CHAPITRE VI
I. L'Ecole publique de chirurgie des Pères de la Charité. — Police et règlement de l'Ecole. — Mme Ducoudray. sage-femme. — Cours d'accouchement du Dr Héraud. — Le Jardin Botanique. — Villars. — Liotard. — Le Père Ovide (Claude Lallemant). — Le Père Elisée (Marie- Vincent Tolochon). — Le Père Dominique (Durand).
II. La Société royale de médecine de Paris. — Nicolas, conseiller et médecin du roi pour les maladies épidémiques. — Ordonnances relatives aux épidémies. — Ecoles vétérinaires. — La grippe. — La fièvre typhoïde. — Les eaux delà Motte, d'Auriol et du Monestier, et le Dr Nicolas. — Bilon. — Blanc. — Duchadoz. — Souscription pour l'Hôpital. — Nouvelles tentatives en faveur de l'Université de Grenoble.
III. L'esprit philanthropique de la fin du xvme siècle : Villars, botaniste; médecin ; philanthrope ; philosophe; décentralisateur; novateur en questions sociales. — Suppression de l'Ecole de chirurgie des Pères de la Charité. — Pétition à la Convention nationale pour la création d'une autre Ecole de chirurgie.
En 1771, la misère était grande : le pacte de famine faisait sentir son poids jusque dans les campagnes, où les malades étaient nombreux et
vent épris dans ta ville et embrasent éperduement les tendres jeunes filles, trompant honteusement l'espoir de leurs parents ». tHospitalii carmina epist. , lib. 5. Ad Johannem Fabrum. Et Pilot : Recherches sur les anciennes Universités du Vanphiné, 1855).
l\) Prudhomme : Histoire de Grenoble.
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mouraient faute de soins nécessaires : touché de cette situation et animé déjà de cet amour du bien public qui fut plus fréquent qu'on le pense généralement, chez un certain nombre d'hommes appartenant aux classes élevées, mais qui vint trop tard pour prévenir la Révolution, qui s'approchait, l'intendsnt du Dauphiné, M. de Marcheval, obtint des Pères de la Charité, que le petit enseignement, qu'ils donnaient déjà à leurs novices, profitât à la Province : il les engagea à ouvrir une Ecole pubHque de chirurgie destinée à former des praticiens pour la campagne.
Les Pères acceptèrent : un religieux fut chargé d'enseigner l'anatomie ainsi que la chirurgie théorique et pratique, la philosophie et la thérapeutique chirurgicale ; un autre la pharmacie pratique. La médecine et la botanique furent enseignées par un médecin laïque de l'Hôpital. Les études devaient d'abord durer trois ans ; on les fixa plus tard à quatre ans.
Les campagnes de la province, à l'exclusion des bourgs et des villes, devaient envoyer à cette Ecole 8 élèves qui, recrutés par un concours préalable, s'instruiraient gratuitement, mais pour lesquels le gouvernement paierait annuellement 500 livres de pension. Siplustard le boursier s'installait dans une ville de plus de 3.000 habitants, il devait rembourser les frais de son instruction à raison de 500 livres par an. Pour plus de précautions, le père de l'élève devait même signer l'engagement suivant (1) : « Je m'engage envers le Roi et Monseigneur l'intendant, l'intention des administrateurs, en fondant une Ecole de chirurgie, étant de n'y admettre que les élèves nés dans la province et sous la. condition expresse
de s'établir dans la campagne »
Parmi les premiers boursiers de l'Ecole de chirurgie figure un garçon de vingt-sept ans, marié, admis par exception malgré son âge, et destiné à dépasser le but unique qu'il se proposait d'abord modestement, qui était d'être utile à ses voisins, dans son village; c'est Dominique Villars (2). Son inscription sur le tableau des élèves est ainsi conçue (3) : « Dominique Villars, natif du Noyer en Champsaur, fils d'un laboureur, excellent sujet, qui annonce les plus grandes dispositions, ayant déjà des connaissances étendues dans la botanique. Entré le 1er janv. 1772, sorti le l(r août 4774 ».
