V. — lies peines de la vieillesse
Un poète espagnol du quinzième siècle, Rodrigo de Cota, a tracé de la vieillesse un portrait peu flatté, qui ne déplairait point à nos plus enragés réalistes par le cynisme de l’expression et la crudité des couleurs. La description minutieusement impitoyable des signes qui ahnéncent la décrépitude, telle qu’il l’a faite en très-beaux vers, ne donne point appétit de vieillir. Dans un dialogue animé et -trèsdramatique entre l’Amour et un vieillard, celui-ci, qui se flatte en vain d’un retour de jeunesse, déplore amèrement les misères et les privations de son âge, et son interlocu-
teur l’accable de railleries sur cette impuissance incurable, qui est le lot des vieilles années.
Un contemporain de Rodrigo de Cota, homme d’un grand sens et excellent écrivain, a traité le même sujet, sans allégorie, avec un pessimisme outré, ou mieux, avec une franchise sans précédents, en cette matière qui a exercé tant d’esprits optimistes.
Fernando del Pulgar n’est point un panégyriste de la vieillesse, et il proteste non sans humeur contre tout le bien qu’on a dit avant lui d’un âge qu’il réputé intolérable. Son téihoignagé mérite considération : Fernando del Pulgar n’était point un faiseur de lieux communs ni un artiste en phrases. Élevé à la cour de Juan II de Castille, en grande faveur sous le règne de l’indolent Henri IV, il brilla longtemps dans les conseils de la couronne, tout en remplissant les fonctions de secrétaire et d’historiographe des rois catholiques. Sa Chronique de Castille n’a pas, à la vérité, un très-grand mérite; mais ses biographies et portraits de quelques illustres contemporains {claros varones de Castilla) tiennent un rang distingué parmi les belles productions de la littérature espagnole. Ses lettres surtout sont toutes remplies d’esprit et de feu. Il n’en reste que trente-deux, écrites, selon toute apparence, entre les années 1473 et 1483. A cette époque, Fernando del Pulgar devait être déjà d’un âge assez avancé. On ignore d’ailleurs la date de sa naissance et celle de sa mort ; on sait seulement qu’il vivait encore en 1492. On a de lui une relation adressée à la reine Isabelle, sur les rois maures de Grenade, et cette relation atteste que l’auteur vécut assez pour voir la chute de la puissance musulmane en Espagne.
Parmi les lettres de Fernando del Pulgar, il en est une, la première du recueil, qui nous intéresse particulièrement. Elle est adressée à un médecin, nommé Francisco Nunez, sur lequel les renseignements font défaut, mais qu’on peut
supposer, avec quelque vraisemblance, être le même que Francisco Nunez de la Hierba, très-connu des humanistes de son temps par une bonne édition de la géographie de Pomponius Mêla (t).
Voici, dans une traduction très-littérale, la longue épître de Fernando del Pulgar :
a Seigneur docteur Francisco Nunez, médecin, je, Fernando del Pulgar, secrétaire (royal), parais devant vous. et dis que, souffrant grandement d’une douleur à l’hypocondre, et d’autres maux qui font leur apparition en même temps que la vieillesse, je voulus lire Cicéron, de Senectute, pour avoir de lui, quelque remède à ces souffrances ; et puisse Dieu ne pas accorder au salut de son âme plus que je n’ai trouvé dans son traité, pour mes hypocondres. A la vérité, il prodigue les consolations et il multiplie les louanges de la vieillesse, mais il est dépourvu de remèdes contre ses maux.
c< Pour moi, je voudrais trouver un remède seulement, et cela vaudrait mieux, à coup sûr, seigneur médecin, que tputes ses consolations ; car les bonnes paroles qui n’ôtent point la douleur ne consolent guère (2). Aussi suis-je resté avec ma douleur et sans le soulagement que je m’étais' promis.
« Après cette première épreuve, je cherchai de même dans son deuxième livre des Questions Tusculanés, où il prétend prouver que le sage ne doit point ressentir la douleur, et qu’il peut, s’il la ressent, s’en débarrasser â volonté. Pour moi, seigneur docteur, qui ne suis pas un sage, j’ai ressenti la douleur, et, comme je ne suis pas vertueux, je ne puis m’en délivrer ; etTullius en personne, si vertueux qu’il fût, ne le pourrait pas davantage s’il ressentait le mal qui me tourmente. Aussi suis-je convaincu que, pour ce qui est
(1) Salamanque, 1498, 111-4“.
(2) Voyez dans la préface de Stahl à la Theoria medica vera quelques réflexions semblables, à propos d’un passage de Plutarque.
des maux qu’entraîne la vieillesse, il vaut mieux s’adresser au médecin guérisseur qu’au philosophe consolateur.
« Par les Scipions, les Métellus, les Fahius, les Crassus, et quelques autres Romains qui ont eu une mort et une vie honorahles, Tullius veut prouver que la vieillesse est bonne. Et moi, par l’exemple de quelques-uns qui ont mal fini, je prouverai qu’elle est mauvaise, et, pour confirmer mon opinion, je donnerai des preuves à l’appui, en bien plus grand nombre que n’a fait Cicéron. Je veux même lui en présenter une, à lui-même Cicéron, et lui demander s’il eût préféré, lorsque son ennemi Marc- Antoine lui fit couper la main et la tête, mourir de la fièvre quelques années auparavant, ou bien mourir vieux, comme il mourut, par le fer, quelques années plus tard. Je veux bien croire que ces Romains qu’il cite ont eu une vieillesse honorée; mais je crois aussi que le seigneur Tullius se Contenta d’énumérer les avantages dont ils jouirent, et qu’il négligea de mentionner les tourments et les souffrances qu’ont ressentis et que ressentent tous ceux qui vivent longuement.
« Adam fut sage et homme de bien ; mais il vit un de ses deux fils couvert du sang de l’autre. Noé fut juste, mais il assista à la ruine du monde; il fut livré à la tourmente des flots, et il se vit mis à nu et raillé par son fils. Abraham fut l’ami de Dieu, mais il erra sur la terre d’exil, et il endura des souffrances dans les demeures étrangères. Isaac, devenu aveugle en sa vieillesse, vécut d’une vie d’amertume par la discorde de ses deux fils. Jacob fut riche et honoré, naais ses fils vendirent le plus chéri de ses enfants, et il confessa que ses cent trente ans lui semblaient un court espace, rempli d’afflictions. David eut à souffrir bien des persécutions très-graves et bien des dissensions dans sa famille, double tourment. Le vieil Héli, le grand prêtre, apprit en même temps que ses fils avaient succombé dans le combat, et que l’arche d’alliance était au pouvoir des ennemis.
« Tous ces hommes, néanmoins, dont les exemples nous sont parvenus, étaient des patriarches et des amis de Dieu, à un plus haut degré assurément que les Métellus et les Fabius de Rome. Cela les a-t-il empêchés d’éprouver toutes les misères qu’ils eurent à subir durant les années de leur longue vie?
« Nous n’en finirions pas, tant les exemples abondent; et d’ailleurs je dirais volontiers que tous ceux qui ont vécu longuement ont éprouvé de grandes douleurs dans leurs derniers jours, sans compter les souffrances corporelles que la vieillesse traîne à sa suite. Ce n’est pas que je veuille comparer à notre vie et à nos peines la vie et les tentations de ces patriarches, des saints et des. martyrs qui, illuminés par l’Esprit-Saint, ont souffert vertueusement le martyre et les persécutions ; le tout étant advenu par la secrète volonté de Dieu, qui opérait mystérieusement en ceux qui furent ses amis, afin d’éprouver en eux les vertus de la foi, de la patience et de la constance, pour l’exemple de notre vie. Mais, dirai-je, puisque ces personnages ressentirent les peines de la vieillesse, combien plus ont dû les ressentir ceux qui ne pouvaient obtenir la grâce qui leur fut accordée!
« Job nous condamne à vivre peu de jours et à souffrir beaucoup de misères ; et la sentence de Job s’exécute tous les jours sur chacun de nous, et particulièrement sur les vieillards. Je vois, en effet, que nous souffrons continuellement, que la douleur nous tourmente, par la mort de nos proches, par les soucis qui nOus assaillent et par ceux que nous prenons nous-mêmes, conformément à la sentence de Job. Comptons encore la pauvreté, grande amie et compagne de la vieillesse.
« Tullius vante aussi la tempérance de la vieillesse, parce qu’elle fuit la luxure et les autres excès de lajeunesse; mais
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je voudrais savoir de lui si les vieillards mettent cette tempérance en pratique volontairement ou par impuissance. J^en parle ainsi, seigneur médecin, pour vous avoir entendu, vous et d’autres vieillards respectables, louer cette tempérance, tout en louant avec un plaisir extrême l’intempérance de la jeunesse écoulée; ce qui m’a fait supposer que les effets ne se produisent pas, faute de pouvoir se produire, car le désir est toujours vert, mais non la faculté de le satisfaire. Aussi n’ai-je jamais compris que l’on fît l’éloge de la tempérance de celui qui ne saurait être intempérant. Que si le vieillard veut revenir aux plaisirs charnels qu’il a délaissés en même temps que la jeunesse, vous devez juger, monsieur le docteur, s’il est beau pour lui de s’embarrasser de satisfaire son appétit sans en avoir la force.
« Il (Cicéron) loue aussi la vieillesse, parce qu’elle a autorité et prudence. Et, en vérité, il a raison, quoique j’aie vu un grand nombre de vieillards remplis d’années, et dépourvus de bon sens ; ni leur âge ne leur avait donné de l’autorité, ni l’expérience de l’instruction, et ils recevaient des leçons de la jeunesse. Il y a aussi des vieillards qui savent et qui disent : « Si j’avais su, jeune homme, ce que je sais maintenant à mon âge, j’eusse vécu autrement. » De sorte que, si le jeune homme ne fait point ce qu’il doit faire, par ignorance, le vieillard encore moins, par impuissance.
