‹ La médecine à GrenobleChapitre 31 sur 41 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

I. Efforts de l'initiative individuelle pour maintenir l'Ecole de chirurgie : bon vouloir de l'Hôpital, de la municipalité et du département. — Michal, professeur

- d'anatomie et de chirurgie. — Offres de service de l'ancien Père Ovide Lallemant. — Sa nomination à l'Hôpital. — Maintien du cours d'accouchement. — Rétribution aux élèves sages-femmes. — Cours de chimie : Saxe, pharmacien. — Elèves boursiers du département instruits à l'Hôpital. — Service médical des campagnes. — Victor Dumas. — Emery. — Duchadoz. — Honoraires des médecins de l'Hôpital et des élèves internes.

II. Le Directoire. — Société des sciences et arts. — Société d'agriculture et d'histoire naturelle. — Société de santé.

III. L'éréthisme nerveux pendant la Révolution. — Laugier. — Le typhus. — Maladie de Villars, de Chanoine. — Mort de Duchadoz, d'Emery, de Chabert, de Louis Berlioz, de Cabannes. — Frier. — Berard-Trousset. — La Société de santé, la Société des sciences et arts et le typhus.

IV. La grippe. — Laugier. — La fièvre puerpérale. — Le préfet Ricard et la Société de santé. — Rapport de Gagnon, Laugier, Trousset, Bilon.

V. La Société de santé et les questions d'hygiène. — Eaux minérales. — Fossés de la ville. — La gélatine des os et l'alimentation. — Changement du titre de la Société de santé en celui de Société de médecine.

VI. La vaccine : Villars fils et Silvy contre Laugier. — La Société de médecine. — Le préfet Ricard.

VII. L'Ecole de chirurgie. — Fournier. — Subventions diverses. — Réorganisation de l'Ecole sur l'initiative de la Société de santé, par arrêté préfectoral. — La Société de santé désigne les professeurs. — Laugier et Gagnon, directeurs. — Fournier, Bilon père, Bilon fils, J.-B. Silvy, Villars père, Billerey, Trousset, Vil lars fils, Descouteau, Comte, Chanoine. — Cours départemental d'accouchement.

VIII. Abondance des médicastres. — La loi de ventôse an xi sur l'exercice de la médecine. — Création des officiers de santé. — Le jury médical. — Pharmaciens. — Sages-femmes. — Herboristes. — Mouvement intellectuel à Grenoble : le Lycée, l'Ecole de droit. — Institution officielle des cours pratiques de médecine, de chirurgie et de pharmacie.

La Convention nationale avait bien d'autres soucis que le rétablissement de l'Ecole de chirurgie de Grenoble. Elle avait à faire face à l'ennemi sur toutes nos frontières, et, ce qu'elle rêvait, ce n'était pas précisément une décentralisation girondine : elle voulait que la France n'eut qu'un bras pour mieux frapper l'ennemi et ne prévoyait pas que ce bras serait plus tard facilement enchaîné et paralysé. C'était donc aux Grenoblois qu'il appartenait défaire eux-mêmes leurs affaires, de soutenir, tant bien que mal, chez eux et par eux-mêmes, l'enseignement de la médecine/ C'est ce que comprirent la municipalité, l'Hôpital, les médecins, les sociétés savantes et le département.

Sous ce rapport, les événements qui vont nous occuper dans ce chapitre sont une éclatante manifestation de |la puissance de l'initiative individuelle.

Une délibération de l'Hospice civil (1), qui prend bénévolement la place des Pères de la Charité à la tête de l'Ecole de chirurgie, désigne Miçhal,

(1) Archives de l'Hôpital, E E, 2.

ancien externe à l'Hôpital des religieux delà Charité (1785), ancien chirurgien-major (au concours) du 4e bataillon de l'Isère (1790), actuellement chirurgien aide-major de l'Hôpital militaire, comme professeur Wanatomie et de chirurgie (1).

Le père Ovide, devenu le citoyen Ovide Lallemant, avait demandé sans succès à conserver ses fonctions de professeur de chirurgie ; l'ancien Père continue néanmoins à faire de la clientèle et « tient chez lui des personnes atteintes de maladies secrètes *; Nous le voyons même, en 1793 (2), obtenir la dispense d'afficher à sa porte les noms de ses pensionnaires ; il fait valoir que la loi ne l'oblige pas à cette formalité révolutionnaire, ces personnes n'ayant pas leur domicile habituel chez lui.

Ovide Lallemant ne fut, d'ailleurs, pas indéfiniment frappé d'ostracisme : en 1797, il "est chargé, avec le citoyen Giroud, de constater les infirmités des ecclésiastiques qui, d'après l'article 2 de l'arrêté départemental du 17 brumaire, devaient rester dans la commune, sous la surveillance de la municipalité : « L'administration n'a pas besoin de vous rappeler, lui écrit-on à ce sujet, ce que le gouvernement attend de votre sévère impartialité, ni ce que les lois prononcent contre une indulgence facile, qui compromettrait la tranquillité publique et rendrait illusoires les mesures qu'elles ordonnent ». Enfin,' en 1801, il est nommé adjoint aux citoyens Bilon, Silvy et Fournier, officiers de santé de l'Hospice. Cette nomination lui fut d'ailleurs particulièrement agréable et il en remercie les administrateurs en termes très dignes (3) : « J'accepte ces fonctions, leur écrit-il, avec d'autant plus de plaisir que je les ai déjà exercées longtemps et que je ne l'aurais jamais cessé, sans l'ouvrage de l'intrigue et de la malveillance de ce temps-là; mais voué par état et par goût au soulagement de l'humanité, je répondrai à vos vues -philanthropiques avec tout le zèle dont je suis capable ».

Pendant toute la longue période dans laquelle nous entrons, l'Hôpital se montre toujours favorable à tout ce qui peut donner la vie à une Ecole quelconque de médecine; nous voyons ses administrateurs {A) écrire, en 1793, aux citoyens administrateurs du département de l'Isère, que pour

(1) Michal quitta Grenoble en 1795 et alla se fixer à Gap. où il devint professeur de physique et de chimie à l'Ecole centrale, médecin des prisons et médecin des épidémies pour le département.

(2) Archives municipales, LL, 3.

(3) Archives de l'Hôpital, E E, 2.

(4; Registre de l'Hôpital: service médicalj 1793-1860.

soutenir F Ecole de chirurgie et lui conserver les bâtiments quelle occupe dans l'Hôpital militaire. Il se privera d'y placer des malades.

Mieux que personne,les administrateurs de l'Hôpital savaient en effet que la Patrie avait besoin de nombreux chirurgiens. « La Convention, dira son rapporteur Fourcroy en 1794, apprendra avec sensibilité que plus de 600 officiers de santé ont péri depuis 18 mois (1), au milieu et à la suite des fonctions qu'ils exerçaient, et si c'est une gloire pour eux, puisqu'ils sont morts en servant la Patrie, c'est un besoin pour la République que de réparer cette perte ». Elle avait, en conséquence, établi trois Ecoles de santé, à Paris, à Montpellier et à Strasbourg. C'est dans le même esprit qu'à Grenoble, la municipalité et l'Hospice, pour satisfaire, dans la mesure de leurs pouvoirs et de leurs moyens, aux mêmes besoins, voulaient constituer une Ecole de chirurgie.

Assurer la santé des femmes en couches, c'était faire encore œuvre patriotique et favoriser les naissances ; le cours d'accouchement fut donc^ plus que jamais, maintenu comme une nécessité dictée par les circonstances. Il continue à être encouragé plus que jamais.

Voici l'affiche qui l'annonce (2) :

Liberté Egalité

F rater ni té ou La Mort.

Extrait du procès-verbal du directoire du département de l'Isère du il nivôse an ni de la République française, une et indivisible.

