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VI. — École ionienne

Comme les philosophes de l’école italique, ceux de l’école ionienne s’appliquèrent aussi à la médecine.

Héraclite, célèbre par son humeur morose, n’aimait pas les médecins ; il se plaisait à confondre leur science, à les prendre en défaut. Il avait pourtant un système de médecine à son usage, et ne dédaignait pas, dans l’occasion, l’emploi de certaines pratiques assez étranges, mais conformes d’ailleurs à ses théories générales sur la philosophie naturelle.

L’école hippocratique a fait plus d’un emprunt à sa doctrine.

C’est en partie à Héraclite qu’est due Fhypothèse de la chaleur innée, qui occupe une si large place dans les écrits connus sous le nom d’Hippocrate ; mais il ne faut pas oublier que cette conception d’un principe vital représenté par la chaleur native n’appartient pas tout entière à Héraclite, puisque l’origine de cette théorie remonte à l’école italique.

Ce philosophe avait beaucoup écrit; mais ses écrits ont péri, et l’on ne sait jusqu’à quel point il est permis de les regretter, car les anciens se plaignaient déjà de la désespérante obscurité de son langage,

Clarus ob ubscuram linguam, dit Lucrèce.

Il avait composé un livre de la Nature, qui eut une réputation extraordinaire parce que nul n’entendait ce qu’il voulait dire.

histoire.

Dans le premier livre du Régime des maladies aiguës (1), généralement attribué à Hippocrate, on trouve sur les éléments et la composition des corps des idées qui se rattachent évidemment aux doctrines cosmogoniques d’Héraclite, comme l’avaient justement remarqué avant Bernays, Gessner, Grüner et d’autres médecins érudits.

Dans l’histoire, comme dans la fable, on passe aisément d’Héraclite à Démocrite. Sa bonne humeur a rendu son nom populaire. Son génie le met au premier rang des philosophes naturalistes.

Cicéron dit de lui qu’il fut grand entre tous. Celse ajoute qu’il mérita sa grande réputation. Sénèque l’appelle le plus ingénieux de tous les anciens. Il fut à coup sûr le plus savant de ses contemporains, remarquable surtout par la solidité de ses connaissances et par les tendances très-positives de son esprit. Il avait acquis tout ce qu’on pouvait savoir de son temps ; mais sa curiosité le portait surtout à la recherche de la réalité. »

Aristote, juge sévère de ses devanciers, lui rend cette justice, qu’il renonça le premier aux vains raisonnements, aux spéculations stériles, et que ses théories avaient pour fondement des faits et des expériences. II consacra à s’instruire sa vie et son patrimoine. Le travail et les voyages usèrent sa santé. Il se ruina en recherches ; mais il fut savant au prix de tant de sacrifices.

Son ambition était de savoir. Il avait coutume de dire qu’à l’empire des Perses et à tous les trésors du grand roi, il préférait infiniment la découverte d’une cause ou l’explication d’un mystère, d’un secret de la nature. Pétrone, parlant de Démocrite, répète qu’il passa toute sa vie à faire des expériences, poursuivant l’étude des minéraux et des plantes. Pline et Ælien affirment, sur l’autorité des anciens écrivains

(1) Hippocrate, Œuvres complètes , trad. E. Littré t. II.

grecs, qu’il avait disséqué des animaux, et consigné par écrit le résultat de ses recherches. Ammien Marcellin, écho delà tradition, rapporte que l’observation minutieuse qu’il avait faite des parties! internes des animaux avait pour but de rechercher les causés des maladies, et de découvrir par là l’indication des remèdes convenables.

Démocrite aurait donc eu le premier l’idée de chercher dans les lésions des viscères l’explication des troubles qui produisent la maladie ou la mort. Grande idée qui fait la gloire des modernes, par l’impulsion puissante qu’ellea imprimée à la médecine.

Il est possible que cette idée remonte à Démocrite, d’autant que, s’il faut en croire les témoignages de l’antiquité, ce philosophe, ?iprès avoir étudié les organes internes, s’appliqua à découvrir le siège des maladies, et à déterminer les désordres ou les altérations matérielles. On s’accorde à dire qu’il chercha dans les replis du cerveau une explication de la folie. Au rapport de Celse, il s’était très-sérieusement occupé d’établir les signes de la mort, et il n’en admettait point d’infaillibles.

Tout cela repose sur la tradition, non sur des documents ou des témoignages précis ; mais la tradition a son importance en l’absence de preuves certaines, surtout quand il s’agit d’un homme aussi considérable que Démocrite.

11 faut conclure, de ce qui précède, que ce génie pénétrant avait abordé les problèmes les plus ardus de l’art médical. Son système de physiologie générale reposait en grande partie sur la doctrine des atomes corpusculaires ; elle était aussi le fondement de sa cosmogonie.

Cette doctrine, dont l’origine remonte à Leucippe, fut adoptée par Épicure, chantée par le grand poète Lucrèce, remise en honneur par Gassendi, et introduite pour la seconde fois dans la médecine par l’illustre Boerhaave, émule du brillant Asclépiade.

Son influence a été énorme et assez mal appréciée. Les

méthodistes, c’est-à-dire les partisans de la doctrine la plus satisfaisante et la plus avancée en médecine ancienne, les méthodistes venaient en droite ligne de Démocrite. A ce titre, Démocrite occupe un rang considérable dans l’histoire de l’art, pour ne rien dire de ses idées neuves et hardies sur les fonctions des sens, de sa théorie de la respiration, trop ingénieuse pour être vraie, de son explication subtile du sommeil et des songes.

De même que les autres naturalistes, ce grand observateur fit des recherches sur la génération. Il considérait l’amour comme une petite convulsion, une courte attaque d’épilepsie ; mais, en le définissant à sa manière, il n’avait garde de le condamner. Il avait même composé un livre qu’on doit regretter, sur la manière de procréer à volonté des enfants sains et robustes, beaux, intelligents, heureux, doués, en un mot, de toutes les perfections possibles ; ce qui prouve qu’il avait touché aux extrêmes de la science et devancé de bien loin toutes les extravagances des modernes.

Les épidémies exercèrent aussi sa sagacité ; il en étudia les effets, en rechercha les causes , et s’efforça de remonter à l’origine, de connaître le mode de production des maladies nouvelles ou anciennes. Il s’enquit, avec la même curiosité, si l’alimentation et le régime ne donnaient pas lieu à des maladies spéciales, devançant sur ce point les belles investigations de l’école hippocratique. Il démontra aussi l’influence permanente et souveraine des saisons sur la nature des climats, sur l’état général et les variations de la santé. Il fit ainsi la part des circonstances extérieures, dés choses du dehors, comme dit Dippocrate qui s’est illustré à son tour en suivant la voie ouverte par Démocrite.

Il traitait les maladies d’une façon très-simple: dans la pratique de l’art, il n’employait guère que des plantes usuelles, quelques simples dont l’expérience Ipi aWt fait connaître les vertus. Sa thérapeutique était fondée sur le

régime diététique, en d’autres termes, il se servait plus volontiers 4es choses de l’hygiène que des remèdes proprement dits. Il paraît toutefois qu’il ne dédaignait pas les incantations ni la musique, dont il fit, selon toute apparence,une application heureuse au traitement des affections morales.

En cela, il suivait l’exemple de Pythagore et d’Empédocle, qu’il vénérait singulièrement.

On vpit par ce court exposé que Démocrite avait parcouru le cercle entier des connaissances médicales. Familier avec tous les systèmes scientifiques antérieurs et contemporains, il avait puisé de préférence dans les enseignements des écoles italique, ionienne, éléatique. Il avait beaucoup écrit; mais les anciens eux-mêmes ne s’accordent point sur le nombre, sur les titres de ses ouvrages authentiques. Des esprits médiocres, des faussaires cupides firent passer leurs misérables productions sous la protection de ce nom illustre.

De là tant de fables ridicules et quantité d’opinions singulières attribuées faussement au philosophe d’Abdère par des auteurs mal informés ou induits en erreur par ces écrits apocryphes. Pline, entre autres, s’y est trompé grossièrement, ainsi que le lui reproche Aulu-Gelle.

Ce diligent compilateur a su éviter cette confusion, et, rendant à Démocrite ce qui lui appartient, il reconnaît comme authentiques quelques traités d’histoire naturelle, de physiologie et de médecine, dont les titres se retrouvent exactement en tête de quelques livres de la collection hippocratique.

Gelius Aurelianus attribue au même philosophe un traité sur les convulsions et les spasmes, un livre sur l’éléphantiasis, en même temps qu’il lui fait honneur de la découverte d’un spécifique contre la rage ; sur quels fondements? c’est ce qu’on ne sait point. M. Littré, dans sa belle et docte in-

troduction aux œuvres d’Hipppcrate (1), a donné dans un meilleur ordre un catalogue des écrits de médecine de Démocrite, d’après les indications fournies par les anciens .auteurs.

On ne saurait trop déplorer la perte des écrits de Démocrite. Il avait agité les plus grands problèmes, soulevé les questions les plus curieuses et les plus difficiles delà science fie l’homme : son savoir était vaste comme son génie.

Aristote, juge sévère et très-compétent des travaux antérieurs à son temps, ne parle de lui qu’avec une admiration profonde et sincère ; on peut le croire, car ce grand esprit n’admirait pas volontiers et louait rarement,

Platon, en revanche, ne lui rendait pas la même justice ; il ne le nomme pas une seule fois dans ses œuvres, il ne..le cite jamais, et ce n’est pas oubli de sa part, mais calcuL et malveillance. Platon goûtait si peu Démocrite qu’il avait, à ce que dit un ancien, conçu le dessein de rassembler tous ses écrits pour les brûler. Dessein indigne d’un pbilosopbe.

Mais d’où venait cette haine intolérante du romancier de la métaphysique ? Il n’est pas inalâisé d’en deviner la cause. Démocrite, génie hardi et indépendant, fut accusé d’athéisme et de matérialisme. Il eut cela de commun avec Anaxagoras de Clazomène, dont il faut dire aussi quelque chose.

Disciple d’Anaximène, contemporain d’EmpédocIe, ami fie Périclès, Anaxagoras était un franc penseur, un mécréant, qui faillit périr de mort violente pour crime fie philosophie. Ce fut lui pourtant qui inventa chez les drecs une intelligence suprême pour expliquer la création et le gouvernement du monde. Comme Démocrite, il sacrifia son repos et sa fortune à l’étude de la nature; il cultiva la science avec passion et non sans succès.

(1) Œuvres complètes, Paris, 1839, tome I.

C’est à lui qu’appartient la théorie des parties similaires '(homœoméries)i développée dans la suite par Aristote dans ses écrits d’anatomie comparative.

Cette théorie simple et féconde était faite pour l’avenir: reprise parBordeu au dix-huitième siècle, Bichat en fit le fondement de son anatomie générale (1), et les travaux postérieurs des anatomistes sont encore loin de l’avoir épuisée.

Les vues étendues et profondément philosophiques d’Anaxago ras exercèrent sur les esprits de ses contemporains une influence très-efficace. Ses opinions originales sur la disposition des éléments dans l’univers, sur la formation et la composition des corps, se retrouvent non altérées dans quelques écrits de la collection hippocratique. Sur ce point, là doctrine qu’il soutint était essentiellement contraire à celle d’Empédocle.

Les éléments, selon sa manière de voir, se décomposaient en parties semblables, qui,’ s’attirant, se cherchant les unes les autres, se rapprochaient, s’agrégeaient, se confondaient entre elles, s’assimilaient en quelque sorte pour former des organes similaires, homogènes, analogues.

Empédocle, bien moins avancé, qilus éloigné de la vérité, se contentait de juxtaposer les éléments sans les confondre ; il expliquait, par son principe d’harmonie, ce mystère de la composition des corps, dans lequel Anaxagoras, avec plus de raison, voyait un phénomène d’affinité, entrant ainsi plus avant dans l’intelligence de l’organisation.

A le bien considérer, Anaxagoras fut le véritable auteur de la doctrine de la crase, doctrine qui devint si féconde entre les mains de Galien. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir ce grand commentateur prendre en main la défense d’Anaxagoras contre Empédocle, et réfuter longuement l’opinion de ce dernier, avec toute l’ardeur d’un homme qui soutient sa propre cause.

(1) Anatomie générale appliquée à la médeâne et à la physiologie. Nouv. édition par Béclard, Taris, 1821, 4 vol. in-S.

Gdakdia. 1 0

Anaxagoras croyait la matière éternelle; il n’osait s’expliquer nettement sur l’immatérialité et l’immortalité de l’âme, sur la nature et l’existence de Dieu. Cette réserve lui servit peu; il fut traité d’impie et d’athée. Socrate lui-même, qui devait mourir victime d’une accusation semblable, lui reproche, dans Xénophon, d’avoir expliqué à sa manière l’ordre de l’univers et les opérations de la Divinité.

A vrai dire, cet athée prétendu n’était qu’un panthéiste, puisqu’il croyait le monde animé ; il admettait, par conséquent, un principe abstrait, une âme universelle. Cette opinion, n’était pas de nature à le recommander aux croyants spiritualistes. Il aurait fini mal sans le crédit de Périclès, dont l’amitié le protégea.

Anaxagoras avait étudié sérieusement la question si controversée de l’intelligence des bêtes. Il se garda bien de les réduire à l’état de pures machines. Loin de les considérer comme des automates, il leur accordait la force vitale et l’instinct, c’est-à-dire ce qu’on pourrait appeler l’âme et l’intelligence des organes. Plus sage en ce point que les modernes cartésiens, qui, s’appropriant, sans l’avouer, l’opinion paradoxale du médecin Gomez Pereira, voulurent se donner la satisfaction de faire de l’homme l’unique objet de la métaphysique. Anaxagoras ne risquait pas de s’égarer, de se perdre dans ces exagérations, ayant cherché le premier à déterminer. les rapports qui existent entre les divers degrés de l’intelligence et le nombre et la perfection des organes. Ses opinions surce pointfurentcelles d’unphysiologiste organicien et sans préjugés.

La collection des :écrits hippocratiques a conservé et reproduit intégralement, ou peu s’en faut, ses théories sur la génération.

En pathologie, ses idées ne manquaient point d’originalité ; la plupart des maladies aiguës provenaient, suivant lui, de labile. Cette manière de voir a été longtemps en crédit, même chez les modernes.

Quant à sa méthode générale, il ne se contentait point de faire des abstractions ; ses études n’étaient pas purement spéculatives. Comme Démocrite, il raisonnait sur des faits ; il procédait par expériences. Plutarque nous apprend qu’Anaxagoras avait disséqué des animaux, et qu’il possédait des connaissances très-étendues en anatomie. Les travaux solides de cet illustre savant eurent une influence salutaire, ils donnèrent une direction heureuse aux sciences d’observation.

Anaxagoras partage avec Démocrite la gloire d’avoir tracé la voie aux recherches d’Aristote, et selon toute apparence à celles de l’école d’Hippocrate. Anatomiste et physiologiste, sa place est marquée entre les premières dans l’histoire de la médecine.

Nous touchons à la fin de la période de transition, et l’on peut, dès à présent, entrevoir les transformations que subit l’art médical. Beaucoup de chemin a été fait, le vieil empirisme est vaincu, et la médecine dogmatique est annoncée, pressentie, préparée par les philosophes naturalistes. Mon dessein n’est pas d’apprécier tous les travaux, de citer tous les noms qui s’illustrèrent dans cette période. Il me suffit d’indiquer les grandes lignes du tableau et de signaler en passant les principaux personnages.

A ceux qui précèdent le lecteur peut joindre encore Archélaûs de Milet, surnommé le physicien, devenu célèbre pour avoir le premier introduit dans Athènes la philosophie ionienne. Le chaud et l’humide étaient pour lui les principes de toute génération.

Diogène d’Apollonie était de la même école ; il fondit en un système unique les doctrines d’Anaximène et celles d’Anaxagoras ; comme ce dernier, il cultiva l’anatomie avec succès. Il avait écrit un traité sur les veines, et donné une description du cœur; il plaçait dans cet organe le siège de l’àme, opinion soutenue depuis par Aristote. Ses théories

sur la génération étaient au moins très-étranges ; elles ne valent guère mieux que la précédente. Il est juste d’ajouter pour sa gloire qu’il devina le premier la présence de l’air dans l’eau de la mer. On retrouve cette opinion avec quelques autres idées qui lui appartiennent également dans le Traité hippocratique des vents ou des airs, l’un des plus curieux de la collection.

vo. — Influence de la philosophie naturelle sur la médecine.

En énumérant brièvement les travaux des philosophes naturalistes, j’ai eu le dessein de mettre en évidence l’influence qu’ils exercèrent sur la connaissance générale de la nature humaine, et par conséquent sur la médecine.

Ils firent les premiers pas dans la voie de la science : les recherches qu’ils poursuivirent avec, tant d’ardeur révélèrent bien des mystères, préparèrent d’importantes découvertes. Ils touchèrent hardiment aux problèmes les plus ardus de l’anthropologie : en recherchant les causes des phénomènes, ils établirent les fondements des principales théories physiques, physiologiques et médicales. La doctrine des tempéraments, des humeurs, des qualités premières, des jours critiques, des épidémies,, des influences externes sur l’homme sain ou malade, leur doit ' son origine.

