VII. — I^es médecins de I<onis XIV
Un amateur de curiosités bibliographiques me montrait naguère un recueil de dessins devenus très-rares, et qui
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restent comme un témoignage de la haine hollandaise contre Louis XrV, Dans la première planche, fort bien gravée et entourée de légendes explicatives, l’orgueilleux monarque, en habit de cour, tient dans sa main droite une chandelle, dont la lumière blafarde, éclairant le pourtour de la perruque royale, forme une auréole bien différente de celle que Sa Majesté empruntait familièrement au soleil. La caricature exprime la pensée satirique du dessinateur avec une naïveté grossière, et le commentaire qui l’accompagne n’a pu rien ajouter à l’humiliation du personnage, dépouillé de ses rayons d’emprunt et condamné à trôner au milieu de cette illumination grotesque. Dans un tel appareil, le grand roi (vieux style) n’est que ridicule ; mais il fait pitié quand on est initié à toutes les vicissitudes de sa santé, durant un espace de Soixante-quatre ans.
Grâce à la médecine et à ses confidences posthumes (I), la curiosité, lasse depuis quelque temps de cetté majesté radieuse et si fort encensée, s’attache avidement à la machine de ce héros de théâtre, et sous le manteau de parade elle contemple cette misérable carcasse qui devait tomber en dissolution par la gangrène, après un laps de soixantedix-sept ans ; laps énorme, eu égard à la constitution d’un tempérament détestable, aux vices de régime et à l’extravagance d’une thérapeutique sans frein.
M. Le Roi, diligent éditeur du manuscrit médical de Vallot, d’Aquin et Fagon, admire un peu trop ces trois archiatres, et il paraît que son admiration est sincère, car il se compromet jusqu’à prendre leur défense, conduite généreuse autant qu’imprudente.
Dans ces notes cliniques qui nous ont été transmises sous forme d’éphémérides, ou, pour dire plus vrai, d’annales, il y
(1) Journal de la santé du roi Louis XIV, de l’année 1647 à l’année 17 U, écrit par Vallot, d’Aquin et Fagon, tous trois ses premiers médecins ; avec introduction, notes, réflexions critiques et pièces justificatives par J. A. Le Roi. Paris, 1862, l vol. in-8 dexxvi-A41 p.
a infiniment plus à reprendre qu’à louer, même en s’abstenant déjuger les théories et la pratique des trois auteurs d’après les principes et les méthodes de l’art contemporain.
La manière d’observer, de comprendre et de traiter les maladies a considérablement changé depuis deux siècles. Après bien des variations inhérentes à son mode même d’évolution, la médecine a reçu de notables améliorations, et le progrès, comme toujours, a été en raison de la variété, de la multiplicité et delà certitude des connaissances. Nous faisons aujourd’hui autrement et beaucoup mieux que nos prédécesseurs, qui n’avaient ni notre instruction ni nos ressources; cela est certain. Mais nous n’avons garde d’oublier ce que nous devons à leur expérience, dont nous avons hérité comme d’un patrimoine.
Dans tout art la science est d’un grand secours, par les applications et par les lumières qui en émanent; car l’art, qui, dans l’ordre des temps, précède toujours la science, devient nécessairement de plus en plus scientifique à mesure que se développe l’élément de la spéculation pure. Mais, par sa nature même autant que par son origine, l’art s’alimente de la tradition, celle-ci n’étant en somme que la transmission continue des résultats obtenus par les générations successive^..
Les sceptiques, qui ont si peu ménagé la médecine et les médecins, ne semblent pas avoir pesé ces considérations importantes, et ils ont rejeté comme incertain et problématique un art qui repose sur une longue série d’acquisitions et d’expériences, — base fondamentale de la pratique, — et qui est à même de tirer une règle de direction, un système de lois bien coordonnées, en quatre mots, des principes et une philosophie, d’une science bien définie, et classée désormais dans le cadre encyclopédique.
Aussi le scepticisme ne peut-il rien contre la médecine, en tant qu’art appuyé sur la tradition et sur la science ; mais il peut beaucoup contre les médecins qui, en dehors de la
grande voie médicale, se sont égarés dans les sentiers perdus ou sont tombés dans l’ornière de la routine. L’art désavoue ces faux artistes ; il les sacrifie sans regret aux moqueries des satiriques et aux sarcasmes des incrédules. L’historien de la médecine ne doit pas craindre de faire de pareilles concessions aux frondeurs, et il est dans l’obligation de rendre un témoignage de gratitude à ceux qui ont justement flétri ou cbâtié par le ridicule, l’ignorance pédantesqueet le charlatanisme impudent.
Parmi les bienfaiteurs de l’humaine espèce, Molière mérite à tous égards une belle place, pour avoir traduit à la barre et mis en scènelesmédicastres de son temps. Le dessein du grand comique n’était point d’amuser le public aux dépens d’un art éminemment utile, au détriment d’une profession salutaire et bienfaisante. Le disciple de Gassendi, le lecteur de Lucrèce ne pouvait uniquement consacrer son génie d’observation à saisir des types, à esquisser des caricatures. Quoique vivants et représentés d’après nature, ses personnages de théâtres n’étaient évidemment à ses yeux que des marionnettes, dont le jeu devait reproduire toute la vérité de la vie réelle. Dans sa vaste galerie de tableaux, ce peintre sans égal représentait bien mieux que des individus ; il faisait revivre toute une époque, mettant sur le théâtre la comédie humaine, telle qu’il lui fuUdonné de la contempler. De là cette puissance de conception et la merveilleuse unité de son œuvre,
.... Resprodigialiteruna.
Toute la société contemporaine défile au grand complet, et, en la suivant du regard, on aperçoit, à côté du bien, les vices, les défauts, les travers, les abus et les ridicules d’alors. La collection ne laisse rien à désirer, ni l’enseignement qui ressort de ce spectacle si amusant par sa variété, car tout est disposé de manière à donner satisfaction au sens moral et au sens commun. Aussi Molière est-il un philoso-
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phe incomparable pour avoir observé les hommes en vue de défendre et de redresser la raison et les mœurs, but suprême de la philosophie.
Ce qu’il a fait en faveur de la morale privée et publique est trop connu pour qu’il soit nécessaire de le rappeler. Quant à la raison, outragée honteusement au nom même de la science, il lui a rendu un service essentiel, en démasquant l’ignorance laborieuse et les vaines prétentions des pédants de toute espèce, notamment de ceux qui corrompaient le bon sens, sous prétexté d’enseigner la logique, et de ceux encore plus dangereux qui, faisant profession de guérir les maladies, s’érigeaient en arbitres delà santé et de la vie, et menaçaient sans cesse l’une et l’autre par des remèdes non moins absurdes que les théories régnantes.
En effet, il y avait conformité parfaite entre la pratique et la dogmatique des écoles. Si le jargon scolastique des docteurs blessait l’oreille, leurs ordonnances faisaient trembler. Ces hommes gravement affublés d’une robe traînante et coiffés d’un bonnet carré ou en pointe, n’étaient pas moins redoutables par leur latin barbare que par ces médecines monstrueuses et ces entassements indigestes de drogués, dont la formule seule nous fait pâlir.
Comment un homme tel que Molière, savant à la manière des vrais philosophes|lfet assez fort pour résister aux séductions de Descartes, n’aurait-il pas ouvert les yeux sur les abus scandaleux qui déshonoraient alors l’art médical? H ne les vit pas sans frémir, et il y appliqua le seul remède qui fût en son pouvoir. Sans douter nullement delà médecine, comme on l’a maintes fois avancé sans preuves, il se défiait des médecins, il les redoutait, non sans motifs, car la pratique en usage de son temps était souverainement aveugle et meurtrière.
S’il était possible de conserver quelques doutes à cet égard, ils seraient radicalement détruits par la lecture de ce Journal de la santé de Louis XIV, monument instructif
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et peu édifiant, qui donne pleinement raison à Molière.
Qu’on ne s’imagine pas que le grand comique a exagéré; non, il n’a fait que rendre les choses telles qu’il les observait, et ses observations ne sont pas moins justes que ses satires. Il a ridiculisé la Faculté, parce qu’elle était ridicule. Ni M. Purgon ni M. Fleurant n’ont le droit de se plaindre de lui, car ils étaient l’un et l’autre parfaitement dignes de la réputation qu’il leur a faite. Le costume, le langage, les manières, tout est vrai et minutieusement exact; et l’attirail même dans lequel ils se présentent auprès des pauvres malades n’est qu’un complément de la vérité.
