PRÉPARATION
« 11 est absolument nécessaire que les malades qui désireront se faire opérer, par M. Lecat, de la cataracte, se préparent six à sept jours devant de la manière suivante :
« Le premier jour ils se feront faire une petite saignée, le second jour une autre pareille, le troisième ils pourront se reposer, le quatrième ils se purgeront, le cinquième, le
sixième et le septième ils ne riveront qu’avec deux soupes et quelques bouillons dans l’intervalle par jour, ils pourront boire de l’eau panée ou de la ptisane ; s’il se rencontre quelques malades sujets aux fluxions ou mal de tête, ils feront sagement de se faire établir un cautère à la nuque deux ou trois jours avant l’opération.
« Cette préparation ci-dessus peut servir pour toutes sortes d’opérations. »
La lecture de ces documents ne peut laisser aucun doute sur la participation de Lecat, non pas à la rédaction, mais à la préparation de ces circulaires et de l’instruction qui les accompagne, par manière de complément. On remarquera dans les deux premiers la réserve qui y est faite. Lecat s’engage à pratiquer toutes les opérations de chirurgie, hormis la taille. La clause paraît d’autant plus extraordinaire, que Lecat devait la meilleure part de sa réputation à ses succès dans l’opération de la taille, pour laquelle il avait des procédés particuliers et des instruments de son invention. Louis nous apprend que lui-même avait reçu une invitation de Lecat, à laquelle il s’était rendu, pour le voir tailler, et que nombre de chirurgiens ayant terminé leurs études se rendaient à Rouen pour recevoir des leçons pratiques de l’habile lithotomiste, comme on disait alors fort improprement.
Pourquoi donc Lecat se conformait-il, en se rendant à Lille pour opérer, au fameux précepte consigné dans le Serment hippocratique : « Je ne taillerai point les calculeux?» Absolument ipour la même raison qui détournait les disciples de l’ancienne école de Cos de tenter pareille opération. La ville de Lille possédait alors un spécialiste d’une rare habileté, ce même sieur Vandergracht qui devait examiner les malades que Lecat pouvait opérer. Dans les registres de l’Académie royale de chirurgie (1), séance du
(I) Tome 111, p. 442.
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lundi 23 juin 1735, ce sieur Vandergracht, « lithotomiste de Lille, » figure dans une commission nommée à l’effet d’examiner les différentes méthodes pour l’opération de la taille. On conçoit que le chirurgien de Rouen ne voulût pas se faire un ennemi de son confrère, on pourrait dire de son compère de Lille, car il y a apparence que ce Vandergracht contribua à la rédaction de la dernière des trois pièces qui porte le titre de Préparation, et dont la phrase finale est quelque peu charlatanesque.
Ce fut apparemment durant le séjour même de Lecat à Lille que l’Académie reçut information de ce qui s’était passé. L’inculpé, dans sa défense, parle d’un libelle; mais dans les papiers de l’Académie royale nous n’avons pu trouver aucun acte de dénonciation ; de sorte que sur ce point il n’y a rien de bien positif.
Voyons maintenant l’apologie de Lecat qu’il faudra analyser en se bornant à reproduire quelques extraits, car elle est fort longue. En voici le début :
« A messieurs du comité de V Académie royale de chirurgie.
« Messieurs,
« J’apprends avec étonnement et indignation qu’on a lu dans votre comité des lettres venues de Flandres qui tendent à me déshonorer. Si ce n’estoit pas, messieurs, dans une assemblée aussi respectable que la votre que s’est passée une pareille scène, le parti que je prendrois seroit de poursuivre la vengeance la plus signalée qu’il me seroit possible contre les misérables qui ont la lâcheté de me calomnier d’une façon aussi atroce. Mais je vous dois, messieurs, un compte détaillé de ma conduite; je vais vous le rendre, messieurs, sans aucune réserve, et avec la douleur attachée à la nécessité de se justifier de semblables reproches; je me repose sur votre équité du châtiment dû à l’infâme délateur qui a eu l’effronterie de produire, dans une Gdaedia. 2 4
fflSTOIRE.
compagnie comme la votre, des accusations sans preuves contre un homme qui tient aux principales compagnies littéraires de l’Europe, et qui peut se flatter d’en avoir toute sa vie mérité l’estime. »
On voit que Lecat n’oublie jamais de rappeler ses titres académiques comme autant de droits à la considération.