Physiologie, hygiène, étiologie, thérapeutique, connaissance des modificateurs naturels ou artificiels, tout cela était l’objet de leurs investigations.

Je ne prétends pas qu’ils aient beaucoup fait pour la l pratique; leur but était plus élevé, plus désintéresséjc.

Us raisonnaient subtilement, cela est vrai ; mais ils n’avaient garde de négliger les leçons de l’expérience. Us ne dédaignèrent pas de s’instruire par l’observation patiente et minutieuse, et leurs facultés d’analyse s’appliquèrent aux

phénomènes naturels, aux objets sensibles, aux choses réelles et concrètes : ils observaient les maladies, ils disséquaient des animaux, ils expérimentaient curieusement.

S’ils furent, non pas tous, trop amoureux de la spéculation, leurs raisonnements mômes ne furent point sans utilité. Leurs principes philosophiques, leurs doctrines physiques ou physiologiques, leurs méthodes ingénieuses et savantes donnèrent un point de départ à l’intelligence, une direction et des règles : bienfait inestimable pour le temps. Leur exemple réveilla les esprits et leur imprima une puissante impulsion. Ils eurent cette gloire de montrer, d’ouvrir le chemin à leurs contemporains et à ceux qui vinrent après eux.

La méthode rationnelle, la théorie scientifique, la médecine dogmatique, en un mot, remontent à ces philosophes encyclopédistes dont la vie s’écoula dans la contemplation des choses de la nature.

Les dogmes fondamentaux de l’ancienne médecine naquirent de leurs essais de systématisation, de même que la méthode exp.érimentale ou d’induction de leurs essais d’analyse; car ces illustres penseurs avaient pressenti que la science universelle dont ils faisaient profession devait se partager, se diviser en plusieurs branches.

Cette division nécessitait d^autres moyens d’investigation et d’étude : résoudre les difficultés par intuition ne pouvait satisfaire des esprits qui cherchaient des résultats positifs, des conclusions démonstratives.

Grâce à leurs efforts, la médecine grecque acquit en peu de temps ce caractère éminemment indigène de simplicité puissante et de merveilleuse unité qui lui assura pendant deux mille ans un empire absolu et universel.

Ce n’est pas tout : les philosophes naturalistes antérieurs à Hipporcrate rendirent encore à l’art médical un service essentiel en l’arrachant aux mains des prêtres et des charlatans; ils l’émancipèrent et lui assurèrent l’indépendance.

N’hésitons donc pas à inscrire dans les annales de l’art les noms glorieux qui préparèrent son avenir : à le faire il y a justice èt gratitude.

Pour ma part, je reconnais volontiers, sans aucune espèce de regret, que les origines de la médecine savante furent essentiellement philosophiques.

C’est de quoi ne semblent pas se douter le moins du monde nos médecins et nos philosophes : les uns et les autres ne s’inquiètent guère de l’antique alliance de la médecine et de la philosophie, alliance qui se perpétua durant des siècles. C’est aux futurs historiens de la médecine qu’il appartient de retracer dignement cette grande période de préparation scientifique, placée entre les' origines de l’art et ses plus magnifiques développements. C’est en Grèce, terre féconde, que le germe précieux de la science, opérant son évolution, a donné ses fruits les plus beaux.

La * médecine vraiment historique, celle qui repose sur une tradition constante de faits, d’observations, de principes et de doctrines, est un produit spontané du génie grec. Elle sortit à son tour de ce mouvement de fermentation rénovatrice où se débrouillèrent les connaissances humaines comme les éléments confus du chaos. Jamais époque ne fut plus féconde que celle où fut donné ce spectacle unique dans Thistoire. Le monde a‘ vu depuis l’agitation salutaire qui précède les temps de renaissance; mais le monde n’a assisté qu’une fois à ce travail suprême d’enfantement, qui fut comme une seconde création dans l’ordre des idées (1),

(1) Ce travail ne présente que la substance et le résumé d’une dissertation latine pour le doctorat ès lettres, sur les origines de la médecine grecque : De medicinæ ortu apud Grœcos progressuque per philosophtam, Paris, î855, in-8, vM35 p. L’influence de la pWlosophie naturelle sur la médecine grecque a été aussi savamment exposée par Ch. Gottl. Kûhn, dans sa dissertation : De philosophis ante Hippocratem medicinæ cultoribus, ad Celsi de jnedicina prœfationem (1781 ) . On trouvera ce travail malheureusement inachevé dans les opuscules de ce médecin érudi», t. I. p. 47-87. Leipzig, 1827 , 2 vol. in-S (en latin).

ni

L’admiration, qni grands souvenirs, en

altère trop sou^nt la vérité.-^Les faits et les personnages Eisloriques se transforment insensiblement sous l’influence d’une tradition lointaine, et telles sont parfois les -transformations subies, qu’il est malaisé de distinguer à la distance de plusieurs siècles la réalité de la fable. En d’autres termes, quand il s’agit des choses et des hommes de l’antiquité, il n’est pas rare de voir confondues l’histoire et la légende. L’imagination et l’amour du merveilleux ont produit à l’envi mille récits mensongers qui font le désespoir de la critique. La Grèce menteuse, Grœcia mendax, estle pays des merveilles, la terre classique du surnaturel. Elle abonde en poétiques fictions, et son génie se plaît à introduire partout l’élément mythologique. Elle dit le « divin Platon » , et appelle Hippocrate le «divin vieillard.» Bienfaiteurs et grands hommes reçoivent dans l’antiquité grecque des honneurs extraordinaires, et petit à petit le culte de leur mémoire devient une religion. C’est ainsi que le plus illustre des médecins s’élève de siècle en siècle, comme par degrés, jusqu’au rang, ou peu s’en faut, des héros, des demi-dieux, ou mieux, des divinités tutélaires de la médecine. Il opère des prodiges, il fait des miracles. Son nom devient une vertu, un remède efficace et salutaire, le synonyme de l’art dans ce qu’il a de plus parfait, et la vénération qu’il inspire se perpétue à travers les siècles.

Les modernes, si sceptiques, ont longtemps respecté cette consécration ou cette apothéose; les plus hardis n’ont osé protester que timidement et fort tard.

Quand le fougueux Paracelse inaugura la réforme médicale par un coup d’éclat, il brûla publiquement à Bâle Galien et Avicenne, comme Luther avait dix ans auparavant brûlé à Wittenberg les bulles du pape et les Décrétales; mais il s’inclina devant Hippocrate, et cette déférence prouve combien était puissante sur les plus indépendants l’influence de l’antique tradition. La personne et les écrits de celui qu’on appelait le père de la médecine étaient également sacrés. Le doute, qui précède la discussion, ne s’était pas encore élevé sur l’authenticité des œuvres hippocratiques, non plus que sur la véracité des biographes.

Quel crédit méritent ces derniers, on en jugera, tout à l’heure d’après leur propre témoignage. Ils sont trois, dont un seul est digne de quelque attention ; ; c’est l’auteur anonyme de la Yie selon Soranus, pillé ou copié par le lexicographe Suidas et par le grammairien Tzetzès. Sachons d’abord quel est le récit du biographe anonyme, et analysons au lieu de traduire. ;

Hippocrate naquit à Cos ; il .était fils d’Héraclite et de Phénarète (suivant une autre version, de Praxithée, fille de Phénarète). Par son père il descendait d’Hereule, et par sa mère d’Esculape. Il eut pour maîtres, son père d’ahordi puis Hérodicus ou Prodicus, et de , plus, suivant d’autres autorités, Gorgias de Léontium, le rhéteur, et; Démocrite d’Ahdère, le philosophe. Il florissait à l’époque de la guerre du Péloponèse, étant né la première année de la quatrevingtième olympiade (460 avant l’ère chrétienne), à ce que rapporte Histomaque, dans le livre premier de son ouvrage sur la secte hippocratique, et, d’après Soranus de Cos, sous le règne d’Ahriadès, le 26 du mois agrianus, jour consacré par les habitants de l’île à sacrifier en l’honneur d’Hippocrate.

Son éducation embrassa la médecine et le cercle entier des connaissances. Quand elle fut achevée, il quitta sa patrie, après la mort de ses parents, « à cause, dit malignement Andréas, qu’il avait incendié les archives de Cnide. » Son dessein était, suivant d’autres, de perfectionner son instruction médicale par la variété des observations que peut faire aisément celui qui se transporte en des endroits divers.

Le vrai motif de ce voyage était donc le désir qu’avait EBppocrate d’étendre le champ de ses études et de multiplier à son profit les ressources de l’expérience; conditions essentielles pour arriver à l’excellence dans la pratique.

Soranus de Cos prétend qu’Hippocrate reçut en un songe (les songes aussi viennent de Jupiter, dit Homère) l’ordre d’aller habiter la Thessalie, et qu’il obéit à cet ordre. Ses cures merveilleuses retentirent bientôt dans toute la Grèce. Mandé par un décret public auprès de Perdiccas, roi i de Macédoine, en proie, croyait-on, à une maladie consomptive, il arriva en compagnie d’Euryphon, médecin de Ciiide, et déclara que la cause du mal était une affection morale. Le prince macédonien aimait passionnément une concubine de son père Alexandre, le feu roi, ayant nom Pbila, dont la présence produisait sur lui de violentes impressions. Elles n’échappèrent point à Hippocrate, qui s’employa si heureusement auprès de la courtisane, que Perdiccas ne tarda point à guérir par l’application d’un si doux remède.

De Macédoine, Hippocrate se rendit à Abdère, sur l’invitation des Abdéritains, pour rendre la raison à Démocrite qu’on croyait fou. Pendant que la médecine s’occupait à traiter la philosophie, la peste éclata soudainement en Illyrie, en Pœonie, chez d’autres peuples barbares, dont les rois s’empressèrent d’envoyer des ambassadeurs à Hippocrate, pour réclamer les secours de sôn art.

Hippocrate reçut l’ambassade, demanda quels vents soufflaient habituellement dans le pays, et, sans autre information, il congédia les députés comme ils étaient venus. Puis, raisonnant sur le rapfiort qu’ils lui avaient fait, il prévit que le fléau envahirait l’Attique, l’annonça ouvertement aux villes de la Grèce afin qu’elles prissent les précautions nécessaires, et à ses disciples afin qü’ils fussent prêts à remplir leur devoir.

Cependant sa réputation grandissait, elle s’étendit jusqu’en Perse. Le grand roi Artaxerxès voulut l’attirer à sa • cour, et donna ordre à Hystanès, satrape de l’Hellespont, de lui olfrir de sa part des présents considérables. Mais Hippocrate, philbellène avant tout, tenait trop à son pays et à sa dignité pour accepter de telles offres ; il refusa avec désintéressement.

Les Athéniens allaient porter la guerre à Gos; Hippocrate réclama des secours aux Tbessaliens, et la guerre fut détournée. Les gens de Gos, reconnaissants d’un tel service, comblèrent Hippocrate d’honneurs et de bienfaits. 11 n’obtint pas de moindres distinctions de la part des Tbessaliens, des Argiens et des Athéniens. Ces derniers l’initièrent par un décret solennel aux mystères sacrés d’ÉleUsis, hommage que nul étranger n’avait obtenu depuis Hercule; ils lui conférèrent le droit de cité, et décrétèrent en outre qu’il serait nourri aux frais de la ville dans le Prytanée, et ses descendants après lui.

Hippocrate, après la formalité consacrée du serment, enseignait libéralement son art à ceux qui avaient le désir de l’apprendre et les dispositions nécessaires.

H mourut à Larisse, vers le même temps, dit-on, où mourut Démocrite; il était alors âgé de quatre-vingt-dix ans, selon les uns, de quatre-vingt-cinq, suivant les autres. Il y en a qui poussent sa carrière jusqu’à cent quatre et même jusqu’à cent neuf ans. Il fut enterré entre Gyrton et Larysse. On montre encore son tombeau, où l’on vit peù-

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dant longtemps un essaim d’abeilles, dont le miel, apprécié des nourrices, guérissait les aphthes des enfants : la guérison était certaine, si on employait le remède auprès du tombeau.

Dans la plupart des images qui le représentent, Hippocrate a la tête couverte, circonstance qu’on a diversement expliquée, tantôt comme un signe de noblesse (Ulysse est coiffé de même), tantôt comme un moyen de cacher la calvitie. On a prétendu aussi qu’il avait la tête faible et qu’il la couvrait à cause de cela, ou encore pour préserver la partie la plus noble, le siège de la raison. D’autres supposent que cette coiffure dénote un homme qui aime les voyages, ou bien qu’elle fait allusion à l’obscurité de ses écrits. Il en est aussi qui soutiennent que c’est comme un avertissement des précautions qu’on doit prendre, même en santé, pour se préserver des influences nuisibles. Il en est enfin qui pensent que, pour avoir les mouvements plus libres dans les opérations de chirurgie, il avait l’habitude de ramasser les plis de son manteau sur sa tête.

Hippocrate faisait profession de mépriser l’argent, il était de mœurs irréprochables et grand philbellène. Aussi se consacra-t-il tout entier à ses compatriotes. Par ses soins assidus, des villies entières furent délivrées de la peste, comme il a été dit : de là les honneurs éclatants que lui rendirent non-seulement les habitants de Cos, mais encore ceux d’Argos et d’Athènes.

A sa mort, il laissa deux fils, Thessalus et Dracon, et des disciples sans nombre, parmi lesquels ses fils furent les premiers en réputation.

Tel est en substance le récit du biographe anonyme, qui cite à l’appui de sa narration des auteurs dont les écrits sont perdus : Eratosthène, Phérécyde, Apollodore. Arius de Tarse, Andréas de Caryste et Soranus de Cos, sans compter les autorités sans nom. Sauf quelques suppres-

sions et des variantes plus ou moins légères, Suidas et Jean Tzetzès répètent ce qu’on vient de lire.

Le premier était un misérable compilateur, absolument dépourvu de sens critique. Quant au second, pédant grammairien et détestable versificateur, il compilait fastidieusement les faits de l’histoire et les fables de la mythologie, sans discrétion, sans jugement, prenant de toutes mains, et affectant une grande érudition. On sait à quoi s’en tenir sur son savoir prétendu, depuis que l’illustre Heyne a démontré qu’il ne connaissait lui-même les auteurs qu’il allègue, que par les citations ou les extraits que lui offraient les abréviateurs, les commentateurs et les lexicographes.- ;

Mon dessein n’est point de comparer les trois vies pour en faire ressortir les différences. Il me suffira de remarquer que le récit de Tzetzès diffère en deux points esséntiéls de celui de l’auteur anonyme.

Celui-ci raconte, d’après Andréas de Caryste, qu’Hippocrate mit le feu aux archives de Gnide; il allègue deux fois l’autorité de Soranus de Cos, qui avait, dit-il, exploré les archives de l’île de ce nom, où il était né, et qui en avait retiré des documents concernant Hippocrate.

Le compilateur du Bas-Empire raconte aussi la fuite d’Hippocrate; mais il prétend que la cause de cette fuite fut l’incendie de la bibliothèque de Cos, où l’on conservait les anciens livres de médecine. « Hippocrate, dit-il, brûla ces livres et la bibliothèque; » délit énorme, si l’on considère que l’auteur de l’incendie n’était autre que le bibliothécaire lui-même.

Comment concilier les deux versions, celle de l’anonyme et celle de Tzetzès ?

La difficulté n’est pas petite, d’autant que Tzetzès déclare très-expressément qu’il a pris pour guide Soranus

d’Éphèse, tandis que l’anonyme allègue l’autorité de SoranusdeCos, à deux reprises ; circonstance qui explique le titre qu’on a donné à son récit ; La Yie selon Soranus.

Le fait est qu’il y a eu plusieurs médecins dans l’antiquité du nom de Soranus, et quand on les distinguerait sûrement, ce qui ne paraît guère possible, quand on rendrait à chacun d’eux ce qui lui appartient, il resterait encore une difficulté insurmontable.

Si les archives de Cos ont été brûlées par Hippocrate, ainsi que Tzetzès l’affirme, sur l’autorité de Soranus d’Éphèse, comment Soranus de Cos aurait-il pu les explorer? Ou bien faut-il distinguer- la bibliothèque médicale des archives? On n’en sait rien, et l’on a d’un autre côté bien de la peine à comprendre pourquoi Hippocrate aurait été réduit à quitter l’île de Cos, sa patrie, pour avoir incendié les archives de Cnide, ville rivale, d’après le dire d’Andréas de Caryste. . . -

Il y a là un grand problème fort intéressant à résoudre pour ceux qui en auraient le loisir.

Quant à moi, j’estime que l’examen de ces rapsodies ne vaut pas la peine qu’on s’y arrête. Ce que j’en ai dit en passant ne tend qu’à faire ressortir l’ineptie et les contradictions de ces ridicules faiseurs de contes, dont les fabuleux récits, que la critique devait enfin réduire à néant, ont exercé jusqu’à ces derniers temps et tout récempent encore une déplorable influence sur les décisions de la critique elle-même. On en jugera quand nous rechercherons à quelles sources d’instruction médicale a puisé Hippocrate; si les anciennes écoles de médecine furent véritablement redevables aux temples d’Apollon et d’Esculape, et quelles étaient précisément les attributions des corporations, des familles et des individus qui portaient, prenaient ou recevaient le nom d’Asclépiades.