Nous rions à la représentation du Malade imaginaire et de là burlesque cérémonie qui couronne cette pièce ; mais nous ne savons pas assez combien était mérité le châtiment infligé aux médecins en plein théâtre. Dans ces phrases ridiculement baroques, il faut voir autant de formules qui résument toute la pratique de ce temps-là; et si le latin est détestable qui leur sert d’enveloppe, le contenu l’est bien davantage.
A force d’aveuglement routinier et d’intolérance pour les nouveautés, l’école était tombée dans un empirisme plat, et l’on allait jusqu’à obtenir arrêt du parlemènt contre telle doctrine réputée subversive, ou contre tel remède qu’on tenait suspect par cela seul qu’il était nouveau.
Les vieux docteurs, les anciens, comme on disait dans la corporation, se bornaient à tâter le pouls, sans admettre la circulation du sang, à examiner les traits et la langue du malade, à considérer longuement, sans essayer aucune sorte d’analyse, les matières excrétées par les cavités naturelles; et, sur ces simples indices, ils livraient bataille à l’ennemi, en usant sans ménagement et sans retenue de ces moyens formidables qui donneraient à penser à nos vétérinaires.
La maladie était traitée par les médecins à peu près comme le diable par les exorcistes ; on la regardait, d’après Gcardia. 23
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les idées courantes, comme un être malfaisant, ou tout au moins comme une influence maligne qu’il fallait détruire et chasser sans miséricorde. Aussi entrait-on en campagne sans retard, et, pour commencer les opérations, on n’attendait pas que le troisième jour de l’invasion fût écoulé, ainsi qu’il était d’usage en Égypte, au rapport d’Aristote.
Nos médecins procédaient hardiment et activement; ils commençaient par secouer vigoureusement le malade, de manière à ébranler, à remuer fortement les humeurs. Le grand secret de l’art consistait en cela : si les humeurs étaient gâtées, corrompues, épaissies, il ne s’agissait que de les purifier, de les délayer, de façon à les rendre douces, fluides et coulantes. De là cette thérapeutique essentiellement active qui se résumait en évacuations. De là cette double formule qui avait force de loi, qui était la règle suprême de la pratique dans tous les cas possibles, prévus ou non : saigner eX^mgev,primum&eigmre, enmitapurgare, reseignare, repurgare, et le reste, et ainsi de suite en alternant, jusqu’à ce que toutes les impuretés et humeurspeccantes fussent vidées.
Les saignées emportaient les mauvais ferments, tandis que de bonnes purgations bien énergiques entraînaient comme dans un égout le superflu de la pituite, de la bile et de l’atrabile, en évitant tout dépôt, tout mélange capable de porter le trouble dans l’économie. On ne craignait rien tant que l’altération et les mouvements désordonnés de ces liqueurs « bouillonnantes et féroces ; » aussi laissait-on toujours libre passage et une porte ouverte à ces débordements dangereux.
De là, comme auxiliaires de ces grands moyens, toutes ces variétés de petits clystères détersifs, émollients, résolutifs, adoucissants, rafraîchissants, minoratifs, carminatifs, qui faisaient la joie et la fortune des apothicaires. L’essentiel, c’était de nettoyer le corps comme on nettoie un vase impur, et d’obtenir des matières louables. La ma-
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ladie provenait sans aucun doute de l’effervescence des humeurs, des fumées, fuliginosités et impuretés qui montaient des has-fonds vers les viscères supérieurs, de manière à troubler les fonctions des organes nobles.
Voilà l’opinion généralement reçue, sur la foi des anciens qu’on savait par cœur, qu’on ne comprenait point, qu’on interprétait à rebours, les prenant aveuglément pour guides, mais guides infaillibles qui ne souffraient ni examen ni contrôle, et qui devenaient par le fait les ennemis les plus dangereux de cet art dont on les proclamait les maîtres et les patrons.
En effet, tout progrès sérieux devenait impossible par suite de ce respect exagéré de l’autorité. On adoptait pleinement les théories imaginaires' de la vieille médecine sur les tempéraments et sur les humeurs : on admirait les dissertations diffuses de Galien et de ses commentateurs les Arabes ; on contemplait les doctrines de l’école grecque à travers les subtilités orientales. Et, loin de vérifier l’exactitude des vieux préceptes par l’observation consciencieuse de nouveaux faits bien analysés, on prétendait trouver dans les observations ou cas qui se présentaient un accomplissement des prophéties, soit dit sans métaphore, car les anciens passaient pour des oracles, et ce qu’ils avaient écrit demeurait aussi inébranlablement vrai que parole d’Évangile.
La médecine s’apprenait entièrement dans les livres ; et les plus considérés parmi les médecins brillaient moins par la sûreté du coup d’œil et la profonde expérience qui distingue le praticien d’élite, que par un luxe d’érudition grecque et latine, assez inutile pour l’exercice de l’art. Jean Fernel, ce grand luminaire de l’École de Paris, était prisé particulièrement pour sa réputation d’excellent humaniste; aussi lisait-il sans cesse Platon et Cicéron, et il n’avait donné que trop de temps à ces auteurs, comme on s’en aperçoit aisément en parcourant ses écrits, où les
rafflaements de l’élégance et de la subtilité l’emportent de beaucoup sur la substance.
11 y a fort peu de chose à prendre aujourd’hui dans les vastes compilations des médecins les- plus renommés qui étaient alors dans cette tradition. Ils savaient par cœur tout Hippocrate, tout Galien, Aristote et Pline ; mais tout leur savoir consistait à rapprocher des textes, à élaborer des commentaires, sans nulle critique, sans ce véritable esprit scientifique qui cherche dans les labeurs de l’érudition la lumière et la vérité.
Leur ambition était satisfaite quand on les répulait hommes doctes et diserts, car ils haranguaient volontiers en un latin lahorieusement choisi, saisissant toutes les occasions de faire montre de leur éloquence et de leur savoir. Les actes de la Faculté n’avaient point d’autre objet : toutes ces variétés de thèses qu’il fallait soutenir pour arriver par degrés au honnet doctoral n’étaient guère que des morceaux de style qui servaient à alimenter la discussion, car on argumentait solennellement dans la grande salle des écoles de médecine tout cofnme en Sorbonne, et les disputes qui s’élevaient entre docteurs en médecine n’étaient ni plus instructives ni plus édifiantes que celles des docteurs en théologie. -
Dans le vaste recueil de ces pièces académiques, il y a des choses curieuses, rarement des choses utiles. Et pourtant, on donnait alors une grande importance à ces doctes compositions, ainsi qu’on en peut juger par les lettres de Guy-Patin, ce docteur atrabilaire, à l’esprit étroit et caustique, le vrai type du bourgeois émancipé et frondeur, curieux, malin, spirituellement bavard, très-en Clin à la médisance, très-entiché des préjugés de la classe à laquelle il appartenait et des privilèges de sa corporation.
Cet enragé galéniste avait néanmoins du bon, à ce qu’il croyait bien entendu, car il détestait cordialement chirur-
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giens et apothicaires, et de sa haine violente et un peu ridicule il se faisait un mérite. Son ban sens lui avait démontré de bonne heure l’inutilité de ce nombre infini de remèdes qui encombraient alors les officines ; et il faut lui savoir gré d’avoir, un des premiers, réduit les fastueuses richesses de la pharmacopée, par la publication d’un livre qu’on appelait « le médecin charitable, » comme nous dirions « le médecin des pauvres. » C’était une espèce de manuel de médecine domestique et économique, dont le but n’était autre que la ruine de ces malheureux apothicaires contre lesquels le fin Picard épuise tout son vocabulaire d’injures, dans ses lettres bien entendu, car il avait trop de prudence pour s’exposer inconsidérément à déplaire en face à ses ennemis.
D’ailleurs Guy-Patin , qui représente excellemment les médecins de son temps, n’avait nulle envie de s’ériger en réformateur. Quand il faisait table rase de toutes ces drogues qui empoisonnaient le public au profit des apothicaires, il cherchait avant tout une satisfaction à ses rancunes ; mais, plus que personne, il respectait profondément l’autorité des anciens, et il avait une sainte horreur des innovations. Les plus -belles découvertes le laissaient indifférent et incrédule. Dans Galien était contenue, à son dire, toute la bonne médecine.
