ÉCOLES VÉTÉRINAIRES
L'admission des jeunes gens de la campagne aux écoles vétérinaires sera soumise, à l'exception du concours, aux mêmes formalités que celles qui ont été réglées pour les sujets entretenus à l'école de chirurgie ; mais comme le nombre des élevés qui ont été instruits dans fart vétérinaire, tant à Lyon, qu'à Alfort, et qui sont répandus dans la province, est devenu assez considérable, nous croyons devoir leur prescrire ce qu'ils auront à faire dans le cas où une maladie épizootique viendroit à se manifester dans leur arrondissement ; en conséquence, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Article Premier.
Les châtelains, officiers municipaux, ou autres personnes en place, donneront avis à l'élevé vétérinaire le plus prochain des maladies qui pourroient se manifester sur les bestiaux des habitants de leur communauté, et ils en préviendront en même temps le subdélégué du département.
Art. II.
Au premier avis qu'il en recevra, l'élevé vétérinaire se rendra dans le lieu où l'épizootie se sera déclarée. Il prendra d'abord les précautions les plus promptes pour obvier à ce que la contagion ne se propage, et il se hâtera de nous faire passer un détail circonstancié de la maladie, afin que
les secours dont il pourroit avoir besoin pour le traitement puissent lui être envoyés sur le champ, s'il est jugé nécessaire.
Art. III.
Les élevés répandus dans la Province seront tenus de nous envoyer, dans le courant de janvier de chaque année, un mémoire raisonné sur les maladies particulières dont les bestiaux de leur arrondissement auront été attaqués pendant l'année précédente, ainsi que sur les moyens curatifs qu'ils auront employés pour leur traitement, et les mémoires seront rendus publics par la voie de l'impression, lorsque les circonstances pourront le requérir.
Art. IV.
Tous les artistes vétérinaires seront tenus d'exécuter les ordres qui leur seront donnés par l'Inspecteur des haras, relativement aux épizooties ; autorisons en conséquence ledit Inspecteur à assigner, d'après nos ordres, des arrondissements auxdits élevés; lesquels auront attention de le tenir exactement informé des différentes maladies qui pourront se manifester, ainsi que de tout ce qui pourra intéresser cette partie du service, dont il nous rendra compte.
Art. V.
Il sera donné des encouragements aux élevés vétérinaires qui auront montré le plus de zèle à se conformer aux dispositions du présent règlement.
Fait le 16 janvier 1785. Signé.' Caze de la Bove.
Les épidémies qu'observe le nouveau médecin de la généralité semblent se rattacher à la fièvre typhoïde et à la grippe.
Au village d'Eourres, près de Gap, il trouve la fièvre typhoïde dans les conditions de misère les plus épouvantables : « Les malades, environnés de fumier, ont souvent pour toute compagnie des porcs, avec lesquels ils sont familiers, et commensaux. Les auges de ces dégoûtants quadrupèdes estaient ordinairement au pied du lit de leur maître ; les excréments confondus répandaient l'odeur la plus désagrable ; des familles entières dans le même lit, sans secours, sans pain ». Il ordonne de chasser les porcs, de. nettoyer les immondices, et, comme ses ordres ne sont pas exécutés, il déclare qu'on tuera tous les porcs trouvés dans les chambres. « Le paysan craignit pour ses porcs plus que pour lui-même, et ils furent relégués dans leur loge. »
Au fort Barraux, il arrête une épidémie de fièvre typhoïde, en défendant de boire de l'eau, doctrine aujourd'hui banale, mais avancée pour cette époque. La surdité, le météorisme, la langue noire et fuligineuse qu'il note chez tous les malades, paraissent ne laisser aucun doute sur la nature de l'affection.
Mais il semble que ce soit la grippe, qu'il observe à Voreppe et à Grenoble, où elle succède à une épidémie de cornes (oreillons) : pesanteur de tête, yeux rouges, teint vif et animé, céphalalgie vive, enchifrènement, toux,
puis diarrhée. Les personnes âgées mouraient en grand nombre. Il donnait le kermès minéral, le camphre, des lavements de bouillon de tripes, mais ne saignait pas: on le voit môme avec plaisir réagir contre la tendance de la médecine à cette époque et blâmer « les chirurgiens de la campagne qui abusent cruellement à cet égard de la crédulité populaire et des privilèges qui leur sont accordés ».
Au Villard-de-Lans, en 1779, il semble que ce soit encore la grippe ou la pneumonie infectieuse. Lassitude, envie de vomir; points vagues de côté, délire, « toutes les matières se fixent sur le poumon ». Nous trouvons, à ce propos, dans le livre de Nicolas un essai de traitement local dans les affections des voies respiratoires : il emploie, en effet, les fumigations, sans dire lesquelles, et il ajoute : « Un chirurgien anglais, M. Mudge, a annoncé depuis peu, dans les papiers publics, un instrument, qu'il appelle inhaler dans sa langue, mot que nous pourrions traduire par celui de fumigateur ; mais, le sieur Monnet, ferblantier, rue Montorge, en a exécuté un avec adresse et intelligence ».
On trouve dans le volume de 1786 (Mémoire sur les maladies épidémiques), deux observations intéressantes dont la première est surtout remarquable ; mon savant collègue, le Dr Gallois, a déjà appelé sur elle l'attention de la Société de médecine (1) :
« La première de ces observations, dit M. Gallois, qui remonte à 1780, donne une description fort exacte du rythme respiratoire, dit de Cheyne- Stokes, ainsi appelé du nom des auteurs, qui paraissent l'avoir les premiers décrit. Or Gheyne parle de ce phénomène pour la première fois en 1814, et Stokes, qui l'a vulgarisé, a fait paraître son traité des maladies du cœur et de l'aorte en 1854. La priorité de la description de ces phénomènes appartient donc à notre compatriote ».