Cette rechercbe peut soulever bien des questions encore neuves ou non encore résolues.

Pour revenir à la narration de l’anonyme, quelques particularités y sont contenues qui appellent l’attention du , lecteur ; leur appréciation ne sera point inutile pour entendre mieux ce qui va suivre.

Hippocrate, d’après son biographe, refusa les présents du roi de Perse qui voulait l’attirer à sa cour; il se rendit à Abdère pour traiter la folie de Démocrite, délivra la Grèce de la peste, détourna la guerre de son île natale, et reçut enfin des Athéniens toute sorte d’honneurs et de privilèges extraordinaires.

Voilà cinq circonstances très-brièvement indiquées dans sa biographie, sur lequelles des détails plus amples nous sont fournis par des documents et des pièces, qu’il convient d’énumérer et d’apprécier mûrement. La discussion du faux peut utilement servir à la découverte du vrai.

Parlant des offres d’Ataxerxès et de la façon dont elles furent rejetées, le biographe cite à l’appui de son dire, ou du moins il allègue et rappelle une lettre écrite en cette circonstance, soit à Hippocrate, soit par Hippocrate, car le texte n’est pas bien clair en cet endroit. La difficulté qui naît de ce doute est du reste insignifiante, car nous possédons à ce sujet une correspondance suivie, et qui par l’abondance comme par la précision des indices ne laisse rien à désirer.

Et d’abord, c’est le grand roi lui-même écrivant à un certain Pœtus pour lui annoncer que la peste décime ses troupes, non sans lui demander conseil avec force pointes et antithèses qui sentent de bien loin leur rhéteur.

Pœtus s’empresse de répondre sentencieusement au roi des rois qu’il n’est point de remède contre la peste, et que néanmoins Hippocrate , la combat avec succès, Hippocrate issu des dieux, père de la santé, vainqueur des maladies, doué excellemment, illustre et honoré dans toute la Grèce, plus près,- en un mot, des dieux que des hommes. C’est

lui qu’il faut appeler à tout prix, opposer au fléau terrible, lui lé sauveur, lui le prince de la science divine.

Aussitôt Artaxerxès ordonne par écrit à Hystanès, satrape de rHellespont, de n’épargner ni présents ni promesses pour engager Hippocrate au service du grand roi. Hystanès échoue dans sa mission, et ne tarde point à en instruire son maître.

Celui-ci, plein de colère, expédie en toute hâte un courrier aux habitants de Gos, les sommant de livrer sans délai leur compatriote Hippocrate, s’ils veulent échapper à un châtiment exemplaire. Ses menaces sont terribles; il ne s’agit de rien moins que de les anéantir eux et leur île.

Les habitants de Cos, nullement effrayés, répondent aux messagers persans qu’ils mourront plutôt que de livrer Hippocrate, et que leur conduite sera toujours digne d’Hercule et d’Esculape, leurs divinités tutélaires; ils comptent, du reste, sur la protection des dieux.

Certes, une telle conduite est digne d’éloges. Il est permis néanmoins d’excuser le courroux du grand roi, car à son mandataire Hystanès, qui lui avait adressé une lettre très-convenable, Hippocrate répond par une missive arrogante, insolente même. La voici :

«Hippocrate, médecin, à Hystanès, gouverneur del’Hellespont, joie.

« A l’épître que tu m’adresses de la part, dis-tu, du grand roi, réponds au grand roi ce que je vais dire, en toute diligence : « Le vivre, et le couvert, et l’habillement et toutes les choses nécessaires à la vie, je les ai ici en abondance. Quant aux trésors des Perses, il ne m’est point permis d’en user, ni de guérir les maladies des barbares, qui sont les ennemis des Grecs. Porte-toi bien. »

On a beaucoup loué cet acte de désintéressement, célébré à l’envi par les écrivains et par les artistes.

S’il faut en dire mon sentiment, il me semble que, dans cette pièce, il n’y a qu’une chose qui soit louable et vrai-

ment digne d’un médecin, c’est le dernier mot exprimant un souhait de santé.

Qu’Hippocrate ait tenu d’ailleurs la conduite que fait paraître la correspondance, il n’en faut pas douter, car une dernière lettre prouve qu’il en était même très-fier :

« Le roi des Perses, écrit-il laconiquement à Démétrius, m’a fait mander, ignorant que la considération de la sagesse est pour moi bien plus puissante que l’or. »

Le même désintéressement éclate dans le traitement de la folie de Démocrite.

Ici encore grande abondance de pièces, si nombreuses et si bien enchaînées, que leur suite forme toute une histoire, tout un roman, pour dire mieux.

Le sénat et le peuple d’Abdère font savoir à Hippocrate que Démocrite a perdu la tête, qu’ils en sont désolés, et qu’ils l’attendent avec toutes les ressources dont son art dispose, pour rendre la raison au malade et la joie à toute la ville.

L’épître est fort longue et fort prétentieuse.

Hippocrate répond à son tour par une dissertation. Il ira à Abdère sans honoraires ; car, dit-ilj « un art libéral doit être libéralement exercé, et, si j’avais désiré m’enrichir, le roi de Perse m’offrait ses trésors, dont je n’ai point voulu, refusant de délivrer d’une maladie maligne un pays ennemi de la Grèce. »

Et, tout en réitérant la promesse de se rendre à leurs désirs, il fait sentir aux Abdérites que leur compatriote n’est

peut-être pas aussi fou qu’ils le croient.

En même temps, il adresse une autre épître à l’Abdérite Philopœmen, qui doit l’béberger, et, pour montrer apparemment à son hôte un échantillon de son savoir, il énumère les causes et décrit les symptômes de la folié mélancolique, dont il suppose que Démocrite est atteint, sans penser toutefois qu’il soit réellement fou.

Les doutes qu’il pourrait conserver à cet égard sont en-

tîèrement dissipés par un songe, dans lequel Esculape ed . personne, accompagné de deux personnages allégoriques, la Vérité et l’Opinion, lui révèle assez clairement que l’opinion qu’ont les Abdérites sur l’état mental de Démocrite est fausse, tandis que le philosophe a de son côté la vérité, à laquelle il a consacré tant de veilles.

L’interprétation n’est point invraisemhlahle, car, dit Hippocrate, la médecine et la divination sont proches parentes, étant l’une et l’autre filles d’Apollon, qui prédit les maladies présentes et futures, qui guérit les malades et préserve les hommes en santé.

Le songe et son interprétation sont exposés dans une nouvelle lettre à Philopœmen. . ’

Tout en préparant son départ pour Ahdère, Hippocrate écrit à Denys d’Halicarnasse, un médecin prohablement, de se rendre le plus tôt possible à Cos, pour le suppléer durant son absence, non sans lui recommander de veiller en même temps sur la conduite de sa femme ; « car, dit-il, une femme a toujours besoin d’un guide sage. » Prières et recomman- ■ dations sont entremêlés de beaucoup de sentences.

Vient ensuite une autre lettre à Damagète de Rhodes, qui est prié d’expédier au plus vite un vaisseau ayant nom, ie très-propre à faire le trajet de Cos à Abdère.

« Faites-le partir, lui dit-on, et qu’il soit, s’il est possible, pourvu, non pas de rames, mais d’ailes agiles, car il y a urgence. »

Et là-dessus, nouvelle description de la folie de Démocrite, et communication prématurée du plan curatif. L’épître n’est pas courte; aussi lit-on à la fin : « Le temps d’écrire tout cela retarde d’autant le départ du navire. »

Enfin Hippocrate part, il arrive, et il raconte dans une très-longue lettre à Damagète son débarquement à Abdère, la réception qui lui a été faite, l’entrevue, puis la conversation qu’il a eue avec Démocrite.

Güardia. 1 1

Cette pièce est fort curieuse, et, quoique toute remplie de choses incroyables, elle plaît par la grâce de la narration. On souhaiterait seulement qu’elle fût placée après une lettre adressée àCratevas, îaiaienx rhizotome (herboriste), qu’Hippocrate supplie de lui expédier en grande hâte toute sorte de plantes salutaires, comme s’il s’agissait d’aller porter secours à une grande multitude.

11 y a de tout dans cette pièce, de la médecine, de la morale et quantité d’impertinences.

Ce n’est pas tout encore. Démocrite se croit obligé d’écrire à Hippocrate, pour lui raconter sommairement tout ce qui s’est passé entre eux, comme si Hippocrate avait eu besoin d’être instruit de ce qu’il devait si bien savoir. Le philosophe donne au médecin des instructions et des conseils sur le traitement des maladies et l’emploi des remèdes.

On pense bien que la missive ne resta point sans réponse. Hippocrate se plaint des inconvénients qui sont attachés à sa profession ; il déplore les préjugés de la foule et les difficultés de l’art ; il s’excuse d’avoir accédé à la prière des Abdérites et d’avoir pu laisser soupçonner qu’il avait cru à la folie de Démocrite, et finalement il lui envoie un livre de sa composition sur l’usage de l’ellébore, en échange d’un traité de la folie qu’il en avait reçu, non sans l’engagèr à continuer la correspondance, et à la rendre même plus active.

Fort heureusement la correspondance ne va pas plus loin, et, s’il y a eu des lettres perdues, on ne saurait en vérité les regretter beaucoup : celles qui restent nous laissent amplement instruits, et l’on a dû remarquer qu’Hippocrate, jaloux de faire savoir à ses amis l’insigne honneur que lui avait fait le peuple d’Abdère en le choisissant pour remplir une mission délicate, s’y montre très-expansif et furieusement prolixe.

Quelle que soit l’habileté des faussaires, ils ne réussis-

LA LÉGENDE HIPROCRATIQUE. 163

sent.que bien rarement à donner à leurs inventions les couleurs de la vraisemblance : ils altèrent le plus souvent le caractère des personnages qulls m’ettent en scène.

La même observation peut s’appliquer au discours que prononce Hippocrate au pied de l’autel de Minerve, la tête ceinte de branches d’olivièr, pour implorer en suppliant le secours des Théssaliens. Il est là'avec tous les membres de sa famille, débitant avec beaucoup dé gravité ;des sentences usées et quelques lieux communs, non sans se recommander peu modestement, en rappelant lés services qu’il a rendus et la grande réputation qu’il a acquise,.

Hien ne manque dans cette pièce : éxbrdè par insinuation, exposition convenable, narration rapide, péroraison pressante; tout annonce un orateur habitué à suivre docilement les préceptes de la rhétorique, scrupuleux dans l’application des règles, habile surtout à se concilier la faveur de son auditoire, tout en se faisant valoir adroitement.

; Tant d’éloquence devait forcément détourner de l’îlé de Gos l’expédition dont la menaçaient les Athéniens. Nôtons que ces derniers, en reconnâissanèe des services rendus par Hippocrate, l’avaient récompensé inagnifiquement et honoré d’éclatantes distinctions. Quand le biographe ne noua l’aurait'point appris, nous le saurions bien positivementi par le; décret que fit en cette nccasiori le peuplé d’Athènes. Ce décret nous est arrivé à la suite du discours prononcé devant les Thessaliens auprès de l’autel de Minerve.

Sachons ice que contient cette pièce légale, sinon légalisée.

Hippocrate ést dévoué à la Grèce, et son dévouement s’est signalé par d’inestimables bienfaits. Quand vint la peste du pays dés barbares, il envoya ses disciples partout où. menaçait le fléau, prodiguant les remèdes et les instructions salutaires, et répandant ses écrits de médecine, afin de propager son art et d’augmenter le nombre des médecins. 11 dédaigna les offres brillantes et les riches présents du

- grand roi, Tennemi des Grecs, rare exemple de désintéressement et de patriotisme.

Pour toutes ces causes, lé peuple athénien, fidèle aux intérêts de la Grèce, et jaloux de proportionner la récompense au mérite, décide qu 'Hippocrate sera publiquement initié aux sacrés mystères, qu’il recevra une couronne du poids de mille pièces d’or aux grandes fêtes de Minerve, son nom étant proclamé par le héraut au milieu dés jeux gymniques, et que les enfants de Cos, en lèur qualité de -compatriotes d’un si grand homme, seront, comme lès enfants d’Athènes, admis aux exercices des adolescèiits; Én outre, le droit de cité est accordé à Hippocrate, et le vivre

- lui est assuré dans le Prytanée. : ■

Comment concilier le décret et le discours aux Thessaliens? Entre les deux, la contradiction est manifeste, à moins qu’on ne veuille arguer delà légèreté provérbiale des Athéniens pour expliquer leur inexplicable conduite à l’égard des habitants de Cos, qu’ils menacent de la guerre après les avoir comblés de faveurs. ■

Il y avait là matière à une tirade déclamatoire contre l’inconstance populaire, et je m’étonne que ce sujet n’ait pas -tenté l’éloquence d’Hippocrate. Nous aurions un document de plus, et qui ne serait point du tout déplacé parmi ceux

- que nous possédons.

Comme dédommagement, nous pouvons lire et admirer au besoin un long discours, disons mieux, une véritable oraison, prononcée en présence du peuple athénien par , Thessalus, fils d’Hippocrate, pièce essentielle et d’une valeur non petite, car. elle suppose le discours adressé aux Thessaliens et confirme l’authenticité du décret dés Athéniens.

Analysons brièvement ce morceau de rhétorique.

L Orateur commence par décliner son nom, son pays et sa race, et, quoiqu’il prétende qu’il est généralement connu,

il n’oublie aucune des particularités qui peuvent servir à le faire connaître. Il vient de la part de son père traiter quatre points d’une haute importance, ou plutôt rappeler quatre bienfaits qui doivent lui servir d’arguments.

Et d’abord de lointains souvenirs sont évoqués qui attestent les services rendus par les Asclépiades aux Amphictyons, en des circonstances difficiles pour les nations helléniques. Je ne m’arrêterai point à discuter cette partie d’un récit où quelques traces de faits historiques se découvrent à peine sous la fable, et je ne discuterai pas davantage la question de savoir quelle fut précisément la conduite des habitants de Gos, lors de la grande invasion des Perses. Tbessalus prétend qu’elle fut exemplaire : ses compatriotes restèrent malgré tout fidèles à la Grèce ; ils exposèrent bravement leur vie et leurs biens, et, après des souffrances inouïes, ils furent délivrés par miracle, grâce à la protection des dieux.

Les gouverneurs de l’île de Gos étaient en ce temps-là Cadmus et Hippolochus, un Héraclide et un Asclépiade, c’est-à-dire deux ancêtres d’Hippocrate.

Ce dernier, digne descendant de ces hommes incomparables, a fait encore beaucoup plus qu’eux. Averti par les rois barbares que la peste allait envahir l’illyrie et la Péonie, il refusa de se rendre à l’appel qu’ils lui avaient fait par leurs ambassadeurs ; et aussitôt il donna par écrit aux Thessaliens les instructions nécessaires pour se préserver du fléau, tandis qu’il expédiait son fils Tbessalus (l’orateur lui-même) en Macédoine, puis à Athènes, et son fils Dracon dans l’Hellespont, avec des instructions semblables à celles qu’il avait déjà répandues. Polybe, son gendre, et ses autres disciples allèrent chacun en divers endroits. Après quoi, il quitta lui-même la Thessalie, pour aller porter secours aux Doriens, aux Phocéens, non sans s’être arrêté à Delphes ^n d’invoquer le dieu en faveur des Grecs, avant de passer

histoire.

en Béotie et de là en Attique, et énsuite à Athènes, où ü prodigna les ednseils salutaires.

«Je pense, dit l’orateur, que là plupart d’entre vous sa-vent si je dis vrai, car il n’y a guère que neuf ans que jé passai par ici quand je fus envoyé au secours des habitants du Péloponèse. »

"A tant de services, digne récoinpénse. Si la Grèce se montra reconnaissante et généreuse envers ses bienfaiteurs, Athènes par-dessus toutes les autres villes. Hippocrate reçut publiquement les- honneurs d’une couronne, et il fut avec son fils initié aux grands mystères de Gérés et de Proserpine.

Enfin, et c’est le dernier bienfait ou le dernier point, lors de l’expédition d’Alcibiade en Sicile, Th essalus, conformément à la volonté de son père; fut attaché à l’armée en qualité de médecin, à là condition expresse que ses services seraient gratuits. Long développement à ce sujet : dévouement sans bornes, désintéressement complet, mépris du danger, et en retour une couronne d’or, des louanges infinies et finalement un beau mariage ; « car. il fallait, dit l’orateur, donner des successeurs à notre art et perpétuer notre race, » deux bonnes raisons au lieu d’une.

Ici finit l’exposition; le reste du discours est consacré au résumé et à la péroraison. L’orateur invoque tour à tour la morale et la politique, parle de l’inconstance de la fortune, de la fragilité des choses bumainësj de tout ce qui peut, en un mot, dissuader les Athéniens de porter la guerre dans l’île de Cos. Que s’ils persévèrent dans leurs desseins hostiles. Cos implorera et obtiendra sans doute les Secours des rois de Thessalie, d’Argos, de Lacédémone, de Macédoine, bref de tous les Héraclides et de tous les gens de bien, « s’il en. est encore sur terre. »

Mais à celte menace faite en passant succède aussitôt la prière, et la paix est demandée au nom des dieux et des héros, en considération de l’antique hospitalité qui ü®

LA LÉGENDE fflPPOCRATIQüE. 167

deux villes, et des sentiments de bienveillance qui doivent unir tous les hommes.

