LA SÉROTHÉRAPIE, MERVEILLEUX EXEMPLE DE MÉCANIQUE BIOLOGIQUE
Le Danger du langage des Forces ou des Vertus .
La Mécanique a peuplé le monde d’êtres insaisissables, calqués sur le modèle des esprits que dirigeait autrefois l’art des sorciers, et que l’on appelle des forces . Ce faisant, elle a simplifié sans doute le langage de l’équilibre, mais, si elle a tiré de sa création des avantages incontestables dans son domaine personnel, elle a ouvert la porte, dans les autres cantons de la connaissance humaine, à des explications aussi stériles que saugrenues, dont souffrent encore aujourd’hui certaines sciences spéciales, et qui sont particulièrement néfastes en pathologie.
Il ne faut pas oublier en effet que, si l’ère scientifique est ouverte depuis Lavoisier, le cerveau humain n’a pas encore eu le temps d’en subir, dans sa structure intime, la bienfaisante influence; nous avons
toujours des mentalités d’hommes du moyen âge, et les explications mystiques qu’ont aimées nos pères sont demeurées celles qui nous fournissent les satisfactions les plus profondes. La notion de force, introduite et conservée dans la Mécanique, qui est, sans contredit, l’un des plus parfaits modèles de science, a donc été un aliment précieux pour notre mysticisme héréditaire. Les philosophes, en particulier, abusent à qui mieux mieux de cette expression, d’autant plus dangereuse qu’on ne se donne pas la peine de la définir, parce qu’(m sait assez ce qu’elle signifie. On le sait si bien que, même quand on parle de mécanique, on emploie indifféremment ce mot unique pour représenter, suivant les cas, ce que les mathématiciens appellent travail , énergie , 'puissance , voire même, quoique plus rarement, ce qu’ils appellent eux-mêmes force , dans leur langage précis. A plus forte raison les acceptions dans lesquelles on emploie ce vocable élastique sont-elles infiniment variées quand il s’agit des phénomènes appartenant à des sciences plus complexes, comme la chimie ou la physiologie. Là, c’est la bouteille à l’encre ! On emploie le mot force, comme les sorciers employaient le mot esprit ou démon et avec une aussi déplorable facilité. Ainsi cette expression, utilisée à tort et à travers sans aucune définition, devient très dangereuse pour le langage des sciences; elle serait dangereuse, même si an essayait de la définir, parce qu’elle fait image dans notre mentalité de vieux mystiques. Elle est dangereuse, même en mécanique, où elle a rendu cependant de grands services, parce qu’elle n’est qu’un symbole, et qu’on est tenté de lui attribuer la valeur d’une entité. Elle permet en effet de raconter, comme s’il était seul et indépendant, un phénomène de mouvement, par exemple, qui fait manifestement partie intégrante d’un tout indivisible; elle n’est donc qu’un procédé d’ana-
lyse, et c’est bien ainsi que les mathématiciens la considèrent ; mais ils ont le tort de ne pas le dire, et les médecins, comme les philosophes, en abusent d’une manière tout à fait regrettable.
Voici, je suppose, un système compliqué, formé de plusieurs corps mobiles agissant les uns sur les autres. A chaque instant, l’état actuel du système détermine et prépare l’état immédiatement suivant ; autrement dit, le système est complet et contient en lui-même son devenir. Ne pouvant suivre, à chaque instant, toutes les déformations de cet ensemble trop complexe, je m’attache à étudier le mouvement particulier d’une petite masse isolée que je suppose, pour plus de simplicité, réduite à un point. Sous l’influence des relations qui existent entre elle et les autres masses mobiles du système, cette petite masse décrira dans l’espace un chemin parfaitement déterminé : la description complète de cette ligne sinueuse, fonction du temps, sera l’histoire particulière du petit mobile choisi ; mais il est bien certain que cette histoire particulière n’aura son explication que dans l’histoire totale de l’ensemble des corps du système. Je puis cependant la raconter à part. A chaque instant, le mouvement du mobile étudié en un point donné de sa course aura deux qualités particulières, sa vitesse et sa direction. La courbe que décrit le mobile étant sinueuse, son mouvement aura, un instant après, une vitesse et une direction différentes. Je sais pertinemment que tout ce qui se passe dans l’histoire de mon mobile estlerésultat des interactions existant, àchaque instant, entre lui et les autres corps du système ; je sais que l’histoire du système complet est un tout indivisible; mais j’ai la fantaisie de raconter séparément les aventures de mon petit mobile spécialement choisi. L’explication de ses aventures est dans les états successifs du système dont il fait partie, mais je
veux substituer à cette explication, trop compliquée pour être racontée dans le langage courant, une autre interprétation d’une narration plus facile. Pour cela, j’attache au service spécial de mon élu un petit démon imaginaire, qui aura pour rôle, à chaque instant, de modifier, comme il convient, les qualités actuelles du mouvement du mobile, de manière qu’il décrive précisément, et avec tous les incidents convenables, le chemin qu’il parcourt effectivement dans le système complet, duquel je l’ai isolé par la pensée. Ce petit démon, je vais l’appeler une force; cette force sera variable en intensité et en direction, de manière à modifier à chaque instant, comme il faut, la direction et la vitesse de mon mobile ; j’appellerai accélération cette modification des deux qualités principales de son mouvement.
Et me voilà bien avancé !
J’ai en effet trouvé maintenant une explication simple du mouvement capricieux du corps étudié. S’il décrit cette courbe sinueuse, c’est parce qu’il est soumis à chaque instant à une force variable enintensité et en direction, qui lui fait précisément parcourir le chemin qu’il parcourt ; et ainsi, mon besoin d’explication sera satisfait !
En réalité, je ne connais qu’après coup l’intensité et la direction de l’effort exercé par mon petit démon imaginaire. Je calcule à chaque instant ma force d’après l’accélération que je constate à ce moment dans le mouvement du mobile, et si je trouve des équations qui me donnent les valeurs successives de ma force hypothétique, elles sont entièrement équivalentes à celles qui définissent avec toutes ses qualités le mouvement de mon mobile. Je sais que je puis passer des premières aux secondes, et réciproquement. Je sais donc que je dis exactement la même chose quand j’énonce l’une des deux affirmations suivantes :
Dans le système considéré, mon mobile décrit telle courbe, et a, à tel instant, telle et telle vitesse et telle et telle direction.
Ou bien :
Mon mobile est soumis à chaque instant à une force qui varie de telle ou telle manière en intensité et en direction :
En d’autres termes :
L’effet du système sur le mobile est le même que celui d’une force appliquée à ce mobile et qui varierait de telle ou telle manière.
Toutes ces narrations sont équivalentes, et, cependant, les dernières nous satisfont davantage, parce qu’elles nous donnent l’illusion d’une explication. Cette explication revient en effet à cpci : Je constate un phénomène (variation des qualités du mouvement), et j’explique après coup ce phénomène par l’intervention d’un agent imaginaire que je calcule d’après le phénomène lui-même, et que je ne puis connaître autrement . J’explique les effets par des causes que je ne puis connaître que par les effets eux-mêmes, et cependant, grâce à ma tendance héréditaire au mysticisme, je suis satisfait!
Bien plus! je me mets bien vite à croire à l’existence du petit démon que j’ai imaginé de toutes pièces; j’ai créé, comme je le disais à la première ligne de cet article, un de ces êtres insaisissables dont les mécaniciens ont peuplé le monde. Il ferait beau voir que quelqu’un doutât de leur existence !
Quand, pendant un certain temps, mon mobile ne change ni de vitesse ni de direction, autrement dit quand, pendant cet intervalle particulier, il a un mouvement rectiligne et uniforme, je déclare que, pendant ce temps, mon petit démon a fait un effort nul, et j’énonce ce théorème qui étonne si fort les jeunes étudiants :
Un corps qui n’est soumis à aucune force prend un mouvement rectiligne et uniforme.
Ce théorème étonne les débutants parce qu’ils ne voient pas que c’est la définition même de la force, et qu’il n’y en a 'pas d’autre . Mais ils s’imaginent, dans leur cerveau mystique, qu’ils savent ce que c’est que les forces; et ils voient un théorème là où il y a qu’une définition : la force qui agit sur un mobile. se définit et se calcule par l’accélération de ce mobile.
Gela posé, on représente la force sur les figures de mécanique par une petite flèche dont la longueur et la direction indiquent l’intensité et la direction de la force, et désormais, il sera impossible de ne plus croire à l’existence des forces, puisqu’on les représente sur le tableau noir ! La foi dans l’existence de la force devient même bientôt si indéracinable qu’elle résiste à l’énoncé des théorèmes qui apprennent à remplacer, d’une infinité de manières , un système de forces appliquées à un corps par un autre système équivalent. Gela prouve bien que les forces sont uniquement des symboles, mais on ne s’en aperçoit pas.
La notion de force est très utile en mécanique; elle permet un langage clair et imagé, et cela n’aurait aucun inconvénient, si l’on se souvenait toujours des conventions du point de départ.
