Monsenglarius, divionensis
Son collègue, André d'Audibert, dont nous avons déjà fait la connaissance au collège de médecine, lui écrit de son côté :
Quis novics exanimes animans Epidaurus artus
Exsurgit? Stygios tollat ut arte deos?
Nescio : ni supera forsan descenderit arce, ut
Antidotis patrum solvere jura negit.
Cresce, salutares quoniam timet JEacus artes;
Vive diu umbrosœ ut corruat urna domus.
Andreus Daudibertus.
Un autre admirateur lui dit en français :
Ne tarde plus, docte Davin,
Mettant à ton silence fin,
Nous faire voir les rares cures
De la peste. Ce tien traité
Est de chacun si souhaité
Qu'on le demande à toutes heures.
D'autant que ja de longue main j Ce venin de peste inhumain Saisit, frappe, rue par terre, Grands et petits, en maintes parts Et nous contraint de vivre épars Pour fuir sa mortelle guerre.
On voit, que tout médecin du roi qu'il était, il ne dédaignait pas ce que nous nommerions aujourd'hui la réclame; au besoin il la faisait lui-même.
L'autheur :
Qui de la peste veut se préserver du fléau
Qu'il pratique ce qui est en ce traité nouveau,
Qui veut pour un chacun trouver un prompt secours
Contre la peste, icy doit avoir son secours.
Qui sent l'avant coureur de ce mal furieux
L'antidote cercher icy soit curieux,
Y trouvera moyen de sa santé défendre
Sans qu'il faille d'ailleurs autres secours attendre,
Croy ce conseil, ami : Je suis à ton service ;
Mais nettoyé devant de ton àme le vice
Car l'honneur que les vicieux font aux dieux
Aux dieux volontiers n'agrée.
Sa situation, la jalousie de ses confrères lui suscitèrent évidemment des envieux, mais il compte sur l'amitié du lecteur « pour clorre la bouche à tous ces mornes envieux ». Aussi bien a-t-il conscience d'accomplir un devoir, en écrivant ce traité de la peste, « contre laquelle absent j'ay
66 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORDIEIt.
combattu par conseils; mais par six lois, présent, je l'ay attaquée main à main et desfaicte. Telle grâce de Dieu me fait croire qu'il me punirait si je cachais le talent qu'il luy a plu me donner ».
Après ce tribut d'éloges, où la modestie de « l'autheur » semble d'ailleurs faire preuve d'une grande impassibilité, il insiste pour montrer que les causes de la peste sont le plus souvent la guerre, la disette de vivres, la famine ; Guillaume de Lérisse nous a déjà fait voir ce triste côté de l'état social à cette époque; mais avec Davin, nous allons entrer médicalement dans l'étude, que de Lérisse ne pouvait faire ; il se montre, du reste, rééllement médecin et ne semble, que pour la forme, payer son tribut aux idées du temps : « Les causes supérieures ont été, dit-il, en 1628, les mauvaises constellations et conjonctions célestes ; l'éclipsé de la lune, qui se fit le 20 du mois de janvier, année susdite », et il ajoute : « En cette maladie dangereuse, tant le malade que le chirurgien doivent prier Dieu qu'il lui plaise bénir tous remèdes ». Autrement :
Ni deas affuerit, viresque infuderit herbis, Quid, rogo, dietamia, quid Panacœa juvent
Il termine son livre par cette oraison :
Seigneur ne permets pas que la peste
Retranche de mes ans le reste.
Je t'en suplie à Jointes mains
Purge de mon ame le vice
Et en mes maux sois moy propice,
De tout mal garde les humains.
J'ai peut-être un peu longuement insisté sur ces accessoires de l'œuvre de Davin, mais il me semble que ces détails littéraires permettent de mieux juger et le caractère de l'époque et celui de l'écrivain qu'on veut mettre en lumière.
Voyons maintenant le médecin :
D'abord, la contagion qu'il observe était bien la peste. Il en décrit les bubons, qui sont des ganglions suppurés; V anthrax, qu'il considère comme des clous, dans le dos le plus souvent, avec gangrène et décollement ; le charbon, avec sa couronne de vésicules, assez analogue à celle de la pustule maligne.
