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Il leur est de plus ordonné d'écrire incessamment en corps, au collège des médecins de Marseille et de la ville d'Aix, pour demander des éclaircissements sur la nature du mal contagieux, sur la pratique qu'on a observée dans la manière de soigner les malades et sur les remèdes qui ont le mieux réussi, afin de faire part des réponses qu'ils recevront au Conseil de santé.

Comme il est à propos dans cette conjoncture et dans celles qui peuvent être à craindre, de s'assurer d'un nombre de médecins, de chirurgiens et d'apoticaires, il sera pris des engagements avec ceux qui sont dans cette ville, dont les uns passeront leurs soumissions pour servir dans les hôpitaux des pestiférés, pour raison de quoi il leur sera fixé des apointements convenables et proportionnés aux services qu'ils s'obligeront de rendre ; d'autres seront employés h servir cf ux qui ayant de quoi se faire traiter et se trouvant atteints de mal contagieux, ne seront pas dans le cas de devoir quitter leurs maisons, et les autres, enfin, seront destinés à servir ceux qui n'étant pas attaqués de la contagion, peuvent tomber malades de quelle autre nature de maladie que ce puisse être.

Le nombre des chirurgiens qui sont dans la ville n'é'ant pas suffisant

pour faire le service qui serait nécessaire, en cas de contagion, on choisira les plus capables et les plus expérimentés de ceux qui travaillent sous le privilège ou parmi les premiers garçons des maîtres chirurgiens et qui voudront se soumettre à faire le service, aux quels il sera donné des apointements suffisans, dont on conviendra avec eux, et qui gagneront leur maîtrise gratis, s'ils ne quittent point le dit service pendant la contagion.

Le conseil, dans cette réglementation, absolument parfaite, qui prévoit et cherche à éditer même la contagion par les médecins, songe aussi à nos voitures modernes d'ambulance ; témoin l'article suivant :

On se pourvoira de voitures pour le transport des malades et autres choses nécessaires aux maisons de pestiférés, qui ne serviront qu'à cet usage et n'entreront dans la ville que pour faire le service, sans pouvoir y rester, non plus que ceux qui seront destinés à les conduire.

Enfin, comme dans les épidémies précédentes, on prescrit l'abattage des chiens, « parce qu'ils communiquent indifféremment avec toutes sortes de personnes ».

En même temps, car on voit depuis longtemps s'accroître la centralisation qui doit, dans la suite, augmenter encore, des mesures sévères sont dictées par le pouvoir central, dans des instructions venues de Paris (1).

Sitôt qu'une épidémie se déclare dans un lieu, il faut le faire investir à une demi-lieue de distance ou environ ; barraquer les troupes qui feront le blocus et mettre, s'il se peut, les postes de près, pour qu'ils puissent se voir et se communiquer par les sentinelles. Malgré la défense de sortir du blocus, s'il se faisait quelque mouvement pour forcer le blocus, l'officier qui commande ne doit pas balancer un moment à marcher avec la troupe la plus leste, la bayonnette au bout du fusil, en vue du lieu bloqué, menaçant les habitans de les brûler et de les passer au fil de l'épée, s'ils s'avisent de faire une autre fois pareille manœuvre, sans néanmoins tirer sur eux, que bien à propos, et en cas de nécessité ; cependant, si quelques-uns s'échappent, les ramener dans leur terroir et leur faire casser la teste devant leurs compatriotes, exemple absolument nécessaire pour les contenir

On permettra l'établissement d'un marché, aux portes du blocus, mais il faudra :

Mettre à chaque barrière un officier sage, avec un détachement, pour empêcher la communication et du vinaigre pour tremper l'argent aussi bien que les lettres, qui doivent toujours être données sans enveloppe

Lorsqu'un malade sera transporté dans l'infirmerie, il faudra faire emporter avec lui ses matelas et ses draps et faire brusler les paillasses et autres

hardes et linges Il faudra faire parfumer leur maison et tenir la porte

marée pendant quarante jours.

Enfin, le règlement envoyé de Paris, nous montre qu'on n'avait pas dans les médecins une confiance bien grande, et cependant dans le même

(1) Archives de l'Hôpital, II, G, 4.

