‹ La "mécanique" de la vieChapitre 4 sur 9 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Unité des phénomènes de la vie.

La première chose qui frappe l’observateur, dès qu’il se propose d’étudier les phénomènes de la vie, c’est leur prodigieuse diversité. Je regarde au hasard par ma fenêtre : des peupliers et des pins se balancent dans le vent ; le jardin produit des salades, des choux, des fèves, des roses ; une vache paît dans le champ voisin ; un coq chante dans le poulailler ; les moineaux piaillent ; les hirondelles fendent l’air en sifflant, tandis que, plus près de moi, des mouches bourdonnent autour de ma table de travail. Tout cela est vivant, depuis le peuplier jusqu’à la mouche ; or, nous ne pouvons concevoir qu’il existe des objets plus complètement différents que l’herbe et la vache qui la mange. Et cependant, sans être de grands savants, nos ancêtres ont été amenés instinctivement à rapprocher ces corps si divers et à leur donner une commune dénomination. Le premier problème qui se

pose, lorsqu’on entreprend l’étude de la vie, est donc de trouver et d’exprimer en langage clair les raisons obscures qui ont amené les hommes à séparer les êtres vivants des autres corps de la nature. Autrement dit, il faut trouver, dans ces objets si variés, un ensemble de caractères communs qui appartiennent à eux et à eux seuls. Cet ensemble de caractères définira la vie.

Quand on entreprend cette recherche, on ne peut s’empêcher de diviser en deux groupes les résultats de ses observations; on constate, si j’ose m’exprimer ainsi, d’une part, que les êtres sont , d’autre part, que les êtres vivent ; et l’on peut être tenté, suivant son tempérament, d’étudier séparément, soit la manière dont sont construits les êtres au moment où on les regarde, soit au contraire la manière dont ces êtres se comportent, agissent, dans les conditions où on les observe. Si l’on se laisse aller à l’une de ces deux tendances, on devient soit un morphologiste, c’est-à-dire un homme qui décrit les formes des corps vivants, soit un physiologiste, c’est-à-dire un savant curieux de connaître les modes d’activité des êtres dont les formes sont étudiées par les .morphologistes. Mais, ni dans l’un ni dans l’autre cas, on n’est un biologiste, parce que l’on étudie une partie volontairement restreinte des phénomènes vitaux ; or, c’est d’une étude d’ensemble que l’on peut tirer la connaissance des lois de la vie.

Cette tendance, si naturelle chez l’observateur, à se cantonner, soit dans la morphologie, soit dans la physiologie, s’explique aisément si l’on se reporte un instant à l’étude des corps bruts. Voici, par exemple, une pièce d’or ou un galet de granit. Pour l’un quelconque de ces deux objets, la forme, la structure sont indépendantes, dans les conditions ordinaires du monde où nous vivons, des vicissitudes

auxquelles ces objets sont soumis. Us pourront rouler ou rester en place, être plongés dans l’eau ou rester dans rair sec, passer du froid de l’hiver aux chaleurs torrides de l’été, cela ne les empêchera pas de rester ce qu’ils sont pour le morphologiste qui les a décrits ; on pourra donc, on devra donc étudier séparément, d’une part la forme de ces objets, d’autre part leur état de repos ou de mouvement, leur dilatation par la chaleur, etc. Ces corps solides restent semblables à eux-mêmes à travers les événements ordinaires, et une pièce d’or, cachée au temps de Jules César, a pu se conserver intacte jusqu’à nous, malgré des milliers de changements de saison.

Au premier abord, pour l’observateur inattentif, les corps vivants paraissent être, à ce point de vue, comparables aux corps bruts. Si on les regarde, en effet, aussi longtemps que l’on peut le faire en une seule fois sans être'fatigué, on ne constate en général, pendant ce laps de temps, aucune modification sensible dans leur taille ou dans leur structure ; on les considère donc comme des corps durables au même titre que la pièce d’or ou le galet de granit, et l’on prend l’habitude néfaste d’étudier séparément, comme pour les corps bruts, la morphologie et la physiologie des êtres vivants.

Cependant, lorsque l’on porte son attention sur un être dit jeune, on constate, en l’observant à plusieurs reprises, pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines, que cet être grandit et se déforme en grandissant. Mais le mauvais pli est pris; on ne se laisse pas impressionner par ces variations qui sont trop lentes, et l’on continue à séparer l’étude de la forme de celle de l’activité individuelle. On est de plus en plus amené à persévérer dans- cette voie regrettable parce que, du moins pour les animaux qui nous sont familiers, la période de croissance du jeune âge con-

duit bientôt à un état adulte , qui dure fort longtemps, et pendant lequel l'animal nous paraît être un mécanisme à structure constante. En réalité, même pendant cet état adulte, nous savons bien que la constance n'est qu'apparente]; nous le savons, puisque nous disons que l’animal vieillit , et que le vieillissement est une transformation; mais nous sommes aveuglés par une erreur initiale de méthode, et nous continuons à séparer volontairement la morphologie de la physiologie. Les premières études des naturalistes ont porté sur des animaux adultes; on s’est donc naturellement attaché, soit à la description du mécanisme, soit à l’étude de son fonctionnement, et la grande autorité de Claude Bernard a consacré cette erreur de méthode, quia pour longtemps stérilisé les sciences biologiques, en séparant la morphologie de la physiologie.

L’homme est un être vivant comme ceux qu’il étudie, et c’est pour cela que l’évolution des êtres lui paraît lente, étant du même degré de lenteur que son évolution personnellè à lui, observateur. J’ai émis depuis bien des années le vœu que . l’on préparât, pour l’édification des jeunes naturalistes, des films cinématographiques, au moyen desquels on ferait dérouler, en une minute, sous les yeux des spectateurs, une évolution individuelle durant plusieurs années, ou au moins plusieurs mois, la vie d’un plant de blé, par exemple, depuis la germination de la graine jusqu’à la maturité de l’épi. Devant un tel spectacle, on comprendrait que le corps de l’être vivant n’est pas un corps au sens où l’on prend ce mot pour désigner une pièce d’or ou un morceau de granit, mais un phénomène , au même sens que l’écoulement d’une veine liquide, ou que les vagues de la mer. Cet exemple des vagües de la mer est excellent pour le but que je me propose ici. Nous voyons une

vague arriver devant, nous ; elle a une forme sans cesse changeante, qui résulte d’un mouvement antérieur dont elle est la continuation; elle rencontre, en chemin, d’autres vagues avec lesquelles elle interfère, et des coups* de vent qui la modifient. Elle est donc pour nous un phénomène qui dépend, d’une part, du mouvement oscillatoire primitif dont elle dérive, d’autre part, des circonstances qu’elle rencontre en chemin (vent, autres vagues, rochers, etc.). Si l’ondulation de la vague était plus lente par rapport à nous, aussi lente que l’évolution d’un grain de blé, par exemple, elle nous paraîtrait être un corps durable, et nous étudierions sa morphologie comme celle d’un cristal. D’autres observateurs à tendance de physiologistes étudieraient au contraire son fonctionnement, sa lutte contre le vent et contre les autres vagues; et ainsi, par suite de cette regrettable division du travail, nous considérerions comme deux choses séparées et distinctes, d’une part la forme de la vague, d’autre part l’action du vent et des autres facteurs météorologiques qui, précisément, créent à chaque instant cette forme de la vague, étudiée comme celle d’un corps par les morphologistes. Et ainsi les vagues seraient pour nous un mystère comme la vie, ce qui ne déplairait pas aux mystiques et aux poètes.