Nicolas, sous le titre d'Observations sur un phénomène inconnu de la respiration, a en effet très nettement décrit ce phénomène observé chez un malade cardiaque, qui avait de l'œdème des jambes. « Son pouls.dit-il (1 ), était d'une irrégularité singulière : je ne pus trouver, pendant un mois, trois pulsations isochrones ; mais ce qui était bien plus extraordinaire que cette irrégularité, c'était une suspension absolue, une sériation des mouvements du poumon, pendant 25 ou 30 secondes, à chaque 35e ou 36e respiration; alors le jeu de l'organe se l'établissait peu à peu et, par une gradation très sensible, il reprenait son énergie ordinaire, pour cesser de nouveau à peu près à
(1) Journal de la Société de Médecine et de Pharmacie de l'Isère. Octobre 1884, page 268.
l'instant marqué. J'observai ce phénomène avec la plus scrupuleuse attention, et l'on m'assura qu'il avait lieu depuis environ huit mois ; les jambes étaient gorgées, leur empâtement alternait avec le jeu plus ou moins libre de la respiration ».
Comme il avait communiqué son observation à l'académie de Dijon, dont il était membre, le secrétaire perpétuel de cette académie, Maret, lui écrivait à ce sujet : « L'académie a entendu votre observation. Le phénomène dont elle fait l'histoire, la manière dont vous l'avez exposé, l'explication que vous en avez donnée, tout a inspiré beaucoup d'intérêt . » Nicolas, avec une pointe d'amertume, ajoute ensuite à son
observation : « Les médecins ne peuvent s'instruire que par la communication du résultat de leur pratique ; il serait à désirer que dans toutes les grandes villes, la confiance fût réciproque ; le public y gagnerait et la médecine serait plus utile et plus respectée. Cet usage est reçu dans tous les pays où se trouvent de vrais médecins, qui connaissent leurs devoirs et savent observer ».
Il a fallu que le signe aujourd'hui classique, qui fut découvert par un médecin grenoblois, nous revînt (40 ans après) d'Angleterre, pour qu'il prît lentement droit de cité dans la science française, sous un double nom anglais ! C'est là un un des mille exemples des méfaits delà centralisation qui, encore, n'était pas alors ce qu'elle est devenue aujourd'hui. La Province n'a pas actuellement d'autre moyen de se faire entendre, que de parler à Paris : c'est là l'indice d'un défaut grave dans la circulation intellectuelle de l'organisme scientifique.
Les eaux minérales de la région ont toujours eu le privilège d'attirer l'attention des médecins de Grenoble ; nous en avons déjà vu plus d'une preuve ; nous en trouverons d'autres encore. Nicolas porte son attention sur les eaux de la Motte : « Ces eaux mériteraient d'être plus tréquentées et le seraient, dit-il, sans doute, si l'accès en était plus facile ». Ses vœux sont aujourd'hui réalisés !
Elles étaient, d'après lui, plus employées ou du moins plus souvent ordonnées que nous le pensons généralement; il prétend, en effet, « qu'on fait à Paris, dans tout le royaume, un usage très étendu des eaux de la Motte », affirmation qui surprend un peu. Dans la région, leur emploi était fréquent: ainsi, en 1724, l'Hôpital envoyait déjà des malades à la Motte (1), et en 1717, on trouve sur le registre des tailles le nom de Pierre Drogat, « vendant les eaux de la Motte » Mais dans tout le royaume? c'est
(1) Archives de l'Hôpital, E, 8.
(2) Archives municipales, C C, 282.
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beaucoup dire, peut-être ! Du reste, après avoir affirmé le grand usage de ces eaux à Paris et dans tout le royaume, il ajoute : « et cependant nous savons que le préposé à la distribution des eaux minérales à Grenoble n'en fit passer au régisseur de Paris que pour 38 livres en 1779, preuve bien convaincante qu'on les fabrique à Paris ! » Il n'y a décidément rien de nouveau !
Il était allé plusieurs fois visiter les eaux, pour les analyser en compagnie dn baron de Venterol, seigneur de la Motte, de « M. Binelly, directeur des mines de Monsieur et naturaliste très éclairé », et «: d'un religieux de la Charité, distingué par ses connaissances en chymie et surtout par beaucoup d'adresse dans les manipulations chymiques ». C'est sans doute pour ce religieux qu'on avait aménagé dans l'Hôpital un laboratoire de chimie (1).
Son attention se porte également sur d'autres eaux, notamment celles d'Uriage, « qui se chargent du phlogistique des végétaux et des animaux aquatiques, qui vivent, meurent et perdent leur organisation dans le marais ». Les connaissances chimiques et hydrologiques de l'époque n'étaient pas de nature à donner le moindre intérêt pour nous à tout ce qui a pu être écrit alors sur ce sujet; nous ne pouvons que constater, en passant, la foi de Nicolas dans les sourciers : « Dans l'automne de 1784, dit-il, M. Thouvenel parcourut avec le fameux Bletton la montagne d'Uriage. Le sourcier reçut les impressions ordinaires, sur le terrain qui couvrait le canal, que l'eau gazeuse s'est formée; les observations faites par cet homme singulier confirmèrent mon sentiment sur la source et le trajet de l'eau minérale. Bletton
éprouva constamment des picotements aux jambes Je demande
bien pardon à messieurs les Académiciens mécréans ; mais je ne puis et je ne pourrai jamais être assez complaisant, pour nier le témoignage de mes sens, quand je suis et serai assuré qu'ils ont bien vu, bien constamment senti. L'amour- propre académique ne mène pas toujours à la conviction, à la vérité ; et c'est la conviction et la vérité que je cherche. Avant que j'eusse pu rencontrer Bletton, j'étais, pour le moins, aussi incrédule que ceux qui le pourchassent; je l'ai suivi avec attention et j'ai cru à ses sensations, comme j'ai cru aux grands et superbes effets de Yinfluence universelle, lorsque ma main et ma volonté les ont produits ». Je crois qu'il est temps d'arrêter l'honnête Nicolas : il est sur une voie dans laquelle l'imagination a mené loin certains savants. Ce fut d'ailleurs un adepte du mesmérisme. Bien que nous sachions aujourd'hui qu'une part
(1) Archives de l'Hôpital, II, G, 1.
