I. — Des documents médicaux et de leur utilité
L’introduclion de la physiologie dans la littérature est un des signes de notre temps. Les hommes d’imagination qui écrivent pour l’amusement du public recueillent curieusement les notions élémentaires que la science de l’organisation animale ajoute tous les jours à la masse des connaissances générales, et s’en servent avec le dessein évident de donner plus de relief à l’ohservation attentive de la réalité. Il y a aujourd’hui une école de littérateurs physiologistes et naturalistes, qu’il serait imprudent de louer sans restriction, à cause des ahus et des inconvénients de la méthode réaliste; mais qu’il faut bien se garder de décourager par une critique trop rigoureuse.
Que les gens de lettres s’initient aux mystères de l’organisation, et même aux secrets de la pathologie ; qu’ils entrent dans le positif de la nature humaine, au lieu de se tenir, comme par le passé, à la contemplation métaphysique de l’homme, il n’y a pas lieu de s’en plaindre, et peut-être convient-il de s’en réjouir; car bien des vérités peuvent se glisser ainsi dans la foule, tellement ignorante de tout ce qui concerne la chair et l’organisme vivant. Il est bon que les livres qui vont dans beaucoup de mains soient empreints de la couleur scientifique, qu’ils modifient nombre d’opinions courantes, et rectifient des erreurs qu’une longuehabitude et la tradition du langage ont maintenues, en dépit de la ruine des vieilles théories.
Celles-ci ont autorisé (^antité de locutions en usage dans la conversation, et ces locutions vicieuses, dans l’état présent, ne peuvent manquer de disparaître ou du moins de
tomber en désuétude lorsque la majorité, qui gouverne souverainement le parler usuel, saura que la physiologie des modernes diffère considérablement de celle qu’avaient adoptée les Arabes et les scolastiques, sous l’influence des doctrines galéniques. Ces doctrines ont fait leur temps; mais le vocabulaire qu’elles ont contribué à former n’a point subi de modifications essentielles, de telle sorte que bien des façons de dire, qui persistent encore, sonten complet désaccord avec la réalité; d’où résultent confusion et ignorance.
Il y a donc lieu de songer à une réforme urgente, que les lexicographes éclairés désirent vivement, et à laquelle les écrivains en vogue peuvent aider très-efficacement, pourvu qu’ils mettent beaucoup de discernement à se servir des secours qu’ils demandent à la physiologie et à la médecine.
Les médecins, de leur côté, tout en se tenant en garde contre cette manie de vulgarisation (mot barbare et fort à la mode), qui est un mal endémique en France et ailleurs, doivent s’attacher à divulguer les notions les plus indispensables de l’art médical, de façon à donner au peuple des idées saines sur les choses les plus essentielles de l’hygiène, de la physiologie et de la médecine.
Il y a là un puissant moyen d’instruction et d’éducation publique, qui sera une force dans l’avenir, et une excellente condition de progrès.
La médecine peut beaucoup aussi pour l’interprétation de quelques événements, en fournissant ses lumières à l’histoire. Bien plus que les littérateurs d’imagination, les historiens sont aujourd’hui forcés de compter avec la médecine, soit pour l’intelligence de certains faits, soit pour motiver en connaissance de cause et en consciénce leur jugement sur les personnages historiques. L’historien peut se trouver en présence d’un fait ou d’un personnage qu’il faudra deviner comme une énigme, s’il ne possède pas ce savoir qui permet au médecin de fous ou au médecin lé-
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giste de porter un diagnostic motivé ou d’éclairer la conscience des juges.
^Fodéré avait entrepris, fort inutilement, de déterminer ie tempérament des hommes illustres de Plutarque, d’après les indications fournies par l’antique biographe (1). Vaine et chimérique entreprise ! Des Genettes, plus sagace et mieux avisé, a ouvert une voie plus sûre en relevant, dans Plutarque, les maladies et le genre de mort de ses grands hommes (2). L’ingénieux essai du savant médecin marque une date dont le souvenir sera présent à celui qui tentera, après lui, une application sérieuse de la médecine à Pinterprétation de l’histoire.
Aujourd’hui ce sont les historiens qui donnent l’exemple aux médecins. L’amour de l’exactitude et la passion de la vérité ne permettent pas qu’on néglige les pièces historiques d’un caractère purement médical. De ces pièces, si négligées jusqu’à ces derniers temps, un esprit pénétrant sait tirer des clartés, des rapprochements, des explications, des facilités, en’ un mot, pour la plus parfaite intelligence d’une époque ou d’un personnage.