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temps, à Marseille, sur 30 médecins, 20 étaient morts, sans que ceux qui restaient perdissent leur sang-froid.

Comme les médecins et chirurgiens se sauvent souvent et ne veulent point servir les malades, si l'on ne peut les rappeler à leur devoir par les sentiments de religion et d'honneur, ou par la promesse d'une honneste récompense, il faudra les y contraindre en cas de nécessité, par la crainte d'une mort plus seûre et plus prompte que celle qu'ils veulent éviter.

Le rôle du doyen da collège des médecins, Donis, ne se borna pas à prendre sa part de tous les travaux et dans toutes les décisions du conseil de santé: il fut spécialement chargé par lui de rédiger une série de conseils destinés au public.

Il est curieux pour nous de noter que dans cette brochure ( J) il prend le titre de doyen de la Faculté de Grenoble. C'est évidemment un titre inexact, qu'il n'avait pas le droit de porter ; mais il semble probable que, en l'absence d'une université, toujours regrettée à Grenoble, le collège des médecins, par les cours qu'il faisait aux chirurgiens et aux apothicaires( comme par la dignité de certains de ses membres, passait virtuellement, dans notre ville, pour une sorte de faculté locale.

Après être entré clans des dissertations peu claires sur le rôle des alkalis, des sels et des acides du sang, sur la coagulation de ce liquide..., Donis donne, dans son livre, un certain nombre de recettes, dont aucune, assurément, n'a dû rendre de grands services, mais dont l'ensemble était aussi bon qu'il pouvait être à cette époque; elles sont surtout intéressantes pour nous.

Comme du temps de ses prédécesseurs, les astringents, les stimulants diffusibles sont, avec les substances odorantes et le soufre, les agents qu'il recommande, non sans raison .. Il affectionne l'ail, la rocambole, les échalottes et les câpres. « Le soussigné, dit-il, s'étant défendu pendant seize ans de service dans l'Hôpital de l'armée de Sa Majesté, en cette ville, des infections et des maladies de toutes espèces, en examinant les malades, tenant dans sa bouche et mâchant de la roquambole. » Cela nous prouve que M. le doyen des médecins avait un bon estomac, mais le « parfum » qu'il dégageait en interrogeant ses malades ne devait pas leur être toujours très agréable, surtout lorsqu'il y ajoutait le tabac « en fumée », Vassa-fœtida, odeurs qui devaieent être assez mal masquées par « la rue, la tanaisie, l'armoize, la muscade, la cannelle, le geroflc, la vanille, la marjolaine, le sauge, le thym, le musc et la civette ».

(1) Préservatif contre la peste pour un chacun, par Donis, doyen soussigné de la Faculté et collège de médecine de Grenoble. Chez André Faure, rue du Palais, 1721. (Communiqué par M. Reymond).

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Il recommando également les fumigations de genièvre, de laurier, de pin, de sapin, de pi cea, de boiiis, de mélèze.

Il engage enfin à prendre le malin à jeun, et |e soir en se couchant, une cuillerée trouble du mélange suivant :

rJ Eau- de-vie rafinée 2 pots.

Sucre pilé. . 2 livres.

Canelle pilée 3 onces.

Camphre 20 grains.

Bol d'Arménie véritable 3 onces.

Infusez le tout à froid.

Préparation fortement aromatisée qui, pour les estomacs capables de la supporter, était évidemment de la même action que les masticatoires orientaux, auxquels j'ai déjà fait allusion au sujet de la dernière épidémie de peste.

Mais ce n'était là qu'un préservatif: si l'on craint d'être actuellement atteint, il faut, dit-il, ajouter à la précédente infusion :

2 noix muscades concassées.

Saffran fin 1/2 once.

Racine d'Angélique 3 onces.

Feuilles de Scordiom (1) 2 poignées.

Grames de Genièvre 2 douzaines.

A prendre une bonne cuillerée « lorsque la digestion se fait ».