Un membre fait le rapport d'une lettre du citoyen Heraud, chirurgiendémonstrateur du cours d'accouchement établi à Grenoble et conservé par la délibération du 6 décembre 1790,- 14 décembre 1791 et20 janvier 1793, par laquelle il propose à l'administration de commencer le 1er ventôse pro chain :

1° Le cours est conservé commun à tout le département pour l'an ni et durera 3 mois ;

2° Le nombre des élèves sages femmes est fixé à 24 ;

3° Chaque élève recevra 3 livres par jour pendant son séjour à Grenoble et 15 sous par lieue de poste pour se rendre à Grenoble et retourner ;

4« Le traitement du chirurgien-démonstrateur sera de 600 livres.

Parmi les études médicales, la chimie est fort en honneur à cette époque, car elle apprend à faire de la poudre. Le citoyen Saxe, pharma-

(1) Ce terme d'officier de santé ne désigne pas les médecins qu'on créera plus tard sous ce nom et qui ne seront plutôt que des sous-officiers de santé. La Convention entendait par là les médecins qui soignaient nos blessés et qu'elle honorait du rang d'officier.

(2) Archives départementales, liasse. Cours d'accouchements.

160 LA MÉDECINE A GRENOBLE. — Dr A. BORDIER.

cien en chef de l'Hôpital militaire, est autorise à ouvrir un cours de chimie (1).

Le département entretient, à ses frais, 4 élèves qui apprennent la chirurgie à l'Hôpital; il n'oublie pas non plus les pauvres des campagnes et on envoie dans chaque district une boîte de médicaments ; pour le district de Grenoble, une de ces boîtes est remise au citoyen Dumas, officier de santé.

A Grenoble comme partout, mais avec moins de fanatisme qu'ailleurs, les suspects sont envoyés en prison, et pour veiller à ce qu'ils ne puissent s'évader, on refuse l'entrée à tous les médecins et chirurgiens qui viennent voir les prisonniers, sous le prétexte de remplir leur ministère ; seul, le citoyen Héraud, médecin, est autorisé à entrer dans la prison ; mais en même temps se fait en ville une souscription en faveur de ceux d'entre eux qui sont malades (2).

Dans ces moments de péril, où la vie des citoyens est menacée de tant de façons, la médecine fut, il faut le reconnaître, l'objet des constantes préoccupations des administrateurs. En 4793, le maire de Grenoble est d'ailleurs un officierde santé, Victor Dumas (3); un autre de ses confrères, Emery, figure parmi les officiers municipaux. Les médecins, du reste, partagent tous l'enthousiasme patriotique de l'époque, car on voit, en 1793, le citoyen Duchadoz, officier de santé, offrir 500 livres pour les dépenses des fêtes décadaires ; après la chute de Robespierre, Duchadoz devint syndic des médecins de Grenoble et médecin de l'Hôpital ; enfin, en 1797, il fut appelé à donner ses soins au pape Pie VI, lors de son passage à Grenoble; il le suivit jusqu'à Valence et resta près de lui jusqu'à la mort de son client (4).

L'importance reconnue des fonctions remplies'par les médecins leur fait donner partout des honoraires : le citoyen Duchadoz reçoit un traitement fixe de 1.500 livres, comme médecin de l'Hôpital. Les chirurgiens Bilon et Silvy reçoivent 900 livres ; enfin les quatre élèves internes reçoivent chacun 60 livres par mois. Ces quatre internes nommés au concours sont les jeunes citoyens Bilon fils, Poncet, Terne et Jourdan.

La période révolutionnaire avait été marquée à Grenoble par l'esprit

(1) Archives municipales, L L, 15.

(2) Archives municipales, L L, 6.

(3) Archives municipales, L L, 5.

(4) Pie VI clans les pinsons du Dauphiné, par D. Franclieu. Grenoble et Paris 1878.

de suite dans l'organisation des moyens de défense sociale et par un sentiment très réel de philanthropie ; la période du Directoire coïncida chez nous avec un réveil manifeste des besoins purement scientifiques et intellectuels : le Dauphiné était d'ailleurs plus en communion d'idées avec Carnot et Laréveillère qu'avec Barras .

Les sociétés savantes ou littéraires qui existaient déjà, et qui avaient été supprimées, furent organisées sur de nouvelles bases ; des sociétés nouvelles prirent naissance.

Toutes ces sociétés nous intéressent, car dans un pays comme le nôtre, on peut dire qu'elles sont toutes solidaires : la fortune des unes est liée à celle des autres. La vie décentralisée ne peut être active, en effet, qu'à la condition que, tout en poursuivant des buts différents, les esprits cultivés auront pour idéal commun la mise en valeur de toutes les forces vives de leur Province.

Sous le nom de Société des sciences et arts, après avoir pendant quelque temps pris celui de Lycée, se rouvrit, en 1795, l'ancienne Académie delphinale, dont le début remontait à 1772, et qui avait en 1789 reçu ses lettres patentes de Louis XVI. La nouvelle Société des sciences et arts comptait parmi ses membres fondateurs des noms, qui appartiennent à la médecine ou à la pharmacie : Villars, son président, chez qui avaient lieu les réunions, Silvy, Fournier, Michal, Dumas, Chalvet, Chabert. Après avoir repris son nom primitif, l'Académie delphinale, encore florissante aujourd'hui, a conservé ses traditions originelles et a réuni successivement dans son sein un grand nombre d'hommes cultivés de notre Province.

En 1796, Villars et plusieurs autres hommes dévoués à l'idée de faire profiter leurs concitoyens des progrès scientifiques, fondent la Société d' Agriculture it d"1 Histoire naturelle.

Enfin, en 1797, est créée à Grenoble une Société de santé, qui devait, dès son début, jouer un rôle important et qui subsiste encore aujourd'hui, après diverses transformations, sous le nom de Société de médecine et de pharmacie. Elle comprenait des médecins, des chirurgiens et des pharmaciens. La Société de santé était appelée à jouer, à Grenoble, le rôle d'un petit Sénat conservateur de la santé publique : l'administration prit en effet l'habitude de la consulter dans toutes les questions relatives à l'hygiène, aux épidémies, à renseignement même de la médecine et nous verrons qu'elle rendit à la population de réels services: c'est dans ses séances que les médecins le plus en renom de la ville venaient communiquer à leurs confrères leurs études ou leurs observations. Corps savant toujours éc >uté, souvent consulté officiellement, elle jouait dans le centre dauphi-

nois un rôle correspondant à celui qui est actuellement rempli en France par L'Académie de médecine.

A la même époque, s'ouvrait ['Ecole centrale de l'Isère, établissement précurseur de notre lycée, où nous voyons, comme professeur de physique et de chimie, un médecin, que nous n'allons pas tarder à rencontrer, Berard-Trousset, médecin de l'Hôpital, inspecteur des eaux minérales de l'Isère et membre de la Société des sciences et arts.

Les événements politiques avaient, comme toujours, leur contre-coup sur la santé publique : la peur, les angoisses, l'excitation des clubs, le bouleversement des fortunes, la guerre, la misère sous toutes ses formes, tout préparait l'organisme aux influences morbides les plus diverses.