Après cet exorde ab irato , le chirurgien de, Rouen apprend à l’Académie qu’il s’est rendu à Lille sur l’invitation expresse de M. de Vallerave, ancien capitaine de grenadiers, chevalier de Saint-Louis, un des premiers magistrats de la ville, et de deux dames, affligées comme lui de cataractes ; et il rapporte un fragment d’une lettre de son noble client dans laquelle on lui demande s’il voudrait faire une tournée dans les villes de Flandre, et pratiquer les opérations qui se présenteront. On le prie en même temps de marquer le temps de son arrivée, et d’indiquer rilinéraire qu’il se propose de suivre, afin que le magistrat de Lille puisse prévenir opportunément les magistrats des autres villes.
A cette invitation Lecat répondit en ces termes :
« Il n’est pas douteux que je ne me fasse un plaisir d’exercer mon art dans toute son étendue, partout où j’en trouverai des occasions honnêtes.
« Je consens que messieurs les magistrats de Lille informent ceux des autres villes de mon arrivée et de mon séjour à Lille, excepté (pour la- taille) celles ou opère, en qualité de pensionnaire, mon ami M. Vandergracht, à qui je serois bien fâché de faire le moindre tort ; mais je ne crois pas qu’il me convienne de donner mon itinéraire ; cela sent un peu trop cette espèce d’opérateur avec- laquelle je serois trop honteux d’estre confondu; j’opérerai à Lille seulement, et les affligés des autres villes ou y viendront, ou me manderont exprès. »
Tout en décidant que Lille serait son quartier général.
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Lecat marque assez son intention de ne pas se montrer plus difficile que ces opérateurs ambulants avec lesquels il appréhende d’être confondu, en les imitant trop visiblement. Mais il aurait pu prévoir que l’assentiment qu’il avait donné aux mesures à prendre par les autorités de Lille, touchant les opérations qu’on lui préparait, équivalait à un plein consentement à ces instructions et lettres circulaires qui tenaient, en réalité, lieu d’affiches publiques ; et il ne pouvait pas ignorer que le plus odieux des charlatanismes est celui qui emprunte les façons de la charité ou de la philanthropie. En consentant de son plein gré à ces moyens de publicité, il s’associait à une réclame dont il reste essentiellement responsable, car il dépendait de lui que son nom ne fût pas affiché.
Lécat nie très-nettement qu’il y ait eu, de la part des magistrats de quelques villes principales de la Flandre, « aucune affiche ni imprimé. » Mais que peuvent ses dénégations contre les pièces que nous avons produites? Si Lecat n’avait point connaissance de ces instructions et circulaires imprimées, il avait montré bien peu de curiosité, et l’on ne sait que trop qu’il ne négligeait aucun moyen de se mettre en relief. Et, s’il en avait connaissance, comme il est probable, il faut convenir que sa mémoire était courte ou sa loyauté suspecte.
Poursuivant sa défense, l’inculpé s’excuse de toute espèce de connivence et déclare que son accusateur doit être « bien extravagant et bien méchant » pour l’en avoir cru capable. Il parle ensuite de la réception magnifique que lui ont faite les magistrats de Lille, et du bon accueil qu’il a reçu de ses confrères les chirurgiens, des fêtes qu’on lui a données, bref de toutes les satisfactions qu’il eut durant son séjour dans une ville dont les témoignages d’estime l’ont si vivement touché.
« Messieurs les magistrats de Lille, pour exécuter euxmêmes ce à quoy ils exhortaient le autres magistrats,
avoient averti de mon arrivée les pauvres de leur ville ; ils en avoient rassemblé plusieurs dans leurs iiôpitaux. Les États, de leur côté, avoient donné de pareils avis à la chastellenie qui est leur domaine. Ils en avoient placé tous les pauvres qui avoient besoin d’opérations dans des cazernes dont ils avoient fait une espèce d’hôpital- J’ay trouvé, à mon arrivée, tous ces malades préparés par M. Vandergracbt, chirurgien pensionnaire de la ville, et par M. Bastide, chirurgien major des dragons royaux, et je les ay opérés, tant en ville que dans les hôpitaux susdits, en présence des principaux chirurgiens de Lille et de quelques médecins. Il s’y trouva mesme quelques, fois Un magistrat.
a Je pense, messieurs, que vous trouverés ce procédé très-décent, très-honorable mesme pour moi. et pour la chirurgie; en mesme temps qu’il est absolument dicté par l’amour du bien public etparles vrays devoirs des magistrats.