Il y a néanmoins un danger, non pas seulement dans la croyance possible à l’existence réelle de symboles que l’on a tirés de son imagination, mais surtout, et bien plus, dans la possibilité obtenue, grâce à l’invention des forces, de raconter, comme s’il avait une cause personnelle et isolée, un phénomène qui n’est qu’une partie d’un ensemble complet dont toutes les parties sont inséparables et ne s’expliquent que les unes par les autres. Cet abus de la méthode analytique rend les synthèses difficiles ou même impossibles ; c’est en pathologie surtout que l’on en constate
les dangers; la médecine d’aujourd'hui s’en trouve stérilisée, malgré d’admirables découvertes expérimentales.
Quand il s’agit de manifestations aussi complexes que celles de la vie humaine, le mysticisme a naturellement beau jeu. Là, en effet, il y a tant de facteurs agissant à la fois, que l’on est effrayé par la difficulté du problème, et que l’on accepte avec reconnaissance les semblants d’explication qui donnent à un phénomène particulier choisi dans l’ensemble une cause susceptible d’être définie en peu de mots. La biologie moderne a mis en évidence la prodigieuse unité du mécanisme vital ; elle nous a appris en particulier que, dans un individu à l’état de santé, il n’y a pas de phénomène vraiment local. Tel changement qui, pour l’observateur non averti, semble cantonné dans une région limitée de l’organisme, intéresse en réalité toute la machine vivante, et est le résultat d’iine activité d’ensemble dans laquelle tout le corps de l’animal entre en jeu d’une manière plus ou moins directe. Si l’on est bien convaincu de cette vérité, on n’attribuera pas une grande valeur aux explications simplistes qui feraient envisager l’organisme comme un ensemble hétéroclite de parties distinctes et indépendantes, ainsi que cela a lieu dans le système puéril de Weismann. Mais l’on peut néanmoins être tenté de faire, pour une partie artificiellement séparée par l’imagination du reste de l’animal, ce que les mathématiciens font, nous l’avons vu tout à l’heure, pour un mobile appartenant à un ensemble indivisible, et raconter l’histoire de cette partie arbitrairement limitée, comme on décrit en mécanique le mouvement d’un corps qui dépend d’un système complet. L’explication que donnent les mé-
caniciens du mouvement du mobile isolé en lui attribuant pour cause une force spécialement attachée à lui et variant comme il convient, tant en intensité qu’en direction, n’est qu’un semblant d’explication, puisque nous ne pouvons calculer les caractéristiques de la cause du mouvement que quand nous connaissons son effet , ou accélération. Néanmoins, comme le mot force parle à notre imagination, comme nous nous imaginons savoir ce que c’est qu’une force, nous éprouvons quelque satisfaction en racontant l’histoire d’un mobile comme celle d’un corps soumis à une force. Les anciens sorciers ou guérisseurs nous ont appris à faire pour les changements partiels de l’organisme ce que les mathématiciens ont imaginé depuis pour raconter l’histoire partielle d’un système complet; et ils ont employé, à cet effet, tantôt le même mot /orce, tantôt le mot vertu , qui est analogue, et que Molière a immortalisé dans le Malade imaginaire .
Les médecins d’aujourd’hui, suivant en cela les errements du professeur Ehrlich, ont repris, pour raconter les faits prodigieux de la sérothérapie, un langage absolument calqué sur celui dont s’est moqué notre grand comique du xvn e siècle. Et cet abus couvre une erreur de méthode qui menace de stériliser la voie féconde dans laquelle est entrée la médecine moderne. Le danger est assez grand pour que je me sois permis d’écrire à ce sujet une violente satire, sous une forme ironique qui n’est guère de mise dans un livre sérieux, mais que je crois néanmoins devoir reproduire intégralement au paragraphe suivant. Je donnerai ensuite, dans le dernier paragraphe, l’interprétation vraiment scientifique, à mon avis, de tous les phénomènes de résistance vitale à l’infection. Ces deux études ont paru dans l’excellente revue Biôlogica , qui s’adresse particulièrement au public médical.
Pamphlet satirique contre le langage pathologique actuel (1).
Personne ne nie plus aujourd’hui que l’opium possède une <( vertu dormitive », ou, plus élégamment, une (( dormitine », et Molière se trouve être ainsi le grand précurseur de la médecine moderne. Après lui, Stahl devina l’existence, dans les corps combustibles, d’une « combustine » qu’il appela le phlogislique , et dont ce nigaud de Lavoisier ne comprit ni la beauté ni la valeur <( explicative ». Ce fermier général qui eut la regrettable prétention de s’occuper de science, lança ainsi la chimie dans une voie stérile, tandis que la médecine accumulait librement les découvertes prodigieuses dont le point culminant se trouve, sans conteste, dans l’admirable théorie du professeur Ehrlich.
Ne voyez-vous pas combien était féconde l’idée fondamentale de l’illustre philosophe Stahl? combien il eût été avantageux d’énoncer de cette manière les propriétés de l’eau (hyclrolatum simplex )? « L’eau pos-
(1) A paru dans Biologica sous le titre : Les 'phènoménines.
sède une solidine, une liquéine et une gazéine ; la solidine est dominante au-dessous de zéro degré centigrade ; la liquéine règne de zéro à cent degrés, et la gazéine l’emporte de haute lutte au-dessus de cent degrés ; mais la gazéine se manifeste encore au-dessous de cent degrés, tandis que la solidine et la liquéine voient leur influence absolument supprimée quand on dépasse la température de l’ébullition. »
On eût dit de même que le soufre possède une octaëdrine, une prismatine et une amorphine, et personne ne se fut plus étonné dès lors du polymorphisme de ce corps à l’état solide ; il eut été seulement nécessaire d’indiquer les conditions dans lesquelles chacune de ces substances l’emporte sur les autres. Et voyez les beaux travaux, les beaux sujets de thèse « isoler, préparer, à l’état pur, l’octaëdrine du soufre ou la liquéine de l’eau! » La conclusion eût été toujours la même sans doute : il a été impossible d’isoler la liquéine; les procédés les plus perfectionnés n’empêchent jamais une certaine quantité d’eau d’accompagner cette substance éminemment hygrométrique, etc... De quels beaux mémoires nous avons été privés!
Le prisme dévie et disperse les rayons de lumière blanche; il possède donc une déviine et une dispersine; et je connais bien des candidats au baccalauréat qui n’eussent pas été refusés si on leur avait fourni d’avance, au lycée, cette manière si simple et si générale d’interpréter les phénomènes de l’optique. De même, les divers rayons possèdent des réfrangines particulières, etc.
Le triomphe eut été pour l’acoustique. Il est évident qu’un corps sonore émet dans l’ambiance une résonine spécifique, capable de mettre en branle les résonateurs à l’unisson. Et cette résonine 'peut se du corps qui ta produit ; on 11e peut, il est
vrai, la conserver à l’état pur, mais on peut la fixer sur un substratum uniforme pour toutes les résonances, et qu’on appelle le phonographe ; il faut un phonographe pour conserver les résonines, mais il faut aussi une bouteille pour conserver l’acide sulfurique. Le phonographe est la bouteille acoustique.
Je n’en finirais pas si je voulais montrer par le menu les immenses avantages qu’eût fournis aux sciences physiques l’acceptation pure et simple des théories de Molière et de Stahl. Malheureusement, il est trop fard aujourd’hui; le mauvais pli est pris! La chimie générale et la physique mathématique ne sortiront plus de fornière où elles se sont traînées sans éclat depuis plus de cent ans. Il est vraiment pénible de constater que des sciences qui eussent pu être si fécondes, qui eussent révolutionné le monde si elles avaient été conduites intelligemment, soient réduites à n’être que des compartiments sans issue d’un édifice borné et caduc.
A côté de cel effondrement de tant d’espérances légitimes, les sciences naturelles et médicales nous donnent au contraire un spectacle réconfortant. Les maîtres de la médecine et de la physiologie ne se sont pas laissé duper par les formules spécieuses et vides de sens des Lavoisier, des Carnot, des Ampère, des Faraday, des Berthelot, des Curie.
Stahl, outre la combustine ou phlogistique, découvrit également la vitaline ou force vitale que l’on avait déjà, il est vrai, pressentie avant lui. Personne n’a joué en physiologie le rôle néfaste qu’a assumé Lavoisier en chimie ; Claude Bernard l’a bien essayé, mais timidement, et comme s’il avait compris que la méthode des sciences physiques devait, tôt ou tard, stériliser l’effort des milliers de chercheurs des
sciences naturelles ; il a donc laissé la porte ouverte au vitalisme de Stahl et il a bien fait. Son autorité était telle qu’elle eût pu empêcher le magnifique épanouissement des systèmes cleWeismann et d’Ehrlich, ces gloires du xx° siècle! Grâce à ces deux hommes de génie, on peut dire que les sciences naturelles et médicales sont terminées; rien ne peut plus nous étonner dans le domaine de la vie.