Ce n'est pas impunément que le système nerveux de tout un peuple mobile et impressionnable est ébranlé, pendant plusieurs années, par une succession d'événements tragiques : l'éréthisme nerveux était alors général et devenait dans toutes les maladies, complication importante. Un médecin, qui joue à cette époque un rôle important, Jean-Balthazard Laugier, a noté dans un mémoire sur les épidémies de l'an vu, la fréquence des complications nerveuses, dans toutes les maladies, pendant la période révolutionnaire (1). Déjà, en l'an iv, « la sensibilité nerveuse parut plus effarouchée; ses effets furent plus fréquents et plus intenses, soit lorsqu'ils existaient isolément, ou bien lorsqu'ils compliquaient les autres maladies. On a fait la même remarque pour les affections hypochondriaques ». Nous avons observé les mêmes effets produits par des causes analogues, pendant les périodes néfastes de la guerre de 1870 et de l'insurrection communale. Presque tous les médecins ont fait alors la même observation que Laugier, le Dr Laborde a même publié sur cette constitution médicale à part une étude intéressante et suggestive (2).

En dehors des phénomènes nerveux qui paraissaient isolément ou venaient compliquer les autres affections, plusieurs épidémies graves sévirent à Grenoble et dans la région :

(1) Constitution épidémique de Grenoble en l'an vu et vni, par Jean Balthazar-Laugier, docteur en médecine, membre de la Société de Santé de Grenoble. Grenoble, Giroud, an ix. L'ouvrage est dédié au citoyen Ricard, préfet de l'Isère. Bibliothèque, 0, 3791.

(2) Les hommes et les actes de l'insurrection de Paris devant la psychologie morbide. Lettres au docteur Moreau (de Tours), par le Dr J.-V. Laborde. Paris, G. BaHlière, 1872.

« L'an v, dit Laugier (1), fut remarquable par une fièvre maligne, que les prisonniers Autrichiens, excédés de fatigue, atténués faute d'une nourriture proportionnée à leur besoin naturel, et rassemblés dans des gîtes relativement trop peu spacieux, avaient contractée et dont ils furent cruellement mal traités dans les mois de ventôse et de germinal. Il en périt un très grand nombre dans toute la route, où ils la répandirent

successivement dans les hôpitaux Fort heureusement

elle ne se propagea pas dans la ville. C'était une fièvre maligne d'hôpital, dont l'effort, dirigé vers le cerveau, produisait ou un délire taciturne ou bien l'assoupissement.»

La ville fut moins heureuse en 1799 : le typhus se répandit cette fois sur les habitants, dont un grand nombre périt. L'épidémie commença en messidor an vu. « On ne peut, dit Laugier (2), ne pas rapporter la constitution épidémique au passage des troupes après nos revers en Italie, et à l'évacuation des malades des hôpitaux de Briançon successivement et de proche en proche, sur les autres, jusques sur ceux de Grenoble. De malheureux soldats, épuisés par les fatigues, exténués par la disette ou par une nourriture de mauvaise qualité, par le défaut de vêtements et l'intempérie de l'air, desséchés par le chagrin et parle désespoir, portaient dans leur corps une disposition propre à favoriser l'action des causes

morbifiques et ensuite celle de la contagion.- Dans cet état de

choses, on transporta dans les hôpitaux de Briançon une quantité innombrable de blessés, de mutilés depuis plusieurs jours et dont la plupart n'avaient pu encore se procurer le plus léger pansement. L'air infecté par les émanations putrides des blessures en mortification et du sarig en putrétaction qui les recouvrait, par celles de la paille déjà pourrie, qu'on fut réduit à leur faire donner, et par la respiration d'un grand nombre de

malades entassés dans le même endroit, développa la contagion

Aussi a-t-on remarqué que la maladie, qui nous occupe,

s'est manifestée sur toute la ligne depuis Briançon et Nice jusqu'à Grenoble, dans presque tous les lieux de gîte de la troupe et singulièrement dans ceux où se sont trouvé des hôpitaux établis, et que successivement l'infection s'est portée à tout le voisinage et même au loin, tant à la faveur des mouvements de l'atmosphère, que par le moyen des malheureux soldats attaqués de la maladie et qui, n'ajant ni la force, ni le courage de se rendre dans les hôpitaux, se répandaient ça et là dans les com-

(1) Laugier : loc cit.

(2) Laugier : loc cit.

raunes circumvoisines, comme par celui des déserteurs et des troupes qu'on y avait établies en cantonnement.»

A Grenoble, « l'épidémie fit d'autant plus de progrès, qu'on y multiplia davantage les foyers d'infection, en logeant inconsidérément les soldats malades chez les citoyens ». Laugier note d'ailleurs que les rues spacieuses et aérées, surtout au nord, ont été moins malheureuses que les autres.

La population connaissait par .tradition les préservatifs usités jadis contre la peste : on vit reparaître, comme au temps de Donis, l'ail, l'oignon, le citron piqué de clous de girofle, le camphre et le vinaigre des quatre voleurs (1). « Beaucoup de personnes, dit Laugier, boivent du vinaigre (simple) matin et soir, ou se gargarisent avec ce liquide, à l'exemple de Silvius, qui se trouva à trois pestes consécutives et a été garanti en se lavant la bouche avec du vinaigre plusieurs^ fois par jour ». Villars, pendant cette épidémie, a rapporté que ses infirmiers, à l'Hôpital, se gargarisaient avec une décoction de kina, dans laquelle ils ajoutaient de l'eau-de-yie camphrée, qu'au besoin ils avalaient.

Les médecins payèrent largement leur tribut à l'épidémie. Villars, qui malgré l'état de fatigue considérable où il se trouvait depuis un voyage qu'il avait fait à Paris, soignait chaque jour les typhiques de son service, fut atteint brusquement. Malgré l'apparition de symptômes très graves, et bien qu'il eût passé la cinquantaine, il guérit, grâce aux soins d'un grand nombre de ses confrères civils et militaires : Laugier, Trousset, Gagnon, Caffarel, Botta, Charcos, Caire et Bilon.

Le secrétaire de la Société de Santé, qui devint plus tard son président, Chanoine, fut également atteint et eut le même bonheur que Villars. Il était soigné par Gagnon, Laugier, Trousset, Chabert, médecins et, par Bosset, officier de santé militaire. Laugier raconte, au sujet du Dr Chanoine, une anecdote qui montre que les médecins ne sont pas mieux soignés que le commun des mortels : on avait appliqué un large vésicatoire cantharidien entre les deux épaules du malade, qui eut sous cette influence beaucoup d'agitation; or on découvrit que sur le vésicatoire «des oignons furent appliqués en môme temps, a notre insçu, ce dont nous n'avons été instruits que longtemps après la maladie. Les commères ne sont pas toutes dans les campagnes ; il en existe dans les villes.»

(1) Le vinaigre des quatre voleurs, ou vinaigre antiseptique, était fabriqué avec des sommités cl absinthe, du romarin, de la sauge, de la menthe, de la rue, de la lavande, de la cannelle, du girolle, de la noix muscade, do l'ail et du camphre On reconnaît les éléments des antidotes mentionnés contre la peste.

LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORD1ER. 165

Plusieurs autres médecins furent moins heureux dans leur lutte avec le typhus: on vit mourir en peu de temps, victimes de l'épidémie, Jourdan Duchadoz, Etienne Emery (1), Mathieu Chabert, Louis Berlioz, jeune officier de santé militaire, et Cabannes, chirurgien en chef de l'Hôpital militaire. Laugier attribue, sans doute à tort, la mort de ce dernier à un enfantillage dont les médecins, lorsqu'ils sont malades, sont aussi capables que les autres hommes: « il eut, dit-il, l'art d'escamoter, pendant cinq jours, les pilules de camphre et de nitre que nous lui avions ordonnées ».

Laugier n'est pas le seul historien du typhus de 1799. [Frier, officier de santé, adressa au Journal de Grenoble (2) un article, sans grand intérêt d'ailleurs, sur •< Les causes de la maladie qui affligent la commune de Grenoble et ses environs ». Ces causes sont pour lui : 1° le vent du sud et la pluie ; 2° l'affluence de militaires épuisés de fatigue et de misère ; 3° la rareté et la mauvaise qualité des fruits.

