosophes » ignorent ou veulent ignorer que, depuis Platon, il y a eu un fait nouveau dans l’histoire du monde, un fait nouveau qui a commencé à Lavoisier, qui dure depuis plus d’un siècle, et qui s’appelle la science, j’entends la science munie de son outillage complet depuis la révolution chimique, et qui, désormais, étend ses investigations dans tous* les domaines, affirmant que, en dehors d’elle, il n’y a plus de vérité. La lutte des occultistes contre Lavoisier ne s’est pas prolongée longtemps ; personne aujourd’hui ne se refuse plus à accorder à la physicochimie les droits les plus absolus sur le monde des corps bruts. Mais la biologie est aussi neuve actuellement que l’était la chimie au temps de Lavoisier, et c’est sur son domaine que s’est cantonnée la lutte entre les mystiques et les adeptes de la méthode scientifique.
Les plus acharnés des défenseurs de la tradition ne vont pas cependant jusqu’à refuser à la science le droit d’investigation dans certains cantons de la biologie ; ils se contentent de limiter le champ accessible aux recherches scientifiques. J’ai dit en commençant quel succès a obtenu il y a quelques années le livre du professeur Grasset. Je relève dans un ouvrage
récent (1) des affirmations également péremptoires sur Timpossibilité pour les savants d’aborder certaines questions par leur méthode ordinaire. Cet ouvrage est particulièrement précieux pour moi parce qu’il est l’œuvre d’un mathématicien habitué à parler un langage clair, ou du moins un langage que je comprends. Voici un passage (2) dans lequel l’auteur déclare qu’il n’entend pas condamner la science :
(( Il ne s’agit, ajoute-t-il, que d’en reconnaître les justes bornes. Les méthodes proprement scientifiques sont à leur place et conviennent, elles conduisent à une connaissance vraie (encore que mêlée de sym-^ boles) tant que l’objet d’étude est le monde même de l’action pratique, c’est-à-dire, en somme, le monde de la matière inerte. Mais l’âme , la vie , l’activité lui échappent . »
Par des raisonnements dans lesquels le sentiment tient la place prépondérante, toute une école s’ingénie aujourd’hui à démontrer que la vie ne saurait être une matière d’étude scientifique; tous ces raisonnements, autant que j’ai pu les comprendre, m’ont paru sans consistance; en cherchant bien, j’ai cru trouver au début de chacun d’eux, plus ou moins déguisée dans un verbalisme poétique et nuageux, l’affirmation meme de l’impossibilité que ce raisonnement est destiné à démontrer. Je cite au hasard quelques passages du livre auquel je faisais allusion tout à l’heure, passages dans lesquels il s’agit de prouver Limpuissance de la méthode scientifique : «... C’est avec de purs symboles qu’on prétend reconstruire la nature, et dès lors, il devient impossible d’en jamais atteindre la réalité concrète, l’âme invisible et pré-
(1) Ed. Le Roy, Une philosophie nouvelle , Paris, Alcan, 1912.
(2) Op. cil ., p. 20.
sente (1) )>. Vous savez donc a priori qu’il existe une âme inaccessible aux investigations des savants mesuristes? Mais puisque cela est certain d’avance, pourquoi vous fatiguer à en faire la démonstration ?
Quelques pages plus loin (2) : « Mais la philosophie prétend descendre à l’intérieur du réel... en pénétrer jusqu'au cœur l’intimité concrète... » Les choses ont donc un cœur ! La physique et la chimie nous ont appris que l’on peut étudier les choses à plusieurs échelles : d’abord et plus aisément, à la nôtre, à celle que nous connaissons par les yeux et que nous pouvons appeler l’échelle mécanique; puis, au-dessous, à l’échelle particulaire dont les recherches sur les colloïdes ont montré toute l’importance, surtout en biologie; puis, au-dessous encore, à l’échelle des molécules et des atomes; puis à celle des électrons, etc. Où est le cœur des choses, dans tout cela? Et, direz-vous avec le même auteur que la science, qui découvre cette merveilleuse structure de la matière, et qui l’étudie à toutes les échelles, ne saurait en pénétrer « la profondeur » ? que son étude est forcément superficielle? Pourquoi? Est-ce parce qu’elle n’a pas découvert le cœur ou l’âme des choses? Mais ne serait-ce point plutôt que ce ccçur et cette âme n’existent que dans l’exaltation érotique de poètes qui se grisent de mots et sont pris de vertige en parlant de « réalité jaillissante » ? Vous déclarez que la science est impuissante et qu’elle n’étudiera jamais tout, parce que vous affirmez a priori, dans une crise d’enthousiasme mystique, qu’il existe autre chose que ce qu’elle étudie, et que ce quelque chose lui est précisément inaccessible. Vous proposez d’ailleurs, pour suppléer à cette [impuissance de la
(1) Op. cit., p. 40.
(2) Op. cit., p. 53.
science, une méthode dont vous pouvez vous servir sans crainte d’être jamais contredits par les savants, parce que vous connaissez d’avance son absolue stérilité; c’est la méthode qui consiste à étudier subjectivement les choses que l’on ne peut connaître que par la méthode objective. En vous y conformant, vous prenez vis-à-vis du monde une attitude analogue à celle du Fakir qui se contemple le nombril. Gela vous conduira sans doute à des développements poétiques que l’on pourra admirer, mais vous êtes bien certains que jamais aucun fait découvert par cette méthode ne se mettra en travers des affirmations de la science, parce que vous ne découvrirez jamais rien. Words! words! waords !