Arrivé à la fin d’une si longue harangue, l’orateur s’excuse de son inhabileté dans l’art de bien dire, quoique tout ce qu’il ait dit et la manière dont il l’a dit dénote une expérience non médiocre de la parole. « Je m’arrête, dit-il vers la fin, car mes facultés oratoires sont petites, à cause de la direction spéciale de mes études. »

in

Les faits ne manquent point dans le discours de Thessalus, et le ton de gravité qui règne d’un bout à l’autre semble d’abord donner quelque poids à tant de particularités si bien circonstanciés, qu’on les prendrait aisément pour des documents historiques. On s’y est trompé durant des siècles. Mais, quand on examine de près cette pièce, quand on consulte l’histoire et la chronologie, on n’aperçoit dans cet ensemble, si bien ordonné en apparence, que fiction et incohérence.

Laissant de côté les récits évidemment fabuleux des temps héroïques qui figurent dans la première partie, ainsi que ce qui concerne la conduite politique des habitants de Cos, lors de l’invasion des Perses en Europe, je prie le lecteur de vouloir bien s’arrêter avec moi à la considération des deux derniers points.

Celte grande peste qui aurait menacé ou ravagé la Grèce, on ne sait au juste, cette peste dont il est parlé si souvent, n’est, à mon sens, qu’une invention commode pour donner à Hippocrate un rôle presque divin, car on le représente comme un homme doué d’un pouvoir surhumain, capable de commander en maître à un fléau qui ne connaît point d’obstacles et que rien ne saurait maîtriser.

Et d’où venait cette peste? Des pays des barbares voisins de l’Illyrie et de la Péonie, c’est-à-dire du Nord. Or, de

tout cela, rhistoire ni la tradition ne disent rien. Ce que l’on sait d’une manière positive, c’est qu’une épidémie pestilentielle éclata dans Athènes vers le commencement de la’ seconde année de lar guerre du Péloponèse. On connaît les beaux vers de Lucrèce (1) :

Hæc ratio quondam morborum, et mortlfer æstus .

Flnibu’ Cecropiis funestes reddidit agros,

Vastavitqué vias, exhausit civibus urbem : '

Nam penitus venions Ægypti e flnibus ortus.

Aéra permensus multum camposque natantes,

Ineubuit tandem populo Pandionisj omnes Inde catervatim morbo mortique dabantur.

Le grand poète est précis, et il n’a fait que suivre le récit du grand historien, de Thucydide, témoin oculaire, qui narre simplement ce qu’il savait par expérience dé ce fléau redoutable, dont lui-même avait ressenti les atteintes. Les sombres beautés de son tableau sont présentes à toutes lés mémoires. Or, que dit-il touchant l’origine du mal? Il remarque, en termes exprès, que le fléau prit naissance en Éthiopie, d’où il passa en Égypte et en Libye, et de là dans l’empire du grand roi ; puis il fondit subitement sur Athènes, attaquant d’abord les habitants du Pirée, parmi lesquels le bruit courut que lès Péloponésiens avaient jeté du poison dans les puits. -

Je ne fais que traduire, afin de montrer, d’après un guide sûr, le point de départ et la m.arcbe du fléau. Il venait du midi, non du nord, et si terribles étaient ses coups, que rien ne pouvait les conjurer. Nul remède ne profitait. Les soins et la négligence produisaient les mêmes effets. Au début, les médecins ne pouvaient rien, traitant le mal sans le connaître et périssant eux-mêmes en grand nombre, parce qu’lis s’exposaient davantage. Toute ressource humaine était inefficace.

(1) De rerum naiura, VI, v. 1136-1142,

Voilà en substance ce que rapporte Thucydide, sans dire un mot d’Hippocrate ni de Thessalus.

Ce dernier prétend dans son discours qu’il fut expédié dans le Péloponèse au secours des Péloponésiens. Mais rhistorieri n’est pas d’accord avec lui ; car il dit bien que la peste avait éclaté en plusieurs endroits, à Lemnos et ailleurs ; mais il note comme une particularité remarquable qu’elle ne pénétra point dans le Péloponèse, bien qu’ayant fondu sur Athènes aussitôt après l’invasion des Péloponésiens.

Comment concilier la narration de l’historien avec le dire de l’auteur du discours? Quand les faits ne seraient pas contradictoires dans les deux récits, la chronologie présenterait toujours un obstacle insurmontable.

. Hippocrate, né en 460 (la première année de la quatrevingtième olympiade), âgé de trente ans lors de la grande peste d’Athènes, pouvait avoir quelque renom dès cette époque; mais il ne pouvait avoir également des fils en âge d’aller au secours des pestiférés.

Histoire et chronologie sont ici contre le discours de Thessalus. Si l’on veut ajouter foi à son récit, très-vague d’ailleurs, il faut de toute nécessité admettre qu’une autre peste a menacé ou ravagé la Grèce, différente de celle qu’a décrite Thucydide ; et admettre cela, ce serait donner crédit à un document plus que suspect, où tout est confusion et incertitude.

Cette considération n’a pas arrêté un savant de grande valeur, le docteur Pétersen de Hambourg, esprit ingénieux et sagace, mais très-enclin au paradoxe. Son érudition s’est jouée de toutes les difficultés, ou, pour dire mieux, s’est complue à bâtir un système où l’imagination a épuisé toutes les combinaisons dont elle est capable, sans être gênée par le jugement. L’édifice serait merveilleusement beau et d’une inébranlable solidité, s’il avait été construit suivant les principes de la critique.

Il est vraiment regrettable que, disposant d’excellents matériaux, excellents par le choix et par l’abondance, l’architecte se soit à ce point moqué de toutes les règles, voire des plus élémentaires.

C’est la manie des érudits du Nord de pousser le savoir au delà des limites du vrai. L’hypercritique, comme ils disent, c’est-à-dire la critique supérieure, qui dédaigne avec mépris le sentier battu, la route vulgaire, lés entraîne infailliblement hors de la droite voie du sens commun. TOe là tant de romans d’érudition, ou plutôt cette érudition romanesque, extravagante, fantasque, qui marche constamment entre la conjecture et l’hypothèse, et qui, lors-qu’elle s’arrête, trouve l’absurde au bout du chemin. Hypercritique signifie proprement fausse critique^ car rien n’est puéril et absurde comme ces distinctions arbitraires et ces impossibles catégories qui partagent et divisent la raison, la morale et la vérité.

La critique n’est autre chose que l’esprit de discernement, aidé du savoir et appliqué à la solution des problèmes, des questions non résolues ; c’est, en d’autres termes, la recherche désintéressée du vrai, qui suppose la bonne foi, la probité scientifique, l’accord de la raison et de la conscience.

M. le docteur Pétersen voulait construire un système de toutes pièces et donner consistance à une conception ingénieusement élaborée ; mais il fallait compter avec l’histoire et la chronologie : petite difficulté. Pour établir une chronologie conforme à sa manière de voir, il lui a suffi d’accepter comme vrais les faits contenus dans le Discours de Thessalus (1), le Décret des Athéniens (2) et le Discours près de V autel (3), trois pièces de même valeur, qui ont un fond commun, une origine commune, à ce que je crois, mais qui

(0 Hippocrate, Œuvres complètes, Trad. de E. Littré, t. IX, p. 404.

{2) Ibidem., p. 400.

(S) Ibidem., p. 402.

présentent des contradictions évidentes, comme tous les récits qui n’ont pas la réalité pour fondement.

Après avoir adiiiis ce que la critique rejette comme faux, à savoir, des faits controuvés, inventés à plaisir, le savant professeur de Hambourg a rejeté la date admise jusqu’ici de la naissance d’Hippocrate {lxxx® olympiade, 460 av, J.-C.), et tout son savoir a été consacré à réhabiliter des contes. Le suivre dans les mille détours de son argumentation captieuse, ce serait entamer une dissertation et recommencer mal à propos la réfutation solide faite d’abord par M. Littré, reprise et confirmée ensuite par le docteur Daremberg. De la construction merveilleuse et compliquée de M. Pétersen, il ne reste désormais que des ruines, et c’est, disons-le à notre honneur, la critique française qui a donné cette mémorable leçon à l’hypercri tique allemande.

Ce que M. Pétersen a achevé de démontrer, c’est que la grande peste d’Athènes, décrite par Thucydide, et celle dont il est parlé dans le discours de Thessalus, sont distinctes et n’ont rien de commun. L’évidence et la chronologie le forçaient d’admettre cela. Mais ni la chronologie ni l’histoire ne l’autorisaient à donner crédit au récit de Thessalus, à admettre comme chose réelle cette peste imaginaire, qu’il s’est vainement efforcé d’appuyer sur des témoignages médicaux.

Cen’estpastoutencore. Par une inconséquence singulière, mais assez ordinaire aux faiseurs de systèmes, il a confondu, après avoir distingué, et il a prétendu que des considérations politiques avaient empêché l’auteur du discours aux Athéniens de mentionner le refus qu’aurait fait Hippocrate des présents du roi de Perse, refus qui ne saurait se rapporter qu’à la grande peste d’Athènes.

Cette confusion ne provient, en définitive, que du désir ou plutôt du parti pris de mettre d’accord le Discours de Thessalus avec le Décret des Athéniens, où le refus d’Hippocrate se trouve rappelé.

La pétition de principes est manifeste, d’autant plus que le Discours près de VauteU invoqué par M. Petersen, ne fait pas davantage mention de ce refus, lequel n’est admissible chronologiquement que pour la grande peste d’Athènes,: non pour celle dont il est parlé dans le discours aux Athéniens, postérieure à la première de dix ou quatorze années, intervalle qui sépare les deux dates de 430 et 420 ou 416. Or, Artaxerxès Longue-Main étant mort en 424, il faut admettre de toute nécessité que la demande qu’il aurait faite elle refus qu’il aurait essuyé ne peuvent s’entendre que de: la grande peste décrite par Thucydide.

Ainsi croulent par la base les constructions mal assises, et péniblement élevées sur des paradoxes, r

Donner suite à l’examen de toutes les pièces que j’ai; brièvement analysées, mais de manière néanmoins à en extraire. la substance, ce serait ne jamais finir; car il n’estpas une ligne de ces documents suspects qui ne soulève des problèmes insolubles et d’interminables discussions.

Il en est ainsi de tous les récits, de toutes les traditions qui sont sans fondements historiques, c’est-à-dire qui n’ont point de racines dans la vérité : si on les accepte pour point . de départ, elles ne peuvent produire que la confusion et l’ahsurde, et ce serait perdre sa peine que de les réfuter sérieusement, car le résultat ne peut être que négatif.

Dans ces écrits apocryphes que l’on joint d’ordinaire aux œuvres dites d’Hippocrate, je ne puis voir autre chose que des exercices d’école, des développements de rhétorique, des compositions épistolaires et oratoires, qui n’ont d’autre fondement que lesvagues rumeurs d’une tradition incertaine.

Nous avons des lettres de presque tous les hommes illustres de l’antiquité, et dans cette volumineuse correspondance, rien peut-être n’est authentique.

- La Grèce a eu de tout temps le goût des fausses écritures, et il n’est point dé pays au monde qui ait produit autant de faussaires : l’invention de l’imprimerie ne les a pu entièrement guérir de cette maladie. Des Grecs industrieux fabri- -quent encore des manuscrits, et leurs talents calligrapbiïques abusent trop souvent les paléographes les plus experts : témoin Simonidès et Minoïde Mynas.

Quant à l’origine et à la date de ces pièces apocryphes concernant Hippocrate, on peut conjecturer, faute de données précises, qu’elles émanent des Alexandrins, qui excellaient aux contrefaçons, et qu’il faut les rapporter approxi- 'mativementà la période où commence la grande décadence dés léttres grecques, c’est-à-dire au deuxième siècle environ avant l’ère chrétienne. Les modernes, en général, les attribuent à des mains différentes, et quelques-uns prétendent, par exemple, que les lettres échangées entre Fœtus et le roi de Perse, entre celui-ci et Hystanès, entre ce dernier et Hippocrate, sont postérieures au Discours de Thessalus, au Discours près de V autel et au Décret des Athéniens.

C’est précisément le contraire qui me paraîtrait le plus vraisemblable, si je n’étais pas enclin à croire que lettres et discours ont la même provenance. Je trouve partout le même ton et comme un air de famille, malgré les divergences considérables et d’apparentes variétés dans la composition.

Les faussaires ne réussissent guère à éviter les contradictions ét les invraisemblances, et c’est le propre des rhéteurs de varier leur manière, suivant les personnages qu’ils font parler et suivant les circonstances. Ainsi tout le monde, dans ces pièces, parle ou écrit en ionien, et même le roi Artaxerxès, tandis que le Déci'et des Athéniens est rédigé en pur dialécte attique.

Du reste, c’est, à mon sens, peine perdue que de chercher

à concilier les variantes que présentent ces faux documents, et la critique n’a plus rien à faire à leur égard, après les avoir démolis pièce à pièce. ■ : m : i >

Pour ce qui est de la biographie anonyme qui doit avoir servi de modèle à Suidas et à TzetzèSj je n’y puis voir que des fragments mal joints ensemble, une compilation faite sans ordre et sans jugement, où l’on passe brusquement d’une chose à l’autre, où l’on, trouve même des répétitions inutiles, un ramassis, un assemblage indigeste de morceaux incohérents, pris de toutes mains. ' ...j-n

Cependant, au milieu même de la confusion et du désordre, il est, je crois, possible de distinguer la partie historique de la partie fabuleuse,- bien que la première ne mérite peut-être pas beaucoup plus de créance que; la seconde. . Il n’en est pas moins vrai que la distinction que j’indique, et qui n’a jamais été faite, est fondée sur le caractère: bien tranché des deux parties.

Dans la première, l’anonyme allègue des autorités ; il n’en allègue point dans la seconde. Nous savons par lui qu’Ératosthène, Phérécyde, Apollodore, Arius de Tarse, avaient traité de la généalogie d’Hippocrate, qu’Histômaque avait fixé la date de sa naissance — point capital — que Soranus de Gos, qui en avait précisé le jour et le mois, avait expliqué par un songe son voyage en Thessalie, tandis qu’Andréas de Caryste avait donné pour motif de ce voyage rincendie des archives de Gnide.

Voilà donc, de compte fait, sépt auteurs cités par leurs noms, et deux ouvrages cités par leurs titres, l’un d’Histomaque, sur la Secte hippocratique^ l’autre d’Andréas, sur la Tradition médicale. G’est ce que j’appelle là première partie de la biographie anonyme ou selon Soranus.

La seconde commence avec les pérégrinations d’Hippocrate, et on n’y trouve pas une seule autorité alléguée. Aussi fourmille-t-elle de fables, de contradictions, de tradi-

tioDS incertaines : touty sent là légende, et l’on y retrouve de fait en substance tout ce qui est dans les pièces apocryphes, discours, lettres et décrets.

Par conséquent, la biographie anonyme est postérieure aux pièces apocryphes, et le biographe ja puisé à plusieurs sources, dont quelques-unes sont historiques. Il cite expressément la correspondance entre Hippocrate et Artaxerxès, fait très-clairement allusion au Discours près de V autel et au Décret des Athéniens, moins clairement à la correspondance avec les Abi^érites et au Discours de Thessalus, mais de manière, néanmoins à faire sentir qu’il avait profité de ces documents.

Quant aux détails qu’il fournit touchant la mort d’Hippocrate, son tombeau et les cures merveilleuses qui y étaient opérées, oh.ighore absolument d’où il a pu les tirer. On voit seulement, par ce qu’il rapporte, que les auteurs n’étaient point d’accord sur l’âge qu’avait précisément Hippocrate quand il mourut; et qu’ils ne l’étaient pas davantage sur la manière d’expliquer pourquoi la plupart de ses portraits le représentaient la tête couverte, tantôt d’un chapeau thessalien, tantôt d’un pan de son manteau.

Les interprétations diverses rappelées à ce sujet, de même que les divergences sur l’âge où mourut Hippocrate, autorisent à penser que des écrits spéciaux devaient traiter de ces questions sur lesquelles il n’y avait point d’accord, circonstance qui prouve combien elles étaient incertaines.

Effectivement, l’examen le plus attentif de toutes les particularités contenues dans la Vie selon Soranus ne permet en aucune façon de remonter à une source primitive, à un point de départ qui serait aussi un point fixe pour la critique. On ne peut saisir dans le texte, à travers l’obscurité et l’incohérence, que des traces d’une tradition vague et lointaine. La formule, on dit, familière aux anciens narrateurs, ajoute encore à l’incertitude, d’autant plus qu On ne la trouve guère employée que dans la partie ou des autorités

sont alléguées, tandis qu’elle disparaît où l’anonyme reproduit en abrégé les pièces apocryphes, c’est-à-dire depuis le voyage d’Hippocrate en Thessalie jusqu’à sa mort.