Si l’on veut bien faire un effort soutenu, dès le commencement de l’étude de la vie, pour faire fonctionner, en imagination, le cinématographe à marche rapide dont je parlais tout à l’heure, on ne pourra plus oublier, ce qui est essentiel pour la compréhension des faits, que ce que nous appelons à tort corps vivant est en état de perpétuel changement, comme les vagues de la mer, mais ne change pas assez vite pour que nous puissions constater directement ce changement par le moyen de nos organes [des sens.

Je le répète, le mot corps nous fait penser instinctivement à un solide durable comme une pièce d’or qui, dans les conditions de notre vie courante, porte en elle-même tous les éléments de son existence ; de sorte que l’on peut dire avec une rigueur suffisante, que cette pièce d’or, qui traverse sans se modifier les vicissitudes de notre monde, existe par ellemême. Au contraire, un jet d’eau qui s’échappe d’une barrique par un orifice, est un phénomène dont la forme actuelle dépend de facteurs extérieurs au jet d’eau, par exemple la hauteur de l’eau dans la barrique; que cette hauteur varie, et la parabole du jet se modifiera.

Ce n’est pas un vain souci de précision verbale qui me pousse à insister si lourdement sur cette question de mots au début de l’étude de la vie ; à cette première conception des choses vitales est liée la méthode même de toute la biologie. Supposons en effet que nous ayons des instruments assez perfectionnés pour nous permettre de connaître à chaque instant les variations de structure, qui nous échappent d’ordinaire parce qu’elles sont trop lentes, mais qui, nous en sommes sûrs , ne s’arrêtent jamais dans aucun être en train de vivre, pas plus qu’elles ne s’arrêtent dans les vagues de la mer tant qu’elles existent.

Alors, si nous avons une nature de morphologiste, nous ne pourrons pas décrire une forme (1) d’animal ou de végétal, comme nous décririons, une fois pour toutes, un mécanisme de locomotive; nous ne décrirons pas une forme, puisque la forme varie à chaque instant, mais Yévolution continue d’une structure qui se modifie sans cesse. En d’autres termes, le mot forme n’aura de sens précis, quand il s’agira d’un

(1) J’entends le mot « forme » dans son sens le plus général, qui comprend tous les éléments structuraux à toutes les échelles.

être vivant, que si l’on spécifie exactement le moment où on l’a considéré. Appelons ce moment A. Une seconde après A, la forme aura une autre signification, également précise, mais sûrement différente de la première.

Supposons maintenant que nous ayons, au contraire, un tempérament de physiologiste. Au moment A, l’animal considéré et dont nous supposons la structure connue, exécutera, en tant que mécanisme, un ensemble de mouvements qui durera une seconde, mais qui sera beaucoup plus sensible à nos yeux que la variation morphologique réalisée en lui pendant le même temps. Ce sera, si vous voulez, un jeune chevreau qui fait une cabriole. Nous voyons aisément ce mouvement extérieur du chevreau; nous n’avons pas de peine à constater que, dans le même temps, il a respiré ; au moyen d’un instrument ou d’une auscultation, nous remarquons aussi que son cœur a battu; nous reconnaissons plus difficilement, mais nous savons cependant que, pendant la seconde de notre observation, son sang a circulé, ses glandes ont secrété, etc., etc. 11 s’est produit, dans notre animal, un très grand nombre de phénomènes concomitants dont quelques-uns sont faciles, les autres difficiles ou même impossibles à percevoir directement. Mais il est bien certain que nous commettrions une erreur volontaire en séparant ces phénomènes les uns des autres d’après le plus ou moins de difficulté que nous rencontrons dans leur étude, nous, observateurs étrangers. Nous réunirons donc sous un vocable unique, l’ensemble complet des phénomènes concomitants qui se seront produits pendant la seconde de notre observation ; cet ensemble constituera pour nous le fonctionnement , ou encore la vie de l’animal étudié.

Or, pendant le même temps, notre collègue mor-

phologiste, qui ne s'occupe pas du fonctionnement clu mécanisme chevreau, mais des variations de structure de cet animal, enregistrera une transformation faible, mais certaine , du mécanisme décrit par lui à l'époque A. Cette transformation est donc, au même titre que les autres manifestations enregistrées par le physiologiste, un 'phénomène dont le chevreau est le siège. De quel droit séparerions-nous (et comment pourrions-nous séparer) les particularités qui conduisent à une variation du mécanisme et les particularités que nous appelons le fonctionnement du mécanisme et qui se produisent dans ce mécanisme, en même temps que ce mécanisme varie , pendant la seconde de notre observation? Revenons à notre cinématographe de tout à l’heure.

Nous cinématographions d’abord la vie du chevreau, par le procédé ordinaire, pendant un an, par exemple. Nous obtenons ainsi des films, au moyen desquels nous pouvons reproduire, à vitesse égale, devant un observateur qui aurait un an de patience, tout ce que le chevreau a fait de visible pendant un an. Ce sera l’histoire du chevreau, ou du moins l’histoire de ce qu’il y a de visible directement dans la vie du chevreau pendant l’année écoulée. Or, à la fin de cette année, le chevreau sera devenu bouc.

Supposons maintenant que l’opérateur qui cinématographie s’arrange de manière à faire prendre à son chevreau, toutes les fois que six heures sont écoulées, la même attitude qu’au début de l’opération. Il y aura ainsi, au bout d'un an, parmi l’innombrable quantité de clichés des films physiologiques , 4X365 ou 1.460 photographies qui représentent le chevreau, pris dans la même pose, quatre fois par jour. Attachons ensemble ces 1.460 photographies particulières (qui, notons-le bien, font partie du film complet de tout à l’heure), et faisons-en un film à part, que nous

ferons dérouler en quelques minutes devant l’observateur. Nous aurons alors cinématographie Y évolution morphologique du chevreau qui, au bout d’un an, sera devenu bouc; mais nous aurons éliminé, pour l’observateur, la complication qui résulte des mouvements physiologiques de l’animal, complication qui aurait eu pour résultat, en ralentissant le déroulement des ûlms, de masquer l’évolution morphologique et de détourner l’attention du naturaliste. Remarquez que ces photographies particulières font partie intégrante de l’ensemble des photographies qui représentent le fonctionnement visible de l’animal. Elles n’ont même rien de particulier, et l’on peut convenir, si l’on veut, que ce seront les images du chevreau dormant; il suffira qu’il choisisse toujours la même position pour dormir, ce qui est naturel à beaucoup d’animaux. Et ainsi, nous aurons constaté que l’évolution morphologique est inscrite dans les films qui représentent la série physiologique des fonctionnements ; que, par conséquent, l’évolution morphologique n’est pas séparable du fonctionnement physiologique; que, en d’autres termes, il y a une histoire unique de l’individu, qui comprend à la fois toute sa morphologie et toute sa physiologie.

Cette considération est trop importante pour que je ne l’appuie pas sur de nouvelles comparaisons :

Voici une montre à secondes ; elle porte trois aiguilles dont l’une, celle du cadran des secondes, nous paraît animée d’un mouvement rapide, tandis que, observées sans soin, les deux autres nous paraissent immobiles. Il est, par exemple, une heure et quart. Quelque temps après, à 2 heures et demie, nous regardons de nouveau la montre; l’aiguille des secondes continue sa course folle; les deux autres aiguilles paraissent immobiles, mais la morphologie

de la montre a changé. Un observateur qui raisonnerait comme on fait d’ordinaire en sciences naturelles, séparerait la morphologie de la physiologie ; il décrirait, à des moments variables, des morphologies variables de la montre, et, d’autre part, un fonctionnement indépendant de ces variations et qui se manifesterait à l’œil de l’observateur par le mouvement rapide de l’aiguille des secondes. Nous savons bien cependant qu’il n’y a là qu’un seul et même mouvement, et nous nous en apercevons bien quand la montre s’arrête ; la petite aiguille des secondes ne fonctionne plus, et la morphologie de la montre reste fixe.