Quiconque n’a pas lu et médité le Journal de la santé du roi Louis XIV, par ses trois premiers médecins, ignore des particularités précieuses dont la connaissance aide prodigieusement à mettre en pleine lumière la physionomie de ce prince, si diversement jugé, et nombre d’événements importants de son règne. Si Voltaire avait eu entre les mains le journal si curieusement instructif de Vallot, Daquin et Fagon, il eût, à coup sûr, conçu et tracé autrement son tableau du règne de Louis XIV. En procédant par synchronismes, et rien qu’en rapprochant les événements mémorables de ce règne des détails minutieux que racontent,
(1) Fodéré, Essai de physiologie positive. Avignon, 1806, t. in, p. 490 en note.
(2) Des Genettes, Études sur le genre de mort des hommes illustres de Plutarque et des empereurs romains. Paris, 1833.
en toute candeur, les témoins oculaires et de tous les instants, qui suivaient le roi à sa table, à son lit et jusqu’à sa garde-robe, le héros du livre devient un homme de propor*. üôns ordinaires, et le livre lui-même nous paraît hors de ton, parce qu’il ne pénètre pas en effet dans la réalité intime, dans la vie réelle.
Saint-Simon, avec sa brutalité aristocratique, nous a montré le dessous des cartes. Les trois premiers médecins, qui étaient pourtant de fins courtisans, disant ce qu’ils ont vu, renversent la table de jeu et achèvent d’arracher le masque. Il résulte de leur récit que ce grand roi était un malheureux homme, tout à fait digne de pitié, et Molière n’a fait que son devoir de critique et de réformateur en jugeant selon leurs mérites les médecins de son temps.
11 serait à souhaiter que les médecins des hommes qui ■ont terni entre leurs mains le sort des nations nous eussent laissé des mémoires particuliers : l’appréciation des personnages historiques en deviendrait plus facile. Mais il serait désirable aussi que les historiens usassent de ces mémoires médicaux avec discernement, et que les relations médicales dont ils font usage ne fussent pas altérées ou torturées par des interprétations forcées et le plus souvent inadmissibles.
Nos lecteurs apprécieront tout à l’heure, parmi les documents que nous reproduisons ci-après, la relation si curieuse de la maladie et delà cure du prince don Carlos d’Espagne, fil^ de Philippe II, par le chirurgien espagnol Dionisio Daza Chacon. Dans son genre, cette relation est un vrai modèle etune des plus belles observations chirurgicales qui se reneontrent dans les auteurs classiques. On peut admirer sans réserve dans ce récit consciencieux le savoir profond du narrateur et sa candeur inaltérable. Cette pièce ne laisse aucun doute sur certains points litigieux. On y trouve, entre autres particularités notables, que don Carlos ne fut point trépané, malgré l’avis de Vésale, qui conseillait l’application du trépan. Ces deux faits sont mis hors de toute contestation par
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le témoignage de Daza Chacôn. Eh bien ! le dernier historien de don Carlos, le docte M. Gachard, soit qu’il n’ait pas pénétré à fond le texte du chirurgien espagnol, soit qu’il ait été induit en erreur par des préoccupations très-regrettablès 4e la part d’un esprit aussi judicieux, M. Gachard a, sans preuves à l’appui de son dire, affirmé tout le contraire. Et, non content d’avoir interprété lé texte de Chacon à rebours, il a légèrement sacrifié les médecins et les chirurgiens espagnols, qu’il accuse d’ignorance et d’incapaCité, k la gloire de Vésale, son compatriote par adoption (1).
De l’erreur involontaire, on doit le croire, d’un auteur dont l’exactitude habituelle est peut-être le plus grand mérite, il faut conclure que les historiens étrangers à la médecine ne sauraient user avec trop de circonspection des témoignages médicaux, et qu’ils feraient sagement, avant de les employer, de consulter les hommes de l’art, seuls compétents en ces matières.Les pièces justificatives de l’histoire, qui sont empruntées à la médecine, ne seront jamais bien interprétées que par des médecins.
11 conviendrait aussi, pour épargner des erreurs d’interprétation aux historiens, que les médecins qui ont le goût de l’érudition et des recherches historiques missent en état d’étre employés sans inconvénient les matériaux que la médecine peut mettre au service de l’histoire. De la sorte, les erreurs deviendraient plus rares, et un lien de plus unirait l’art médical à la littérature sérieuse.