Ainsi, de tous les cotés, on affirme aujourd’hui que la vie, et surtout la vie de l’homme ne saurait être étudiée par la méthode scientifique; et cette affirmation flatte notre mysticisme héréditaire, de sorte que personne ne s’insurge contre l’obscurité du langage dans lesquel cela est exprimé, et dans lequel les métaphores poétiques tiennent lieu de données et de raisonnement : (( Grave erreur ce serait, écrit M. Rageot (1), de tenir ces images brillantes pour des ornements : elles sont des arguments . » Elles sont même les seuls arguments, et c’est pour cela que les savants n’ont pas à s’occuper de la « philosophie nouvelle ». Mais cés quelques exemples suffisent à montrer combien est particulière, ainsi que je le disais en commençant cet article, la situation du biologiste qui entreprend l’étude purement scientifique des faits. Mal gré qu’il en ait, il se voit traiter de philosophe, parce que, en poursuivant ses investigations purement objectives, il entre fatalement sur un terrain où les philosophes se sont installés depuis long-
(1) Revue philosophique, juillet 1907.
temps en déclarant que la science n’y saurait pénétrer. Lesdits philosophes enseignent au public que le domaine de la biologie est limité ; le savant ne doit pas perdre son temps à discuter cette affirmation; qu’il continue simplement ses recherches et étende progressivement son domaine; jusqu’à présent il n’a jamais rencontré les fameuses limites delà biologie; il n’a pas trouvé l’endroit où un fossé infranchissable sépare les choses accessibles des choses qui ne le sont pas. S’il trouvait un jour ce fossé, il le déclarerait hautement, car, au contraire des philosophes inféodés à un système par une sympathie incurable, le savant n’a aucune sympathie pour telle ou telle forme de vérité ; il cherche par pure curiosité, et il dit ce qu’il trouve ; mais, que ce qu’il trouve soit blanc où noir, cela lui est bien égal : il le proclame parce qu’il a découvert que c’est vrai; mais s’il a vraiment un tempérament de savant, on peut affirmer qu’il aurait, avec autant de sérénité et d’indifférence, affirmé le contraire,.s’il avait trouvé le contraire. Et voilà ce que ne peut pas croire le grand public quand il s’agit de biologie, parce que le grand public veut avoir une âme immortelle et serait désolé qu’on lui enlevât cette consolation. Aussi, alors que le physicien arrive aisément à convertir le monde, le biologiste ne le pourra jamais ; mais cela lui est bien égal, et c’est encore là une des différences profondes entre l’attitude du savant et celle du philosophe. Le philosophe a une école, et le public mesure la valeur de son système au nombre des gens inféodés à son école; un philosophe a donc besoin de succès au même titre que l’artiste; c’est le succès qui donne la mesure de la valeur d’une œuvre d’art. Si j’en crois M. Lionel Dauriac, un système philosophique est quelque chose qui meurt quand son succès s’arrête. Voici en effet quelques phrases que je relève dans un
article très récent de cet auteur (1) : «.. Si le rationalisme d’hier veut prendre sa revanche, il doit se renouveler sous peine de mort... Je ne crois au succès futur du rationalisme que dans la mesure où il saura prendre de nouvelles positions et renouveler ses moyens de défense. Si le rationalisme n’est pas au terme de son histoire, qu’il le prouve en ajoutant à cette histoire un chapitre entièrement inédit. » Sûrement, M. Dauriac n’aurait pas écrit la même chose au sujet de l’attraction universelle ou de l’équivalence mécanique de la chaleur; et je lui suis très reconnaissant de l’avoir écrit au sujet d’un système philosophique, parce cela m’a ouvert les yeux une fois de plus sur la différence fondamentale qu’il y a entre un savant et un philosophe. Si l’on découvrait demain des phénomènes dans lesquels l’équivalence mécanique de la chaleur se trouve en défaut, on ne songerait aucunement, une fois le fait vérifié , à défendre la généralité du principe d’équivalence. On diviserait simplement les phénomènes cosmiques en deux catégories, l’une comprenant ceux où ce principe se vérifie, l’autre ceux où il ne se vérifie pas. On ne verrait pas des physiciens rompre des lances en faveur de la généralité d’un principe que des expériences bien conduites auraient démontré n’être pas général. Le savant n’a, en tant que savant, aucune sympathie pour les vérités qu’il découvre; il les aime parce qu’il croit que ce sont des vérités, mais il les aurait aimées de même, si elles avaient été le contraire de ce qu’elles sont. Voici donc un biologiste qui étudie la vie ; il se trouve que ses conclusions sont d’accord avec les théories que professent certains philosophes appelés rationalistes. On dira immédiatement de lui qu’il est rationaliste ; et
(1) Revue ‘philosophique , avril 1913, p. 403.
ce sera une grave erreur ; il ne mérite aucun nom en isie ; il cherche, et il dit ce qu’il trouve, sans parti pris. Et s’il s’aperçoit un jour que des faits nouveaux infirment ses premières assertions, il les rétractera purement et simplement, sans en éprouver d’autre chagrin que celui de s’être trompé une première fois. Le savant est donc indifférent à la forme de la vérité qu’il découvre; il veut simplement que ce qu’il découvre lui paraisse, pour de bonnes raisons, être la vérité. Et il n’a aucune raison de se préoccuper du succès que ses découvertes peuvent avoir dans 1e monde ; s’il a confiance dans sa méthode d’investigation, il croit à la valeur de ses résultats, et cela lui suffît. Il n’est ni rationaliste, ni spiritualiste; il est biologiste; et si ce qu’il découvre sans parti pris heurte les préférences de la majorité, si, vivant par exemple dans un milieu de spiritualistes, il découvre des vérités qui sont en contradiction avec le spiritualisme, il n’aura aucun succès, et cela lui sera bien égal, s'il a confiance dans sa méthode. Je le répète, le biologiste n’est pas, vis-à-vis du public, dans la même situation que le physicien, parce que ses conclusions flattent ou choquent les sympathies du public; la valeur scientifique d’une biologie n’est pas en rapport avec le succès qu’elle a, parce que le succès dépend des idées préconçues et du tempérament de chacun. Le chercheur, dans la science de la vie, est semblable à celui qui, au moyen d’appareils de forage, entreprend de percer un tunnel à travers une montagne. Les gens du dehors se moquent de lui ; ils déclarent que le percement est impossible, et ils le démontrent par des arguments spécieux. Lui, cependant, continue chaque jour sa besogne; il rencontre des difficultés, mais pas d’impossibilités; et,à mesure qu’il avance, il acquiert une foi de plus en plus robuste dans la réussite définitive de son tra-
vail, parce qu’il s’aperçoit qu’il franchit un à un tous les obstacles, et qu’il n’en rencontre aucun d’insurmontable. On continue néanmoins à se moquer de lui; on ne veut même pas vérifier le progrès quotidien qu’il effectue. Et le jour où il a percé la montagne, ses concitoyens déclarent que ce n’est pas vrai, que c’est impossible; ils refusent même de passer dans le tunnel pour voir ! Qu’est-ce que cela fait à l’ouvrier victorieux ; il sait qu’il a vaincu les difficultés qu’il s’était proposé de vaincre, et cela lui suffit.
