‹ La médecine à GrenobleChapitre 24 sur 41 · IX. Tentatives pour le rétablissement de l'Université · texte numérisé non relu

IX. Tentatives pour le rétablissement de l'Université

Le 17 juillet 1638, l'Hôpital général, celui qui subsiste encore aujourd'hui, commencé depuis longtemps, mais dont la construction avait été souvent interrompue « à cause de Vinjure du temps, tant de peste que passage de gens de guerre (1) », remplaçait définitivement toutes les autres fondations hospitalières et recevait les pauvres jusque-là disséminés; leur nombre avait beaucoup augmenté ainsi que celui des malades; le service médical devient donc plus important qu'il n'était jadis, dans les hôpitaux confiés à des chirurgiens et même à des barbiers. Le sieur de Villefranche, docteur en médecine, qui figure parmi les directeurs de l'Hôpital, offre de soigner gratuitement les malades et est agréé pour trois années, à la condition de subir un examen devant une commission de médecins de la ville (1), nouvelle preuve de l'importance accordée au collège des médecins et première ébauche de ce qui, plus tard, deviendra le concours. Mais ses confrères, jaloux de la notoriété qu'allait donner ce nouveau titre à leur concurrent, lui contestèrent, je ne sais pour quel prétexte, le droit de soigner les malades de l'Hôpital. A quoi l'administration fit la seule réponse qu'elle eut à faire : Messieurs, faites-en autant et nous accepterons également vos soins gratuits ,2).

En même temps les chirurgiens sont convoqués à déléguer l'un d'entre eux pour traiter les malades également sans rémunération. Tous les chirurgiens de la ville s'offrirent. Les maîtres en chirurgie: Auzias Aymar, Hugues Clerget, Isaae Aymar, Oùas fils, Claude Mayence, Jean Detelley ou Lestelley, Etienne Dutruc et Antoine Michal, s'engagent à faire le service chacun pendant un mois: le dernier reçu sera chargé de la visite quotidienne; il devra, pour les cas graves, s'adjoindre un ou deux confrères et le premier dimanche de chaque mois, tous, en corps, visiteront l'Hôpital pour échanger leurs avis sur les malades en traitement.

La chirurgie n'était cependant pas encore faite exclusivement par eux, car, le 26 mars 1639, on traite encore àvec un opérateur de Montélimar pour « faire tailler la pierre d'une malade de l'Hôpital », prix fait : six pistoles (3).

(1) Archives de l'Hôpital, E. 4.

(2) Archives de l'Hôpital, E, 5.

'^3) Archives de l'Hôpital, E, 5.

Quant aux médecins, mis en demeure d'imiter leur confrère de Villefranche, ils promettent de faire le service à tour de rôle (1). La liste se compose donc : MM. du Bœuf, des Grands-Prés, Bressand, Paulet, Cuvelier, de Villefranche et Mathieu.

La même année, le service des chirurgiens comprend MM. Auzias Aymard, Pigeon, Isaac Aymard, Claude Mayence, Ytier Dutruc, Antoine Michal, Jean Detelley ou Leslelley, Legay, Herard Sigaud et Jean Piat.

Nous venons de voir, parmi les médecins, un homme sur qui nous devons nous arrêter un instant, c'est P. de Vulson, sieur des Grands-Prés, docteur en médecine, aggrégé au collège de médecine à Grenoble, (2), auteur d'un livre sur les eaux minérales d'Oriol et du Monestier-de- Clermont.

La dédicace de son livre nous renseigne de suite sur sa situation sociale élevée et sur ses idées générales :

« A Monsieur de Vulson, escuyer, seigneur de Saint-Maurice, et de la Maison-Forte de la Touche, conseiller et secrétaire du roy, et premier greffier civil en sa cour de Parlement du Dauphiné.

« Monsieur mon cousin

« Comme naturellement nous chérissons les lieux de notre nativité, en ce bon rencontre, je fus meu, ces années passées, d'exalter les vertus de la fontaine ou fontaines qui se trouvent entre les Aurioles, comme étant proche de Vulson, lieu et maison de nostre naissance et de nostre nom, et situées au pied du penchant de la montagne appelée Puy de Vulson, appartenant à cet illustre sénateur, mon oncle et votre cousin, Monsieur le conseiller de Vulson, seigneur de Colet, l'honneur des nostres, et

l'exemplaire de piété parmi tous.

En vertueux et charitable républicain, vous aurez à gré, que

sous votre titre, ce petit œuvre profite à austruy. »

Comme cela arrive encore parfois aux médecins qui s'occupent spécialement des eaux minérales, Vulson paraît considérer le maniement des bienfaisantes sources comme un véritable sacerdoce : il cite des exemples d'abus ou d'usage intempestif propres à terrifier « certains riches avares et taquins, lesquels abusivement, sans conseils ny ordre de médecin, plaignent plus un quart d'écu ou deux que leur propre vie ou santé,

(2) Archives de l'Hôpital, E, 6.

(1) Ce sont les titres qu'il prend dans son livre intitulé : L'Ordre quil faut observer en l'usage des eaux minérales acides et surtout de celle des Aurioles en Trièves et du, Moncsticr-de-Clermont. Se vend chez Edouard Raban, place Saint-André, à l'Enseigne du Navire, 1G39.

s'estant jettez dans l'usage de ces dites eaux et mal pour eux, les blâmèrent, ne les cognaissant pas eux-mêmes, pour s'accuser, et maudissaient (misérables), non leur taquinerie, mais les eaux bénites de Dieu très excellentes pour la^anté, ainsi qu'il appert journellement par leurs effets très merveilleux. » Il est vrai qu'il met, peut-être à tort, sur le compte de l'eau, le cas d'un personnage qui, ayant bu sans son autorisation, « receut des obstructions si grandes des voyes urétaires, qu'à peine pouvait-il uriner, pour la quantité de mucosités que ces eaux charriaient, m'ayant fait voir, dans trois fois qu'il avait uriné, une écuelle pleine des dites mucosités, si Huantes, que, sans quitter le fond du pot de chambre ny se rompre, elles filaient de la seconde étage de son logis jusques en la rue. »

Il faut lui savoir gré, du moins, d'avoir un sentiment très élevé de la dignité médicale: il serait désolé «d'amoindrir les droits de la profession», et critique vertement ceux qui ne manifestent pour les avis du médecin aucune reconnaissance, se donnant à eux-mêmes tout le mérite, « s'attribuant nos cures par vanité, et disant, les uns, j'ay fait cecy, j'ay fait cela et tout a bien réussy, et quelques autres, se voyant guéris, j'ay fait un te* vœu et j'ay été rétabli. Je vous déclare tout haut, ravisseurs de la gloire de Dieu et de notre honneur, que si vous vous enquieriez, nous vous rendrions raison des événements, sans miracle, et vous ferions voir les points infaillibles des crises et la puissance de Dieu! »

Au surplus, il a, non sans raison, le plus profond mépris pour la médecine des bonnes femmes, pour tous ces conseils que se donnent les uns aux autres ceux qui ne connaissent rien à la médecine, « femmelettes, crache-receptes ; en pardonnant pitoyablement à la légèreté de leur esprit il les abandonne à leur barbouillerie ».

Il faut reconnaître que Vulson maniait l'eau minérale d'Oriol un peu lourdement : il en ordonnait jusqu'à 10-12 verres par jour, ce qui était évidemment beaucoup trop pour le malade, sans doute arthritique et gravelleux, qui atteint de cystite, était 1 objet de l'étrange expérience de l'urine filant « de la seconde étage jusques en la rue ».

Notre auteur a, en outre, le tort de confondre dans la même admiration, et ce qui est plus regrettable, dans les mêmes applications, 1 eau d'Oriol, qui est une eau très ferrugineuse (1), à régal J de celle d'Orezza et celle du Monestier-de-Glermont, qui est bicarbonatée calcique, moins ferrugineuse et susceptible d'être bue en beaucoup plus grande quantité ; mais l'hydrologie n'était pas encore née, ou du moins, pas encore sortie de l'empirisme.

Avec P. de Vulson nous n'avons pas quitté le nouvel Hôpital, puisqu'il (1) Elle contient 0ff'/)74 de sels de 1er par litre.

y fait le service à son tour depuis 4031. Le nombre des malades augmente, par suite d'une épidémie de fièvre maligne que de Villefranche signale à l'Hôpital Saint-Antoine, encore subsistant à cette époque, où elle a été apportée par les soldats blessés. Il est, à ce propos, décidé que tous ••eux qui se présenteront désormais aux portes de la ville seront renvoyés à la porte Très-Cloîtres, où ils seront visités. Ceux, qui seront reconnus atteints d'une maladie contagieuse, seront internés à l'Hôpital de l'Isle, où M. de Villefranche s'installera pour les soigner.

Malgré tout, le service médical continue à être mal fait : en vain les directeurs font observer qu'il y a beaucoup de malades dans l'Hôpital et se plaignent que personne ne les voit ; on priera bien de temps en temps M. Mathieu, médecin, de venir les soigner le lendemain, mais c'est tout. Cependant, en 1642, des offres de service sont renouvelées au nom de leurs collègues par MM. Paulet et de Bœuf, docteurs et aggrégés en médecine: ils proposent de se rendre à l'Hôpital, à lourde rôle, le jeudi et le dimanche, et toutes les fois qu'ils sont requis (1) ; dans les cas graves, ils se réuniront en consultation dans la salle du conseil. Le service marche sans doute ainsi, tant bien que mal, pendant quelques années, mais d'une manière évidemment insuffisante qui était duc au mode de recrutement, faisant gratuitement appel à une sorte de charité volontaire.

On prend une idée de la mauvaise organisation qui régnait alors dans le service médical, lorsqu'on voit en 1643 décider de chercher quelque personne experte, pour soigner les malades, « attendu que le concierge n'y peut vaquer » (2). A la réunion des Directeurs de l'Hôpital, on expose que les médecins, qui avaient promis de visiter l'Hôpital à tour de rôle, ont abandonné depuis longtemps leur service; il est même décidé qu'on présentera une requête à la cour pour obtenir une ordonnance leur prescrivant de faire à tour de rôle la visite de l'Hôpital, sous peine d'interdiction de leurs fonctions (3), Quelque partialité qu'on voulut y mettre, il est difficile de donner raison aux médecins en semblable circonstance et nous devons reconnaître que partout, aujourd'hui, nos confrères ont une plus haute idée de leurs devoirs. En attendant mieux, on fait afficher dans la salle du conseil, le rôle de tous les médecins et chirurgiens de la ville, pour connaître le nom de ceux qui doivent faire le service (1). Enfin, en 1645 (4), le conseil de l'Hôpital décide qu'on prendra des mesures à l'avenir pour avoir des médecins, chirurgiens et apothicaires,

(1) Archives de l'Hôpital, E, 6.