Tout autre est la valeur des travaux laissés sur cette épidémie par le médecin Berard-Trousset, dont j'ai déjà parlé (3) : médecin distingué, élève de Fourcroy et de Chaptal : il avait remplacé Duchadoz comme médecin et administrateur de l'Hospice. C'est la Société de Santé qui avait pris l'initiative de demander un rapport sur la maladie régnante (4). « La Société de Santé, dit Trousset, a cru devoir, dès l'invasion de la maladie, multiplier ses assemblées, inviter les officiers de santé attachés à l'armée et engager chacun de ses membres à lui communiquer ses observations et ses vues, pour combattre ce fléau destructeur. Les conférences ont été très fréquentes, les communications franches et loyales. Chacun a déposé au

sein de la Société le fruit de ses réflexions La Société a

chargé celui de ses membres, qui donne ses soins aux malades de l'Hospice civil de cette commune, de rédiger un mémoire sur la fièvre épiclémique et de traiter de son origine, de ses progrès, des ravages qu'elle a

(1) Etienne Emery esUe père de Joseph- Augustin- Apollinaire Emery, chirurgien-major, qui fut médecin de Napoléon à l'île d'Elbe ainsi que pendant les cent jours, et mourut au Grand-Lemps le 21 octobre 1821.

(2) Journal de Grenoble, n° 320.

(3) Il mourut en 1807, à l'âge de 37 ans.

(4) Histoire de la fièvre qui a régné épidémiquement à Grenoble pendant les mois de vendémiaire, brumaire, frimaire et nivôse de la présente année, par le citoyen Ttousset, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier, professeur de physique et de chimie à l'Ecole centrale du département de l'Isère, inspecteur des eaux minérales du département, médecin de l'Hospice civil de la commune de Grenoble et membre correspondant de la Société des sciences et arts. Grenoble, chez Giroud, place aux Herbes, an vin. Bibliothèque de Grenoble, U 3114.

faits dans notre cité, des traitements employés pour la combattre et des moyens de s'en garantir ».

Le choix fait de Trousset comme rapporteur était excellent: il se montre observateur profond et délicat, clinicien consommé et, dans le fonds comme dans la forme, son mémoire dénote de suite un esprit d'une bien plus grande envergure que celui deLaugier. Cette sorte de concours entre deux médecins, met Trousset à un niveau très supérieur : tandis que Laugier ne procède que par des citations empruntées à tous les auteurs; Trousset déclare tout d'abord : « Je vais rendre compte de mes propres observations, sans me permettre aucune de ces citations d'auteur, qui peuvent bien prouver à des ignorants qu'on a de l'érudition, mais qui attestent

aux gens instruits qu'on n'a pas été en état d'observer soi-même

Si on ne me trouve pas toujours d'accord avec les

auteurs qui ont écrit sur cette maladie, cela tient à ce que je n'en ai consulté aucun. Je n'avais pas besoin de leurs yeux pour voir ce que j'avais sous les miens, ni de leur plume pour le décrire. J'ai d'ailleurs une telle horreur pour les compilations, que je ne serai jamais tenté de me livrer à ce genre de travail ».

Comme Laugier, il attribue aux malades de l'armée des Alpes la cause de l'épidémie, dans laquelle il reconnaît, aussi lui, le typhus : « Cette maladie, depuis longtemps connue, a été très bien décrite par Pringle,

Monro, Baumès, Roucher sous les noms de fièvre d'hôpital, fièvre des

prisons, fièvre putride maligne. Elle a paru dans les différents hôpitaux de cette commune dès le mois de vendémiaire, puis dans la ville.

« Les soldats de l'armée des Alpes et d'Italie, découragés par une suite non interrompue de revers et de privations de toute espèce, sont tombés malades et ont été mis, presque les uns sur les autres, dans les hôpitaux militaires d'avant-poste. On les évacuait, sans discernement, sur Gap, La .

Mure, Grenoble Les hôpitaux militaires étaient déjà encombrés et on

logeait dans la ville ceux qui paraissaient les moins malades; lorsqu'ils avaient resté quelques jours chez les citoyens, couchés quelquefois (ainsi que cela est arrivé chez des habitants peu aisés) dans leurs propres lits, la maladie se développait et on les faisait entrer à l'Hôpital militaire. Les citoyens reprenaient leur lit et plusieurs ont, de cette manière, contracté la fièvre épidémique ».

Dans ces conditions, il était évident que l'épidémie devait se développer : « On a vu des familles entières, dont tous les individus ont été successivement affectés de la fièvre épidémique; des maisons dans lesquelles la contagion a successivement parcouru tous les étages, ce qui avait répandu, dans toute la ville, une terreur bien fondée ».

Trousset remarque qu'elle attaque les hommes de tous les âges et de tous les états ; les femmes, quoique plus rarement affectées, n'ont pas été exemptes.

La description des malades est un chef-d'œuvre d'observation clinique: « La figure était pâle et presque bouffie, Tes yeux sans éclat et sans vivacité, la langue recouverte d'une mucosité blanchâtre, extrêmement épaisse et visqueuse, qui s'étendait le plus souvent jusque dans l'intérieur de la gorge et filait jusques aux dents delà mâchoire supérieure, toutes les fois qu'on faisait sortir la langue des malades. Une toux peu fatigante était, les premiers jours, suivie de crachats purement muqueux, mais ce symptôme disparaissait ordinairement le quatrième, cinquième ou sixième jour ; la soif était peu considérable; une douleur sourde et légère se faisait sentir le plus souvent à la partie postérieure de la tête; le pouls était, pour l'ordinaire, très faible et très lent, excepté pendant le temps des redoublements, - qui arrivaient ordinairement entre cinq et six heures du soir et se prolongeaient jusqu'au lendemain matin. Les choses se soutenaient dans cet état à peu près jusqu'au sixième jour; à cette époque, le délire survenait, pendant les redoublements seulement; il était communément léger, les forces diminuaient chaque jour davantage. Ordinairement, le dixième jour, les malades paraissaient assez bien, mais, dans la nuit du dixième au onzième jour, la face de la maladie changeait: on trouvait les malades couchés sur le dos, la langue recouverte d'une couche plus ou moins noirâtre, épaisse, sèche et raboteuse, qui recouvrait peu à peu les gencives et formait ce rebord noir et gluant décrit par les auteurs sous le nom de lentores circa dentés. L'haleine fétide, le visage très abattu, la tête très lourde, une prostration absolue des forces, les jambes constamment fléchies sur les cuisses, le ventre resserré, le pouls mol et faible. »

Le tableau se complète par la description « des mouvements convulsifs dans les muscles de l'avant-bras, des soubresauts dans les tendons, des pétéchies, du hoquet, de la diarrhée fétide et des sueurs colliquatives ».

Trousset n'accorde aucune confiance aux préservatifs usités: vinaigre

des quatre voleurs, citron, girofle, etc « Ceux qui y avaien

recours ont contracté la maladie, comme ceux qui avaient négligé ces espèces de précautions ».

Néanmoins, il avait lui-même sa tactique préventive : « J'ai toujours eu soin, dit-il, l°de ne jamais respirer lorsque je suis en face d'un malade; Lorsqu'on n'est pas exercé à suspendre, pendant quelques instants, sa respiration, on peut voir le malade à différentes reprises; on fait ensuite Aes questions nécessaires à ceux qui l'entourent ; 2° de ne jamais avaler

ma salive lorsque je m'éloigne des malades; 3° de ne jamais les approcher étant parfaitement à jeun ; 4° enfin (et c'est un des moyens auxquels j'ai le plus de confiance) de vivre avec la plus parfaite indifférence sur les événements auxquels nous sommes exposés et d'attendre, en remplissant nos devoirs avec le calme et la fermeté de la vraie philosophie, le sort que la Providence nous a réservé ». On voit que Berard-Trousset avait toutes les qualités du médecin.