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de vérité très réelle était cachée derrière l'esprit de jonglerie et la mauvaise observation, bien que nous ne puissions absolument nier la possibilité de certains phénomènes, et que nous vivions à une époque scientifique, où nous apprenons, tous les jours, qu'il ne faut rien nier à priori, nous ne pouvons encore considérer les phénomènes auxquels Nicolas fait allusion, que comme une pure illusion.
Il s'occupe également de l'eau d'Auriol, sans rien ajouter à ce qu'ont écrit ses prédécesseurs; chemin faisant, il montre des désirs d'observation, des intentions d'étude, plutôt que des observations bien sûres et des études bien positives. Dans le Trièves, par exemple, il observe le type des habitants et croit remarquer que l'espèce humaine « y est remarquable par la coupe allongée du visage ». « La figure des habitants du Trièves ressemble beaucoup, dit-il, à celle des habitants du Vercors, canton du Diois, très élevé et presque au niveau du Villard-de-Lans, dans les montagnes de Sassenage. Le costume est particulier dans le Trièves, ainsi que les usages ; de sorte qu'avec un peu d'attention, on distinguerait, dans une foule d'habitants des plaines du Diois, un Triévin qui s'y serait mêlé. Le sexe n'offre pas moins de variétés ; les femmes portent, en général, des corps à baleine, qui descendent au-dessous des fesses, et présentent une taille difforme par sa longueur. Dans le Diois, au contraire, les filles surtout n'ont que des corsets ou des corps à baleine très légers ; leur taille est aussi svelte et naturelle que celle des autres est lourde et ridicule. L'idiome du Trièves se rapproche de celui de Grenoble ; il semble avoir absorbé le dernier éclat du patois provençal et languedocien, qui a rejailli jusqu'au pied du col de Menée ». J'ai cité ce passage moins pour lui-même que pour montrer les tendances de Nicolas vers les études toutes modernes d'ethnologie, d'anthropologie et de linguistique:
Il étudie également les eaux du Monestier, sans nous donner de nouveaux renseignements sur elles .
On trouve enfin, dans son livre, des considérations sur l'hygiène des cardeurs de laine, où il fait preuve surtout d'un immense désir de répandre, dans les classes pauvres, les bienfaits de la science.
Pendant que Nicolas appliquait son activité à l'étude des épidémies et des richesses hydrominérales de notre pays, l'Ecole de chirurgie se développait avec prospérité.
Bilon père était alors un de ses professeurs laïques le plus en vogue ; il y enseignait la chirurgie comme chirurgien de l'Hôpital général et de la Providence de Grenoble. Il avait une grande clientèle et avait cependant
publié quelques petits mémoires dans les Affiches du Dauphiné (1). L'un de ses principaux, celui qu'il eut certainement le plus à cœur, est un petit opuscule, où il eût à se défendre contre la jalousie de certains confrères qui avaient exploité contre lui la mort rapide, au bout de-cinq jours, d'un prêtre, l'abbé Garcin, qui s'était fait une fracture compliquée de la jambe (2). Le Procureur général avait dû faire une enquête et Bilon n'eut pas de peine à démontrer la parfaite régularité de sa conduite dans un cas où sa responsabilité n'était pas d'ailleurs seule engagée, puisqu'il avait vu le malade avec le père Elisée et\es docteurs Héraud, Blanc et Duchadoz. Bilon mourut en 4777 et, sur la recommandation de Gagnon, son fils lui succéda à l'Hôpital (3), comme il l'avait déjà remplacé avant sa mort chez les dames de la Providence « qui n'attendirent pas que je fusse titré pour me nommer chirurgien de leur hôpital », dit lui-même Bilon fils. Nous voyons, en 4786, ses honoraires portés à 120 livres par an ; il fera chaque semaine un pansement et se rendra à l'Hôpital toutes les fois qu'il sera requis.
Si l'Ecole de chirurgie prospérait, les rapports des religieux avec l'Hôpital étaient toujours l'occasion de discussions sur l'application des règlements. A l'Hôpital militaire, au sujet duquel les Pères de la Charité avaient fait, avec M. de Marcheval, un nouveau marché, les choses n'allaient pas mal; mais il n'en n'était pas de même à l'Hôpital civil : les religieux congédiaient les malades dès qu'ils n'étaient plus à la diète, avant qu'ils fussent complètement guéris ; on en renvoyait d'autres déclarés incurables, avant que leur incurabilité fut démontrée. L'Hôpital fit aux frères, en 4780, des reproches réitérés (4). D'un autre côté, les charges nombreuses de cette maison rendaient sa situation financière assez peu prospère, ce fut l'occasion d'une manifestation nouvelle des sentiments humanitaires qui, à la veille delà Révolution, animaient une bonne partie de la population riche.
Une souscription fut ouverte, en 4782, en faveur de l'Hôpital et, parmi les donataires, on relève les noms suivants (5) :
(4) Rochas: Biographie du Dauphiné.
(2) Enquête sur la conduite chirurgicale du sieur Bilon, maître en chirurgie à Grenoble, chirurgien de l'Hôpital général et de celui de la Providence, par luimême.
(3) Archives de l'Hôpital, E, 24.
(4) Archives de l'Hôpital, E, 26.
(5) Archives de l'Hôpital, E, 37.
Le chapitre de N.-D 1.800 livres.
La Grande-Chartreuse 144 —
La corporation des chapeliers 450 —
Les tuiliers, merciers, quincaillers 800 —
MM. Dolle frères 180 —
La ville de Grenoble G. 000 —
L'évêque de Grenoble 3.000 —
La loge maçonnique la Pur faite Union (1). 600 —
L'Ordre des avocats 1.500 —
Malgré tout ce bon vouloir, la situation de l'Hôpital ne semble pas s'être améliorée : les Pères de la Charité ne deviennent pas plus accommodants, bien qu'en 1785 on leur accorde de faire construire deux nouvelles salles qui prendront jour sur la basse-cour de l'Hôpital (2).