(2) Archives de l'Hôpital, E, 6.

(3) Archives de l'Hôpital, E, 6.

(4) Archives de l'Hôpital, E, G.

au senice de l'Hôpital, c< considéré que les médecins ne rendent aucun service à cette maison ».

Les visites, quand elles avaient lieu, se faisaient sans doute à la hâte et furtivement, car on donne comme un progrès, la modification, qui oblige le concierge à accompagner les médecins dans leurs visites : c'est lui qui recevra leurs ordonnances et qui donnera du vin suivant les prescriptions (1).

Onatoujours, d'ailleurs, de temps en temps recours aux empiriques. Ainsi, en 1648, on isolera dans une chambre « les pauvres garçons atteints delà vache vive (2j » et on les fera traiter par un opérateur de passage (3).

Il faut convenir que si les médecins faisaient mal leur service, ils se montraient fort jaloux de quiconque prétendait le faire à leur place: le sieur Bonnet, natif de Grenoble, offre en effet de « secourir les pauvres » de l'Hôpital, gratuitement pendant deux ans ; mais les médecins de la ville s'y opposent, « parce qu'il n'a fait que cinq années de stage dans la ville de Gap, au lieu de six qui étaient exigibles ». Il offre de faire sa sixième année de stage à l'Hôpital ; on refuse encore et il faut que le conseiller de la Rochette déploie toute sa diplomatie, pour faire accepter cette proposition par ses confrères (4).

C'est dans ces conditions que pour remédier à la difficulté du service médical, la ville, sur la proposition du duc de Lesdiguières, qui écrivit lui-même aux consuls pour leur signaler les Pères de Saint-Jean-de-Dieu, entre en pourparlers avec ces religieux hospitaliers et leur demande de se charger du service médical ainsi que de l'entreprise entière de l'Hôpital. Voici ce traité :

« Les religieux seront reçeus dans l'Hôpital de Grenoble pour y vivre conformément à leurs règles et constitutions, de l'adveu et consentement de Monseigneur l'évêque de Grenoble, auquel ils se soumettent.

« Sera donné pour quatre religieux, des quels l'un sera prêtre.... 800 livres de pension annuelle pour leur vestiaire et nourriture, payable par quartier et par avance, et sera permis au provincial et vicaire général des dits religieux d'en augmenter le nombre.... mais non de le diminuer... ; sera donné 6 sous par jour pour la nourriture de chaque malade ou blessé qui sera envoyé à l'Hôpital par l'ordre des consuls, sans que les dits religieux puissent recevoir aucun malade sans l'ordre des consuls...; sera donné annuellement la somme de 400 livres pour drogues et médi-

( 1) Archives tir l'Hôpital, E, G.

(2) Sans douta impétigo du cuir chevelu ou teigne.

(3) Archives de. l'Hôpital, E, G.

(4) Archives de l'Hôpital, E, G.

]> A. BOfcDIER..

caments, linges et ustensiles.... Les religieux ne seront obligés de recevoir aucun malade de maladie contagieuse ou vénérienne. Les religieux seront en outre chargés des pauvres de l'Hôpital, sains et non malades et ils recevront 4 sous par jour pour chacun d'eux: ». (H juin 10G1).

Lesquatre religieux s'installèrent de suite. Ils comprenaient : 1 aumônier, 1 prieur, 1 chirurgien et I professeur iïanatomic (1). Ils allaient, en effet, faire une véritable école de médecine, ou plutôt de chirurgie: école fermée, école destinée à former chez eux et pour eux de jeunes li t res, mais Ecole. Cette école, avec les cours faits par le collège de médecine, est le faible foyer où va se conserver le feu de l'enseignement médical, jusqu'au joui' où les circonstances lui permettront de se ranimer plus vivement. Non seulement les religieux enseigneront l'anatomie et la chirurgie à quelques-uns de leurs frères, mais il sera bientôt convenu (1682) qu'on leur confiera un pauvre de l'Hôpital pour qu'ils lui apprennent la chirurgie et la pharmacie (2).

Les religieux ne restent pas confinés dans leur hôpital ; ils s'occupent même des eaux minérales, témoin la lettre peu médicale, il faut le reconnaître, qui fut adressée par l'un d'eux, le frère Gilles, au Docteur Donis, per sonnage important que nous verrons bientôt êntrer en scène. (3) :

« A Monsieur Dony, doyen des médecins du collège de Grenoble, « Trouvez bon, Monsieur, que je vous fasse part de mes pensées sur une fontaine nouvellement découverte au Monestier-de-Clermont, à quatre lieues de Grenoble, j'espère que ce que j'écrirai sera utile à plusieurs personnes ; parce qu'en faisant connaître les effets de ses eaux, les malades pourront y avoir recours dans leurs besoins. Cette fontaine est placée au milieu d'une grande prairie fort, spacieuse; c'est un parterre naturel, au bas duquel est un bocage rempli de plusieurs chemins couverts où les buveurs peuvent prendre le plaisir delà promenade sans être exposés aux rayons du soleil, et rendre leurs eaux sans être vus de personne. Sa source sort de dessous une roche qui depuis longtemps était couverte de beaucoup de terre. Autour du bassin, on voit sortir quantité de petits bouillons, qui sont autant de tentatives que font ces prisonniers innocents dans le sein de leur mère, afin de se communiquer avec plus d'abondance pour la santé des malades. Ce n'est toutefois que depuis deux années que cette fontaine a été de quelque usage. On se contentait de boire les eaux d'une source qui est éloignée de cinq cents pas de celle dont je vous parle et beaucoup plus crue et plus pesante, plus chargée de fer et moins vitriolée. La dernière qui a été découverte étant beaucoup plus chargée de vitriol et moins ferrugineuse que l'ancienne, il s'en faut beaucoup qu'elle ne soit si ingrate ni si pesante parce que l'esprit de vitriol ayant atténué et subtilisé le corps du marc, le dissout plu< parfaitement soit dans la matrice intérieure de ces eaux, soit dans le chemin qu'elle font ensemble dans le gravier se filtrant l'une et l'autre ; ce qui lui donne une grande légèreté et une facilité à se distribuer par les urines et par les selles, étant par conséquent fort propre comme l'expérience me le fiit connaître, pour les affections néphrétiques,

(1) Pilot: Statistique de l'Isère.

(2) Archives de l'Hôpital, E, G.

(3) Mercure, novembre 1685. L'ancienne orthographe n'a pas été respectée dans la copie qui m'a été transmise de la Bibliothèque nationale.

LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORDIER.

causées par un phlegmon, sable ou gravier, que quelques buveurs ont fait d'une grosseur proportionnée aux uretères,, et très favorables aux ma ladies chroniques et invétérées du bas ventre, poussant par les selles et par les urines, suivant les dispositions particulières du malade. Je dis de plus, qu'elle chasse hors les voies de l'urine les corps mois et non encore uétr fiés d'une grosseur considérable. Eli' purge l'humeur tanreuse et mélancolique retenue dans la rate et aux parties voisines et par là elle convient aux affections scorbutiques, aux squirres naissant, lève les obstructions des vaisseaux du bas ventre et en même temps délivre les malades de toutes les funestes suites de ces- embarras et de toutes sortes de suppressions. Elle éteint pareillement l'intempérie du foie et des reins; elle tue les vers comme on l'a vu en la personne de Jacques Aglot du même lieu, âgé de 20 ans, qui après avoir bu trois jours des eaux de cette nouvelle découverte, jetta par ses salles un vers de sept pied de long, qui avait la tête faite comme un bec de canne. M. Dobert, procureur au Parlement de Grenoble, en jetta un, le second jour, de la longueur d'un pied et demy et plusieurs autres buveurs en ont jeté de la longueur ordinaire, entre autres M. de Bouves, conseiller, garde des sceaux au même Parlement. Les animaux y accourent de toute part, les vaches et les moutons sentant ces atomes spiteux, acides et appétissants qui leur frappent l'odorat et ensuite le goût viennent avec empressement pour boire et en boivent une quantité surprenante. En un mot, ceux qui ont eu l'usage des eaux des fontaines de la Marie de Vais, de Saint-Méon -d'Auvergne, de celle des Gélestins de Vichy, ne font de difficulté de les mettre, les unes et les autres, presque en parallèle. On en a fait évaporer quatre livres de médecine ; la résidence non calcinée a été de couleur tannée, tendant au gris-blanc, de la pesanteur d'une dragme. Après avoir dissous la résidence dans l'eau commune, ensuite filtré et évaporé jusqu'à siccité, le sel séparé de la terre a paru fort blanc de la pesanteur de demie dragme, de gout acide. L'on voit sur l'eau du ruisseau qui s'écoule de la source uoe grande quantité de sel de couleur blanche, de gout moins acide, comme étant un sel fixe dont la volatilité est séparée par l'ardeur du soleil. — Je suis de tout mon cœur votre

Frère Gilles, religieux de la Charité de Grenoble.

En 1666, un arrangement semblable à celui qui avait été conclu avec les pères de Saint-Jean de Dieu fut fait avec les religieuses hospitalières de la Providence de la Palisse, appartenant à la règle de Saint-Augustin. Elles vinrent au nombre de quatre et recevaient 400 livres par an pour la nourriture, 6 sous par malade et par jour, 150 livres pour drogues et médicaments (1).

Mais au bout de dix ans, de nouvelles conventions furent faites entre les religieux et la ville. Le logement des pauvres non malades était le poids lourd, quirendaitsi compliquée l'administration; les religieux ne tenaient donc pas beaucoup, à les avoir. On fit une scission : « Pour fournir le local nécessaire au renfermement des pauvres, les religieux de la charité abandonnent les salles qu'ils occupent à l'Hôpital (2), malgré les réparations qu'ils y ont fait faire et qui s'élèvent à plus de 20.000 livres, et recevront en échange un emplacement situé en face du couvent des Carmélites, pour y construire un couvent et un hôpital de 40 lits, dont

(1) Archives de l'Hôpital, III, A, 1.

(2j Archives de l'Hôpital' IL A, 2.

20 seront réservés aux pauvres de La ville. L'Hôpital leur remettra en

outre -2I.HOO livres pour les indemniser de leurs frais » (1081) (1).