(r Le seigneur Tullius loue encore la vieillesse, parce qu’elle est bien près de rendre visite aux gens de bien en l’autre vie. Je vois cependant que nous évitons tous pareille visite. Et Tullius lui-même l’eût différée, si l’on ne l’eût pris par la violence, et détourné de son chemin pour l’obliger de faire cette visite qu’il louait beaucoup et désirait petitement. De fait, parlant avec tout le respect qu’il mérite, un des plus grands maux qui tourmentent le vieillard, c est la pensée d’une mort prochaine, pensée qui l’empêche de jouir de tous les autres avantages de la vie, car nous voudrions tous naturellement conserver cette existence, et cela
ne se peut ici, parce que notre vie décline à mesure qu’elle avance, et plus elle va, et plus elle tend à ne plus aller.
« Et ce qui me paraît de beaucoup le plus grave, seigneur docteur, c’est que, si le vieillard veut en user comme un vieillard, on le fuit, et, s’il veut en user comnae un jeune homme, on se moque de lui. Il n’est plus bon à aucun service, par impuissance; on ne peut le servir, parce qu’il gronde sans cesse. Il ne peut frayer avec les jeunes gens, parce que le temps a mis une grande distance entre eux et lui; et les vieillards entre eux ne peuvent vivre ensemble, parce que la vieillesse a mis le désaccord entre leurs pensées. Ils mangent avec difficulté, évacuent avec beaucoup de peine ; à charge à ceux qui les soignent, odieux à leurs proches, s’ils sont pauvres, parce qu’ils nfettent beaucoup de temps à mourir; haïssables, s’ils sont riches, parce que leur longue vie retarde le moment de la succession.
« Les yeux, la bouche, les traits du visage et tous les membres deviennent difformes les sens s’émoussent, et parfois s’éteignent. Ils dépensent sans rien gagner, parlent beaucoup, et agissent peu. L’avarice surtout se développe uhez eux en proportion de l’âge; or l’avarice, partout où elle prend place, n’est-elle pas la plus grande corruption dé la vie?
« Ainsi donc, monsieur le docteur, je ne sais trop ce que Tullius a pu trouver à louer dans la vieillesse, cette lie de toute la vie écoulée, cette période qui prédispose l’iiomme à souffrir toute espèce de douleur dans les bypocondres et leurs dépendances.
« S’il y avait un âge quelconque de la vie digne de louange (ce que je conteste), il faudrait commencer par louer la jeunesse avant la vieillesse, d’autant que l’une est belle, et l’autre laide; l’une saine, et l’autre malade; l’üne gaie, et l’autre triste; l’une ferme, et l’autre abattue ; l’une forte, et l’autre faible ; l’une prompte à tout exercice, l’autre
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incapable de tout, sauf de gémir sur les maux qui du dedans et du dehors sans cesse l’assaillent. C’est pourquoi, monsieur le médecin, étant très-fâché des consolations de Tullius et de l’inanité, de la nullité du petit nombre de remèdes du traité de Senectute, j’en appelle à vous, seigneur François de Médicis (jeu de mots), et vous demande les emplâtres nécessaires, sœpe et instantive {sic), et vous requiers de me guérir, et non de me consoler (1). Portez-vous bien. »
Tel est le réquisitoire de Fernando del Pulgar contre la vieillesse. Il y aurait à faire un beau commentaire sur ce texte à l’adresse de ces physiologistes de fantaisie qui promettent à l’homme une vie plus longue qu’il ne serait raisonnable de la désirer, physiologiquement, cela va sans le dire. Les partisans de la longévité seraient plus assurés de faire accepter leurs théories s’ils commençaient par les réaliser eux-mêmes, en autres termes, s’ils prêchaient d’exemplé, et vivaient assez longtemps pour être bien certains qu’ils ne poursuivent pas une chimère.
Quantàceux qui ^vèch&CilV insénescence (2) du sens intime, ils ont plus de chances de mériter créance, même quand ils radotent, à cause que leur théorie, essentiellement spiritualiste, s’accorde parfaitement avec la croyance à l’immatérialité, et conséquemment à l’immortalité de l’âme.
La physiologie, soutenue par Thygiène générale, peut rêver bien des améliorations dans la vie humaine ; mais la médecine, qui ne promet que la santé aux malades qui peuvent guérir, la médecine nous ramène des illusions et des espérances folles au sentiment vrai des choses réelles et des améliorations possibles.
(1) Zas letras de Fernando del Pulgar a diferentes personas. Letra 1». « Contra los males de la vejez; » à la suite des lettres de Pierre Martyr, édit. d’Amsterdam, 1670, in-fol. Elzévier.
, (2) Ce mot qui sert de titre à une espèce de roman physiologique ou philosophique [Preuves de P insénescence du sens intime de l’homme, par le professeur Lordat, MontpeUier, 1844) n’a point du tout le sens d’^l^erasîe. Insenescei'e signifie proprement en latin commencer à vieillir.
La prolongation de l’existence des individus est assurément un des plus beaux problèmes de la science sociale, et les résultats obtenus depuis qu’une civilisation meilleure exerce sa bienfaisante action sur nos sociétés modernes, la mortalité générale amoindrie, les conditions de bien-être multipliées, le savoir croissant tous les jours pour combattre plus efficacement les causes de mort, tout enfin, dans ce qui constitue le progrès, autorise certaines espérances.
Mais que nos optimistes n’espèrent point nous ramener les longs jours des patriarches. Quand même nous serions maîtres de régler à notre volonté les circonstances extérieures, de supprimer les maladies aiguës, qui font tant de ravages, de dompter la marche fatale des affections chroniques ; quand même la physiologie nous révélerait tous les secrets de l’organisation animale, et l’hygiène nous prodiguerait ses ressources, il resterait encore beaucoup à faire, non-seulement pour détourner les causes de mort, mais encore pour régler utilement les mouvements de la vie et établir un équilibre stable entre les divers systèmes de l’organisme vivant.
Hippocrate a bien dit que la connaissance vraie de la nature humaine ne se peut acquérir que par la médecine, et il est bon de rappeler de temps en temps cette grande parole aux physiologistes superficiels qui encouragent par leurs promesses inconsidérées les rêveries des réformateurs maniaques.
VI. — lia médecine dans l’bistoire. — JLe mariage de lionis XIII.
Il faut avouer que la doctrine des tempéraments était bien ingénieuse et que nous ne l’avons pas remplacée, malgré nos grandes prétentions et notre dédain de l’antique physiologie. Avec notre médecine exacte et toutes nos expé-
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rimenlations et investigations rigoureuses, nous sommes bien loin d’entendre la science de Thomme à la façon des anciens physiologistes, et nous avons tort de faire fl des vieilles théories sur la constitution humaine. Les principes de notre philosophie scientifique sont un peu étroits, comme nos méthodes, et notre esprit trop sévèrement discipliné ne s’élève pas toujours assez haut pour discerner et apprécier les tentatives et les acquisitions du temps passé. Nous ne sommes pas assez philosophes pour étudier l’histoire ; et nous croyons volontiers que la connaissance des systèmes et des dogmes surannés, bonne tout au plus pour satisfaire la curiosité, ne peut guère ajouter à l’instruction. Aussi n’est-il pas rare de voir des médecins qui se font un mérite de leur ignorance absolue en histoire, et qui traitent cavalièrement de vieilleries et de radotages nos antiquités médicales. Il faut plaindre ces ignorants et leur pardonner, car ils ne savent ce qu’ils disent.
Dans la science comme dans la vie, on est toujours le fils de quelqu’un, et c’est particulièrement en médecine que se manifeste toute la puissance de la tradition. Sans la tradition, notre art n’est rien, et, si notre art a un caractère scientifique, c’est grâce à la tradition. Est-il besoin d’expliquer cela? Et ces esprits orgueilleux et bornés, qui invoquent à toute heure l’observation comme le principe fondamental de toute philosophie, ne comprendront-ils jamais que la tradition dans son élément vital n’est autre chose que l’observation non interrompue des phénomènes qui passent ou sè reproduisent successivement sous les yeux des générations? De cette observation continue, de cette longue élaboration naît lentement la science.
Telle est la loi et la vraie méthode. Le principe subsiste malgré les variations apparentes, qui ne sont en réalité que des modes divers d’application. Les moyens de connaître se multiplient et se perfectionnent : cette multiplicité croissante et cette perfectibilité sont deux excellentes conditions
de progrès; mais ce qui ne change point, ne se modifie point, c’est la faculté même de connaître.
Nous observons autrement que les anciens, et nous obtenons des résultats qu’ils ne connurent point; mais nous ne valons pas mieux qu’eux pour cela, èt nos observateurs contemporains ne sont pas supérieurs à ceux du temps passé. Cette assertion né surprendra point ceux qui ont médité sur l’évolution de notre art, et qui sont arrivés par l’histoirè à la philosophie médicale. Les autres traiteront cette assertion de paradoxe; mais leur jugement nous importe peu : il n’a pour nous aucun poids.
, Les anciens, dans leur impatience de connaître la réalité des choses, avaient inventé une méthode artificielle d’inr terprétation, qu’ils nommaient' herméneutique. Quand on lit leurs écrits avec le désir de les bien entendre et d’en profiter, il faut se garder de confondre cette méthode artificielle avec l’observation véritable, qui était leur vraie méthode scientifique. Les Grecs étaient doués d’un esprit subtil qui trouvait réponse à toutes les difficultés, à peu près comme les casuistes résolvaient tous les cas de conscience. Mais il y aurait injustice à dresser le bilan de leurs connaissances d’après ces explications provisoires qui donnaient momentanément satisfaction aux intelligences. L'herméneutique n’était qu’un procédé qui suppose de grandes ressources d’invention. Mais, à côté du procédé, il y avait la méthode môme d’observation, qui est encore à notre usage, sauf l’étendue des applications et la modification ou le perfectionnement des moyens. Les théories et les systèmes qui n’étaient point l’expression exacte de la réalité ont croulé ; mais au milieu des ruinés il faut distinguer les résultats acquis par une observation irréprochable, résultats qui demeurent et qu’il faut ajouter à la somme de nos propres acquisitions.