Lui aussi tenait pour la vieille méthode : il purgeait, saignait et clystérisait sans miséricorde, tout en exerçant sa langue et sa plume contre les chimistes, « qui nihil nisi necant, » comme il dit en fort bon latin.
Les chimistes n’étaient autres que des médecins qui faisaient usage de l’antimoine et que l’école de Paris, toute confite en préjugés rances, excluait obstinément, comme des novateurs dangereux.
Parmi les partisans de l’atimoine, il y avait assurément des charlatans qui faisaient grand bruit de cette drogue minérale, dont les préparations étaient alors très-impar-
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faites; mais les adversaires des chimistes ne faisaient point de distinction, et leur instinct de conservation les avertissait de se tenir en garde contre tous ceux qui propageaient bien ou mal les enseignements de Paracelse et de Van- Helmont.
Guy-Patin (1) traite avec le dernier mépris ces deux esprits supérieurs et illuminés, et il se déchaîne particulièrement en invectives contre Paracelse, qui, voulant réformer la médecine d’après la méthode de Luther, avait publiquement brûlé les écrits de Galien et ceux d’Avicenne.
Les trois premiers médecins de Louis XIV ne craignaient point d’employer l’antimoine; mais la manière dont ils en usaient n’atteste ni des convictions raisonnées ni un grand discernement en thérapeutique. Leur pratique est grossière, aveugle, entachée de tous les vices de la routine, foncièrement empirique, dans la mauvaise acception du mot, active outre mesure, malgré l’opposition assez fréquente du roi, dont le gros bon sens savait parfois contenir à propos le zèle exagéré de ses archiatres.
Louis XIV était grand mangeur, comme tous ceux de sa race. Il ne mangeait pas, il dévorait, engloutissait sans mâcher, ayant les dents fort mauvaises. Il s’emplissait de grosses viandes, de gibier et de légumes, notamment de pois verts qu’il aimait beaucoup, et qui lui donnaient des indigestions terribles. Comme il ne pouvait s’accoutumer à vivre de régime, il acceptait sans résistance les fortes médecines qu’on lui faisait prendre pour corriger les effets de son intempérance, « bien persuadé que le moyen le plus assuré de défendre le cerveau est celui de vider souvent les ordures du bas-ventre, et d’y empêcher l’amas des humeurs par les purgatifs réitérés de temps en temps (2). »
Cette théorie, brièvement énoncée en quatre lignes, et développée çà et là très-longuement, était devenue la règle.
(1) lettres. Édition J.-H. Reveillé Parise. Paris, passim.
(2) Journal, p. 103.
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J’ai compté trois cents purgations environ, dont les résultats, exposés en détail et avec une complaisance visible, occupent une bonne moitié du journal. Quant aux saignées, le roi ne pouvait les souffrir; elles lui faisaient un mal affreux. On le saignait néanmoins tous les ans, et dans sa vieillesse, comme il était menacé de congestion et sujet à des vertiges, Fagon lui faisait violence pour qu’il se laissât ouvrir la veine. J’ai compté plus de cinquante saignées.
Pour ce qui est des lavements, le compte n’en est pas facile. Vallot en usait avec munificence, tellement que l’usage dégénéra en abus. Si l’on voulait remonter à la cause première, à l’origine véritable de la fistule du roi, on la trouverait peut-être dans l’excès de ce remède réitéré à tout propos, et dont l’application exigeait l’emploi d’un engin mécanique qui n’est point sans inconvénients. Un fait certain et précieux à recueillir, c’est que depuis la grande opération qu’il dut subir pour sa fistule, Louis XIV refusa absolument de se livrer à ses apothicaires, et pendant plus de vingt ans il persista résolument dans sa répugnance insurmontable, « d’autant que les lavements ne lui font jamais aucune chose et ne lui procurent jamais aucune évacuation. (1) »
En effet, habitué comme il était à recevoir une forte secousse périodique, le roi ne pouvait ressentir aucun bénéfice de l’emploi de ce moyen auxiliaire, et Fagon qui le remit en honneur s’en servait uniquement comme d’un anodin, pour calmer les épreintes, tranchées et autres douleurs du bas-ventre, provoquées ou pour mieux dire entretenues par les écarts de régime et par l’abus des purgatifs.
Une chose très-remarquable dans le Journal, c’est que les trois médecins qui l’ont rédigé successivement ne s’ac-
(1) Journal, p. 120.
cordent point sur le tempérament du roi , et sont à peu près d’accord sur les drogues pharmaceutiques, on n’ose dire sur la méthode thérapeutique, car il est évident que toutes les indications qu’il fallait remplir se réduisaient finalement en évacuations, au jugement de ces partisans fanatiques de l’humorisme.
Cet accord sur l’emploi des moyens et ce désaccord sur la nature et la constitution du sujet malade prouvent en quelle décadence se trouvaient alors les doctrines générales de la médecine, puisque la matière médicale, avec ses formules monstrueuses, servait également, à toutes les théories indistinctement et pour tous lés cas de la pathologie.
Ainsi, dans la petite vérole du roi, dans sa rougeole, dans certaines maladies de jeunesse de nature plus que suspecte, dans ses accès de fièvre intermittente ou continue, dans ses attaques de goutte, dans ses coliques néphrétiques, suite de la gravelle, c’est toujours la même médication, qui se résume en quatre mots : la lancette et les drogues purgatives.
Quant aux ressources si puissantes de l’hygiène, on les dédaignait : les bains ordinaires ou de chambre étaient rarement prescrits, et les bains de linge, c’est-à-dire le renouvellement des vêtements qui couvrent immédiatement la peau, étaient moins fréquents qu’il n’eût été nécessaire pour l’entretien de' la propreté, de la netteté du corps, sans laquelle il n’y a point de santé. Les eaux de Forges, prescrites à l’intérieur, sans raison suffisante, devaient moins servir de remède, que donner le change au public sur l’état valétudinaire du roi, et satisfaction aux courtisans, qui intervenaient volontiers dans les affaires de la médecine, au très-grand déplaisir des premiers médecins de la cour.
La politique intervenait aussi d’une façon assez étrange. Vallot, créature de Mazarin et son dévoué serviteur, appelait aux consultations le cardinal-ministre, qui faisait toujours prévaloir l’avis de son protégé.
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D’Aquin, qui s’était poussé à la cour par le crédit de Vallot, dont il était devenu le neveu par alliance, d’Aquin avait la protection de la Montespan, qui le soutint tant qu’elle fut en faveur ; mais la Maintenon ayant pris sa place et trouvé le bon moyen de ne la plus quitter, d’Aquin fut disgracié et remplacé par Fagon, homme d’esprit et de ressources, né pour l’intrigue, infiniment plus habile dans le métier de courtisan que dans l’art de guérir, quoi qu’en aient dit ses flatteurs les gazetiers, qui l.e proclamaient hautement le premier médecin de l’Europe.
Rien de moins vrai. Ni Fagon ni ses prédécesseurs dans la même charge n’étaient comparables en mérite, en savoir, en capacité, en habileté dans la pratique, à ces hommes vraiment supérieurs qui, avant la fin du dix-septième siècle, avaient donné de dignes successeurs au grand Sydenham, le fondateur, le chef et le maître le plus illustre de l’école empirique modernej depuis longtemps florissante en Angleterre, en Hollande, en Belgique, en Allemagne, en Italie et même en Espagne, lorsque la médecine française, surchargée d’un inutile fatras d’érudition, en était encore aux vieux préjugés et aux disputes oiseuses de la scolastique.
Sauf Baillou, praticien de génie, malgré sa dévotion superstitieuse pour les textes hippocratiques, l’école de Pauls, livrée aux passions mesquines des docteurs-régents, ne pouvait opposer un nom justement célèbre à ceux de Morton, Boerhaave, Stahl, Frédéric Hoffman, Baglivi; et elle n’avait pas eu, comme l’école de Montpellier, un Joubert, un Rivière, un Barbeyrac, l’égal de Sydenham, au jugement de Bordeu et du philosophe Locke.