Autre exemple : le taxauto et son compteur. C’est le fonctionnement du taxauto qui détermine les variations dans l’anatomie du compteur. Là encore, il ne faut pas séparer la morphologie de la physiologie, malgré la vitesse différente des manifestations de l’une et de l’autre.

On fera sans doute immédiatement une objection à cette comparaison du chevreau vivant avec une montre ou une voiture à compteur. Dans la montre, un nombre déterminé de tours effectués par la petite aiguille des secondes, conduit toujours à une même variation angulaire dans la position de l’aiguille des minutes et de celle des heures; dans le taxauto, un même nombre de tours de roues à partir du zéro indique toujours, sur le compteur, la même somme à payer. 11 y a donc une relation rigoureuse de cause à effet entre le fonctionnement et la variation morphologique qui résulte du fonctionnement. Au contraire, que le chevreau ait ou n’ait pas fait telle ou telle gambade, qu’il ait ou n’ait pas mangé telle ou telle herbe, il devient toujours, au bout d’un an, le même bouc , pourvu qu’il reste vivant jusque-là, c’est-à-dire qu’il n’ait pas rencontré sur sa route d’accident mor-

tel. Donc la morphologie est indépendante de la physiologie; donc , l’évolution corporelle de l’animal se poursuit indépendamment des multiples activités qui constituent à chaque instant son fonctionnement personnel. Voilà sans doute un raisonnement qui a été fait bien des fois, et il faut avouer que ce raisonnement paraît valable à première vue. Mais il ne résiste pas à une observation attentive.

Sans doute, les variations qui proviennent de changements dans le fonctionnement individuel sont peu sensibles; sans doute, il faut, pour les déceler, employer des moyens d’investigation particulièrement précis; mais il n’en est pas moins établi par la science moderne, et c’est même certainement la plus importante des conquêtes récentes de la biologie, que tout ce que fait un animal laisse une trace dans sa struct,uré. L’homme avait en lui-même, et par sa propre histoire, une démonstration suffisante de cette vérité, du moment qu’il avait constaté qu’il se souvient de ce qu’il a fait ; il s’en souvient plu^s ou moins longtemps, mais il s’en souvient, et c’est là une modification structurale en rapport avec l’activité passée. Des constatations objectives sont venues corroborer cette observation subjective. Celui qui travaille beaucoup de ses bras acquiert des bras plus forts que celui qui s’en sert peu; celui qui a eu la variole reste longtemps à l’abri d’une nouvelle atteinte de la même maladie. Voilà des traces morphologiques indéniables des activités physiologiques, et cela suffirait à montrer que l’on s’est trompé en prétendant séparer la morphogénie du fonctionnement. Sans doute, ces traces morphologiques ne sont manifestes que lorsqu’il s’agit d’activités qui ont duré assez longtemps ; la variole, qui produit l’immunité de la variole, détermine, dans le malheureux organisme qui en est atteint, une révolution douloureuse et profonde et qui dure

plusieurs semaines. Ce n’est pas en remuant un marteau pendant quelques minutes que l’on fait développer ses biceps ; il faut longtemps forger pour devenir forgeron. Or, considérons deux chevreaux identiques, deux vrais jumeaux provenant du meme œuf coupé en deux; ces deux jeunes animaux, en folâtrant toute la journée autour de leur mère, n’auront, peut-être jamais exécuté de mouvements identiques. Les reproductions cinématographiques de leurs deux existences seront donc totalement différentes, et cependant, s’il n'arrive rien de grave à aucun d’eux, ils seront encore, aubout d’un an, parfaitement identiques. Faudra-t-il croire pour cela que les activités successives de ces deux êtres n’auront pas laissé de traces dans leurs structures individuelles? Ce serait une erreur gratuite. Chaque fonctionnement laisse sa trace dans l’organisme ; mais quand les détails des fonctionnements successifs se produisent au hasard et sans obéir à aucune loi, leurs effets se détruisent fatalement les uns les autres , d’après la loi des grands nombres qui régit tous les événements ayant lieu dans le monde d’une manière fortuite. Au contraire, malgré ces différences de détail, il y a de très grandes ressemblances foncières entre les activités des deux jeunes chevreaux considérés. Ils boivent le même lait, mangent à peu près les mêmes nourritures (ils mangent en tout cas ce qui est nécessaire à l’entretien de la vie d’un chevreau, puisqu’ils ne meurent pas) ; ils ploient successivement les mêmes articulations, ils contractent les mêmes muscles, etc., etc. Ainsi, toutes les opérations qu’ils exécutent souvent développent chez eux les mêmes caractères structuraux. Et si des nécessités prolongées (maladie ou autre événement important) les obligent à exécuter longtemps des actes différents, ils deviennent, par là-même, différents, ainsi que nous l’avons vu plus haut.

Ainsi donc, nous n'avons aucune raison scientifique de croire que le fonctionnement est sans influence sur révolution; nous en avons, au contraire, beaucoup dé croire le contraire, puisque, toutes les fois qu’on a observé un fonctionnement prolongé dans un sens déterminé, on a constaté une variation structurale corrélative de ce fonctionnement. Nous aurons à étudier ultérieurement l’étendue possible de ces variations par fonctionnement; c’est la grande question des importances respectives de l’hérédité et de l’éducation ; mais il reste établi pour le moment, ce qui, je le répète, a, au point de vue de la méthode biologique, une importance fondamentale, que l’évolution morphologique ne saurait être séparée de l’histoire fonctionnelle des êtres, qu’il y a, en d’autres termes, une unité parfaite dans le phénomène vital et que la négation a priori de cette unité ne peut résulter que d’observations inexactes. Il faut donc rompre en visière avec les habitudes ordinaires des naturalistes, sous peine de préparer des erreurs qui vicieraient toute la biologie.

L’Echelle des Vitesses.

Ainsi que nous l’avons vu au paragraphe précédent, l’observateur humain est amené à constater chez les animaux des transformations qui se produisent avec des vitesses différentes, mais qui n’en sont pas moins inséparables les unes des autres, et que l’on doit considérer comme les aspects divers d’un phénomène unique. Il n’est pas nécessaire, pour faire cette constatation, de choisir.des animaux à mouvements rapides, comme le chevreau, la mouche ou l’hirondelle ; même quand on s’adresse à des animaux renommés pour la lenteur de leur activité apparente, comme l’escargot ou la limace, on trouve chez eux des mouvements directement observables en même temps que des transformations structurales trop lentes pour être remarquées directement. Les premiers sont donc, dans l’échelle des vitesses, à une place caractérisée par le fait qu’ils sont sensibles à l’observateur humain, comme le mouvement de l’aiguille des secondes. Les autres sont au contraire comparables, suivant les cas, à l’aiguille des minutes