Faut-il des exemples pour rendre ceci plus clair? Prenons deux hommes qui furent grands entre tous dans l’an-
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tiquité grecque : Hippocrate et Aristote. Le grand médecin a donné, des faits qu’il avait observés, des explications souvent inadmissibles ; mais, en rejetant des explications erronées, nous retenons les observations, et nous admirons la vérité des remarques et des réflexions suggérées à Fobservateur par les faits bien observés. C’est par là que se recommandent la plupart des aphorismes et les propositions de pathologie ou de thérapeutique répandues dans les écrits de l’école hippocratique. ‘
Il en est de même pour Aristote. Ce grand interprète de la nature l’a souvent interprétée de travers; mais, en rejetant ses erreurs d’interprétation, nous constatons la profonde vérité de ses observations, et nous pensons que jamais observateur n’a surpassé celüi-là ni en sagacité ni en justesse. Son recueil de problèmes &s,i \m modèle de philosophie scientifique. Chaque fait d’observation ou d’expérience est suivi d’un point interrogatif. Le philosophe, ayant constaté une réalité indubitable, en demande le comment et le pourquoi. Mais, loin de résoudre le problème, il propose tout au plus une explication sous forme dubitative. Que la solution proposée soit satisfaisante ou non, le problème existe et constitue un fait acquis.
Galien, qui vénérait singulièrement Aristote et qui voulait à tort ou à raison se rattacher à l’école philosophique de cet incomparable maître, Galien n’était point enclin à ce doute méthodique, qui est l’âme en quelque sorte de la collection des problèmes aristotéliques. Galien avait des solutions pour tous les problèmes, et il expliquait longue- EQent cela même qu’il ne pouvait comprendre et qui est ou demeure encore inexplicable. C’est grâce à cette incorrigible manie de vouloir tout expliquer, qu’il a produit cet énorme fatras de commentaires, de discours et de traités de tout genre qui se réduisent à un mince volume, quand on en extrait la substance. Je dis un mince volume, car
l’in-folio de Laguna (1), qui est un abrégé de tous les écrits galéniques, pourrait être sans inconvénient réduit des trois quarts.
Il y a toutefois dans ce fatras de dissertations un petit traité dont je ne voudrais pas retrancher une seule ligne. C’est celui qui a pour titre : « Que le moral est conforme au tempérament. »
Il faut s’entendre sur ce mot. Par tempérament, Galien entendait l’organisation, de même que les méthodistes donnaient ce sens au mot nature ; et, comme les méthodistes, il partait de la connaissance de l’organisation pour déterminer ou régler les fonctions supérieures. On connaît l’opinion d’Asclépiade sur l’âme. L’opinion de Galien sur cette entité abstraite ne différait pas au fond de celle d’Asclépiade, du moins dans ce traité si remarquable sur les rapports du physique et du moral. Tel est en effet pour nous le titre véritable de ce livre qui a précédé d’environ dix-huit siècles celui de Cabanis sur le même sujet (2).
Entre les deux il faut placer l’ouvrage si original et si hardi du médecin espagnol Huarte, intitulé : « Examen des esprits pour les sciences. » Sauf les explications, qui se modifient inévitablement suivant les époques, Galien, Huarte et Cabanis pensaient de même. Dans les questions les plus ardues de la physiologie générale, ils sont restés les maîtres. Ils tenaient tous les trois pour la doctrine des tempéraments; et, en accordant une grande influence au système nerveux, ils n’avaient garde d’oublier l’action importante des viscères qui jouent un rôle essentiel dans les manifestations de la vie supérieure.
Galien résolvait toutes les difficultés physiologiques au moyen de sa théorie humorale ; et Huarte de son côté a usé largement des ressources que lui offrait la doctrine des
(1) Galeni, Epitome operum, edente A. Lacuna. Lugduni, 1C43 in-fol.
(2) Bapperts du physique et du moral, édition. Paris, 1844.
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quatre humeurs et des quatre qualités premières. On conçoit à quelle infinie variété de natures on peut arriver en combinant diversement ces éléments de la crase, et il faut convenir que le système galénique a multiplié les subtilités pour expliquer les diverses idiosyncrasies. Mais> en laissant de côté les explications subtiles et les théories raffinées, on se trouve en présence de certains caractères ou types d’organisation que l’observation constate, et l’observateur est portématurellement à rapprocher par des analogies incontestables quelques-uns de ces types divers pour en former des groupes. C’est que le résultat de l’observation est acquis, et qu’il demeure*tel quel, après avoir servi de base durant des siècles à un système qui n’existe plus que dans le souvenir.
De l’ancienne doctrine humorale, il ne reste guère aujourd’hui que des locutions et des façons de parler consacrées par l’usage, et quelques préjugés dont la racine tient bon ; mais, tout en rejetant les éléments premiers, les quatre humeurs et les qualités premières, nous subissons bon gré, mal gré la doctrine des tempéraments, en tant qu’expression de faits réels et d’observations qui s’imposent comme la réalité. C’est ce fond de vérité qui soutient encore en partie les théories ayant cours depuis Galien sur les fonctions supérieures ; et c’est la réalité des observations qu’ils renferment qui rend les traités de Galien et de Huarte sur la matière aussi intéressants et presque aussi instructifs que celui de Cabanis.
La tentative de Gall, si hardie et si féconde, a prouvé, par son insuffisance, qu’il ne fallait point abandonner l’ancienne voie, et que le système nerveux ne saurait donner raison dp tout, encore moins le système cérébral. Les recherches des modernes sur les fonctions des nerfs du grand sympathique ramèneront de nouveau l’attention des pathologistes sur les viscères, et il est facile de prévoir que les organes de la vie végétative reprendront l’importance que leur accordaient Güardia.
les anciens observateurs, dans l’étude des affections nerveuses et cérébrales.
Sans doute c’est le cerveau qui pense; mais, en admettant que le cerveau soit le centre commun des sensations, il est téméraire d’exclure une sorte de sensibilité organique, qui modifie les sensations cérébrales. C’est le centre encéphalique qui perçoit; d’accord, mais il ne perçoit que les sensations transmises ; et celles-ci diffèrent suivant leur provenance, leur origine, leur point de départ. La distinction des deux vies, établie par Bicbat, est très-ingénieuse, et elle a facilité les recbercbes; l’analyse étant un puissant moyen d’enquête dans les questions complexes, et l’on sait que toute question physiologique est compliquée de plusieurs éléments.
Il faut pourtant oser le dire, la distinction de Bicbat est imaginaire et fictive; c’est un. reste de l’animisme et du vitalisme spiritualiste, doctrines dont Bicbat subissait le joug et qui s’adaptaient parfaitement à son tour d’imagination.
Si le système de Gall était acceptable, l’étude de l’homme deviendraittrès-simple; le cerveau serait en quelque sorte le représentant et le résumé de toute l’économie ; et, une tête étant donnée, on pourrait jusqu’à un certain point refaire ou recomposer l’organisme. Mais cela ne suffit point; et c’est l’organisme tout entier qui est l’expression réelle et complète de la nature de l’individu. Aussi ne faut-il pas conclure des actions au tempérament, mais s’aider de la connaissance du tempérament pour mieux entendre les actes et la conduite d’un homme.
Cette méthode est la seule qui soit applicable en histoire. Nous comprenons bien mieux la vie d’un personnage historique, lorsque nous avons des détails précis sur sa manière d’être, de sentir, de vivre en un mot, de façon à nous représenter sa personne, son air, sa contenance, ses allu-
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res. Si tous les historiens avaient adopté la doctrine ultraspiritualiste de Salluste, qu il a résumée en ces six mots : Animi imperio, corporis servitio magis utimur^ nous n’aurions des anciens personnages qu’une sorte de biographie abstraite. Heureusement, les principes de Salluste n’ont point prévalu, et, lorsque l’histoire devint en quelque sorte plus personnelle et individuelle, en descendant des généralités aux individus, lorsque ces êtres collectifs et un peu abstraits par cela même, qu’on appelle peuples, nations, républiques, se furent incarnés, pour ainsi dire, dans la personne d’un chef, roi ou empereur, l’observation physiologique intervint, et, grâce à son intervention, nous avons des types aussi vivants et ressemblants que si les originaux étaient sous nos yeux.
Sous ce rapport, nous devons quelque reconnaissance à ces historiens familiers qui ont écouté aux portes, qui ont dit tout ce qu’il leur a été donné de voir ou d’entendre, sans rien négliger, sans oublier les particularités ni les menus détails. Suétone est le maître de cette école d’historiens indiscrets, et il a été suivi par les auteurs de cette histoire qu’on appelle auguste, non par antiphrase, mais parce que l’empereur Auguste ayant fondé un nouveau régime monarchique, son nom servit à désigner ce régime. Auguste est synonyme d’impérial. Assurément rien n’est moins auguste que cette galerie d’empereurs dont nous connaissons la conduite, les mœurs et le tempérament; mais cette collection de portraits est très-instructive, trèsédiflante ; et, à ne considérer que la réalité, ces historiens de second ordre nous intéressent infiniment plus que ceux qui s’enveloppent majestueusement dans le manteau de l’histoire.
J’admire l’éloquence de Tacite et je partage volontiers son indignation contre les. misérables dont il nous raconte les méfaits. Mais, pour l’observateur qui veut juger d’après sa propre observation, une confidence de Suétone vaut in-
comparablement mieux qu’un réquisitoire de Tacite. Ce dernier a beau s’effacer, à force d’art ; c’est lui que je vois toujours en scène, derrière les personnages qu’il fait mouvoir. C’était, il est vrai, un très-grand peintre, un peintre inimitable ; mais ses portraits sont plus remarquables par la richesse du coloris que par la précision des lignes. J’ai remarqué que Tacite, trop préoccupé de la grande éloquence, et des grands effets de style, néglige d’entrer dans cés détails qui peignent bien mieux les bommes que toutes les réflexions morales que peuvent suggérer à un esprit méditatif les événements les plus Considérables de l’histoire et les vicissitudes des choses humaines.