La médecine officielle triomphe d'ailleurs: en 1786, le maréchal de Ségur avertit qu'on trouvera, à l'avenir et par ordre du roi, « les dragées antivénériennes du sieur Keysser, chez le sieur Yvrié, chargé d'en faire la distribution (3) ».
Une autre fois, le roy ordonne que la composition du remède de M. l'abbé Quiret, « pour guérir la galle » et la manière de l'administrer sera imprimée et envoyée au Prieur de la Charité de Grenoble (4) ».
Enfin, en 1788, c'est M. le comte de Brienne lui-même qui avertit M. de La Bove « que le sieur Mittié, docteur-régent de la Faculté de Paris, a découvert un remède anti vénérien, uniquement composé de végétaux, et dont il a déjà fait l'expérience, par ordre du gouverneur, en 1782, dans le dépôt de mendicité de Saint-Denis. Sa majesté a ordonné qu'il fut fait une nouvelle épreuve du remède dans l'Hôpital militaire de Grenoble, sur les soldats vénériens de cette place (5) ». Le Père Elisée était alors, le chirurgien-major de l'Hôpital de Grenoble.
Il est vrai qu'à côté de ces remèdes empiriques on trouve, en 1789, un achat de 120 douzaines d'écrevisses, à 4 sous la douzaine, pour la pharmacie (6).
En même temps que le succès de YEcole de chirurgie montrait la vitalité des études médicales à Grenoble, l'idée de leur Université tentait
(1) Il y avait, depuis 1766, à Grenoble, deux loges maçonniques, la Parfaite Union et l'Egalité, fondées par MM. de la Colombière, d'Yze et de Galbert, tous les trois conseillers au Parlement. (Pilot : Usages, fêtes et coutumes du Dauphiné, tome II, p. 274).
(2) Archives de l'Hôpital, E, 27.
(3) Archives de l'Hôpital, II, G, 2.
(4) Archives de l'Hôpital, II, G, 2.
(È) Archives de l'Hôpital, II, G, 2.
(6) Archives de l'Hôpital, E, 185.
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toujours l'esprit de nos compatriotes ; en 1771, le président Vidaud de La Tour avait repris, sans succès, la proposition votée en 1765 du transfert, à Grenoble, des deux Universités de Valence et d'Orange (1). Enfin, en 1781, M. de Fombelle sollicite de nouveau la fermeture de l'une de ces deux Universités (2).
J'ai noté ces deux faits, moins pour leur importance propre, qui n'est pas considérable, puisque ces tentatives sont demeurées sans succès, que pour montrer la tournure d'esprit et la disposition intellectuelle de la population de Grenoble, animée, à ce moment plus qu'à aucun autre, d'un élan de renouveau dans les institutions et de philanthropie dans les actes.
Aussi bien personne ne résume mieux cet état d'esprit que l'homme remarquable à tous égards que nous avons vu tout à l'heure élève à l'Ecole de chirurgie, qui est devenu professeur à cette Ecole où il faisait les cours de botanique, celui de matière médicale et celui de physiologie (3), chirurgien de l'Hôpital, qui deviendra plus tard doyen de la Faculté de médecine de Strasbourg, Dominique Villars.
Tout en gardant les moutons clans les montagnes du Champsaur (4), il avait mis à profit les premiers éléments de botanique reçus par lui d'un médecin de la montagne de Saint-Bonnet, qui lui avait prêté le livre de Matthiole. Un autre de ses initiateurs avait été le curé Chaix, prieur des Beaux, dans le diocèse de Gap, qui lui avait prêté Linnée. Il comparait bien les gravures de son Matthiole avec les plantes qu'il ramassait ; mais le texte latin l'embarrassait fort. Il apprit alors le latin tout seul, pour mieux comprendre les gravures; enfin Matthiole et même Linnée ne lui suffisent plus; il voulait lire un peu de tout : l'occasion amena à point précis dans son village un colporteur délivres nommé Corenq. Villars obtint dece bouquiniste ambulant l'autorisation de le suivre; bonne occasion de lire gratuitement et de parcourir les montagnes fleuries. Le voilà parti, laissant sa jeune femme, jusqu'au jour où le désir d'être utile à ses voisins, sans encourir le reproche d'exercice illégal de la
(1) Prudhomme : Histoire de Grenoble.
(2) Archives municipales, B B, 126.
(3) Notice sur Villars, par le baron de Ladoucette. Paris 1820.
(4) Trois Autographes de Villar, par Eugène Chaper. {Bulletin médical dn Bauphiné, 1866) et Armand Rey [Bulletin médical, 1864).
médecine, le détermine à se faire chirurgien. Son voyage à Grenoble, où il arrive avec un herbier de 300 plantes des Alpes, son admission à 1 Ecole de chirurgie, le décident tout à fait. Il commence par faire à ses camarades un cours de botanique, dans la salle de la pharmacie. Sorti de l'Ecole, il parcourre les Alpes avec le naturaliste Guettard; arrive à Paris, où il compulse les herbiers de Tournefort, de Guettard, d'Isnard; revenu à Grenoble, il publie son grand ouvrage sur la Flore du Dauphiné, et se consacre à la médecine en même temps qu'à l'enseignement, jusqu'au jour où, sur les vives instances du gouvernement, il quittera Grenoble pauvre comme il était venu, pour aller occuper la chaire de botanique à Strasbourg, et remplir dans cette Faculté les fonctions de doyen. Dans toutes ces [situations, il « conserve toujours, dit M. de Ladoucette, ses habitudes pastorales : il allait chez les grands avec ses cheveux courts, son habit gris de bouracan, ses souliers arrondis et ferrés, tel qu'il revenait de ses herborisations ». Mais malgré ce négligé, «telle était sa réputation, qu'il ne passait pas à Grenoble un homme de haut mérite, national ou étranger, sans rechercher M. Villars. M. de Malesherbes monta à son quatrième étage pour lui proposer une course botanique, et ce fut un spectacle attendrissant que de voir, côte à côte sur les Alpes, le paysan du Noyer, qui prouvait que le talent rapproche toutes les distances, et l'ancien ministre qui venait se faire berger comme lui.