L’attitude du public, vis-à-vis de la biologie, est d’ailleurs fort compréhensible. Il couvre de fleurs les gens qui déclarent croire ce qu’il croit ; il approuve M. Grasset ou M. Armand Gautier quand ces savants fournissent à son inquiétude des démonstrations absolument gratuites en faveur du spiritualisme; cela est très compréhensible, je le répète, parce que les vieilles croyances de l’humanité ont servi à édifier nos liens sociaux et notre morale. Une science, qui démontre l’inanité de ces vieilles croyances, sape donc l’édifice social actuel; que ce soit pour le remplacer par un édifice plus solide, personne n’en est sûr; d’ailleurs les révolutions sont pénibles à tous. Ceux donc qui sont assez dépourvus d’esprit scientifique pour ne pas avoir le désir de chercher la vérité par pure curiosité, prennent l’attitude pragmatiste , qui consiste à imaginer une vérité qui cadre avec ce que nous aimons aujourd’hui par habitude. Ici la sympathie entre en jeu; nous ne sommes plus dans le domaine scientifique. Le vrai savant n’a ni sympathie ni antipathie; il cherche sans se préoccuper de ce qu’il trouve; et il dit simplement ce qu’il a trouvé.
Pour ma part, quand j’ai entrepris de faire de la biologie, je me proposais de me faire une opinion fondée, au sujet de la nature de la vie. J’ai remarqué
d’abord que les matériaux accumulés, tant par l’observation courante que par les recherches des laboratoires, sont déjà extrêmement importants; la nature fait en effet sans cesse, sous nos yeux, sur les êtres vivants, d’innombrables expériences dont les résultats principaux sont connus de tous. Il m’a donc semblé que, pour entrer dans l’étude de la biologie sans idée préconçue et avec un esprit vraiment scientifique, il fallait d’abord s’efforcer de raconter dans un langage synthétique l’ensemble des faits déjà connus. Une fois ce résultat obtenu, je me suis aperçu que ce qui restait à étudier était moins important que ce qui est déjà acquis ; que toutes les découvertes nouvelles entrent dans le cadre parfaitement défini que l’on a dû construire pour renfermer, bien classées, les découvertes anciennes; et qu’ainsi ce que l’on découvrira désormais n’aura guère, le plus souvent, qu’un intérêt de détail, capable de séduire seulement ceux qui apportent, dans l’étude des sciences naturelles, une âme de collectionneur. C’est d’ailleurs le cas de la plupart des naturalistes; presque tous se contentent d’étudier de petites questions locales de physiologie ou de morphologie, et le travail qu’ils font dans ces petites questions locales ne les empêche pas de rester inféodés à telle ou telle école philosophique qu’ils avaient choisie d’avance par sympathie, par tempérament. Aussi voit-on généralement les zoologistes et les botanistes déclarer que rien, dans leurs études, ne leur a paru militer en faveur de telle ou telle croyance sur la nature même de la vie. S’ils n’ont rien trouvé, c’est qu’ils n’ont pas cherché, désireux qu’ils étaient de conserver leurs idées a priori. J’ai constaté au contraire que l’on peut raconter tous les faits biologiques sans faire jamais appel à aucun agent qui soit inaccessible aux investigations des savants; sans doute suis-je arrivé
plus aisément qu’un autre à cette conclusion à cause de la réelle indifférence dans laquelle je me trouvais en commençant. Je suis convaincu aujourd’hui que la vie est Je résultat d’un ensemble de phénomènes concomitants qui sont tous du domaine de la physique et de la chimie. Cette conviction ne me permet pas de me faire d’illusions au sujet de l’avenir; je crois à la mort totale de l’individu, et je dirige ma vie en conséquence; mais si j’avais été conduit à la conviction contraire, à la croyance d’une âme immortelle, j’aurais accepté cette croyance comme j’accepte celle du néant, et je me serais servi de ma découverte pour diriger ma vie d’une autre manière. Telle doit être, me semble-t-il, l’attitude de tout savant désintéressé ; s’il arrive à se faire une conviction, il en profite pour lui-même, et ne se préoccupe pas de l’imposer à ceux qui, pour des raisons sentimentajes, veulent croire autre chose.
Existe-t-il beaucoup d’hommes qui soient réellement dépourvus d’idées a priori sur la vie, de sympathie préconçue pour une théorie philosophique? C’est seulement pour ceux-là que l’étude de la biologie peut être une étude scientifique. Or il me semble que, même pour ceux-là, la conviction qui résulte d’études absolument désintéressées et faites sans parti pris 'peut être différente suivant la, méthode qu'ils ont choisie pour leurs recherches , suivant l’ordre dans lequel ils classent les questions pour les étudier . Une telle constatation peut paraître invraisemblable à ceux qui ne sont pas au courant des progrès de certaines sciences, la chimie physique par exemple. Dans ce domaine on constate souvent que les mêmes réactions, les mêmes opérations, exécutées dans des ordres différents, conduisent à des résultats différents (1). Il n’est donc pas incroyable a priori que (1) On sait par exemple que, pour la fabrication de certains
des études scientifiques, faites avec la même rigueur et la même impartialité, mais en suivant, pour l’étude de questions, des ordres différents, conduisent à des convictions différentes. Si cela était démontré, cela enlèverait à la science son caractère fondamental d’impersonnalité; cela empêcherait de croire, comme le font tous les savants, qu’il y aune vérité scientifique indépendante des procédés d’investigation qui conduisent à sa découverte; cela donnerait raison aux philosophes qui prétendent que les chercheurs ne trouvent pas la vérité, mais qu’ils la créent, que le travail de recherche est un travail d’invention, non de découverte. Il n’est donc pas inutile de s’arrêter quelque temps à l’étude du rôle de l’ordre des questions en biologie, et c’est à cela que tend ce chapitre, comme le prouve le titre qui lui a été donné.
La physique est la science par excellence; je n’hésiterais même pas à dire que c’est la Science tout court. Et d’ailleurs son nom, pris dans le sens étymologique, veut dire science de la nature. Des idées préconçues sur la vie ont fait classer a priori, dans un compartiment à part, celles des sciences de la nature qui concernent les êtres vivants; et telle est la force de l’habitude, qu’il sera difficile désormais de faire disparaître par des raisonnements scientifiques une barrière factice qui a été construite pour des raisons de sentiment. La physique est la science; la mathématique n’est que la langue de la science ; la géométrie et la mécanique sont, des parties de la physique, celles qui se laissent le plus aisément raconter en
corps explosifs, le secret de fabrication consiste non pas dans les opérations mômes que l’on effectue pour les obtenir, mais bien dans l’ordre adopté pour exécuter ces opérations, dans le tour de main.
langue mathématique. Mais ces simples remarques suffisent à classer, pour ainsi dire, en dehors des savants, les mathématiciens purs qui ne s’occupent ni de physique ni de biologie; ce sont à proprement parler des linguistes, des philologues, mais qui s’occupent d’une langue infiniment plus précise, infiniment mieux faite que les autres langues ; il ne faut donc pas trop s’étonner, quand on voit les mathématiciens les plus notoires soutenir de leur autorité les systèmes les plus nuageux de la métaphysique.