ou à celle des heures; pour se rendre compte de leur lenteur, il faudrait même quelquefois les comparer à une montre dans laquelle il y aurait des aiguilles marquant les jours, voire les semaines ou les mois. On a Thabitude de réserver le nom de mouvements ou de fonctionnements aux phénomènes dont la vitesse est de la première catégorie; on réserve le nom de phénomènes d’évolution à ceux qui sont situés plus bas dans l’échelle des vitesses. C’est ainsi quel’on dit couramment que les animaux sont mobiles, tandis que les végétaux ne sont pas doué^de mouvement; et le fait est que la plupart des plantes, observées dans un air calme, 'paraissent absolument fixes, au même titre qu’une pièce d’or ou un morceau de granit. Pour certains végétaux cependant, comme les pousses d’asperges ou les champignons de couche, l’évolution individuelle est assez rapide pour pouvoir être remarquée, par comparaison, au moyen d’une observation assez brève. Cette évolution est de l’ordre dé vitesse de l’aiguille des heures, par exemple. Chez d’autres végétaux elle est plus lente, mais comparable néanmoins à la rotation de l’aiguille des jours ou, peut-être, des semaines. Et c’est sans doute à cause du manque de mouvements rapides chez les végétaux que l’on a été conduit à séparer, chez les animaux, le fonctionnement directement visible qui leur est propre, et l’évotion individuelle que l’on pouvait comparer à la vie végétative. Mais si l’on veut bien s’arrêter à l’étude attentive d’un arbre, par exemple, on verra que l’on catalogue dans le même compartiment — vie végétative — des changements comme l’éclosion d’une feuille et le grossissement du tronc, dont les vitesses sont aussi parfaitement inégales que la vitesse de locomotion et la vitesse de croissance d’un escargot. Il serait donc absolument illogique de faire, a priori, une coupure conventionnelle dans l’échelle des

vitesses et de déclarer : « Au-dessus de telle vitesse ce sera un mouvement, un fonctionnement; au-dessous ce sera un phénomène évolutif. » L’impossibilité de faire une coupure raisonnable dans l’échelle des vitesses montre le danger du langage courant dans lequel cette coupure a été faite instinctivement. Il en est résulté, pour les sciences biologiques, une erreur de méthode dont elles souffriront longtemps.

Voici donc un être vivant que nous nous proposons d’,étudier pendant un certain temps. Nous devrons, en commençant, et jusqu’à ce qu’une découverte quelconque nous ait autorisés à agir autrement, ne faire aucune distinction fondamentale entre les diverses transformations qui se produisent dans cet être; nous les noterons toutes avec autant de soin en remarquant leurs vitesses et leurs amplitudes; au fond, nous aurons ainsi réalisé, avec plus de pénétration que ne le fait le cinématographe, une série de films qui représenteront les divers gestes, les divers fonctionnements, les diverses activités dont l’être étudié aura été le siège pendant le temps de notre observation. Ayant commencé un certain jour, à une certaine heure que nous appellerons T 0 , nous continuerons jusqu’à un autre moment que nous appellerons T*. En commençant, à l’époque T 0 , nous ferons une description complète de notre individu, et nous désignerons par A 0 cet état signalétique complet. ( Je suppose, pour mon raisonnement actuel, que nous sachions faire complètement cet état signalétique en y comprenant toutes les particularités structurales, aussi bien à l’échelle mécanique qu’à l’échelle des atomes.) En finissant, à l’époque T,, nous ferons de même une description complète de notre individu que nous appelions A<. Et, pendant l’intervalle de T 0 à T,, nous aurons noté tous les mouvements, toutes les transformations dont l’indi-

vidu a été le siège, avec leurs amplitudes et leurs vitesses. Pour employer le langage courant, nous raconterons toutes ces transformations, toutes ces activités, en disant que notre animal a fait tout ce dont son corps a été le siège au cours de notre observation (il aura par exemple respiré, mangé, uriné, marché, etc... ; tout cela, dans le langage courant, ce sont des actions dont il est l’auteur). Gela posé, nous entreprendrons notre narration sans idée préconçue, et nous dirons :

L’animal qui était À 0 au temps T 0 , a fait telle et telle chose depuis le temps T 0 jusqu’au temps T*, et est devenu A< au temps T 4 .

Cette narration ne nous engage à rien; elle est dépourvue de toute idée préconçue, et nous sommes certains de ne commettre, en l’employant, aucune erreur de méthode. Pour simplifier, je supposerai que j’ai arrêté mon observation au temps T,, alors que mon animal avait précisément la même attitude, la même pose qu’au moment initial T 0 . Alors les seules différences constatables entre A, et A 0 seront des différences de structure. Et comme nous ne faisons aucune coupure dans l’échelle des vitesses, comme nous n’avons, par conséquent, aucune raison de mettre à part certains mouvements plutôt que certains autres dans l’histoire de l’activité individuelle entre T 0 et T 4 , nous devrons dire, naturellement, si nous n’avons pas d’idées préconçues :

Que A, dérive de ce qu’était A 0 au temps T 0 , et de tout ce que Vanimai considéré a fait dans l’intervalle .

Tout ce que l’animal fait, à un moment donné, tout ce qui se passe à ce moment dans le contour qui limite son corps, nous savons le raconter au moyen d’un mot unique en disant que, depuis T 0 jusqu’à T*, l’animal a vécu. Tout ce qui s’est passé en

lui se résume en un mot : la vie de l’animal depuis T 0 jusqu’à T r

Nous avons aussi bien le droit de dire que l’animal a fonctionné , que tout ce qui s’est passé dans son contour pendant l’intervalle considéré, c’est 3on fonctionnement de T 0 à T|. Je ne vois pas pour ma part une raison scientifique quelconque de donner deux sens différents au mot vie et au mot fonctionnement , et je me suis souvent élevé contre l’absurdité des auteurs qui écrivent des phrases comme celles-ci : « L’animal a besoin de telle chose, non seulement pour fonctionner mais pour vivre! » Evidemment, comme je le faisais remarquer «plus haut, cette regrettable manière de parler vient de la constatation de la vie des végétaux qui évoluent tranquillement sans être le siège de mouvements à vitesse considérable, tels que ceux que l’on considère à tort comme constituant le seul fonctionnement des animaux. Un rat trotte et grignote en même temps qu’il grandit comme grandit une asperge ; mais un rat n’est pas une asperge; il grandit en ratant comme une asperge grandit en aspergeant . 11 n’y a pas, dans le rat, une vie d’asperge additionnée d’un fonctionnement de rat ; il y a tout simplement une vie de rat.

Ainsi, l’étude d’une vie individuelle, depuis le temps T 0 jusqu’au temps T, se réduit à l’histoire complète de tous les événements dont est le siège le contour de l’être étudié pendant cet intervalle de temps. Et, tout ce long discours tend uniquement à le prouver, il n’y a aucune raison valable pour séparer les uns des autres tels et tels de ces événements à cause de leur plus ou moindre grande vitesse de réalisation. Avant même de nous être demandé ce que c’est que la vie, nous voyons que le rôle du biologiste est de s’intéresser à l’histoire de ce qui se passe dans un contour qui se déplace et se déforme

d’une manière continue'et qui définit ce que nous appelons un individu vivant. La vie, ensemble des activités qui se manifestent dans ce contour, est donc, avant tout, pour l’observateur qui se propose de l’étudier, un 'phénomène qui continue. Ce phénomène commence-t-il ? On a pu le croire autrefois, avant que des observations plus précises aient permis d’établir l’adage : omne vivum ex vivo. Laissant de côté pour le moment la complication qui résulte du phénomène sexuel de la fécondation, et nous attachant seulement aux cas où la continuité des êtres dans le temps s’établit par parthénogénèse ou par bouturage, nous constatons qu’une vie individuelle n’est pas un phénomène isolé dans le temps ; ce n’est pas un phénomène qui commence et qui finit, mais un phénomène qui est la suite d’autres phénomènes antérieurs et qui peut être continué lui-même par des phénomènes postérieurs; de sorte que le biologiste ou historien de la vie, lorsqu’il commence à un moment arbitrairement choisi l’étude d’un phénomène vital, ne doit jamais oublier que le début de son étude est le résultat d’une coupure factice établie par lui dans une série continue de faits. Quand des boutures ou des œufs parthénogénétiques se détachent d’un individu antérieur, ils commencent bien une vie individuelle que l’on peut et que l’on doit raconter séparément, mais ils n’en continuent pas moins un phénomène vital qui a été ininterrompu pendant des siècles de siècles. Et il faut à ce sujet faire une dernière remarque en terminant ce paragraphe qui est consacré à l’étude de l’échelle des vitesses :