Cette particularité assez notable me ferait supposer, s’il était permis d’avancer une hypothèse en ces questions inextricables, que le compilateur anonyme a profité de documents ayant un caractère plus ou moins authentique, et qu’il a joint auxfaits qu’il en a tirés toutes les fables éparses dans les lettres et les discours ; ou, pour m’expliquer plus • clairement encore, je dirai qu’il a encb|ssé en quelquasorte son récit fabuleux dans la tradition historique.

En elfet, le commencement et la fin de la biographie, où l’auteur n’affirme jamais et se contente de rapporter les opinions écrites, .soit en citant les autorités, soit sans les éiter, se font remarquer par un ton de gravité, je n’ose dire dé véracité, qu’il n’est guère possible de saisir dans les morceaux du milieu, dans le récit incontestablement imaginaire qui commence par les pérégrinations d’Hippocrate et s’arrête à sa mort.

Malheureusement, les auteurs cités au début sont inconnus pour la plupart, et leurs écrits sont perdus. Quant aux opinions alléguées vers la fin, elles sont sans nom d’auteur, et ne se retrouvent nulle part dans les -écrits de ceux qui nous restent. .Ainsi, point de vérification, point de contrôle possible; nul moyen de dissiper ces ténèbres et de sortir , d’incertitude. La difficulté paraît être insurmontable^ et c’est la raison qui m’a fait insister sur la distinction que j’ai oru devoir établir et signaler dans la Vie selon Soranus, afin qu’il fût moins malaisé de démêler le mensonge et la fable d’avec la tradition proprement dite.

Le biographe n’hésite point quand il ne fait que résumer le contenu des pièces apocryphes; mais il hésite évidemment et n’affirme jamais, quand il allègue des autorités, ou rapporte des opinions. C’est ainsi qu’il dit en termes assez vagues, en parlant du temps où vécut Hippocrate : «Il fl®"

rissait vers l’époque de la guerre du Péloponèse, » et pour la date de sa naissance il n’affirme rien : il cite seulement Histomaque et Soranus de Cos.

De même pour la date de sa mort, il n’accepte aucune de celles qu’il rapporte, mais il se contente de les rapporter, se bornant à dire : « Il mourut à l’époque où mourut, diton, Démocrite. »

De môme encore, quand il parle des portraits d’Hippocrate, il recueille les interprétations diverses, sans se prononcer autrement. Même réserve dans la partie finale que je rappellerai en temps et lieu, quand il sera question des écrits hippocratiques, à cause des réflexions très-sensées qu’on y remarque.

Il résulte 'de tout ce qui a été exposé jusqu’ici que les pièces apocryphes, dont le biographe anonyme a tiré largement parti, jouissaient d’un grand crédit dans l’antiquité. Les lettres surtput firent fortune, et plus particulièrement la correspondance relative à la folie de Démocrite, correspondance qui, par les allures aussi bien que par l’étendue, a pour ainsi dire la marche et les proportions d’un roman.

Diogène (deLaêrte), racontant, dans la vie de Démocrite, l’entrevue du philosophe et du médecin, rapporte d’après Athénagore, auteur péripatéticien, des particularités oubliées par le légendaire, et qui font le plus grand honneur à la sagacité du naturaliste d’Abdère. Suidas n’a pas manqué de copier ces sornettes.

Le savant Varron, suivant le biographe anonyme ou ses autorités, ou bien encore la tradition, croyait, au rapport de Pline, qu’Hippocrate avait réellement mis le feu au temple de Cos, et qu’il avait arrêté ou prévenu l’invasion de la peste.

L’auteur du livre de la Thériaque à Pison, qui est parmi Gdabdia. * 2

les œuvres de Galien, prétend même qu’Hippocrate repoussa la peste venue d’Éthiopie, en faisant allumer de grands feux où l’on jetait, afin de rendre l’air plus salubre, des guirlandes de fleurs, des parfums et toute sorte de matières odoriférantes.

Actuarius, encore plus précis, rapporte longuement, dans sa Méthode thérapeutique^ le spécifique ou l’antidote dont Hippocrate fit usage contre la peste d’Athènes.

Galien, écho, de toute l’antiquité, vante le désintéressement dont fit preuve lé médecin de Gos à l’égard du roi de Perse, et bien d’autres traits contenus dans la vie ou dans les pièces apocryphes. Grâce à lui surtout, dont l’admiration enthousiaste dépassa toutes les bornes, Hippocrate, célébré à l’envi, passa à la postérité, entouré d’un prestige divin.

On voit par un passage de Lucien, qui vivait avant Galien, que les médecins l’honoraient comme un dieu; on lui dressait des statues qui recevaient un culte domestique, Alexandre deTralles l’appelle le divin Hippocrate, les auteurs de médecine du Bas-Empire s’inclinent tous devant son infaillibilité, et le moyen âge le vénère comme un saint de lalégende. Le moyen âge fait plus encore, il ajoute une nouvelle page à la légende hippocratique, une page digne de figurer dans un roman de chevalerie.

Citons cet épisode, emprunté à l’itinéraire de Jean de Mandeville : « En poursuivant le cours de nos voyages, ditil au chapitre sixième de sa fabuleuse narration, nous abordâmes à l’île d’Orécie, puis à celle de Stanco, puis enfin à celle de Lango. Hippocrate fut jadis le seigneur de ces trois îles. :

« On raconte que, dans celle de Lango, il reste encore une fille d’Hippocrate, sous la forme d’un dragon long de cent toises; les habitants l’appellent la maîtresse de la patrie. Elle se tient d’ordinaire dans un vieux château, et se montre parfois à certaines personnes sans leur faire aucun mal, à moins d’être provoquée. C’était, il y a bien longtemps, une

jeune fille parfaitement belle, et ce fut une déesse nommée Diane qui la changea en dragon. On dit qu’elle doit reprendre un jour sa première forme, quand il se trouvera un soldat assez hardi pour la baiser sur là bouche; mais, une fois redevenue femme, elle ne vivra plus. Naguère un chevalier de l’hôpital de Rhodes, vaillant et hardi, assura qu’il la baiserait, et, montant sur un coursier, il se rendit où elle était. Entré dans la caverne du dragon, celui-ci fit miné de vouloir se jeter sur lui en dressant sa tête horrible, et si féroce était son regard, que le chëvalier sortit de la caverne, et son cheval effrayé, courant à l’aventure, le précipita , dans la mer.

« Une autre fois, un jeune homme, fraîchement débarqué et non instruit delà présence du dragon, se dirigea vers le château, pénétra dans la caverne, et il avisa dans un profond réduitune jeune fille peignant ses cheveux devant un miroir, et tout auprès d’elle un grand trésor. Il pensa d’abord que c’était une femme commé une autre, et il attendit cependant qu’elle fît attention à son ombre, et la jeune fille lui demanda qui il était. Il répbndit qu’il était sans doute le fiancé d’une aussi charmante personne. Mais celle-ci lui ayant demandé s’il était militaire, et lui, ayant répondu négativement : « Vous h’obtiendrez rien de moi, dit-elle, tant que vous n’appartiendrez pas à un ordre militaire. Allez donc rejoindre vos compagnons et vous engagez dans la milice, et vous reviendrez demain, et je sortirai de la caverne à votre rencontre, et vous me donnerez un baiser sans être effrayé de ma repoussante laideur, car je ne vous ferai poinj de mal, et, quelque horrible que je sois à voir, soyëz sans crainte : c’est par enchantement que j’ai été transfigurée de la sorte et que je suis telle que vous me voyez. Que si vous pouvez me donner le baiser, vous recevrez avec ma main le trésor que vous avez vu, et vous deviendrez le maître de celte île. »

- O Le jeune homme rejoint ses compagnons, s’engage dans

l’armée, et dès le lendemain il retourne vers la jeune fille, plein de désirs et d’espérances. Mais aussitôt qu’il la voit venir sous sa forme hideuse, la frayeur le saisit, il fuit, et la jeune fille de le suivre jusqu’à son vaisseau. Voyant qu’il ne voulait pas revenir, elle commence à crier lamentablement, et d’un air triste, elle regagna sa caverne, ce pendant que le soldat expirait. Nul n’osa depuis lever les yeux sur la jeune fille sans qu’il lui en coûtât la vie.

« Celui-là ne mourra point qui aura le courage de la baiser sur la bouche; il rendra à la jeune fille sa beauté première, et sera lui-mème le souverain juge du pays.»

Ce récit nous mène jusqu’à la fin du moyen âge : Jean de Mandeville, écrivait dans le quatorzième siècle.

Vers la fin du dix-septième, le savant helléniste André Dacier, auteur d’une traduction inachevée des œuvres hippocratiques (1697), interprète ingénieusement celte fiction. La fille d’Hippocrate, c’est la médecine, si repoussante en apparence à cause des maladies dont elle s’occupe, que peu de gens ont la force de s’y appliquer. Mais celui qui aura le courage de pénétrer ses secrets y trouvera des beautés incomparables et jouira de tous ses trésors ; il faut que ce soit un homme non vulgaire, car cette maîtresse n’accorde ses faveurs qu’à ceux qui s’en montrent dignes, et elle rebute ces aventuriers sans aveu, qui l’approchent moins pour la baiser à la bouche que pour s’emparer de ses trésors.

Cette distinction entre les médecins et les charlatans me plaît assez.

Dacier explique encore d’une manière analogue ce que raconte le biographe anonyme, que,, sur le tombeau d’Hippocrate, un esssaim d’abeilles fit pendant longtemps du miel, avec lequel les nourrices guérissaient les enfants qui avaient des aphthes, c’est-à-dire des ulcères dans la bouche. « J’ai toujours cru, dit-il, que c’estoit une fiction pour faire entendre que la médecine est l’ouvrage d’Hippocrate, et le

LA LÉGENDE HIPPOCRATIQUE. ISl

miel salutaire qui guérit tous les, maux des enfants de la terre, c’est-à-dire des hommes, dont la terre est la mère et nourrice. »

Je cite à dessein les interprétations d’André Dacier, moins encore pour ce qu’elles ont d’ingénieux que pour montrer en quelle faveur fut la légende hippocratique jusqu’au commencement du dix-huitième siècle.

Dans .sôn-traTOil~sur-da-“vic-^ffipp5crâfè André“Ba- j

.cier^^ètait--RidA-46R-cn de Daniel Le Clerc, savant î médecin français réfugié à Genève, à qui l’on doit la pre- i mière et peut-être la meilleure histoire de la médecine an- , j cienne (2). î

Sous son apparente bonhomie. Le Clerc cachait le sentiment délicat d’un fin critique, une sagacité peu commune qui l’empêchait d’être aussi crédule que pourrait le faire supposer sa manière simple et naïve. Quoiqu’il expose plu- ] tôt qu’il ne juge, il se montre le plus souvent un narrateur j judicieux, assez éloigné d’accepter de confiance tout ce qu’il rapporte, c’est-à-dire tout ce qu’il tient des anciens auteurs, dont il invoque sans cesse le témoignage. Sans rien oublier de ee que lui fournissent les livres, il a soin de faire ses réserves. On voit que sa mémoire, si bien meublée, n’a nui en ; rien à la solidité de son jugement, et je crois qu’à cet égard il l’emporte et de beaucoup sur son frère Jean Le Clerc, le célèbre auteur de VArt critique.

Daniel Le Clerc cite, en l’abrégeant, la Vie selon Soranus, sans faire aucune réflexion, et son silence semble indiquer qu’il avait une médiocre foi en cette biographie. Il est certain néanmoins qu’il n’ose pas l’attaquer de front ni même

(1) Œuvres cT Hippocrate., trad. par And. Dacier Paris, 1697 , 2 vol. in 12.

(2) Histoire de la médecine. Amsterdam, 172Î, in-4, 2^ édition.

la discuter indirectement. Eu revanche, il porte une main hardie sur les pièces apocryphes qui contiennent les matériaux d’une partie considérable du récit de l’anonyme, et il ne se gêne nullement pour en faire voir la fabuleuse invraisemblance. .

Lettres et discours lui semblent également suspects,: également supposés. Ses remarques chronologiques touchant la peste d’Athènes et la peste imaginaire dont il est question dans les pièces fausses sont un argument d’une force irrésistible ; on n’a fait depuis que le repéter plus savamment, en lui donnant des proportions plus considérables. Le Clerc a mis dans un alinéa tout ce qu’on a étendu et délayé par là suite en des mémoires interminables, en d’énormes dissertations, et malgré sa brièveté il a su éviter d’être obscur. C’est un des grands mérites de cet auteur .excell ent de se montrer partout clair èt précis.

Ayantapprécié à leur juste valeur la correspondance entre Hippocrate etle^ roi de Perse, \e Discours de Thessalus éi\& Décret des Athéniens'; a Quand on accorderoit, dit-il, que les ipièces que nous avons examinées ne sont pas toutes sup-. posées, ce qui est pourtant le plus probable, on ne devra pas faire le même jugement des autres lettres, qu’on prétend aussi avoir été écrites ou reçues par Hippocrate du par d’autres à son sujet. Elles sont certainement l’ouvrage de quelque Grec demi-savant et fort peu judicieux, qui les a composées longtemps après par un jeu d’esprit assez grossier où pour gagner quelque argent par ce moyen. ».

Puis, s’attachant à faire ressortir les invraisemblables, à signaler les anachronismes, il raille en passant l’indulgence d’un célèbre Aristarque, d’un savant médecin moderne (Scaligér), qui se contente de dire, à propos de ces lettres, « qu’à peine sont- elles dignes de passer pour des productions du divin vieillard. » « On peut assurer sans crainte, poursuit-il, qu’elles en sont très-indignes... Si Hippocrate était aussi grand babillard dans ses écrits de méde-

cine qu’il l’est dans ses lettres, on n’aurait garde de se plaindre de sa brièveté. »

Il n’était guère possible de porter une plus grave atteinte à l’authenticité de ces pièces sur lesquelles reposait depuis des siècles la légende hippocratique, et que des érudits de la force de Scaliger avaient constamment et religieusement accueillies.

La brèche restait ouverte à la critique, et le premier pas était fait.

Bien plus loin que Daniel Le Clerc s’avança Jean-Henri Schulze, professeur en médecine à l’université d’Altorf, homme recommandable par ses connaissances étendues, variées, et plus encore ^lar la consciencieuse exactitude et la solidité du jugement. Son histoire substantielle et raisonnée de la médecine ancienne marque un progrès sensible dans la voie de l’érudition médicale. __

Schulze rejette la Vie selon Soranus^ aussi bien que les pièces apocryphes, et déclare, dès le début du chapitre consacré à Hippocrate, que, pour tout ce qui concerne cet homme illustre, on ne peut que marcher à l’aventure, faute d’un point d’appui et d’un guidé sûr. On peut croire qu’il était né à Cos, puisqu’il y a accord général à ce sujet. Quant à son éducation et à ses maîtres, ce qu’on en rapporte est assez vague, d’autant plus què les dates manquent, et rien n’est malaisé en histoire comme d’arriver à vérifier ou préciser un fait sans données chronologiques.

Ce n’est point par des conjectures qu’il est permis de suppléer à la certitude. Celse dit, à la vérité, qu’Hippocrate profita des leçons de Démocrite ; mais aucun document n’autorise à le croire. Il se peut, à la rigueur, qu’il y ait eu une entrevue entre le philosophe et le médecin, celui-ci étant plus jeune que celui-là ; mais il est fort douteux qu’il ait existé entre eux des relations de maître à disciple. D’ailleurs, il ne paraît pas probable que Démocrite ait enseigné

ses doctrines à Hippocrate ; car, dans les écrits de ce dernier, on ne trouve point les idées favorites du naturaliste d’Abdère, tandis qu’on y remarque visiblement l’influence du système d’Héraclite.

A vrai dire, cet argument n’est que spécieux, parce que les écrits invoqués par Schulze, à l’appui de son argumentation, ne sont pas apparemment authentiques ; de sorte que la raison qu’il prétend faire valoir, pour nier ou contester qu’Hippocrate ait été le disciple de Démocrite, ne vaut guère mieux que Celle qu’il allègue pour démontrerque le grand médecin de Cos, qui suivit aussi, dit-on, l’enseignement d’Hérodicus — celui-là même dont le nom est célèbre pour avoir appliqué le premier la gymnastique à la médecine — s’écarta dans la -pratique des principes de ce gymnasiarque, et condamna même ses procédés thérapeutiques.

Le passage oü est blâmée la méthode d’Hérodicus appartient, en effet, à un ouvrage dont l’authenticité n’est point admise aujourd’hui.

Examinant les motifs divers qui auraient obligé Hippocrate à s’exiler de Cos, Schulze observe avec un grand sens que le désaccord que l’on remarque à ce sujet entre les narrateurs est une preuve infaillible de la fausseté de leurs récits. Et comment admettre qu’un sacrilège, crime détesté dans toute la Grèce, fût resté impuni; et non-seulement cela, mais encore que le coupable, loin de recevoir le châtiment mérité, n’eût reçu partout sur son passage que des témoignages de respect et de vénération ? .

Quant à la peste d’Athènes et à l’infervention d’Hippocrate en cette circonstance, l’historien fait voir clairement qu’il ne peut être question de la grande peste dont la description se trouve dans le second livre de Thucydide, tout en faisant remarquer que le rôle dont la chronique attribue l’honneur à Hippocrate a été donné par d’autres traditions à Acron d’Agrigente, puis au Scythe Toxaris, que les Athé-

niens honoraient, d’après Lucien, en souvenir de ce bienfait, à l’égal d’un héros, sous le titre du médecin étranger.