En revanche, les médecins de Paris se déchaînaient violemment contre toute innovation, et allaient jusqu’à proscrire les découvertes les plus merveilleuses et les plus utiles : on écrivait contre la circulation du sang, traitée de fable, contre le quinquina, regardé comme un poison (n’oublions pas que la Fontaine a célébré en beaux vers cette précieuse
substance végétale), et l’on ne ménageait point les injures àPecquet, lequel, faisant ses études à Montpellier, avait découvert le réservoir du chyle et le canal thoracique, découverte qui, venant après la démonstration de Harvey, ouvrait un horizon sans limites à la physiologie et à la médecine.
Le quinquina, connu dès 1638, l’année même de la naissance de LouisXIV, pour ses propriétés fébrifuges, importé en Espagne en 4640 par la comtesse de Chinchon, recommandé par Juan Lopez de Vega, médecin de l’ex- vice-roi de Lima, défendu contre les attaques et les préjugés des ignorants, par un professeur en médecine de l’université de Valladolid, nommé Barba, en 1642 ; le quinquina n.e fut employé pour la première fois contre les fièvres intermittentes qui tourmentaient depuis longtemps Louis XIV par des accès réitérés, qu’en l’année 1686.
Remarquons à ce sujet que d’Aquin, alors premier médecin en charge, avait écrit contre l’écorce du Pérou, qualifiée d’admirable par Sydenham. Ajoutons, pour détruire une erreur grossière dans laquelle est tombé naguère un de ces jeunes croisés qui s’escriment contre les savants, en haine de la science, et en dépit du sens commun, que parmi les hommes qui se distinguèrent le plus en Amérique, sous Ferdinand et Isabelle, Gharles-Quint et Philippe II, les médecins espagnols emportent la palme, par les recherches sans nombre et les curieuses notices qu’ils nous ont transmises dans leurs écrits. Avant de les juger, il serait prudent de les lire ; mais, au lieu de prendre de telles précautions, on veut avoir raison contre les médecins, on nie qu’ils aient eu entrée en Amérique, et, pour étayer cette négation ridicule, on allègue un passage de Montaigne, qu’on explique tout de travers, de telle sorte que le trait malin et spirituel de Montaigne devient tout simplement une ânerie.
C’est avec des préjugés analogues et d’après une méthode semblable, que les médecins dont nous faisons la critique lisaient les anciens, qu’ils travestissaient, sans trop cher-
cher à les comprendre ; tandis que les bons observateurs, qui jetaient les fondements de l’école empirique, ne se contentaient point de lire Hippocrate, Arétée, Galien ; mais imitaient ces grands maîtres et les commentaient pratiquement, non sans féconder leurs préceptes, en les distançant dans la voie qu’ils avaient ouverte les premiers.
C’est qu’ils avaient en eux le génie du progrès, grâce auquel ils devinaient le secret de l’évolution de l’art, tandis que les autres étaient dans la routine et suivaient l’ornière. Mais les derniers étaient en nombre ; en France notamment ils formaient la grande majorité, et ils perpétuaient la mauvaise tradition. Vers le milieu du dix-buitième siècle, Bordeu ameutait contre lui presque tous les membres de la Faculté, pour avoir prôné l’inoculation comme un excellent préservatif de la petite vérole, et Bordeu lui-même, si émancipé pourtant, soutenait avec toutes les ressources de sa dialectique subtile, des rêveries surannées touchant les variétés du pouls et l’influence des jours critiques.
Aussi la médecine française, contenue dans sa marche progressive par l’esprit réactionnaire des écoles, se trouvait éclipsée par l’avancement prodigieux de la chirurgie, partie de l’art qui s’était rapidement accrue, en prenant pour appui les notions positives en anatomie, et l’observation rigoureuse. Assurément Félix, Mareschal, Dionis, tous ces chirurgiens qui figurent dans le texte du Journal ou dans les notes de l’éditeur, étaient des hommes bien supérieurs par l’intelligence et par l’instruction à ces trois arcbiatres, qui ont peut-être fourni à Molière les types que nous admirons dans ses pièces médicales, le mot n’est pas trop fort pour marquer avec combien de tact et de finesse le grand comique a observé, étudié et compris la médecine et les médecins de son temps. Ici comme ailleurs il a saisi la vérité par la contemplation de la réalité, suivant la méthode fondamentale de la science; aussi manque-t-il d'idéal (mot sonore et profondément creux), au goût de quelques profes-
seurs de belles-lettres, toujours perchés sur les hautes échasses du spiritualisme.
Le Journal de lu santé du roi Louis X/F, n’hésitons pas à le redire à la honte de ceux qui l’ont rédigé, est le meilleur commentaire aux susdites pièces de Molière; il reste comme un témoignage accablant des théories ridicules et de la pratique détestable qui étaient alors en vogue. Ce journal, qui n’était fait que pour le roi et que le roi se faisait lire souvent, atteste infiniment plus d’habileté dans l’art d’aduler bassement que dans celui de guérir. Ces premiers médecins étaient si foncièrement courtisans, qu’ils n’osaient jamais dire la vérité, en usant de ce privilège des honnêtes gens, qu’on respecte même à la cour. En parcourant les notes qui, malgré eux et contre leurs prévisions, sont venues jusqu’à nous; on ne peut se défendre de certains mouvements de colère et parfois d’un sentiment de dégoût, à l’égard de ces grands maîtres en charlatanisme, qui pronostiquaient tout comme les astrologues, au milieu de leur galimatias hérissé d’interminables formules. Et, si peu sympathique qu’elle soit, on ne peut s’empêcher de plaindre sincèrement nette royale majesté, « travaillée, comme ils disent, des. agitations que les mouvements du coeur et de la gloire excitent souvent dans la vie, » et « voulant toujours, en sè faisantvoir àsacour, ménager entre les besoins de sa santé et ceux de son État (1). »
Ce qui condamne sans appel les premiers médecins de Louis XIV, e’est l’impression produite par la lecture de ce journal, qui finit par rendre ce prince intéressant, même aux yeux de ceux dont l’antipathie lui est à jamais acquise.
(\) Journal, -ÿ. 124.
Nota. La gravure à laquelle il est fait allùsion au commencement de cette étude est la première d’une collection devenue très-rare, et qui forme dans son ensemble une satire politique du règne de Louis XIV. L’exemplaire que j’ai eu sous les yeux appartient à l’un de mes meilleurs amis, M. Georges Moreau-Chaslon.
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\rill. — Documents sur le cbarlatanisme ebirurg^ical an dix-bnitième siècle.
Dans une bonne histoire de la médecine, un chapitre tout au moins devrait être consacré aux charlatans. Notre profession en a compté de tout temps un si grand nombre, (jue rhistorien consciencieux de l’art médical ne saurait ni les oublier ni les exclure sans dommage. Ces artistes, qui se distinguent du commun, se recommandent particulièrement à la curiosité ; ét, sans être précisément des moralistes, ils présentent des éléments précieux d’intérêt pour r^tude: des mœurs médicales-
Le mot charlatanisme est inscrit sur la bannière d’une puissante confrérie; mais il y a bien des variétés du genre. Les charlatans se ressemblent tous en tant que charlatans; les analogies qui les rapprochent sont connues de tous. Il n’en est pas de même des différences qui peuvent servir à les classer. L’ignorance et une certaine adresse pour tromper la foule sont l’apanage du charlatan vulgaire, et ce dernier ne se fait guère illusion sur sa propre valeur; tout son savoir ne consiste qu’à exploiter effrontément la sottise des gens, à son profit, en se conformant au proverbe si connu et si vrai : Vulgus vult decipi, decipiatur.
Le charlatan qui fait argent de la bêtise humaine n’est poussé que par la cupidité, passion ignoble à laquelle il obéit uniquement : son métier est de faire des dupes, et toute son ambition est de gagner beaucoup. Ce charlatan vulgaire n’a point d’amour-propre ; il est effrontément cynique et débite ses impostures et ses drogues sans s’émouvoir.
Tout autre est le charlatan que tourmentent la vanité et le désir immodéré de paraître. Homme de talent, de savoir, pénétré de son mérite et toujours prompt à le met-
tre en évidence, celui-ci met toutes ses qualités, toutes ses facultés au service de son ambition égoïste ; il n’épargne rien pour se faire valoir, et le plus souvent il sert l’art et la science d’un très-grand zèle, en vue de s’en servir pour la satisfaction de sa passion dominante.