« Je crois d’ailleurs qu’il n’est pas besoin de dire à des hommes qui pensent et qui me connoissent, que non-seulement je ne m’attendois pas à un salaire en opérant ces pauvres, mais encore que j’estois incapable d’en recevoir. J’ajouterai, puisque l’infâme calomniateur m’y force, que j’ay au contraire donné de l’argent à des malheureux opérés dans des maisons particulières, qui estoient dans la disette, et qu’entre autres les trente sols indignement allégués, par un quiproquo qui décèle l’esprit de l’auteur, ont esté tirés de ma poche et donnés à Rose Lemaire, près du refuge de Lô, que j’opérai le 18 juin, et quejetrouvay sans hotiillon, sans tisane et sans argent.
a Des informations exactes, messieurs, vous apprendront plusieurs autres faits de cette espèce qu’il ne me convient pas de révéler.
« En un mot, loin d’estre repréhensihle, comme mon délateur a voulu vous le persuader, j’ose vous dire, messieurs, que ce voyage m’a fait autant et plus d’honneur que ce que j’ay pu faire de mieux en ma vie, et cela, tant par mes
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opérations fort heureuses, quoi qu’en dise le calomniateur, que par ma conduite et par la distinction avec laquelle j’ay esté reçu et traité. Il n’y a pas deux voix sur cet article, ni dans la ville de Lille, ni dans celle de Rouen, qui a un trèsgrand commerce avec la première, et où l’on estoit instruit chaque jour de tout ce qui se passoit à mon égard, où enfin mes ennemis nombreux n’auroient pas laissé échapper le moindre fait équivoque, s’il y en avait eu.
« Les présents considérables et inattendus que m’ont faits messieurs de la ville et des États, la veille de mon départ, sont de nouvelles preuves assez décisives de l’estime et de la distinction qu’ils n’ont cessé de m’accorder. Pour les terminer, toutes ces preuves, permettez-moi, messieurs, puisque je suis accusé et obligé de me justifier, de vous rapporter le commencement de la lettre que m’écrivit le 20 de ce mois M. de Vallerave, ce respectable magistrat de Lille dont j’ay déjà eu l’honneur de vous parler. »
Le fragment cité par Lecat est rempli de témoignages de reconnaissance et de compliments à son adresse, qu’il avait provoqués d’ailleurs en écrivant le premier. « Je puis vous dire avec Virgile, ajoute classiquement son noble client :
Semper hbnos, nomenque tuum, laudesque manébunt.
« Comparés tout ceci, messieurs, avec l’indigne libelle qu’on a osé vous lire, et jugés. Vous n’ignorez pas les peines infligées, par toutes les lois, contre les délateurs, et j’espère que vous voudrez bien m’épargner les mouvemens qu’exigeroit de moi la poursuite rigoureuse du criminel.
« J’ay l’honneur d’estre très-respectueusement,
« Messieurs,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
a Le Cat. »
« A Rouen, ce 28 juillet 1755 (1). »
(1) La signature est en deux syllabes nettement séparées. On voit que
Dans cette longue apologie, dont on s’est contenté de reproduire ici les principaux passages, c’est moins l’indignation qui déborde que la vanité ; elle fait explosion, notamment dans la dernière partie. Lecat était évidemment moins troublé de la faute qu on lui imputait, non sans vraisemblance, que flatté des honneurs qu’il avait reçus et des témoignages de reconnaissance que lui avaient prodigués des hommes de qualité. Avec le tempérament moral que nous lui connaissons, il se préoccupait à coup sùr infiniment plus de son amour-propre, qu’il voulait satisfaire à tout prix, que de son honneur, dont il n’avait peut-être pas une notion suffisamment nette ; car c’est le propre de ces âmes vaniteuses de sacrifier beaucoup à l’ostentation et au frivole désir de paraître. Ainsi de Lecat, qui ne paraît pas avoir soupçonné qu’en cette circonstance, il s’était laissé entraîner à des concessions qui devaient compromettre et sa considération, comme chirurgien, et la dignité même de l’art et de la profession qu’il exerçait, avec désintéressement sans doute, mais non pas avec cette probité sévère et cette droiture inflexible, dont le médecin ne peut s’écarter sans tomber dans le charlatanisme.