En 1084, une convention supplémentaire réserve 10 lits chez les religieux et autant chez les religieuses pour les malades de l'Hôpital général et 10 autres lits pour les malades de la ville munis d'un billet des directeurs ou des consuls (2). Nous verrons plus tard cette façon d'affermer, en quelque sorte, les malades de l'Hôpital, devenir une source de conflits assez fréquents entre les religieux et les directeurs (3).

Si le service intérieur, pansement des malades, petite chirurgie, est assuré par les religieux de la Charité, la direction de l'Hôpital n'en n'a pas moins ses médecins, et, en 1684-, M. Levet, médecin, est prié de continuer, aux malades, les soins qu'il leurdonne depuis trois ans(4). En même temps on signale à l'attention du bureau le sieur Braehier, barbier, qui, depuis dix ans, sert gratuitement les pauvres malades de la Providence et depuis quatre ans ceux de l'Hôpital général, « prenant soin de les panser et d'employer pour cela ses compagnons et fraters, quand lui-même n'y peut suffir » (5). On lui signale, dans la même séance, le sieur de Vaux, apothicaire,qui traite gratuitement les malades de l'Hôpital. Le bureau leur exprime à tous sa reconnaissance et « les engage à continuai* ».

Si nous quittons un instant l'Hôpital pour voir ce qui se passait dans le monde médical de la viile, nous voyons encore les chirurgiens aux difficultés avec la jalousie de leurs confrères : c'était l'inconvénient des maîtrises, corps fermés, d'être maintenus tels non seulement devant les incapables, ce qui eut été excellent, mais devant les concurrents, dont les «< ayant place» craignent toujours la rivalité. Le public lui-même protesta, en 1642, contre la partialité des maîtres chirurgiens, qui refusaient de recevoir, en leur maîtrise, des candidats ayant exercé longtemps la chirurgie et la barberie dans la ville, à la satisfaction générale (6) : celte

(1) Archives de l'Hôpital, II, A, 1 et II, E, 1. — Archives municipales, B B. 114.

(2) Archives de l'Hôpital, E, 7.

(3) L'administration est représentée par un Bureau ou Conseil de direction composé de l'évêque de Grenoble, président ; du premier président au Parlement, de 1 président à mortier, de 4 conseillers, du conseiller-clerc audit Parlement, du procureur général, de 4 présidents ou maîtres des comptes, de 3 trésoriers du bureau des linances, des consuls de la ville. Le bureau de direction peut s'adjoindre 3 ecclésiastiques, 3 gentilshommes, 6 avocats, bourgeois ou marchands. {Archives de l'Hôpital, A, 2).

(4) Archives de l'Hôpital, E, 7.

(5) Archives de l'Hôpital, E, 7.

(6) Archives de l'Hôpital, B B, 108.

satisfaction aimait d'ailleurs à demeurer platonique et marchandait volontiers les honoraires'; nous voyons, en effet, en 1050, 'lanote dun chirurgien de Grenoble, Melchior Bouchet, qui, pour les soins donnés dans sa dernière maladie à Jean Chalvet Badon, suivant les ordonnances de M. Dubœuf, médecin, demandait G livres 10 sous par jour, être réduite, par le juge Bon de la Baulme , à 4 livres par jour, soit, pour 47 jours, 68 livres (1). Plus lard, en 1725, Maître Verdon, chirurgien, aura également quelque peine à se faire payer 37 livres. Sa note est pourtant assez détaillée: « Pour avoir saigné au bras M. Château, valet de chambre, 4 livre; pour avoir saigné au bras Monseigneur (2 >, 6 livres. De jeudi 48 octobre 1 725, j'ay été à l'Evesché à la hâte et courant, comme l'on m'est venu chercher pour Monseigneur, à neuf heures du soir, que j'ay saigné au bras. J'y a y passé la nuit à sa prière et demeuré sans repos, non plus que le lendemain vendredi, que je l'ai saigné au col l'après-midi. J'y ay fait beaucoup d'autres choses pour le secourir. Ci 30 livres (3) ».

Nous assistons cependant à la réception de François Francières à cette maîtrise en chirurgie (1G5G) (4) et l'année suivante, le nouveau maître nous montre, dans son livre de comptes, que ses collègues sont devenus plus accommodants, car, dans les examens où il a lui-même à son tour fait partie du jury, on n'a pas eu moins de 41 candidats.

De Fougerolles, qui avait réglementé la pharmacie et le collège des médecins, n'avait pas oublié les chirurgiens. Dans son « règlement », dont j'ai déjà parlé, il avait dit, en 4608 : « Le moyen de parvenir à la maistrise de chirurgie, sera, par trois divers* examens, en trois jours consécutifs, l'un sur la synthèse, l'autre sur le diérèse et le tiers sur V exérèse ». Ce programme manquait un peu de précision ! Il ajoute heureusement : « En quatrième lieu, l'examen rigoureux sera sur l'anatomie, composition el usage des parties, et, finalement, quelque chef-d'œuvre, ou sur la dissection, ou sur la cure de quelque maladie extérieure, en l'Hospital ou ailleurs ».

Francières a noté, sur son livre de raison (5), avec le nom des candidats, les questions qu'il leur a posées ; les voici : sur la miologie, sur les bandages, sur la respiration, sur les muscles du bras, sur \&phlébotoniie ; ce sont, aujourd'hui, les questions du concours de l'externat. Il a adressé, toutetois, à Rison, compagnon chirurgien delà boutique de M. Auzias, une série de questions,

(1) Archives de l'Hôpital, H. 32.

(2) Paul de Chaulnes, évêque de Greuoble.

(3) Archives de l'Rôpital, H, 344.

(4) Archives de l'Hôpital, H.

(5) Archives de l'Hôpital, H, 749.

un peu plus difficiles, sur le traitement des tumeurs en général cl sur le traitement des fractures, tant de la tête que des autres parties en général.

Tout à l'heure l'injustice des confrères fermait les portes, voici maintenant que la faveur les veut ouvrir trop facilement. Le 11 juin de la même année 1657 (1), le sieur La Treille, chirurgien, présente des lettres d'un médecin du roi, qui lui permettent d'exercer la chirurgie sans examen. Mais le Conseil de la ville conteste la validilé de ces lettres, qui s'obtenaient couramment, paraît-il, pour 3 pistoles.

Nous assistons encore une autre fois (1687) à la réception, à la maîtrise en chirurgie de Marc Perret, après examen et chef-d'œuvre (2).

Il faut convenir que la situation sociale faite aux chirurgiens n'était pas en rapport avec les services qu'ils rendaient; ainsi, en 1664, dans un arrêt du Parlement de Grenoble, portant règlement des vacations des frais et exécutions de justice, on trouve côte à côte les deux articles suivants :

XI. Sera aussi payé au trompette de la ville la somme de 3 livres pour chaque exécution où il assistera et sonnera « du trompette ».

XII. Au chir.Jigien qui visite a, rasera et médicamentera les condamnés à la question, et pour chacun d'iceux, la somme de 4 livres.

François Financières lui-même, qui paraît avoir gagné une certaine fortune, devait, comme chirurgien juré royal de la ville (3), non seulement visiter les détenus pour savoir s'ils ont été fustigés ou marqués précédemment, mesure excellente, qui était l'anthropométrie de ce tempslà, mais assister à la torture.

Le niveau intellectuel des chirurgiens de cette époque était d'ailleurs' fort variable. Francières était un homme bien posé; il demeurait rue Neuve- Paillerey et avait acheté la maison des religieuses dePrémol (4). Un autre chirurgien, dont la situation semble avoir été assez élevée, est Jean-Baptiste Lestelley, chirurgien ordinaire du duc de Lesdiguières ; c'était un homme entreprenant: en 1669, il offre en effet de construire deux halles contenant 20 boutiques de boucherie, à condition que les 20 bouchers, qui les occuperont, lui paieront une location de20écus(5) Il promet, en outre, de donner 100 livres par an à la ville. André Corréard, autre chirurgien, fut consul en 1670; c'est même la première fois que l'on rencontre un médecin ou un chirurgien parmi les consuls. Nous avons vu que les apothicaires étaient, au contraire, souvent honorés de cette charge.

(1) Archives municipales, B B, 1 11 - Archives municipales, B B. 115.

:;( Archives de l'Hôpital, II, 751.

(4) Archives municipales, G C, 91.

(5ï Archives municipales, B B, 111.

LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Ds A. AORDIER.

Les apothicaires semblent, d'ailleurs, avoir toujours été assez prospères à Grenoble; on peut même se demander si leur nombre et leur situation assez élevée ne tenaient pas à une cause, qui n'a plus de valeur aujourd'hui, mais qui avait une certaine importance autrefois, l'abondance, la variété et surtout la réputation des plantes et des simples propres à la flore alpine; presque tous les botanistes de l'Europe, à cette époque où l'alpinisme et le touriste en général n'existaient pas, venaient visiter les Alpes dauphinoises: Richier de Belleval, fondateur du jardin botanique de Montpellier sous Henri IV, vint à Grenoble, en 1G10, pour herboriser dans nos montagnes; Plumier vint en 1 079 ; Pierre Belon (du Mans), était venu dans le même but en 4543. Villarsnous apprend d'ailleurs que, encore de son temps, « les habitants de nos Alpes fournissaient à toute la France, et même à l'Espagne, les plantes les plus nécessaires pour .les médicaments ; ce sont précisément les Alpins de l'Oisans et du Briançonnais, qui entretiennent, dit-il, les pharmacies de Lyon, Marseille, Bordeaux, Montpellier et même Paris ».

A cette catégorie d'herboristes alpins appartenait, en 1688, Claude Liottard, véritable botaniste, qui demeurait rue Brocherie, et avait pour son usage, aux portes de la ville, un petit jardin botanique.

La maîtrise en pharmacie n'était pas, non plus, sans donner prise à quelques récriminations analogues à celles des chirurgiens : un nommé Delormc, entre autres, se plaint, à l'époque où nous sommes arrêtés, des maîtres apothicaires, qui, pour l'empêcher d'arriver lui-même à la maîtrise, lui ont donné un chef-d'œuvre trop difficile. Il ne faut pas oublier que cet argument a été, de tout temps, dans la bouche des candidats malheureux ; néanmoins voici sa réclamation : « Le venin des dits maîtres parut encore aux chefs-d'œuvre qu'ils baillèrent, car ayant cherché dans leurs pharmacopées pour trouver le plus long chefd'œuvre et m'éloigner par ce moyen de l'acceptation, ils donnèrent l'Electuère diasabesten (?), qui n'est d'aucun usage, seulement parce qu'il faut une année entière pour le faire, à cause des herbes qui entrent dans sa composition, et l'emplastre Ranis mercurix (?) ». Je doute que noi élèves en pharmacie fissent meilleure contenance, si on leur donnait cette préparation pour leur examen définitif.