Nous avons longuement établi qu’il est absolument illogique d’essayer de séparer le fonctionnement visible des animaux et l’évolution individuelle de ces êtres, sous prétexte que le premier se fait avec une vitesse plus grande et est directement

observable, tandis que la seconde ne l’est pas. 11 serait de même illogique de séparer les évolutions individuelles successives de l’évolution générale de la lignée, sous prétexte que les évolutions individuelles sont limitées à quelques années, à quelques mois ou même à quelques jours, tandis que l’évolution de la lignée dure des siècles et des siècles. De même que le fonctionnement des animaux était extrêmement rapide par rapport à leur évolution individuelle, de même leur évolution individuelle est extrêmement rapide par rapport à l’évolution de la lignée. Si des variations se produisent dans la substance héréditaire qui se transmet d’individus à individus, elles sont infiniment lentes par rapport aux transformations qui conduisent le jeune animal à l’état adulte et à la vieillesse. Nous avons comparé la vitesse du fonctionnement visible à celle de l’aiguille des secondes ; celle de l’évolution individuelle serait représentée par la vitesse de l’aiguille des heures, voire des jours ou des semaines. Pour trouver une comparaison valable avec l’évolution des lignées, il faudrait recourir à une gigantesque horloge qui, outre les cadrans à secondes et à minutes, aurait des cadrans à compter les jours, les mois, les années et les siècles! Ce serait l’aiguille des siècles qui, dans l’échelle des vitesses, serait comparable à l’évolution des lignées. Mais il n’en resterait pas moins vrai que l’horloge est un mécanisme unique dans lequel tout se tient, depuis les rouages des secondes jusqu’à celui des millénaires. De même l’évolution des lignées ne serait en rien séparable des évolutions individuelles et des fonctionnements rapides de chaque instant; il y aurait là un vaste 'phénomène unique que l’on étudierait sous des aspects divers suivant le degré de l’échelle des vitesses auquel on se placerait pour faire son étude. Bien des

naturalistes ont méconnu cette vérité fondamentale. Les Darwiniens ont été jusqu’à se proposer d’étudier l’évolution des lignées sans essayer de comprendre le phénomène élémentaire de la vie de chaque jour, et ils ont cru faire œuvre scientifique en expliquant la transformation des espèces par des phénomènes autres que ceux du fonctionnement vital! Ils ont d’ailleurs été encouragés dans cette voie néfaste par une interprétation erronée du phénomène sexuel qui complique l’histoire des lignées. Mais pour celui qui regarde les choses de près, le phénomène sexuel, malgré les variations fortuites qu’il réalise et dont on s’est exagéré l’imporlance, n’est somme toute, dans notre comparaison avec l’horloge des siècles de tout à l’heure, que la conséquence du fait que de temps en temps l’horloge de la vie s’arrêterait, si une fécondation ne venait, à point, en remonter le grand ressort.

Restant encore, pour l’instant, dans le cas restreint que nous avons choisi pour simplifier la narration au début, et dans lequel la reproduction se fait par bouturage ou par parthénogenèse, nous devons remarquer tout de suite que chaque individu séparé par bouturage a, du moment qu’il est séparé, une histoire personnelle, une histoire propre. Cette histoire est, dans une certaine mesure, la suite de l’histoire <le l’individu souche, puisque c’est une partie de l’individu souche qui ést le point de départ de l’individu nouveau; mais ce n'en est qu'une partie; il faudra donc rechercher comment le sort de cette partie est lié à celui du tout dont elle est détachée; ce sera la grande question de l’hérédité. Chaque individu séparé a une existence limitée dans le temps, très limitée même quelquefois. Or c’est pour l’histoire de l’individu seul que nous avons été amenés à établir l’échelle des vitesses qui fait l’objet de ce paragraphe ;

si donc nous choisissons, pour l’individu, les degrés de l’échelle des vitesses qui correspondent à l’aiguille des secondes, à celle des heures, à celle des jours et à celle des siècles dans une horloge possédant toutes ces aiguilles différentes, il faut bien comprendre que, dans l’histoire d’un individu qui ne vit que huit jours, par exemple, le changement correspondant à l’aiguille des siècles sera tout à fait insensible. Et l’étude de ce changement séculaire ne présentera quelque intérêt que lorsqu’on suivra non plus un individu unique, mais une série d’individus dérivant par bouturage les uns des autres ; encore faudrat-il avoir démontré pour cela que chaque individu, issu d’un individu précédent, 'prend la suite de l’histoire séculaire de cet individu précèdent , prend, dans notre comparaison avec l’horloge, l’heure séculaire indiquée par l’horloge parente au moment où elle en est détachée par bouturage, de sorte que la série des horloges séculaires issues l’une de l’autre fonctionne comme une horloge unique. C’est la grande question de l’hérédité. De toute cette série de comparaisons qui ont peut-être paru difficiles à suivre, mais qui ont pour objet d’éviter une dangereuse erreur de méthode, retenons seulement ceci, en finissant, que, pour tout individu , quel qu’il soit , nous envisagerons comme élément fondamental de son histoire le fonctionnement total de cet individu, l’activité totale de cet individu, pendant un temps très court. Autrement dit, nous découperons par la pensée l’histoire totale de l’individu en une série très considérable de petites tranches très minces dont chacune comprendra l’activité totale de l’individu pendant la courte période de vie correspondante. La vie individuelle sera la totalisation dans le temps* l’intégrale, comme disent les mathématiciens, de toutes ces petites tranches de vie momentanée. Les

vies individuelles seront à leur tour considérées comme de petites tranches très courtes dont la totalisation millénaire sera l’histoire de la lignée. Et ainsi, grâce à cette considération de l’échelle des vitesses, l’histoire totale de la vie, suivie dans une lignée unique à travers les mille reproductions qui se font au cours des siècles, sera celle d’un phénomène parfaitement unique, dont les éléments ultimes sont les fonctionnements successifs des individus, envisagés à chaque instant, et pendant un temps très court.

Le fonctionnement et la spontanéité.

Cela posé, le rôle du biologiste est d’étudier le fonctionnement des individus, c’est-à-dire l’activité totale de chacun d’eux pendant une série de très courts instants. Or, la diversité de la nature vivante est si prodigieuse qu’au premier abord cette tâche semble au-dessus des forces humaines. Et, de fait, la plupart des chercheurs, arrêtés par la complexité du problème, renoncent tout de suite à faire de la biologie générale, et se cantonnent dans les sciences descriptives particulières. Pour étudier le fonctionnement d’un être pendant un temps très court, il faut en effet, d’abord, connaître sa structure complète au moment considéré. Or ceux qui se proposent d’étudier cette structure ne peuvent pas aller plus loin, tant leur besogne est lourde ; ils restent donc anatomistes ou morphologistes; et ils ont même tant à faire qu’ils se cantonnent encore, en tant que morphologistes, dans l’étude de certains groupes animaux ou végétaux. De même les physiologistes se bornent fatalement à l’étude descriptive partielle du fonctionnement d’un