Outre les fumigations de souphre et de camphre, il recommande enfin les pastilles dites aviculse cypriœ, « petits oiseaux de Chypre, dit Antoine Guaynier, illustre médecin de Pavie, parce que la fumée de cette composition voltige comme petits oiseaux ».

Voici la formule qu'il donne pour les pastilles de Chypre :

rJ Ladanum pur \

Myrrhe f

Encens > de chaque, 1 once.

Mastic \

Storax /

Racine de Cypereus \

Roses rouges sèches . . . . j de chaque, 3 onces Marjolaine sèche )

Canelle )

Gérofle J de chaque, 3 dragmes.

Santal citrin )

Poudre de charbon de saule Q. S.

Tout en constatant l'abus des «parfums », on doit reconnaître que ces substances étaient toutes, le camphre, la cannelle surtout, avec le souphre, de très bons désinfectants.

(1) C'est la Germendrée aquatique. Teucrium palustre.

Moins sceptique que plusieurs de ses prédécesseurs, Donis ajoute: « Les amulettes sur le cœur à nud, pendues au col avec un ruban, ne sont pas à mépriser; un morceau de camphre est un des meilleurs ». Ceux qui veulent, bien à tort, voir dans Raspail un précurseur de Pasteur, ne manqueront pas de voir dans Donis le précurseur de Raspail ! L'urine de bouc « à flairer » n'est pas mauvaise. On sait que la présence d'un bouc dans les écuries passe encoie pour les assainir.

Comme remèdes, il prône, avec les révulsifs (1), le Kinkina el l'ipécacuanha, « étant des remèdes reconnus comme spécifiques »; mais là où il se montre le plus clinicien c'est lorsqu'il déclare qu'il n'y a pas de remède unique ; il ajouterait volontiers : « qu'il y a des malades et non des maladies », mais se contente d'exprimer la même idée en disant fort judicieusement : « On ne peut rien déterminer en général, valablement. Tout est coup départie; les espèces de ce mal sont très difficiles à connaître et à caractériser : pestis est morbus multiplex, multiformis latens sub areana naturse majestate ».

Ce luxe de précautions prises contre la peste de Marseille fut efficace, il faut le croire du moins, car l'épidémie ne vint pas; les Grenoblois en furent quittes pour la peur et purent, en décembre 1722, se réjouir d'avoir échappé au danger. On fit fête au conseil de santé, qui avait, en somme, largement et utilement fait son devoir ; on lui adressa même les très mauvais vers que voici :

Grenoble, quel bonheur peut égaler le tien? L'impitoyable peste enfin ne peut plus rien ! Tes zélez magistrats, chez la reine des anges, Rendirent humblement le tribu de louanges.

Donis méritait mieux!

Si nous en avons fini avec la peste, d'autres épidémies vont mettre à contribution la sagacité des médecins et nous en faire connaître quelques nouveaux.

En 1743 , nous voyons à Grenoble un médecin ordinaire du roi, qui prend le titre « d'aggrégé » et professeur du collège de médecine de Grenoble ; c'est Beylié ou Bellier. Si nous ne l'avons pas encore vu, il était cependant médecin du roi depuis plusieurs années, car, en 1735 (2)

(1) Voici le révulsif qu'il employait le plus : « Un épicarpe à chaque poignet fait de croûtes de pain brûlées, infusées dans le plus fort vinaigre tiède, y ajoutant à proportion du girofle en poudre de lathériaque et de l'eau-de-vie sur du linge. *

(2) Archives municipales, B B, 122.

Jacques Beilier est déchargé des tailles, comme médecin du roi â Grenoble (1).

11 a laissé un livre (2), qui est, en quelque sorte, un rapport officiel cl qui nous montre quelles étaient ses attributions : « Ensuite des ordres que j'ai reçus de Monsieur le Premier Président et do Monsieur le Procureur général du Parlement de Grenoble d'examiner les causes et la nature des maladies qui régnent en celte ville, et de juger des remèdes nécessaires pour leur guérison, voici ce que je pense.... »

Il semble, à la lecture des symptômes, qu'il s'agissait de la grippe actuelle : On se sentait d'abord enchifrené, la tête prise, les yeux larmoyants, une sérosité acre distillait du nez, un froid considérable se répandait sur les épaules, la poitrine s'embarrassait, on toussait, on sentait des douleurs partout le corps, la fièvre s'allumait, devenait putride ou maligne. Par- Ibis les douleurs de tête étaient atroces et le malade délirait. Cela rappelle beaucoup la grippe à forme de méningite qu'on observe ici en ce moment même et cela depuis quelques années. Dans quelques cas bénins, on ne se sentait pas malade; on éprouvait cependant une faiblesse générale et un accablement de tout le corps.