Il est juste d'ajouter que ce Delorme était peu recommandable : c'est à lui que se rattache un procès, qui fit alors beaucoup de bruit (1).

(1) Bibliothèque de Grenoble, R, 3730.

81 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - t)r A. BORMER.

Une plainte fut déposée contre lui par plusieurs médecins agrégés et apothicaires ; on trouve au bas, les noms de Gigard, Monin, Paris, Lovât, A. de Saint-Ours (juré), /. Chabert (juré), Pascal, Chabert, A. Coulaud, L. Coulaud, Roux. On l'accuse « d'avoir séduit, suborné et corrompu des femmes et des filles, d'avoir donné des breuvages amoureux et abortifs, d'avoir commis le crime de rapt, d'avoir forcé et violé et mené une vie depuis quatorze-quinze ans, la plus débordée qu'on puisse imaginer, n'ayant épargné ny caresses, ny argent, hy promesses, ny violences, pour contenter ses sales désirs, ny remèdes, pour en couvrir les effets, et perdu quantité de femmes et filles, d'avoir malversé dans l'exécution des ordonnances des médecins et dans la distribution des remèdes », tous crimes graves, qui « sont prévus, sagement, par les aulheurs de la médecine, tout infidèles et tout payens qu'ils étaient ».

Ses accusateurs prétendent qu'un de ses grands moyens de séduction était un fœtus, conservé dans un bocal, « qu'il le faisait voir, comme une preuve indubitable qu'il avait le sec-et de faire perdre l'enfant, qui est presque Vendroict par ou Von petit le plus facilement corrompre le sexe ». On allait jusqu'à l'accuser d'avoir violé une fille, pendant qu'il la saignait; enfin rien ne pouvait le retenir de mettre une femme « à non plus ». Malgré ses défenses fort habiles, où il se dit victime du sieur Chabert, apothicaire, son ancien patron, et des Colaud, apothicaires « rue du Grand-Puis », où il accuse le médecin Masssard d'avoir rendu mères la plupart des filles, dont on lui impute la grossesse, Delorme fut condamné.

Plusieurs détails du procès nous montrent, en outre, combien les parties .des apothicaires étaient souvent élevées ; il avait , en effet , remis une note de 4.400 liv. pour une seule maladie à une femme de quatrevingts ans, « qui n'avoit besoin, dit l'accusation, que de bonne nourriture » ; à une autre malade atteinte « d'une concrétion de lait dans les mammelles, il réclame 400 liv. », ayant ainsi fait de la chirurgie, et, dit le jugement, « mis sa fauls dans la moisson d'autruy ».

Les règlements du corps de médecine étaient du reste assez souvent violés par les pharmaciens, car, en 1674 (1), un arrêt du Parlement défend à tous apothicaires et droguistes de donner, vendre ou débiter aucun poison ou médicament vénéneux, simple ou composé, tel qu'arsenic, sublimé et autres semblables, sans ordonnance de médecin. En 4076, sur les représentations de Daquin, le médecin du roi (2), un arrêt

\l) Archives départementales, B, 2445.

(2) Albin Gras : Institutions médicales de GrenoUe.

D1' A. BORDIER

du Conseil d'Etat défend aux apothicaires do recevoir ou d'exécuter les ordonnances d'autres médecins que ceux qui sont agrégés par le collège de leur ville, sous peine de 2.000 livres d'amende; nouvelle ordonnance semblable en 1681 qui prescrit l'observance ponctuelle des statuts des collèges de médecine; enfin, en 1753, un arrêt du Parlement homologue le tarif des divers médicaments que les maîtres apothicaires de Grenoble sont tenus d'avoir à la disposition du public. Ce tarif doit être affiché dans l'officine, à peine de 500 livres d'amende par chaque contravention.

Il est assez curieux de feuilleter ce tarif (1), signé « par nous, conseiller médecin ordinaire du roi, et syndic du collège de médecine, Beylié et Gagnon ». Deux noms que nous retrouverons bientôt.

On voit figurer les médicaments les plus usuels, comme les plus bizarres, avec leurs prix :

Opérations chimiques Esprit de vin rectifié 1 once;

1 dragme ; 1 once ; 1 once ; 1 once ;

— camphré Goûtes céphaliques d'Angleterre...

Liqueur minérale anodine d'Ofman.

Eau de Rabel

Esprit de gayac

Sel de crâne humain 1 dragme;

Sel de vipère 1 dragme:

Sel de soye crue 1 dragme;

Baume de Fioraventi 1 once ;

Sublimé corrosif 1 dragme;

Elixir de Garus.. 1 once;

Laudanum liquide de Sidenham .. . 1 dragme;

Teinture de Mars 1 dragme ;

Pierre infernale 1 dragme ;

dragme ;

Sel de tartre

Tartre émétique.. . *

Sel admirable de Glauber.

Boules d'acier

1 dragme 1 dragme ; 1 once ;

3 sots.

4 sols.

2 livres.

15 livres.

1 livre 4 sols.

2 livre-.

3 livres.

3 livres.

3 livres.

1 livre 10 sols.

3 sols.

1 livre.

6 sols.

3 sols.

1 livre 10 sols.

1 sol.

Compositions galéniques.

Vin émétique 1

Oxymel de Scilla. .

Miel de Mercuriale

Syrops divers

Extrait d'opium

Poudre d'écrevisses ,

Confection d'hyacinthe Thériaque d'Andromaque.

Orviétan

Diascordium

once ; once ; once ; once ; dragme dragme; 10 sols, once ; 10 sols, once ; 10 sols, once ; 8 sols, once ; 10 sols.

3 sols.

4 sols.

1 livre 10 sols.

(1) Tarif des préparations et compositions de pharmacie galéniques et chymiques des maîtres apothicaires de la ville de Grenoble, suivant l'arrêt du Parlement du G septembre 1753. (Bibliothèque particulière de M. Maignien).

Huile de camomille \ once . o sols.

— iézard 1 once'; 6 sols!

— chiens \ 0nce; 4 sols.

— vers 4 once; 4 sols.

— scorpion 1 once ; 10 sols.

Baume tranquille lonce; 12 sol- Onguent de la Mère lonce; 4 sols.

— mercuriel ou de friction.. 1 once; 10 sols.

Tarif des factures de Médecines, Bouillons, Apozèmes, Mystères,

Cataplasmes.

Pour la facture d'un bol. 3 sols.

Pour un cataplasme 10 sois.

Pour l'injection d'un clystère . 8 sols.'

Tisane de plan'es 1 pinte; 4 sols.

Bouillon d'écrevisses ou de grenouilles facture ; 8 sols.

Bouillon de tortue ou vipère au

Bain-Marie facture ; 15 sols.

Lait de chèvre distillé avec des

Plantes facture ; 4 livre.

Lait de vache distillé facture; 16 sols.

Deux visites par an doivent, en outre, être faites chez les apothicaires de la ville, par le lieutenaut-général de police, assisté du médecin du roi et de deux des syndics du collège de médecine, afin de s'assurer de la qualité des médicaments et se savoir si tous ceux, qui sont portés sur le tarif, existent dans l'officine.

C'est l'origine du jury médical actuel.

Le collège de médecine était, à cette époque, assez florissant à Grenoble. Le corps médical avait d'ailleurs pris, en Dauphiné, grâce à la présence dans son sein d'un certain nombre d'hommes éclairés, une situation prépondérante. En 4663, un arrêt donnait place et voix délibérative aux médecins à la réception des chirurgiens de Vienne (1); il. en était de même à Grenoble, car, précisément dans le procès Delorme, le juge, pour démontrer la fausseté des plaintes de l'accusé au sujet de l'examen, dit que les sieurs médecins, juges désintéressés, n'auraient pas autorisé l'injustice. La loi leur accordait en outre un certain nombre d'exemptions et de privilèges, dont la plupart se montraient dignes par leur courage au milieu des nombreuses et longues épidémies. En vain les querelles religieuses voulaient-elles les entraîner à des pratiques, qui ne sont pas dignes d'un médecin ; presque tous font preuve, vis-à-vis des malades, de cette tolérance qui doit être inséparable du titre de médecin véritable (2).

(4) Pilot : Histoire municipale de Grenoble.

(2) En 4664 (20 décembre); reprenant un vieil arrêt que j'ai mentionné en son

Nous allons d'ailleurs encore rencontrer un certain nombre de médecins distingués :

En 167-4, nous voyons entrer en scène, comme médecin ordinaire de la ville, par arrêt du Parlement du 16 mars Monin (1), docteur en médecine et agrégé au collège, dont nous aurons à reparler, mais qui fut, pour son début, assez mal reçu par ses nouveaux collègues.

En effet, en 1675, six médecins de la ville (2) s'irritent de cette décision et, profitant de l'appui du sieur Daquin, premier médecin de S. M., prétendent que l'agrégation conférée précédemment à Monin soit révoquée et qu'il soit condamné aune amende de 2.000 livres. Mais le conseil, qui n'avait pas les mêmes raisons de jalousie que les confrères, proteste contre une pareille prétention et s'élève contre la tendance des médecins de Grenoble à repousser tout étranger, qui vient, en quelque sorte, chasser sur leur territoire. L'afïaire fut renvoyée devant le Parlement.

Celui-ci déclare (3) « qu'il a esté expressément réservé que nostre dite Cour serait en faculté d'appeler des médecins de réputation et d'expérience consommée, et qu'en conséquence, il soit intervenu autre arrest du 16 mars 1674, par lequel nostre dicte Cour a retenu Me Louis Monin pour exercer la médecine en la dite ville, sans autre examen, en conformité du quel, quoy que les autres médecins de la dicte ville ayent deu reconnaistre le dict Monin en qualité de médecin ordinaire d'icelle. ils ont formé néantmoins de» difficultez en la visite des malades, chez les quels le dit Monin a esté appelé, sous prétexte qu'il n'a pas esté par eux aggrégé, et ne doit avoir rang que du jour de la dite aggrégation, ce qui est directement contre le dict arrêt, le quel, n'ayant authorisé leur dite aggrégation que sous la réserve des médecins que nostre dite Cour appellerait au service du public, a sans doute entendu, que celuy que nostre dite

temps (1538), la Cour « fait inhibition et défense à tous médecins, apoticaires et chirurgiens de visiter deux fois une personne considérablement malade sans, au préalable, l'avoir avertysdese confesser, et, en conséquence, leur enjoint d'avertir le malade qu'ils ne pourront plus le visiter, ni lui ordonner aucun remède, s'il ne se confesse, et où ledit malade ferait relus de se confesser après le dit avertissement, au dit cas fait inhibition aux médecins, chirurgiens et apoticaires de retourner à la maison du dit malade, à peine contre les contrevenants de mille livres d'amende et autres arbitraires . Signé: Prunier de Saint-André. [Bibliothèque de Grenoble, 0, 5091).