Sa thérapeutique avait la prétention bien hardie, décevante et aventureuse, surtout à cette époque, de s'attaquer k\a.iiature du mal : « Malheur à celui dont la médecine turbulente, agissante sans motif, chasse au symptôme et poursuit, à outrance, le premier qu'il aperçoit ». L'expression est jolie, mais nous ne faisons encore que chasser aux symptômes toutes les fois que nous n'avons pas le spécifique encore à trouver pour la plus grande partie des maladies. Aujourd'hui même que nous connaissons, pour quelques maladies, le microbe et la toxine spécifiques, nous n'avons pas toujours ou ne pouvons pas employer le microbicide ou l'antitoxine spécifiques et nous sommes bien forcés de chasser au symptôme.

Cette théorie idéale ne l'empêchait pas de mettre des vésicatoires entre les épaules, procédé qui n'avait rien de spécifique et qui, dans l'espèce, n'était pas sans inconvénient. Il est probable que ce fut Trousset qui fit appliquer à son confrère, le]docteur Chanoine, ce vésicatoire si intempestif que la garde-malade agrémenta d'oignons, car il parait tenir à ce moyen : il en parle souvent et raconte ainsi, non sans une pointe de malice hautaine à l'endroit d'un jeune confrère, l'étonnement produit sur ce dernier par ce mode d'intervention: « Un jeune chirurgien, appelé avec moi près d'un malade, ne dissimula point son étonnement de ce que je faisais appliquer des vésicatoires dans un état, qui lui paraissait voisin de la mort; c'était le citoyen Bilon fils, dont les talents égaleront un jour l'intelligence et le zèle ».

Voici les formules qu'il recommandait contre la prostration des forces :

tÇ Kina rouge concassé 1/2 once.

Serpentaire de Virginie 2 gros.

Faites bouillir dans 40 onces d'eau et réduire à 8. Sur la fin de la décoction; ajoutez :

Fleurs de camomille 1/2 gros.

Laissez infuser, passez, ajoutez :

Extrait de kina 1 gros.

Acéiite ammoniacal 1 gros.

Eli xir de vitriol de Minsich 24 gouttes.

Sirop d'oeillet 1 once.

A prendre par cuillerée de demi-heure en demi-heure.

LA MÉDECINE A 0 H EN 0 BLE. — Dr A. BORDIER.

La Société de Santé apprécia, comme il convenait, ce rapport fort bien fait et prit, après son audition, la résolution suivante, qui se trouve imprimée à la suite du volume de Trousset :

Extrait des registres de la Société de Santé du 1er pluviôse an vin.

La Société de santé, assemblée aux formes ordinaires dans le lieu de ses séances, lecture ayant été faite du mémoire du citoyen Trousset, concernant l'histoire de l'épidémie régnante à Grenoble pendant les mois de vendémiaire, brumaire, frimaire et nivôse derniers, déclare l'avoir entendu avec beaucoup d'intérêt et en arrête l'envoi aux sociétés correspondantes.

Gagnon, président.

Chanoine, secrétaire.

La Société des sciences et arts (Académie delphinale) ne voulut pas demeurer indifférente à la propagation d'un mémoire, qui intéressait hautement l'intérêt général et qui émanait d'ailleurs de son Président. C'est là un trait particulier qui peint bien la solidarité pour la pratique de la philanthropie propre à cette époque, où personne n'eut voulu rester confiné dans son église, et où tout le monde cherchait à concourir au bienêtre général. Elle prit la résolution suivante, également mentionnée à la suite du mémoire :

Extrait des registres du Lycée des sciences et des arts de la commune

de Grenoble.

Séance extraordinaire du 23 nivôse an vin. Un membre a dit que le citoyen Trousset, professeur de chimie, officier de santé à Grenoble et président du Lycée, vient de faire un mémoire historique sur la fièvre épidémique qui s'est manifestée dans nos murs. Il observe que rien n'est plus intéressant que de répandre dans le public un ouvrage déjà connu très avantageusement par la lecture qu'en ont faite des personnes instruites dans l'art de guérir, qui l'ont jugé infiniment utile, surtout dans les circonstances actuelles Qu'ainsi, il paraîtrait convenable que le Lycée voulut s'inscrire pour un certain nombre d'exemplaires.

La motion mise en délibération :

Le Lycée arrête, à l'unanimité, qu'il souscrit pour cet ouvrage jusqu'à la concurrence de deux cents exemplaires, qui seront distribués à tous les membres ordinaires et envoyés aux associés correspondans, ainsi qu'aux Sociétés qui s'occupent de science et d'art.

Signé: Lasalette, vice-président ; Letourneau, secrétaire.

Certifié conforme à l'original :

Lasalette, vice-président ; Letourneau, secrétaire.

A côté du typus, règne en l'an vm une épidémie de grippe, qui nous vaut une assez bonne description de Laugier. « Depuis environ quatre décades (1), (le dixième jour du mois de fri-

(1) Laugier : Constitution épidémique à Grenoble, p. 157.

"170 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A BORDIER.

maire, il régne épidémiquement dans cette commune (1) et les environs, une fièvre catharrale, assez semblable à celle qui, désignée sous les noms de grippe, follette, coquette, influenza, se répandit dans toute la France en 1760 et 1761, et ensuite dans toute l'Europe en 1782. Cette maladie, qui semble respecter l'enfance, se compose des symptômes suivants: frissons, lassitude générale, mêlée souvent d'engourdissement, découragement, douleur de tête généralement gravative, quelquefois néanmoins aiguë, somnolence ou sommeil agité, enchifrenement, esquinancie tonsillaire, douleurs de dents, d'oreilles et autour du cou chez les uns, engorgement des glandes cervicales chez les autres ; enrouement, toux incommode avec une excrétion plus ou moins abondante de mucus guttural, et qui ne présente, dans aucun temps, des signes de coction ; langueblanche, bouche pâteuse, inappétence, fièvre souvent très légère, avec redoublement le

soir Il n'est pas rare que sa durée ne soit que de quatre à

six jours; plus fréquemment elle s'étend à une décade. Les symptômes graves, dont elle s'accompagne quelquefois, ne sont pour l'ordinaire que produit de la droguo-manieÇZ), fille de l'ignorance et du charlatanisme. Le repos, la chaleur, la tranquillité, la diète végétale, des lavemens, des pédiluves, même sinapisés, selon les circonstances, une large boisson pectorale, anodine et légèrement diaphorétique, telle qu'une infusion de fleurs de bouillon blanc, ou de mauve, et de celles de coquelicot, suffisent le plus souvent pour la dissiper. On a recours aux sangsues appliquées sur le trajet de veines jugulaires, lorsque la violence des douleurs de tête, la gravité de l'esquinancie l'exigent. Les vésicatoires à la nuque diminuent l'excès de l'éréthisme guttural; dans ce cas on administre de plus, comme dans celui de trop grande chaleur, l'eau de poulet ou de grenouilles avec les navets, les gargarismes et les fumigations ensemble, les loocks tempérans, adoucissans, même narcotiques. Très généralement, après le quatrième jour, on se trouve bien de quelque béchique stimulant, comme l'oximel scillitique, ou bien le camphre, uni à une très petite dose de kermès minéral, de placer un minoratif dans le déclin de la maladie, et de terminer la cure par des fortifiants, le quinquina, le cascarille ».

En 1800, la sollicitude des médecins, comme celle des Sociétés savantes toujours en éveil et désireuses de faire bénéficier le public des bienfaits de la science, trouva un nouveau champ dans l'apparition d'une

(1) De Grenoble.