Tacite se plaît à nous représenter le monstre, l’être féroce et inhumain, et il ne nous dit rien de répileptique, de l’halluciné, du mélancolique, du maniaque. Ce n’est que par induction et en compa;raht ses récits avec ceux des auteurs de mémoires que l’on peut en retirer quelque profit pour la connaissance de l’état pathologique et mental de ses personnages. Juvénal avait plus d’égard au tempérament, de même qué Sénèque et Pétrone. Veut-on connaître l’empereur Claude, par exemple, et le conriaîtrè intus etincute, il îsLnt ïxv& VApokololtyntose de Sénèque ouïe Satyricon de Pétrone^ Le philosophe et l’hommë de cour ont saisi le personnage sur le vif; je dis aussi l’homme de cour, parce qu’une étude approfondie àa Satyricon ne me laisse à peu près aucun doute sur l’original du portrait de Trimalcion. Ce vieillard imbécile n’était pas autre que Claude, n’en déplaise aux commentateurs routiniers qui veulent à toute force que Pétrone ait fait la satire de Néron dans le récit de cette effroyable bacchanale.
Pline, en maints passages de son histoire naturelle, n’a point oublié les particularités de nature et de tempérament, les conditions physiologiques, les circonstances pathologiques de ces empereurs dont la sottise humaine faisait des dieux. Parlant du divin Auguste, qu’il réputé un
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des mortels les plus heureux, l’éloquent .compilateur se plaît à étaler les infortunes, les faiblesses, les misères corporelles, les maladies et les infirmités de ce dieu, qui avoua lestement, à la dernière heure, qu’il n’était qu’un comédien.
Sans étendre plus loin ces réflexions, sans multiplier ces exemples, nous remarquerons simplement qu’il importe beaucoup de connaître l’état corporel et mental, l’état physiologique des personnages qui ont joué un rôle considérable dans les événements, pour remonter à la source et à l’origine des faits. Sans doute, il serait insensé de considérer les faits historiques comme des phénomènes physiologiques. L’historien qui ferait ainsi suivrait une méthode^ fausse et pécherait gravement contre les principes de la logique. Mais, sans rien exagérer, il est permis d’invoqueR la physiologie et la pathologie comme auxiliaires de l’histoire; avec d’autant plus de raison, que durant des siècles l’histoire a été, pour ainsi dire, absorbée, accaparéq^et, confisquée par quelques hommes, qui représentaient u^ peu dans l’humanité cette providence qui préside, ;dit-on, aux choses de l’univers et au gouvernement des, mondes.
Il fut un temps où le monde civilisé était entrpjles mains, d’un maître unique et souverain. De là ce vers d’un ipingije^ en plein théâtre, et en présence d’Augusie : ; : ; n
Videsne, ut cinædus orbem digito tempérât ?
Le peuple romain, qui n’avait pas encore perdu tout souvenir de l’ancienne n^ajesté républicaine, répondit, par des applaudissements frénétiques à ce trait hardi xjui peignait si bien le premier des empereurs. Nous sommes maintenant bien loin de ce régime, et les nations, à mesure qu’elles s’éclairent et se fortifient par la civilisation, s’affranchissent de plus en plus de ces volontés impériales ou royales qui étaient absolues et toutes-puissantes il n’y a pas cent ans.
L’histoire aussi s’est affranchie, et s’est montrée plus
hardie que jamais dans la recherche de la vérité. Elle n’a plus ce sentiment de respectueuse vénération qui la faisait sujette et trop souvent esclave. Et, non contente de peser la cendre des rois dans les balances de la justice, elle ressuscite ces morts couronnés et nous les montre dans toute la vérité de leur nature, sans égard pour le prestige de la majesté royale, les suivant en quelque sorte et pas à pas dans les plus minutieux détails de la vie ordinaire, en s’aidant au besoin ou quand il y a lieu des confidences des médecins et des indiscrétions des valets.
La personne autrefois sacrée du glorieux Louis XIV nous apparaît dans toute la réalité de ses misères physiques et morales, grâce aux mémoires de Dangeau et de Saint-Simon et aux notes quotidiennes de ses trois premiers médecins. Les écrits de cette espèce sont précieux pour l’étiologie et, si l’on peut ainsi dire, pour la psychologie de l’histoire. Nous saisissons tes motifs réels de bien des déterminations que la physiologie et la pathologie nous expliquent parfaitement, et qui étaient auparavant lettres closes.
A cette histoire intime et confidentielle nous devons de mieux connaître les hommes et les choses de l’histoire, et ce n’est point sans une secrète satisfaction que nous réduisons à leur juste mesure et à des proportions humaines ces demi-dieux dont la mémoire a été si longtemps vénérée. Louis XIV, si gâté jadis et si maltraité aujourd’hui parles historiens, a été dépouillé de son auréole, et personne ne saurait prendre désormais au sérieux l’apothéose que l’adulation la plus raffinée lui fit de son vivant. De même que Louis XVI, bon homme au fond et roi passable, malgré ses faiblesses et ses aptitudes d’artisan, a payé pour tous ses prédécesseurs, de même Louis XIV a été en quelque sorte immolé sur l’autel de l’histoire comme le bouc émissaire des Bourbons.
De cette dynastie royale, le peuple n’a gardé qu’un nom, celui de Henri IV, ce Gascon madré, le plus gaulois des
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rois de France, et à cause de cela le seul dont la popularité soit vivante. La chanson a résumé toutes ses belles qualités en un couplet. C’était, dit-elle, un roi vaillant, un diable à quatre, qui réunissait en sa personne les instincts, les passions, les aptitudes de la race française, les éléments les plus vivaces de la poésie gauloise : l’amour des batailles, des femmes et du vin. C’est parce qu’il était doué de ce triple talent que ce roi d’humeur joyeuse restera dans l’histoire comme une incarnation du génie et de l’esprit français.
Son fils, je ne parle pas de ceux de la main gauche, son fils légitime et son héritier ne lui ressemblait en rien; il n’avait rien de lui. Voici une anecdote qui fait bien connaître ces deux natures si dissemblables :
« Le 7, à dix heures, dîné avec le Roy. A onze heures trois quarts, conduict lé Roy hors de l’escalier. Il estoit triste. Le Roy lui dict : Mon fils , quoi vous ne me dictes rien quand je m’en vay ? Vous ne m'embrassés pas ? Il se prend à pleurer, sans esclater, taschant de cacher ses larmes tant qu’il pouvoit devant si grande compagnie. Lors le Roy, changeant de couleur et à peu près pleurant, le prend, le baise, l’embrasse, luy disant : Je dirai, comme Dieu dict dans V Escripture Saincte : Mon fils, je suis bien aise de voir ces larmes, je y aurai égard. Puis entre en carrosse pour s’en retourner à Paris. Monsieur le Dauphin gaigna alors tristement l’escallier pour s’en retourner aussi de peur que l’on ne le vid pleurer. Comme il fust en sa chambre peu de temps après, je luy demandai ce que le Roy lui avoit dict en partant. Les larmes luy viennent aux yeux, et, changeant de propos : M’a dict que je tirasse de la harquebuse. Je le presse une fois ou deux : il tient ferme, je le quicte, il pleura abondamment et du coeur. »
Cette scène se passait à Saint-Germain, le 7 décembre 1609. Elle est racontée par messire Jean Hérouard,
seigneur de Vaugrigneuse, premier médecin du roi, mort de maladie à Aitré, devant la Rochelle, le samedi 8 février 4628, au service du Rôy son maître, à la santé duquel il s’était entièrement dévoué, , âgé de soixante-dix-huit ans, moins curieux de richesses que de gloire, d’une incomparahle affection et' fidélité; pour emprunter les propres termes d’une note consignée dans le dernier volume de son journal de la santé de Louis XlII. Le journal d’Hérouard porte ce titre très-juste : Histoire particulière du roi Louis XIII , depuis le moment de sa naissance jusqvlau 27 janvier \ 628. Nous savons qu’Hérouard tomba malade à Aitré, au camp, devant laRochelle, le 29 du même mois; de sorte qu’il tint la plume pendant vingt-sept ans, relatant jour par jour, ou plutôt heure par heure, les plus petits faits et gestes et les moindres; particularités de la santé du prince. Aussi a-t-il rempli six grands volumes in-folio, d’une écriture microscopique.
Rien n’est plus fastidieux que la lecture de ces pages monotones ; mais l’observateur y trouve des révélations précieuses et matière à bien des réflexions. Aussi faut-il encourager les efforts et le :zèle de deux érudits qui ont entrepris la tâche ingrate d’imprimer cet énorme fatras (1); non sans les engager à publier en même temps un autre manuscrit ayant pour titre : Particularités de la vie du roi Louis XIII, extraites des mémoires d’Hérouard. Ce manuscrit contient une analyse des années 1601, 1602, 1603 et 1604, qui manquent dans le grand recueil d’Hérouard. Les éditeurs de ce recueil devraient donner en même temps le portrait de l’auteur, d’après le buste conservé au cabinet des médailles ; car le lecteur de cette interminable série d’observations sera bien aise de connaître les traits d’un homme dont la patience peut jusqu’à un certain point se comparer à celle de Sanctorius dans sa balance.
On pourrait dire, sans figure, qu’Hérouard a noté toutes
(1) MM. de Barthélemy et Eudore Soulié.
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les respirations et. pulsations du roi Louis XUI, et qu’il n’a rien oublié de ce qui pouvait contribuer à faire bien connaître le tempérament de ce prince.