Il raconte lui-même par quelles vicissitudes il était arrivé à vingt-sept ans élève à l'Ecole : « Pour me dégoûter de la botanique, on me maria ; pour nepas être consul je me suis fait chirurgien, et les menaces d'un
(1) Archives départementales . cahiers de l'intendance.
(2) On écrit parfois Villard, parfois Villars ou Villar. Lui-même écrivait souvent Villar. (Armand Rey : Notice sur Villar).
(3) Pilot : Histoire municipale de Grenoble.
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apothicaire vont faire de moi un médecin (1) ». En réalité, une visite qu'il fit à Grenoble à ses amis Clappier et Liolard fut l'occasion de sa présentation à M. de Marcheval puis au Père Dominique, qui le présenta à son tour à l'évêque Caulet. Tous ces hauts patrons, émerveillés de ses aptitudes, le firent entrer à l'Ecole de chirurgie.
Outre les boursiers, l'Ecole recevait un assez grand nombre d'élèves libres, environ une vingtaine par an, aux frais de leurs familles (Villars).
Les accouchements n'étaient pas d'abord enseignés à V Ecole de chirurgie; mais en 1772, la ville, s'associant au mouvement humanitaire qui avait inspiré M. de Marcheval, fit venir de Paris, pour quelque temps, une dame Ducoudray, « maîtresse sage-femme de la ville de Paris, brevetée et pensionnée du roy, pour démontrer les accouchements dans tout le royaume». On lui acheta « le modèle d'une machine par elle inventée pour la démonstration des accouchements, lequel modèle elle a remis et déposé en l'Hôtel de Ville, pour y avoir recours au besoin, pour en faire de semblables, et ce en exécution des ordres de M. l'intendant ». On lui paya en outre pour son logement, pendant trois mois et huit jours(18 avril au 26 juillet 4772), la somme de 421 livres (2).
Mmc Ducoudray fit à Grenoble un cours public (3), mais, en 1774, un cours régulier et gratuit d'accouchement fut fait, chez lui-même, par le Dr Héraud, afin de former des sages-femmes pour les campagnes. Héraud, qui désire surtout être utile aux habitants des campagnes, fait annoncer son cours par les curés, à leur prône, et demande que les élèves sagesfemmes reçoivent, pendant leur instruction, un salaire suffisant pour leur nourriture.
En 1778, Héraud fut nommé, sur la recommandation du premier chirurgien du roi, M. de la Martinière, lieutenant du chirurgien du roi à Grenoble, et son cours rattaché à l'enseignement de YEcole de chirurgie, afin de servir aux élèves en chirurgie des Pères de la Charité, fut rétribué par l'Etat. Outre le professeur, cet enseignement comportait une sagefemme qui, sous le nom de prévôté, faisait répéter les leçons. La demoiselle Périer, prévôté, recevait 2 livres par accouchement (4). Le cours était suivi par 20 à 30 élèves.
Héraud a laissé une sorte de manuel d'accouchements, rédigé sous
(1) A. Rey. Un apothicaire l'avait en effet poursuivi pour exercice illégal da la médecine,
(2) Archives municipales, G C, 1055.
(3) Albin Gras : Institutions médicales de la ville de Grenoble.
(3) Archives de l'Hôpital, E, 175.
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forme de catéchisme, par demandes et réponses (5), dans lequel je ne trouve rien qui soit digne d'être relevé. Le titre de ce livre fait d'ailleurs assez préjuger que ce n'est qu'un manuel. Dans sa préface, l'auteur explique que :[« depuis longtemps consacré à l'instruction des sages-femmes de ce département, il a rédigé ces leçons d'après les répétitions qui leur ont été faites chaque cours. C'est autant aux yeux qu'à l'esprit qu'on y parle ; nous nous y servons de mannequins qui représentent de vraies squelettes de femmes et d'enfans, où l'on a joint des ressorts. Ils représentent, au naturel, le bassin, la matrice, le vagin et toutes les parties qui jouent un rôle dans l'accouchement ». A la fin de ce catéchisme se trouve l'explication « des machines servant aux démonstrations et manœuvres rapportées dans le catéchisme des accouchemens, à l'usage des élèves sagesfemmes, présentées à l'Académie royale de chirurgie par le cit. Héraud ». On trouve la mention de vingt de ces mannequins ou planches. . En 1790, le cours d'accouchement était suivi par 30 femmes et 51 jeunes gens.