Ces épidémies de grippe revinrent d'ailleurs souvent en 1760-1761. La maladie portait le nom même de grippe ou follette, coquette, ou même d'influenza. On sait qu'elle se répandit, à ce moment, sur toute la France.

En 1767, nouveau médecin, non du roi. mais du duc d'Orléans, Joseph Rivière, docteur en médecine de Grenoble. Nouvelle épidémie, mais elle n'est pas racontée par Beylié. Elle nous vaut une brochure d'un médecin plus connu comme botaniste ou comme ami et correspondant de J.-J. Rousseau, Clappier, agrégé au collège (3), et fils de Clappier, chirurgien juré à Grenoble, en 1740.

La maladie qu'il a observée, principalement au Bourg-d'Oisans et à la Grave, ressemble fort à la fièvre typhoïde. Un peu dans les idées de Massard, au charlatanisme près, il donnait du quinquina, mais peu de remèdes et blâme, non sans verve, les médecins, « tout hérissés de formules ». « Croirait-on, dit-il, qu'il se trouve de nos jours des médecins

(4) Archives municipales, C C, 550.

(2) Méthode générale pour traiter les maladies quirègnent dans cette province sous le nom de rhume, 174-3, par Beglié, conseiller et médecin ordinaire du roy, agrégé et professeur du collège de médecine de Grenoble. Chez la veuve Giroud, libraire du Parlement, au Palais. {Bibliothèque de Grenobtc, n" 1451 ). ' (3) Epidémie observée par Clappier, docteur du Ludovicrc, médecin agrégé au collège de Grenoble, 1768. Chez la veuve d'André Faure, rue du Palais.

qui, dans la même maladie, font prendre à leur malade pour soixante et quinze livres de remèdes? alors que le plus souvent, optimamedicina est medicinam nullam facere. » line croit qu'aux crises et au rôle sauveur des émonctoirs naturels.

Chaberl, dont nous avons vu les démêlés avec le collège des médecins, finit par obtenir gain de cause et par faire partie de la corporation, car nous le voyons prendre le titre d'agrégé, dans une brochure qu'il publie, en 1765, sur une épidémie qu'il a observée au Villard-de-Lans (1).

La maladie, qui semble devoir être rattachée à la fièvre typhoïde à forme pneumonique, ou peut-être à une grippe infectieuse, autant qu'on peut en juger par la description qu'il en donne, était pour lui une fièvre putride, vermineuse, inflammatoire, souvent maligne, pourprée, qui sévit du mois de novembre 1764 au mois de septembre 1765. « Près de trois quarts et demi des habitants ont été affectés». « Les malades ont été constamment attaqués de frissons assez considérables, d'un certain malêtre général, qui se sont soutenus pendant quatre jours, et quelquefois plus, accompagnés d'une pesanteur d'estomach, d'un vomissement de matières acres, bilieuses et glaireuses et des vers souvent par le haut ou par le bas. Les malades éprouvaient un abattement extrême dans tous leurs membres, constamment une douleur de tête considérable avec des élancements violents, une grande chaleur, fièvre ardente, leurs bouches pâteuses et leurs salives gluantes. Vingt- quatre heures après, leurs langues devenaient arides, raboteuses et noires et les malades tombaient le septième jour dans une espèce de délire qui augmentait jusqu'au douzième, quelquefois plus ; ils éprouvaient des tressaillements convulsifs dans les tendons et une intermittence dans le pouls, qui était obscur et concentré. J'ai vu presque tous les malades se plaindre de douleurs, de tiraillements dans le gras de la jambe ; les lèvres, les dents et la langue devenaient noires, le palais et le gosier arides, et j'ai trouvé, sur quelques malades,

des taches pourpreuses sur la poitrine et autour du cou » « Dans

ceux à qui la maladie portait sur la poitrine, j'y ai remarqué un ràlement et des crachats gluants, jaunâtres et quelquefois noirâtres, avec grande difficulté de respirer et à les expectorer ». Il observait des parotidiles assez fréquentes.