petit nombre d’êtres étudiés au point du vue structural par les anatomistes. Le biologiste, préoccupé de trouver la raison obscure qui a amené les hommes à désigner du même nom cTêtres vivants tous ces corps si étonnamment divers, doit au contraire renoncer à toutes ces études de détail et s’efforcer de découvrir, sous ces apparences prodigieusement différentes des fonctionnements individuels, le caractère commun à tous les fonctionnements, la particularité qui sépare le fonctionnement vital de toutes les autres activités de la nature. Au premier abord le problème paraît bien difficile à résoudre. Si l’on cinématographie successivement une heure de la vie d’un scarabée, d’un ver de terre, d’une tulipe et d’un champignon, on trouvera, entre les divers films obtenus, des différences très tranchées, et rien que des différences. Ce n’est donc pas dans l’observation de quelques fonctionnements rapidement étudiés que se trouve la cause qui a décidé nos pères à baptiser tous ces corps du même nom d’êtres vivants. Cependant, surtout s’il s’agit uniquement d’animaux, on pourrait trouver à tous les fonctionnements observés un caractère par lequel ils se distinguent, du moins en apparence, des activités ordinaires des corps bruts; ce caractère, c’est la spontanéité ; et, de fait, c’est par la spontanéité apparente des mouvements que nous distinguons à première vue les animaux et les objets inanimés. Une truite remonte le courant d’une rivière qui entraîne un morceau de bois; une hirondelle vole contre le vent; une souris court sur un plancher horizontal, dans un air immobile, alors qu’un ballon d’enfant placé sur le même plancher ne remue pas. Dans tous ces corps, la truite, l’hirondelle, la souris, il semble donc y avoir une source personnelle de mouvement, grâce à laquelle l’animal se déplace d’une manière indépendante des facteurs extérieurs

qui agissent sur les corps bruts. Chez les végétaux, cette spontanéité apparente est moins remarquable, et cela est tout naturel, puisque les végétaux n’ont pas, nous l’avons vu, de déplacements et de déformations rapides. On peut remarquer cependant que les arbres poussent de bas en haut, du moins dans leurs parties supraterrestres, tandis que les pierres tombent. Tenons-nous-en aux animaux chez lesquels la spontanéité motrice est plus évidente. Beaucoup de philosophes, à cause des vieilles croyances animistes, veulent encore croire que la spontanéité des animaux est réelle. Et ils admettent l’existence d’une puissance motrice vitale, inaccessible aux investigations des savants. D’ailleurs, cette croyance est dans le langage courant; on répète avec le poète latin : « mens agitai molem »; Y esprit met la matière en mouvement. En présence de cette croyance si universellement répandue, le biologiste se heurte donc à des difficultés dont je parlais au commencement de ce livre. Au lieu d’avoir à chercher simplement la vérité scientifique, il a d’abord à lutter contre de vieilles croyances héréditaires. Nous ne prendrons pas ici cette attitude combative ; nous n’avons pas la prétention de nous opposer à ce que les spiritualistes considèrent la vie comme inaccessible à la science; du moment qu’ils en sont sûrs, cela leur évite de chercher autre chose et leur donne une quiétude stérile que nous ne leur enlèverons pas. Nous nous bornerons à étudier le mouvement des êtres par les méthodes de la science physique, et nous nous contenterons de constater que, dans tous les cas, les mouvements connus peuvent être expliqués par des causes connues, sans qu’il soit besoin de faire intervenir d’agent inconnaissable.

Remarquons d’abord que la prétendue spontanéité des animaux ne leur est pas exclusivement réservée.

Les phénomènes capillaires nous font observer, quand des grains de poussière tombent à la surface d’un liquide immobile, des mouvements aussi capricieux que ceux des êtres vivants. Un morceau de sodium arrangé de manière à flotter sur de l’eau tranquille y exécutera des mouvements aussi spontanés que ceux d’un gyrin évoluant à la surface d’une fontaine. Enfin, les machines automobiles construites par les hommes, locomotives, bateaux à vapeur, etc., se meuvent contre vent et marée. Dans ces machines automobiles, que nous construisons dans un certain but, nous savons bien que la spontanéité apparente du mouvement est due au fonctionnement normal d’un mécanisme suivant les lois physico-chimiques. Dans un bateau à vapeur, par exemple, la combustion du charbon produit la chaleur nécessaire à la vaporisation de l’eau de la chaudière; la vapeur presse sur le piston et lui donne un va-et-vient que le jeu des bielles et des manivelles transforme en mouvement de rotation ; l’hélice en tournant dans l’eau fait avancer le bateau à cause de la résistance du liquide dans lequel elle tourne. Tout cela, nous le savons, nous le comprenons aisément; nous ne étonnons pas de voir fonctionner un bateau à vapeur, parce que la connaissance de son anatomie nous explique sa physiologie; nous trouvons la source d’énergie motrice dans la dépense de charbon brûlé et la cause directe du mouvement dans la résistance de l’eau au mouvement de l’hélice. Certes, l’anatomie d’un rat ou d’une hirondelle est infiniment plus compliquée que celle d’un bateau à vapeur ou d’une locomotive, mais une étude attentive des faits nous prouve qu’il entre, dans le corps de ces animaux, des aliments et de l’oxygène, sources d’énergie comparables à la provision de combustible d’un moteur. De plus il pénètre directement de

l’extérieur, dans leur mécanisme, de la lumière par les yeux, de la chaleur par la peau, du son par les oreilles, de la pesanteur partout. Et quand l’anatomiste a bien étudié la structure d’un animal, le physiologiste constate, en fin de compte, que les diverses énergies naturelles de l’ambiance, s’exerçant sur l’animal ainsi constitué; lui font précisément exécuter ce que nous appelions, dans notre ignorance première, ses mouvements spontanés. En résumé, l’apparence de spontanéité sur laquelle nous avons songé un instant à nous appuyer pour séparer les corps vivants des corps bruts, se réduit, pour celui qui étudie les choses attentivement et sans idée préconçue, à cette constatation qui n’a rien d’extraordinaire :

Chaque corps se comporte à chaque instant suivant sa structure actuelle et suivant les conditions réalisées autour de lui.

Cela est vrai d’une pierre qui tombe, d’un ruisseau qui coule, d’un véhicule automobile qui dévore la route, aussi bien que d’une hirondelle qui vole, d’un rat qui grignote ou d’une pâquerette qui s’épanouit au soleil. Il n’y a donc dans cette formule rien qui puisse caractériser les corps vivants. Mais il est bien certain que le mécanisme d’une pierre qui ne sait que tomber quand on la lâche est bien moins merveilleux pour nous que celui d’une torpille automobile ou d’une des admirables machines que construit l’industrie moderne. L’étonnement de l’observateur averti ne vient pas de ce que, étant ce qu’elle est, la machine fonctionne comme elle fonctionne, mais bien de ce que cette machine prodigieuse qui, dès qu’on la met en marche, exécute ces choses incroyables, soit ce qu'elle est. Nous admirons le génie humain qui est arrivé à la construire, mais une fois la machine construite, son fonctionnement n’a plus

rien que de très naturel. Le physiologiste attentif doit avoir la même attitude devant le fonctionnement d’un animal; l’animal étant ce qu’il est au moment considéré, exécute fatalement ce qu’il exécute dans les conditions de milieu où il se trouve placé. De cette vérité aucun physiologiste dépourvu d’idées préconçues ne saurait songer à douter le moins du monde ; le problème de l’existence même des animaux est infiniment plus captivant; c’est le problème fondamental delà biologie; mais une fois admis que les animaux existent, chacun d’eux se comporte à chaque instant suivant sa structure actuelle et suivant les conditions réalisées autour de lui.