La physique est la science ; étudions d’abord la méthode de la physique.
Cette méthode est purement objective. La mentalité de l’observateur ne joue aucun rôle dans une mesure bien faite; de plus, pour faire une mesure, l’observateur n’a pas besoin de se demander, et ne se demande jamais, en effet, comment il se fait qu’il puisse mesurer, comment il connaît le monde qu’il étudie et dont il découvre les lois. Aucun traité de physique ne commence par une théorie de la connaissance. Les ingénieurs, les constructeurs d’appareils et de machines ne se préoccupent pas de savoir comment ils peuvent construire des appareils et des machines, et, cependant, machines et appareils sont bons ; la physique est bonne ; nous le reconnaissons dans ses applications quotidiennes à l’industrie. Et, pour tout individu non atteint de la folie, purement verbale d’ailleurs, qui consiste à douter de l’existence du monde ambiant, les résultats actuels des sciences physico-chimiques prouvent d’une manière indéniable qu’il y a une vérité scientifique impersonnelle, indépendante de la mentalité des savants, indépendante des méthodes de recherches qui ont conduit à la découverte des lois, une vérité scientifique qui a, en un mot, un caractère de vérité absolue.
Sans doute, s’il ne s’était agi que de microbes, de levures et de champignons inférieurs, êtres suffisamment éloignés de l’homme pour qu’on puisse les étudier sans songer à faire des rapprochements entre eux et nous, on n’aurait pas eu l’idée de mettre l’étude de ces êtres vivants en dehors des sciences physiques. Je rappelle la citation, faite un peu plus haut, du livre de M. Le Roy : « Les méthodes scientifiques... conduisent à une connaissance vraie, tant que l’objet d’étude est le monde même de l’action pratique; » l’auteur ajoute : <( c’est-à-dire, en somme, le monde de la matière inerte », mais il est bien certain que, pour un observateur dépourvu de parti pris, la fabrication de la bière par la levure vivante ne sort pas du « monde de l’action pratique » ; d’autant que l’on sait réaliser aujourd’hui, au moyen de diastases qui sont mortes, des transformations du même ordre que celles que produit, dans le moût, la vie de la levure de bière.
Entreprenons donc résolument d’attaquer, par la méthode objective des sciences physico-chimiques, l’étude des êtres vivants en train de vivre. Evidemment, si nous commençions cette étude par les animaux supérieurs et l’homme, nous serions absolument déroutés, le sujet choisi est trop complexe; les phénomènes observés sont la résultante d’un trop grand nombre d’activités élémentaires. Pour employer une comparaison qui m’a déjà servi ailleurs, je dirais volontiers que celui qui veut commencer la biologie par l’étude de la vie humaine commet la même erreur que celui qui entreprendrait de pénétrer dans la physique par la météorologie. Tous les phénomènes élémentaires desquels résulte le temps qu’il fait sont, chacun pour son compte, du ressort de la physique et de la chimie; mais J’ensemble est tellement compliqué que toute prévision
devient impossible; nous ne pouvons pas découvrir de lois dans le chaos des variations atmosphériques.
Or, le plus souvent, quand on parle de la vie, c’est à la vie humaine que l’on songe instinctivement. 11 n’est donc pas étonnant, quand un biologiste affirme avoir découvert les lois de la vie, qu’on le regarde en général avec un sourire, comme s’il s’agissait d’un augure qui a la prétention de prédire le temps. Il faut commencer par le commencement, et étudier d’abord la vie dans ses manifestations les plus simples. Pour cela il suffit d’observer. Depuis que Pasteur a inauguré les cultures pures, nous sommes dans des conditions excellentes pour suivre, en dehors de toute complication extérieure, les phénomènes vitaux des êtres unicellulaires. Et celui qui est capable d’observer sans parti pris est aisément conduit à découvrir des lois de la vie élémentaire, lois aussi rigoureuses que celles de la physique, et qui se vérifient partout et toujours. Cette découverte a des conséquences multiples : d’abord, le fait que l’on a trouvé des lois simples relatives aux êtres vivants tend à combler le fossé que des idées préconçues avaient creusé entre la matière vivante et la matière brute; ensuite, et surtout, l’existence de ces lois communes à tous les êtres vivants inférieurs démontre la valeur du mot vie, et prouve que nos ancêtres ont été bien inspirés quand, sans savoir exactement pourquoi, ils ont instinctivement donné la dénomination commune d'êtres vivants à des corps si multiples et si différents en apparence.
Ayant constaté qu’il existe des lois communes à tous les êtres vivants inférieurs, on est naturellement conduit à se demander si ces lois se vérifient aussi chez les êtres supérieurs, dont l’observation a été sans doute la cause première de la séparation des corps en vivants et bruts. Mais, à mesure que l’on
monte dans l’échelle des êtres, on éprouve une difficulté de plus en plus grande pour faire une étude purement objective; on ne peut s’empêcher de se comparer aux objets que l’on étudie. 11 faut faire un effort considérable pour oublier qu’on est soimême vivant, et pour étudier les animaux avec autant de désintéressement que les phénomènes de la physique et de la chimie; c’est là une règle do première importance dans l’ordre des questions que nous envisageons en ce moment. Si l’on réussit à s’y conformer, on arrive à constater qu’il y a des lois communes à tous les animaux et à tous les végétaux; et, désormais, pour tout ce qui est du domaine général de la vie, pour tout ce qui n’est pas caractère spécifique ou particularité individuelle, il sera permis au chercheur de prendre ses exemples où il lui plaira , dans toute l’étendue du règne animal et du règne végétal. Les arguments auront la même valeur où qu’ils soient pris; on choisira seulement les exemples les plus caractéristiques. Désormais aussi, chaque loi ne sera plus établie par une seule espèce d’observations, mais résultera d’un faisceau de preuves empruntées aux domaines les plus divers ; plus seront éloignés les uns des autres les faits qui auront conduit à la même loi, plus cette loi sera solidement établie. La richesse du biologiste consistera dans la connaissance d’un très grand nombre de particularités d’ordres très divers et signalées par les chercheurs chez des espèces très différentes les unes des autres. Il faudra qu’il ait sans cesse présentes à la mémoire ces particularités très variées, et il s’appuiera sur celles qui lui paraîtront le plus convenables à étayer sa marche déductive. Ainsi, il avancera à pas de géant, et si vite, que le public non prévenu prendra pour des hypothèses, voire pour des hypothèses .gratuites, des vérités qu’il aura
énoncées en réalité comme conclusions d’un grand nombre de comparaisons et de raisonnements non exprimés. Une fois que l’on est dans cette voie, avec un bagage suffisant de résultats d’observation et d’expérience, on subit une sorte de griserie en constatant l’admirable généralité des processus vitaux.