(1) Il a laissé un li/re intitulé: Apologie du Lys des Etangs, communément appelé Nymphsea ou la Vérité reconnue en bonne médedine sur les entretiens courants, par Louis Monin, conseiller et médecin ordinaire du roi en la ville de Grenoble. Achevé d'imprimer chez Petit, 1675.

(2) Archives municipales, 13 13, 113.

(3; Bibliothèque tic Grenoble, R, 4008.

88 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BOMHKI:.

Cour honorerait de son choix pour le bien de ladite ville, eojaserverait le rang qu'il aurait eu par son doctorat, avant l'introduction de ladite agr égation, duquel il ne peut estre privé par les autres médecins, sans une contrevention manifeste au dit arrest, laquelle, si elle était tolérée, fermerait l'entrée, à l'advenir, à tous les médecins de réputation, au lieu de les attirer au service du public, suivant l'esprit du dict arrest, n'y eu ayant aucun, qui voulut se résoudre à quitter ses anciens emplois, pour n'avoir autre rang dans la dite ville, qu'après tous les autres aggrégés, qui est la

cause qu'il requiert d'y pourvoir

Notre dicte Chambre, de l'advis de celle de l'édit entérinant la dite requeste, ordonne que les arrests du 11 avril 1620 et 16 mars 1674 seront exécutez selon leur forme et teneur et ce faisant que le dit Monin pour provision, conservera son rang du jour de son doctorat, dans toutes les consultations et examens des appoticaires et chirurgiens ».

Le livre de Monin sur le Lys des Etangs n'était pas de nature à lui susciter beaucoup de jaloux ; c'est une mauvaise amplification sur deux ou trois idées fausses. Un seul passage est digne detre relaté ici, à titre documentaire : c'est celui qui est consacré à de Villefranche, dont il fait le plus bel éloge. La citation n'a d'intérêt qu'à ce point de vue : il s'agit, pour Monin, de montrer les dangers du sirop de pavot blanc et même du sirop de nymphsea chez les femmes en couches; or il s'appuie sur l'autorité de Villefranche: « S"il ne tenait, dit-il, qu'à citer des authrorités de sçavoir de nos jours, on en pourrait appeler, avec bien de justice, à un grand homme d'illustre et de fraîche mémoire, qui a pratiqué pendant près de quarante ans la médecine en cette ville, avec l'applaudissement général des grands et des petits; son nom était connu (il met en marge : M. de de Villefranche) aussi bien au-delà des monts que dans tout le royaume, la renommée l'ayant porté jusques dans le cabinet du Prince, dont la Majesté a bien voulu luy accorder l'honneur de son estime. Il y a une infinité de témoins vivans de sa manière de pratiquer, qui peuvent asseurer, qu'il ne s'est jamais abandonné à des coups de cette nature, et les restes précieux des productions de son bel esprit ne sont point souillés de semblables imprudences *

Un autre médecin du collège eut également à lutter, avec quelques-uns de ses confrères et avec les pharmaciens; c'est Jacques Massard, un protestant.

Le titre de l'ouvrage qu'il a laissé ne le recommande guère (1). Mais

(1) Panacée ou discours sur les effets singuliers d'un remède expérimenté et commode pour la guérison de la plupart des longues maladies, même de celles

l'auteur semble surtoul avoir voulu flétrir la poiypharmacie de son temps et faire la critique des usages du corps de la médecine. Bien que ce petit livre soit gâté par le charlatanisme, il contient néanmoins beaucoup de bonnes choses.

Dédié à Madame la conseillère de la Martellière, daine de Laval, Saint- Etienne et autres lieux..., il donne d'abord la parole, suivant l'usage consacré, à la Muse... de la réclame :

Mortels, qui gémissez sous les vives douleurs

D'un venin obstiné, d'une lièvre incu-able,

Mortels qui, pour guérir d'un mal qui vous accable

N'avez, pour tout secours, que l'usage des pleurs,

Mortels qui flétrissez comme les belles fleurs,

Qui souffrent du midy l'ardeur impitoyable,

Vous enfin qui, fuyant et le lit et la table,

Perdez en peu de temps vos plus vives couleurs,

Cessez, cessez vos cris ; abandonnez vos plaintes

Vos maux vont prendre fin et toutes leurs atteintes,

Se peuvent éluder par le secours de l'art.

Et cet art merveilleux, fils de la pensée,

Se trouve renfermé dans cette Panacée

Que vous offre aujourd'hui le médecin Massard.

Il va jusqu'à imprimer ce détestable anagramme :

Jacques Massard médecin A acquis de remèdes amis.

et termine « les prolégomènes » par un article-réclame, article de fonds, sans doute moins cher alors qu'aujourd'hui, qui nous initie aux mœurs du journalisme naissant; cet article flatteur, sorte de compte rendu sommaire du livre, lui est envoyé par le signataire M. de Blegny, chirurgien ordinaire du corps de Monsieur, directeur de l'Académie des nouvelles découvertes en médecine (?), à Paris, devant le Palais-Royal. C'est un extrait du Journal de médecine du mois d'aoûtl681, p. 378, où il a paru sous le titre Nouveautés.

Mais laissonsla réclame. Je ne parlerai pas non plus de la panacée « bezoar ou élixir composé des esprits doux de quelques minéraux ». Je ne dirai pas avec l'auteur qu'elle guérit « l'obstruction des entrailles, la jaunisse, les pâles couleurs des filles et la suppression de leurs mois, les douleurs

d'estomac et le dégoût, môme celui des femmes enceintes

, les palpitations de cœur, les vapeurs de mères » Je n'ajouterai pas « que l'on donne ce remède en petite quantité, que l'on n'est pas obligé d'observer aucune précaution. Que l'on n'exige rien, ny pour

qui semblent incurables. Par Jacques Massard, docteur en médecine, agrégé au collège de médecine de Grenoble, 1679. Chez l'auteur, rue Brocherie. 1 vol. in-12.

00 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORDIÈR'.

les Irais du remède, ny pour 1rs soinsqu'on prend des malades, qu'après guérison ». Nous en tirerons du moins cet enseignement que les modernes charlatans n'ont rien inventé.

Mais quand on a laissé de côté tout ce fatras, on lit avec plaisir cette profession de foi, qui était bien de mise dans la ville où avait été institué le corps de médecine : « Les médecins ayant divisé la médecine en pharmacie, en chirurgie et en diète, ils ont abandonné la pharmacie aux apothicaires, la chirurgie aux chirurgiens, et se sont réduits volontairement à la diète. La médecine ayant été séparée en trois parties et ayant été donnée à exercer à trois personnes différentes, je ne pense pas qu'on puisse appeler aucune de ces trois médecin: la médecine est composée de ces trois parties jointes ensemble, et il est nécessaire qu'un médecin les possède toutes les trois ». Cette conception de la médecine, qui est celle d'Hippocrate, et la seule vraie, était très avancée pour l'époque où il la formulait. Entraîné plus loin qu'il pensait par son admiration pour le médecin complet, il va même jusqu'à vouloir qu'il prépare lui-même chez le malade « des remèdes faciles et plus asseurés » ; « s'il y avait quelque chose chez l'apoticaire qu'on jugeât nécessaire, on pourrait le faire acheter comme chez un marchand. » C'est pourquoi, dit-il en terminant, « il faudrait anéantir le contrat ridicule qui fut fait entre les médecins et les apoticaires de cette ville en 4620, par lequel les médecins de ce temps-là se condamnèrent volontairement à payer une amende, s'il leur arrivait de donner quelque remède ou d'en faire chez les malades ».

Il est aisé de deviner, que les apothicaires ne l'aimaient guère. Ses confrères ne l'aimaient pas davantage ; tous auraient dû cependant lui pardonner pour le passage suivant, qui, résume si bien une situation encore assez fréquente, même de nos jours : a Les malades font venir d'abord leur apothicaire qui, n'ayant d'ordinaire aucune connaissance des maladies ny des bons remèdes et n'ayant pour but que de débiter ses drogues, traite le malade suivant son caprice et lui fait faire très mauvaise chère et beaucoup de dépenses. Le malade empirant pour cette mauvaise conduite, appelle le médecin qui, dans la vigueur du mal et contre le précepte d'Hippocrate, ordonne presque toujours la réitération de la saignée, de la purgation et du lavement, de peur de paraître inutile et que le malade ne vint à mourir sans remèdes. La réitération de ces mauvais remèdes étant inutile ou plutôt désavantageuse et le mal augmentant tous les jours, on appelle plusieurs médecins en consulte.

« Mais il y a tant d'envie et de jalousie parmy les docteurs, que la plupart seraient bien marris que le malade vint à guérir par l'avis ou par

le remède «le son collègue et, comme on fait ces consultes en public, chacun soutient son opinion avec opiniâtreté el tâche de l'emporter sur son compagnon, quand le malade en devrait mourir. De sorte que le malade venant à mourir, on a juste sujet de dire avecMollière, qu'il est mort de quatre médecins et de deux apothicaires ».

« Sans doute, les consultes sont nécessaires en beaucoup d'occasions, mais, pour éviter les abus qui s'y commettent, il faudrait appeler des

médecins qui fussent bien ensemble Mais ceux qui se servent

de plusieurs médecins tombent ordinairement dans les fautes de tous les médecins (qui pluribus medicis utuntur in singulorum errores incidunt) et dans le malheur de Trajan, qui fit graver cette épitaphe sur son tombeau : La multitude des médecins a tué l'empereur ».