Vous constatez qu’un phénomène se manifeste quand le corps A est en présence du corps B, vivant ou non vivant. C’est bien simple à expliquer : c’est que la phènomênine correspondante se produit dans A ou dans B. Si le phénomène est une sécrétion, la substance est une sécrétine; si c’est une précipitation, on a affaire à une précipitine; les agglutinines produisent les agglutinations, et les dormitines le sommeil. C’est infiniment simple, comme vous voyez, mais il fallait y penser! Aujourd’hui tout devient clair; le langage des sciences est d’une unité admirable et d’une telle clarté qu’un enfant peut apprendre à s’en servir en moins d’une semaine. Quel dommage que les sciences physico-chimiques soient restées à l’écart, et n’aient pas pris leur place dans ce concert harmonieux de la médecine et de la biologie!
Weissmann a précédé Ehrlich ; nous devons donc rendre hommage d’abord à ce grand organisateur, quoiqu’il ait limité ses investigations à une partie restreinte des sciences naturelles ; le seul phénomène dont il se soit occupé a été, en effet, celui du développement individuel des êtres vivants ; mais ce phénomène est assez impressionnant pour que son explication fasse la gloire d’un savant. Un œuf ridiculement petit et formé d’une petite masse dans laquelle, au microscope, on ne voit rien, suffit à produire, naturellement, un hareng, un chien, un homme! Avant Weissmann, on restait bouche bée
devant cette merveille des merveilles. Le professeur allemand a tout expliqué sans effort :
L’homme a des yeux, des mains, des pieds, etc., voire un appendice du cæcum. Et l’œuf, dans lequel on ne voit rien au microscope, produit uniformément tout cela chez tous les hommes. C’est donc que chacun de ces éléments est représenté dans l’œuf : cela est de toute évidence; et puisque, dans l’œuf, on ne voit rien, c’est sans doute, nul ne saurait y contredire, que les représentants, dans l’œuf, des parties de l’homme adulte, ne sont pas visibles. Et voilà tout le système de Weissmann! Son langage n’est malheureusement pas aussi uniforme que celui dont se servent, en pathologie, les élèves du professeur Ehrlich. Il n’a pas songé à appeler oculine le corps qui produit l’œil, manine, celui qui détermine la main, appendicine, celui qui représente l’appendice du cæcum. C’est là une lacune regrettable, mais facile à combler. J’espère qu’on y pourvoira bientôt.
La langue de la pathologie est plus parfaite. Elle n’est pas tout entière, à vrai dire, l’œuvre du professeur Ehrlich, mais c’est à lui que revient en définitive l’honneur suprême d’en avoir indiqué les grandes lignes ; c’est grâce à lui que nous possédons aujourd’hui cette notion féconde de l’existence, dans chaque liquide ou colloïde organique, d’un corps défini correspondant à chacune des propriétés de ce liquide . C’est un corps défini moléculairement, et dont la formule stéréocliimique a même été esquissée par le professeur Ehrlich dans son admirable théorie des groupements haptophores. Les médecins connaissent tous cette lumineuse explication du rôle du complément dans les sérothérapies; je me reprocherais de m’étendre à son sujet dans une revue destinée au public médical.
Voici, en quelques mots, l’essence de la méthode :
Vous refroidissez brusquement de l’acier, chauffé à une température choisie; vous le trempez brusquement dans un bain d’eau froide. Les chimistes vous diront peut-être que cette opération modifie la structure de l’acier, peut-être même que le carbone dissous dans l’acier se cristallise sous forme de diamant, et que c’est pour cela que votre rasoir coupe bien. Tout cela ne tient pas debout et est beaucoup trop compliqué. Un pathologiste un peu au courant vous dira bien plus simplement que l’immersion de l’acier chaud dans l’eau froide fait naître dans le métal une trempine qui a la propriété de le rendre dur. À coté de cette trempine, se développera quelquefois aussi une bleuine qui rendra l’acier bleu, etc... Et n’allez pas me dire que ces substances n’existent pas, qu’on n’a jamais pu les isoler, etc... 11 est bien facile de répondre à votre objection! En effet, chauffez l’acier de nouveau, et laissez-le refroidir doucement ; il n’est plus dur, donc la trempine a disparu, détruite par la chaleur ; donc elle existait ! Un enfant comprendrait cette démonstration si élégante !
Je dois rendre ici hommage à un précurseur ignoré : Bruno Hofer étudia, il y a quelque vingt-deux ans, la mérotomie des amibes. Je laisse de côté l’ensemble de ses résultats et j’en retiens un seul. Les amibes, dans une eau tranquille, adhèrent aux corps solides le long desquels elles rampent. J’avais pensé qu’il pouvait y avoir là un phénomène d’attraction moléculaire, parce que les amibes s’aplatissent au contact de ces corps solides; c’était là une idée ridicule de physicien. Bruno Ilofer comprit au contraire, devançant la pathologie moderne, que si l’amibe adhère à son substratum, c’est parce qu’elle secrète une substance adhésive, une adhésine ; et il le démontra aisément. En effet, quand, dans une expérience de méro-
tomie, on coupe une amibe en deux, le morceau dépourvu de noyau se contracte en boule et n'adhère plus au substratum ; c’est donc qu’il ne secrète plus d’adhésine; c’est donc que Y adhésine existait et que le noyau prenait part à sa fabrication. Je fis remarquer timidement qu’une boule de verre n’adhère pas à une vitre, à laquelle reste au contraire collé par attraction moléculaire un couvre-objet de microscope, et que le morceau d’amibe, contracté en boule, ne devait pas adhérer à son substratum comme fait l’amibe aplatie; on se moqua de moi; et on eut raison. Bruno Hofer est un précurseur de la pathologie actuelle. Il y en a eu d’autres ; j’avouerai même que l’idée d’expliquer un phénomène par la vertu phénoménique correspondante s’est présentée, depuis Molière, & beaucoup de naturalistes. Il n’en reste pas moins qu’Ehrlich a eu l’idée d’ériger ces procédés isolés en méthode générale. Tous les pathologistes actuels emploient avec reconnaissance le langage d’Ehrlich, et ils s’en trouvent bien; la pathologie, ainsi racontée, est d’une simplicité admirable. En voici l’idée fondamentale :
Dans un animal D, j’injecte une certaine quantité du colloïde E, des globules de sang d’oie, si vous voulez. Je représente par A le milieu intérieur de l’être D ou, au moins, la partie fluide de ce milieu, dans laquelle baignent tous les éléments histologiques de l’individu : j’appelle d une certaine catégorie d’éléments histologiques de l’animal D, particulièrement influencée par l’introduction du colloïde E dans le milieu intérieur A.
L’animal D survit à l’injection, sans quoi notre expérience n’aurait aucun intérêt. Au bout d’un certain temps, nous injectons une nouvelle quantité du colloïde E, l’animal survit encore ; finalement, nous nous proposons de savoir quelles transformations ont
été réalisées dans ranimai I), et en particulier, dans ses éléments histologiques par suite de son adaptation, de son accoutumance au colloïde E injecté dans son intérieur.
Histologiquement, on ne voit rien. De même, on ne voit rien dans l’œuf où Weismann a deviné tant de corps invisibles; nous prévoyons donc qu’une explication dans le genre de celle de Weismann va être possible.
En effet, le sérum de l’animal D se montre modifié, non pas si nous employons pour l’étudier les réactifs de la chimie ordinaire, mais bien si nous prenons comme témoin une nouvelle quantité du colloïde E déjà employé.
Nous constatons, par exemple, que le sérum de l’animal qui a subi les injections (on dit l’animal préparé), que le sérum, dis-je, de l’animal préparé, dissout in vitro de nouveaux éléments E. Un autre animal de la même espèce D, non préparé par les injections du colloïde E, fournit un sérum témoin qui ne dissout pas les éléments E. Il s’est donc produit dans le sérum de l’animal préparé, une modification certaine. Cette modification se conserve longtemps après la disparition totale des éléments injectés E, et réapparaît même dans le sang de l’animal préparé, après une saignée abondante; c’est donc le reflet d’une transformation des éléments histologiques d de l’animal D; c’est comme reflet de cette transformation que la modification du sérum nous intéresse biologiquement; c’est le merveilleux phénomène de Bordet.
Depuis quelques années, des études très nombreuses ont été faites sur les sérums ainsi obtenus. Il résulte de leur ensemble que le sérum préparé doit son activité digestive à deux propriétés coexistantes. Vous ne douterez pas que ces deux propriétés soient
dues à deux substances chimiquement définies, à deux phénoménines , quand vous saurez que l’ùne de ces propriétés est détruite par chauffage à 55° centigrades, et que l’autre, résistant à un chauffage à 55°, est anéantie par dix degrés de plus, aux environs de 65° en général. Ces deux phénoménines existent donc bien certainement , puisqu’on peut les détruire par la chaleur, et qu’on ne saurait détruire une substance qui n’existe pas !