Il arrive même que les charlatans de cette espèce méprisent l’argent ou le dédaignent. Il en est qui ne recherchent la fortune qu’à* cause des avantages et des facilités qu’on en peut retirer pour la considération; car c’est de celle-ci qu’ils se préoccupent surtout, et si bien, qu’ils se soucient moins d’être que de paraître, au rebours de l’artiste vraiment honnête et désintéressé, qui se moque au besoin de l’opinion, pourvu que le devoir soit rempli et la conscience satisfaite.
Le charlatan, au contraire, déploie une grande habileté : pour sauver les apparences; mais il se conduit plus volontiers d’après les impulsions d’une vanité insatiable que d’après les règles de la stricte probité et les inspirations salutaires du bon sens. La vanité peut aller jusqu’à l’extravagance, jusqu’à l’extrême folie.
Quand Arcbigène entreprit de refondre la théorie des fièvres en inventant une nomenclature impossible, la passion de l’art le dominait moins que l’amour exagéré de sa réputation. S’il eût sincèrement servi l’art médical par ses rares talents, au lieu de travailler pour sa satisfaction personnelle, il ne fût point tombé dans le ridicule, digne châtiment de ceux qui prétendent se singulariser par des inventions absurdes. Qui ne sait qu’Archigène a eu des imitateurs, et que des tentatives analogues à sa prétendue réforme ont abouti à un résultat semblable.
L’antiquité présente encore d’autres exemples de ce charlatanisme médical dont la vanité est le mobile. Sans remonter au mythologique Esculape dont lés prétentions exagérées furent détruites par un coup de foudre, l’histoire nous montre Acron d’Agrigente, médecin empirique et va-
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niteux au point d’exiger du sénat de sa ville natale la concession d’un lieu en évidence pour y élever un monument à son père. Acron fondait sa demande sur la supériorité de ses talents en médecine, Stà ttiv h toTç îaTpoîç dxpo’TTjTa, tiit Diogène Laêrce, en faisant un pauvre jeu de mots (1) qu’il emprunte, il est vrai, au philosophe Empédocle. Celui-ci, qui avait aussi sa bonne dose de vanité, ainsi que l’atteste sa mort théâtrale, rendit vaines les sollicitations d’Acron, « ayant fait un discours sur l’égalité, peut-être pour prouver que les médecins sont tous égaux, et que l’un ne vaut pas mieux que l’autre, « remarque finement Leclerc (2). Thessalus de Tralles, médecin novateur de l’école méthodiste, et si fort maltraité par Galien, était si rempli de son propre mérite, qu’il rejetait avec dédain les opinions et les dogmes des plus grands maîtres de l’art. Sa vanité prodigieuse était, au rapport de Pline, passée à l’état de manie. Thessalus, qui avait une belle fortune et une clientèle considérable , ne sortait qu’accompagné d’une nombreuse escorte. Comme il était à la mode dans la capitale du monde, il se croyait sans rival, dans le passé aussi bien que dans le présent. Il se fit bâtir un monument sur la voie appienne, et l’inscription funéraire apprenait aux passants que Thessalus était le vainqueur des médecins, ou, comme on dirait aujourd’hui, le prince de la médecine (3).
Pline a bien des traits satiriques contre la vanité des médecins, qu’il a notée judicieusement comme un principe de charlatanisme. Mais, sans relever les sarcasmes de Pline, nous ne produirons qu’un exemple rare de la vanité médicale.
(1) Vit. ■philos., VIII, 2, à l’article Empédocle.
(2) Hist. delà méd., I^e part, liv. H, c. vu, p. 103, édit. m-4.
(3) Cl. Galeni methodus medendi lib. I, m-4; — Plinii Eût. nat., lib. XXIX, c. T;— Dan. Leclerc, Hist. de la méd.., 2® parL, liv. IV, sect. I, ch. U, p. kkhAVl.
Ménécrate de Syracuse, qu’il ne faut pas confondre avec un autre médecin du même nom et contemporain de Tibère, se vantait, entre autres merveilles de son habileté, de guérir radicalement l’épilepsie, et il obligeait quelques-uns des malades qu’il avait traités de lui faire escorte. Il allait ainsi traînant sa clientèle à sa suite et se pavanant dans les principales cités de la Grèce. Athénée, le compilateur encyclopédique, nous a conservé la lettre ridiculement insolente que Ménécrate écrivit à Philippe, roi de Macédoine, pour annoncer apparemment son arrivée. Le vaniteux médecin débutait ainsi : « Tu règnes sur la Macédoine, et moi sur la médecine, » et il poursuivait en prolongeant cette antithèse ridiculé. D’après Élien , l’épître de Ménécrate commençait par cette formule; « A Philippe, Ménécrate Jupiter, souhaits de prospérité. » Philippe, qui connaissait bien son correspondant, répondit à son tour : «Philippe à Ménécrate, santé. Je te conseille de te rendre aux environs d’Anlicyre. » Il voulait dire par là que Ménécrate avait besoin de prendre une forte dose, d’ellébore pour guérir de sa folie. L’ellébore était le grand remède des anciens contre la manie avec exaltation, et lé territoire d’Anticyrè, ville de la Pbocide, en produisait une espèce qui était fort estimée. Aller à Anticyre, c’était, comme on dirait de nos jours, entrer à Gbarenton (l).
C’était encore la vanité qui poussait Ménécrate à une exagération tellement ridicule de son propre mérite. C’était elle aussi qui égarait dans les plus faciles sentiers de la médecine ces sophistes si durement traités par Hippocrate en maints passages de ses écrits. Bien des faiseurs de systèmes n’ont obéi qu’à ce vice inhérent aux natures frivoles,
(1) flw.XîîrTio) MêvsxBâTïiç ô Zsû; sû ■nroocTTetv, S’à xal ô ®îX»r-
Ttoç" fl'tXtîB'îro; M£vêxpct-et {i-ytat'vetv. 2'j{i.êcuX£Û6> oot TipcoocYEiv aea’JTOv eits tcTç xarà ÂvTU'.ûpœv Toitctç. Hivitteto Bk âpa toûtojv, ôtt îiapaçpovol ô àvxp. Ælian, Eût. var., XII, 51, et Athénée, ILv. VII, c. xii, et Dan. Leclerc, Eût. de la me'd. pe part., liv. IV, c. iii.
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et qu’il faut se garder de confondre avec l’orgueil. Celui-ci, qui inspire si souvent de grandes choses, non sans induire aussi en de graves erreurs, se distingue fortement de la vanité, inspiratrice ordinaire des sottises que commettent les gens qui n’usent de leurs facultés que pour les satisfactions de l’amour - propre. Paracelse était vaniteux au point d’en être fou. Il n’est pas le seul parmi les modernes qui puisse entrer en parallèle avec les médecins de l’antiquité dont nous avons parlé. Mais il est un type du charlatanisme engendré par l’envie de paraître.
C’est aussi dans cette catégorie de médecins vaniteux à l’excès qu’il faut ranger Lecat, célèbre chirurgien de Rouen et membre de l’Académie royale de chirurgie.
Cet homme habile, qui s’était fait une grande réputation dans son art, devait sa notoriété autant à ses talents, qu’on ne saurait justement contester, qu’aux soins assidus qu’il donnait à l’entretien et à l’accroissement de sa renommée. J’ai sous les yeux une lithographie qui le représente d’après un excellent portrait conservé à Rouen, Le front est découvert et l’œil très-vif; il y a sur ce masque beaucoup d’intelligence et de finesse. Mais ce nez proéminent et pointu, cette bouche largement fendue, ce menton court, arrondi et relevé, le pli qui avoisine la commissure des lèvres, et la saillie des pommettes, composent un visage d’une physionomie tres-complexe, où l’on démêle pourtant trois sentiments en prédominance : la satisfaction de soi-même, l’inquiétude et l’insolence. Avec ses traits aigus et sa face osseuse, Lecat représente à merveille le type de la vanité inquiète.
Le physique du personnage répond parfaitement à l’esprit et au caractère qu’il fit paraître dans une carrière parcourue non sans éclat ni sans utilité, malgré la préoccupation qu’il eut constamment de contenter sa vanité sans mesure. Louis,secrétaire perpétuel de l’Académie de chi- Güardia. 2 3
rurgie, a peint Lecat de main de maître (1). Le portrait est si ressemblant, qu’il semble vivre, et c’est vraiment avec raison que les commissaires qui furent chargés d’examiner l’éloge de Lecat par Louis, ont affirmé dans leur rapport que cet éloge est « un des meilleurs qu’il ait donnés. » Ils ont trouvé le mot juste, en écrivant que cet éloge est un tableau.