J’ai essayé d’établir dans un petit livre récent (1) les plus importantes des lois auxquelles on est conduit par cette méthode féconde. Une fois que l’on est en possession de la notion de patrimoine héréditaire, on ne considère plus, à chaque instant, les individus, que comme des manifestations actuelles des réactions qui se passent entre ce patrimoine héréditaire et le milieu. L’histoire des lignées se ramène à celle du patrimoine héréditaire des lignées ; il y a des relations réciproques entre la structure totale d’un individu et son patrimoine héréditaire, de telle manière que, si le second construit la première, les variations causées dans la première par les nécessités du milieu retentissent sur le second et le modifient. Ainsi l’étude actuelle des lois de la vie impose au biologiste la croyance au transformisme Lamarckien, sans qu’il ait besoin de recourir aux documents incomplets des collections paléontologiques.
Le transformisme est la notion la plus redoutée de la biologie; c’est la plus attaquée par ceux qui veulent continuer à croire ce qu’on croyait avant le xix c siècle. Les philosophes, qui considèrent que le succès démontre la valeur d’un système, recrutent aisément des adhérents nombreux en accumulant des démonstrations spécieuses contre une théorie détestée; quelques-uns chantent victoire et déclarent que le transformisme n’a plus qu’un intérêt historique; d’autres dénaturent la notion transformiste
(1) La Science et la Vie, Flammarion, 1912.
en basant l’évolution des espèces sur des propriétés qui sont la négation même des lois biologiques les mieux établies (1). Tout cela ne saurait émouvoir le savant désintéressé qui cherche la vérité par curiosité pure sans se soucier de l’opinion de la foule. Le transformisme découle fatalement des lois élémentaires de la vie, et l’on peut découvrir ces lois en se bornant à étudier les phénomènes actuels de la vie; cela, pour le biologiste impartial, est parfaitement certain. Le patrimoine héréditaire actuel d’un individu actuel construit cet individu dans les conditions de milieu dont l’ensemble constitue ce qu’on appelle 1’évolution individuelle; mais le patrimoine héréditaire lui-même résulte des variations antérieures subies dans la lignée de l’individu considéré et corrélatives des adaptations successives de ses ancêtres à des conditions nouvelles de vie; le patrimoine actuel est donc le résumé des habitudes ancestrales; c’est ce patrimoine qui construit l’individu, à travers les circonstances qui font naître les caractères individuels acquis, les habitudes individuelles. Ainsi, habitudes individuelles, habitudes ancestrales, tout est là ; nous sommes formés de cela : le protozoaire ancêtre, le protoplasme initial, plus des habitudes, et voilà l’homme! Gela est certain pour un biologiste qui cherche la vérité sans idées préconçues : et dès lors, pour ce biologiste, n’est-il pas amusant de voir les métaphysiciens s’exprimer comme il suit :
<( Notre moi profond (??!) est comme recouvert d’une croûte figée, durcie à l’action ; enchevêtrement d’habitudes juxtaposées, immobiles, dénombrables, ainsi que des choses distinctes et solides, aux
(1) Dans l'Évolution créatrice , M. Bergson fait intervenir un « élan vital » qui est une tendance à la variation, alors que le propre du phénomène même de la vie est Passimilation ou hérédité conservatrice.
contours tranchés, aux relations machinales (1). »
Ou encore :
« Nous avons un effort à donner, un travail de réforme à entreprendre, pour lever le voile de symboles qui enveloppe notre habituelle représentation du moi, qui nous dérobe ainsi à nos propres regards, pour nous retrouver enfin tels que nous sommes réellement, immédiatement, au 'plus intime de nous-mêmes. Cet effort, ce travail sont nécessaires parce que, « pour contempler le moi dans sa pureté originelle , la psychologie doit éliminer ou corriger certaines formes qui portent la marque visible du monde extérieur (2). »
Le « moi profond », le <( moi dans sa pureté originelle », « ce que nous sommes réellement , au plus intime de nous-mêmes », toutes ces expressions poétiques, si elles signifiaient quelque chose, ne pourraient représenter que le protozoaire ancêtre, le protoplasme initial dans toute sa pureté; car pourquoi, conventionnellement, couper l’évolution à un point déterminé plutôt qu’à un autre? pourquoi séparer les habitudes individuelles des habitudes ancestrales auxquelles elles s’ajoutent sans s’en distinguer aucunement? Je ne suis pas peu surpris de retrouver les rêveries.de Weismann sous ce verbiage métaphysique, dont il ne resterait rien si on lui enlevait le mot « profond », le mot « intime » et l’expression « en quelque sorte ».
Le biologiste qui a compris la nature propre du phénomène vital sait bien que ce qui se passe, à un moment donné, dans un être vivant, résulte de la structure actuelle de cet être vivant et de l’attitude que lui impose à ce moment précis le monde extérieur ; c’est ainsi que se définit le fonctionnement (3).
(1) Le Roy, op. cit p. G4.
(2) Le Roy, op. cit., p. 58.
(3) V. La Science de la vie , op. cit.