La première phénoménine, celle qui se détruit à 55°, qui est, comme on dit, thermolabile , est appelée par les diverses écoles : alexine , cyiase ou complément.
La seconde, celle qui résiste jusqu’à 65°, et qui est, par suite, thermostabile , s’appelle anti-corps , fixateur , sensibilisatrice ou ambocepteur.
Il est regrettable qu’en présence de la magnifique conception des. phénoménines, les querelles d’école ne se soient pas apaisées, et que les inventeurs n’aient pas renoncé à la gloriole personnelle d’avoir inventé un mot nouveau. Des considérations mesquines ont ainsi empêché que le grand public remarquât dès le début la merveilleuse unité que présentera désormais le langage de la Science.
En attendant, les modernes Bernardin de Saint- Pierre peuvent trouver dans les phénoménines de la sérothérapie le sujet de palabres dithyrambiques à la louange du Créateur. Ces phénoménines sont en effet spécifiques, Y une par rapport au producteur, l’autre par rapport au colloïde contre lequel elle a été produite. Elles sont rigoureusement spécifiques, et, comme on ne peut pas douter, je vous l’ai amplement démontré, que ce soient des substances chimiques définies, cela prouve que l’être vivant est encore plus admirable qu’on ne l’avait cru.
Comment? Voilà un colloïde E choisi au hasard
dans un laboratoire ; vous le mettez en lutte avec les éléments histologiques d d’un animal D qui n'avait jamais eu affaire à lui . Et ces éléments histologiques d se mettent immédiatement à fabriquer, sans étude préalable, le corps chimique défini qui est précisément l’antidote rigoureusement exact de ce colloïde E! Il faut donc que chaque cellule d contienne un chimiste de génie, bu plutôt, simplement, que Dieu soit grand. t
J’avais pensé, je l’avoue, à une interprétation physique de ce phénomène admirable ; je savais, pour l’avoir constaté en maintes occasions, que les actions protoplasmiques et colloïdes sont de tout point comparables à des résonances acoustiques; mais voilà que, justement, cela me démontre aujourd’hui le bien fondé du langage d’Ehrlich.
Un son qui se produit, répand une résonine dans l’ambiance. Cette résonine est spécifique, rigoureui sement, puisque le phonographe dans lequel on la conserve peut reproduire rigoureusement le son initial avec ses détails les plus minimes. Et je pense que vous ne doutez pas de l’existence de la résonine: vous la voyez sur le cylindre, et elle disparaît à la température où fond le caoutchouc durci. Elle existe donc, et est une substance chimique définie.
Les alexines, les sensibilisines, les stimulines,etc... sont des résonines : cela est évident, et je voudrais bien voir que l’on doutât de leur existence stéréochimique! Elles ont tous les caractères de l’existence, puisqu’on peut les détruire!
Bien plus; les résonines sont des dansines ; et voilà où cela devient amusant, voilà où le finalisme de la nature se montre indiscutable! Je pose en effet sur une corde à violon de petits cavaliers de papier; je joue d’un autre violon de manière à en tirer le son que produirait elle-même la corde portant les cava-
liers, et la corde vibre, et les cavaliers dansent! Ici, le phénomène étant de danser, la phénoménine est une dansine , c’est-à-dire que mon violon émet dans l’ambiance une substance définie qui a pour but de faire danser les cavaliers de papier. Niez le finalisme après cela! Vous retrouvez une particularité identique dans le cas des agglutinines qui ne font pas danser les microbes, mais les agglutinent, dans celui des coagulines , des prècipitines , etc., c’est-àdire dans toutes les phénoménines où l’on prend pour définition du phénomène son retentissement sur un récepteur différent du corps qui l’a produit. Panglosse démontrait à Candide que la rade de Lisbonne avait été créée afin que leur ami le bon anabaptiste s’y noyât; de même, il est bien certain que le son se répand dans l’air dans le seul but de faire danser de petits cavaliers de papier. Voltaire pourrait donc être placé près de Molière parmi les précurseurs de la pathologie moderne.
L’admirable .phénomène de Bordet, le plus général et le plus caractéristique des phénomènes vitaux, conduit à la fabrication d’anticorps , tous définis chimiquement, et en nombre aussi grand qu’on le voudra, puisque le phénomène peut être produit au moyen de n’importe quel antigène (1). Le génie chimique des éléments cellulaires n’est donc plus à démontrer. Il se manifeste même dans le simple phénomène de la digestion; et, voyez comme la nature est prévoyante : un élément cellulaire qui secrète un suc digestif capable de digérer n’importe quel autre pro-
(1) On appelle antigène tout colloïde, quel qu’il soit, parce que ce colloïde, injecté à un animal, donne naissance à un anticorps. L’admirable langage! Et combien simple! et combien général !
toplasme ne se digère pas lui-même! J’avoue que je n’avais pas d’aborcl été frappé comme il convient de cette particularité remarquable. La digestion était pour moi une assimilation physique, c’est-à-dire un phénomène dans lequel un protoplasme vivant met, de force, à l’unisson avec lui-même, un colloïde de rythme différent. Avec cette définition, il devenait tout naturel que l’élément digérant ne se digérât pas personnellement, puisque, étant déjà à l’unisson avec lui-même, il ne pouvait se modifier en s’assimilant physiquement. Et cette interprétation saugrenue des faits m’a empêché de réaliser une découverte. L’amibe de Bruno Hofer adhère aux objets parce qu’elle secrète une adhésine ; l’estomac qui produit un suc digestif puissant ne se digère pas lui-même, parce que ses éléments secrétent une substance protectrice (une protectine, je pense) qui les empêche d’être digérés par le suc gastrique. J’y aurais pensé comme les autres sans ma malencontreuse interprétation physique, et mon nom eût peut-être été donné à cette substance protectrice, qui existe, je n’en doute pas le moins du monde.
Lisez un ouvrage de pathologie moderne, et vous ne pourrez manquer de vous émerveiller devant les opsonines, les hormones, les agressines, les antiphagines, etc... Toutes ces substances sont admirablement connues aujourd’hui; les médecins en parlent comme de vieux amis. Et il y en a des milliers! Je m’étonne qu’il n’y en ait pas davantage; je vais, tout indigne que je sois, m’efforcer de réparer une omission regrettable du catalogue des phénoménines, dans le tiroir le plus anciennement créé, celui des Toxines.
La croyance à la toxine substance définie a été l’un des premiers actes de foi des phénoménistes. On dit depuis longtemps la toxine tétanique, la toxine diphté-
rique, etc., comme s’il n’y avait qu’une toxine tétanique, qu’une toxine diphtérique, etc.; je crois qu’il y en a plusieurs, et je vais essayer de le démontrer :
Dans le phénomène de Bordet, qui est un phénomène général de la biologie, l’être vivant D, luttant contre le colloïde E, produit un effet qui est spécifique par rapport à D (alexine), mais aussi par rapport à E (sensibilisine). Par exemple un cheval luttant contre le tétanos agit d’une manière doublement spécifique, spécificité cheval d’une part, spécificité tétanos d’autre part. Je ne vois aucune raison de réserver cette propriété aux mammifères; elle est évidemment commune à tous les êtres vivants. Quand un microbe lutte contre un ennemi, il produit, lui aussi, un effet qui est doublement spécifique, par rapport au microbe d’abord et par rapport à l’ennemi ensuite. Il ne faut donc pas dire toxine tétanique, mais bien : toxine du tétanos luttant contre le cheval ; ou bien toxine du tétanos luttant contre le bouillon de veau ; etc... Chaque espèce produit donc autant de toxines qu’on lui fournit d’ennemis différents. Et sans doute, toutes ces toxines ont quelque chose de commun, savoir le côté par lequel elles sont spécifiques de l’espèce productrice; mais elles ont aussi quelque chose de personnel et qui les distingue les unes des autres, savoir le côté par lequel elles sont spécifiques de l’espèce antagoniste dans l’expérience considérée. Ainsi le nombre des toxines serait bien plus considérable qu’on ne le croyait; le génie chimique de la matière vivante est illimité!
J’ai proposé souvent de réunir sous la même formule symbolique (AXB)? toutes les luttes de tous les corps vivants A contre les corps B vivants ou non vivants. Cette formule, absolument générale, avait l’avantage de s’appliquer à tous les fonctionnements,
c’est-à-dire à toutes les activités vitales quelles qu'elles fussent . Chaque fonctionnement (AXB) définissait l’organe correspondant de l’organisme A, et le résultat, dans tous les cas , se traduisait pour l’organisme A par Vassimilation fonctionnelle . J’ai montré ailleurs que l’assimilation fonctionnelle est la définition véritable de la vie, et que cette loi biologique ne comporte aucune exception; elle ne laisse d’ailleurs aucun mystère dans la spécificité rigoureuse de toutes les luttes protoplasmiques; elle repousse toute explication finaliste et nous livre, pieds et poings liés, aux suggestions du matérialisme le plus grossier.