L'enseignement de l'Ecole de chirurgie était alors complet. L'institution avait, en outre, cet avantage d'intéresser tout le corps médical à ses actes: ainsi les chirurgiens, qui avaient préparé les élèves au concours préalable à l'admission, recevaient 100 livres de gratification. Certains cours de l'Ecole pouvaient même être faits par les médecins du Collège de Grenoble, qui recevait ainsi une consécration officielle d'aptitude à l'enseignement ; enfin tous les agrégés de ce collège étaient invités à assister aux examens. Voici, au surplus, le règlement de YEcole de chirurgie, tel qu'il fut publié après quelques modifications subies par le règlement initial, par l'intendant baron de la Bove :
Ordonnance d-i M. V Intendant du Dauphiné en forme de Règlement.
(16 janv. 1785.)
ÉCOLE DE CHIRURGIE Article Premier.
Il ne sera admis aux places d'élèves en Chirurgie fondées dans l'école établie chez les Religieux de la Charité à Grenoble, que des jeunes gens de l'âge de seize à dix-neuf ans, domiciliés à la campagne, sains, bien conformés, d'une conduite irréprochable, et qui auront fréquenté pendant un certain temps ladite école, ou commencé à acquérir quelques connoissances chez d» s Maîtres en Chirurgie, soit des villes, soit des campagnes.
(5) Catéchisme sur l'art des accouchements, ou précis des leçons publiques faites aux élèves sages-femmes, sous les ordres du citoyen Préfet du département de l'Isère, par le citoyen Heiuud, D. M., professeur de l'art des accouchements. (Sans date) à Grenoble, chez J. Allier, imprimeur. Bibliothèque de Grenoble, 0.
- !)'• A. BOHDIKR.
Art. IL
Les places seront accordées au concours, à ceux qui auront été reconnus avoir plus de capacité et de dispositions pour l'état de Chirurgien, sur le rapport qui nous en sera fait par les Médecins et les Professeurs de l'école, préposés pour l'examen des aspirants.
Art. III.
Les sujets qui aspireront aux dites places d'élève, se présenteront au Subdélégué du département, qui les inscrira, s'ils ont les qualités requises par l'article premier, et nous en adressera l'état. Ils se retireront ensuite chez eux, jusqu'au temps où le concours devra avoir lieu ; ce dont ils seront avertis un mois à l'avance, pour qu'ils aient le temps de s'y rendre ; nous réservant, s'il s'en trouvoit qui ne fussent pas en état de supporter les frais de voyage ou de séjour, de venir à leur secours, par des indemnités proportionnées. 11 sera en outre accordé une gratification de la somme de cent livres aux Maîtres en Chirurgie qui leur auront donné les premières connoissances dont ils ont besoin pour paroître avec succès au concours, et qui auront été admis au nombre des élèves.
Art. IV.
Ceux qui auront obtenu une place d'élève étant logés, nourris et enseignés aux Irais du Roi, n'auront d'autre dépense à faire que celle de leur entretien. Leur habillement sera composé d'un habit de drap gris de fer, parements noirs, doublure, veste et culotte rouges, boutons blancs de métal.
Art. V.
Les parents les plus solvables des jeunes gens qui auront été reçus au nombre des élèves, se soumettront, par écrit, à rembourser les frais que leur instruction dans l'état de Chirurgien aura occasionnés, à raison de 500 liv. par an, dans le cas où, après avoir fini leurs cours, lesdits élèves porteroient leur talent hors de la Province, ou viendroient à s'établir dans une ville, sans qu'ils puissent en être dispensés, sous aucun prétexte.
Art. VI.
Les règlements particuliers établis par les Religieux de la Charité pour la police intérieure, qui ont été homologués par notre prédécesseur, seront observés exactement pai chacun des élèves.
Art. VIL
Le cours d'ostéologie commencera au premier septembre de chaque année, et durera jusqu'à la fin du mois de novembre.