Un homme de l’art qui sè prêterait de nos jours à des manœuvres pareilles à celles que Lecat souffrit complaisamment, en vue de la publicité, sous prétexte de faire du bien, verrait sa considération baisser; il perdrait l’estime de ses confrères, et, s’il appartenait à une association savante, il encourrait sans aucun doute le blâme de ses collègues, et, s’il ne justifiait pas sa conduite par des arguments plus sérieux que ceux du chirurgien de Rouen dans son apologie déclamatoire, il subirait certainement la peine rigoureuse
Lecat n’avait pas attendu ses lettres de noblesse, qui ne lui furent accordées qu’en 1762, à la recommandation du maréchal duc de Luxembourg, pour signer en gentilhomme. — Lecat fit adresser à l’Académie des certificats et attestations des magistrats de T.illp- Il nous suffit de mentionner ces pièces, qui sont dans les archives de la compagnie.
DOCUMENTS POUR l’hISTOIRE DE l’aRT. 375
que les Académies infligent en cas de nécessité majeure aux membres qui ne craignent point de compromettre l’honneur de la corporation.
Supposons qu’un cas semblable à celui de Lecat soit soumis à l’appréciation d’un jury médical. Qui ne prévoit quel seraitle verdict des juges? Et qui voudrait protester contre la sentence? Qui oserait prendre la défense de l’inculpé? Quelque casuiste peut-être. Mais la condamnation, si dure qu’elle fût, serait approuvée, ratifiée, sanctionnée unanimement par tous les médecins qui s’efforcent de suivre en toute occasion le grand précepte hippocratique: « Je serai pur et irréprochable dans ma conduite et dans l’exercice de mon art. » 'AyvSç Sè xal ôaiojç SiaTTjpT^croj piov tov Iptov xal 'zéyTr\'^ tyiv Ipnqv. En attendant que le corps médical ait une haute cour d’honneur ou un conseil de discipline, cette phrase du serment d’Hippocrate devrait être la devise des associations médicales (1).
(1) Voici quelques extraits, qui attestent que l’Académie royale de chirurgie ne tolérait de la part de ses membres aucun acte de charlatanisme. On ht dans les Registres de la compagnie :
A la date du 15 mai 1755.
« Il y a eu à la fin de la séance un comité dans lequel M. le directeur a porté plainte contre M. Daviel, qui continue de se faire imprimer dans la Gazette (^Hollande, en publiant ses opérations et ses marches comme font lès charlatans. M. le secrétaire a produit les registres par lesquels il est prouvé qu’à la fin de l’année 1743 il y eut pareille plainte portée contre lui, et, qu’après plusieurs comités tenus à cette occasion, il avait été fortement réprimandé sur cela en 1744. M. le directeur ayant représenté de quelle indécence cela est de la part d’un membre de l’Académie, a été aux opinions ; il y a eu 16 voix pour le réprimander de nouveau, et 29 pour l’interdire. Il y en avait eu une pour l’exclure tout à fait sur-lechamp. M. le directeur a ordonné à l’huissier de ne point laisser entrer M. Daviel jusqu’à nouvel ordre. » (P. 436-37, t. III.)
Du 26 juin 1755.
« M. le directeur a indiqué un comité à la fin de la séance. » (P. 442.) « 11 y a eu comité à la fin de la séance, dans lequel on a lu une lettre de M. Descastaux, neveu de M. Daran, imprimée dans le Mercure^ dans laqueUe, pour vanter les bougies dont son oncle se sert, il déprise fort
ISL. — lie doeteni* Æ-. Hernandez Morejon.
On connaît très-peu en France les services rendus par la médecine espagnole : à plusieurs reprises cette ignorance a été mise dans la plus complète évidence. Il n’est donc pas hors de propos de tourner l’attention des lecteurs de ce côté. Nous commencerons par un des hommes les plus estimés, le docteur Hernandez Morejon, à qui l’on doit V Histoire de la médecine en Espagne, histoire très-considérable, puisqu’elle ne compte pas moins de sept volumes. Ce n’est pas la première fois qu’il est question ici de Morejon : nous avons emprunté à sa vaste compilation quelques documents très-curieux. Nos lecteurs auront plaisir à connaître le savant qui a composé cette œuvre importante, et ils le connaîtront suffisamment, s’ils veulent
indécemment les maîtres de Fart. Gomme le style de sa lettre prouve qu’elle a été concertée avec M. Daran, le directeur à demandé les avis du comité, et M. Daran a été interdit à la pluralité de 34 voix contre 13. a Signé Morand. » (P. 444.) .