Au contraire, l’histoire naturelle, racontée par le moyen des phénoménines, a le grand avantage de nous rappeler sans cesse l’humilité de notre intelligence et l’impuissance de la science devant le grand mystère de la vie. Il est donc salutaire d’adopter ce langage général, qui jouit en outre de l’avantage non négligeable d’être à la portée des plus jeunes enfants.
Et cependant, en finissant ce long plaidoyer pour la méthode d’Ehrlich et de Weismann, je ne puis m’empêcher d’avouer que je ne suis pas rassuré pour l’avenir. Malgré l’engouement si justifié de l’heure actuelle, je crains que le xx e siècle, qui ne respecte rien, abandonne un jour, sous la pression du monde des sciences physiques, le langage séduisant et clair de l’immortel monsieur Purgon.
La pathologie, clef de la mécanique vitale
La satire du paragraphe précédent est un peu violente; son ton paraîtra sans doute irrévérencieux, et je m’en excuse; mais quand on doit crier cassecou à quelqu’un qui va tomber dans un précipice, on ne s’embarrasse pas volontiers des conventions du protocole. Je ne sais si mon cri d’alarme sera entendu, mais je m’attends à voir naître, dans l’esprit de ceux qui auront bien voulu m’écouter, l’objection très naturelle à laquelle Destouches a donné cette forme lapidaire :
La critique est aisée, et l’art est difficile
Il ne suffit pas de détruire; il faut mettre quelque chose à la place de ce qu’on détruit. Il est même avant de détruire un édifice imparfait préoccuper de la construction du bâtiment nouveau que l’on se propose de substituer à l’ancien ; et cela est particulièrement nécessaire quand il s’agit d’un édifice d’usage courant, dont les hommes ne peuvent pas aisément se passer un seul jour.
Ainsi ai-je donc fait, et j’ai entrepris, depuis plusieurs années, de substituer à l’interprétation chimique dont les ridicules m’ont toujours frappé, une explication biologique qui ne prêtât pas le flanc à des railleries aussi justifiées. Mais je n’oublie pas la seconde partie du précepte de Destouches : <( L’art est difficile ! » Je connais aussi la parabole de la paille et de la poutre, et je sais qu’un auteur qui, découvre facilement des fissures insignifiantes dans l’œuvre de son voisin ne voit pas les lézardes de la sienne. J’ai donc fait un sérieux effort pour mettre mon système à l’épreuve et, jusqu’à présent, je n’ai pas encore trouvé en lui de symptôme de ruine prochaine ; au contraire, plusieurs découvertes récentes dans le domaine pathologique sont venues étayer une explication, qui les avait prévues; récemment encore'(1), Daniel Berthelot communiquait à l’Académie de médecine des résultats expérimentaux qui font amené de s.on côté, et sans qu’il fût au courant de ce que j’avais fait, à une partie essentielle de mon interprétation des actions colloïdes. Je me décide donc à résumer dans ce dernier paragraphe les grandes lignes du système biologique que j’ai essayé d’établir depuis sept ans déjà, tant dans mes publications (2) que dans mon enseignement à la Faculté des sciences.
La notion fondamentale qui a donné il y a sept ans une orientation nouvelle à mes recherches de biologie objective a été l’idée d’interpréter comme
(1) 24 décembre 1912.
(2) Introduction à la Pathologie générale (1905) ; La lutte universelle (1906); Eléments de philosophie biologique (1907); De Vhomme.à la science (1908); et surtout: La science de la
une assimilation physique le phénomène général de digestion. Cette interprétation ne s’était pas imposée à moi tant que je n’avais songé qu’aux phénomènes normaux de digestion intestinale ; mais elle me parût immédiatement nécessaire dès que je me proposai de comparer entre eux les résultats des injections de substances colloïdes dans le milieu intérieur des mammifères. Je dois faire à ce sujet une remarque qui peut avoir quelque intérêt en tant que question de méthode : on a l’habitude de considérer les hypothèses comme des inventions qu’il faut justifier ensuite par des vérifications a posteriori; c’est pour cela que l’on sépare toujours, dans le langage philosophique, l’opération inductive de l’opération déductive. En biologie, une hypothèse ne pourrait avoir le moindre intérêt, si elle n’était pas le résultat d’un ensemble de déductions; une hypothèse biologique est la formule à laquelle on arrive en comparant un grand nombre de faits différents qui ont quelque chose de commun, et en extrayant, de ces faits différents, précisément ce qu’ils ont de commun. L’hypothèse, ainsi définie, est déjà, pour ainsi dire, vérifiée, par le fait même qu’elle est exprimée, pourvu qu’on n’ait pas fait de fautes de raisonnement dans les comparaisons qui ont conduit à la formuler. Ce qui reste à faire, une fois ce premier travail fini, consiste à rechercher le degré de généralité de l’hypothèse à laquelle on a été conduit; elle est bonne, par construction, pour tous les faits de la comparaison desquels elle a été tirée ; il reste à chercher si elle convient à d’autres faits différents des premiers. Ainsi l’hypothèse biologique est, en réalité, une conclusion; elle ne mériterait donc pas le nom d’hypothèse si, dans le domaine des sciences naturelles, le chercheur ne rencontrait pas dès conditions de travail très particulières, dues à ce que les phénomènes
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vitaux, ayant de tout temps été familiers à l’homme, ont naturellement donné lieu à des interprétations provisoires que l’on a généralement acceptées comme définitives. L’observateur n’est donc pas libre vis-àvis des faits ; il est lié par une interprétation courante, antérieure à son observation. Et, pour comprendre un phénomène sans se laisser influencer par les idée préconçues, il faut faire un premier travail de destruction : il faut faire table rase des interprétations acceptées par la majorité des hommes et incluses dans le langage courant.
Je me suis heurté à cette nécessité dès le début de mes études biologiques. Par suite d’une comparaison injustifiée entre les machines industrielles et les organismes vivants, on avait admis que les êtres doués de vie s'usent en fonctionnant, et Claude Bernard avait résumé cette opinion gratuite dans son fameux paradoxe : « La vie c’est la mort! » En comparant les résultats de tous les fonctionnements connus, surtout chez les individus jeunes, je fus conduit à constater que c’est précisément à ce point de vue que les êtres vivants diffèrent essentiellement des instruments employés dans les usines, et je proposai de définir la vie par le fonctionnement constructeur , opposé au fonctionnement destructeur observé dans l’industrie. Ce n’était pas là une hypothèse, mais une conclusion. On conserva néanmoins l’hypothèse injustifiée à laquelle le grand nom de Claude Bernard avait donné de l’autorité; on la conserva parce qu’on y était habitué; on l’enseigne encore, quoiqu’elle soit en contradiction avec les faits ! De même, la digestion a été de tout temps considérée comme un phénomène banal de dissolution , comme un phénomène dans lequel un corps solide passait à l’état liquide ainsi que cela a lieu quand on met du sel dans l’eau. Je dois avouer que cette conception
ne m’a pas choqué d’abord, et que je l’ai acceptée sans y prendre garde, comme cela arrive fatalement à tout élève consciencieux qui adopte entièrement l’opinion de ses maîtres sur les questions dont l’étude ne lui a pas suggéré d’idée nouvelle. Et cependant, dès que l’on a connu la nature colloïde de a plupart des aliments, dès que l’on a su que ces aliments ne sont, en général, ni vraiment solides avant d’avoir été digérés, ni vraiment liquides après avoir subi l’action des ferments intestinaux, on devait se défier d’une interprétation aussi peu rigoureuse; on ne devait pas accepter de considérer comme un passage de l’état solide à l’état liquide, un phénomène qui n’était en réalité que le passage d’un état colloïde à un autre état colloïde (pas toujours plus fluide que le premier, même en apparence).
En comparant un grand nombre de cas de digestion aussi différents les uns des autres que celui dont est le siège une vacuole alimentaire de protozoaire, celui qui, sous l’influence de la levure, transforme le moût en bière, et celui qui donne lieu au phénomène de Bordet, lorsqu’on injecte du lait de vache dans un péritoine de cochon d’Inde, je fus conduit très facilement à la notion d’une spécificité très rigoureuse de l’acte digestif par rapport à l’être digérant. En d’autres termes, je fus conduit à remarquer (je ne dis pas à supposer ; il s’agit bien encore ici d’une conclusion et non d’une véritable hypothèse), je fus conduit, dis-je, à remarquer que l’être vivant qui digère opère pour son propre compte et non pour celui d’un autre animal pris au hasard ; en d’autres termes, que le lapin qui digère accomplit une digestion-lapin j tandis que le mouton qui digère accomplit une digestion-mouton , et que les résultats de ces digestions spécifiques sont spécifiquement différents. Cette spécificité des digestions est assez
difficile à constater si l’on se contente de comparer entre eux les actes digestifs des différents mammifères, parce que les mammifères se ressemblent beaucoup; elle devient bien plus évidente s’il s’agit de la transformation d’un moût sous l’influence d’une levure. Il n’est pas difficile à un dégustateur de distinguer une bière basse d’une bière haute; il lui est encore plus facile de reconnaître une bière aigre, quand des ferments acétiques ont collaboré avec la levure de bière dans la digestion du moût.