Ce qui a pu faire méconnaître cette vérité fondamentale, c’est le fait très remarquable, et dans lequel nous trouverons ultérieurement la caractéristique même de la vie, c’est, dis-je, le fait sur lequel j’ai longuement insisté dans les paragraphes précédents, qu'il n'y a pas de fonctionnement sans évolution . Si le mécanisme vivant est A à un moment donné, une seconde après il est différent de A; il a évolué en fonctionnant; il lui est impossible de fonctionner sans évoluer. Il diffère essentiellement en cela des machines industrielles avec lesquelles il est donc dangereux de le comparer. Une bonne machine peut fonctionner longtemps en restant identique à ellemême; restant identique à elle-même, elle fonctionne d’une manière uniforme dans des conditions uniformes. Au contraire, un animal qui vit, change sans cesse par cela même qu’il vit, et c’est pour cela que^ même dans des conditions extérieures qui ne changent pas, il exécute successivement des actes qui changent sans cesse. C’est pour cela que l’observateur inattentif croit à sa spontanéité. L’animal, diton, n’agit pas comme un pur mécanisme, puisque, à deux secondes consécutives, et dans des conditions

identiques, il réalise des opérations différentes. Sans doute, il n’agit pas deux fois de suite comme un même mécanisme, car, après avoir fonctionné une fois, il n'est pins le même mécanisme . C’est là la vérité qu’il ne faut jamais oublier de mettre en première ligne quand on fait de la biologie ; je ne puis m’empêcher d’y revenir sans cesse quoique y ayant déjà consacré de longs paragraphes en commençant. En effet, en même temps que cette remarque empêche de commettre l’erreur qui consiste à attribuer de la spontanéité aux êtres vivants, c'est elle aussi qui nous fait comprendre l'existence même de ces choses merveilleuses que sont les êtres vivants actuels! L’animal diffère de la machine construite par l’homme en ce qu’il change en fonctionnant. Mais c’est parce qu’il change en fonctionnant, qu'il se construit en fonctionnant, , ce qui n’arrive pas aux machines industrielles et qui est, au contraire, la caractéristique de la vie, comme nous allons le voir tout à l’heure. Contentons-nous pour le moment de rejeter la prétendue spontanéité qui a été invoquée pour séparer les corps vivants des corps bruts ; elle n’a pu être acceptée que par ceux qui oublient la variation incessante du mécanisme animal. Or, on peut dire sans craindre de se tromper que, malgré le nombre immense des êtres de même espèce qui existent à la surface de notre globe, il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais deux fonctionnements rigoureusement identiques, tant sont nombreux les facteurs qui interviennent dans la définition de chacun d’eux.

Le fonctionnement et le milieu.

Nous venons de voir, au paragraphe précédent, que, malgré sa variation incessante, le mécanisme animal n’a que l’apparence de la spontanéité. A chaque instant, il fonctionne suivant sa structure actuelle et suivant les conditions actuelles dans lesquelles il se trouve placé. Rien n’est donc mystérieux dans son activité ; nous n’avons pas besoin de faire appel à des agents extraphysiques pour l’expliquer. Mais s’il diffère, par sa variabilité, des machines industrielles à mécanisme fixe, il s’en rapproche d’un autre côté par le fait que, comme elles, il' est incapable de produire du travail avec rien; il dépense pour travailler, comme une vulgaire locomotive ; il n’est pas un producteur, mais un simple transformateur d’énergie. C’est dans son ambiance, dans son milieu comme on dit ordinairement, que l’animal puise les éléments énergétiques qui entretiennent son activité ; la plus grossière analyse montre qu’il emprunte à ce milieu les aliments et l’oxygène dont il ne saurait se passer. Une étude plus précise montre

que l’être vivant trouve dans le milieu, non seulemenl les provisions d’énergie dont il a besoin, mais encore la direction qui détermine à chaque instant la nature actuelle de son fonctionnement . Ceci est une vérité que l’on méconnaît souvent, surtout parce que l’on songe surtout, en général, aux animaux supérieurs chez lesquels cette vérité est moins évidente. Un rat, par exemple, ou un chien, est entouré d’un sac de cuir, sa peau, qui le sépare assez complètement du milieu (sauf cependant au point de vue de la pesanteur et des variations thermiques), de sorte qu’il n’a plus guère de relations avec l’ambiance que par ses organes des sens et sa respiration, en dehors des moments où il se nourrit. Gela suffit d’ailleurs pour qu’il ne soit pas indépendant du milieu qui l’entoure, mais le phénomène est bien plus manifeste quand il s’agit des petits êtres inférieurs qui vivent dans les eaux des mares, et dont quelques-uns dépendent immédiatement du milieu, même en ce qui concerne la forme de leurs corps. Une étude rapide de l’un de ces petits êtres aura un intérêt particulier parce que chacun d’eux ressemble beaucoup aux cellules qui sont les éléments constitutifs des êtres supérieurs, et aussi parce que leur observation nous enseignera directement cette vérité biologique générale :

Un être vivant n’est entièrement défini comme mécanisme que si l’on fait entrer en ligne de compte, au moment où on le considère, ses relations actuelles s avec les agents physico-chimiques de son ambiance. Cette proposition nous éloigne encore de l’idée de spontanéité ; les raisons de l’activité d’un corps vivant ne résident pas uniquement en lui, mais dans les relations actuellement établies entre lui et son milieu.

J’ai longuement étudié la vie des amibes; je l’ai

racontée en détail dans de nombreux ouvrages; je n’en dirai ici que ce qui est nécessaire à l’exposé de mon sujet. Aucun exemple n’est certes plus capable que celui-là de faire comprendre le rôle du milieu dans la direction des phénomènes individuels, parce que c’est vraisemblablement dans le cas de l’amibe que le rôle immédiat du milieu est porté au maximum. Peut-être est-ce même parce que j’ai étudié les amibes au début de mes recherches biologiques que j’ai été amené à prendre, vis-à-vis des phénomènes vitaux, l’attitude franchement mécaniste à laquelle je me suis définitivement arrêté depuis si longtemps.

L’amibe , vue au microscope, se présente comme

Fig. 1. — Forme variable d’une amibe.

une petite goutte de gelée hyaline, séparée de l’eau ambiante par un contour fort net, mais changeant de forme à chaque instant; c’est même à cette variation morphologique que l’amibe doit son nom, qui vient d’un mot grec voulant dire changement. Une étude attentive montre que le contour de l’amibe n’est pas entouré par une membrane rappelant, même de loin, le sac de cuir qui enveloppe les mammifères. On doit seulement considérer ce contour, cette enveloppe, comme la surface de séparation de deux liquides non miscibles ; c’est la tension superficielle au contact de ces deux liquides qui donne une

forme au corps de l’amibe, comme la tension superficielle limite une goutte d’huile dans l’eau.

L’observation prolongée d’une amibe sous le microscope est extrêmement impressionnante; sa spontanéité paraît absolue; on ne peut en aucune façon prévoir ce qu’elle va faire à un moment donné ; elle pousse des prolongements en forme de doigts hyalins, que l’on appelle pseudopodes , et dans lesquels s’écoule progressivement sa substance granuleuse ; et, au bout d’un instant, la masse tout entière s’est déplacée, et occupe, dans le champ du microscope, une place différente avec une forme différente. Quand elle rencontre certains corps solides, ou du moins assez résistants, elle les englobe dans sa substance, et les digère lorsque cela est possible. Tout cela, je le répète, est vivement impressionnant, car on ne voit aucune cause physique capable de produire le mouvement; le mouvement paraît donc du à une cause extraphysique, à une volonté qui échappe à l’observation; c’est ce que l’on exprime en disant que le mouvement de l’amibe paraît spontané.