Je crois, qu'en réalité, la vraie qualité de la Panacée de Massard, c'est qu'elle ne contenait rien, que quelque laxatif hygiénique, associé à quelques aromatiques et stimulants, pour parler l'ancien langage : il évitait de nuire aux malades par les drastiques intempestifs, trop souvent réitérés et par les saignées faites à tout propos; il aimait assez volontiers la médecine expectante, attachant une assez grande importance à ce qu'on nomme aujourd'hui 1' « antisepsie intestinale » : « la cause de la plupart des maladies se rencontre, dit-il, dans les parties du bas-ventre,' parce que c'est dans cette partie que s'engendrent les levains des premières digestions ». Nourri d'ailleurs de la lecture de Van Helmont, il parle presque comme nous-mêmes de levains et de ferments, a Non seulement nous naissons et nous sommes nourris par le moyen des ferments, mais aussi nous maurrons par ce même moyen ; chaque maladie excite en nous ses tragédies par quelque levain »

Malheureusement le livre se termine, non par des observations, mais plutôt par des attestations ou au moins des mentions de guérison, qui ne prouvent absolument rien. Il a guéri Mme de Puigiron, Mme de la Rouillière, fille de M. le conseiller de Bardoimanche ; la fille du sieur Clerget, maître chirurgien eu cette ville; M. Antoine Vallin dit la Violette, qui blanchit les peaux à Saint-Laurent ; la femme du sieur Verdier, imprimeur , et il continue ainsi, désignant chacun par son nom,

allant même jusqu'à apprendre à toute la ville, qu'il a guéri la femme du sieur Abren, receveur des tailles, « d'une constipation extrême ».

Nous avons vu tout à l'heure, parmi les signataires de la plainte portée contre L'apothicaire Delorme, figurer unnom nouveau, c'est celui du médecin Gicjard : II était alors agrégé au collège de médecine. Son père avait été médecin, mais je ne pense pas que ce fût à Grenoble. 11 parle plu-

sieurs fois de lui cl nous dépeint « le sieur Louis Gigard, son père», comme convaincu de l'importance « des lumières de l'astrologie »; c'est elle qui, en médecine, « a été l'étoile polaire du sieur Louis Gigard, pour extirper les maladies en tous les lieux où ses ordonnances sont arrivées ». 11 avait donc exercé dans divers pays.

Lui-même, il avait beaucoup voyagé, car il prie « d'excuser son langage corrompu, à cause de ses longues absences hors du royaume ». Entre autres pays, il avait exercé en Piémont: il nous ditmême quelque part : « J'ai renvoyé, ces jours passez, 3 messagers qu'on m'envoya de ce païs-là, pour me prier d'y retourner pour combattre les malignités qui le détruisent ». Il avait enfin, un peu partout, « traité plus de 50.000 personnes en plusieurs années! » Expression un peu hyperbolique, ce semble. Quoi qu'il en soit, c'est à Grenoble , « en cette ville où, depuis quelques mois j'habite », qu'il publie le livre dont je vais dire un mot.

Son titre est toute une table des chapitres (1). Il est dédié à « Messeigneursdu Parlement du Dauphiné ». Dès le début, il montre l'importance de la médecine : « Que la philosophie, dit Quintilien, soit une grande chose, elle regarde peu de personnes ; que l'éloquence soit admirable, il n'y a pas moins de ceux à qui elle est nuysible, que de ceux à qui elle est profitable. Il n'y a que le seul médecin qui est nécessaire à tous les hommes ».

Quelle que soit la conviction de l'auteur sur l'utilité de la médecine, son titre, suffisamment suggestif, nous dit assez que nous ne trouverons rien qui nous intéresse chez cet ennemi de la théorie d'Harvey, « qu'il combat et détruit » (?), chez ce « partisan de la saignée au pied, plustôt qu'au bras » et réciproquement. Néanmoins, dans les symptômes qu'il expose <c plus clairement que les rayons du soleil », on peut reconnaître la fièvre typhoïde au cours de laquelle il saignait largement : « Il est mort, dit-il, dans cette ville, beaucoup de personnes du menu peuple qui n'ont point

(1) Iraitté des maladies du temps, où l'auteur explique en général les causes des pleurésies, rhumes, fièvres catharales et autre5! qui ont régné cet hy ver, conformes à la propriété du temps et de la saison, et qui régnent à présent, à cause de quelques dépendances qu'elles ont des corps supérieurs. '

Il résout la difficulté des saignées en ces maladies courantes.

Il décide encore la question très difficile, s'il faut saigner au bras ou au pied les femmes atteintes de ces maux, pendant le flus de leurs mois ou de leurs lochies.

Il combat et détruit l'opinion de la circulation universelle du sang.

Ensuite il décrit en général la nature, causes et effets des fièvres véritablement malignes, qui régnent à présent et propose la méthode très facile de les guérir. Par A. Gigard, docteur en médecine, à Grenoble.

Chez P. Fremon, imprimeur du roy; pour Monseigneur, le duc de Lesdiguières et nos seigneurs de la Chambre des comptes, rue Ghenoise, en l'Hôstel de Chevrières, M D G L XX Y I. (BibliotJièque de Grenoble, 0, 3813).

LÀ MÉDECINE A GRENOBLE. — î)r À. BORDIEK. 93

veu de médecins ou n'ont point été saignez, ou bien on leur a fait 3-4 saignées dans l'espace d'une semaine, qu'il fallait avoir toutes petitement réitérées, et de plus, dans les 24 heures ».

Par compensation, on ne peut que lui savoir gré de ce passage : « Les païsans des environs de Saint-Marcellin, La Côte, Tullins, guérissent à veùe d'œil par le bénéfice du ventre, que leur procure l'usage du petit lait, pendant que les richars succombent dans les villes sous le faix des bézoars, perles et hyacinthes qui épuisent leurs bourses et ruinent leurs santez » « Une grande dame de la Perrière, par le moyen d'une poudre émétique, a guéry tous ceux qui s'en sont servis en cette occasion ». Ce qui prouve qu'alors, comme aujourd'hui, les dames charitables faisaient volontiers de la médecine.

Gigard parle d'un autre livre qu'il aurait fait : « J'écrivis, il y a quelques années, à la fin d'un livre de consultes, que je mis au jour, un traitté de maladies malignes conformes à celles qui régnent à présent ». Mais je n'ai pu trouver ce document.

Nous avons déjà vu les tribulations qu'avait valu au médecin Monin sa récente nomination comme médecin de la ville ; elles n'empêchent pas les honneurs de s'accumuler sur sa personne, car, en 1G92, le voilà nommé conseiller et médecin ordinaire du roi.

Des médecins du roi existaient depuis longtemps clans les provinces ; nous en avons vu déjà quelques-uns à Grenoble, mais un édit royal de cette année vient de régulariser leur situation, de rendre surtout les titulaires plus nombreux et de créer, en même temps que deux charges de chirurgiens-jurés, une place de conseiller-médecin ordinaire du roi dans chacune des villes du royaume. L'édit énumérait les charges et les prérogatives attachées à la fonction : le médecin royal, c'était ainsi qu'on le nommait également, devait assister aux examens et réceptions des aspirants en chirurgie et des sages-femmes, «être présent et assister aux rapports des malades, blessés et autres » (1). Il pouvait aussi toucher des droits d'examen : ainsi, à Bordeaux (2), un médecin royal s'oppose à un examen, parce que le candidat a négligé de lui faire viser ses lettres et surtout de lui payer les droits ; mais les honneurs et les privilèges du médecin royal étaient surtout considérables (stipulait l'arrêt

(1) En 1723, un arrêt du Parlement défendra aux chirurgiens de Gap de procéder aux visites et rapports des blessés, tués, noyés, mutilés, empoisonnés ou frappés de mort violente et autres cas, sans la présence et assistance du médecin du roi. {Archives départementales, B, 2485).

\2) Pery : Histoire de la Faculté de Bordeaux.

34 LA MÉDECINE A GRENOBLË. — Dr A. BORDIER.

du 2 septembre 1692) dans les villes où il n'y avait pas d'université.

A peine titulaire de sa nouvelle fonction, Monin voulut jouir des prérogatives y attachées ; mais un autre médecin avait également des prérogatives dans les examens, dans les questions de préséance entre confrères, et cela en vertu des anciens statuts du collège des médecins, c'était le doyen même de ce collège; or, ce doyen était alors un médecin fort dévoué et de grand bon sens, que nous retrouverons tout à l'heure et dont nous avons déjà vu le nom au sujet d'une lettre à lui adressée par le frère Gilles, sur les eaux de Monesticr, le médecin Donis.

De là conflit entre Monin et Donis et même procès intenté par Donis. Dans un factum (1) qu'il publie pour se défendre, Monin montre que l'arrêt du 2 septembre 1692 établit les honneurs et privilèges du médecin du roi, dans toutes les villes du royaume, à l exception de celles oh il y a université; or, dit-il, « il n'y a à Grenoble aucun corps établi, fondé et renté par le roi, ni aucune faculté dans laquelle les médecins puissent prendre les degrés de licence, bachelier ou de docteur... Le corps ou l'aggrégation des médecins n'est point établi par le roi, mais seulement par les Parlements ou autres juges ordinaires. »

Donis dût répondre évidemment que dans beaucoup de villes, à Bordeaux notamment, où existait une faculté de médecine, le collège des médecins était sur le même pied qu'elle; qu'à Grenoble ce collège faisait des cours, que son doyen avait fin, de tout temps, même vis-à-vis le médecin du roi, certaines prérogatives. Mais le texte même du règlement, sinon son esprit, élait formel, et Monin était évidemment en situation de gagner le procès qu'on lui avait intenté.

Au surplus, cette querelle n'arrêta pas la prospérité du collège des médecins qui était plus florissant que jamais:

En 1695," nous le voyons recevoir Jean-François Francières ou Franssières qui, lui, est médecin (2) et a pris son diplôme à l'Université d'Avignon en 1685. Nous savons même quelles questions furent posées au candidat pour sa réception au collège de Grenoble :

Simplicium nomina quœ in montibus delphinatus crescunt :

Arcanorum codex;

Sans compter argumenta sur un malade.

(1) Factum par Louis Monin, conseiller, médecin ordinaire du roy en la ville de Grenoble, défendeur, contre Jacques Donis, doyen du collège de la dite ville, demandeur. 31 janvier 1699. (Bibliothèque de Grenoble, 0, 12536).

(2) Archives de l'Hôpital, H, 748. Ce Jean-François Francières ou Franssières, médecin, est-il le fils du chirurgien François Francières qui, d'origine picarde, avait eu douze nfants '? (Archives de l'Hôpital, II, 750). Je ne saurais le dire : son diplôme de l'Université d'Avignon le désigne comme Gratianopolitanus, filias naturalis.