(2) Cette opinion de Laugier montre que la grippe était alors moins grave que celle que nous observons ici et dans presque toute la France depuis quelques années.

LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORDIER. 171

épidémie de fièvre puerpérale, assez peu grave en réalité quant au nombre de cas, mais qui n'avait pas moins ému l'opinion publique. Le premier Préfet de l'Isère, qui vient d'arriver, est un homme actif, ami du bien public, désireux de centraliser le bien dans son département : il s'adresse de suite à la Société de Santé pour lui demander son opinion. Celle-ci charge une commission, composée des citoyens Gagnon, Laugier, Trousset et Bilon, d'étudier la situation et de lui faire un rapport. Ce document (1) aujourd'hui en dehors de la science, n'a plus pour nous d'autre intérêt que de prouver une fois de plus de quelle façon large et humanitaire les médecins comprenaient leur rôle et avec quelle curieuse attention ils étaient consultés par l'opinion. Il attribue la fièvre puerpérale « au transport du lait, cette liqueur douce et bienfaisante » dans l'abdomen : « L'ouverture des cadavres prouve, dit-il, que l'épanchement qui se fait est de nature laiteuse ; on a souvent trouvé dans le capacité, une ou deux pintes d'une liqueur semblable à du petit lait qui n'est pas clarifié et sur la surface extérieure des intestins, une substance ressemblant parfaitement à du lait caillé ».

Les rapporteurs accordent leur confiance au traitement du Dr Doulcet, médecin de l'Hôtel-Dieu de Paris, qui consiste dans l'administration de V Ipéca, à la dose de 12 à 15 grains et en second lieu du carbonate de potasse, « qui dissout les flocons laiteux, suivant la méthode du citoyen Quinot, recommandée par la Société de médecine de Paris, après un rapport des citoyens Allan, Deyeux, Gilbert et Delafisse ».

Quoiqu'il en soit de sa teneur, ce rapport fut adressé au Préfet, dans la forme suivante :

Extrait du registre de la Société de Santé de Grenoble du 13 ventôse an vin.

La Société, assemblée aux formes ordinaires dans le lieu de ses séances, lecture est faite de l'instruction sur la fièvre puerpérale, pour laquelle les citoyens Gagnon, Laugier, Trousset et Bilon avaient é'é nommés commissaires-rédacteurs. L'assemblée consultée ayant -déclaré l'approuver, arrête: que deux copies de l'instruction ci-dessus seront dressées, l'une pour être déposée dans ses archives, l'autre remise entre les mains du Préfet du département de l'Isère, revêtue des formalités déterminées par ses règlements, avec un extrait du procès-verbal de la séance.

Gagnon, président; Chanoine, secrétaire.

Pour copie conforme :

Chanoine, secrétaire.

(1) Instructions s>n- la fièvre puerpérale faites d'après l'invitation du Préfet du département de VIscre, par la Société de Santé de Grenoble, an IX. Grenoble, chez Allier, imprimeur. Bibliothèque de Grenoble, T, 4364.

De son côté, lorsqu'il fut saisi de ce document, le Préfet prit l'arrêté suivant :

Extrait des registres des arrêtés du Préfet du département de l'Isère du i8 ventôse an IX de la République française une et indivisible (1).

Le Préfet, du département de l'Isère,

Ayant pris lecture de l'instruction faite par la Société de Santé sur la fièvre puerpérale,

Considérant que les signes et le traitement de cette maladie sont développés dans cette instruction d'une manière si lumineuse que la publication en sera très utile pour calmer les craintes exagérées des femmes enceintes et pour diriger les officiers de santé des campagnes dans leurs opérations ;

Considérant que cette Société développe le plus grand zèle à éclairer ses concitoyens sur les maux dont V humanité est affligée et sur les moyens de les prévenir ou de les guérir; Arrête :

Que cette instruction sera imprimée, envoyée aux sous-préfets pour être par eux adressée aux maires et officiers de santé des communes de leurs arrondissements respectifs.

Le Préfet,

Signé: Ricard.

Le Secrétaire général, signé : B. Royer.

Les séances de la Société étaient souvent consacrées à la science pure; elle écoutait même avec bienveillance de longues amplifications que lui lisait Laugier, Le 5 brumaire an vu, ce médecin, d'ailleurs plein d'activité, lui lit un mémoire sur les connaissances utiles au médecin et sur Vabus de la saignée f%\ mémoire dans lequel, il faut le reconnaître, il y a peu d'idées à retenir. Le 2 messidor de la même année, nouveau discours, intitulé Examen critique de la doctrine deBrown (3). C'est une longue et prétentieuse dissertation assez difficile à bien comprendre, où l'on trouve cependant quelques bonnes pages en faveur de l'hum orisme ancien combattu par Cullen et par Brown, et où l'auteur cite avec raison, comme argument en faveur de l'humorisme, des cas « de dysurie alternant avec l'œdème, la migraine, la'goutte ». Enfin, le 3 germinal, l'infatigable Laugier prononce un discours i ntitulé : Essai sur les forces vives du corps humain (4).

Si la Société de santé ne s'était occupée que de questions semblables, elle n'eût pas obtenu la considération dont elle jouissait.

(4) Ce document et la décision de la Société de Santé se trouvent à la fin des Instructions sur la fièvre puerpérale. Loc cit.

(2) Ce mémoire a été imprimé à la suite de la Constitution médicale de Grenoble. Loc cit.

(3) Id.

(4) Id.

La municipalité lui soumettait d'autres sujets d'étude : le 15 messidor an ix, le maire Renauldon adresse au président, qui est alors Chanoine, une lettre pour lui demander l'opinion de la Société sur une eau prétendue minérale, qui fluait à l'est de l'ancienne porte de Bonne; Berard-Trousset, commn inspecteur des eaux minérales, fut naturellement chargé du rapport, qui ne parait pas avoir été favorable à la prise en considération sérieuse de cette eau.

Sans attendre d'être consultée, la Société adressait d'ailleurs à qui de droit les réclamations qu'elle croyait utiles au public; en l'an vin, elle demande à la municipalité de faire purger les fossés des remparts (1).

Entre temps, elle s'occupe de questions d'alimentation, et, en 1802, la Société de médecine, c'est le nouveau titre de la Société de santé, écoute avec intérêt un rapport de Berard-Trousset sur une question qui semblait alors de la plus haute importance, mais dont les progrès de la chimie et de la physiologie ont singulièrement diminué la valeur, l'emploi de la gélatine des os dans l'alimentation (°2). La Société s'était passionnée pour l'idée contenue dans le mémoire de Cadet de Vaux sur ce sujet, et son rapporteur lui faisait voir tout le parti humanitaire qu'on pourrait tirer de cette découverte : les os recueillis dans les pensions, les collèges, les manufactures, les hôpitaux, devaient fournir de la gélatine ; on distribuerait à domicile du bouillon aux indigents malades : « les os d'une maison opulente pourront fournir du bouillon à cinquante individus malades »; les voyageurs, les armées de terre et de mer, devaient vivre de gélatine. . * Hélas ! de ces beaux rêves enfantés par l'enthousiasme, il

a fallu rabattre, et des recherches de Darçet, de W. Edwards, de Dumas, des travaux de la commission dite de la gélatine, au Collège de France, des essais faits dans un certain nombre de grandes villes ou d'hôpitaux et enfin des déclarations officielles de l'Académie de médecine, il semble résulter que la gélatine n'est que très faiblement nourrissante. Mais cela importe peu à l'Histoire de la Société de médecine et ne

(1) Archives municipales, L L, 94.