Enfin, il est bon de noter que Chabert, dans les conditions forcément

(1) Description de la maladie épidémique du "Villard-de-Lans, à quatre lieues de Grenoble, par M. Chabert, docteur de la Faculté de Montpellier, membre du collège des médecins de cette ville. (Grenoble, de l'imprimerie d'André Arnaud, imprimeur libraire, rue Brocherie, 1765). Bibliothèque particulière de M. Edmond Maignien.

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défectueuses où il observait, pratiquait des autopsies dans le but de compléter sa description, qui annonce un clinicien d'ailleurs très bon observateur. ,

« Ayant fait ouvrir la tèl<\ j'ai trouvé les vaisseaux du cerveau gorgés de beaucoup de sang et crime matière ichoreuse ; ensuite la poitrine et

les poumons étaient engorgés d'une matière puriforme Les

intestins grêles étaient un peu enflammés, les reins plus gros qu'à l'état normal, les glandes du mésentère engorgées ». La thérapeutique était moins bonne que l'observation clinique ; elle est néanmoins intéressante à titre documentaire : « Voici, dit-il, les formules des potions que je prescrivais :

Potion antiphlogistique.

rJ Eau d'oseille ) j . 0

Eau de sureau J de charJue' 3 onces-

Sirop d'épine-vinette i once.

Esprit de sel dulcifié 15 gouttes.

Pour prendre de quatre en quatre heures par cuiller.

Potion antiseptique.

rJ Eaux de scordium \

— chardon bénit . .? de chaque, 2 onces.

— scabieuse

Syrop de limon 1 once.

Poudre de contrayerva. ... 20 grains.

Elixir de camphre 30 gouttes.

A prendre comme ci-dessus.

Potion antispasmodique.

rJ Eaux de fleurs de tilleul. A

— matricaire î de chaque, 2 onces.

— mélisse simple. . .

Syrop d'armoise 1 once.

Eau de fleur d'orange 1 gros.

Liqueur minérale anodine\

TemSe castor,' . ! ! ! ! ! ! de chacIue> 20 g°uttes'

— succin )

A prendre comme ci-dessus.

On voit que la médecine s'élevait progressivement à Grenoble et que nous sommes bien loin des anciens physiciens. Le rôle des empiriques et des charlatans n'était cependant pas fini

On donnait aux empiriques de pays, rebouteurs, renoueurs, détenteurs d'un secret de famille..., le nom de Mèges (1). L'espèce n'en est pas encore perdue aujourd'hui, mais tous ne sont pas aussi habiles que l'ont

(1) Cette appellation dérivait d'un certain empirique nommé Mège, qui s'occupait particulièrement de la chirurgie des os et dont Celsc fait mention (Fodèré).

été parfois quelques-uns d'entre eux (1). Quelques-uns avaient une réelle habileté, et dans plusieurs villes les règlements les protégeaient (2). Certaines opérationsl eur étaient complètement réservées (3), mais il n'en n'était pas de même d'une foule de charlatans, que la crédulité des consuls encourageait souvent : à Grenoble, au commencement du xvne siècle, au mépris des statuts du collège de médecine, les consuls accordent, en effet, une permission à un nommé François de Folsa, opérateur, pour faire dresser un théâtre et vendre des médicaments (4-).

En 1621, un charlatan, Désiré Descombes, vend un antidote contre toutes sortes de venins et poisons, morsures de vipères, aspics, chiens enragés ; une ordonnance du baillage prévient le public qu'il fera l'expérience de son antitode en présence du Procureur du roi.

Les charlatans abondaient, à cette époque, en province comme à Paris.