Il décrit le charbon comme une tumeur « tantost rouge, tantost brune, tantost violette, tantost plombée, ayant en son circuit de petites veines
(1) Il est assez curieux de remarquer que ces deux vers ont été copiés dans un traité de la peste postérieur à celui du médecin grenoblois, par Diemerbroeck, médecin de Nimégue, in De pestis noviomagensis principio viyorc et fine, 4635. Le livre de Davin est de 162Û.
de diverses couleurs, estant à son commencement petite, de la grosseur d'une lentille, entourée souvent de petits grains faisant une escare dure et sèche, laquelle, après s'ulcère », enfin les péléchies.
La maladie commençait par « pesanteur et doleur de teste », grand assoupissement suivi de rêveries, vomissements, « puanteur d'haleine », grande soif, « urine puante », flux du ventre, pourpre ou tac bleu, violet, noir ou plombé; langue noire...
Il faisait dans les bubons une « ouverture avec le cautère actuel, qui est meilleure et plus seure qu'avec lancette et rasoir, au milieu, en figure de croix, afin qu'elle n'empêche pas la matière de fluer ».
Les médicaments internes qu'il employait étaient peu nombreux et consistaient en purgatifs; peu de saignées.
Le traitement chirurgical semble d'ailleurs tout dominer; c'étaient, en effet, des chirurgiens et des barbiers qu'on plaçait à l'Hôpital de l'Isle.
Son merveilleux antidote était composé d'après la polypharmacie du temps, de la manière suivante :
pf Angélique.
Geniiane.
Aristoloche.
Racine de tormentille.
Cinnamone.
Ecorce de citron.
Semences d'oseille.
Coriandre.
Chardon bénit.
Corne de cerf.
Camphre.
Conserve de rose.
Pour faire un opiat, dont on prendra la grosseur d'une châtaigne le matin, avec une cuillerée de bon vin.
Sans exagérer les vertus antidotiques de celte préparation, il est évident que, comme stimulant digestif, astringent, aromatique et désinfectant (camphre), cette préparation pouvait faire plus de bien que de mal.
Une pralique, qu'il recommandait et qui était excellente, était de tenir, dans la bouche, un mélange de :
rJ Fcorce de citron.
Orange sèche.
Cannelle.
Clous de girofle.
Les propriétés microbicides de l'essence de cannelle et de celle de girofle sont aujourd'hui reconnues.
Ce masticatoire se rapprochait d'ailleurs beaucoup de celui dont se trouvent si bien les populations de l'Inde Orientale; elles mâchent le bétel,
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mélange où entrent le piper methystioum avec la noix de Vareca cateehu, la muscade, la cannelle, le girofle, le camphre et le cachou. Elles évitent ainsi la diarrhée de Cochinchine et môme, dans certains cas, le choléra.
Il estcurieux, sous ce rapport, de voir toutes les populations se rencontrer pour trouver les mômes ressources, dans la matière médicale, dont elles disposent et de constater combien nos prédécesseurs du xvii0 siècle avaient eu la main heureuse.
Ils n'étaient pas moins habiles dans le choix des désinfectants employés pour parfumer les maisons.
« Lorsqu'un cas de peste s'est déclaré dans une maison, il faut parfumer l'habitation depuis 10 heures de nuit jusqu'à 4 heures du matin, pendant trois nuits de suite ». Voici le mélange dont on se servait :
Foin bien odoriférant arrosé de vin
et du vinaigre.
Feuilles d'absynthe.
— d'hyssope.
Feuilles de marjolaine.
Souphre.
Encens.
Poudre à canon.
Le tout « dans un ou plusieurs chauderons ou pœsles, puis mettez-y le feu. Faut premièrement avoir bien clos les portes et fenestres ».
Le « souphre » était un excellent désinfectant et il avait l'avantage de se répandre un peu partout, même dans les rues de la ville, l'occlusion des portes et fenêtres étant sans doute imcomplète, ainsi que nous en donne la preuve une observation faite par Davin, qui n'en n'a pas d'ailleurs saisi le sens, car il attribue le phénomène observé à je ne sais quelle cause occulte.