Cette considération ébranle singulièrement la vérité des faits relatés dans le décret des Athéniens, et porte une rude atteinte à l’authenticité de cette pièce. Celle du discours de Thessalus n’est guère plus soutenable ; la chronologie ne permet point de croire qu’Hippocrate, âgé de trente ans seulement, lors de la peste d’Athènes, eût à cet âge deux flls et un gendre en état de porter secours aux populations souffrantes.

Pour ce qui est de la correspondance entre Artaxerxès et Hippocrate, et du refus arrogant de ce dernier, on ne peut y croire sérieusement. Cependant, ces pièces doivent remonter fort loin, on peut le supposer, d’après l’opinion plus que sévère exprimée par Caton l’Ancien sur les médecins grecs.

Cette réflexion, qui est ingénieuse, prouve que Schulze tenait cette correspondance plus ancienne que ne la supposent quelques modernes critiques. Je suis tout à fait de son sentiment; mais je dois dire toutefois, en faveur de ceux qui sont d’un avis contraire, que l’animosité du vieux Caton contre les médecins grecs avait sans doute pour fondement la tradition conservée et transmise dans cette correspondance, mais non pas cette correspondance même.

Il est bien vrai que dans sa laconique réponse à Hystanès, satrape de l’Hellespont, Hippocrate ne dit rien d’aimable pour les Perses ; il prétend seulement qu’il ne saurait aller porter les secours de son art à des barbares, qui sont les ennemis des Grecs, sans exprimer contre eux aucun vœu funeste. Il est moins réservé dans la longue épître qu’il adresse au sénat et au peuple d’Abdère. Rappelant son refus d’obéir aux ordres du grand roi : « J’ai refusé, dit-il, d’aller délivrer du fléau destructeur une nation ennemie de la Grèce, et je voudrais, s’il dépendait de moi, que les barbares fussent exterminés. »

C’est donc dans la correspondance relative à la prétendue folie de Démocrite, et dans ce passage même-qu’il faut cherclier l’allusion que fait Caton aux desseins meurtriers des •Grecs contre les barbares, quand il écrit à son fils: «Ils ont juré de nous exterminer, et c’est pourquoi ils nous envoient leurs médecins : je vous défends, mon fils, de les employer; » C’est ainsi, je crois, qu’il faut interpréter la lettre si curieuse qui nous a été conservée par Pline.

On voit que Scbulze croyait ces pièces apocryphes fort anciennes, et l’on voit aussi en quelle considération il les tenait. Ézéchiel Spanheim, célèbre numismate et. érudit, avait déjà conçu des doutes sur leur authenticité, et U est véritablement étonnant que nul n’ait osé, avant Daniel Le Clerc, passer -du doute à la négation ; car toutes les- pièces de ce genre, fort nombreuses dans ce qui est venu jusqu’à, nous de l’ancienne littérature grecque, présentent le môme caractère d’invraisemblance.

Plutarque lui-même, qui a débité tant de fables, et quia prêté à ses personnages illustres tant de discours peu authentiques, Plutarque se plaint, dans la vie. de Lycurgue, du nombre infini de ces lettres attribuées aux grands, hommes, et il déclare positivement qu’il les regarde comme suspectes ou fabriquées. Et le moyen de juger autrement les élucubrations des faussaires, qui ne semblent pas se soucier le moins du monde de sauver les apparences, et d’atténuer, sinon d’effacer les plus énormes disparates ?

Quand Pœtus, conseillerd’Artaxerxès, engage son maître à mander Hippocrate, il n’a garde d’oublier les services par lui rendus aur Athéniens et les honneurs à lui conférés en récompense de ses bienfaits, et il oublie qu’Hippocrate avait depuis longtemps fixé sa demeure en Thessalie. C’est néanmoins à Cos que le roi dépêche un courrier, et c’est de Côs qu Hippocrate adresse au grand roi sa réponse superbe et son insolent refus.

On pense bien que Schulze n’âecepte pas davantage la correspondance touchant la folie de Dériaocriteet le voyage d’Hippocrate à Abdère. Joseph Scaliger s’était borné à émettre, au sujet de ces lettres, quelques doutés timides.

Un autre savant, Christophe Auguste Heumann, avait contesté leur authenticité (1). Enfin, Daniel Le Clerc a détruit ce tissu de fabuleuses relations, de manière à ne plus laisser place au doute.

Pour ce qüi est de la mort d’Hippocrate et de l’âge qu’il avait à sa mort, on ne sait rien de positif, les opinions sur ce point diffèrent comme sur tous les autres.

« En somme, conclut le docte professeur d’Altorf, tout cë que nous savons certainement d’Hippocrate de Côs, c’est qu’il fut contemporain de la guerre du Péloponèse, et .qu’il composa des livres de médecine en grec, dans le dialecte ionien, écrits qui lui Ont valu auprès de la postérité la prééminence parmi les anciens médecins. »

Il n’était guère possible de porter plus loin l’esprit de critique et l’amour du vrai. Le scepticisme de Schulze était une autre forme de la réaction inaugurée par Daniel Le Clerc contre la crédulité d’environ deux mille ans.

Une seule condition a fait défaut à ces deux illustres his- ^ toriens de l’ancienne médecine : ils n’ont pas su apporter, dans l’examen des écrits connus sous le nom d’Hippocrate, le même esprit de discernement qu’ils ont si heureusement appliqué à la discussion des documents qui concernent la / vie de ce grand homme, et qu’on avait jusque-là acceptés respectueusement. Il n’en est pas moins vrai qu’ils ont bar- î diment pris l’initiative, et que leurs successeurs ont suivi timidement leur exemple.

Grimm, auteur estimé d’une traduction des œuvres hippocratiques en allemand, n’a rien ajouté d’essentiel aux ré-

(1) Actes des Érudits de Leipzig.

sultats négatifs obtenus avant lui, dans les fragments sur la vie d’Hippocrate qui précèdent sa traduction ; la biographie écrite par Grimm n’est pas même entièrement purgée de fables, quoi qu’en ait dit Ackermann.

Ce dernier, qui critique sévèrement la facilité avec laquelle André -Dacier a donné crédit aux narrations fabuleuses, n’est pas lui-même à l’abri de tout reproche à cet égard, car il suit à la lettre la Vie selon Soranus, rejetant ceci, acceptant cela, discutant sérieusement, pour leur donner place dans son récit, dès faits évidemment controuvés, et commettant, avec son compatriote Grimm, cette erreur énorme de croire que les tables votives des temples d’Esculape avaient fourni à Hippocrate la matière de ses observations médicales.

Ainsi Ackermann recule au lieu d’avancer, et l’on ne peut guère se rendre raison de sa timidité, car c’était un excellent esprit, comme l’attestent, entre autres travaux d’un mérite solide, ses Institutions d'histoire de la médecine^ résumé substantiel et complet, digne, malgré sa brièveté, de figurer à côté des ouvrages considérables de Daniel Le Clerc et de Schulze.

Ces trois hommes sont encore ceux qui ont fait le plus et le mieux pour l’histoire de l’ancienne médecine.

La critique française, moins timide que la critique allemande, s’est emparée de nouveau delà légende hippocratique avec une ardeur de démolition qui ne devait laisser que des ruines. Ce fut un amateur de paradoxes qui donna le premier signal.

En 1804 fut soutenue devant la faculté de Paris une thèse dont l’auteur, nommé Boulet, prétendait qu’Hippocrate n a jamais existé, et que les ouvrages qu’on lui attribue généralement ont une antiquité de près de trois mille

ans (1). Pour lui, Hippocrate n^’était qu’un mythe. Quoique la thèse fût écrite en latin, elle fit beaucoup de hruit, et causa même un grand scandale.

La hardiesse parut excessive a tout le monde, et intolérable au savant professeur Chaussier, qui avait l’habitude de se découvrir la tête toutes les fois qu’il prononçait ou qu’on prononçait devant lui le nom d’Hippocrate. Poussé par les conseils de cet habile anatomiste, César Legallois, expérimentateur de mérite et élégant écrivain, entreprit de réfuter la dissertation du sceptique candidat, et, tout en reconnaissant dès le début que la dispute pourrait paraître oiseuse, il ne laisse pas d’accumuler des arguments pour renverser ses paradoxes. « Ce n’est, dit-il vers la fin de son mémoire, qu’une futilité qui n’aurait pas mérité d’être réfutée sérieusement, si beaucoup de personnes n’y avaient soupçonné de l’importance (2). »

Il n’était point malaisé de réduire à néant des assertions arbitraires et sans fondement aucun. Mais il n’était peutêtre pas inutile de montrer combien il est dangereux de se jouer des principes les plus élémentaires de la certitude historique. La thèse du docteur Boulet fut frappée de discrédit; mais elle était un précédent, et cet exemple de scepticisme ne devait pas être entièrement perdu.

Un médecin français, mort depuis quelques années et dont la vie s’écoula obscurément au fond d’une province, le docteur Houdart, reprit à son tour l’examen de la vie et des doctrines d’Hippocrate, moins peut-être en vue d’atteindre le vrai, que par le désir de sacrifier la gloire immortelle du grand médecin de Cos à celle de Broussaîs,-

(0 Dubitationes de Hippocratis vita, patria, genealogia^ forsan mythologicis, et de quibusdam ejus Hbris multo antiquioribus quant vulgo creditur. Paris, an XII, in-4“.

(2) « Recherches chronologiques sur Hippocrate, » dans le t. II des Œuvres de César Legallois, publiées par Pariset en 1824, p. 303-33 i.

qu’il vénérait en disciple fanatique, comme une idole (t). Quel que fût sou dessein, le docteur Houdart attaqua hardiment la légende hippocratique, et il ne lui fut pas difficile dé faire voir combién était petite la portion de vérité qui se cachait sous la fabuleuse relation. Ses recherches frappèrent M. Littré, surtout quand le docteur Petersen, de Hambourg, tenta de réhabiliter, à force de savoir et de subtilité, l’ancienne tradition que n’avait encore pu ruiner la critique.

Questions historiques et chronologiques furent de nouveau reprises, discutées, élucidées par le judicieux éditeur d’Hippocrate avec une solidité d’érudition et une force de raisonnement que faisait ressortir davantage là difficulté des objections soulevées. Kl. Littré, revenant sur ses propres opinions, rare exemple chez les savants de profession, a réfuté une à une celles du professeur de Hambourg, et le docteur Darémbef g a résumé avec clarté cette discussion - brillante, non sans ajouter le résultat de ses propres re- ^^jcherchos^ui confirment les démonstrations de M. Littré.

' Aujourd’hui, la discussion estclose et la matière épuisée. -A vrai dire, la solution des questions en litige est négative ; il en est souvent ainsi des résultats obténus par la critique, surtout quand elle travaille sur des documents , suspects et qu’elle manque de données suffisantes.

Il s’agissait de consommer la ruine de ces inventions fabuleuses dont l’ensemble avait formé durant des siècles la prétendue vie d’Hippocrate, bien que les contradictions et les invraisemblances qu’on y remarque, sans rien dire du merveilleux et de l’absurde qui y tiennent tant de place, ne fussent pas même de nature à figurer dans un roman. Il s’agissait de dégager la réalité de la fiction, de démêler le vrai du faux, de distinguer, en un mot, les faits supposés

(1) Études historiques et critiques sur la vie et la doctrine d’Hippoerate I Édition. Paris, 1840. - — Examen critique de la vie d’ Hippocrate y 3e Édition. Paris, 1851.

des faits réels et avérés, d’arriver à obtenir sur Hippocrate des renseignements certaîns, positifs, .différents de ceux que présentent la biographie anonyme et les pièces apocryphes, et puisés à des sources non suspectes; il s’agissait en somme de mettre la légende en pièces pour s’en tenir uniquement à Thistoire.

Ce travail de destruction a pris beaucoup de temps et beaucoup de peine; mais il a été fait et parfait, tellement qu’il n’est plus permis aujourd’hui d’admettre dans la vie d’Hippocrate les contes qu’on a débités pendant deux mille ans, et qui pendant deux mille ans ont été reçus sans discussion. Aussi le dernier traducteur anglais des œuvres attribuées à Hippocrate est-il inexcusable d’avoir suivi sans discernement le récit imaginaire dont la critique a fini par démontrer la fausseté.

, Il est de fait qu’en prenant pour guide la chronique, on peut aisément composer une agréable narration, et je conviens qu’en un pareil exercice un écrivain habile peut faire briller ses talents. Mais, quand il s’agit d’un homme aussi considérable, l’imagination doit faire place au sens commun, et l’amour du merveilleux au désir du vrai. Il n’est pas nécessaire de montrer du jugement pour se conformer au récit de la légende, et il est indispensable d’en montrer beaucoup pour s’en écarter.

Nous ne sommes guère plus avancés que ne l’étaitSchulze au, dix-huitième siècle; mais nous ne poussons pas aussi loin que lui le scepticisme.

Hippocrate a existé, on ne saurait soutenir le contraire sans aller contre les témoignages précis de l’histoire, ét contre les règles fondamentales de la certitude historique, n était de .Cos, où il naquit, on ne sait pas positivement à quelle époque, bien qu’il n’y ait point de raison valable qui oblige à rejeter ou à modifier la date de sa naissance telle que la donne le biographe anonyme, d’après Histomaque,

auteur d’un ouvrage perdu sur la secte hippocratique.

Qu’Hippocrate fût de la famille des Asclépiades de Gos, c’est ce qu’il n’est pas possible d’affirmer avec certitude; d’autant plus que ce mot générique a servi à désigner tour à tour et même simultanément les prêtres-médecins qui desservaient les temples d’Apollon et d’Esculape, les médecins qui prétendaient comme ces prêtres descendre de cet antique dieu de la médecine par ses fils Machaon et Podalire, ou par ses filles Hygié et Panacée, et finalement les médecins, en général, quelle que fût leur origine. Nous savons, par exemple, que Nicomaque, père d’Aristote, s’intitulait Asclépiade, non qu’il prétendit descendre de la race d’Esculape, mais à cause de sa profession. D’ailleurs, tous les Asclépiades n’étaient pas médecins, tandis que tous les médecins pouvaient prendre et méritaient à certains égards le nom d’Asclépiades.

Quelle éducation reçut Hippocrate, et sous quels maîtres, c’est une question non résolue. On suppose qu’il commença à s’instruire dans son île natale, et qu’il alla achever son instruction en d’autres lieux, parcourant diverses contrées, à la manière des médecins périodeutes ou ambulants. Parmi les observations qui figurent dans les écrits regardés comme authentiques et légitimes, les unes furent recueillies dans l’île de Thasos, les Autres à Abdère, à Larisse, à Cyzique, à Mélibée, d’où l’on peut conclure avec quelque apparence de raison qu’Hippocrate exerça sa profession dans les principales villes de laThrace et dans quelques îles adjacentes. S’il parcourut la Scytbie et une partie de l’Asie, c’est ce qui paraît fort douteux, et il l’est encore plus qu’il ait jamais visité la Libye ou une contrée quelconque de l’Afrique.

Un fait à noter, c’est que dans les œuvres hippocratiques, où se trouvent cités tant de noms de lieux, il n’est point fait mention de l’île de Cos.

Nous avons la généalogie d’Hippocrate, et Tzelzès n’a

pas manqué de la dérouler tout au long dans ses vers politiques. Cette généalogie n’a pas plus de valeur que les autres particularités consignées dans les pièces apocryphes. D’ailleurs, les auteurs qui rapportent la généalogie d’Hippocrate ne s’accordent guère entre eux.

Si l’on ne sait rien de bien positif sur les ancêtres d’Hippocrate, on sait fort peu de chose de ses descendants. On s’accorde généralement à reconnaître qu’il laissa deuxflls, Thessalus et Dracon, et une fille mariée à un médecin du nom de Polybe.

J’avoue que l’on pourrait trouver à redire sur le nom de Thessalus, qui semble plus propre à qualifier un homme qu’à le désigner personnellement, surtout sachant qu’Hippocrate exerça longtemps sa profession en Thessalie. Quant au nom de Dracon, il a une teinte mythologique : le dragon était un animal consacré à Esculape, et il devint le symbole de lamédecine. On peut cependant objecter à cela que le nom de Dracon était familier et célèbre en Grèce, depuis le terrible législateur d’Athènes, dont le sage Solon crut devoir adoucir les rigueurs.

Il n’est pas jusqu’au nom de Polybe qui* ne puisse inspirer quelque défiance. Polybe signifie proprement qui vit longtemps, qui a une longue vie, et ce nom, à cause de sa signification, conviendrait parfaitement à la symbolique médicale. J’indique simplement ces conjectures, sans y insister davantage.

Hippocrate mourut on ne sait où, ni à quelle époque, ni à quel âge. Nous avons son épitaphe dans V Anthologie, et on a prétendu avoir découvert son tombeau, à l’endroit désigné précisément par le biographe anonyme, c’est-à-dire entre Larisse et Gyrton. Mais l’épitaphe n’est qu’un jeu d’esprit, qui n’a guère plus de valeur et d’autorité que bien d’autres vers méchants ou médiocres en l’honneur d’Hippocrate ; et, pour ce qui regarde le tombeau, il avait, je crois, été déjà découvert une première fois, il y a quarante

G CARDIA.

ans environ, et il ne paraît pas que la seconde découverte soit plus sérieuse que la première.