En 1653, une nommée Marguerite Sesel « de vers le Bœuf » reçoit de

(1) A Sillans, dans l'Isère, une famille du nom de Jollans a exercé, pendant près de deux siècles, le métier de rebouteur. En 1817, un de ces Jollans étudiait la médecine à Strasbourg-, où Fodéré l'a connu.

Entre Plombières et Luxeuil, une famille Nardin a fait, pendant 200 ans, la trépanation de père en fils. Les Bottentuit étaient également des rebouteurs justement renommés dans ce pays. On peut citer également les Fleurot dans les Vosges. Fodéré prétend qu'il était de tradition, dans ces familles, de donner, aux enfants mâles, pour amusement, en guise de jeu de patience, des os humains, qu'ils passaient leur temps à monter et à démonter.

(2) A Orléans, les herniaires, étaient comme les rebouteurs, à peu près autorisés. « Ceux qui exerceront la partie de la chirurgie appelée herniaire dit une ordonnance, à cause des hernies ou descentes pour les quelles ils fabriquent des bandages, se feront recevoir par nous, lieutenants greffiers, prévôt, doyen et receveurs, après avoir été interrogés sur les maladies qui demandent le secours des bandages. S'ils sont jugés capables, ils payeront la somme de 45 livres ». Cela concernait spécialement les herniaires. Quant aux raccommodeurs d'os, dans la même ville, le règlement des maîtres chirurgiens dit : « Les bailleurs ou renoueurs d'os présenteront une requête signée d'eux et à laquelle ils joindront leur extrait baptistaire, leur certificat de vie et mœurs, de religion catholique, apostolique et romaine, et services en la pratique de chirurgie, que nous nommons fractures et luxations. Après les avoir interrogés sur les dites maladies, s'ils sont jugés capables, ils payeront 150 livres ». (Renard : Documents pour servir à l'Histoire delà chirurgie. Gaz des hôpitaux, 1881). A Bordeaux, des opérateurs spéciaux pour les calculs, la cataracte et la cure des hernies pouvaient être admis, s'ils étaient appelés par le malade, après avoir été approuvés par deux médecins agrégés et le lieutenant des chirurgiens, en présence desquels ils devront opérer. (Pery: Histoire de la Faculté de Bordeaux).

(3) La famille Norsini de Norsia, dans l'Ombrie, avait acquis une grande réputation pour la cure radicale des hernies et pour la lithotomie. En 1672, le dernier des Norsini passait pour très versé dans la connaissance des maladies des organes génito-urinaires.

En 1663, un nommé Raoux avait taillé plus de 82 personnes et gagné à Bordeaux, en trois mois et demi, plus de 12.000 livres. (Pery : Histoire de la Faculté de Bordeaux).

(4) Albin Gras: Loc. cit.

la ville 2 écus blancs pour « avoir traité une pauvre fille de la grosse verolle (1) ».

En 1654 les consuls, en dépit des statuts du collège des médecins, accordent à un sieur de Bonlieu, « opérateur », la permission d'exposer ses drogues et médicaments (2).

Enfin on trouve, en 1 670, un mandat de 40 livres à Jacques Bourelly,maître opérateur, « pour les peines par luy prinses à panser et médicaments deux pauvres filles de mal vénérien, par ordre des consuls, les quelles ils ont remises en bonne santé (3) ». Mais le plus célèbre, du moins le plus bruyant de ces charlatans, est un nommé Pierre Dupille de Belletour, prenant le titre « d'opérateur ordinaire du roy, fils de feu Claude dit Tabarin, aussi opérateur ordinaire du roy » : Il reçoit des lettres de citoyen de la ville (4), et un arrêt du Parlement de Dauphiné lui permet de vendre à Grenoble « l'orviétan dit Ottavan, l'essence de romarin, l'essence de tain, l'essence de sauge, l'huile d'ambre, un cuisinet royal propre pour les douleurs de tête, l'huile du soleil pour les blessures et contre les vers des enfants, une pierre médicale de Crolius, une teinture de corail, l'huile de baulme pour les foulures et entorses, une teinture d'aloès et une eau céleste pour les yeux, une opiate pour conserver les dents, une bague de dent de cheval marin, une emplâtre de Paracelse »

