‹ La "mécanique" de la vieChapitre 6 sur 9 · LA VIE · texte numérisé non relu

LA VIE

généralement des caractères personnels que n'avaient ni son père ni sa mère. Ce phénomène d ’amphimixie ou mélange des patrimoines des deux parents, est donc une source de variation ; les Darwiniens ont cru que c’était la principale, et ont bâti sur cette croyance une théorie de l’origine des espèces dans laquelle on néglige la variation due à l’adaptation lente, celle que nous avons enregistrée tout à l’heure à l’horloge des siècles. C’est là une grave erreur et Lamarck ne l’avait pas commise.

En effet, dans une union entre deux individus de même espèce, s’il y a, dans les patrimoines héréditaires des deux conjoints, de petites différences individuelles, il y a surtout des ressemblances énormes, celles qui tiennent aux caractères spécifiques. Or, dans une amphimixie, ce qui est commun aux patrimoines du père et de la mère se retrouve intégralement dans le patrimoine du produit. Sauf donc pour les petites différences individuelles d’importance secondaire, une amphimixie entre deux individus d’une même espèce transmet au produit tous les caractères spécifiques communs aux deux parents; et, par conséquent, tout se passe, à ce point de vue, comme s’il y avait reproduction par un seul parent , bouturage ou parthénogénèse. Et tout ce que nous avons dit de l’évolution, dans le paragraphe précédent où nous avions éliminé la complication due au sexe, reste vrai quand la reproduction est sexuée. Pour ce qui est des petites différences individuelles, leur distribution fortuite dans les cas d’amphimixie cause seulement les différences entre frères. Il serait illusoire de faire intervenir ces différences dans l’histoire de la formation des espèces, car, je l’ai montré longuement ailleurs (1), ces différences finissent par

(1) V. Traité de Biologie et La Crise du Transformisme.

se détruire les unes les autres quand la reproduction sexuelle est livrée à elle-même, comme cela a lieu dans la nature. La reproduction sexuelle, au lieu de créer des variations, entretient au contraire ta fixité du type en faisant disparaître les variations aberrantes. Et, par conséquent, tout ce que nous avons dit de révolution des espèces en supposant leur reproduction parthénogénétique reste vrai dans le cas beaucoup plus fréquent de la reproduction sexuelle. Lamarck l’avait bien compris ; et l’on dirait qu’il avait prévu l’erreur où sont tombés les Darwiniens quand il a dit : « Les caractères acquis par les parents peuvent se transmettre aux enfants, pourvu qu’ils soient communs au père et à la mère. »

Conscience et liberté.

Chaque être est aujourd’hui ce que construit son patrimoine héréditaire actuel ; son patrimoine héréditaire provient d’une évolution séculaire qui a enregistré toutes les adaptations nécessitées par les circonstances. Tout cela résulte d’une série indéfiniment prolongée de fonctionnements assimilateurs. Tel qu'il est , l'être actuel fonctionne , à chaque instant , suivant sa nature actuelle , dans les conditions actuelles. Voilà le résumé de tout ce que l’on constate de nos jours dans le monde vivant. Voilà ce que le physiologiste étudie dans le détail.,Il n’y a là rien qui diffère essentiellement des phénomènes du monde brut.

Le merveilleux, c’est que les corps vivants soient ce qu’ils sont; la variation du patrimoine héréditaire au cours d’une série d’assimilations fonctionnelles ayant duré des milliers de siècles suffit à l’expliquer (1) sans qu’il soit nécessaire de faire intervenir

(1) C’est là le mode d’explication inauguré par Lamarck. Sans doute, il n’explique pas le détail de chaque chose; pour arriver au détail, il faudrait faire l’histoire complète des circons-

rien, d’extra-physique dans cette explication. Mais cette Vérité n’est pas du goût de tout le monde ; aussi la combat-on par des raisons de sentiment. L’homme veut être libre et être en dehors du monde physique ; il est enchanté quand on lui affirme ce qu’il désire croire, et c’est pour cela qu’un philosophe n’a pas besoin d’étudier la biologie pour avoir du succès; il arrive bien plus vite à la gloire en niant les conquêtes de la Biologie.

Une biologie positive complète est possible, et peut être construite par la méthode des sciences physiques. Gela étant établi, on ne peut plus nier le déterminisme biologique absolu. Et, par conséquent, quand l’homme se croit libre, il se trompe. J’ai étudié longuement ailleurs cette illusion de la liberté. Celui qui croit à la valeur de la biologie positive complète, ne peut éviter d’accepter la théorie de la conscience épiphénomène ou, si l’on veut, du parallélisme psychophysiologique que j’ai exposé, il y a quelques années, dans un livre de la collection de philosophie scientifique (1). Cette théorie se résume en ceci : la conscience de l’homme se construit avec des éléments de conscience, comme sa structure matérielle se construit avec des éléments de matière. L’apparence de liberté à l’échelle humaine résulte d’un déterminisme absolu à l’échelle protoplasmique, comme les orages, qu’on ne peut prévoir, résultent de phénomènes physiques. On a vu, au paragraphe 2 de la première

tances traversées par les lignées. Darwin a donné l’illusion d’une explication plus complète; ce n’était qu’une illusion. Hæckel, admirateur de Darwin, reproche à Lamarck de s’en être tenu à l'action du milieu, et d’avoir méconnu la sélection naturelle ; mais la sélection naturelle fait partie de l’action du milieu : c’est l’ensemble des causes destructives. Le principe de Darwin n’est qu’une manière séduisante de parler. L’explication de Lamarck est complète et définitive.

(1) Science et Conscience. Paris, Flammarion, 1908.

partie du présent ouvrage, que le public n’aime pas cette vérité nécessaire. Celui qui la nie avec des arguments purement sentimentaux est bien accueilli de tous, quoiqu’il n’étaie sa démonstration d’aucune preuve scientifique; il est un grand philosophe parce qu’il dit au monde ce que le monde veut qu’on lui dise. Je resterai au contraire un bien pauvre biologiste, parce que je ne me soucie pas du goût général, et que je m’en tiens, suivant le principe de Descartes, à ce que des études vraiment impartiales m’ont montré être la Vérité.

Page 1