LÀ M KDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORMER.

En même temps que lui on reçoit le médecin Patras (1). Voici le procès-verval de cette double installation (2) :

Installation des sieurs Patras et Franssières. Monsieur Maistie Anthoine Patras, doceur en médecine de l'Université de "Vallance, et Mor sieur Maître Jean-François Franssières, docteur en médecine de l'Université d'Avignon, tous deux natifs de la ville de Grenoble, ont été examinés le jour d'hier, sur les aphorismes d'Hippocrate, etc., et chacun sur une maladif, par les soussignés, docteurs médecins aggrégés, en préserce des seigneurs commissaires députés par la cour, Monseigneur \r Président de Chaponnay, Messeigneurs les conseillers Dupillion et de Pina, et Monsieur l'advocat général Rolland, à qui ayant satisfait et le collège les ayant jugés capables et dignes de l'aggrégation, le dit sieur Président a octroyé acte aux dits récipiendaires de leur réception dans notre collège, en prêtant entre les mains de Monsieur Louiz Monin, consei'ler du roy et chef du dit collège, le serment porté pa • les statuts du collège, ce que les dits sieurs Patras et Franssières ont exécuté ce jourd'hui en présence des collégiens examinateurs soubsignés avec promesse d'observer régulièrement les statuts, après quoy le dit sieur Monin de l'advis de ses collègues, leur a donné le rang et place immédiatement apprès Monsieur Maître François Ghappat, .sçavoir au dit sieur Patras et ensuite au dit sieur Franssières. Signé : Monin.

Le collège de médecine était dcnc plus vivant que jamais, et si Monin

avait gagné son procès contre Donis, il n'en est pas moins vrai qu'en

1707, un édit daté de Marly, dans ses articles 31 et 32, assimile jusqu'à

un certain point les collèges aux universités.

Art 31 Défense à tous médecins à peine de 500 livres d'amende, d'exercer la médecine dans les lieux où il y a une Université, s'ils ne sont graduez ou agrégéz en icelle; et dans les lieux où il n'y a qu'un collège ou corps de médecine, s'ils ne sontaggrégés au dit corps ou collège à la manière accoutumée.

Art. 32. Ordonnons également que ceux qui auront été reçus doc'eurs ou> licenciés dans une Faculté, ne pourront être aggrégés à une autre Faculté ou corps de médecine qu'en soutenant préalablement un acte public de quatre heures au moins, sur toutes les parties de la médecine.

Il est vrai que l'article suivant sert la cause de Monin.

Art. 34. Sont exceptés de passer un nouvel examen nos médecins, ceux de notre maison royale, ceux des reines, enfants de France ou petits enfants, premiers princes du sang.

En 1708, nouvelle réception au collège ; celle du sieur Durand, docteur en médecine ^3) :

Réception du sieur Durand, docteur médecin, le iS may 11 OS. Du dimanche treizième jour du mois de may mil sept cent huit, parde-

(1) Patras était le fils de Patras, notaire à Grenoble, qui avait eu quatre enfants. Cette famille était protestante. A la révocation de l'édit de Nantes, un des fils Abraham Patras, frère du médecin, s'engagea dans la marine hollandaise et devint directeur du Bengale en 1724, conseiller extraordinaire en 1732 et, en 1735. gouverneur général des possessions hollandaises dans l'Inde orientale. (Rochas, biographie du Dauphiné). Une étude très complète de la famille Patras, qui était originaire du Gapençois, a été faite par le savant bibliothécaire de Gredoble {Edmond Maignien : Abraham Patras et sa famille. Grenoble, 1892).

(2) Archives départementales, B, 2461 (registre).

(3) Albin Gras : Institutions médicales de ta ville de Gi-enoble.

1)' A. BORD1ËH.

vaut nous François d'Ize de Château-Neuf, chevalier, conseiller du roy en ses conseils, Président à mortic- en la cour de Parlement, aides en finances du ûauphiné ; Gabriel Eymond de Franquières, et François de Vaulx de Palanin, ecuïers conseillers du roy en la dite cour, commis par ordonnance de la dite cour de huitième du présent mois de may pour être procédé par devant nous à l'examen de Pierre Durand, docteur en médecine de l'Université de Montpellier, à sa réception et agrégation au dit collège de médecine de cette ville de Grenoble; assistez, de Gaspard de Vidaud de la Tour, chevalier, conseiller du roy en ses conseils, et son Procureur général au dit Parlement ; écrivant sous nous Gabriel Amat. ecuïer. conseiller secrétaire du roy, maison, couronne de France et de ses finances, greffier en che'au dit Parlement; dans l'hôtel du dit Président de Chàt-au-Neuf, à % trois heures de relevée, a été procédé à l'examen du dit Me Durand, par Mes Lou'ïs Monin, conseiller et médecin ordinaire du roy; Jacq es Donis, docteur en médecine, doïen des médecins agrégez au collège du dit Grenoble, Etienne Paris, François Ghapat, Antoine Patras, J. de Franssières, Thomas Turcy et Pierre Michal, docteurs en médecine, agrégez au dit collège ; lesquels nous aïant déclaré que le dit Me Durand est capable et en état d'exercer la médecine, et qu'il a satisfit à tous les préalables portez par les statuts de leur collège de médecine et par les arrêts de la cour ; nous avons octroïé actes de bur déclara ion, et en cons quence reçu et agrégé le dit Me Durand au nombre des médecins du collège de médecine de cette ville de Grenoble, pour jouir des honneurs et prérogatives de l'agrégation en icelui, et ordonné qu'il prêtera le serment en tel cas requis et accoûtumé, aux formes ordinaires, et que les requêtes dudit Me Durand, son enquête de vie et mœurs et la présente seront enregistrez au greffe de la cour.

D'Ize de Château -Neuf, — Amat.

Extrait des registres du Parlement du Dauphinè. Bozonier.

Enregistré au greffe civil de la cour du Parlement du Dauphiné, par nous ecuïer, conseiller-secrétaire du roy au dit Parlement, ensuite de l'arret^de la dite cour de ce jour 15e fév. 1712. Bozonie--.

En 1709, nouvelle réception dans la même forme de Joachim Cochet, docteur en médecine de l'Université d'Avignon, qui avait précédemment pratiqué à Montpellier (1). Il présente le résultat favorable de l'enquête sur ses mœurs et sa religion, un certificat de bonne religion signé Pierre Pons, prêtre et chanoine de l'église cathédrale de Notre-Dame ; un certificat de noble André Flandy, habitant de la dite ville, et un autre de Pierre Canet, bourgeois, qui tous protestent .« que le postulant fréquente les sacrements ». Il paye 3 livres 6 sous au greffe: 5. livres 17 sous de droits d'examen. Enfin :

Le lundy preader jour du mois d'avril 1709, pardevant nous Joseph de Barrai, il est procédé à l'examen par M« Louis Monin, conseiller et médecin ordinaire du roy^ Jacques Donis, doyen des médecins agrégés, François Durand, Estienne Paris, François Chappat, Antoine Patras, J. Franssières, Thomas Turcy, Pierre Michal, Pierre Durand

Mais le candidat ne s'est pas montré suffisamment préparé, parait -il,

(1) Archives départementales, B, 2461 (registre).

car « on trouve à propos que le dit Cochet suivra pendant deux ans l'un des médecins des hôpitaux de la ville et en raportera certificat pour être reçu agrégé au nombie des médecins de cette ville ». J'ai déjà parlé de cet ajournement conditionnel, qui se faisait également au collège de Bordeaux, et qui nous prouve que cet examen n'était pas absolument banal, comme on pourrait le croire.

Sous la double émulation de Monin et de Donis, dont aucun ne voulait sans doute être dépassé par l'autre en zèle et en activité, le collège était donc plein de vitalité. En [1711, il ajoute à son règlement un certain nombie de paragraphes, qui dénotent l'idée de constituer dans son sein une véritable société scientifique de médecine, en même temps qu'une sorte de société médicale de bienfaisance.

Voici les deux articles (1) :

Articulus 1

Mcdici aggregati, semel aut bis in mense convenient ad examinandam morborum grassantium indolem; frequentius vero in temporibus quibas ssevient epidemici morbi ; ut in eorum causas detegen das inquirant, observationes, ab ipsis in particulari circd quembibet horum ce morborum habitus, sibi mutuo communicent et ad remédia magis idonea prospiciant, quibus hi profligari possint.

Articulus 2

Grassantibus morbis epidemicis Medici aggregati communi consensu diversas urbis regiones i nier se partientur ad invisendos gratis et bénéfice pauperes segros quisqùe Medicorum intraregionem ipsis distributione contigerit .

11 est juste d'ajouter ici, 'pour expliquer ce beau désintéressement, dussé-je en diminuer le mérite, qu'en 1679, un arrêt du Parlement, sans doute récemment remis en vigueur, accordait aux médecins décharge de la cote « pour faculté mobiliaire », à condition qu'ils soigneront gratuitement les pauvres 2). Néanmoins, cette concession faite aux sentiments altruistes, il était naturel que l'égoïsme ou le népotisme reprissent leurs droits; aussi, pendant qu'on révisait le règlement, on ajouta :

Articulus 3

Collegiatorum filii, ad aggregationem aspirantes non tenebuntur siciU àlii, pus! ndeptum Boctoratûs gradum praxim Medicam extra hujus ce civitatis pomseria, sicuti priora exigunt siatuta, exercere; ijs licebil stib proprio Pâtre directore vel alio ex aggregatis, quem collegium indicabit, hoc Medicœ praxeos exertitium complere ».

Ont signé : Monin D M conseiller et médecin du roi/, Patras D. M, de Franssières D. M, Michal D. M, Durand D. M, Cochet D. M.

En 1712, de nouvelles lettres patentes confirment 1 établissement et les statuts du collège de médecine de Grenoble ; les règlements de

(1) Albin Gras : Institutions médicales de la ville de Grenoble.

(2) Archives municipales, B B, 113.

98 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORDIER.

1008 et de IG14 sont spécialement approuvés; des agrégés nouveaux continuent môme à y être reçus, car. en 1719, je trouve les pièces d'un procès pour Ma Nicolas Flauvant, docteur en médecine, qui prend le titre d'agrégé au collège de Grenoble : il est demandeur contre Messire doin Jouan de Susville, chevalier des ordres sacrés Saint-Maurice et Saint-Lazare, adjudicataire de la terre d'Eybens. Nous voyons pour la première fois le nom du docteur Flauvant, que nous retrouverons plus tard.