L'affiche de Belletour nous a été conservée par A. Rey (5) . En voici

quelques extraits, qui ne sont pas indignes de soutenir la comparaison

avec la réclame comtemporaine :

Aux curieux des belles choses et amateurs de leur santé. Messieurs,

Vous serez avertis que le sieur de Belletour, opérateur du roi et de Monseigneur le duc de Lesdiguières, seul distributeur du véritable secret de l'orviétan dans toute la province de Dauphiné et habitant la ville de Grenoble, par arrêt de cette souveraine cour de Parlement, travaille à toutes les opérations manuelles, traitte toutes sortes de maladies et distribue dans sa boutique toutes les drogues, parfums, essences, pomades, eaux et autres que l'on trouvera à la suite notées et se distribue dans sa boutique: A Grenoble, à la place Saint-André, à l'enseigne du Soleil d'Or.

Suit l'énumération :

« Des opérations manuelles et maladies particulières que le sieur de Belletour traitte et guérit moyennant l'assisto,nce du ciel.

« Fait l'opération de la lithotomie ou l'extraction de la pierre au grand et au petit appareil ; celle des hernies ou descentes de boyaux en général. Il abat les catractes avec une réussite merveilleuse ; guérit les nolimetan-

(1) Archives municipales, G G, 785.

(3) Archives, municipales, B B, 110.

(4) Archives municipales, BB, 113.

Armand Roy : Bulletin médical du Dauphiné, I8G7.

LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. RORDIER, 111

gérez et tous ulcères. Il guérit la maladie napolitaine et tous ses accidents

sans donner le flux de bouche et faire tomber le poil

, etc., etc.

En 1684, autorisation de vendre le véritable orviétan, sur un théâtre qu'il fit élever place Saint-André, est accordée au sieur Toscano, dit Chapeau d'Or, sous condition de ne représenter aucune chose qui puisse choquer la modestie; mais cela soulève toute une tempête : un sieur Antoine Levantin proteste contre cette autorisation, sous prétexte que c'est lui qui détient le véritable orviétan ; renvoi de l'affaire par les consuls devant la cour; procès : au lieu de les renvoyer tous deux dos à dos, on laisse Toscano, Duval et Scaramouche, demander pardon aux consuls des paroles injurieuses qu'ils avaient, paraît-il, proférées,et les deux opérateurs, dit M. Prudhomme (1), purent continuer leur parade. Toscano fut le plus fort : il défia son rival de boire un poison qu'il lui présenta et qu'il avalait tous les jours, lui-même, impunément, grâce, disait-il, à son fameux orviétan . Levantin n'accepta pas. Peut-être ne fut-il pas mal avisé !

La liste des charlatans qui travaillent « avec la permission des autorités » n'est pas épuisée : en 1721, les consuls avertissent le public (2) du passage à Grenoble du sieur Thiorus, dit le Franc, chirurgien des hôpitaux (?) de Rennes, Milan, Montpellier, Paris et Lyon.

La même année, les consuls correspondent avec un M. deCarimiers (3), qui leur écrit de Paris pour leur offrir un « secret pour la conservationcle la santé, la préservation de la peste, et la guérison de tous maux, lequel ne consiste que clans une peau de cygne, qu'il a la faculté d'apprêter ; ladite peau apprêtée est, par elle-même, miraculeuse, dont plusieurs rois, reines, princes et princesses ont fait beaucoup d'état pour sa grande propriété qui dure plus de 15 ans. Elle se porte sur la poitrine, sur la chemise, etc »

Louis XIV, lui-même, avait bien fait venir près de lui un charlatan d'Amiens. Le bonhomme, rapporte Voltaire, s'asseyait sans façon au pied du lit du grand roi, et, courtisan à sa manière, lui disait : « Voilà ungars bien malade, mais il ne mourra pas! »

Enfin, en 1770. la ville règle le salaire de 30 livres « du sieur Dachino (4), chirurgien oculiste napolitain, pour les opérations qu'il a faites aux yeux de plusieurs pauvres personnes de celle ville, ou fourni-

(1) Prudhomme: Histoire de Grenoble.