Mais il sait aussi que la structure actuelle de l’être contient la trace de tout son passé, tant individuel qu’ancestral, et il serait vraiment insensé de vouloir faire abstraction de ce passé, pour saisir l’attitude « en soi » de l’individu vis-à-vis du milieu. Aux pages 26 et 27 du livre auquel j’ai emprunté les citations précédentes, je trouve un exemple caractéristique de cette prétention extraordinaire ; l’auteur vous y démontre que, malgré vous, vous faites usage de votre mémoire, c’est-à-dire des traces que le passé a laissées en vous, pour lire une page d’un livre, et que cela vous empêche d’y voir les fautes d’orthographe. 11 aurait pu s’étonner aussi bien de voir que vous la lisez, lorsque les caractères d’imprimerie sont différents de ceux que vous avez vus jusqu’alors, car il y a autant de différence entre un a de chez Didot et un a Elzévir qu’il y en a, pour quelqu’un qui n’épelle pas, entre Nabuchodonosor et Nabuchodosonor. Celui-là seul qui ne sait pas lire verra une page d’imprimerie sans l’interpréter, c’est-à-dire sans la lire. Mais il verra cependant cette page d’imprimerie avec une mentalité dans laquelle il y a une infinité de souvenirs autres que celui de là lecture; il remarquera peut-être, dans l’inégalité des lignes, un dessin qui lui rappellera une locomotive, fait qui ne vous aura pas frappé, vous, parce que vous savez lire ; il aura fait une interprétation autre que la vôtre et plus absurde que la vôtre, et voilà tout ! Seul le protozoaire ancêtre n’ayant pas de souvenir, n’interpréterait pas; voilà votre moi profond? Tout être qui a subi une évolution a en lui des traces de l’extérieur ; sa mentalité n’est pas pure des souillures du milieu ; le plus violent effort d’intuition ne saurait la purifier î Et cela est heureux, car purifiée de tous les apports
extérieurs, elle serait réduite à néant.
Je me suis laissé entraîner à une digression trop longue au moment où j'arrivais au port. En partant de la méthode des sciences physiques, en l’appliquant objectivement aux êtres vivants, sans 'penser jamais quon est soi-ipême un être vivant , on arrive à constituer une biologie qui ressemble à la physique, et dont le transformisme fait fatalement partie intégrante. Pour voir si l’on ne s’est pas trompé, on recherche si tous les phénomènes les plus familiers, les plus connus, entrent dans le cadre tracé ; j’ai essayé de montrer dans mon dernier livre (1) que l’on n’éprouve à à ce sujet aucune désillusion. Même les phénomènes les plus élevés, comme ceux de l’affection qui naît entre deux êtres humains, sont du même modèle que le phénomène de Bordet ; l’assimilation fonctionnelle est la loi générale de la biologie.
Alors, et alors seulement, une fois que vous avez terminé l’étude objective du monde vivant qui va du protozoaire à l’homme, vous vous rappelez que vous êtes un homme, et vivant ; une étude objective que vous faites de vous-même, dans une glace par exemple, vous démontre que vous êtes semblable aux autres hommes ; vous en concluez que les autres hommes sont semblables à vous. Et cela, si vous avez vraiment suivi la marche précédemment indiquée, si vous avez confiance dans les résultats de votre investigation comme le physicien a confiance dans ses découvertes, cela, dis-je, ne manque pas de vous étonner. Vous avez en effet une manière de vous connaître vous-même qui ne s’applique qu’à vousmême (ce qui n’empêche pas d’ailleurs que vous puissiez également vous connaître objectivement, comme vous connaissez les objets extérieurs, en vous regardant dans une glace ou même en regardant
(1) La Science de la vie , op. cit.
directement certaines parties de votre corps, vos mains et vos pieds par exemple). Cette manière subjective de vous connaître n’étant applicable qu’à vousmême, ne vous permet aucune comparaison entre vous et les corps de votre ambiance ; il est donc tout naturel qu’elle vous donne de vous-même et de vous seul une connaissance très spéciale et qui tend à vous mettre à part, à vous isoler du reste du monde, même du milieu dont les réactions sur vous déterminent votre fonctionnement de tous les instants. Or cette étude subjective de vous, par cela même qu’elle est limitée à vous et ne peut s’étendre à rien d’autre, vous amène naturellement à trouver en vous et en vous seul, puisqu’elle ne vous permet de connaître que vous, les raisons de votre activité personnelle. Tout corps limité qui a de lui-même une connaissance subjective limitée au contenu de son contour a, par là même, quel qu’il soit, la certitude qu’il est libre du monde. Quand un agent extérieur détermine l’activité de ce corps en pénétrant en lui, il n’est connu de lui, par la méthode subjective, que lorsqu’il a pénétré en lui, et par conséquent, le corps limité qui se connaît subjectivement trouve toujours en lui et en lui seul le point de départ de toutes ses réactions; il est donc tenté d’y voir de la liberté au sens philosophique, et de croire qu’il est capable de commencements absolus. Gela tient, non pas à la nature particulière du corps limité en question, mais à la manière même dont il se connaît ; la méthode subjective de connaissance entraîne fatalement la croyance à la liberté.
Nous voilà donc bien étonnés, si nous avons suivi fidèlement l’ordre des questions qui conduit à une connaissance objective de la physique d’abord, et, ensuite, de toute la biologie. En effet, par cette méthode objective, qui étudie de la même façon l’être
vivant et l’ambiance de l’être vivant, nous n’avons jamais vu commencer aucun phénomène ; qu’il s’agisse d’un milieu qui contient des corps vivants ou d’un milieu ne renfermant que des corps bruts, nous avons toujours constaté que l’activité d’aujourd’hui y est la continuation d’une activité antérieure, et est liée à cette activité antérieure par des lois rigoureuses, par des relations d’équivalence énergétique. Nous sommes donc assurés de la réalité du déterminisme universel : tout effet a une cause dans l’état antérieur du milieu au sein duquel se produit cet effet. Et quand nous voyons que notre connaissance subjective nous enseigne notre liberté absolue, notre étonnement ne doit pas résister à une réflexion sérieuse. Puisque la physique est bonne, et que la méthode des sciences physiques nous a enseigné le déterminisme universel, c’est donc que notre croyance subjective à la liberté absolue résulte d’une illusion. Cette illusion, nous la comprenons sans peine ; elle résulte de la méthode même d’investigation que nous pouvons tirer d’une connaissance subjective limitée à la continuité d’un protoplasma.