Durant cette lutte incessante, il avait acquis, sur toutes choses, des connaissances étendues et ses réflexions l'avaient amené à la plus large compréhension du rôle élevé de la médecine : il la regardait comme l'ensemble des connaissances variées, qui sont relatives à l'homme. « La médecine embrasse (1), dit-il, tout ce qui constitue l'homme physique et moral ; l'ensemble des trois règnes de la nature, la physique entière de ce vaste univers, tous les êtres qui ont ou qui peuvent avoir avec l'homme un certain rapport », voilà pour le savant ; quant à la pratique même de la médecine, il pense, devançant encore son époque sous ce rapport, « que la chirurgie et la médecine étant des branches égales de l'art de guérir, l'espèce de schisme et de rivalité qui s'est introduite entre elles n'est qu'un intérêt personnel déguisé et n'a nulle valeur aux yeux du philosophe. En vain, l'ambition les éloigne ; la nature les rappelle auprès du même malade, et il est peu de maladies où ces deux arts ne se confondent et ne soient nécessaires. La seule distinction consiste dans l'habitude
(1) Rapport à l'Assemblée nationale sur les études de la médecine et de la chirurgie, l'administration des hôpitaux et les moyens d'empêcher la mendicité,
LA MÉDECINE A GRENOBLE. — Dr A. BORDIER. 149 et le goût, car leurs théories, leurs principes, leur sujet sont les mêmes ». Il est tellement convaincu de l'importance de la médecine pour la chirurgien, qu'il eût voulu, « que les étudiants ne fussent admis à faire de la chirurgie qu'après avoir reçu des principes de médecine dans les Universités: en passant de la médecine à la chirurgie, on peut faire, dit-il, d'excellente chirurgie ; la raison éclairée dirige la main. En passant, au contraire, de la chirurgie à la médecine, on néglige les principes ; l'habitude d'agir dégénère en une espèce de routine peu éclairée ». Ces critiques étaient fondées alors, et son désir très légitime; aujourd'hui, la distinction scientifique entre la médecine et la chirurgie n'existe plus, et les chirurgiens modernes sont forcément tout aussi médecins que les médecins proprement dits. Dans tous les cas, il veut « que l'étude du latin, de la physique et de l'histoire naturelle précèdent l'étude de la médecine et de la chirurgie », notion qui, dans ces derniers temps, tendait à disparaître, mais qui prévaudra, il le faut désirer, dans les règlements qui régissent l'étude de la médecine.
Il veut d'ailleurs, avec raison, que les sciences naturelles deviennent la base de toute éducation. « Chaque département et plusieurs villes considérables pourraient avoir une école relative à la santé publique, à l'agriculture et à l'histoire naturelle. C'est sur ces trois bases que reposent les véritables connaissances les plus utiles à l'homme ». Cette idée lui était chère : il y reviendra en 1805, à Strasbourg, dans la leçon d'ouverture de son cours de botanique : « L'anatomie, la physiologie, les sciences naturelles, la physique et la chimie sont les véritables bases de la science médicale ; d'ailleurs, tout se lie dans l'univers, depuis l'astre du jour, qui nous éclaire et nous vivifie, jusqu'à l'atome, qui se balance sur ses rayons lumineux, depuis l'éléphant jusqu'aux infusoires, depuis le chêne et le baobab, jusqu'aux conferves et aux moisissures microscopiques ».
A une époque où la centralisation allait devenir de plus en plus étroite, et prendre un accroissement, dont nous souffrons encore aujourd'hui après cent ans, il est curieux de voir avec quelle précision Villars parle des avantages de la décentralisation en médecine. « Les grandes et les petites villes sont moins propres pour les études médicales que celles qui renferment une population de 30 à 50 mille âmes : les premières parce qu'elles présentent trop d'objets de distraction et de séduction ; les secondes, parce qu'elles ne présentent pas assez de ressources pour les études en médecine ». Paroles qui sont plus vraies que jamais et dont doivent apprécier la portée les élèves qui, dans les grandes Facultés, se
pressent nu lit d'un malade, sans le voir, et n'arrivent pas à pouvoir disposer d'un microscope ou d'un scalpel aux travaux pratiques ou à l'amphithéâtre de dissection.
Avec ces idées de décentralisation, Villars devait consacrer toute son ardeur au succès de l'Ecole de chirurgie ; aussi, dans un autre rapport, fait-il valoir, auprès des membres du département (1), l'importance d'une Ecole qui attire, chaque année, une trentaine d'élèves venus du Dauphiné, de la Savoie, du Bugey, de la Bourgogne et du Lyonnais, ajoutant, en homme qui, tout philosophe qu'il soit, ne dédaigne pas les conséquences pratiques : « Or 25 élèves, terme moyen, versent, chaque année, au moins mille livres de numéraire dans la ville ».
Tout en s'occupant de questions générales, tout en herborisant avec ses amis, Pison du Galand et le jeune médecin Aribert, il ne dédaignait pas d'entrer dans les moindres détails de l'enseignement à V Ecole de chirurgie, de s'occuper de l'horaire des cours, par exemple; c'est ainsi qu'il regrette (2) « de ne pouvoir concilier les ordonnances militaires, ni les règlements entre eux, pour ce qui regarde l'heure fixée pour les visites des malades et l'injonction des élèves à les suivre. Les ordonnances de 1747 et de 1781, ainsi que celles de 1788, prescrivent au médecin et au chirurgien de faire leur visite à 7 heures du matin et à -4 heures du soir ; elles se font donc à la même heure et les élèves ne peuvent en suivre deux à la fois, comme le règlement le prescrit. La visite du chirurgien devrait se faire avant celle du médecin, et à une heure réglée d'après le nombre des malades, de manière qu'elles fussent finies avant la distribution des remèdes. Cet arrangement mettrait les élèves en état de les suivre l'une et l'autre ».