Parlant de l’usage qui s’est établi, dans les associations savantes, de faire l’éloge des membres défunts, Louis dit finement « qu’il est quelquefois très-embarrassant pour celui qui en est chargé par devoir de satisfaire également aux égards que méritent sa compagnie, le public et la vérité. Ce sont des intérêts différents assez difficiles à ménager lorsque, de temps en temps, on les trouve opposés l’un à l’autre. » Cette réflexion, si profondément vraie, est ccnsignée dans l’exorde. On lit quelques lignes plus bas : « Nous n’avons pas à nous plaindre de la disette des matériaux. Peu d’hommes se sont occupés du soin de leur réputation avec autant de zèle et d’ardeur que M. Lecat. Il saisissait avec empressement et suivait avec feu toutes les occasions de montrer la part qu’il prenait à l’avancement des connaissances humaines (2). »
Louis connaissait bien le personnage, si bien, en effet, qu’il aurait pu dire que, dans le bien quïl faisait, Lecat ne cherchait que le prétexte et l’occasion de se mettre en plus grande évidence. Lecat convoitait vivement les honneurs
(1) Éloges lus dans les séances de l’Académie royale de chirurgie, recueillis par le docteur Fr. Dubois, Paris, 1859, p. 129.
(2) A ces réflexions de Louis, on peut comparer celles qu’il a faites au début de TÉloge de Verdier. « Ceux qui ont été recommandables par des talents décidés, dont la vie active et laborieuse a été consacrée à l’utilité publique ; ceux qui, sans intérêt pour eux-mêmes, se sont uniquement occupés de leurs devoirs, et qui ont plus considéré l’obligation de faire le bien que la satisfaction de l’avoir fait, de tels hommes ont un droit incontestable à nos hommages. » (Éloge de Verdier, prononcé aux écoles de (tourgie en 1769, page 42 de l’édition de M. Frédéric Dubois.) Que le lecteur fasse la comparaison, et il sentira le contraste.
DOCUMENTS POUR L’HISTOIRE DE l’aRT.
et les places, moins pour l’argent que pour la considération qu’il en tirait. Ces places au demeurant lui assuraient un assez bon revenu et constituaient conséquemment une fort belle dot. Lecat, qui n’avait qu’une fille, voulait un gendre qui pût lui succéder dans toutes ses charges. « M. Lecat, dit spirituellement A. Louis, fit connaître ses intentions, et, sans indiquer précisément un .concours, les choses s’arrangèrent de façon que plusieurs jeunes chirurgiens se rendirent de Paris à Rouen dans l’intention de mériter la palme. M. David était du nombre. On aurait pu parier, presque à coup sûr, qu’il aurait l’aveu du père, d’après les succès académiques qui étaient si fort de son goût (1). »
Lecat avait en effet une passion si violente pour les couronnes académiques, qu’en 1755 , l’Académie royale de chirurgie ayant proposé un prix double, il concourut en dissimulant son nom, malgré la disposition très-positive du règlement qui l’excluait du concours comme membre de la compagnie. On voit que Lecat ne put guérir de cette ambition académique, laquelle ne dure si longuement que chez les savants de second ordre qui, doutant d’eux-mômes malgré leurs prétentions, recherchent avidement l’approbation officielle. Baumes, ancien professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, était aussi un de ces concurrents infatigables et heureux qui mettent leur honneur à faire provision de couronnes. Malheureusement les couronnes académiques n’ont pas toujours l’éclat inaltérable de cette brillante auréole qui désigne à la postérité les têtes vraiment illustres, et la gloire de Lecat n’a guère duré plus que celle de Baumes : c’est aujourd’hui une célébrité de province, une illustration un peu effacée de la Normandie.
Lecat, qui veillait sans cesse sur sa réputation et qui employait tous les moyens pour séduire l’opinion publique, Lecat, qui faisait prôner ses opérations et ses bonnes œu-
(1) Eloge de David, édition Fréd. Dulwîs, p. 350-351.
HISTOffiE.
Très par les gazettes, était plus que sexagénaire, lorsqu’il obtint une faveur qu’il avait longtemps sollicitée. En 1762, par le crédit du gouverneur de la Normandie, il reçut des lettres de noblesse, dont la copie se conserve dans les archives de l’Académie de chirurgie. Louis, dans son Éloge de ce glorieux personnage, a fait, au sujet de cette faiblesse, des réflexions qui, reproduites ici, ne seront ni hors de propos ni sans utilité : « Dans la carrière des sciences et des arts, remarque finement le judicieux écrivain, dans la carrière des sciences et des arts, où l’on ne déroge point, les annoblis n’acquièrent que la considération dont ils auraient également joui sans la prérogative de la noblesse. Entre les gens d’une même profession, le mérite peut seul distinguer (1) ».
Rien de plus juste, mais rien de plus ordinaire aussi que l’envie qui tourmente les plus méritants parmi les gens qui exercent des professions libérales, d’obtenir ces distinctions officielles et apparentes qui ne décorent pas toujours le mérite. Lecat avait du sien une idée si avantageuse, qu’il ne fut amené que par des considérations très-singulières à l’étude et à la pratique de l’art chirurgical. Destiné en premier lieu à l’état ecclésiastique, il pensa plus tard que sa vocation véritable était pour les travaux du génie. Il s’appliqua en conséquence et avec une grande ardeur aux mathématiques; il se prit d’une belle passion pour la mécanique, et fut persuadé jusqu’à son dernier jour qu’il valait beaucoup comme physicien. C’est David, son gendre, qui nous apprend tout cela dans une lettre adressée à Louis, et qui accompagnait des documents pour servir à l’Éloge de son beau-père. Lecat disait volontiers que la chirurgie ne lui aurait jamais plu s’il n’avait découvert que, par la mécanique, elle pouvait se rattacher à la physique, et il ajoutait métaphoriquement et fort galamment qu’il s’était ré-
(1) Éloge de Lecat, p. 147-148.
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solu à embrasser l’écolière pour l’amour de sa maîtresse chérie.
Cet aveu explique le caractère de la plupart de ses travaux en chirurgie; ils sont d’un esprit ingénieux plutôt que d’un clinicien. Lecat mettait de la physique partout, et ses théories en physique étaient étranges ou bizarres. 11 était de ces esprits plus singuliers qu’extraordinaires qui, ne pouvant s’élever jusqu’au génie, donnent constamment dans le paradoxe lorsqu’ils tentent de voler trop haut.
L’ambition tourmentait cet habile homme, et, quoique la réputation à laquelle il était si sensible et la fortune à laquelle il ne fut pas indifférent eussent en apparence comblé ses vœux, sa satisfaction ne fut jamais pleine et entière. Le désir immodéré de paraître le domina souverainement, et ayant tout mis en œuvre pour contenter cette passion insatiable, il ne fit pas tout ce dont il était peut-être capable ou du moins tout ce que le public, qui l’avait gâté, était en droit d’attendre de lui. Aussi la postérité, qui juge avec impartialité et sans céder à ces illusions qui égarent trop souvent le jugement des contemporains, la postérité n’a point admis en sa faveur des circonstances atténuantes, et elle a ratifié l’appréciation à la fois si fine et si nette de Louis.
