IV. — I/es philosoplies nataralistes
C’est à la philosophie naturelle que revient la gloire des premiers essais scientifiques en médecine. Des philosophes naturalistes émanèrent les travaux qui préparèrent la voie à Hippocrate. C’est d’eux qu’il reçut les éléments qui servirent de fondement à son œuvre. Nous entrons maintenant dans la période savante de la médecine grecque.
Un volume suffirait à peine pour résumer les services rendus à la médecine par les écoles anté-socrati<|ues des philosophes naturalistes. On a contesté à tort l’influence efficace que les observations raisonnées, voire les recherches spéculatives de ces philosophes, exercèrent sur l’art médical. Les investigations sérieuses des écoles italique et ionienne avancèrent incontestablement sa marche et préparèrent de nouveaux progrès.
Pour donner la preuve de cette assertion, il suffira d’esquisser légèrement les travaux essentiels, les premiers essais scientifiques des philosophes naturalistes sur la connaissance de l’homme sain ou malade, non sans donner une idée de leurs opinions touchant l’univers en général, sa formation, son organisation et ses lois.
Et d’abord quelques mots sur l’origine de leurs théories.
La philosophie, dit excellemment Aristote, est née de l’admiration ; et en effet, la superstition qui naît du merveilleux, et la science qui détruit la superstition, émanent
de la même source. Ce que la raison n’explique point, c’est la religion; ce qu’elle explique, c’est la science.
La raison prit insensiblement la place de l’instinct. Les premiers besoins satisfaits, d’autres besoins se manifestèrent, d’un ordre différent et plus élevé. Quand les découvertes nées de l’instinct, de la nécessité ou du hasard eurent multiplié les conditions de bien-être matériel, l’esprit réclama à son tour et le monde lui offrit ses merveilles. L’éducation intellectuelle introduisit la civilisation dans une voie non encore explorée; l’attrait de l’inconnu fit pénétrer les intelligences dans un monde ignoré où étaient les éléments d’une vie nouvelle. ; , .
Le spectacle de l’univers et de ses phénomènes ne pouvait lasser l’admiration ni rassasier la curiosité des premiers contemplateurs. La poésie de la nature inspira, transporta, enflamma de ses feux ces esprits puissants et novices qui cherchaient ardemmentlà raison et la fin de toutes choses. Placée devant le grand livre de la nature, la philosophie fut comme l’enfant qui épelle les premiers éléments d’une langue. Elle bégaya quelques sons inarticulés, quelques mots vagues et sublimes, en essayant de donner une voix à toutes ces choses muettes. Ce fut le premier cri de la science. Ardente dans son désir, impatiente do tout savoir, d’un coup d’œil elle embrasse le monde.
Il faut lire dans Aristote, où ils sont admirablement exposés, ces commencements de la science encyclopédique, de celte philosophie naturelle, mère féconde de toutes les connaissances, racine vivace de l’arbre aux mille rameaux qui nourrit et abrite l’intelligence des hommes.
Dans ce cercle immense s’agitait l’esprit vigoureux des premiers penseurs. Ils s’y mouvaient à l’aise, sans s’effrayer de l’immensité. La vraie communion de l’humanité avec la nature date du jour où l’homme se sentit indissolublement lié aux choses de l’univers.
Cepéndanttout était mystère, problème et difficulté.
A chaque pas surgissaient des obstacles. Mais le courage ne manqua point aux premiers maîtres de la science; ils furent comme Œdipe devant le sphinx, et leur curiosité ne se lassa point d’interroger la nature des choses, reram na~ tara. Chacun écouta, chacun entendit les bruits confus de sa grande voix. Alors commencèrent les interprétations. Le comment et le pourquoi les préoccupèrent d’abord. Non contents d’assister, spectateurs passifs, aux phénomènes merveilleux ou terribles, ils prétendirent en avoir le secret, en connaître les causes. L’intelligence protesta contre la Divinité qui l’écrasait, et la raison ne voulut point de ce qui laissait l’imagination satisfaite. Elle s’affranchit hardiment, et dès lors commencèrent les explications et les hypothèses, c’est-à-dire la science et la philosophie.
Toute^ science débute par des généralités, et ce n’est qu’en traversant les siècles qu’elle arrive à des formules certaines qui résument les faits d’expérience.
Les premiers poètes faisaient sortir l’univers du chaos. Les premiers philosophes le décoinposèrent en éléments et prétendirent ainsi remonter à sa formation. Bientôt les éléments devinrent des principes, puis des qualités premières, et dans cette analyse grossière on chercha, on crut trouver les germes de toutes choses. La terre qui nous supporte, l’air qui nous baigne, l’eau qui nous abreuve et dont la masse entoure la terre, le feu qui nous prête sa chaleur ou qui éclate dans la foudre, autant d’éléments considérés tour à tour ou simultanément comme le principe, universel. Le solide et le liquide, l’humide et le sec, le chaud et le froid, attributs respectifs de ces divers éléments, intervinrent successivement dans les explications de l’arrangement du monde : on inventa des formules pour marquer leur état de lutte ou d’harmonie, c’est-à-dire les conditions mêmes d’existence de cet ensemble.