(2) Rapport d'un mémoire sur la gélatine des os et son application à l'économie alimentaire, lu à la Société de Médecine, par le citoyen Trousset, docteur en médecine à la Faculté de Montpellier, professeur de physique et de chimie à l'Ecole centrale du département de l'Isère, inspecteur des oaux minérales du même département, médecin de l'Hospice civil de la commune de Grenoble, professeur de médecine clinique et de chimie médicale à l'Ecole de cette ville, membre de la commission des arts, du Lycée des sciences et arts, des Sociétés d'agriculture et de médecine, correspondant de l'Institut de santé do Nîmes, de la Société de médecine pratique de Montpellier, de cilles deLjon, loulouse etc. Seconde édition. Grenoble, chez (iitoud, imprimeur, place aux Herbes. Bibliothèque de Grenoble, X, 18.

diminiieen rien le mérite de l'entreprise qu'elle avait courue, de répandre un moyen d'alimentation qu'elle croyait bon. Voici la délibération qu'elle prit :

Extrait des registres de la Société de Médecine de Grenoble

du 14 frimaire an XI.

La Société de Médecine, assemblée aux formes ordinaires dans le lieu de ses séances, ayant entendu le rapport de M. ïrousset, qu'elle avait nommé commissaire pour examiner un mémoire sur la gélatine des os et son application à l'économie alimentaire, privée et publique, et principalement à l'économie de l'homme malade et indigent, par Al. Cadet de Vaux, a adopté unanimement le jugement qu'il en a porté, en applaudissant au zèle de l'administration de l'Hospice civil de cette ville, qui a déjà fait préparer du bouillon d'os d'après le nouveau procédé, lequel, soumis a la dégustation, a confirmé la vérité des assertions avancées par l'auteur du mémoire.

Pour copie conforme à l'original contenu dans le registre de la Société de Médecine :

P. Chanoine aîné, secrétaire.

De son côté, le successeur de Ricard, le préfet, qui n'était autre que Fourier, bien propre comme savant à partager l'enthousiasme de la Société, fait imprimer cent exemplaires du rapport, qu'il fait distribuer aux administrations des hospices et des bureaux de bienfaisance.

La Société de médecine allait avoir un bien autre objet à poursuivre et ses séances allaient devenir orageuses : il s'agissait pour elle de répandre la méthode de la vaccination jennerienne , qui venait de naître. La plupart de ses membres étaient de chauds partisans de la nouvelle méthode, mais on comptait un certain nombre de dissidents. A la^tête des antivaccinateurs les plus obstinés se trouvait Laugier. Il est vrai que les vaccinateurs avaient pour eux un médecin, dont le nom avait été et était encore illustré par son père : les chefs des vaccinateurs à Grenoble étaient Dominique Villars fils (1) et Silvy.

Déjà, en 1795, la Société de santé avait, sur les instances des autorités départementales, rédigé une instruction concernant l'inoculation variolique. Cette méthode était alors combattue, non par des médecins effrayés des conséquences qu'elle avait parfois, mais par" l'obstination de ceux qui lui préféraient encore la variole spontanée. En 1 798 même, on trouve dans le Journal de Grenoble (2), sous forme de lettre d'un médecin, l'objurgation suivante :

(1) Dominique Villars fils était né, comme son père, avec qui il est souvent confondu, au Noyer, le 23 mai 1774.

(2) Journal de Grenoble, an vin, n° 439.

« Très estimable citoyenne, vous êtes dans l'intention de faire inoculer vos enfants ; mais, vous ne vous y déterminerez, dites-vous, que d'après mon avis : Je m'y oppose. On ne transgresse jamais sans danger les lois de la nature et l'inoculation les transgresse toutes. Salut et fraternité. »

C'est précisément cette année 1798 que Jenner publiait son premier travail sur la vaccine. Sous l'impulsion de médecins ardents pour la nouveauté, Voodevelle, Aubert, Colon (de Paris), Odier (de Genève), plusieurs comités vaccinateurs se formèrent, à Reims notamment.

C'est en 1 800 qu'Odier accompagna l'envoi fait à Villars fils d'un mémoire qu'il venait de publier sur la nouvelle méthode, d'un fil imprégné de sérosité vaccinale, et c'est le 23 octobre de la même année, que Villars fils inocula avec ce fil son propre enfant âgé de cinq mois. C'est le vaccin de cet enfant qui servit de point de départ aux inoculations successivement faites dans tout notre département.

De concert avec Silvy, Villars fils commence alors une série de publications tendant à répandre la vaccine (4). « Jusques à quand, pères et mères, vous laisserez vous endormir par une fausse sécurité? Jusques à quand vous reposerez -vous sur cet abime, qui menace à tout instant d'engloutir vos plus chères espérances ? » Ils font suivre leur mémoire d'une lettre du Dr Colladon (Extraite du Journal de la Spciélé de médecine, de Lyon, ne 5,) qui rapporte « qu'à Genève, il y a eu cette année une épidémie de petite vérole très meurtrière, qu'environ 600 enfants ont été vaccinés et qu'aucun des vaccinés n'a été atteint ».

En 4801 nouvelle publication (2): « 442 individus ont été vaccinés à Grenoble ou aux environs, depuis le mois de frimaire, an ix . Pas un des sujets ainsi inoculés n'a été malade plus de deux heures, et quelle maladie encore, puisqu'il est constant que leurs exercices, leurs études,

n'ont pas été interrompus un seul instant » Les auteurs

démentent « le bruit que deux enfants vaccinés à Meylan et à la Tronche, auraient été gravement malades des suites de leur vaccination et que de pareils événements se seraient répétés chez plusieurs individus soumis à cette opération ».

Si grand et si légitime que soit l'enthousiasme provoqué de nos jours par les belles découvertes de Pasteur et de son Ecole, si incommensurables

(l) Sur la Vaccine, chez Ferry, imprimeur du Journal de Grenoble, rue Ghenoise, ri» AS. Bibliothèque, 0, 3881.

(6) Réflexions sur la Vaccine, par Silvy et Villars, officiers de santé de Grenoble. Chez Ferry, imprimeur du Journal de Grenoble, 1801. Bibliothèque, T,

qui nous semblent à bon droit les résultais futurs de la méthode, qu'il a créée, et si supérieures à la découverte empirique de Jenner que soient ses recherches, basées sur des hypothèses toujours confirmées et sur une expérimentation impeccable, nous ne pouvons cependant pas éprouver le même étonnement que nos pères, lorsqu'ils connurent cette première immunisation artificielle de la maladie, à cette époque, la plus terrible et la plus fréquente. Nous sommes, depuis le début du siècle, vaccinés contre l'enthousiasme suscité alors par un fait à ce moment imprévu, inouï et complètement en dehors des choses rêvées; les clameurs du Dr Erckmann (de Francfort» fulminant dès le premier jour contre la vaccine, dans laquelle il croit reconnaître « l'autechrist » en sont la preuve. Il nous faut donc faire un effort d'esprit et nous transporter au début de ce siècle, pour nous rendre compte du délire d'enthousiasme et de haine, que provoquèrent en Europe la découverte de Jenner, ainsi que chez nous les tentatives hardies et la campagne de Villars fils et de Silvy.

Laugier, en de petits mémoires virulents (1), où il traite les œuvres de ses ennemis Silvy et Villars de « margouillis », s'efforce de prouver que les accidents généraux du vaccin sont terribles, que plusieurs enfants sont morts, que le sérum provoque une foule de maladies consécutives et qu'il ne préserve en rien de la petite vérole. Ces violences ne sont pas faites pour nous étonner lorsque nous voyons, de nos jours, les erreurs les plus grossières propagées au sujet du vaccin diphtérique et de la sérothérapie ; l'esprit humain est le même dans tous les temps !