Pendant l'hiver, les élèves s'occuperont de la myologie, l'angiologie, la splanchnologie et la névrologie, et de suite on leur démontrera les bandages et les opérations.
Les cours de principes de médecine commenceront immédiatement après, et ils seront faits par le Médecin de l'Hôpital militaire, bré»eté par le Roi, ou par un des autres Médecins du Collège de Grenoble, qui se sont offerts, avec autant de zèle que de désintéressement, à seconder nos vues sur cet objet.
Les préleçons de botanique et de matière médicale seront faites par le Professeur de botanique, et toutes les leçons de ces différents cours se donneront dans une des salles des bâtiments de l'Hôpital militaire, appartenants aux Religieux de la Charité. Ces Professeurs se concerteront entr'eux, et avec celui du cours d'accouchement, pour le temps et l'heure de leurs leçons dans les saisons destinées à l'étude de ces différentes parties.
Art. VIII.
Les élevés seront exacts à suivre le Médecin de l'hôpital dans ses visites, pour s'instruire de la nature des maladies internes, de leurs symptômes, de leurs crises, et des remèdes qu'il convient d'employer dans leurt traitement. Leiit Médecin les examinera de temps à autre sur cet objet, et nous rendra compte, chaque mois, des dispositions de chacun d'eux, ainsi que de leur conduite.
Art. IX.
Ils assisteront à la préparation des remèdes dans la pharmacie, et à leur distribution dans les salles, lorsque cela leur sera ordonné, afin qu'ils puissent acquérir des connoiss inces suffisantes pour pouvoir exercer avec fruit la pharmacie dans le lieu où ils s'établiroient.
Art. X.
Pour s'assurer des progrès desdits élevés, il sera fait, en notre présence, ou en celle de notre Subdélégué, deux examens généraux chaque année, auxquels seront invités les Médecins et les Maîtres en Chirurgie de Grenoble, et assisteront les Religieux de la Charité, tous les Professeurs qui auront concouru à leur instruction, et le Médecin aux épidémies. Le premier aura lieu dans la dernière quinzaine du mois d'avril, et roulera sur toutes les parties de l'anatomie et les opérations; et dans le second, fixé à la fin du mois d'août, les élevés seront examinés séparément sur tous les objets de leurs études. Il sera déce né deux prix aux deux sujets qui auront le mieux satisfait aux différentes questions qui leur auront été faites, en tant néanmoins que leur conduite et leurs mœurs répondront à leur capacité Le premier prix consistera en quelques livres de médecine et de chirurgie et une trousse de Chirurgien, et le second, eu des livres seulement.
Art. XI.
Tout élevé qui, au bout de deux ans, n'aura pas donné des preuves de goût et d'application pour son état, sera renvoyé, d'après le compte qui nous en sera rendu; et comme il n'est pas moins essentiel que lesdits élevés soient retenus dans les bornes du devoir, et que la subordination soit exate, une mauvaise conduite et une désobéissance constante aux Religieux de la Charité ou aux Professeurs sera, après trois réprimandes ou autres punitions, suivant l'exigence du cas, un motif de renvoi irrévocable.
Art. XII.
Le terme de trois années, précédemment fixé pour l'instruction des élevés, ne paroissant pas suffisant, relativement à l'étendue des connoissances que nous désirons leur procurer, nous nous sommes déterminés à les entretenir à cette école une quatrième année, afin de leur laisser le temps de se perfectionner dans les différents genres indiqués ci-dessus; comme aussi de suivre les cours publics de principes de chirurgie et de chymie, qui seront faits dans l'hôpital.
Art. XIII.
Lorsque les élevés auront fini leurs cours, il leur sera délivré un certificat authentique signé des Professeurs, et par nous visé; nous proposant d'accorder en outre à ceux qui se distingueront dans leur état des encouragements proportionnés aux soins qu'ils se seront donnés, soit pour le traitement gratuit des pauvres malades de leur arrondissement, soit pour leur exactitude à correspondre tant avec le Collège des Médecins de Grenoble , qu'avec le Médecin des épidémies, sur tous les objets qu'ils croiront importants à la santé publique. 9