(2) Archives de VHôpital, 11, 130.

\3) Archives municipales, C C, 927.

(-1) Arcliives municipales, G G, 1050.

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ture de médicaments, attendu que ces personnes sont hors d'état de payer ».

Nous avons vu de fréquents conflits entre les médecins. Nous venons de voir combien l'administration les protégeait peu contre les empiriques et les charlatans ; d'autres démêlés surviennent entre divers intéressés : l'Hôpital, les chirurgiens, les pharmaciens et les Pères de la Charité.

L'entrée de ces religieux à l'Hôpital avait été, à certains égards,une bonne chose : ils apportaient plus de régularité dans le service, s'entendaient bien à la petite chirurgie, enfin ils avaient fondé une sorte de petite écoledestinéee à former des frères chirurgiens, mais recevant, sans doute, comme chez les Pères de la Charité de Paris à la même époque, quelques élèves externes (1). Ils allaient être néanmoins l'origine d'inconvénients d'un autre ordre et l'objet de réclamations fondées.

Dès 4709, l'Hôpital et les Pères cessaient de s'entendre : un certain nombre de soldats malades, venant du camp de Montmélian, sont soignés dans le couvent des Pères delà Charité. Ces religieux n'ont plus déplace; ils mettent leurs blessés dans les salles de l'Hôpital général, « ce que l'on ne peut refuser, attendu qu'il s'agit du service du roy » ; mais l'Hôpital' tout en reconnaissant la nécessité de cet envahissement, réclame aux Pères une indemnité, d'autant plus juste qu'ils étaient payés par le roy pour chaque soldat blessé (2). Première querelle. Une autre fois, 4721, ce sont les religieuses qui refusent de recevoir certaines malades de l'Hôpital, parce qu'elles ont des plaies (3). En 4742, on se fâche tout à fait (4). Les religieux n'observent plus du tout les clauses de la convention faite avec l'Hôpital en 4681 : ils refusent de laisser visiter leur maison par les directeurs de l'Hôpital général, « principalement par ceux qui sont chirurgiens ou apoticaires, parce que leurs connaissances leur auraient fait remarquer certains malades, qui ne restent que parce qu'ils sont utilles aux religieux, soit pour travailler pour eux, dans leur maison d'icy, ou à la campagne, dont l'Hôpital paye la nourriture, quoi qu'en cela même ils fassent une chose infinimei.t con-

(4) A Paris, en 4761, il y avait chez les Pères de la Charité des élèves externes et des élèves religieux qui, chaque jour, faisaient les pansements, suivaient un cours d'anatomie et disséquaient dans deux amphithéâtres séparés, un pour les religieux, un pour les laïques.

(2) Archives de l'Hôpital, E, 7.

(3) Archives de l'Hôpital, E, 8.

l4) Archives de l'Hôpital, B, 222.

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damnable, puisqu'ils tournent le bien des pauvres à leur profit, en faysant vivre, comme on Va expérimenté plusieurs fois, des personnes qusont mortes depuis longtemps, ou en faysant passer pour malades des personnes saines, qui les servent et dont ils se font payer par l'Hôpital. »

En 174-3, on les poursuit judiciairement (1) : ils ont refusé de payer les droits du poids des farines.

En 1761, nouvelle querelle, au sujet de Y irrégularité dans la tenue des livres, sur lesquels figure le nombre des malades, dont l'Hôpital doit payer la journée. Enfin, en 1767, les Pères demandent encore une augmentation du tarif de la journée de malade, dont le prix a été fixé à 6 sous, et en outre la liberté de traiter avec des pensionnaires aisés, qui veulent leur envoyer directement des malades. L'Hôpital répond en leur disant qu'en réalité c'est la somme de 13 sous par jour de malade qu'il donne aux Pères et en montrant la note de ce qu'il leur a payé depuis quelques années.

Voici quelques-uns de ces chiffres (2) :

Années.

Payé aux Pères de

la Charité.

Payé aux Religieuses de la Charité.

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