En outre de ses fonctions à l'Ecole, Villars était en même temps professeur à l'Ecole centrale de Grenoble pendant tout le temps qu'elle dura (1795-1803); il n'oubliait pas non plus de rehausser, le plus possible, le prestige et l'importance du Collège des médecins. 11 rêvait « de voir les médecins et les chirurgiens d'une même ville ne plus faire qu'un seul collège, prendre les mêmes gracies, occuper le même rang dans la société. Leur association aurait pour but la surveillance de tous les membres, et aurait à sa charge la salubrité de la ville et de la campagne ». Il voulait en outre que les examens préalables à l'affiliation au collège fussent très sérieux, afin d'élever le niveau de la profession.
Ce qui domine dans toutes les réformes rêvées par Villars, et elles sont
(1) Mémoire présenté à MM. les membres du département de l'Isère par Villars, médecin de l'Hôpital militaire, professeur de botanique. 1789.
(2) Rapport comme médecin de l'Hôpital militaire, 1789.
- Dr A. BORDIER.
nombreuses, c'est une grande philanthropie : « La classe pauvre, dit-il, doit être considérée comme une maladie du corps politique. Si elle était abandonnée, elle deviendrait incurable et le ferait périr (1) *. Il voulait qu'on multipliât les hospices dans les campagnes, sans préjudice de ceux des villes et des hôpitaux militaires; il voulait que la municipalité publiât la liste des maladies dominantes dans chaque pays et dans chaque saison; il posait, en résumé, les problèmes qui sont encore aujourd'hui à l'ordre du jour, ou qui n'ont été résolus que d'hier.
Sa bonté et sa longanimité devenaient à l'occasion du courage, à une époque où l'ardeur des luttes politiques étouffait toute autre considération. Je n'en veux preuve que la lettre suivante adressée par lui à la municipalité de Grenoble et dans laquelle cette mansuétude éclate plus que ne le voulaient peut-être les circonstances :
A Messieurs les officiers municipaux à Grenoble (2), Messieurs,
Les circonstances actuelles, les devoirs de médecin et de citoyen m'ont inspiré le projet d'envoyer, à l'Assemblée nationale et à celle du département, deux mémoires concernant l'Ecole de Chirurgie établie à Grenoble en 1772, le jardin botanique et les pépinières qui en ont été les suites.
J'ai cru, Messieurs, devoir vous addresser quelques exemplaires de ces mémoires, veuillez bien les accueillir avec bonté, c'est un hommage libre de la confiance que vous méritez et des vœux sincères que je ferai toujours pour la prospérité de votre administration et celle de vos personnes.
Me serait-il permis, Messieurs, de saisir cette occasion pour vous exprimer un vœu cher à mon cœur et que font tous les médecins amis de la paix et du bonheur de leurs semblables?
Grenoble a donné le premier exemple des élans du patriotisme. Les vexations de l'ancien régime forcèrent l'aménité naturelle de ses habitants de montrer leur indignation. Ce moyen extrême, mais nécessaire, a réussi: le patriotisme le plus pur, s'y est soutenu, mais il a été peut être, osons le dire, quelquefois au-delà des justes limites nécessaires au fondement de notre Constitution. Qu'en est-il résulté: des terreurs paniques, des phantômes de contre révolution qui, s'ils n'ont pas encouragé et grossi le nombre de nos ennemis, les ont réjouis aux dépens de notre Constitution même.
La force, la raison et la justice sont pour la Révolution Cette vérité est incontestable; mais il est pénible, Messieurs, pour des âmes sensibles, de voir leurs frères émigrans fuir au loin par la peur, la pusillanimité, affaiblir ainsi le corps politique et finir par se déclarer ses ennemis.
Comme chefs de la commune, je prends la liberté de vous demander, Messieurs, si une invitation à la paix et au retour des émigrans vers leur patrie, moyenant qu'ils y trouveront sûreté, protection et tranquilité, ne serait pas une action digne de votre loyauté et même de la bonne politique ?
Il faut savoir pardonner, Messieurs, et il en coûte peu pour une aussi bonne cause. L'Assemblée nationale nous a souvent donné des exemples de son indulgence et de sa générosité. Il me semble même qu'il ne devrait y
(1) Rapport à l'Assemblée nationale, 1790.
(?) Archives municipales, 9, F (liasse), lettre autographe.
avoir d autres coupables punis qu'auprès de nos dignes représentants, et que ceux qui, au mépris de leurs décrets, ont volontairement et sciemment donné lieu à des complots antirévolutionnaires.
Je vous prie, Messieurs, d'excuser ces détails. Ils sont d'une âme sensible aux malheurs de tant de citoyens égarés, par leur intérêt propre, par la terreur ou par le défaut de bon conseil.
J'ose espérer que vous les rapellerez par la douceur de votre administration et par l'impossibilité où ils se verront bientôt de ne pouvoir être mieux adleurs que parmi leurs anciens voisins. Votre indulgence, cette tolérance à leur égard, ne sauraient leur promettre l'impunité à l'avenir, ils seront même punis de leurs fautes passées, par votre générosité à les oublier. Oui, Messieurs, dans le désespoir, il est presque aussi naturel à l'homme d'invoquer la punition de ses crimes que de s'y soustraire, sa conscience sans cesse les lui reproche; il suffit que son exil volontaire ou forcé les luy ait rapellés.
Je suis avec respect,
Messieurs,
Votre très humble et très obéissant serviteur, Grenoble, 2 novembre 1790. Villar, m^cin.