Parlant- de l'épidémie de peste qu'il a observée à Embrun et pendant laquelle on faisait partout des fumigations de soufre, il ajoute : « On notera une chose remarquable, qui arriva lors : c'est qu'au clocher de Notre- Dame y a une grosse pomme de cuyvre au pinacle, qui se voit par dehors ; ainsi que la peste commença, la dite pomme commençait à se noircir : augmentant sa noirceur à l'égal de la violence, la dite pomme se rendait toute noire; ce que je fis voir et remarquer aux notables de la dite ville, qui estaient demeurez avec moi ; et, comme elle avait creu, comme la dicte peste, aussi lorsque nous commençâmes à nous bien porter, la dicte pomme commença à s'éclaircir par le plus haut et ainsi décroître de noirceur, comme la peste diminuait, et lorsqu'il n'y eut plus de peste dans la dite ville, la dite pomme se rendit toute claire et luisante, comme aupa-
l'avant; chose miraculeuse ettoutefois très vraye, j'ensuis témoin oculaire, e1 remarqueur certain, avec tous les sus dits, tous gens d'honneur ».
C'est là un nouvel exemple de la différence qu'il y a entre l'observation simple et l'interprétation. Il est fort possible que le fait soit exact; mais dans ce cas, il est très probable que la « chose miraculeuse » n'est autre que le sulfure de cuivre qui se formait sur la boule, d'autant plus vite qu'on sulfurait davantage, autrement dit que l'épidémie était plus violente.
L'épidémie de 1628-1 629 fut d'ailleurs l'occasion de mesures beaucoup plus rationnelles et plus méthodiques que les précédentes :
« Aussitôt, dit Davin, qu'on aura bien avéré que quelqu'un est atteint ou mort de peste, en une maison, on le doit sortir et porter hors de la ville (mais faut que ce soit de nuit), à l'Isle, ou autre lieu destiné pour les pestiférez, et là enterrer fort profondément le mort au cimetière là ordonné, et conduire le malade en une chambre là, pour y être secouru selon sa qualité, tant d'aliments et antitodes que d'un bon et docte chirurgien. »
Quant à la maison : « Aussitôt qu'on aura sorti le mort ou le malade et les meubles infects (hormis ceux de bois et de cuisine), on fera exactement nettoyer la dite maison ou habitation. Quand aux meubles de bois, qu'on y aura laissés, on se conduira ainsi, c'est qu'on débastira les licts, chalicts et couchettes, après on démontera les tables et buffets ou dressoirs et cabinets, mais non pas les bancs, les chaises, les scabeaux ni placets; on lavera tout cela avec le mélange suivant :
Cendres de chêne.
— pin.
— genieure.
— sarments.
Mélez-y :
Une livre de chaux.
Un quarteron de sel.
Eau de rivière.
Deux pots de vin blanc ou
clairet.
Un pot devinaig e. »
Les « couvertures et garnitures de licts, tapis, tapisseries, chaires, formes et placets de tapisserie, broderies de couleur, seront parfumées en bruslant au-dessous d'elles, sur de la braise :
70 LA MÉDECINS A GRSNOBLL. — Dr A. BORD! H.
Graine de genièvre.
Mastic.
Encens.
Myrrhe*
Iris de Florence.
Stonix.
Benjoin.
Tormentille.
4 à 5 poignées de roses.
Le tout réduit en poudre grossière. »
Tout cela n'était évidemment pas mauvais.
Les ordonnances de voirie voulaient : « que les places publiques, rues, mettes et autres lieux reculez soient maintenus net? ». Il est défendu de jeter les ordures; il est ordonné que les bouchers fassent leurs tueries dehors de la ville; il est enjoint de défendre aux pauvres d'aller mendier par les portes. Défense de laisser entrer par la ville « aucuns colporteurs ou autres petits merciers incognus, s'ils n'ont leur bullette contremarquée du signet ou scel du notaire ou curé du lieu d'où ils viennent; de ne laisser approcher de la porte aucun étranger qui arrive, que sa bullette n'aye été par lui-même mise au bout d'un bâton fendu et puis, avant que la prendre, parfumée à la fumée de bois ou graines de genièvre, ou à la vapeur du vinaigre jeté sur une pale ardente de feu, et après, examinée... Chasser les chiens et les chats, ou commander que leurs maîtres les empêchent de sortir du logis ».
En même temps qu'on prenait ces sages précautions, on débarrassait l'Hôpital de l'Isle des convalescents et la ville traite avec un batelier (1) «qui s'engage à transporter de l'Hôpital de l'Isle en l'ile du Fourncts sur la rivière d'Isère, les malades qui iront faire quarantaine en ce dernier lieu dans les cabanes construites à cet effet, et de ramener dans l'Hôpital ceux qui subiront une rechute ». On achète du pain pour les pauvres en quarantaine à Fournet, « lesquels étaient restés un jour entier sans pain » ; on distribue des vivres aux Récollets, chargés d'assurer dans l'Isle la subsistance des pestiférés, enfin on construit dans ce lieu de nouvelles cabanes.