Ce juge, d’une inflexible droiture et d’un discernement quasi infaillible, a écrit : « La multiplicité des éloges historiques serait désapprouvée avec raison si, dans ce genre d’écrit, on trompait la postérité en voulant lui faire estimer des hommes par les titres qu’ils ont accumulés et par les places qu’ils ont remplies (1). »
Au moment de composer, dix ans après, l’Éloge de Lecat, le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de chirurgie n’eut garde de négliger l’observation d’un principe aussi
(0 Notice snr Verdier {Éloges Édition Fr. Dubois, Paris, 1859, p. 42).
sage qu’équitable, et il s’appliqua consciencieusement à faire un portrait ressemblant, ni chargé ni flatté, du modèle qui avait si longtemps posé devant lui. Lecat parut alors tel qu’il était de son vivant. On rendait justice à ses qualités, à son ardeur, à la prodigieuse activité de son esprit; mais on ne celait pas ses imperfections, et on laissait entrevoir les travers et les vices de son caractère. La famille du défunt se fâcha. Les ennemis du secrétaire perpétuel manœuvrèrent sourdement. David présenta à l’Académie une protestation ridiculement exagérée, qui provoqua de la part de l’inculpé une réplique très-sensée et très-éloquente, et donna lieu au beau rapport de Sabatier (8 juin 1769). Enfin la veuve de Lecat, cédant à de mauvais conseils ou à une mauvaise inspiration, écrivit à Louis un billet injurieux. Louis, toujours ferme et convenable, répondit aux injures qu’on lui adressait par une lettre très-digne, qui est un modèle de raison et d’urbanité, et dont la fin est ainsi :
«Ma réputation, qu’il m’est permis de conserver, ne peut souffrir aucune atteinte de vos injustes emportements. M. le premier chirurgien du roi et la compagnie dont j’ai l’honneur d’être l’interprète ont approuvé mon travail. Je croirais même pouvoir me flatter de votre approbation, s’il vous était possible d’examiner de sens froid (1) ce que j’ai dit et de me savoir gré de ce que fai tu.n
Ce dernier membre de phrase n’est pas, comme on pourrait le supposer, une espèce de figure qu’aurait employée Louis pour sa défense. L’Éloge de Lecat abonde, il est vrai, en insinuations, en réticences ; et pourtant le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de chirurgie n’a pas dit tout ce qu’il savait, et il ne s’est pas même permis une allusion au
(1) M. Fréd. Dubois, qui a reproduit cette lettre dans ses notes à l’Éloge de Lecat [Éloges lus dans les séances publiques de T Académie royale de chirurgie, Paris, 1859, p. 152), a imprimé de sang-froid; mais la minute de la lettre, qui est de la main de Louis, n’autorise point cette correction ou cette variante.
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sujet de cette affaire, dont les pièces sont entre nos mains et que nous pouvons révéler aujourd’hui sans crainte d’offenser personne.
Les commissaires de l’Académie royale de chirurgie chargés d’examiner l’Éloge de Lecat par Louis ont parfaitement défini en quelques lignes la vraie nature du trop célèbre chirurgien de Rouen ;
a Cet Éloge, dit Sabatier, organe de la commission, est un tableau de la vie de M. Lecat, qui y est présenté partout comme un homme de beaucoup d’esprit, avide de connaissances, très-versé dans son art, zélé pour l’honneur des, lettres et pour celui de la chirurgie, auquel il a beaucoup contribué par ses ouvrages et par son habileté généralement reconnue, dont la vie a été fort laborieuse, qui a remporté un grand nombre de prix dans diverses Académies ; que les sociétés savantes de l’Europe les plus considérables ont adopté ; qui a reçu du prince les marques de distinction les plus flatteuses ; en un mot, comme un de ces hommes rares, nés plutôt pour être admirés de leurs contemporains que pour servir de modèles. »
. Juste et très-fine appréciation. Lecat était, en effet, un esprit ingénieux, brillant même, mais peu solide; il subordonnait son art aux décevantes théories qui régnaient alors dans la physique et dans lesquelles il intervenait volontiers, soit comme réformateur, soit comme inventeur. Son caractère ressemblait beaucoup à son esprit : le vain désir de paraître le poussa et le soutint dans la carrière qu’il avait finalement choisie, après de longues hésitations entre l’état ecclésiastique et la profession d’ingénieur. Le culte assidu des mathématiques, funeste trop souvent à la rectitude de la raison, ne disposé point à l’humilité. Lecat, qui tenait beaucoup à rester mathématicien, fut un chirurgien subtil, et d’une subtilité poussée jusqu’au paradoxe ; mais il ne connut point la modestie, cette vertu si douce, quand elle
est vraie, naturelle, sincère. Son amour-propre trop impatient provoquait les louanges et ne savait pas les attendre; mécontent de ses panégyristes les plus complaisants, ce vaniteux faisait très-volontiers son propre éloge, et le faisait sans mesure, sans ménagements. Il alléguait sans discrétion ses travaux, ses découvertes, ses livres, ses palmes et ses titres académiques. Laborieux et actif, il prétendait jouir sans retard de la réputation qu’il s’était faite, et qui probablement eût été plus durable, s’il avait consacré à la consolider le temps qu’il perdit à se faire valoir, en ayant recours à ces moyens peu légitimes dontl’amour de la publicité a malheureusement rendu l’usage vulgaire.
La méthode qu’il avait constamment suivie de son vivant pour se mettre le plus possible en évidence ne fut que trop imitée par ses amis et, qui pis est, par ses parents les plus proches. Les gazetiers, travaillant sans discernement, sans conscience, sur les mémoires fournis par sa famille, dépassèrent le but et firent du mort un portrait trop flatté. Louis, jaloux de rétablir la vérité et dè juger sainement, n’écouta que sa haute raison et ce sentiment d’équité souveraine auquel il faut obéir quand on veut porter un juste jugement ; et par une savante analyse de tous les éléments divers de cette nature complexe, il reproduisit l’homme tel qu’il était, tel qu’il l’avait connu, si bien que les esprits droits furent de son côté et firent bonne justice des injustes réclamations.
On reconnut alors que la vie de Lecat pouvait se résumer en une formule d’une admirable netteté et d’une profonde justesse, que Pline a trouvée dans une de ses éloquentes diatribes contre le charlatanisme médical. Ostentatio artis et porfentosâ seientiœ venditatio manifesta est (1), dit excellemment le pittoresque écrivain, et il faut convenir que l’appréciation de Louis a mis en relief et en parfaite évidence
(1) Historia Naturalis, XXXIX, 8 .
DOCÜMEXTS POUR l’hISTOIRE DE L’aRT.
cette ostentation de l’art chirurgical et cette manie de paraître avec éclat qui fut la passion prédominante de Lecat.
Dans la liste des membres de l’Académie royale de chirurgie, au 4®’’ janvier 1755, Lecat est porté en tête des associés regnicoles, avec tous les titres que voici : « M. Lecat, correspondant de l’Académie royale des sciences, membre des Académies de Rouen, Madrid et Berlin, professeur en anatomie et chirurgie et chirurgien en chef à l’Hôtel-Dieu à Rouen (4). Il était aussi, depuis 1740, correspondant de la Société royale de Londres, et il y a des travaux de lui dans les Transactions de cette célèbre compagnie.
Lecat ne parut pas d’abord très-sensible à l’honneur que lui avait fait l’Académie de chirurgie en se l’associant. « La compagnie, qui avait récompensé ses premiers travaux d’une manière si honorable, dit Louis dans son Éloge, et qui avait tant contribué à sa réputation naissante, lui donna des lettres d’associé en 1739. Il ne s’aperçut que fort longtemps après qu’il avait toujours été sur la liste à la tête de cette classe ; car il ne prit que dans ses dernières années, au frontispice de ses ouvrages, la qualité de doyen des associés régnicoles de l’Académie royale de chirurgie. »
Tout cela est d’une grande exactitude. Lecat, qui s’était constitué à Rouen une sorte de royauté scientifique, était parvenu à fonder dans cette ville une Académie des sciences, belles-lettres et arts. Ily trônait en qualité de secrétaire perpétuel, et il déploya dans l’accomplissement de ses fonctions beaucoup de zèle et d’activité. Mais il reconnut enfin que cette Société, dont il était l’âme, ne pouvait le disputer en éclat à l’Académie royale de chirurgie, et dans les dernières années de sa vie, il se souvint un peu tard des obligations et des égards qu’il devait à cette illustre compagnie. Voici une lettre de lui qui témoigne de ses sentiments de respectueuse déférence :
(1) Registres de VAcad. roy. de chirurg., t. 111, p. 400.
«A Messieurs de V Académie royale de chirurgie. a Messieurs,
« Permettez-moi de vous présentér deux ouvrages dont l’un est tout récemment imprimé, et l’autre, quoique un peu plus ancien, n’auoit cependant pas encore été placé dans votre bibliothèque. Jevoudrois, messieurs, pouuoiry fournir des choses qui en fussent plus dignes. Peut-être y parviendray-je, si le ciel daigne prolonger mes jours. Je n’ây gueres employé Page de vigueur qu’a amasser des matériaux, dans l’esperance de les arranger et de les produire auec plus d’utilité dans Page de sagesse. J’en suis à ce dernier acte du petit roole que je joue dans ce bas monde, et j’y vais employer tout le loisir que me procure ma retraite de la ville de Rouen. Un des motifs qui me soutient le -plus dans cette entreprise, messieurs, c’est l’esperance de voir mes efforts applaudis par votre respectable compagnie et mes ouvrages placés au rang de ceux qu’elle estime.