Mais il faut réfléchir aux phénomènes qu’on ne voit pas et que, cépendant, l’on sait exister. Un observateur qui ne verrait pas la chute d’eau actionnant un moulin croirait que le moulin tourne tout seul, jusqu’au moment où il connaîtrait, par un moyen quelconque, le mouvement du liquide. L’amibe incolore dans l’eau incolore, n’est pas une goutte d’huile entièrement séparée de l’eau par sa tension superficielle. On sait aujourd’hui que la gelée dont elle est composée est ce qu’on appelle un colloïde à solvant aqueux.

Nous devons nous arrêter un instant à la définition des colloïdes, puisque toutes les substances vivantes appartiennent à cette catégorie de corps.

Les progrès de la science moderne permettent

d’affirmet‘, non plus comme une hypothèse commode mais comme une réalité démontrée, que tous les corps connus sont formés de petites masses séparées les unes des autres et que l’on appelle des molécules . Les molécules sont elles-mêmes des édifices formés de corpuscules plus petits appelés atomes , et, pour un corps chimique bien défini, la structure de la molécule est invariable; la connaissance de cette structure entraînerait la connaisance totale des propriétés du corps. Les molécules sont de dimensions trop petites pour être visibles au microscope, et même à l’ultramicroscope. Or, pour certains corps, comme la plupart des sels employés en chimie inorganique, on doit admettre que la dissolution de ces corps dans l’eau revient à une fragmentation de ces corps en leurs molécules qui se répandent au sein des molécules de l’eau. Et toutes les molécules étant très petites-, ce mélange de molécules de sel et de molécules d’eau est parfaitement liquide : c’est une vraie dissolution . Mais, dès que la dissolution s’évapore, on constate une tendance des molécules à s’agréger en masses plus considérables qui constituent des cristaux, édifices macroscopiques caractéristiques de chaque sel défini.

Pour d’autres corps, qui ne cristallisent pas facilement, la dissolution dans un liquide ne se fait pas de la même manière ; au lieu de se fragmenter en molécules pour se dissoudre, ces corps se fragmentent en particules beaucoup plus grosses que les molécules, et dont chacune est un édifice formé avec les molécules, un peu comme les molécules elles-mêmes sont formées avec les atomes. Ces particules, beaucoup plus grosses que les molécules, sont cependant encore trop petites pour être visibles au microscope ; mais elles sont assez volumineuses pour que l’ultramicroscope révèle directement leur existence. Alors,

il ne s’agit plus d’une dissolution vraie; au lieu de molécules toutes très petites et glissant les unes sur les autres comme cela a lieu dans les liquides vraiment liquides, on a désormais des 'particules relativement très grosses, éparses au sein des molécules bien plus petites du liquide avec lequel on a tenté de faire la dissolution et que l’on appelle le solvant. Cet état particulier, qui diffère, comme nous venons de la voir, de l’état liquide, s’appelle l’état colloïde parce qu’un exemple familier en est fourni par les solutions de colle. Ces considérations très brèves suffisent pour notre objet. Sans insister davantage sur le détail des faits, nous nous contenterons de dire que la substance de l’amibe n’est pas un liquide vrai, mais un colloïde à solvant aqueux. Et ceci est vrai de tous les corps vivants, quels qu’ils soient. Quand il s’agit de corps vivants, au lieu de dire état colloïde, on dit état protoplasmique , ce qui est plus précis en ce sens que cela indique un état colloïde particulier propre aux substances vivantes. Et voilà ce que l’on veut dire quand on enseigne que les corps vivants sont tous formés de protoplasme , ou mieux que les substances vivantes sont toutes à l’état protoplasmique, car il y a autant de protoplasmes différents qu’il y a d’espèces animales ou végétales.

Revenons maintenant à notre amibe. Elle n’est pas, avons-nous dit, comparable à une goutte d’huile, entièrement séparée de l’eau ambiante par sa tension superficielle; c’est, au contraire, un colloïde à solvantaqueux , et, par conséquent, malgré la limitation apparente de son contour pour l’observateur au microscope, le solvant aqueux qui baigne ses particules protoplasmiques est en continuité avec l’eau ambiante. En d’autres termes, les particules protoplasmiques dont l’accumulation forme l’amibe constituent un édifice perméable dans lequel pénètre l’eau du milieu

extérieur. Et, en effet, à travers la paroi si nettement visible qui limite l’amibe, il se fait sans cesse, entre le contenu vivant de cette paroi et le milieu intérieur, une série ininterrompue d’échanges de toutes sortes. Si nous pouvions voir ce qui se passe, à un grossissement plus fort, nous assisterions donc à des courants très énergiques d’entrée et de sortie à travers la surface limitante du corps de l’amibe. Voilà qui explique le mouvement en apparence spontané de la masse amibienne; les déformations et les déplacements que nous observons au microscope sont le résultat de courants d’échanges qui, inaperçus de nous, se produisent incessamment au niveau de la paroi du corps de la masse vivante. Il a été possible de mettre en évidence cette action motrice des échanges de substances, en introduisant dans le milieu, dans des conditions expérimentales favorables, certaines matières chimiques solubles. J’ai longuement étudié ailleurs (1) ces expériences de chimiotaxie; je me contente de les rappeler ici.

Le point sur lequel il convient d’insister en ce moment est seulement la certitude de l’existence d’échanges entre le protoplasme de l’amibe et le milieu ambiant. Il est bien certain que nous trouvons dans ces échanges l’origine des provisions d’énergie utilisées pour le fonctionnement du mécanisme amibien. On ne fait rien avec rien, pas plus en biologie qu’en chimie ou en physique ; le travail effectué par l’amibe est payé par une dépense équivalente de provisions d’énergie, comme le travail de la machine à vapeur est payé par une dépense de charbon. Or, nous savons d’une manière générale, et Je phénomène de la respiration suffirait à le prouver, que les corps vivants en train de vivre, sont tous, dans l’in-

(1) Voyez Théorie nouvelle de la vie et Traité de biologie.

timité de leurs tissus, le siège de réactions chimiques incessantes; tout cela n’est pas visible au microscope; c’est pour cela que l’observateur non averti croit à la spontanéité d’un mouvement d’ensemble dont le chimiste lui ferait connaître de multiples facteurs : échanges matériels au niveau de toute la surface de l’amibe, réactions chimiques incessantes dans toute l’étendue de l’amibe, etc.

Ainsi, même dans le cas le plus simple, dans le cas de l’amibe, le phénomène de la vie, c’est-à-dire le fonctionnement total observé à chaque instant dans l’être vivant, ne dépend pas uniquement de l’être vivant; le milieu ambiant intervient sans cesse. Nous l’avons vu intervenir en fournissant des éléments chimiques dissous dans l’eau; nous le voyons agir d’une manière non moins efficace en fournissant de l’énergie sous une autre forme, sous la forme de radiations lumineuses ou calorifiques qui pénètrent dans le protoplasme hyalin. Ces radiations ayant une influence indéniable sur les réactions chimiques qui se passent dans l’intérieur des protoplasmes, il est bien certain que leur enlrée dans le contour de l’animal n’est pas une chose indifférente. Et en effet, des expériences directes ont montré l’influence des radiations lumineuses sur le mouvement des êtres unicellulaires ; ce sont les expériences de phototaxie.

Ces simples observations nous conduisent à la remarque d’importance capitale que j’énonçais au commencement de ce paragraphe, et qui est absolument générale : un être vivant n’est entièrement défini comme mécanisme que si l’on fait entrer en ligne de compte, au moment où on le considère, ses relations actuelles avec les agents physico-chimiques de son ambiance. J’ai proposé jadis de rappeler cette particularité par un symbolisme simple : si l’on représente par A la structure totale d’un être vivant à

fl

Page 1