Il n’en est pas moins certain que ces fausses annonces font toujours quelques dupes, la crédulité étant une maladie universelle, éternelle, incurable, comme la charlatanerie.

La tradition qpi fait vivre Hippocrate au delà de cent ans est dénuée de fondement. Ni Pline ni Lucien, qui mentionnent les noms des hommes qui ont vécu longuement, ne citent le sien, et il est à croire qu’ils n’auraient pas oublié à dessein cet exemple de longévité, d’autant plus qu’ils rappellent Platon, qui mourut âgé de quatre-vingts ans seulement ; d’ailleurs, ils mentionnent Démocrite et Gorgias, qui figurent dans la légende hippocratique, et dont on a prétendu qu’Hippocrate avait suivi les leçons.

Le docteur Boulet avait mis en doute, nié même l’existence d’Hippocrate, et l’on a vu que son paradoxe tombe devant la certitude historique.

Le docteur Houdart a contesté sa célébrité parmi ses contemporains, et il a fallu trouver de bons arguments contre cette thèse ; des témoignages précis prouvent évidemment qu’elle est insoutenable.

Dans le dialogue de Platon intitulé Protagoras, il est parlé d’Hippocrate de Gos, descendant des Asclépiades, comme d’un médecin célèbre qui enseignait la médecine pour de l’argent. Socrate le cite avec éloge à côté de Polyclète et de'Phidias, et il en parle comme d’un contemporain.

Ainsi, la renommée d’Hippocrate s’étendait de son vivant même bien au delà des limites de sa petite île ou de toute autre contrée où il faisait habituellement son séjour, puisque son nom était célèbre dans la métropole savante de la Grèce, dans Athènes. C’est l’unique conclusion qu’il faut tirer de cet important passage du Protagoras, sans prétendre en faire découler d’autres conséquences, surtout au

point de vue chronologique, car rien n^’est plus arbitraire, moins certain que la chronologie de Platon dans ses Dialogues, ah l’on remarque même des anachronismes flagrants.

L’essentiel était de réfuter le docteur Houdart par un argument sans réplique. Ce n’est pas le seul que Platon puisse fournir.

Dans le dialogue miiXulé Phèdre, Hippocrate est invoqué, non pas comme un médecin célèbre et un illustre professeur, mais comme une autorité imposante. L’opinion du médecin de Gos, alléguée par Phèdre à Socrate, se retrouve, en effet, dans un des écrits les plus importants de la collection hippocratique, circonstance qui permet de croire qu’Hippocrate, dont la réputation s’étendait jusque dans Athènes, était connu aussi dans cette ville savante comme penseur et comme écrivain.

D’autres passages de Platon permettent d’affirmer que les doctrines d’Hippocrate lui étaient bien connues, et ce n’est pas absolument sans raison que Galien a composé un ouvrage en plusieurs livres, consacré à comparer, à concilier les opinions du philosophe et celles du médecin.

Galien prétendait aussi que les œuvres d’Aristote n’étaient au fond qu’un commentaire des écrits d’Hippocrate. C’est assurément beaucoup dire; mais il est juste de remarquer que le plus grand esprit de l’antiquité s’est abreuvé aussi à la grande source médicale. Un passage de sa Politique atteste avec évidence qu’il avait profité de quelques vues profondes et neuves émises par le médecin de Cos dans un de ses traités les plus célèbres ; et un autre endroit du même ouvrage renferme ces mots : a Quand on dit Hippocrate, par exemple, on n’entend pas l’homme, mais le grand médecin, » réflexion qui prouve que, dès cette époque, le nom d’Hippocrate était consacré par la gloire.

Après ces témoignages directs de la tradition écrite, on peut en invoquer d’autres qu’on ne saurait négliger dans l’examen des écrits d’Hippocrate. Pour le moment, il suffit

de savoir que Ctésias, Asclépiade de l’école de Guide, connu comme historien et comme médecin, avait blâmé, au rapport de Galien, un procédé chirurgical d’Hippocrate, procédé qui figure, en effet, dans un des livres de la collection hippocratique, et qui fut défendu contre Ctésias, dit encore Galien, par Dioclès de Caryste.

Les écrits médicaux de Ctésias ne sont pas arrivés jusqu’à nous, et il ne nous reste que des fragments de ses histoires fabuleuses delaPerse etdel’Inde. Nous savons seulement que cet historien assista à la bataille de Gunaxà (401 av. J.-C.), qui décida entre deux compétiteurs au trône de Perse, Gyrus le Jeune et Artaxerxe.

Ctésias guérit ce dernier d’une blessure, et devint le médecin de sa mère Parysatis; il était par conséquent contemporain d’Hippocrate, ou du moins il vivait peu de temps après lui.

Quel que fût le sens critique de Ctésias comme médecin (ses fragments historiques font plus d’honneur à son imagination qu’à son jugement), la censure qu’il avait faite d’une pratique chirurgicale d’Hippocrate témoigne à la fois de la réputation de ce dernier et de la notoriété de ses écrits ; elle atteste encore la rivalité qui existait dès ce temps-là entre les deux écoles de Cos et de Gnide, rivalité dont les traces sont visibles dans certains passages de la collection hippocratique.

Ainsi, pour établir sans contestation l’existence d’Hippocrate et la célébrité dont il jouit de son vivant même, nous avons des preuves certaines qui résultent des témoignages contemporains, ceux de Platon et celui de Ctésias ; et, pour constater la gloire qui consacra son nom dans sa postérité immédiate, nous avons le témoignage d’Aristote, disciple de Platon.

En résumé, des faits positifs nous apprennent qu’Hippocrale, né dans l’île de Cos, au cinquième siècle avant l’ère chrétienne, voyagea, pratiqua et enseigna la médecine,

écrivit des ouvrages sur l’art qu’il professait, et prolongea sa carrière au delà de la guerre du Péloponèse.

Maintenant, résumons la légende.

Hippocrate, issu des dieux et des rois, eut pour maîtres des médecins illustres, des sages fameux, des sophistes en renom : son aïeul, Hippocrate P’', son père Héraclide, Hérodicus de Sélymbrie, Prodicus de Céos, Gorgias de Léon- . tium et Démocrite d’Abdère, qui fut aussi son client. Son éducation achevée, il parcourt laThessalie, la Macédoine et la Grèce, semant les bienfaits sur son passage et donnant partout des preuves de son savoir. La plus éclatante, sans contredit, c’est la cure merveilleuse du roi macédonien Perdiccas, qu’un amour insensé allait mettre au tombeau, si le médecin de Gos, accompagné d’Euryphon de Cnide, n’était arrivé à point pour le sauver. Rival d’Empédocle et d’Acron, Hippocrate, insensible aux offres brillantes du grand roi, renvoie avec dédain les ambassadeurs des barbares, se rend à Athènes, fait allumer de grands feux et délivre la rille ou la préserve de la peste. Il eut en échange des statues et des couronnes, toutes sortes de distinctions, et même assez de crédit pour détourner de son île une invasion imminente des Athéniens. Grand par le savoir et par le patriotisme, plein dè vertus et de talents, comblé de jours et de gloire, il meurt enfin à quatre-vingt-cinq ans, d’autres disent à quatre-vingt-dix; les plus prodigues le font vivre jusqu’à cent quatre et même jusqu’à cent neuf ans. Son tombeau devient un lieu de pèlerinage, et le miel qu’y déposent les abeilles est un remède infaillible.

L’ignorance et l’amour du merveilleux ont encore brodé sur ce fond si riche. Le biographe anonyme et l’auteur ou les auteurs des pièces apocryphes ont entassé à l’envi des contes extravagants et d’intolérables anachronismes. Ainsi s’est formé petit à petit le roman absurde, décoré, du-

rant environ deux mille ans, du titre menteur de vie d'Hippocrate.

Tzetzès et Suidas n’ont fait que paraphraser ou abréger le récit du faux Soranus. Les Arabes, selon leur coutume, ont amplifié la matière, et les chroniqueurs du moyen âge n’ont pas manqué de l’embellir.

La critique a commencé bien tardivement son oeuvre pénible de destruction. Travaillant sur des matériaux de cette nature, elle ne pouvait aboutir qu’à un scepticisme prudent. Plus tard elle est arrivée à une négation absolue ; mais la certitude historique et des témoignages non contestés l’ont ramenée à l’exacte vérité, de sorte que le peu que nous savons aujourd’hui d’Hippocrate repose sur des faits précis, sur des preuves irrécusables.

En suivant pas à pas la légende hippocratique et ses vicissitudes dans la suite des siècles, mon dessein a été nonseulement de mettre en grande lumière une page des moins connues et des plus intéressantes de l’histoire de la méde- 'cine, mais encore de montrer combien l’érudition est un métier difficile, et combien plus difficile encore est la mission^ de^ la critique tell^^ je l’ai définie^^Ja recherche désintéressée du vrai, à l’aide des connaissances et du jugement. Aussi ne saurait-on jamais louer suffisamment les labeurs et les efforts de cette vaillante élite qui s’est courageusement vouée à l’étude de l’antique science. Le commerce qu’ils entretiennent avec les grands esprits des temps écoulés, avec les anciens médecins, doit les, consoler ou les venger de l’indifférence et de l’ingratitude dé ce public vulgaire, peu soucieux des nobles travaux de l’intelligence, et toujours propice aux productions frivoles ou détestables qui le flattent, l’amusent et achèvent de le corrompre.

Pour les lecteurs étrangers aux choses de la médecine, cette étude, où sont agitées des questions assez peu con-

nues, pourra servir d’introduction à l’examen des écrits qui sont venus jusqu’à nous sous le nom d’Hippocrate. Les fictions romanesques, qu’il a inspirées aux légendaires, attestent avec éclat combien ce nom a été dans tous les temps retentissant et glorieux. C’est le privilège des hommes supérieurs de frapper fortement l’imagination populaire.

Le souvenir d’Hippocrate n’a jamais péri en Grèce ; il dure encore dans sa patrie, dans l’île qui le vit naître. Il existe à Cos une fontaine merveilleuse par ses propriétés salutaires, que l’on appelle la source d’Hippocrate. Elle est au pied d’un platane séculaire, sous lequel venait, dit-on, s’asseoir le divin vieillard pour donner ses leçons et méditer ses écrits. Une famille de l’endroit a emprunté son nom de cet arbre vénérable, et l’un de ses membres était naguère sur les bancs dans cette vieille faculté de Montpellier où Hippocrate a trouvé un sanctuaire et des lettres de naturalisation. Dans la salle des actes de l’école, placée sous l’invocation d’Hippocrate, on voit dans une niche, sur une colonne de marbre, un buste antique, l’image, dit-on, de la divinité du lieu, et on lit au-dessus celte inscription superbe :

Olim Cous, NUNG Monspeliensis Hippocrates.

Nous dirons, quand il en sera temps (t), ce qu’il faut penser de cette devise, et si ceux qui l’ont adoptée y sont restés fidèles. Pour le moment, faisons, et ce sera la fin, une simple réflexion.

, Si le nom d’Hippocrate est pris dans un sens générique ou symbolique, comme le synonyme de l’art médical dans ce qu’il a de plus parfait, les professeurs de Montpellier nous accorderont, bon gré, mal gré, qu’Hippocrate est partout où la médecine se fait bien et où se trouvent d’excel-

(1) Voir ci-après l’étude sur Barthez et la notice sur le professeur Ribes.

lents médecins. Que si ce nom ne représente qu’une doctrine, une secte, une école médicale, nous dirons sans détour aux hommes de l’art qui jurent sur la parole d’un maître qu’ils font, à la vérité, preuve d’abnégation; ilvaudrait infiniment mieux qu’ils fissent preuve de jugement et acte d’indépendance.

Hippocrate a-t-il écrit? Nous possédons sous le nom de ce médecin un recueil considérable d’œuvres médicales et de pièces d’autre nature. Mais la question de légitimité et même d’authenticité de ces écrits n’est pas facile à résoudre. Nous avons toutefois des preuves indirectes, mais à peu près certaines qu’Hippocrate est l’auteur de quelquesuns des traités qui portent son nom. L’authencité du traité des Articulations et des Aphorismes repose sur les témoignages contemporains de Ctésias et de Dioclès de Caryste, témoignages précis et incontestables, conservés et transmis par Celse et Galien.

Quant aux autres écrits, que la plupart des critiques s’accordent à regarder comme appartenant à peu près certainement à Hippocrate, on ne peut rien affirmer de positif. Faute d’une base solide et d’une méthode sûre, il n’est permis de procéder dans cette question ardue que par voie de déduction et de comparaison.

Les idées contradictoires et une véritable polémique entre les différents écrits de la collection hippocratique démontrent la multiplicité et la diversité des sources d’où émanent ces écrits. On a dit avec raison que la conservation de ce recueil est un phénomène sans exemple dans l’histoire littéraire de l’antiquité. La rédaction première de la plupart des pièces qui le composent ne paraît pas, en effet, avoir subi d’altération sensible. Nous possédonsj ou peu s’en faut, presque tout ce qu’ont écrit Hippocrate et ses disciples ; nous avons même leurs notes et leurs papiers, dans leur état primitif d’imperfection et d’incohérence.

Tout porte à penser, après un examen sérieux, que la plupart de ces écrits remontent bien au delà de l’école d’Alexandrie. Une preuve qu’ils sont antérieurs à cette époque, ■c’est que dès la première fondation des bibliothèques, la critique essaya de remédier au désordre visible qui règne dans ce recueil, en s’efforçant de distinguer les mains diverses qui ont concouru à sa formation. Malheureusement nous n’avons plus aujourd’hui les travaux des médecins et des grammairiens qui avaient commenté les écrits hippocratiques : ils nous auraient fourni d’autres éléments de critique. Il est vrai que la liste d’Érotien et les indications que fournit Galien permettent de recomposer un canon de ces écrits, qui ne s’écarte pas notablement de celui des Alexandrins.

Les écrits hippocratiques étaient très-recherchés à Alexandrie: ils y furent payés au poids de l’or, comme les principaux chefs-d’œuvre du génie grec. On disputait sur les doctrines de Gos, on les commentait librement, c’est Tin fait certain, et cela dès les premiers temps de l’ouverture des bibliothèques. Est-il croyable que les médecins célèbres qui représentaient alors à Alexandrie les écoles médicales ne connussent pas quelques-uns des écrits d’Hippocrate? Et, s’ils les connaissaient avant leur arrivée en Égypte, comme il est probable, pouvaient-ils accepter sans contestation un nombre considérable d’ouvrages faussement attribués à Hippocrate ? Ou les livres qu’ils acceptèrent comme appartenant à ce médecin étaient véritablement de lui, ou bien ils passaient depuis longtemps pour lui appartenir. Il répugne de croire que des livres obscurs ou inconnus jusque-là eussent pu passer sous le nom d’un auteur dont la réputation était déjà grande et dont les opinions circulaient de longue date dans les écoles. Ou ces écrits n’existaient pas, et il a fallu les improviser, ou ils existaient sous d’autres noms qu’on aurait effacés pour y substituer celui d’Hippocrate : supercherie trop grossière

pour tromper ceux qui connaissaient les véritables auteurs.

Toutes ces raisons plaident en faveur de l’antiquité de la collection, je dirai même de son authenticité ; car, si les Alexandrins étaient, aussi embarrassés que nous pour la détermination des livres hippocratiques, du moins ne fontils jamais mention d’aucune adjonction récente d’un traité manifestement apocryphe. Presque tous les écrits de la collection, ils les possédaient, sous le nom d’Hippocrate. On sait d’ailleurs qu’entre la période alexandrine et Galien, les faussaires n’ont forgé que la correspondance d’Hippocrate et autres pièces analogues. Je ne parle pas, bien entendu, des compilations anonymes faites aux dépens des écrits de la collection et qui y figurent à côté des œuvres originales.

« Il résulte, dit M. Littré (1), de la suite non interrompue des commentateurs, que les textes des livres hippocratiques sont étudiés, interprétés et fixés dans leur ensemble depuis une antiquité qui ne remonte pas à moins de trois cents ans avant J.-C. ; que chacun de ces commentateurs a donné, pour l’époque où il a vécu, une sorte de copie légalisée des livres hippocratiques ; que, par conséquent, ces textes, sauf les erreurs des copistes, ont une complète authenticité, môme dans ce qu’ils ont de plus obscur et de plus incomplet. »

Il résulte aussi des recherches deM. Littré que les écrits authentiques de la collection sont antérieurs à l’école d’Alexandrie, et que leur rédaction primitive remonte à une époque très-voisine de celle d’Hippocrate, quand iis n'émanent pas de lui directement : de sorte que quelques-uns d’entre eux seraient l’œuvre de ses prédécesseurs ou de ses successeurs immédiats.

(!) Hippocrate, Œuvres complètes, t. I, Introduction.