Toute la métaphysique était en germe dans ces antiques
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spéculations, j’entends la métaphysique au sens rigoureux de son étymologie, telle que l’entendait Aristote, en cela comme en beaucoup de choses, suivi par Bacon, comme la science des causes, des rapports et des lois, appliquée aux phénomènes de la nature et aux faits d’expérience.
Métaphysique signifie proprement ce qui vient immédiatement après la physique ; c’est la raison expliquant la nature. Ce mot, détourné depuis longtemps de son sens primitif et vrai, représente étymologiquement les opérations de l’intelligence travaillant avec toutes les ressources qui * sont en elle sur les choses sensibles.
Ce n’est pas à tort que la période qui nous occupe, remarquable entre toutes dans l’histoire de l’esprit humain, a emprunté son nom de la philosophie naturelle.
Les philosophes naturalistes, observateurs spéculatifs, raisonnaient en effet sur la nature ; ils faisaient, comme on disait alors, de la physiologie, de la physique si l’on veut, deux mots de même racine. Quant au mot il est .âj,
de création plus récente./
Physiciens ou naturaustes, ces premiers philolopbes expliquaient tout par un principe de leur invention, ils faisaient naître l’univers d’une hypothèse. De là tant d’opinions divergentes, contradictoires, soutenues avec ardeur par des esprits subtils et ingénieux.
L’abus du raisonnement amena des disputes; l’esprit d’observation fit place au goût de la discussion ; l’art de penser fit fausse route ; la dialectique et la rhétorique naquirent : sophistes et rhéteurs envahirent le camp des philosophes, et devinrent tout d’abord leurs adversaires.
Avec les opinions se multiplièrent les écoles ; les discoureurs habiles l’emportèrent en nombre sur les observateurs laborieux. Mais, au milieu des disputes stériles où brillaient les qualités faciles de l’esprit grec, la minorité des penseurs sérieux poursuivait patiemment sa tâche.
Par eux, rhomme qui s’était oublié dans la contemplation du monde extérieur fut ramené' à l’étude de lui-même. La vie, la mort, la santé, la maladie sous ses formes multiples, autant de problèmes diversement résolus. Au fond, les explications ne différaient qu’en apparence. Procédant de la même source, elles avaient entre elles la ressemblance qui naît de la communauté d’origine. Gela devait être et ne pouvait être autrement.
Les idées générales, nées de la contemplation de l’univers, furent appliquées à l’étude de l’bornme : le microcosme, image et pendant du macrocosme, fut considéré comme un abrégé du grand tout. L’anthropologie fut fondée sur les mêmes principes, étudiée d’après les mênies procédés qui avaient servi de méthode et de règle pour l’étude générale de la nature.
A ce point de vue, la physique, prise au sens rigoureux de son étymologie, influa souverainement sur la physiologie humaine.
Celle-ci ne fut d’abord, malgré l’importance qu’elle ne tarda guère à acquérir, qu’une branche nouvelle de la physiologie universelle, de la science de l’univers. De la sorte la médecine se trouva insensiblement englobée dans la philosophie naturelle, qui l’envahit, l’absorba, faillit se l’assimiler. Il fallut, pour l’affranchir, une révolution scientifique, où éclata le génie d’Hippocrate.
La séparation était nécessaire, inévitable, il faut le reconnaître; mais il faut reconnaître en même temps que c’est dans la philosophie que la médecine puisa les éléments d’une vie nouvelle; c’est à la philosophie qu’elle fut redevable d’un principe et d’une méthode, c’est-à-dire des conditions essentielles de vitalité.
Celse a dit avec raison qu’à l’origine l’art médical faisait ■ partie de la philosophie {sapientia), et que l’art de traiter les maladies eut pour auteurs les mêmes hommes qui fon-
dèrent la science de nature ; et l’on a eu tort de croire ou plutôt de supposer que ces anciens sages se bornaient à des spéculations oiseuses, à une contemplation stérile, et que l’étude de l’homme en reçut une direction vicieuse.
Fausse créance, hypothèse "sans fondement.
Parmi ces philosophes, dont on veut à toute force faire des spéculatifs, il .s’en trouva qui raisonnèrent sur des faits, recueillirent des observations, instituèrent des expériences, firent des recherches pratiques et ne négligèrent point les applications utiles. S’ils se préoccupèrent surtout de créer une théorie, ils cherchèrent aus« le résultat con^ cret, et ils firent le bien tout en poursuivant le vrai. >
A ce doublé point;dè vue, l’influence par eux exercée sur l’art médical fut très-réelle, très- efficace.
Voici des preuves à l’appui de cette assertion. ' -