« Dans la séance du 24 juillet 1765, il y a eu comité, dans lequelM. le secrétaire a lu le désaveu que M. Daran avait fait la veille au conseil du collège (des chirurgiens). On a recueilli lés voix, et il a été décidé que l’interdiction de M. Daran serait levée.. Dans son désaveu, inscrit dans les Registres, il affirme que « la susdite lettre a été écrite et insérée dans « le Mercure sans sa connaissance ni sa participation ; qu’il la désavoue « dans tous les points comme insultant au corps de la chirurgie et con- « traire à sa façon de penser. » (P. 450.)
Du 14 août 1755.
a 11 y a eu comité à la fin de la séance, dans lequel M. le directeur a dit que M. Daviel avait été chez lui pour s’excuser sur ce qui lui a attiré l’interdiction de l’Académie, et en demander la cassation. La chose mise en délibération, il a été décidé, à la plurahté de 34 voix contre 12, que dans trois mois l’on pourrait accorder à M. Daviel ce qu’il demande. » (P. 456.)
Nous pourrions ajouter beaucoup d’autres preuves à celles qui précèdent; mais nous les réservons pour une étude historique dont les matériaux nous sont fournis par les documents inédits que renferment les anciennes Archives de l’Académie de médecine.
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bien entendre le simple récit d’une vie modeste, irréprochable, remplie de solides travaux et de bonnes actions, entièrement consacrée au bi^n et à la recherche de la vérité. Il s’agit d’un homme qui a honoré l’art médical par son dévouement absolu aux devoirs de sa profession, et dont le nom, illustre en Espagne et à peine connu en France, se recommande justement au souvenir.
Antonio Hernandez Morejon naquit dans le bourg d’Alaejos, dans la Vieille-Castille, le 7 juillet 1773. Son père, Andres Hernandez Ferez, était un cultivateur aisé, homme austère et de mœurs sévères. Sa mère, Isabel Morejon, avait ces qualités modestes et solides qui sont le plus bel ornement de la femme des champs. Élevé avec une tendre sollicitude, l’enfant fit paraître de bonne heure des dispositions heureuses, et se livra avec passion à l’étude des sciences physiques et naturelles. Il profitait avec une égale ardeur et des leçons de ses maîtres et des bons exemples de ses parents, lorsque la mort impitoyable lui enleva ces derniers au moment où il avait le plus pressant besoin de leur protection.
L’orphelin ne resta pas longtemps dans l’abandon. Un frère de son père, curé de l’église Sainte-Eulalie de Quimper, vint généreusement au secours de l’adolescent, et combla ses vœux les plus chers en lui fournissant les moyens de poursuivre ses études. Morejon redoubla de zèle, et fut bientôt en état d’aborder les cours de l’enseignement supérieur. Le choix d’une carrière ne l’arrêta pas un seul instant; n’écoutant que sa vocation, il opta pour la médecine, à laquelle il s’était préparé par une instruction préliminaire des plus complètes. Bon humaniste, habile mathématicien, excellent philosophe, amoureux des belleslettres et avide de connaissances, le jeune étudiant des Universités de Vich et de Cervère était presque un savant, lorsqu’il commença ses études médicales à l’Université de Valence, en 1793, dans sa vingtième année.
Son application était prodigieuse ; tout entier à la passion de la médecine, il surpassait sans effort ses condisciples lès plus distingués, et il étonnait ses maîtres par sa facilité merveilleuse et ses progrès rapides. A la fin de sa quatrième année d’études, il obtenait à l’unanimité des suffrages le grand prix d’honneur, réservé au plus méritant entre tous, et avant même d’avoir le grade de docteur, il était nommé directeur des travaux anatomiques et désigné pour une suppléance.
Ces nouvelles fonctions mirent en lumière ses rares aptitudes pour l’enseignement. On se pressait à ses démonstrations ; ses leçons brillantes et bien nourries se recommandaient à un auditoire assidu, et par la solidité du fond et par le charme d’une exposition facile et lumineuse. A peine sorti du rang des élèves, le jeune professeur prenait place parmi les maîtres. Son savoir étendu et son grand jugement lui tenaient lieu d’expérience. Son ardeur enflammait la jeunesse, et son exemple l’encourageait à marcher avec confiance dans une carrière dont les commencements sont si pénibles.