M. Armand Baschet, qui a déjà bien mérité de l’bistoire par une curieuse publication sur la diplomatie vénitienne au seizième siècle, M. Baschet a consacré beaucoup de temps et de longues recherches à l’étude d’une des parties les plus intéressantes de la vie de Ce personnage taciturne et flegmatique. Sous ce titre romanesque et très-exact, Le Roi chez la Reine, il a fait, patiemment et consciencieusement, minutieusement aussi et un peu à la façon d’Hérouard, sauf la monotonie du récit, l’histoire secrète et intime du mariage de Louis XIII et d’Anne d’Autriche, d’après le journal de la santé du Roi, les dépêches du nonce et autres pièces d’État (I).
Le mariage de Louis XIII avec l’infante d’Espagne aboutit après d’interminables négociations, et fut célébré à Bordeaux, le 25 novembre 1615. A cette date, Louis XIII n’avait pas quinze ans, étant né le 27 septembre 1601. La jeune reine, née le 22 septembre de la même année, avait cinq jours de plus que le roi. Les mariages espagnols, en projet avant même la mort de Henri IV, furent définitivement arrêtés et proclamés dès l’année 1612, grâce à l’habileté peu commune et à l’infatigable activité que déploya, dans les négociations, la régente de France, Marie de Médicis, heureusement secondée par d’habiles auxiliaires.
Le 26 janvier 1612, le même jour où s’était réuni le conseil au sujet du mariage du roi, celui-ci étant allé le soir saluer la reine-mère, Hérouard recueillit le dialogue suivant entre la mère et le fils :
{1} Paris, Aubry, 1864, 1 vol. in-S de xu-368 pages. Ce volume, qui est peut-être le plus beau de tous ceux qu’a jusqu’ici publié l’intelligent éditeur, peut passer pour un des plus rémarquables produits de la typographie française.
HISTOraE.
« Mon fils, je vous veux marier ; le voulés vous bien?
— Je le veulx bien, Madame.
— Mais vous ne sçauriés pas faire des enfants?
— Excusés moi, Madame.
— Et comment le scavés-vous?
— Monsieur de Souvré me l’a apprins. »
M. de Souvré était le gouverneur du prince, et assurément il ne lui avait rien appris de ce que le petit bonhomme croyait savoir, sans seulement s’en douter. Il le montra bien dans la suite, lorsque le moment fut venu de se souvenir de la leçon et de la mettre en pratique. La réponse résolue du jeune prince à sa mère, dans sa candeur naïve, semble trahir pourtant une certaine pétulance. Mais il ne faut pas s’y tromper. Le fils de Henri IV n’avait point hérité de l’ardeur du sang ni de la gaillardise de ce roi paillard.
Il faut rapporter encore un autre trait de l’enfance de Louis Xin, cité par M. Baschet, et emprunté à Hérouard. Un jour, à Saint-Germain, la nourrice du prince lui demande s’il n’est pas amoureux : Non, je fuis Vamour. — Mais, Monseigneur, ajoute aussitôt Hérouard, présent à VenXveûm., fuyez-vous V Infante? — iVon; puis, se reprenant : Ahl si fait, ah ! si fait.
Quoique le prince n’eût que huit ans accomplis lorsqu’il tenait ces propos, ils méritent d’être notés, parce que sa conduite ultérieure répoi^it parfaitement à cette espèce d’instinct de répulsion pour la passion amoureuse, qu’il ne ressentit jamais, dont il ne connut jamais les joies ni l’amertune. On l’a remarqué avec grande raison, de l’amour Louis XIÏÏ ne connut que la jalousie. C’était une pauvre, triste et ingrate nature, concentrée et prodigieusement égoïste, susceptible de haïr froidement et jusqu’au crime, incapable d’affection, n’ayant point de volonté suffisante pour être son maître, et toujours en tutelle, d abord sous sa mère qu’il détestait, puis sous son favori
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de Luynes et les autres et enfin sous Richelieu, qui fut roi de fait durant la longue minorité de ce prince irrésolu, débile de corps et d’esprit, privé de toute initiative.
M. Armand Baschet a réuni des éléments suffisants pour refaire ce personnage aussi-singulier que peu intéressant dans deux curieux chapitres de son livre : « Le portrait de Louis Xni avant sa majorité (1609-1614), et les divertissements de Louis XIII (1616-1617). » Dès son enfance, le Dauphin souffrait impatiemment le joug de son gouverneur et de ses précepteurs. Il s’ennuyait de l’histoire et de la géographie, et n’avait goût qu’à la chasse, aux oiseaux, aux petits simulacres de guerre, ou plutôt aux jeux de parade avec les petits gentilshommes de sa petite cour. Il aimait les petits fusils, les petits sabres, les petits canons, les soldats de plomb ou d’argent, et par-dessus tout ses faucons, gerfauts, émerillons et autres oiseaux de chasse. Il ’ avait la vertu classique des chasseurs, s’il faut en croire les anciens poètes ; il était chaste comme Diane. Mais ce nouvel Hippolyte, morose et sauvage, ne connut jamais ni les périls ni les orages de l’adolescence, ni les élans emportés de la jeunesse. Son cœur ne battait point, et ses entrailles ne tressaillaient point. Ce qu’il avait, et à un trèshaut degré, c’était le sentiment de sa personnalité, la conscience de sa dignité royale et de sa majesté. Sérieux en tout, il tenait son rang au parlement et dans le conseil, montait fort bien à cheval, et savait au besoin commander ou autoriser un meurtre. On connaît la fin tragique du maréchal d’Ancre. Mais on connaît aussi la fortune de ce connétable de Luynes qui était le maître du roi, à force de puériles complaisances.
Jusqu’ici aucun document n’autorise un soupçon fondé sur la nature des relations qui formaient comme un lien indestructible entre le favori et le prince. Mais je ne serais pas étonné que l’histoire, qui est une enquête perpétuelle, nous fît quelques révélations d’un nouveau genre, et nous
pourrions bien avoir un jour le vrai secret de cette faveur aussi extraordinaire par son origine que par sa durée. L’enfance est pleine de mystèreSj et il est des instincts pervers si bien dissimulés à leur naissance, que l’œil le plus sagace ne peut pas en suivre toujours le développeinent.
Les passions mauvaises, les vices honteux naissent pour ainsi dire avec l’organisme, et ceux qui en sont possédés les cachent avec une habileté prodigieuse, ceux du moins qui ne sont point enclins au cynisme ou privés de ce sens moral qui entretient à la fois la conscience des turpitudes et inspire la force de les tenir secrètes. On peut être organisé comme Jean-Jacques Rousseau, sans avoir cette dose d’impudence qui est indispensable pour faire des aveux, d’ailleurs inutiles, et tels qu’on en trouve souvent dans les Confessions. Je ne prétends pas que Louis XIII eût dès l’enfance des goûts et de#habitudes semblables aux basses inclinations de Monsieur, frère de Louis XIV, ni qu’il fût doué pour un infâme libertinage. A ce sujet nous n’avons que des présomptions fondées elles-mêmes sur des conjectures.
Remarquons toutefois que Tallemant des Réaux a dit expressément que les amours de Louis XÎII étaient d’étranges amours, à l’endroit où il en parle comme d’un amoureux transi et susceptible tout au plus de jalousie, c’est-à-dire d’un sentiment secondaire qui, lorsqu’il prévaut, gâte et corrompt dans sa source la passion vraie. Rappelons aussi, puisque nous sommes dans le domaine médical, qu’il est des instincts contre nature qui étouffent ou excluent les instincts naturels, et que c’est l’aberration qui constitue le vice plutôt que l’exercice excessif d’une fonction physiologique ou légitime. Les penseurs' qui ont lu Platon et ses singulières théories de l’amour socratique n’ont-ils pas vu avec quelle subtilité mystique et quelle force de raisonnement ce bel esprit a présenté la défense d’une de ses faiblesses?
Notons, à ce propos, que ces philosophes aux mœurs
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équivoques raisonnaient à peu près comme nos femmes émancipées. Celles-ci, pour justifier leurs déportements, consacrer la débauclie et sanctifier l’adultère, ont mis leur morale en romans, et cherchant l’idéal de l’homme qui conviendrait à leur dépravation, elles o%t fait cet hojnme idéal à leur image et l’ont ainsi rabaissé, dégradé, ravalé. Point n’est besoin de rappeler à ceux qui ont médité sur les publications scandaleuses ou dévergondées de notre temps l’utopie sociale de ces misérables créatures. Ainsi des disciples de l’école socratique, qui sont les vrais prédécesseurs' des mystiques et des casuistes : ils rêvaient un amour idéal qu’ils spiritualisaient jusqu’à le rendre divin ; et ce raffinement de spiritualisme, qu’ils appelaient la recherche du beau, les poussait sur une pente fangeuse jusqu’au cloaque.
Platon a beau couvrir de fleurs l’immonde sentier : ni les métaphores brillantes, ni les allégories ingénieuses, ni les mythes qu’il invente comme un poète, ne sauraient faire illusion. Ce parleur élégant, ce séducteur des esprits efféminés prêche en dernier résultat le culte odieux des amours stériles.
Ce vice est de tous les temps et comme inhérent à l’hu maine nature. Ceux qui ont lu un traité attribué à Lucien, sur les deux sortes d’amour, connaissent suffisamment les conséquences déplorables de ces décevantes théories^ esthétiques. Dans ce traité, il n’est plus question de faire une place à la pédérastie à côté de l’amOur légitime : on ne dispute que sur les avantages de l’une et de l’autre, et finalement, après une longue et indécente dissertation, suivant la méthode comparative, le sophiste ou le casuiste grec laisse la conclusion indécise, ou, pour mieux dire, -il conclut à la manière des indifférents : faites ce qu’il vous plaira et suivez vos goûts, ou, si vous aimez mieux, contentez-vous de toutes les manières ; car il est des natures qui ont l’instinct vicieux à côté de l’instinct naturel. On connaît le vers d’Horace :
Mille puellarum, puerorum mille furores.