Une fois cette vérité acceptée, et elle s’imposera à tous ceux qui auront fait de la biologie objective s’ils ont confiance dans leur méthode d’investigation, il restera uniquement le fait que pour chacun de nous, il y a deux méthodes de connaissance quand il s’agit du contenu même de notre protoplasma continu; il s’ensuivra que nous devrons nous efforcer de trouver une manière de faire coïncider les résultats que nous tirons de nos deux modes de connaissance du même objet. On y arrive aisément en supposant que la conscience de l’homme se construit avec des éléments de conscience comme son mécanisme se construit avec des éléments de mécanisme. On comprend ainsi que l’homme est conscient, et, en
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même temps, qu’il a l’illusion de la liberté. Pour des raisons que j’ai exposées longuement ailleurs (1), il me paraît que l’on doit considérer comme éléments de conscience les consciences élémentaires des liaisons. Mais peu importe le détail d’un système qui est seulement destiné à satisfaire l’esprit troublé par la constatation de l’existence de deux méthodes d’étude donnant des résultats en apparence contradictoires. Il faut avouer, cependant, que ce système n’a pas l’approbation de la majorité. Voici par exemple ce qu’en pense M. Le Roy (â) :
« D’aucuns... ont affirmé une thèse de parallélisme, selon laquelle chaque phénomène de l’esprit correspondrait point par point à un phénomène du cerveau, sans y rien ajouter, sans influer sur son cours, ne faisant que le traduire dans une autre langue, si bien qu’un regard assez perspicace pour suivre jusqu’en leurs menus épisodes les révolutions moléculaires et les flux de propagation nerveuse, lirait du même coup au plus secret de la conscience associée. Mais qui contestera qu’une thèse de ce genre ne soit en réalité qu’une hypothèse, qü’elle dépasse infiniment les données certaines de la biologie actuelle et qu’on ne puisse la formuler qu’en escomptant les découvertes futures dans une direction préconçue? Disons le mot : ce n’est pas vraiment une thèse de science positive, mais une thèse métaphysique au sens fâcheux du terme. »
11 est assez curieux que des philosophes dont la méthode avouée est d’étudier subjectivement les choses qu’on ne peut connaître qu’objectivement (3)
(1) Science et Conscience. Flammarion, 1908.
(2) Op. cit., p. 60.
(3) Lisez plutôt ce paysage de M. Le Roy. « Le philosophe doit prendre une attitude exactement inverse : non pas se tenir à distance des choses, mais pratiquer sur elles une sorte
s’insurgent contre la prétention des biologistes qui, ayant constaté le déterminisme universel, essaient de construire un modèle explicatif de l’édifice conscient qu’est le corps de l’animal. On n’y saurait arriver, disent-ils, « qu’à la condition de mêler dans un même discours deux systèmes de notations incompatibles (1). » N’est-ce pas l’histoire de la paille et la poutre? J’ai souligné en outre, dans la citation précédente, l'affirmation que les biologistes, en émettant leur thèse déterministe, <( escomptent les découvertes futures dans une direction préconçue. )> Cette affirmation est très amusante parce qu’elle rappelle la prédication faite naguère par M. Armand Gautier à la liguecontre l’athéisme. Quoi qu’en pense M. Le Roy, le système déterministe qui conduit fatalement à la théorie du parallélisme psycho-physiologique, n’est pas « une thèse métaphysique au sens fâcheux du terme », mais bien une thèse positive et susceptible d’une vérification expérimentale. La question est en effet suspendue à une mesure d’énergie, mesure difficile mais non impossible. Il faudra montrer que la pensée n’a pas d’équivalent énergétique, et alors, le déterminisme aura vécu et je deviendrai spiritualiste. M. Armand Gautier a posé le problème, et il a en môme temps annoncé que la question était résolue dans le sens de l’indépendance absolue de la pensée. Or l'expérience n’a pas été faite. N’est-ce pas là (( escompter les découvertes futures dans une direction préconçue?»
L’expérience n’a pas été faite, mais elle se fera peutêtre un jour et départagera les gens de bonne foi, qui
d’auscultation intime, et surtout donner cet effort de sympathie par lequel on s’installe dans l’objet, on se mêle amicalement à lui, on s’accorde à son rythme originel, et, — d’un mot, — on le vit ». ( Op. cit ., p. 38.)
sont rares. En attendant, les déterministes ont pour eux tous les cas où une étude scientifique a été possible; leurs adversaires sont encore dans l’attente d’une seule observation au cours de laquelle le déterminisme serait pris en défaut*; mais ils ne se considèrent pas pour cela comme escomptant les découvertes futures ; ils s’appuient sur les vieilles croyances, et, comme ces vieilles croyances sont, en vertu de la loi d’habitude, sympathiques à l’homme, ils ont naturellement presque tout le monde avec eux. Grand bien leur fasse! Je reconnais volontiers pour mon compte qu’il y a une part d’hypothèse dans la théorie de la conscience épiphénomène, du moins quand elle est exprimée avec des détails précis, car, dans l’ensemble, elle me parait une conséquence nécessaire de la découverte progressive du déterminisme biologique. De plus, la constatation d’un parallélisme remarquable entre la loi objective de l’habitude résultant de la contrainte d’une part, et, d’autre part, la loi subjective du passage du conscient à l’inconscient, me paraît une démonstration bien forte en faveur de la conscience épiphénomène (1). Je n’ai d’ailleurs pas la prétention de faire accepter une manière de voir qui heurte les vieilles conceptions ; je me contente d’affirmer que, ayant suivi l’ordre des questions que je viens d’exposer dans les pages précédentes, je suis arrivé à une satisfaction très grande, ne laissant plus de place qu’à de petites incertitudes de détail. C’est cependant la curiosité scientifique seule qui m’a dirigé, et j’aurais aussi volontiers adopté la conclusion contraire, si la biologie m’y avait conduit.' Telles qu’elles sont, ces conclusions me paraissent très solides, et je m’y conforme pour la direction de
(1) V. dans la Science de la Vie , op. cit.> le parallélisme des énoncés du théorème VIII et du théorème IX.
ma vie personnelle, sans avoir aucune pensée de prosélytisme à l’égard de mes semblables.
La plupart des hommes adoptent un ordre de questions exactement inverse de celui que je viens de proposer, et au moyen duquel j’ai essayé de construire une biologie objective complète :
<( Il y a, dit M. Le Roy (1), une existence que, dès le principe nous connaissons mieux et plus sûrement que toute autre ; il y a un cas privilégié où l’effort de sympathie révélatrice nous est naturel et presque facile ; il y a une réalité au moins que nous saisissons du dedans, que nous percevons entièrement, profondément. Cette réalité est nous-mêmes. Réalité typique, par où il convient de commencer Vétude. La psychologie nous met en contact direct avec elle ; puis, la métaphysique essaie de généraliser ce contact. Mais une telle généralisation ne peut être tentée que si d’abord on s’est familiarisé avec le réel sur le point où l’accès nous en est immédiatement ouvert. De l’être intérieur vers l’être extérieur : voilà donc le chemin de pensées que doit prendre le philosophe. » Et plus loin (2) : « Qu’il existe d’abord un monde intérieur, une activité spirituelle distincte de la matière et de son mécanisme, il le faut avouer pour peu que l’on se pique de méthode positive. » Et cependant on a fait la physique sans penser à ce monde intérieur, et la physique est bonne; mais je n’ai pas à discuter la valeur relative de deux ordres de questions ; je veux seulement montrer qu’elles conduisent fatalement à des conclusions contradictoires. Quand, en effet, sans
(1) Op. cit p. od.
