CONVERSION DE M. REGNAULT, MAIRE DE POITIERS
La relation suivante nous a été adressé par M. l'abbé de Chazelle.
« Poitiers, 12 juin 1837.
« M. Regnault, maire de Poitiers, exerçait ses fonctions depuis i83o. A quelques tracasseries près, suscitées sous son administration, à Mgr l'évêque et à quelques membres du clergé, il s'était généralement montré juste et équitable. Depuis longtemps il était connu par sa charité pour les pauvres. Mais qu'il v a loin de ces vertus morales, qui reçoivent le plus ordinairement leur récompense ici-bas, aux vertus chrétiennes, qui souvent ne sont récompensées que dans un monde meilleur! M. Regnault ne paraissait dans les églises que dans les circonstances où, comme maire, il était obligé d'y figurer. Atteint depuis quelque temps d'une maladie grave, autant qu'il put, il continua l'exercice de ses fonctions, pour lesquelles il s'imposa bien des sacrifices, et montra toujours un zèle admirable. Vaincu par le mal, il fut cependant bientôt forcé de les suspendre, et, depuis le Ier janvier de cette année, il cessa entièrement de s'en occuper. Le curé de Saint- Hilaire ayant appris l'état grave et alarmant de son paroissien, s'empressa de se présenter chez lui pour lui offrir les consolations de son ministère; mais ce
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fut inutilement. Il revint d'autres fois. Reçu dans la maison, il ne put parvenir jusqu'à lui. Alors il pria divertir le malade qu'il était à ses ordres aussitôt qu'il le souhaiterait. Cependant la maladie faisait de rapides progrès, et ne laissait plus aucun espoir. Plusieurs personnes qui le connaissaient gémissaient de le voir toucher à son dernier moment sans recevoir les secours de la religion. Une d'entre elles, n'ayant pu pénétrer jusqu'auprès du malade, pria une personne de sa maison de lui remettre de sa part une médaille miraculeuse. Celle-ci, craignant qu'il ne la rejetât avec mépris, la lui présenta en le priant de la recevoir à cause de la personne qui la lui envoyait. M. Regnault la prend : « C'est une médaille de la « sainte Vierge, dit-il; je la reçois avec respect : il « ne faut pas se jouer de Dieu. » Et il la mit sous son oreiller, en priant de remercier la personne qui la lui donnait. Quelques instants après, il prend cette médaille, la contemple, et la baise avec respect. Après avoir mis ordre à ses affaires temporelles, il dit qu'il veut aussi mettre ordre à sa conscience, et prie de faire prévenir M. le curé de la paroisse qu'il désire le voir. Celui-ci s'empresse et accourt auprès du malade. « Je vous ai fait courir, lui dit-il; j'ai a besoin d'avoir un entretien avec vous. » Après cet entretien, il le pria de revenir le lendemain, afin d'avoir le temps de se disposer à la grande action qu'il méditait. « Cette démarche que je fais, ajouta- « t-il- je la fais en pleine connaissance et avec une
« entière conviction. » Le curé de Sainl-Hilaire, avec lequel, comme maire, il venait d'avoir un procès, lui proposa d'ouvrir sa conscience à tel prêtre qui lui conviendrait. Mais il lui répondit qu'il n'en voulait pas d'autre que son pasteur. Le lendemain, M. le curé retourne auprès du malade, et comme il le nommait monsieur le maire : « Ne me donne* point « ce titre, répond-il ; vous êtes maintenant mon père, a je suis votre fils; je vous prie de m en donner le « nom. » M. le curé lui rendit de fréquentes visites, et comme le mal allait toujours augmentant, il lui proposa de recevoir le saint viatique et l'extrêmeonction, a Je n ai pas été confirmé, reprend le pieux « malade , je désire avec ardeur recevoir ce sacre- « ment. » M. le curé s'empresse d'en instruire Mgr l'évêque. Le vénérable prélat n'eut pas de peine à oublier les sujets de plainte qu'il avait pu en recevoir, et rendant grâces à Dieu de ce changement inattendu, se transporte auprès du malade, dont les heureuses dispositions le touchèrent singulièrement, et le même jour où celui-ci reçut l'extrême-onction et le saint viatique, monseigneur lui administra le sacrement de la confirmation.
On ne peut se faire une idée de la foi, de la ferveur vraiment angélique que fit paraître le malade pendant cette pieuse cérémonie, et combien fut grande réimpression qu'il ressentit à la vue de Monseigneur entrant dans sa chambre. C'était le samedi, 21 janvier, veille de la Septuagésime. Mon-
seigneur lui adressa des paroles pleines d'onction et de charité; en l'invitant à espérer beaucoup, il lui appliqua la parabole si touchante de l'évangile du lendemain : celle des ouvriers qui ne viennent qu'à la dernière heure travailler à la vigne du père de famille, et qui reçoivent de sa part la même récompense que ceux qui ont supporté le poids du jour et de la chaleur. Tous les assistants furent émus au dernier point, et plusieurs, à la vue d'un spectacle si édifiant, versaient des larmes abondantes. Mgr Tévêque, en se retirant, chargea M. le curé de témoigner de nouveau au malade toute la consolation que faisait éprouver à son cœur un si heureux changement, et combien il avait été édifié de sa piété pendant cette touchante, mais longue cérémonie : « Comme premier «■ magistrat de la ville, répondit-il avec un sourire « de paix et de bonheur, je devais cet exemple à mes « administrés. » M. le curé venait, par des visites réitérées, soutenir cette piété naissante, et mise déjà à de rudes épreuves par les douleurs atroces que lui faisait souffrir la cruelle maladie dont il était atteint, douleurs qu'il supporta toujours avec calme et résignation; il les offrait à Dieu en expiation de ses fautes passées. Le gouvernement, pour récompenser les services qu'il avait rendus à la ville durant son administration, venait de lui envoyer la croix d'honneur. M. le curé ne put se dispenser de l'en féliciter. « Je ne sais, répondit-il modestement, je ne sais ce ' que j'ai fait pour la mériter. » Comme celui-ci
crut devoir lui rappeler alors les services qu'il avait rendus à la ville : « N'en parlons point, dit-il; tout « ceci pourrait donner de V amour-propre. » Quels immenses progrès faits dans la vertu en si peu de temps ! C'est dans ces heureuses dispositions qu'il mourut le 2 février suivant, jour de la fête de la Purification de Marie. Toute la ville de Poitiers, pour ainsi dire, assistait à ses funérailles. Mgr Tévêque, les autorités et une foule de personnages distingués vinrent payer à sa mémoire un tribut, les uns de reconnaissance, les autres d'admiration. M. le préfet alla féliciter M. le curé de Saint-Hilaire d'un si grand prodige. »