M. Daremberg (1) pense que l’ensemble de ces écrits est un héritage transmis fidèlement et tel à peu près qu’il a été reçu par les parents ou par les disciples d'Hippocrate, qui seraient, selon lui, les auteurs des vrais apocryphes. Cette conjecture est ingénieuse. Il ne faut pas oublier non plus, comme preuve indirecte, que quelques pièces postérieures à Galien, mises en circulation sous le nom d’Hippocrate, ne figurent dans aucun des manuscrits de la collection; de sorte qu’en détachant de celle-ci les additions des compilateurs et les pièces manifesteinent apocryphes, telles que les Lettres et les Discours^ on a le recueil des œuvres hippocratiques, tel à peu près que le possédaient les Alexandrins. C’est ce que M. Littré a achevé de démontrer, en essayant de refaire, avec les éléments recueillis dans le lexique d’Érotien et dans les œuvres de Galien, un canon alexandrin des livres d’Hippocrate.

Le même critique avait cherché à établir que la collection hippocratique était restée longtemps enfouie dans la famille ou dans l’école médicale d’Hippocrate, et qu’elle n’avait été mise en circulation qu’après Aristote, se fondant sur un passage de V Histoire des animaux de cet auteur. M. Daremberg a accumulé de savants arguments pour démontrer l’inutilité de cette hypothèse, et il a été assez heureux pour convaincre M. Littré, La caste hippocratique se serait-elle éteinte juste à point pour léguer à la bibliothèque d’Alexandrie cet héritage de famille? et la réputation d’Hippocrate aurait-elle éclaté tout d’un coup? Comment aurait-on accepté ses ouvrages s’ils n’eussent pas été connus? Quand la bibliothèque alexandrine achetait au poids de l’or les ouvrages des auteurs en renom, les vendeurs accouraient de toutes parts ; ce qui porte à penser que les écrits d’Hippocrate ont pu arriver à Alexandrie

(1) Œuvres choisies d’Hippocrate, traduites sur les textes manuscrits et imprimés, par le docteur Ch. Daremberg. Deuxième édition, Paris, 1855, 1 vol. in-8.

successivement et de plusieurs côtés. Cette conjecture est d’autant plus vraisemblable, que les successeurs immédiats d’Hippocrate voyagèrent comme lui, et durent naturellement répandre sur leur passage les écrits d’une école célèbre depuis longtemps et surtout depuis le plus illustre de ses chefs. Peut-on imaginer que ces ouvrages, utiles à l’enseignement, utiles à la pratique, soient restés ensevelis dans les ténèbres, sans profit pour les écoles, quand on sait que même avant Hippocrate il existait déjà une foule d’écrits médicaux en circulation ? On n’ignore pas, d’ailleurs, que presque tous les critiques s’accordent à attribuer à des auteurs très-anciens, antérieurs même à Hippocrate, ou à ses contemporains, les écrits qu’ils lui refusent. Comment expliquer alors la disparition de ces écrits? En admettant que le morceau sur les veines, sur lequel M, Littré avait fondé son argumentation, soit réellement de Polybe le médecin, rien n’empêche de penser que ce morceau ait pu passer des œuvres d’Aristote dans la collection hippocratique, surtout depuis qu’il a été prouvé que les écrits aristotéliques, et notamment V Histoire des Animaux, étaient connus avant Apellicon de Téos,- le bibliophile, et par conséquent avant l’école d’Alexandrie, Il se pourrait même qu’Aristote eût possédé un livre de Polybe d’où il aurait extrait le passage allégué, et que ce livre, démembré ou arrangé dans la suite, fût devenu le traité de la Nature de Vhomme ; con^ecXme rendue probable par l’examende ce même livre, que. l’on peut considérer comme un assemblage de pièces de rapport, et que Galien lui-même attribue à des auteurs différents, sans nommer Polybe ; de sorte qu’il se pourrait qu’Aristote eût attribué au gendre d’Hippocrate un ouvrage qui n’était pas de lui.

Je ne poursuis pas plus loin cette argumentation que M. Daremberg a épuisée, me contentant de faire observer que les écrits qui jusqu’à l’école d’Alexandrie n’avaient pas porté le nom d’Hippocrate, devaient porter d’autres noms

OU être parfaitement inconnus. Il serait facile de tirer de cette réflexion des conséquences rigoureuses. Mais, sans insister sur ce point, on peut dire que le raisonnement de . M. Littré, fût-il irréprochable et démonstratif, ne pourrait en tout cas valoir que pour un seul traité; et il demeurerait toujours établi que le reste de la collection a été réuni avant Aristote. Il est malaisé de croire qu’un recueil aussi considérable ait pu faire subitement une apparition qui aurait eu pour effet de surprendre les plus crédules. Lé silence des commentateurs et leur accord unanime prouve surabondamment que, dans leur pensée, tous ces écrits avaient été réunis à l’époque même d’Hippocrate, et avaient formé de trèsbonne heure un cycle hippocratique, lequel n’aurait pu se former tout d’un coup, à l’ouverture des bibliothèques.

Tous ces livres portent, d’ailleurs, en eux-mêmes des traces d’une haute antiquité : ils se font mutuellement des emprunts; ils sont quelquefois les abrégés les uns des autres, et quelques-uns d’entre eux n’offrent que des matériaux qui ont été mis en oeuvre dans des écrits plus achevés. Ils tiennent tous, de près ou de loin, aux premières écoles médicales et philosophiques; iis sont tous également écrits dans le même dialecte, et plusieurs forment des groupes naturels et très-réguliers.

Auprès des anciens eux-mêmes, les descendants d’Hippocrate, et son fils Tbessalus en particulier, passaient pour avoir publié tout ou partie de ses œuvres. Quelques documents épars, mais certains, nous permettent de suivre le fil d’un travail non interrompu, commencé du vivant même d’Hippocrate et continué jusqu’à l’école d’Alexandrie, c’està-dire de beaucoup antérieur à cette école, par conséquent très-ancien. Ctésias de Cnide attaque un procédé chirurgical du traité des Articulations ; Dioclès de Caryste défend ce procédé contre Ctésias, copie un passage du même traité, et blâme à son tour une théorie médicale de

la II® section des Aphorismes. VlAïoWme connaissait le traité de V Officine. Praxagore, son maître, combattit quelques idées émises par Hippocrate dans ses écrits, et Xénophon, autre disciple de Praxagore, avait donné une explication du mot ôeTov, qui se trouve dans plusieurs livres de la collection, et sur lequel les commentateurs n’ont jamais réussi à s’entendre. Il faut ajouter que les signes particuliers qu’on voit à la suite de chaque observation du III® livre des avaient été introduits dès avant l’école d’Alexandrie. En outre M. Littré a signalé des rapports manifestes entre les œuvres d’Aristote et les écrits faux ou légitimes de la collection, et le passage même qui a été la source dé cette discussion prouve évidemment qu’un traité hippocratique se trouvait entre les mains d’Aristote.

Il résulte de tout ce qui vient d’être dit que, dès la plus haute antiquité, les écrits hippocratiques avaient beaucoup de notoriété et une grande réputation. C’est par là qu’on peut se rendre compte des distinctions honorables qui les accueillirent à Alexandrie ; et c’est par là aussi qu’on peut expliquer comment un nombre considérable de pièces apocryphes auraient été attribuées à un auteur dont la réputation était universelle et depuis longtemps consacrée.

Une circonstance qui embarrasse la critique, c’est la présence d’écrits manifestement cnidiens. Et, chose curieuse ! ces écrits font partie de la collection depuis une époque très-reculée, puisque Érotien, à propos d’un mot qui ne se trouve que dans le II® livre des Maladies — livre évidemment cnidien — cite une explication tirée de Dioclès de Garyste. Cette particularité, qui est une preuve de plus en faveur de la haute antiquité de la collection hippocratique, montre en même temps qu’il y avait entre les deux écoles rivales une polémique suivie, et que des deux côtés on étudiait avec soin les écrits des adversaires, soit pour les combattre, soit pour les expliquer. Hippocrate

critique plus d’une fois les auteurs des Sentences cnidiennes^ Ctésias, de Guide, critique à son tour Hippocrate. Les deux écoles échangeaient donc leurs productions. Il est probable que ces livres cnidiens faisaient partie de la bibliothèque d’Hippocrate, et qu’ils auront été dans la suite publiés sous son nom, avec plusieurs autres qui ne lui appartenaient pas davantage.

Une aùtre preuve que la collection remonte très-loin, c’est que les anciens eux-mêmés avaient perdu la trace des véritables auteurs : c’est ainsi qu’ils ont attribué à Thessalus, fils d’Hippocrate, ce même livre H des Maladies, d’origine cnidienne, tandis qu’ils font honneur à Euryphon de Cnide d’un livre émané de l’ école de Cos, le Régime des gens en santé.

En résumé, il est probable que, parmi les œuvres dites d’Hippocrate, nous avons quelques ouvrages de ses prédécesseurs, les siens propres, quelques écrits de ses contemporains, de ses adversaires et de ses successeurs immédiats. L’ensemble de tous ceè écrits aura formé de bonne heure . une sorte de bibliothèque hippocratique, dont les livres furent successivement répandus par les médecins périodeutes ou voyageurs. Ce qui donne quelque vraisemblance à cette manière de voir, c’est que, de tous temps, le nom d’Hippocrate a prévalu sur tous les autres ; et cependant les anciens n’ignoraient pas que la collection hippocratique appartenait à différents auteurs. Sans doute les œuvres d’Hippocrate ont joui d’une plus grande célébrité sous les Alexandrins et après eux, notamment depuis Galien ; mais de toutes les manières il faut reconnaître que ces œuvres circulaient en bloc ou en détail, longtemps avant l’école d’Alexandrie. « En d’autres termes, dit M. Daremberg, je pense que les livres hippocratiques ont été publiés et connus comtne tels avant Aristote ; en second lieu, qu’ils ont eu plus de publicité que M. Littré ne le suppose; enfin, qu’ils n’ont jamais été concentrés dans une caste médicale,

tout en admettant qu’ils ont été publiés par les premiers hippocratistes. »

La classification systématique des œuvres hippocratiques a été la préoccupation constante de tous les commentateurs anciens. Mais ces tentatives n’ont, pas eu de résultat satisfaisant. Galien lui-même, malgré sa vaste érudition, a échoué comme les autres : il n’a pu démêler les écrits légitimes des apocryphes.

Les critiques modernes, aussi timides, n’ont pas été plus heureux. Lémos suit Galien ; Mercuriali cherche ses arguments dans le style, base de critique peu solide et tout à fait insuffisante, comme l’a démontré l’ingénieux Bentley (t). La question de style est secondaire et d’une importance relative ; elle est nécessairement subordonnée à la question essentielle d’authenticité. Grüner suit Mercuriali, et prétend juger l’authenticité des écrits d’Hippocrate par les notions anatomiques : ce système ne l’a pas mené bien loin. Ackermann ajoute la tradition .et le consentement des auteurs anciens. Grimm s’en rapporte à Érotien et à Galien, contrôlant leur témoignage par le contenu même de la collection. Sprengel suit Grüner, et introduit, comme nouvel élément, la considération des doctrines philosophiques. Enfin, MM. Link et Petersen, voulant refaire la chronologie, se sont engagés, sans succès, dans une méthode fausse et tout à fait arbitraire.

La classification des productions scientifiques de l’école de Gos est, comme on le voit, une œuvre ardue ; mais l’insuffisance des documents ne justifie nullement l’absence de critique, et c’est la critique qui a manqué dans tous ces essais infructueux.

M. Littré a suivi une autre voie. Il a rejeté les méthodes artificielles et compliquées ; il s’est renfermé dans 1 examen intrinsèque de la collection. Puis, mettant à profit ses

(1) Dissertation sur les Lettres de Phalaris.

Gcaboia. ^ ^

propres recherches et celles des anciens et des modernes, il a posé des règles qui lui ont permis d’établir des groupes naturels, déterminés, entre lesquels il a eu soin de marquer les rapports et les différences. Dans les écrits de chaque groupe, il a étudié les théories qu’ils expriment, il en a recherché les sources, toul en distinguant les idées personnelles et vraiment originales des idées communes qui étaient dans le courant de la science. Cette méthode pouvait seule conduire à des résultats historiques, et rendre à chaque traité de la collection son caractère particulier et sa physionomie propre.

Mon dessein n’est pas d’entrer dans l’examen des onze classes admises par M. Littré, ni dans l’étude des modifications principales et des changements de détail que M. Daremberg a fait subir à cette classification. Il me suffira d’avertir que les écrits énumérés plus haut, tels que les traités des Fractures, des Articulations, à.&s, Aphorismes, etc., sont considérés, les deux premiers, comme étant incontestablement d’Hippocrate, et les autres comme lui appartenant d’une manière à peu près certaine. C’est dans ce petit nombre de livres, dont les doctrines sont homogènes, presque uniformes, et semblent procéder d’un même esprit ; c’est dans ces livres qu’il faut chercher la véritable doctrine médicale d’Hippocrate. La critique a rendu désormais impossibles ces tableaux de fantaisie que l’on traçait autrefois de la médecine hippocratique, sans se mettre en peine des idées contradictoires, des opinions divergentes, des principes et des systèmes opposés qui se heurtent dans les nombreux traités de la collection. Et de fait, de ces écrits pris en masse on ne peut tirer que des propositions incohérentes, qui échappent à tout essai de coordination systématique. Cette difficulté, qui est pourtant majeure, avait été peu remarquée avant M. Littré. Et, chose singulière ! les livres apocryphes avaient fourni de préférence les éléments discordants de ces analyses inexactes.

Rien n’est plus malaisé, quant à présent, que de démêler dans la collection hippocratique ce qui est réellement d’Hippocrate ; et il est plus facile d’affirmer que tel traité n’est pas de lui que de soutenir que tel autre lui appartient. Cette incertitude est sans doute regrettable ; mais quel esprit sensé ne la préfère à cette foi robuste qui, sans raisonnement, sans examen, accepte de confiance tout ce qui vient de la tradition? Il appartient à la critique libre et indépendante de protester contre cette pernicieuse routine, source de tant d’erreurs, et par suite de tant d'abus. « Dans la recherche de la vérité, dit Galien, il faut oser ; car enfin, si nous n’y atteignons pas, du moins en approcherons-nous toujours un peu plus (1). »

Je suis bien aise que Galien ait fait cette réflexion excellente, utile à tout homme intelligent, et en particulier à quelques médecins timorés, qui ont reproché à MM. Littré et Daremberg d’avoir ôté quelques fleurons à la couronne d’Hippocrate, au lieu de leur savoir gré d’avoir rendu cet auteur accessible à tout le monde et par conséquent à ceux qui l’admiraient sur parole et sacrifiaient au dieu inconnu. Cette admiration irréfléchie est sans doute très -respectable ; mais je crains fort que ceux qui la professent ne prétendent se dispenser, par là, de rendre justice pleine et entière aux travaux considérables et méritoires des deux savants qui représentent actuellement en France toute l’érudition médicale, et à qui nous devons de connaître une des périodes les plus importantes et les plus embrouillées, de l’ancienne médecine. Les recherches consciencieuses de la critique exacte et philosophique n’ont diminué en rien la gloire d’Hippocrate. Le médecin de Cos est et demeure un homme vraiment grand et d’un génie supérieur.

La nouvelle édition française des œuvres choisies d’Hippo-

(1) TcXu,r,T5cv TE YM ^TiTTiTscv To à),r,6=ç* Et -fcto X.M U.71 -rûxeti.sv aÙTcS, irâvTtùî JtÎ-c’j irXr.aiÉaTEpov, tj vùv à«piÇop.E6a. Galenl. Deusu 7'espi-

ratignis, c. 1., edit., Kuhn, t. IV, p. 472.

histoire.

crate est un service de plus rendu à la philologie médicale et à l’histoire de la médecine. Ce volume, plein de choses, et de choses neuves pour la plupart, est à proprement parler un Compendium de la médecine hippocratique. Sans m’arrêter aux notes philologiques et médicales, aux arguments qui précèdent chaque traité, et à la traduction ellemême, je dois à la vérité de déclarer que l’introduction est un modèle de discussion sérieuse, une œuvre solide d’érudition et de critique, un résumé nehet substantiel des travaux de toute sorte entrepris sur les écrits de la collection depuis la Renaissance jusqu’à nos jours, et, pour tout dire en peu de mots, le digne complément et le complément indispensable de l’Introduction générale de M. Littré. Je n’ai qu’à exprimer un regret, c’est que M. Daremberg n’ait pas encore publié une série de dissertations spéciales, dont l’ensemble, ainsi qu’il l’annonce lui-mêmej doit former une étude complète et un commentaire perpétuel sur les œuvres d’Hippocrate.

En attendant cette publication, on ne peut qu’applaudir aux efforts et aux tendances de l’habile traducteur. Critique sage et indépendant, il a vivifié la lettre morte du vieux texte par une interprétation élevée, en comparant à propos et avec discernement la science du passé avec la science actuelle. C’est vraiment par là que ces graves travaux peuvent être féconds. En remontant ainsi le courant des siècles, à l’aide de nos propres lumières, nous saisissons plus sûrement la suite et la filiation des idées, et nous assistons au développement continu, à l’évolution de la science. Cette méthode vraiment critique émane d’un esprit de progrès ; elle associe le passé à l’avenir.

DOCUMENTS POUR L’hiSTOIRE DE l’aRT.

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