Villars n'en continue pas avec moins de sérénité et de conviction sa campagne de propagande: une épidémie de variole règne à Revel (2), elle a déjà fait périr la moitié des enfants ; appelé par le maire de cette commune, il arrête le fléau, en soumettant à la vaccine tous les sujets qui avaient échappé. Il obtient le même succès dans des circonstances semblables à Crolles; à La Terrasse, le Dr Eymin imite cet exemple.

Nous voyons les deux champions de la vaccine à Grenoble réfuter avec patience les erreurs les plus flagrantes (3). « L'enfant de M. de Saint- Vallier fut vacciné le printemps dernier, par un de nos estimables

(1) Laikiier. Des préjugea en médecine. Premier Rabat-joie des vaccinateurs. Discours prononcé dans la séanco publique de la Société de Santé de Grenoble, le 5 Iri maire an xi. Joui nal de (honoble, n,,s12/t et 123 et Bibliothèque, 0, 3793.

(2) Rapport sur la Vaccine. Loc cit.

(3) Rapport sur la Vaccine, par J.-G. Silvy et Villars fils. Bibliothèque, 0, 3S80.

LA MEDECINE A fi RENOBLE. — Dr A. BORDIER. 177

collègues, avec tout le succès que l'on pouvait espérer. Cinq mois après, il meurt des suites d'une dentition laborieuse et d'une diarrhée muqueuse. A l'instant on attribue à la vaccine les causes de cette mort ! » Mais Laugier montre une obstination inébranlable : « Je suis un mécréant et ma conscience me dit que je mourrai hérétique, » dit-il quelque part, comme si les faits qu'on lui mettait sous les yeux avaient à motiver un acte de foi et non pas une conviction raisonnée.

Villars fils, sur qui il a fini par reporter toute la haine qu'il a vouée au vaccin, est pour lui « un homme tout d'emprunt et néanmoins bouffi de suffisance ». La seule riposte de ses adversaires est de ne parler de lui qu'en disant « le médecin Laugier ».

Il convient d'ajouter, peut-être à la décharge de Laugier, au moins à titre de rapprochement entre les falsifications voulues ou non qui se produisirent alors et celles qui se sont déjà produites, ou qui se produiront certainement dans l'avenir de la sérothérapie, malgré les précautions prises par les législateurs, que certains industriels ne tardèrent pas à fabriquer du vaccin, « La simplicité de ce genre d'inoculation, disent Silvy et Villars (1) a séduit la cupidité d'une foule d'empiriques ; des commères de tous les cantons se sont emparé de cette branche précieuse de l'art de guérir ; privés de toute espèce d'instruction, dénués de tout jugement, ils s'imaginent qu'ils ne faut que piquer la peau, y produire des boutons, pour que le sujet soit pour toujours garanti de la petite vérole ».

Au surplus, Villars et Silvy avaient avec eux à peu près tout le corps médical et en 1802 se forma à Grenoble un Comité de vacci?ie, ]composé de Bilon, président, Chanoine, Silvy, Fournier, Comte.

Le Préfet Ricard, après s'être fait éclairer par un rapport, qui lui fut adresse au nom de la Société de Santé par une commission composée de Bilon, Trousset, Silvy, Villars fils et Morelot, met les forces de l'administration au service de la nouvelle découverte. Au mois de germinal de l'an xi, il prend un arrêté, par lequêl les officiers de santé en chef de l'Hôpital civil de Grenoble étaient invités à soumettre à la vaccination tous les enfants trouvés. En cinq mois, on en vaccina 57. « On peut, dit le rapport du Préfet, porter le nombre des vaccinés de notre département à 6.000. » Parmi les principaux vaccinateurs, il cite Billerey, à Pontcharra , Pascal, à Domône, Buisson, à Bourgoin.

Aujourd'hui que la vaccine est entrée dans nos mœurs, que son nom a pris dans notre langue la valeur d'une idée complexe, nous pouvons, en

\\) Silvy et Villars. Loc cit.

connaissance de cause, rendre justice à une Société médicale qui a joué dans plusieurs circonstances un rôle considérable et à un homme qui, porteur d'un nom illustre, ce qu'il est souvent difficile de faire avec honneur, a su s'acquérir chez nous une gloire personnelle. Il reste acquis que notre pays fut un des premiers en France à profiter des bienfaits de la nouvelle méthode : comme il avait été le premier à proclamer la révolution de 1789, il était le premier à faire ce premier pas dans la révolution médicale qui se poursuit de nos jours, avec le nom de Pasteur pour drapeau.

L'Ecole de chirurgie vivait toujours ; elle se soutenait du moins, tant bien que mal, grâce aux efforts bénévoles de chacun : la municipalité et l'Hôpital s'en partagent les charges et les soucis. Le professeur d'anatomie était, en 1797, le citoyen Fournier, ainsi qu'il résulte de la lettre suivante, qui est d'ailleurs une demande de congé dissimulée :

Grenoble, le 45e ventôse, an 7e de la République française (1).

Fournier, officier de santé à l'Hôpital militaire de Grenoble, professeur

d'anatomie,

Aux citoyens composant l'administration municipale du canton de Grenoble.

Vous avez eu la bonté, citoyens, de m'encourager et de seconder mon zèle pour les cours d'anatomie que je fais régulièrement dans cette commune. J'ai fait tous mes efforts pour remplir la tâche que je m'étais imposée en me livrant tout entier à l'instruction de ceux qui se destinent à la pratique de l'art de guérir et qui s'occupent des arts d'imitation (2). J'ai cherché à rendre ces divers cours susceptibles d'intérêt et les progrès de quelques élèves me dédomagent bien des peines que je me suis données. Je ne parle point de l'impression qu'a fait votre bienveillance sur mon cours ; vous m'avez accordé votre estime, aussi j'en ai senti tout le prix et je l'ai regardé comme la récompense la plus flateuse ; je n'ai plus rien à désirer, puisque vous m'avez encouragé par votre attachement ; il me reste à vous prouver combien je suis porté à me rendre utile à cette commune.

J'avais demandé une permission au ministre de la guerre pour me rendre à Paris, y puiser, dans cette immense ville, de nouvelles connoissances; je l'ai obtenue et j'imagine que je saurai mettre à profit le tems qui m'est accordé, et alors, revenant dans le sein de mon pays, je reprendrai mes occupations ordinaires et je concourrai sans relâche à l'instruction de mes compa'riotes dans un art aussi utile à l'humanité. Il me reste, citoyens, à vous remercier de votre bienveillance et à vous en demander la continuation. Comptez sur la sincérité de mon inviolable attachement.

Je suis, avec estime, Fournier

(1) Archives municipales, 9, F.

(2) Il ressort de cette lettre» que le cours d'anatomie de Fournier était suivi non seulement par les élèves en médecine, mais aussi par les artistes, peintres ou sculpteurs. C'était là une excellente habitude, qu'il serait utile de voir revivre à Grenoble, où les artistes sont nombreux et justement renommés. Il serait aisé de faire, à leur usage, un cours analogue à celui qui est fait à l'Ecole des Beaux- Arts, à Paris, par le professeur Mathias-Duval.

Outre Fanatomie, on enseignait, ou du moins d'après un règlement officieux on devait enseigner la physiologie ; les médecins de l'Hôpital enseignaient la pathologie (chirurgie et médecine); la botanique continuait à être l'objet d'un cours ; la chimie était enseignée à l'Ecole centrale ; quant aux accouchements, le cours n'avait jamais cessé: des mannequins sont achetés pour les démonstrations, et le département fait les frais chaque

année de l'instruction gratuite de dix-huit élèves sages-femmes. Il fait mieux : ne voulant pas demourer étranger aux efforts communs, il accorde en 1799 une subvention (1).

A l'Ecole de chirurgie 1.800 fr.

Au cours d'accouchement 3.600 »

Au jardin Botanique 2.400 »

Page 1