Revenons à Louis XIII, qui lisait peu ces auteurs, et à qui ce vers ne saurait s’appliquer tout entier; car il n’aima jamais une femny, non pas même la sienne, bien que, marié jeune et mis en demeure de faire acte de virilité avant l’âge d’homme, il eût été comme conduit par la main à cueillir les fruits précoces de l’amour. Nous avons le récit de lâ première nuit de ses noces, sous ce titre très-expressif • et plein de promesses : Ce qui s’est passé lors de la cmsommation du mariage du Roi. Donnons ce récit, tel qu’il a été reproduit d-’après le manuscrit, par M. Armand Baschet :
« Après la cérémonie achevée, environ les sept heures du soir, et que Leurs Majestés eurent un peu devisé ensemble, le Roy et la petite Reyne s’en retournèrent avec aultant d’ordre que l’heure le peut permettre, et prirent le plus court chemin de l’archevêché pendant que la Reyne mère y retourna aussi par la petite porte, et estant là, donna ordre à faire faire la bénédiction du lict nuptial sans aulcune cérémonie que par un des aumôniers ou chappelains.
« Incontinent après que le Roy eust souppé, il se coucha en sa chambre et en son lict ordinaire selon sa coutume où la Reyne sa mère, qui jusqu’alors estoit demeurée en la chambre de la petite Reyne et l’avoyt fait aussi coucher dans le lict de sa première chambre, le vint trouver environ vers les huit heures du soir, passant au travers de la salle dont elle avoit fait sortir toutes, les gardes et tout le monde, et, trouvant le Roy dans son lict, lui dit ces mesmes parolles :
« Mon fils, ce n’est pas tout que d’être marié, il faut que vous veniez voir la Reyne, votre femme, qui vous attend. »
« Le Roy répondit : «Madame, je n’attendois que votre commandement. Je m’en vas s’il vous plaît la trouver avec vous. »
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8 Aumesme temps L’on lui bailla sa robbe de chambre et ses bottines fourrées, et ainsi s’en alla avec la Reyne sa mère par ladite salle en la chambre de la petite Reyne, dans laquelle entrèrent avec Leurs Majestés les deux nourrices. Messieurs de Souvray, gouverneur, et,Érouard, premier médecin, le marquis de Rambouillet, maistre de la garderobbe, portant l’éppé du Roy, Belinguant, premier valet de chambre, portant le bougeoir. Gomme la Reyne approcha du lict, elle dict à la petite Reyne ;
« Ma fille, voici votre mari que je vous amène, rëcevez-le auprès de vous et l’aimez bien, je vous prie. »
« A quoy elle respondit en espagnol qu’elle n’avoit autre intention que de lui obéir et complaire à l’ung et à l’autre.
«Et ce disant, le Roy se mit dans le lit par le eosté de la porte de la chambre, la petite Reyne estant du costé de la ruelle où avait passé la Reyne mère, laquelle les voyant couchés leur dit à tous deux ensemble quelque chose si bas, que personne du monde ne le put entendre qu’eux, et puis, sortant de la ruelle, dit : «Allons, sortons tous d’icy, » et commande aux deux nourrices du Roy et de la Reyne de demeurer seullement en la dicte chambre et de les laisser ensemble une heure et demie ou deux heures au plus.
« Ainsy se retira ladicte dame Reyne et tous ceux qui estoient encore avec elle en ladicte chambre pour laisser consommer ledit mariage, ce que le Roy fit et par deux fois, ainsy que lui-mesme l’a advoué, et lesdictes nourrices l’ont véritablement rapporté; et après s’estant un peu endormy et demeuré un peu davantage à cause dudict somlûeil, il se réveilla de lui-même et appella sa nourrice qui luy rebailla ses bottines et sa robbe, et puis le reconduisit à la porte de la chambre du dehors de laquelle, dans la salle, l’attendoient lesdicts de Souvray, Érouard, Belinguant et autres pour le reconduire en sa chambre, et, après avoir demandé à boire et avoir bu tesmoignant un grand contentement de la perfection de son mariage, il se remit en son
lict ordinaire et reposa fort bien tout le reste de la nuit, estant pour lors environ onze heures et demie. La petite Reyne de son costé se releva au mesme temps que le Roy fust party d’auprès d’elle et rentra dans la petite chambre, et se remit dans son petit lict ordinaire qu’elle avoit apporté d’Espagne. C’est véritablement ce qui se passa pour la consommation dudict mariage (1). »
La consommation était purement illusoire, et le roi avoua plus tard qu’il n’avait conservé que de douloureux souvenirs de cette nuit de noces dont la politique de la régente avait fait dresser le procès-verbal. Ce mariage d’enfants n’était qu’un simulacre d’union matrimoniale, une cérémonie innocente et dérisoire. Louis XÏÏI savait-il ce qu’on exigeait de lui? et ces mots prononcés à voix basse par sa mère, en savait-il la signification? La nature, pour emprunter la métaphore reçue, avait-elle parlé chez lui? Comprenait-il seulement les contes gras que lui firent, pour le préparera l’amoureux déduit, MM. de Grammont et de Guise et quelques autres seigneurs de sa cour, mentionnés par Hérouard?
A cet âge, le jeune prince était peut-être tout à fait ignorant de l’oeuvre de la chair. Peut-être aussi que les deux tentatives constatées par la relation officielle ne produisirent que douleur et fatigue; et que ce premier essai de virilité, qui avait étonné et effrayé l’adolescent, découragea ou dégoûta par la suite le jeune homme. Il se pourrait aussi que la leçon du procès-verhal ne fût point la véritable.
Mais, sans accumuler les conjectures .qui nè feraient qu’augmenter l’incertitude , considérons les suites de ce premier congrès, et nous serons forcés de conclure que le sens génésique était mort ou paralysé chez le jeune roi, ou bien encore qu’il ne se sentait aucun appétit vénérien, ou qu’il y avait perversion de la fonction génitale. L’impuissance de Louis Xin se pourrait aisément soutenir, si, comme
(1) Le roi chez la reine, chap. vni, p. 197-199.
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on dit en droit, la recherche de la paternité n’était point interdite ; d’autant mieux que si l’on admet, par une interprétation bienveillante, la continence et la chasteté de ce prince, on ne saurait admettre également la sagesse d’A.nne d’Autriche, femme d’un tempérament ardent, veuve de son mari dès le lendemain de son mariage, et invitée pour ainsi dire à l’adultère par la froideur persévérante de cet époux de glace.
Le roi marié voulut devenir son martre. Il oubliait la jeune reine, mais non la régente ni ce vaniteux maréchal d’ Ancre, qui devait payer de sa vie l’insolencé de ses prétentions. La journée du 24 avril 1616, l’assassinat du favori de la reine mère fut le signal d’une révolution de palais, qui eut pour résultat de porter au faîte la fortune de Luynes. Plus que jamais le roi se livra à son goût pour lâchasse, assistant fort assidûment au conseil, traitant les affaires de l’État, recevant les ambassadeurs, et faisant preuve en toute circonstance d’une grande modération d’esprit : il écoutait beaucoup, répondait brièvement.
Le prélat Guido Bentivoglio, nonce du pape à la cour de France, remarque finement que ce pauvre prince, si médiocre, avait deux qualités excellentes pour le gouvernement, à savoir ; la dissimulation et le silence. Ces deux qualités étaient aussi celles de Tibère et de Philippe II; et assurément Louis XIII n’était point de la force de ces profonds politiques. Cependant ce roi majeur et en apparence émancipé ne songeait pas le moins du monde à se donner un successeur. En revanche, la cour d’Espagne s’indignait de cette froideur et de ce dédain conjugal ; l’orgueil castillan était blessé de cet abandon incroyable de Finfante d’Espagne, devenue reine de France. La cour dé Rome s’en inquiétait.
Les ambassadeurs de ces deux puissances combinèrent leurs efforts pour amener définitivement la consomnaation du mariage, et ils firent si bien, que Luyiies, pourvu de toutes sortes d’honneurs et d’une riche héritière, agit de con- Güakdia. 21 • '
cert avec eux. On fit danser le roi, qui, aimant fort la musique, prit plaisir aux ballets que lui offrait la reine et qu’il était obligé de lui rendre. Les poètes et les nmsiciens concoururent au rapprochement de ces époux platoniques ; on invoqua les plus tendres souvenirs de la mythologie, Malherbe lui-même s’en mêla et sonna emphatiquement la charge amoureuse.
Mais tant d’efforts combinés ne laissaient entrevoir qu’un résultat éloigné. On sentait bien que la glace pourrait fondre à la longue; mais on était encore loin de la tiède saison des . zéphirs. On s’évertuait en vain à compromettre les jolies personnes de la cour, les demoiselles de la reine, jusqu’à faire courir le bruit que le roi ne passait pas toujours ses nuits dans le célibat. Le roi, déclare le nonce Bentivoglio, si bien informé et si désireux de voir le mariage consommé, le roi, écrit lé nonce du pape, le 5 juillet 1617; ne s’est point encore manifesté à l’égard des femmes, in materia di donne.
Luynes, qui voulait être le maître et chez le roi et chez la reine , et qui finit par obtenir l’expulsion de l’entourage espagnol, Luynes s’employait de son mieux pour amener la complète union conjugale. Mais le roi restait indécis et déclarait froidement n’éprouver aucun désir à cet égard. En rendant justice aux bons conseils du favori, tout en discernant très-bien les vrais motifs de sa conduite, le nonce constate le mauvais effet produit par l’hésitation du roi, et s’étonne d’une froideur insolite dans un âge qui est celui des passions bouillantes. « lire non dimeno porta innanzi a dormire colla moglie, e dà occasione a varii discorsi, perché finira presto i sedici anni, e par molto strano, che si mostri tuttavia alieno da questa azione. »
Le nonce comptait beaucoup sur les bons secours d’un auxiliaire de grande influence, le confesseur du roi. H se nommait le père Jean Arnoux, jésuite, né en Auvergne, et il était la créature du favori. Arnoux, successeur du père
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Coton, disgracié lors de la révolution contre la reine mère, suivait docilement les ordres de son protecteur, et obéissait d’ailleurs aux désirs du nonce. Ce dernier, bien entendu, allant au-devant des scrupules du bon père, lui avait tout permis pour le bon motif, et même quelques petites confidences que nous retrouvons aujourd’hui dans les dépêches du nonce, et qui ne sont autre chose que la chronique du confessionnal : «Il padre Arnoldo mi ha detto in granconfidenza ch’egli ha fatto col re in quest’ultima confessiune ogni buono officio per la regina sua moglie, acciocbè il re se le inclini cbe l’ami, e pensi jd’essere suo buon marito. »
Le jésuite fit de son mieux pour donner contentement à son bienfaiteur, au nonce et à l’ambassadeur d’Espagne. Pour la plus grande gloire de Dieu, il travailla de tout son pouvoir à la consommation tant désirée du mariage. Il y travailla plus d’une année. M. Armand Bascbet a consacré un long chapitre à ces négociations intimes. Mais je ne sais s’il a déployé toute sa sagacité à démêler les fils ténus de cette conspiration contre la continence du roi.