« J’ay l’honneur d’etre avec un profond respect,
« Messieurs,
« Votre très humble et très obéissant serviteur,
« Lecat. »
« A Rouen, ce 15 aoust 1759. »
Il écrivait ainsi neuf ans avant sa mort (1).
En donnant un échantillon de sa manière et de son orthographe, nous regrettons de ne pouvoir montrer un spécimen de son écriture, assez lisible, mais irrégulière et peu nette ; les caractères en sont incertains, et les nombreuses liaisons
(1) Né à Blézancourt, bourg de Picardie, le 6 septembre 1700 ; mort à Rouen, le 20 août 1768.
DOCDMENTS POUR L’hISTOIRE DE l’aRT.
des lettres entre elles y jettent un peu de confusion : ils accusent plus d’inquiétude que de fermeté d’esprit. Pour ce qui est du style, dont le lecteur verra bientôt un autre morceau, Lecat était tout à fait digne de réfuter le discours paradoxal de J. -J. Rousseau qui avait remporté le prix de l’Académie de Dijon. Il ne fut pas heureux dans cette réfutation, et sa défense des arts et des belles-lettres, loin de lui valoir une couronne, provoqua le blâme de la part de la Société littéraire dont il convoitait l’approbation.
Mais comment, après une si longue indifférence à l’égard de l’Académie royale de chirurgie, Lecat fut-il amené à se préoccuper de cette savante compagnie avec une telle sollicitude? Il n’est pas difficile de deviner le motif de cette préoccupation un peu tardive. En 1755, quatre années par conséquent avant qu’il écrivît une lettre si flatteuse, l’Académie royale de chirurgie, qui ne perdait jamais de vue aucun de ses membres, avait particulièrnment fixé sur lui' son attention en des circonstances qui doivent être rappelées en détail.
Dans les Registres manuscrits de V Académie royale de chirurgie, aux pages 450-51 du tomellP, qui renferme le résumé des actes et des travaux de la compagnie, depuis le 1®* avril 1751 jusqu’au 18 décembre 1755 inclusivement, sous la date du 24 juillet 1755, on lit à la fin du procès-verbal : « On a dénoncé au comité des lettres des magistrats fie Lille, imprimées et répandues dans le public pour y annoncer l’arrivée de M. Lecat, d’une manière qui marquerait du charlatanisme, si ces lettres eussent été concertées avec M. Lecat ; on a délibéré, et l’on est convenu que M. le secrétaire écrirait à M. Bagieu, qui doit être actuellement à LiUe, pour le prier de s’informer de la vérité des faits, et d’en rendre compte à l’Académie. »
A cette époque, l’Académie était dirigée par Lafaye, sous la présidence de Lamartinière. Morand, qui remplissait les
HISTOffiE.
fonctions de secrétaire perpétuel, ne perdit point de temps, et il adressa à son collègue Bagieu (Jacques), bon observateur et praticien excellent, cette lettre que nous avons heureusement retrouvée dans les cartons de l’Académie :
« L’Académie royale de chirurgie, monsieur, a vu avec peine que M. Lecat s’est fait annoncer à Lille avec des précautions qui ne conviennent point à un maître d’une aussi grande réputation, et membre de l’Académie en qualité d’associé. Elle a lu des espèces d’affiches imprimées pour notifier aux curés et aux baillis de differents lieux son arrivée dans les premiers jours de juin, et des lettres contenant sur les opérations qu’il a faites des détails peu avantageux à M. Lecat s’ils étaient vrays.
« L’Académie, ayant à cœur ce qui intéresse son honneur et celui de ses membres, serait fâchée que M. Lecat sè fût comporté dans son voyage comme le font les charlatans et les batteurs de campagne, et elle désire d’être informée par vous, monsieur, de tout ce qui s’est passé sur cela à Lüle et peut-être sous vos yeux, espérant que vous voudrez bien prendre cette peine le plus tôt qu’il vous sera possible.
« J’ai l’honneur d’être très-parfaitement, monsieur, votre très-humble et très- obéissant serviteur,
« Ce 31 juillet 1755. »
« Morand. »
Quoique cette pièce fort curieuse porte la date du 31 juillet, il y a grande apparence qu’elle fut écrite sans retard, après la décision prise par l’Académie d’instruire une affaire qui pouvait être de nature à compromettre sa dignité dans la personne d’un de ses membres. On lit, en effet, dans le tome cité ci-dessus des registres de la compagnie, sous la date du 31 juillet 1753, le passage suivant :
O II y a eu comité dans lequel on a agité l’affaire qui regarde M. Lecat. M. le secrétaire a lu la lettre qu’il avait
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écrite à M. Bagieu, chargé par l’Académie d’instruire le fait. M. Bagieu, de retour à Paris dans ces entrefaites et actuellement présent, a dit que, prévoyant les justes inquiétudes de l’Académie sur cela, il avait approfondi l’affaire étant à Lille ; que MM. les magistrats avaient fait imprimer et répandre d’office les lettres circulaires en question, que M. Lecat n’y avait aucune part, et qu’il s’est comporté partout d’une façon honorable. Dans le moment, M. le secrétaire venait de recevoir une lettre de M. Lecat adressée à l’Académie, conforme au rapport de M. Bagieu, et par laquelle il se justifie en détail. M. le secrétaire a été chargé d’écrire à ce sujet à M. Lecat une lettre de politesse.
« Signé : Morand (1). »
Il est probable que six jours n’avaient point suffi pour l’enquête que l’Académie jugea à propos d’instituer. La poste n’allait pas alors d’une grande vitesse, et Bagieu n’eut pas, en conscience, le temps de recevoir à Lille la lettre du secrétaire perpétuel, de faire les recherches qu’on lui demandait, et de retourner à Paris pour rendre compte de sa mission. Ou l’affaire de Lecat fut menée rondement, ou elle fut étouffée dès le début, l’Académie ayant peut-être craint de compromettre sa réputation en appelant trop vivement l’attention publique sur un de ses membres les plus connus. Il se peut encore, et c’est le cas le plus probable, que Lecat ait été averti à temps, officieusement ou par les amis qu’il comptait parmi les académiciens, car sa lettre de justification est du 28 juillet. Or les registres de l’Académie royale de chirurgie ne font mention de l’affaire qui le concernait que deux fois, le 24 et le 31 juillet. Il est vrai que cette affaire remontait au moins à deux mois, car les imprimés que nous allons reproduire et qui figurent au dossier comme pièces justificatives, sont du mois de mai 1755. Ces impri-
(1) Registres, tome III, p. 484.
niés sont au nombre de trois ; les voici sans commentaire : a A LiUe, le 16 may 1755.
« L’intérêt que nous prenons, messieurs, à ce qui peut contribuer à l’avantage des habitants de votre paroisse, nous engage à vous informer'que M. Lecat, docteur en médecine et chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu, de Rouen, dont le mérite et l’habileté sont parfaitement connus, doit arriver en cette ville dans les premiers jours du mois de juin prochain pour y faire des opérations à quelques personnes, et, comme il a bien voulu s’engager pendant le séjour qu’il doit y faire de neuf à dix jours d’opérer la cataracte, le becde-lièvre, l’extirpation du cancer, et toutes autres opérations de chirurgie, à l’exception de la taille, aux personnes pauvres et aisées qui se présenteront, ceux de votre communauté, qui peuvent être attaquez de ces sortes de maladies, pourront profiter d’une occasion aussi favorable.
« Nous croyons aussi devoir vous adresser les préparations que le sieur Lecat a prescrit aux malades de cette ville, pour les trouver en état d’être opérés dans les premiers jturs de son arrivée, afin que les étrangers qui voudraient avoir recours à lui pendant son séjour ici puissent s’y préparer de la même manière.
« Nous sommes, messieurs, vos affectionnez serviteurs, les baillis des quatre seigneurs hauts-justiciers, représentant l’état des ehâtelenies de Lille, Doùay et Orchïes. »
Suscription imprimée :
A messieurs
les baillis et gens de loy de .
« A Lille, le 24 mai 1755.
«Par notre lettre du 16 de ce mois, nous avons informé,