La conclusion d’un faisceau compact d’observations faites dans les cantons les plus divers de l’échelle des êtres fut donc nécessairement pour moi que l’individu vivant, en opérant la digestion d’un corps colloïde alimentaire, exécute un acte spécifique (je dirais même un acte personnel), c’est-à-dire qu’il impose à l’aliment digéré sa marque spécifique, sa marque personnelle, en transformant cet aliment à son usage personnel .
Il y avait loin de là à la vieille notion de dissolution, le phénomène de dissolution étant considéré par tout le monde comme représentant le passage banal de l’état solide à l’état liquide. Le corps digéré doit posséder Vestampille du corps digérant.
Sans faire aucune hypothèse, je commençai donc par exprimer ce fait en disant que le corps digérant impose au corps digéré son taux (1) personnel ; j’employai le mot taux, qui n’engage à rien, pour réserver jusqu’à plus ample informé l’interprétation de la nature même de l’acte digestif. Mais je ne pouvais perdre de vue ce que mes études antérieures m’avaient surabondamment démontré, à savoir que le phénomène vital essentiel est Y assimilation, c’està-dire que l’être vivant, par cela même qu’il vit,
(1) Introduction à la 'pathologie générale. Paris, Alcan, 1905.
impose sa nature propre à des substances alimentaires empruntées au milieu. Cette assimilation est un phénomène complet, en ce sens que l’être vivant impose à la matière nouvelle dont il se nourrit, toutes ses qualités personnelles, son état physique aussi bien que son état chimique. Et c’est pour cela que l’être vivant doit être considéré comme un véritable conquérant d’espace (1), puisqu’il impose son état personnel, au cours de son développement, à une portion croissante de l’espace.
D’autre part, la digestion n’est pas l’assimilation ; mais, dans tous les cas , la digestion prépare l’assimilation; elle est une étape fatale du phénomène vital essentiel. Et puisque le résultat de la digestion porte déjà l’estampille du corps digérant, on doit en conclure que la digestion, étape obligatoire de l’assimilation, est en réalité une assimilation partielle; elle est le phénomène préparatoire par lequel le corps vivant, avant là conquête totale de l’aliment, lui impose déjà une partie de ses qualités, ce que j’ai appelé tout à l’heure son taux personnel.
Des considérations multiples sur ce que nous savons de l’état colloïde m’ont amené, par des déductions trop longues pour être rapportées dans cette étude, à penser que le taux personnel qui, dans l’acte de la digestion, est imposé par l’être vivant à ses éléments, est une particularité physique de l’état , colloïde des protoplasmas. Ainsi la digestion, phénomène physique d’une part, assimilation partielle d’autre part, mérite le nom très précis dassimilation physique .
Mais la digestion se fait par l’intermédiaire de colloïdes particuliers, émanés de la substance
(1) V. La Science de la Vie. Flammarion, 1912.
vivante, et que Y on appelle diastases. Ces diastases, qui réalisent l’assimilation physique pour le Compte de Tanimal, transportent donc avec elles le taux individuel de cet animal. En digérant un aliment, elles lui imposent le taux physique de l’être dont elles sont issues.
Quoique provenant d’un être vivant, la diastase digestive n’est pas vivante; son action sur la substance alimentaire sort donc du domaine propre de la biologie pour entrer dans celui de la chimie physique. Mais il se trouve que, contrairement à ce qu’on aurait pu prévoir, c’est ici la biologie qui vient en aide à la chimie-physique, et qui donne la clef du phénomène diastasique en montrant que ce phénomène, étape de l’assimilation totale, est en réalité une assimilation physique. Voilà, en effet, deux colloïdes morts, l’aliment et la diastase, dont chacun a un taux individuel, un état physique, un état colloïde individuel. Or, la diastase, agissant pour le compte de l’être vivant, réalise pour lui l’assimilation physique de l’aliment; c’est donc que l’action diastasique, action si mystérieuse pour les physiciens, revient à ce fait très simple : un colloïde impose son taux personnel à un autre colloïde qui, par là-même, perdant sa caractéristique physique, se trouve détruit en tant que colloïde défini. Et l’on arrive à cette définition générale : Etant donnés 2 colloïdes définis, on dit que l’un d’eux est diastase pour l’autre, quand il impose à cet autre son taux individuel.
Souvent, ce phénomène physique de l’action diastasique se complique d 7 actions chimiques secondaires , parce que les constituants chimiques du colloïde digéré ne sont stables (1) qu’en présence du taux
(1) J’ai depuis bien longtemps comparé à des phénomènes
physique individuel de ce colloïde, et se détruisent par suite en tant que composés chimiques définis, dès que la digestion a produit la destruction physique du système dont ils faisaient partie. Et, comme nous n'avons pas de moyen direct d’étudier les états colloïdes, tandis que nous savons faire l’analyse des substances chimiques, il est arrivé fatalement que ces actions chimiques secondaires ont été prises par les physiciens pour le phénomène principal, alors qu’elles n’étaient qu’une conséquence de l’assimilation physique opérée par les diastases. Aussi l’on a cru longtemps que les actions diastasiques étaient des phénomènes de l’échelle moléculaire; les considérations biologiques que je viens de rapporter prouvent que ces actions sont en réalité de l'échelle colloïde , quoiqu’elles aient souvent une répercussion remarquable sur les structures chimiques des corps étudiés.
Il n’était pas mauvais de montrer, en passant, que la biologie, étude de phénomènes complexes mais remarquablement uniformes, peut débrouiller des questions dans lesquelles la physique et la chimie, sciences des phénomènes simples, se seraient montrées impuissantes en utilisant leurs seules ressources.
Nous voilà donc conduits à envisager faction digestive exercée par un être vivant sur un colloïde comme une assimilation physique exercée sur ce colloïde par Ÿ intermédiaire d’autres colloïdes appelés diastases et émanés de l’être vivant vers le milieu (1)
de dissociation ces décompositions chimiques liées aux variations d’état colloïde ; j’ai même fait de cette comparaison la base de l’explication de l’hérédité des caractères acquis.
(1) Ce milieu peut être extérieur à l’être (levure digérant le
dans lequel se trouve la substance alimentaire considérée. A vrai dire, tous les liquides dans lesquels vivent les êtres vivants sont des colloïdes entre lesquels existe une continuité du solvant aqueux. L’action diastasique étant une pure assimilation physique, on peut se demander si la propriété digestive émanée de l’être dans le milieu est un simple rayonnement physique imposant le taux du protoplasma au milieu colloïde qui devient ainsi une diastase, ou si cette propriété est transportée hors de l’être avec un substratum emprunté à la substance de l’être, ce qui remplacerait le rayonnement pur par une sécrétion matérielle . Peut-être les deux cas se rencontrentils dans la nature. La question ne présente aucun intérêt essentiel. Je me suis efforcé de montrer dans mon dernier livre (1) que les réactions des êtres vivants aux agents physiques sont tout à fait de même nature, que cés agents physiques pénètrent à leur intérieur avec ou sans substratum matériel ; que, en particulier, colloïdes et rayonnements provoquent, lorsqu’ils sont en lutte réelle avec les protoplasmas, des actions vitales de même ordre. Et cette remarque me conduit à dire quelques mots d’une hypothèse physique extrêmement compréhensive, qui m’a permis depuis plusieurs années de donner de l’ensemble des faits biologiques une narration imagée et vraiment féconde. Il s’agit ici d’une hypothèse proprement dite, c’est-à-dire d’une invention réelle et non d’une conclusion s’imposant fatalement à la suite de certaines déductions; mais cette hypothèse s’accommode admirablement de tous les faits, d’ordre pathologique ou autre, qui ont été découverts depuis que j’y ai été amené; de plus, comme je le disais en corn-
moût) ou creusé à son intérieur (vacuole alimentaire d’une amibe).