11 y a là quatre acteurs en scène, dont deux très-actifs, à savoir : le favori Luynes, et le jésuite, sa créature. Je doute très-fort que ces deux compères aient joué aussi franc jeu que le duc de Monteleone et le prélat Bentivoglio. Je serais très-enclin à croire que ces deux diplomates ne recevaient que des confidences tronquées, et qu’ils ne savaient, malgré leur indiscrétion et leur curiosité empressées, qu’une faible partie de la vérité. Le confesseur était entièrement à la dévotion du favori, et celui-ci, maître absolu de la situation, réglait à son gré les inclinations du roi. Luynes devait désirer le rapprochement des deux époux, non par crainte de se voir supplanté, si le roi venait à donner dans la galanterie; — selon nous, nul mieux que Luynes ne savait que le roi était invulnérable de ce côté; — mais pour dominer à la fois le roi et la reine ; car il était tout-puissant. Quelque
chose pourtant manquait à son ambition : le gouvernement intérieur de la maison de la reine, qu’il fallait soustraire à tout prix à l’influence espagnole.
Luynes commença par introduire sa propre femme auprès d’Anne d’Autriche, la fît nommer plus tard surin téndante, et ne fut content que lorsqu’il eut fait maison nette. Nous avons vu queLouis XIII ne sentait aucun désir de jouirde ses droits d’époux, et qu’il résistait à toutes les séductions qui tendaient à le faire tomber dans le piège. Il cède cependant, bien doucement, au fur et à mesure que l’entourage espagnol de sa femme se dissout en quelque sorte, et ne se décide à épouser véritablement, qu’après le départ de cette cour étrangère. N’était-ce pas le favori qui réglait ainsi les velléités du maître qu’il menait docilement et comme à la lisière? .
Leduc de Monteleone se doutait peut-être de ces manèges. Quant au nonce Bentivoglio, tout fîn politique qu’il était, il ne paraît pas les avoir devinés. Luynes, qui gouvernait à son gré l’esprit indécis du roi, lirait habilement parti de ses hésitations et de son entêtement, non sans piquer son amour-propre, en lui faisant sentir que l’Espagne, que le roi son beau-père, avaient le pied, l’œil et la main dans sa cour, ce qui d’ailleurs était vrai. Il faut donc considérer dans l’étude de ces négociations intimes deux éléments principaux : le caractère et le tempérament du roi, et la conduite et les intérêts de son favori.
Comme nous faisons ici de la physiologie seulement, laissons ces considérations et revenons au tempérament de Louis XIII. Ce pauvre prince entrait dans sa dix-huitième année, et il était plus que jamais embarrassé de sa femme* L’idée d’un rapprochement intime lui paralysait le courage; il n’osait affronter ce combat, pour lequel il ne se sentait point les forces nécessaires, et il fuyait toutes les occasions que lui ménageaient habilement ses courtisans les plus dévoués. La reine étalait en vain tous ses charmes. Son mari
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ajournait indéfiniment le réglement des comptes, comme un débiteur insolvable. Le nonce lui-même s’impatientait de ces retards extraordinaires. Voici en quels termes il s’exprimait bonnement, à la romaine, dans une dépêche que M. Armand Baschet n’a osé traduire :
« On croyait très-fort que cette fois, à Saint-Germain, le roi se déciderait à coucher avec la reine et à jouer jusqu’au bout son rôle d’époux; mais il n’a soufflé mot à ce sujet, soit que la honte le retienne ou que son énergie ne soit pas encore suffisante. Il en est qui lui conseillèrent de s’essayer préalablement avec une femme mariée ou ayant déjà quelque expérience, et de ne point faire ses premières preuves avec une pucelle. Mais son confesseur le détourne de commettre un tel péché, et jusqu’ici ce bon avis l’emporte et l’emportera, on l’espère, jusqu’au moment attendu, lequel finalement ne pourra longtemps se faire attendre. Ces Espagnoles, si ardentes, se désespèrent, et disent que le roi n’est bon à rien. Son père aussi commença tard. Queste Spagnuole, che son çalde, si disperam, e dicono che il re non val niante. Suo padre ancora comincio tarde » (Dépêche du 17 janvier 1618.)
La dernière réflexion de Bentivoglio ne manque point d’àpropos. Mais j’avoue que je partage entièrement l’opinion des dames de la reine. Henri IV n’était pas tout à fait un jouvenceau quand il entra dans la carrière amoureuse; cela est vrai, mais, une fois lancé, il ne s’arrêta plus, et le poignard de Ravaillac trancha du- même coup le fil de sa politique et le réseau de ses intrigues amoureuses.
Quant à Louis XIR, à peine est-il permis de dire qu’il ait commencé bien tard. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne prit point goût à ce jeu, et qu’il n’y jouait que contraint et forcé en quelque sorte. Les dames de la reine devaient savoir quelque chose de cette première nuit des noces royales, dont le jeune prince avait gardé un souvenir peu agréable. Les confidences du nonce plaisaient fort en cour
de Rome; il y a grande apparence que le pape s^amusait des puérilités qu’on lui racontait du fils aîné de l’Église. Cependant les négociations intimes se poursuivaient sans relâche. Le père Arnoux, c’est Guido Bentivoglio qui lui rend ce témoignage, chapitrait le roi en confession et le poussait au nom de la religion à passer la nuit avec la reine.
C’était là le terme tant désiré des négociations, et les politiques avaient hâte de savoir le mariage consommé : Poichè, ajoute le nonce, finchè non si viene a questo, non si potrà mai impedire che non si parli non solo in Spagna, ma in tutte le altre corti, parendo strano, per dire il vero, che il re, il quale si accosta ormai alli diocitti anni, tardi tanto a risolversi a far le azioni di marito. (14 àvril 1618.) Malherbe avait dit la même chose aussi poétiquement que possible dans ses stances sur le mariage du roi. et de la reine :
Les fleurs de votre amour, dignes de leur racine,
Montrent un grand commencement ;
Mais il faut passer outre, et des fruits de Lucîne
Faire voir à nos vœux leur accomplissement.
Réservez le repos à ces vieilles années Par qui le sang est refroidi ;
Tout le plaisir des jours est en leurs matinées ;
La nuit est déjà proche à qui passe midi.
Mais, contre le vœu du poète, le roi très-chrétien ne pouvait se décider à passer outre. Le père Arnoux, invité à l’indiscrétion par le nonce, répétait les aveux que le pauvre prince lui faisait en confession, èt qui se résumaient ainsi : Point de passion amoureuse, aucune inclination pour les femmes : B che non sente stimolo alcuno di carne che U faccia perder la vergogna. Mais cette pudeur, quelle en était l’origine? Était-ce la crainte d’échouer dans une seconde expérience, ou bien le sentiment d’une impuissance radicale, d’une agénésie bien constatée ?
Un fait certain, c’est la froideur et l’insensibilité du roij
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qui ne sentait point les piqûres de l’aiguilloii de la chair. Notez bien que le malade, imaginaire ou non, raisonnait fort bien sur son état, et qu’il faisait preuve en ces matières délicates d’une prudence excessive pour son ûge. Il assurait le père Arnoux de toute sa bonne volonté et de son désir sincère de remplir ses devoirs d’époux; mais en même temps il faisait valoir des motifs de santé, et disait qu’il ne voulait point commencer trop tôt, afin de se ménager des forces pour l’avenir. « Il re l’assicuro che voleva bene alla regina e cbe non mancherebbe del suo dovere, e cbe ne aveva avuto qualche volta gran voglia; ma accennava cbe gli veniva posto in considerazion di non guastarsi, cominciando si presto. » (25 avril 1618.)
Louis Xin mettait dès lors en pratique, sans le savoir, la fameuse théorie physiologique de Barthez, sur les forces actives et les forces radicales, théorie brillante et qui, bien comprise, peut éclairer d’une vive lumière les plus ardus problèmes de l’hygiène et de la pathologie. La reine faisait tout ce qu’il était possible de faire décemment sans outrepasser les limites de la pudeur, pour charmer et séduire son royal époux : « si vedde, dit le nonce, che qualche volta vorrebbe far divantaggio, ma il pudor combatte il suo desiderio. » Combien ce désir était vif, on le devine aisément : Anne d’Autriche, née en Espagne et d’un tempérament très-chaud, était alors en pleine fleur de beauté et dans tout l’éclat de ses dix-huit ans. Tout en faisant semblant de faire l’amour, Louis XIII, entêté comme un enfant, ne poursuivait qu’un projet : le renvoi en Espagne des dames de la reine : telle était son idée fixe.