Suit ce post-scriptum, qui n'a rien à voir avec l'objet principal de la lettre et où le botaniste perce derrière le philanthrope :
P. S. — Le 8 mars dernier, je fis délivrer, au jardinier de la ville, sur un billet de MM. Genevois et Michal, 45 pêchers ou abricotiers provenant des pépinières de la Tronche, montant 22 ff. 10 sous. Comme le temps pressait pour planter, je ne pris pas de mandat de la commission intermédiaire; aussi, dans le compte de recette et dépense que je luy ai présenté au mois de juillet dernier, elle a laissé en soufrance et pour mon compte ces 22 ff. 10 sous. Je vous prie, Messieurs, de les faire payer ou de m'écrire un mot ostensible, par lequel vous me déclarerez vous charger de cette fourniture envers le département, à qui je remettrai votre déclaration en luy présentant mon état de recette et dépense au mois de janvier 1791.
Avec le même sentiment d'altruisme, il s'occupait des questions sociales les plus variées, par exemple des dangers du déboisement des forêts (1). Le passage suivant, empreint d'un sentiment tout moderne des lois naturelles, fait songer à Darwin : « Par un ordre admirable de la nature, ditil, qui devrait inspirer aux hommes la même réserve, les mêmes égards, la même émulation, lorsqu'une forêt dans les Alpes est bien fournie, les arbres se protègent et se garantissent mutuellement contre les orages, les neiges, le givre, le froid et l'ardeur du soleil. C'est ainsi que les plantes de blé ou de chanvre s'élèvent.à l'envie de se surpasser et atteignent une hauteur égale, d'où résulte la droiture des pieds, leur égalité, leur soutien réciproque et l'exclusion du gazon et autres plantes nuisibles ou parasites. Une émulation semblable garantit les forêts des Alpes ; mais le sol, ordinairement très en pente, une fois découvert et mis à nu, ne se
(1) Bulletin médical du Dauphiné. 1866. Trois autographes de Villars, de la collection de M. Eugène Chaper.
LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORDIER. 153
recouvre plus; où le gazon s'en empare, il faut un siècle pour régénérer la forêt. Souvent ce n'est qu'après des alternatives de taillis, qui protègent et ombragent le sol, que les semences de sapin, très fines et très légères, peuvent prendre racines. Il faut aux semis d'arbres résineux une terre meuble, fraîche sans être humide, tempérée, a l'abri du froid et du soleil, car le gel fait souvent périr les jeunes mélèzes. La neige qui recouvre le sol pendant cinq ou six mois de l'année les défend contre le gel, en attendant que les organes de ces arbres soient assez forts pour sécréter 'a térébenthine, la résine qui doivent les garantir contre le froid rigoureux de ces climats. Semblables à la classe pauvre et indigente et aux jeunes gens trop en arrière de leurs études, une sorte de désespoir semble éteindre le courage des jeunes arbres, et aucun talent, aucune mesure ne saurait réussir à repeupler les clairières, parmi les forêts des montagnes^ Si le sol mis à nu se trouve très en pente, les averses, les ravins, le dépouillent du peu de terreau que les débris de feuillage et les vents ont amassé pendant l'intervalle des siècles. Les rochers mis à sec n'attirent plus les nuages, la rosée ni la pluie et vont laisser tarir les ruisseaux et les sources, qui alimentaient, abreuvaient les plaines. Ce bouleversement de la nature, la dévastation des forêts, influera bientôt sur les récoltes, sur l'industrie et sur les ressources de l'agriculture i la santé même des hommes en souffrira, ne fut-ce que parce que lorsqu'un être vivant s'éteint, des milliers d'êtres plus petits se livrent la guerre, se disputent ses dépouilles. Comme tous les êtres vivants ont besoin d'air et d'eau pour exister, leur succession donne lieu à des combats toujours nuisibles aux grands animaux. L'homme aurait assez d'ennemis à combattre parmi les agents de la nature ; déjà l'abus de son esprit et de sa raison ont émoussé son instinct ; il devrait éviter les dégradations des forêts, qui le mettent aux prises avec tant de calam ités présentes et futures, avec tant de nouveaux ennemis.
« Rendons grâces aux rochers merveilleux qui entourent la Grande- Chartreuse et qui servent de rempart à ses bois, les seules forêts qui nous restent dans ces rochers élevés de 1500 mètres au-dessus du sol de Grenoble ; la hache destructive aurait rasé ces forêts, comme elle fit main basse sur les beaux peupliers qu'avait fait planter le Connétable sur les rives du Drac. Ils ont disparu ces beaux arbres, ainsi que les taillis de bois d'aulnes et d'hippophaë, saule épineux de J. Jacques, que l'on coupait tous les trois ans. Ils servaient à alimenter les usines de Grenoble, à cuire le pain. Depuis leur destruction, le boi&est plus cher, les montagnes se dépouillent, les torrents se multiplient, redoublent de fureur ; le climat
154 LA MÉDECINE A GRENOBLE. — Df A. BORDIER.
devient plus froid en hiver, plus brûlant en été, parce qu'il est découvert, privé d'abri et d'humidité
« Serons-nous donc en Europe, au milieu des nations les plus éclairées, à la honte des lois sages qui nous gouvernent, exposés à la crainte de voir, après nous, ce beau pays manquer de bois? Espérons plutôt qu'un gouvernement sage et puissant recevra et utilisera ies accents de la philanthropie pour la protection, le repeuplement et la conservation des forêts, qui sont la plus précieuse de nos propriétés nationales. »
Nature primesautièie, très en dehors, il ne dédaignait pas la contradiction, ce qui lui attira de fréquentes querelles avec les Pères de la Charité, ou même avec ses collègues.
On raconte, comme exemple de sa ténacité dans la contradiction, cette fois bien inspirée, l'anecdote suivante: Le Père Elisée lui montrait un jour, dans ses salles, un pauvre soldat mourant, déjà mort à moitié, dit le Père Elisée, qui a renoncé à tout traitement et n'attend plus que le dernier soupir du malade, pour enregistrer le décès ; mais, cet homme n'est pas perdu ! répond Villars : il peut guérir ! Failes le transporter dans mes salles. — Le malade, déjà moitié classé parmi les morts, revint à la vie; c'était Bernadotte, le futur roi de Suède (1).