(1) La Science de la Vie, op cit.
mençant, Daniel Berthelot vient, de son côté, de formuler la même hypothèse comme conséquence de ses travaux sur l’action biologique des rayons ultraviolets (1). Cette hypothèse remplit donc les conditions les meilleures de vraisemblance et de fécondité,
Dès que j’ai interprété comme une assimilation'physique les phénomènes de digestion, je me suis demandé si je ne pourrais pas trouver en dehors du monde vivant, des modèles d’actions analogues. Il y avait d’abord les actions diastasiques, qui se passent entre corps non vivants, mais ce n’étaient pas là des modèles susceptibles de fournir une explication à la biologie, puisque, au contraire, c’est la biologie qui a permis d’expliquer celles des actions diastasiques qui sont réalisées par des colloïdes issus de protoplasmas. Je trouvai un modèle parfait d’assimilation physique dans les résonances , tant sonores que lumineuses. Un
(1) Le mémoire de D. Berthelot, lu à la séance du 24 décembre 1912 à l’Académie de médecine, n’a pas encore été publié. Voici le résumé communiqué à la presse le 25 décembre : « M. Daniel Berthelot a lu un intéressant travail sur le mode d’action des diastases ou ferments organiques, assez mal éclairé jusqu’ici. On sait que la pepsine, la pancréatine, la trypsine, etc., jouissent de la propriété de transformer les albuminoïdes mis en contact avec elles, avec ce caractère, commun à tous les ferments, qu’elles agissent à doses très minimes et sans perdre de leur poids pendant l’opération. Elles mettent en branle ces dislocations chimiques sans paraître s’y trouver directement intéressées. M. Berthelot explique ces faits en les rapprochant des résultats obtenus par lui à l’aide des rayons ultra-violets; dans une série d’expériences, il a pu réaliser, sur des matières albuminoïdes enfermées dans des ballons de cristal de roche et exposées à ces rayons, les mêmes transformations que l’on voit s’accomplir sous l’action des ferments. Les deux phénomènes paraissent donc être du même ordre, et consister dans la transmission à la matière organique d*un rythme vibratoire particulier. »
diapason assimile le milieu élastique dans lequel il vibre, puisqu’il lui impose son rythme personnel, que nous entendons avec précision, en un point quelconque de ce milieu. Une lumière bleue assimile tout l’éther que traverse son rayonnement, puisque n’importe quel corps blanc plongé dans ce rayonnement devient bleu. Déplus, les phénomènes photographiques prouvent que quelques-unes de ces actions physiques de résonance peuvent produire des effets chimiques secondaires , sur les plaques sensibles, et cela rapproche encore les résonances des actions diastasiques.
Je fus donc naturellement conduit à établir entre les résonances et les actions digestives une comparaison qui me sembla bientôt être plus qu’une simple comparaison (1). Et il suffît en effet de réfléchir à ce que nous savons de la constitution des colloïdes pour comprendre que, chaque colloïde étant défini par des liaisons précises, les rythmes vibratoires qui proviennent de tout ébranlement réalisé dans ce colloïde doivent, pourvu que cet ébranlement ne détruise pas les liaisons préexistantes, être déterminés par ces liaisons, c’est-à-dire personnels au colloïde considéré. Je renvoie à mes ouvrages précédemment cités pour le détail de ce raisonnement qui m’amena à remplacer la notion primitive de taux par la notion plus imagée de rythme personnel. Mais, je ne saurais trop le répéter, la notion de taux, notion dépourvue de toute hypothèse, suffisait à construire la théorie de l’assimilation physique; l’hypothèse séduisante du rythme ajoute seulement à la puissance du langage en le rendant plus imagé.
Naturellement, et cela sera immédiatement évident pour tous ceux qui savent ce qu’est un colloïde, le
(1) V. De l'Homme à la Science. Paris, Flammarion, 1908.
rythme personnel à ce colloïde n’étend sa résonance que dans les limites de l’espace occupé par son solvant, mais si deux colloïdes différents sont en continuité de solvant , chacun d’eux tendra à imposer son rythme à ce solvant commun ; d’où lutte des rythmes si ces rythmes sont contradictoires, et action diastasique si l’un des deux rythmes peut étouffer l’autre en lui imposant sa résonance conquérante.
Les protoplasmes nus qui vivent sous forme de protozoaires dans l’eau des mares 'sont en continuité de solvant aqueux avec tous les colloïdes aqueux de cette mare ; de même la substance vivante de la levure de bière est en continuité de solvant avec le moût dans lequel elle est plongée. Gela est encore plus évident pour tous les éléments protoplasmiques qui vivent dans le milieu intérieur d’un mammifère. Les cellules des divers tissus, appartenant au même individu, ont en commun, malgré leurs particularités-tissu, le rythme individuel qui règne naturellement dans le milieu intérieur total. Nous reviendrons tout à l’heure sur cette question, à propos du phénomène deBordet.
Mais avant d’aller plus loin, remarquons déjà une conséquence de notre hypothèse. Un colloïde aqueux, plongé dans un milieu aqueux avec lequel son solvant est en continuité (1), occupe en réalité, au moins par sa résonance, tout ce milieu aqueux dans lequel il baigne. Dans certains cas il l’occupe effectivement en s’y diluant (ferments solubles) ; dans d’autres cas, il est limité par un contour résistant (globule de sang d’oie défibriné, plongé dans l’eau physiologique), mais, néanmoins, il rayonne son rythme autour de lui, en dehors des limites de son contour morphologique, et la présence de ce rythme dans le solvant
(1) C’est-à-dire qu’il n’en est pas séparé par une membrane imperméable.
continu, est une condition de l’existence du colloïde limité. Ainsi, notre manière de voir nous oblige à considérer comme purement apparente la limitation des colloïdes figurés plongés dans un solvant continu avec le leur. Sans doute les propriétés réalisées à l’intérieur du contour figuré sont différentes de celles qui sont réalisées dans le milieu extérieur, mais il faut néanmoins qu’il y ait unisson entre le rythme intérieur et le rythme extérieur au contour. Tout colloïde morphologiquement limité est donc entouré, dans le milieu avec lequel il est en continuité de solvant aqueux, d’un rayonnement personnel indispensable à sa conservation , et que nous pouvons appeler le rayonnement diastasique du colloïde considéré. Gela implique des luttes , quand plusieurs colloïdes différents sont plongés dans le même solvant. Nous allons voir maintenant comment se caractérisent, à ce point de vue, les colloïdes vivants qui luttent avec les colloïdes morts.
Quand deux colloïdes non vivants sont en continuité de solvant, ou bien ils s’ignorent, étant indifférents l’un à l’autre parce que leurs rythmes ne se contrarient pas, ou bien l’un des rythmes étouffe l’autre (action diastasique). Mais, dans tous les cas, les résonances qui entrent en lutte dans l’affaire préexistaient à l’ouverture des hostilités.
Les corps vivants se comportent tout autrement.
Un protoplasma est un complexe de nombreux colloïdes; j’ai souvent, dans un langage imagé, opposé Y orchestre protoplasmique à l’unité de son des colloïdes élémentaires. Mais la différence essentielle n’est pas dans la complexité ; un protoplasma mort reste com-
plcxe jusqu'à ce qu’il ait été entièrement digéré par un ennemi, et cependant, il est mort; ce n’est donc pas la complexité qui caractérise la vie.
Evidemment, étant colloïde, le protoplasma rayonne, dans le milieu aqueux avec lequel il est en continuité de solvant, un rythme défensif ou conquérant, qui met à l’unisson avec lui l’ambiance immédiate dans laquelle il vit. Telle la levure dans le moût qu’elle digère et transforme en bière.
Mais voici où se manifeste l’activité propre de l’être vivant :
Les rayonnements diastasiques émanés d’un protoplasma vivant vers l’ambiance ne sont pas indépendants de la nature des ennemis colloïdes contre lesquels le protoplasme a à combattre; en d’autres termes, les agents de résonance qui entrent enjeu dans une lutte de protosplasma contre colloïde ne préexistaient pas tous à la lutte. Quelques-uns d’entre eux sont fabriqués de toutes pièces, spécialement pour le combat contre un ennemi déterminé, tandis qu’un colloïde mort, si puissante que soit son action diastasique, ne peut utiliser que les armes qu’il possédait avant la déclaration de guerre. C’est là ce qui caractérise le corps vivant et lui fait une place à part au milieu des corps colloïdes ; c’est l’assimilation fonctionnelle.
Par métier, si j’ose m’exprimer ainsi, le corps vivant est un conquérant d’espacë (1). Il faut donc qu’il puisse vaincre des ennemis variés et s’assimiler leur substance en leur imposant son rythme personnel. Or, un rythme colloïde défini n’est suceptible de jouer le rôle de diastase que par rapport à certains colloïdes choisis à l’avance. Nous ne connaissons pas
(1) V. La Science de la Vie , op, cit.
de diastase universelle ; il faut que l’être vivanten soit une pour rester vivant dans les circonstances variées que lui impose le hasard. Or, le protoplasma, simplement en tant que colloïde, émet dans l'ambiance sa résonance propre, mais les autres colloïdes en font autant, et il pourrait arriver que les résonances défensives des colloïdes définis existant dans l'ambiance fussent résistantes, voire même victorieuses par rapport à la résonance personnelle de l'être vivant.
Et, de fait, cela arrive quelquefois; l’être vivant est tué!
Ce cas n’intéuesse pas le biologiste. Tenons-nous en à l'étude des phénomènes qui se passent lorsque la vie continue : alors, toujours, le protoplasma, excité par l’attaque de l’ennemi particulier qu’il rencontre, émet dans le milieu, outre sa résonance personnelle ordinaire, un rythme de circonstance rigoureusement dirigé contre la diastase défensive de l’ennemi, et précisément capable de désarmer cet ennemi en annihilant son rythme défensif. Ainsi donc, l’être vivant émet à l’encontre de son ennemi deux agents différents : 1° son rayonnement digestif ordinaire ; 2° un rythme de circonstance calqué sur le rythme de l’ennemi et annulant ce rythme comme la cire molle annule le relief du cachet que l’on imprime dedans. Ce rythme de circonstance désarme le colloïde ennemi et le met dans un tel état que désormais le rayonnement digestif de l’être vivant sera vraiment une diastase pour cet ennemi désarmé, et le digérera effectivement, lui fera subir l’assimilation physique pour le compte de l’être vivant victorieux.