Beaucoup de gens, dont les maisons sont infectées, y sont littéralement consignés, car on donne 16 sous x à une jeune fille qui portait leur nécessaire à 30 personnes enfermées dans une maison, où une femme était morte de la peste (2) ». .
La plus grande surveillance était en outre exercée sur ceux qui pouvaient enfreindre ces sévères règlements : on les traquait littéralement :
(1) Archives municipal ru, C ('. 771.
(2) Archives municipales, C C, 771.
LA MÉDECINE A GRENOBLE. — D1- A. BORDIEli. 71
Ainsi, on envoie ii Pontcharra pour avertir les consuls de cette localité c< d'enfermer ung Jehan-Louis Billon, qui avait mis la peste en Royannais, avait été arquebusé se sauvant par les montagnes de Sassenage et avait passé par la ville ».
Si le conseil de santé veillait avec la plus grande énergie, une bonne partie des habitants de la ville avait émigré, et, parmi eux, beaucoup de membres du conseil (1). Les habitants adressent même une lettre au Parlement pour requérir l'élection d'un nouveau conseil et demandent aux consuls la permission de remplacer provisoirement les absents (2).
En même temps que Davin et le conseil de santé répandaient leurs sages prescriptions, le public se livrait, sur la foi des voisins, à une foule de pratiques que Davin nous raconte : on portait au cou des sachets remplis de poudre de crapaud, ou bien de sublimé , d'arsenic ; on portait aussi un tuyau de plume rempli de vif-argent, ou un morceau de jaspe ou d'agathe. L'escarboucle, le rubis, le grenat, l'émeraude, la topaze, la turquoise, l'améthyste, la sardoine, en bague ou en pendants d'oreille, étaient réputés préservatifs. Le diamant porté à la main gauche passait pour neutraliser toutes sortes de venins. Davin ne rit pas trop haut de ces sottises ; il ajoute cependant : • Hœc aliis experienda relinquo ».
11 est aisé de voir que le niveau intellectuel du corps de la médecine s'était considérablement élevé depuis un certain nombre d'années.
Il allait se compléter par l'installation d'une bonne sage-femme. L'enseignement n'était encore nulle part donné convenablement aux mères-sages. Elles apprenaient où elles pouvaient, aussi n'étaient-elles pas toujours fort habiles : Louise Bourgeois, qui avait accouché six fois Marie de Médicis, femme de Henri IV, a raconté elle-même qu'elle avait d'abord étudié dans A. Paré; elle s'offrit alors à accoucher la femme d'un crocheteur et l'accoucha d'un fils « qui était rouy ». Elle pratiqua pendant environ cinq ans avec les « pauvres et médiocres », et se fit alors recevoir jurée à Paris. Les deux mères-sages de Grenoble, à supposer qu'elles ressemblassent à Louise Bourgeois, n'en étaient le plus souvent encore qu'à sa première manière ! En 1607, on trouve la mention faite par Alexandre la Coste, trésorier du denier des pauvres, de 30 livres par an pour la location d'une chambre appartenant aux pauvres, située rue du Pont-Saint-
(1) Archives municipales, B B, 96.
(2) Archives municipales, B B, 96.
Jaime, « en laquelle est logée la mère-sage appelée Bastianne » (1), En 1626, on trouve encore un mandat de 30 livres pour une mère-sage (2), plus un mandat de 50 livres pour la location « de la boutique de la mère-sage ». La population était peu satisfaite de ces matrones, lorsque Madame la Première Présidente Frère en lit venir une plus habile de Valence, en demandant « que la ville lui baillât une chambre pour habiter, comme elle fait aux autres de sa qualité ».
Mais la ville est toujours forcée d'économiser. La peste de \&>x-~2\) augmente ses embarras financiers; elle fait emprunt sur emprunt, a recours à des tailles exceptionnelles, mais, malgré ces sacrifices, on n'esl jamais complètement sûr que tout soit fini avec la contagion : le 26 décembre 1633, le premier consul expose en effet que la veille de Noël, un horloger est mort de la peste « savoyr que avoyt ung charbon ». Pour plus de sécurité, son corps fut transporté au cimetière de l'Isle, sa famille et ses meubles à l'Hôpital de l'Isle, mais ces quelques cas isolés semblent avoir été les dernières manifestations de la peste.