Il nous faut laisser Villars pour suivre le cours des événements : les médecins, chirurgiens et apothicaires étaient assez nombreux à Grenoble à cette époque: en 4790, voici les noms qu'on rencontre sur le rôle des citoyens électeurs et éligibles qui doivent concourir à la formation de la nouvelle municipalité :
Apothicaires. — Delong, Chabert, Faure, Girard, Plane.
Chirurgiens. — Martinais, Bilon, Jomaron fils, Joubert, Héraud, Didier, Silvy, Dumas, Giroud.
MÉDECINS. — Nicolas, Gagnon (2), Chabert, Blanc, Jourdan, Duchadoz, Villars, Laugier, Chanoine, Erga, Jat-dcs- Mailles, Jat-Belle-Isle, Frier.
Nous ne parlerons plus de Villars, qui, malgré la belle situation qu'il avait à Grenoble, accepte d'aller diriger, comme doyen, la Faculté de médecine de Strasbourg, où il mourut en 1814, mais nous en retrou-
(1) A. Rey; Histoire de la Chirurgie à Grenoble au xvme et XIXe siècle.
(2) Gagnon fut rayé de la liste pour avoir refusé de prêter serment, il est le grand-père d'Henry Beyle (Stendhal).
verons plus tard quelques-uns de ces noms, car un certain nombre d'entre eux vont jouer un rôle dans la .vie politique.
Déjà, en 1788, au conseil de la ville, les médecins ont pris la placejadis occupée par les pharmaciens ; nous y voyons siéger Gagnon et Duchadoz ; les syndics des corporations médicales ont de fréquentes relations avec la municipalité, ce sont Dumas pour les chirurgiens, Chanoine pour les médecins, et Breton pour les apothicaires. La même année, Gagnon est élu comme délégué du Tiers-Etat; Bilon est chirurgien-major delà milice nationale, qui remplace la milice bourgeoise supprimée; l'apothicaire Breton est réélu chaque année officier municipal, enfin les réunions publiques attirent, à droite comme à gauche, un certain nombre de médecins : les plus écoutés dans les sociétés populaires sont Frier, médecin, et J. -B. -Gabriel Silvy, maître en chirurgie. Un médecin, Ducoin est, en 1792, arrêté comme suspect, mais on ne trouve chez lui qu'un vieux fusil rouillé; c'est alors qu'un membre de la commune s'écrie : « Ce n'est toujours pas avec cet instrument-là qu'il tuait ses malades! ».
Les événements politiques vont d'ailleurs avoir leur répercussion sur l'Ecole de chirurgie. Le décret du 18 août supprime les Universités, les corps savants, les corporations, les maîtrises, les collèges de médecine, et les Pères de la Charité se dispersent; les cours de l'Ecole de chirurgie sont supprimés, à l'exception du cours d'accouchement et l'Hôpital militaire des Pères de la Charité est annexé à l'Hôpital général, à condition que le prix de la journée sera élevé à raison de la dépréciation des assignats. Notre petite Ecole de 1771 a cessé de vivre.
Mais les Grenoblois n'avaient pas embrassé avec ardeur les principes de la Révolution, pour voir disparaître leurs institutions les plus chères. Ils désiraient leur amélioration, non leur démolition, et ce qu'ils voulaient, c'était une Ecole de chirurgie en rapport, par son fonctionnement et comme par son personnel, avec les idées nouvelles.
Un des premiers soins de la municipalité fut donc de demander la restauration d'une Ecole de chirurgie. La lettre suivante, signée du citoyen Genissieu, député à la Convention nationale, en fait foi :
Paris, 17 Germinal, Van 2* de la République française, une et indivisible (1).
Liberté Egalité Genissieu, député à la Convention nationale
Ses concitoyens formant le Conseil général de la commune de Grenoble.
Je reçus, le 11 de ce mois, les deux exemplaires manuscrits de votre
(1) Archives municipales, 9, F. Lettre autographe.
D>- A. RORDIER.
pétition relative à l'Ecole de chirurgie ; j'en fis part à ceux de mes collé gues qui sont nos concitoyens et je remis un des deux exemplaires au citoïen Prunelle, qui se chargerai d'en faire faire une copie destinée au Comité de la guerre. Le lendemain 12, je fis rendre un décret en ces termes : « Le Conseil général de la commune de Grenoble adresse à la Con- « vent.ion une pétition tendante à obtenir, dans cette commune, une Ecole « de chirurgie et le cours d'enseignement public nécessaire ; cette pétition « est appuyée par la Société populaire, par l'administration de district et « celle de département. Un membre demande le renvoy de cette pétition à « la Commission de santé et successivement au Conseil exécutif. Cette pro « position est adoptée ». Votre demande paraissant aussi conforme à l'intérêt public qu'à celui de la ville de Grenoble, nous donnerons à ceux qui doivent statuer les instructions convenables. Je vous salue fraternellement.
Genissieu.
P. S. — Si vous n'avez pas vû, dans les précédens buletins, l'insertion en entier de la dernière adresse des autorités constituées et de la Société populaire, ce n'est point de la faute de ceux de vos concitoïens qui sont ici; le brave Chanrion me l'ayant remise dans la sale même, je la portai sur le champ au secrétaire qui faisait lecture de la correspondance ; elle fut lue aussi sur le champ et entendue avec le plus vif intérêt ; l'insertion en fut ordonnée, mais le Comité de correspondance a une si grande abondance de matières que souvent il ne met qu'un mot de ce qui mérite la transcription la plus exacte, cependant, Prunelle et moi avons insisté et je crois qu'aujourd'hui ou demain elle sera en entier dans le buletin. La France verra que les habitants de la cité qui fut le véritable berceau de la liberté ne se démentent point et qu'ils en sont les plus fermes apuis.