Il y a donc, dans cette lutte de l’être vivant contre un ennemi donné, une partie de l’activité de l’être vivant qui est déterminée par la nature spéciale de l’ennemi à combattre. Autrement dit la présence de
rennemi B détermine chez le corps vivant A un fonctionnement particulier différant de tout autre fonctionnement déterminé partout autre ennemi. Au moment considéré, l’individu A n’est donc pas indifférent aux circonstances ; il est Yorgane de la fonction définie par l’ennemi B, l’organe de la fonction (AXB), ainsi que j’ai pris l’habitude de le dire dans un langage symbolique (1); et c’est en tant qu’organe de la fonction (AxB) qu’il assimile au moment considéré. C’est là la loi d 'assimilation fonctionnelle que j’ai commencé par opposer analytiquement à la destruction fonctionnelle de Claude Bernard, et dans laquelle j’ai cru trouver, depuis, la base même de toute la biologie. Ce que je viens de dire étant un peu abstrait, je vais illustrer ma démonstration par un exemple célèbre, le phénomène de Bordet.
Injectons des globules de sang d’oie défibriné, B, dans le milieu intérieur d’un mammifère A. Chaque globule de sang d’oie est entouré d’un rayonnement défensif b; mais, après l’injection, il plonge dans le milieu intérieur de A, lequel est le siège du rayonnement personnel a commun à tous les éléments de À qui baignent tous dans ce même milieu intérieur.
Voici maintenant l’acte vital proprement dit :
La substance vivante de A, gênée par l’attaque du. rayonnement b des globules d’oie, répand dans le milieu intérieur de A un rayonnement spécifique p qui a la propriété très rigoureuse de désarmer b. Et ainsi, B désarmé de son rayonnement défensif pourra être digéré par a .
Le rayonnement a et le rayonnement p sont transportables dans le sérum du mammifère ; on peut
(1) V. Éléments de 'philosophie biologique . Alcan, 1906.
donc expérimenter in vitro leurs propriétés désarmantes et leurs propriétés digestives. Dans le langage médical actuel, le rayonnement a s’appelle, suivant les écoles, cytase , alexine , ou complément ; il se détruit à 55° et est dit thermolabile. Le rayonnement p au contraire, résiste à la chaleur, jusqu’à 65° environ, et est dit thermostabile ; on l’appelle anticorps , fixateur , sensibilisatrice ou ambocepteur. Par exemple, l’anticorps résultant de la digestion du venin des serpents dans le milieu intérieur d’un mammifère constitue le sérum antivenimeux; c’est un rythme calqué sur celui du venin et le désarmant exactement, de telle sorte qu’un mélange de venin et de sérum antivenimeux est inoffensif. Mais le venin résiste à 68° tandis que l’antivenin est détruit à cette température. Si donc on chauffe à 68° le mélange inoffensif de tout à l’heure, il redeviendra du venin mortel, de même qu’un sceau métallique obturé par de la cire molle reprendrait son relief si on le chauffait assez pour fondre la cire qui remplit ses creux.
Je ne puis m’étendre davantage sur ce sujet ; j’ai d’ailleurs consacré récemment un petit volume, La Science de la Vie (1), à l’étude générale des phénomènes vitaux dont je me suis efforcé de montrer l’unité vraiment saisissante. Je voulais seulement opposer à la théorie chimique dont j’ai essayé de montrer, au paragraphe précédent, tout le ridicule, une théorie physique dans laquelle il faut mettre au premier rang les phénomènes qui se passent à l’échelle colloïde, phénomènes presque macroscopiques par leurs dimensions, et desquels ne dépendent que secondairement les phénomènes chimiques de l’échelle moléculaire.
Je veux cependant montrer, en terminant, l’inconvénient et le danger du langage imprécis qui com-
(1) Bibl. de philosophie scientifique. Paris, Flammarion. 1912.
pare la digestion à une banale dissolution. Je relève dans une brochure de vulgarisation qui a été répandue à des milliers d’exemplaires dans le monde médical (1) cette affirmation gratuite : « L’alexine n’est pas produit d’immunisation et n'est 'pas spécifique ; elle est commune à tous les sérums neufs et frais. » En d’autres termes, si j’ai bien compris, et le contexte me prouve malheureusement que j’ai bien compris, digérer pour le compte d’un lapin, c’est la môme chose que digérer pour le compte d’un mouton ou d’un cochon d’Inde. Evidemment, si l’on s’en tient à la destruction morphologique d’un globule de sang d’oie, on n’a pas de moyen de constater directement la différence qui existe entre les résultats de cette destruction, qu’elle soit opérée pour le compte d’un chat ou pour celui d’un homme. Mais ici le raisonnement a devancé l’expérience. Reprenons nos lettres de tout à l’heure. Le rayonnement p, fabriqué par un cochon d’Inde contre le rayonnement b du globule d’oie B désarme ce rayonnement b et destine par conséquent le globule sensibilisé à être ensuite assimilé physiquement par le rayonnement digestif a d’un mammifère quelconque. Mais la digestion par a (cochon) ne sera pas la même que la digestion par a (lapin). Voilà ce que bien d’autres faits démontrent, et que le raisonnement faisait prévoir du moment qu’on renonçait à la grossière interprétation qui fait de la digestion une dissolution banale. J’ai terminé mon article sur les phénoménines (2) par la remarque inverse quand il s’agit des microbes. Là, on dit toxine tout court, quand il s’agit du microbe A; et il faudrait dire toxine de A luttant contre B. Ainsi
(1) Docteur Armand-Delille, « Le mécanisme de l’immunité », dans L’OEuvre médico-chirurgical. Masson, éditeur, p. 14.
(2) Celui qui est reproduit au § 15 de ce livre.
donc, quand il s’agit d’un microbe, c’est le facteur a seul que l’on considère comme spécifique ; quand il s’agit d’un mammifère, on s’attache au contraire uniquement à la spécificité du facteur p. En réalité, ils sont spécifiques tous les deux, a par rapport à l’être qui lutte, p par rapport au colloïde contre lequel est dirigée la lutte. Ni A ni B ne définissent complètement un fonctionnement vital ; il faut toujours représenter ce fonctionnement par la formule symbolique (A X B). Cette formule du fonctionnement résume toute la biologie.
Index bibliographique.
Il est impossible de donner une bibliographie complète de « la mécanique de la vie ». Toutes les publications des sciences naturelles présentent un intérêt plus ou moins direct pour celui qui étudie ce vaste sujet. Même en laissant de côté la zoologie et la botanique spéciales, il resterait encore toute la zoologie et toute la botanique générales, toute la physiologie, toute l’embryologie, et surtout toute la question de l’origine des espèces. Or, en se restreignant à cette dernière question et à l’histoire des phénomènes protoplasmiques, M. Delage (1), dans son livre de 1895, a donné une bibliographie qui représenterait à elle seule la moitié de ce petit volume. Et, depuis 1895, il s’est fondé des publications spéciales de biomécanique, de mécanique du développement, etc., etc., et la bibliographie des travaux mis au jour dans ces dix-huit dernières années serait encore bien plus longue que celle de tous les travaux antérieurs.
(1) La structure du protoplasma, Vhèrèditè et la biologie générale. Paris, Reinwald, 1895.
Il faut donc renoncer à donner ici un index bibliographique; je m’y résigne d’autant plus volontiers que la méthode employée dans ce petit volume diffère entièrement de celle qu’ont suivie les auteurs dont je pourrais citer les ouvrages. A tort ou à raison, j’ai pris la biologie par un côté entièrement nouveau, basant toute son étude sur Yunitê des 'phénomènes de la vie , tandis que les autres auteurs, y compris Claude Bernard, ont « séparé la vie et la forme ». Toute ma « mécanique de la vie » repose sur Vassimilation fonctionnelle et sur la notion de Y Unité de l'individu représentée par le patrimoine héréditaire. Je ne pourrais donc qu’égarer le lecteur en lui conseillant la lecture des ouvrages des naturalistes de l’école de Darwin et de Weismann. Même parmi les disciples de Lamarck, si j’en excepte un petit nombre, dont M. Et. Rabaud (1), le mysticisme ancestral a fait ses ravages ordinaires. Je préfère donc ne pas donner ici d’index bibliographique. Les lecteurs qui s’intéressent à ma méthode personnelle trouveront des études plus détaillées, faites par la même méthode, dans mes autres ouvrages, et particulièrement dans le dernier de tous, dans celui que je crois le plus vraiment synthétique, La Science de la Vie .
(1) Le Transformisme et l'Expérience , op .