(2) Op. cit., p. 59«
rien savoir du monde, sans avoir fait les études de physique et de biologie objective dont j’ai parlé tout à l’heure, on commence par s’observer soi-même, on n’a aucune raison pour douter de la valeur absolue des résultats que l’on tire de son observation intérieure; ces résultats ne sont en contradiction avec rien de ce que l’on sait, puisqu’on ne sait rien. On considère donc comme définitivement établies les propriétés que l’on prête à son moi et qui résultent, non de la nature du moi, mais de la méthode subjective d’investigation. Désormais ces acquisitions seront intangibles; il ne sera jamais question d’en discuter la légitimité; ce sont des notions fondamentales.
On fera peut-être ensuite delà physique; on aurait pu la faire auparavant, puisque les physiciens ne se servent aucunement de leurs opinions sur la nature de leur moi; mais on la fait ensuite . La physique est si bien faite que personne n’en nie la valeur; or elle enseigne le déterminisme, l’absence de liberté, dans les corps bruts ; donc il y a une ligne de démarcation infranchissable entre la matière brute et la vie. On fait, plus tard, de la biologie ; on ne la fait pas d’ailleurs sans idée préconçue, puisqu’on sait d’avance qu’il y a de la liberté dans l’homme. On n’essaie donc pas de faire une étude purement objective des êtres vivants, car on ne peut oublier qu’une telle étude est impossible, ou, du moins, qu’elle ne saurait être complète. Et si l’évidence du déterminisme s’impose pour les êtres inférieurs comme les microbes et les champignons, on se contente d’en séparer les animaux supérieurs dont la vie est assez compliquée pour que les conquêtes de la biologie positive puissent être, relativement à eux, considérées comme incomplètes par ceux qui savent a priori qu’il y a autre chose dans l’homme. On peut remarquer actuellement que, le plus souvent, les penseurs qui suivent le second
ordre de questions établissent deux lignes de démarcation : l’une d’abord entre la vie et la matière brute; l’autre ensuite entre la vie humaine et les autres vies. Le premier fossé est très menacé par l’étude des diastases et par les synthèses organiques ; on entretient donc l’autre du mieux qu’on peut, en battant en brèche le transformisme qui établit la Filiation de tous les êtres vivants. Et on le fait en toute bonne foi, puisque l’on sait d’avance qu’il y a dans l’homme des propriétés essentielles à l’homme. Il faut bien se dire que cette attitude durera longtemps, d’autant plus qu’elle flatte singulièrement notre vanité naturelle.
Je me contente d’indiquer ce second ordre des questions du monde qui commence par l’étude subjective du moi. Pour le premier ordre, qui est celui que j’ai suivi moi-même, j’avais la compétence que donne une longue habitude; pour le second, je ne le connais que par ouï-dire, et il vaut mieux que je m’abstienne d’en parler. Je constate seulement que, pour avoir commencé toutes ses recherches par l’étude subjective de son moi, on arrive à se dire que seule cette méthode est fructueuse, que seule elle est valable et fait atteindre <( la réalité jaillissante ». Au lieu d’étudier analytiquement le mouvement, comme le fait un physicien (et, je le répète, l’industrie prouve que la mécanique est bonne), le philosophe <( doit pratiquer sur les choses une sorte d’auscultation intérieure et surtout donner cet effort de sympathie par lequel on s’installe dans l’objet ». Je ne sais pas quels résultats vous a donnés jusqu’à présent cette méthode poétique d’investigation ; je crains qu’elle soit assez stérile au point de vue pratique, et qu’elle se borne à vous faire trouver dans le monde des éléments bâtis sur le modèle de l’âme humaine dont vous êtes partis et que vous considérez a priori comme la seule réatité. Au contraire, prenant la physique comme point
de départ, les biologistes qui adoptent le premier ordre de questions trouveront de la physique dans l’homme et de la physique seulement. Le point de départ choisi décidera de l’attitude définitive des chercheurs vis-à-vis de leur conception générale du monde ; or les attitudes auxquelles s’arrêtent les premiers et les derniers sont contradictoires. D’un côté, déterminisme; de l’autre, liberté. Il est impossible que cela dure. Le public, qui voit qu’on arrive à des résultats opposés suivant la manière dont on est entré dans la recherche, doutera de la valeur des conclusions des deux écoles, puisqu’on ne lui donne aucune raison valable d’adopter le premier ordre des questions plutôt que le second. Une vérité qui dépend du chemin choisi pour sa recherche n’est pas la Vérité que le monde attend des savants; le désarroi actuel jette un discrédit indiscutable sur la valeur de la Science! Je crois cependant qu’il y a un espoir d’entente future dans le fait que les métaphysiciens sont obligés d’accorder que la physique des corps bruts est bonne. S’ils peuvent oublier les résultats premiers de leur observation intérieure et renoncer à toute idée préconçue pour faire de la biologie des êtres élémentaires par la méthode des sciences physiques, ils seront sans doute amenés à croire que la biologie objective est bonne, comme la physique. Mais peut-on espérer que des gens qui ont la certitude de posséder une vérité définitive renonceront momentanément à cette vérité comme à un bagage encombrant pour chercher une autre vérité par une méthode nouvelle? Ce serait une abnégation bien extraordinaire ! Si un tel phénomène se produisait chez quelques philosophes, je ne doute pas que la biologie élémentaire conduise fatalement ces chercheurs de bonne volonté jusqu’à la biologie humaine inclusivement. Je suis bien certain qu’ils ne trouveront nulle
part cet hiatus formidable dont se servent les parti-
1 sans des vieilles croyances pour déclarer impossible a
priori une biologie totale s’étendant à l’homme. C’est, dans tous les cas, la biologie qui tient les clefs de l’accord ; mais des hommes qui ont une croyance religieuse établie pourront-ils jamais faire une biologie impartiale? 1
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