Cependant, malgré de nouvelles réceptions, on se plaignait à Grenoble du nombre insuffisant des médecins; la population avait, du reste, augmenté : Pilot (1) l'estime à cette époque à 22.600 hab. Le conseil de la ville va même jusqu'à prendre parti dans un procès entre Etienne Chaberl médecin et le collège des médecins de Grenoble, qui lui refuse l'agrégation ; il prétend que le collège n'obéit, en cette circonstance, qu'à un parti pris dicté par la jalousie.

L'année 1720 allait mettre le corps médical en mouvement et faire oublier les querelles intestines du collège des médecins. Comme la guerre, la peste était toujours imminente: depuis l'épidémie de 1628, on avait, il est vrai, vécu avec assez de tranquillité. En 1651, cependant, quelques cas s'étaient montrés et le chirurgien Dutruc avait été envoyé à Lalley-en-Trièvespour y faire une enquête(2). La peste était même venue à Grenoble, en même temps que l'inondation : le journal deCorréard, procureur au Parlement (3), nous apprend en effet que « le 13 novembre, il vint une si grande inondation d'eaux à Grenoble, par les rivières de l'Isère et du Drac, que les pestiférés, qui estaient à l'isle, furent contraints de se sauver là où ils purent, et pour ceulx qui estaient malades, Messieurs delà santé leur firent porter des vivres avec un bateau, comme aussi à plusieurs personnes qui étaient fermées aux Granges, hors la porte de Bonne ». Cette fois-ci, elle n'était pas à Grenoble, mais elle ravageait la Provence : c'est l'année de la célèbre peste de Marseille (1720) et les Grenoblois avaient de trop bonnes raisons de craindre la contagion, pour ne pas prendre toutes les précautions nécessaires.

C'est pour nous l'occasion de constater tous les progrès qu'aVait fait l'organisation de la médecine dans notre ville depuis la dernière épidémie. Suivant le conseil donné jadis par Guillaume de Lérisse et

(i) Pilot: Histoire municipale de Grenoble. \%) Archives municipales, C C, 784.

(3) Archives de l'Hôpital, H, 375.

suivant un pouvoir spécial donné par arrêt du conseil d'Etat du 44 septembre 1720, Liotard, le marchand herboriste et botaniste dont nous avons déjà parlé, reçoit de l'intendant et des consuls l'ordre de faire d'abondantes provisions , tant pour cette ville que pour la campagne, de toutes les plantes regardées comme antidotes de la peste. Le comte de Medavy, commandant dans les provinces de Dauphiné et Provence et M. d'Orsay, intendant de justice, police et finances dans la dite province de Dauphiné, établissent un Conseil de santé.

Ce conseil était présidé par M. de Repellin, premier consul, assisté de ses trois collègues et comprenait vingt-huit membres, parmi lesquels Donis, doyen des médecins et le sieur Colaud, apothicaire. Ses réunions ont lieu trois fois par semaine les lundi, mercredi et samedi, de deux heures à cinq heures.

Le premier soin du conseil est de faire afficher un règlement et de le faire imprimer en un volume (1). Je reproduirai seulement quelques articles de ce règlement.

Le conseil de santé commence par ordonner des prières :

« Comme nous avons une connaissance certaine de la maladie contagieuse, qui a infecté la ville de Marseille et du progrès qu'elle fait tous les jours, le conseil de santé l'a envisagée comme un fléau de la justice divine, dont il se sert pour châtier les pécheurs ; dans cette vue, il a cru que le plus sûr de tous les moyens, dont on pouvait se servir, pour le détourner de cette province, était de recourir au Seigneur par la prière ; c'est pourquoi il a été délibéré, que l'on députerait deux de ceux composant le conseil, à M. le vicaire général, pour lui représenter très humblement que les prières publiques que l'on a déjà faites, n'ayant point encore fléchi la colère de Dieu, on le suppliait d'en vouloir bien ordonner de nouveau, dans toutes les églises de cette ville, afin de lui demander en commun que ce terrible châtiment ne parvienne point jusques à nous, reconnaissans parfaitement, dans le fonds dè nos cœurs, que, sans les bénédictions qu'il voudra bien répandre sur les précautions que nous allons déterminer, elles deviendraient absolument inutiles ».

Passant à une autre ordre de précautions et à une hygiène moins immatérielle, le conseil ajoute :

Art. ix

Rien ne pouvant, garantir plus efficacement cette ville de la contagion, dont elle semble menacée, qu'une garde exacte et sévère, il est ordonné à tous les notables bourgeois et autres habitants, sans exception des officiers de baillage, de lajudicature d'élection, de la chancellerie près le Parlement, excepté les jours de sceau, des avocats, procureurs ou autres, qui pourraient se prétendre exempts, sous quelque espèce de privilège que ce puisse être, au quel nous déclarons n'avoir aucun égard, attendu le cas dont s'agit, de se rendre à la porte qui leur sera indiquée par un billet

(1) Règlement de la ville de Grenoble fait par le Conseil de santé. Grenoble, chez André Faure, imprimeur-libraire, rue du Palais, 1720. (Collection de M. Reymond, secréta:re-général de la Mairie de Grenoble).

signé d'un de Messieurs les consuls (1), pour y faire la garde dans les formps qui seront prescrites dans le présent règlement, à peine, sur le simple lefus, de 50 livres d'amende et prison pendant le temps qu'il sera jugé à propos par le conseil ».

Art xx

La principale de nos vues étant d'empêcher toute communication avec les pays infectez et suspects pour s'assurer d'une précaution aussi solennelle, il est ordonné que tous les étrangers, marchands, voituriers et voyageurs, de quelle qualité et condition qu'ils soient, ne pourront entrer dans cette ville sans être munis de billets de santé ou passeports, en forme, visez aux endroits de la route où ils auront passez, et l'on fera une attention singulière à la datte des dits billets, par rapport au lieu de leur départ, au temps qu'ils auront du demeurer en chemin, aux endroits qu'ils auront déclaré vouloir aller, pour être pleinement informez, s'ils tiennent la route qu'ils doivent prendre et du nombre des personnes qui seront énoncées dans le dit billet (2).

On ne laissera entrer dans la ville aucun mercier, porteur de baies, ven-

(1) Voici la teneur de ces billets:

« MM sont priez de se rendre en personne demain compté

à l'ouverture de la porte de pour la garde de santé, laquelle porte

ils ne quitteront que lorsqu'elle sera fermée, à, peine de 50 livres d'amende, suivant et conformément à l'ordonnance de M. le comte de Medavy. Fait à Grenoble dans l'Hôtel-de-Ville ». (Collection de M. Reymond).

(2) La vdle donnait elle-même, à cpux qui quittaient ses murs, un billet de santé, comme celui qu'elle exigeait des autres villes et communautés. Voici l'un de ces billets (collection de M. Reymond) :

« Nous, consuls et échevins de la ville de Grenoble, certifions à tous qu'il appartiendra, que part en parfaite santé de cette

ville, dans laquelle, par la grâce de Di^u, il n'y a aucun danger de maladie contagieuse, désirant aller à en foi de quoi nous avons signé

les présentes, contresignées par le secrétaire de la ville et fait apposer les armes d'icelle, »

En même temps d'autres certificats en blanc, à remplir, étaient envoyés aux communautés des environs avec la lettre suivante : ' Messieurs,

« Nous vous envoyons cent imprimés de certificats de santé afin que vous en donniez à tous les habitants de votre communauté, qui auront besoin de venir en cette ville, sans lesquels nous vous asseurons, qu'ils n'y seront pas reçus, pour quelque affaire que ce soit pas même avec un autre certificat de santé, par vous fait, auquel nous vous asseurons que nous n'aurons point d'égard.

Vous aurez soin, Messieurs, de mettre, dans Jes blancs qu'on a laissés aux imprimez, le nom, surnom, sexe, âge, profession, qualité, taille et poil de celui à qui vous le donnerez ; s'il porte ses cheveux ou perruque, s'il a été en Provence, s'il a quelque marque sur son visage, vous le désignerez. Enfin vous mettrez qu'il n'a pas absenté du lieu depuis quarante jours avant la datte du certificat, sans toutes lesquelb s indications, les porteurs des dits certificats ne seront pas reçus dans la ville. Nous prions Messieurs les curez des paroisses de publier cette lettre à leur prône, afin que tous les habitans en ayant connaissance, vous nous accusiez la réception du présent paquet, et du nombre de certificats que vous aurez reçus.

Nous sommes,

Vos très humbles et très obéissans serviteurs. »

deurs et voituriers de pâtes et vieux linges, colporteur?, fripiers, juifs ou autres personnes étrangères portant de vieilles nipes ou marchandises pour revendre, quelques certificats ou billets de santé qu'ils puissent produire et s'ils se trouvent dans la ville des gens de cette espèce, il leur est expre?sèment ordonné d'en sortir dans les 24 heures à peine de punition corporelle et, comme il y a plusieurs habitans, soit hommes, soit femmes, qui font le métier de revendre et porter dans les maisons des mousselines, calancas, indiennes, toiles peintes, thé, caffé, chocolat et autres marchandises qui peuvent venir des lieux suspects de contagion, il est expressément défendu à toute personne, de quel état et sexe qu'ils puissent être, de revendre ou porter dans les maisons aucune espèce de marchandise cidessus énoncée, à peine de 100 livres d'amende et de prison pour la première fois, du carcan et du fouët en cas de récidive.

Tous les gueux, mandians, étrangers, pèlerins, gens sans aveu, déserteurs et autres personnes de cette espèce seront absolument refusez da s la ville et les faux bourgs, à moins qu'ils ne soient munis de bons certificats et billets de santé, au quel cas on les fera passer debout, suivis de quelques soldats de garde, sans leur permettre de s'arrêter ua moment dans la ville

Les lettres, qui viendront de Provence ou autres lieux suspects, seront parfumées par un apoticaire commis par le Conseil et le directeur de la poste en prendra un certificat, dont il tiendra registre, à peine de 100 livres d'amende

Il est ordonné aux médecins de cette ville de s'assembler incessamment, pour en députer trois de leur collège, avec deux apoticaires, pour procéder conjointement avec M. le lieutenant-général de police, à la visite des drogues et médicaments qui se trouveront dans les boutiques des droguistes et apoticaires; ils dresseront un état de leur qualité et quantité et en feront réponse au Conseil, afin d'y être pourvu.

Page 1