L’ambassadeur d’Espagne , duc de Monteleone, se trouvait ainsi engagé dans des négociations fort délicates, et il voyait approcher la fin de son ambassade sans l’espoir d’apprendre avant son départ la nouvelle de la consommation du mariage. Le père Arnoux déployait tous ses talents de persuasion auprès de son royal pénitent; mais
il n’obtenait rien. Après tout, remarque le nonce, on ne peut violenter la nature de Sa Majesté : Ma nonsipuo finalmente violentar la natura del re. Bentivoglio ne désespérait point, et ne partageait guère l’opinion du comte de Gondomar, qui était convaincu de l’impuissance du roi : Quan fo alV accompagnarsi il re colla regina, il conte di Gondomar va inSpagna con opinione che il re sia impotente, ma e certissimo che egli si ingarma. Il serait curieux de savoir sur quelles preuves le nonce fondait une affirmation si positive.
Le duc de Monteleone fut obligé de partir sans que ses vœux les plus chers fussent remplis. Il prit congé le 7 novembre 1618 pour retourner en Espagne, et fut remplacé par dom Fernando de Giron. Le roi profita du changement d’ambassadeur pour hâter l’exécution de ce projet qui l’occupait exclusivement : le renvoi des dames espapagnoles : Non si puo dire quanto Sua Maestà sia intestata in questo. Finalement, la maison de la reine fut congédiée et recommandée au roi d’Espagne. Les bons procédés de la cour de France prévinrent les fâcheuses conséquences qu’aurait pu avoir cette mesure, si l’orgueil et la susceptibilité castillane n’eussent été habilement ménagés.
La jeune reine se consola d’ailleurs du départ de ses dames par l’espoir d’avoir prochainement un mari en chair et en os. « Elle est, dit le nonce, toujours dans l’attente de cette bienheureuse nuit que le roi devra passer avec elle et qui ne finit point d’arriver : Aspettando quesia benedetta notte che il re abbia a dormire con lei, che mai non finisce di giungere. n (19 décembre 1618.) Cette nuit si longuement attendue devait arriver pourtant
L’année 1618 touchait à sa fin, et Louis XIII, grâce aux loisirs que lui laissaient les affaires politiques, se lançait dans le tourbillon des plaisirs ; il dansait, allait à la chasse, et s’occupait du mariage prochain de sa sœur Christine de France avec le prince de Piémont. Le nonce, qui attendait
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impatiemment là perfection du mariage royal, tira habilement parti de cette circonstance, et, dans une audience qu’il eut du roi, le 15 janvier 1619, il osa dire : « Sire, je ne crois pas que vous voudriez recevoir cette honte que votre sœur ait un fils avant que Votre Majesté n’ait un Dauphin. Sire^ io non credo già che voi vorrete ricever questa vergogna, ehe vostra sorella abbia prima un figliuolo ché vostrà maestà un Delfino.
Le mot du nonce flt impression. Le roi rougit légèrement, et promit bien de faire son devoir. Depuis si longtemps qu’il préludait à ses amours, il ne s’étaitjamais montré plus empressé auprès de la reine. Il est probable qu’à cette date, le nonce aidant, sa résolution était prise ; et Luynes d’ailleurs le poussait vivement. Mais ce jeune homme inexpérimenté cherchait un exemple pour se mettre sur la voie. Il voulait une leçon de pratique, avant de se risquer.
La leçon lui fut donnée par le duc d’Elbœuf et sa sœur de la main gauche, mademoiselle de Vendôme, dont le contrat de mariage avait été signé le 19 janvier 4619. Le lendemain eut lieu la cérémonie des noces, et, la nuit arrivée, le roi se fit introduire dans la chambre des nouveaux époux. Ici, il faut laisser la parole à l’ambassadeur de Venise, Anzolo Contarini, qui a raconté la scène en détail dans une de ses dépêches à la sérénissime république : « Le mercredi auparavant, le duc d’Elbœuf ne fit qu’un lit avec sa femme, mi^Iemoiselle de Vendôme, et le roi, une bonne partie de la nuit, voulut être présent sur le propre lit des deux époux, afin de voir se consommer le mariage; acte qui fut réitéré plus d’une fois, au grand applaudissement et au goût particulier de Sa Majesté. Aussi estime-t-on que cet exemple a vivement concouru à exciter le roi à faire la même chose. On affirme aussi que sa sœur, mademoiselle de Vendôme, l’y a engagé, en lui disant : « Sire, faites, vous aussi, la même chose avec la reine, et bien vous ferez. Sire, fate voi anco cosi con la regina, cke
farete bene. Le propos est gaillard et bien digne d’une fille fie Henri IV. Le roi se le tint pour dit et n’oublia point la recommandation. Hérouard a noté brièvement et plaisamment cette visite nocturne : « Va chez mademoiselle de Vendôme pour lui faire la guerre, revient à onze heures. » D’après l’ambassadeur de Venise, le roi se serait engagé à donner satisfaction à la reine, aussitôt après le départ de ses dames espagnoles : Che doppo lapartenza delle Spagnuole, si sarebbe contenfato di contentar la regina. Il différa pourtant à tenir cet engagement deux mois' environ j après le départ de ces dames, et ce ne fut que cinq jours après avoir reçu les leçons et les encouragements de mademoiselle de Vendôme, qu’il s’exécuta. Encore y fit-il bien des façons. Le temps pressait. Le mariage de sa seconde sœur Christine de France et de l’héritier du Piémont était fixé au 6 février, et le roi avait engagé sa parole au nonce, de ne point se laisser devancer par son beau-frère, le Piémontais.
Luynes, voyant l’irrésolution du roi et ses craintes puériles, intervint hardiment et lui fit en quelque sorte violence. Le 25, le roi, ayant soupé à huit heures, et rendu visite à la reine, était rentré dans ses appartements et il s’était couché. « A onze heures, ditM. Armand Baschet, M. de Luynes entre dans la chambre du roi, et il l’engage à se lever pour se rendre chez la reine. Le roi battait froid. Le favori le persuade, il le prie, il le supplie, le roi résiste, puis il cède, et Sa Majesté est ainsi conduite, presque portée, aux appartements de la reine, d’où Luynes revient aussitôt et où le roi reste. Ainsi fut introduit le roi chez la reine par M. de Luynes, prochain connétable (1). »,
L’intervention du favori est très- énergiquement décrite dans la dépêche fiu nonce : La notte stessa che il re andà a dormire colla regina, stando tuttavia quasi in forse ed in gran contrasio fra sè medesimo, Luines lo prese a traversa e lo con-
(1) P. 315, chap. XIII.
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dusse quasi per forza al letto délia regina. (30 janvier 1619.) Le lendemain, grande joie. Le roi se hâta d’envoyer au nonce et à l’ambassadeur d’Espagne son maître des cérémonies et l’introducteur des ambassadeurs pour leur annoncer de sa part que le mariage était consommé. En annonçant au cardinal-ministre de la cour romaine, que le roi de France s’était enfin décidé à conjüngersi colla regina, Guido Bentivoglio ajoutait : « Après la première nuit, sauf l’intervalle d’une seule, Leurs Majestés ont continué à se trouver ensemble, et on croit que, pour le commencement, afin d’avoir égard à la sànté du roi, on fera en sorte que Sa Majesté ne se rende chez la reine qu’à différents intervalles. » Et plus loin : « En somme, le retard ne provenait que de la froideur du roi. Il craignait aussi de rencontrer dans cet acte des difficultés au-dessus de ses forces, frappé surtout comme il était du souvenir de son primo congresso à Bordeaux, qui non-seulement était demeuré sans effet, mais même ne lui avait laissé qu’une impression désagréable. »
L’ambassadeur de Venise donnait des détails plus piquants : S’intende cke il rè{e cosl egli si vanta) sia stato valoroso campione in questo fatto ; H medici perd gli hanno prohibito d'attacar la zuffa cosi spesso. Il est très-possible que le roi se fît illusion sur ses amoureux exploits. Anzolo Contarini en parle avec un peu d’incrédulité. Le commencement de sa dépêche me semble empreint d’une légère ironie : Venerdî notte passata, fù a’ 25 del corrente, questo re cristianissimo ha dormito et consummato il matrimonio con la regina.
Nous regrettons que le consciencieux et minutieux Hérouard n’ait pas dit son mot dans cette grave affaire. Mais point n’est besoin d’autres témoignages pour connaître à fond le tempérament de Louis Xin. Le lecteur a sous les yeux les pièces les plus importantes concernant ce mariage étrange et un peu ridicule; il appréciera lui-même la nature de ce tempérament, sur lequel nous avons fait des réflexions qui nous semblent suffisantes.
Remarquons . en finissant , que Louis XIV ne vint au monde qu’en 1638, vingt-trois ans (M. Baschet a écrit par erreur vingt-neuf) après le mariage et dix-neuf après sa consommation. L’auteur de cet ouvrage curieux que nous venons d’analyser et d’extraire pense, non sans raison, que la naissance tardive du Dauphin de France pourrait donner lieu à une enquête curieuse ; car il est avéré par les récits contemporains que Louis XIII, malgré les promesses qu’il avait faites à sa femme, de ne point se répandre en galanteries, et son vif désir de faire des enfans, condirleche sarebbe stato tuttosuo^ ne mai avrebbe toccata altra donna che lei; volendo egli in ogni maniera far des enfants (dépêche de l’ambassadeur de Venise, 27 janvier 1619) ; il est avéré que, malgré ces promesses de fidélité, qu’il lui fut facile de tenir, et ces intentions de paternité, Louis XIII ne fit rien pour se donner un successeur. Les circonstances qui concoururent à la naissance de Louis XIV sont tellement extraordinaires, sans parler des dissemblances profondes qui distinguaient le père et le fils, qu’on oserait soutenir raisonnablement l’opinion du comte de Gondomar et la manière de voir des dames de la reine. Ges ardentes Espagnoles disaient hautement que le roi n’était bon à rien, dicono che il re non val niente. Le comte de Gondomar était convaincu de son impuissance, va in Spagna con opinione che il re sia impotente. C’est aussi notre opinion. Les dynasties d’ailleurs ne périssent point par la faute d’un impuissant. Encore une fois, la recherche de la paternité étant interdite, les reines peuvent, sans déroger ou du moins sans trop se compromettre, sauver une dynastie sur le point de s’éteindre, a Le roi est mort, vive le roi ! »