Tout en enseignant, Morejon lisait, écrivait, observait et expérimentait curieusement; et, non content d’acquérir, par son application à la médecine clinique, cette provision de faits qui constitue la véritable richesse du praticien, il amassait des trésors d’érudition. Sa mémoire tenace ne laissait rien échapper, et une grande lecture exerçait, fortifiait de plus en plus une faculté qui était chez lui prodigieusement puissante, mais en équilibre avec des facultés d’un ordre supérieur.
Esprit solide et réfléchi, Morejon supportait sans en être accablé le poids de son savoir ; il apprenait sans cesse, mais il trouvait le temps de penser, de méditer profondément.
Le premier fruit de ses méditations fut un essai d’idéologie clinique (1). Sous un titre trop modeste, l’auteur es-
(1) Ensayo sobre la ideologia clintca, 1821.
DOCUMENTS POUR l’hISTOIRE DE l’aRT. £79
quissait un traité complet de philosophie médicale, dans le genre du beau Traité de Vexpérience, par Zimmermann, et il démontrait par un raisonnement serré que l’art médical, que tant de bons esprits regardent à tort comme un résultat de l’empirisme, repose sur des principes certains, qui servent de fondement aux méthodes thérapeutiques. Ce petit livre se distingue par une grande variété de connaissances, une grande puissance de démonstration, et il séduit le lecteur par le charme d’une diction facile, pure et non affectée.
Morejon écrivait naturellement avec chaleur, en homme convaincu et ami de la vérité. Aussi lit- on avec plaisir ses divers écrits, parmi lesquels il faut noter, comme tout à fait remarquables, son Histoire naturelle et médicale de Vile de Minorque^ bien supérieure en son genre aux ouvrages sur le même sujet, de G. Cleghorn (1) et de Passerat, et son opuscule si curieux sur la folie de Don Quichotte, insérédepuis dans son Histoire bibliographique de la médecine espagnole (2).
Avant de parler de ce dernier ouvrage, qui est son vrai titre de gloire et le monument impérissable de son savoir, il faut achever notre esquisse biographique.
En 1799, les universités se fermèrent, et Morejon, descendu de sa chaire, alla s’établir à Beniganim, petite ville où il déploya dans la pratique de la médecine une rare habileté et des vertus dont le souvenir se conserve encore parmi les habitants. Une grande épidémie menaçait d’envahir la province ou le royaume de Valence (vieux style). Morejon se mit spontanément à la disposition de l’autorité
(1) Observations on the epidemical Diseuses in Minorca from the Year 1744 to 1749; With. an account of the Climate, Productions, and Inhabitants. 4*ii édit. London, 1779.
(2) J’ai publié la traduction française de cet opuscule, Paris, 1858, in-8, sous ce titre : Étude médico-psycho-logique sur Phistoire de Don Quichotte, avec cette épigraphe de Montesquieu : « Comme il y a une infinité de choses sages qui sont menées d’une manière très-folle, il y a aussi des folies qui sont conduites d’une manière très-sage : »
civile, et par ses soins un lazaret fut organisé dans les montagnes de Polana. Malgré ces précautions sanitaires, le fléau exerça ses ravages dans la ville de Onil ; mais Morejon accourut en hâte, donna en même temps que des conseils qu’on s’empressa de suivre l’exemple d’un dévouement absolu, d’un zèle à toute épreuve, et la ville préservée ou sauvée le proclama son libérateur.
Tant de services le désignaient à l’attention du gouvernement. Morejon fut chargé de prendre les mesures qu’il jugerait convenables pour écarter de l’ile de Minorque une épidémie de scorbut qui décimait les marins de la flotte et les habitants. Sa mission eut les heureux effets qu’on pouvait attendre de son activité intelligente; mais des motifs de santé obligèrent Morejon de quitter Mabon et de retourner en Espagne. Il profita d’un congé pour parcourir la Péninsule dans toutes les directions, attentif à recueillir tous les documents qu’il comptait mettre en œuvre, dès que les circonstances lui permettraient d’écrire l’histoire de la médecine en Espagne, histoire dont il avait depuis quelques années conçu le projet et tracé le plan.
Pendant qu’il faisait ainsi une riche provision de matériaux et de notes, et que l’amour des vieux livres et des anciens manuscrits venait renforcer sa passion d’érudit, la guerre de l’indépendance éclata comme un coup de tonnerre, et Morejon quitta sans retard la ville de Soria, où son mérite et sa bienfaisance lui avaient valu une belle réputation et une place très-avantageuse. Il alla offrir ses services aux chefs de l’armée espagnole, et fut bientôt au premier rang des médecins militaires.
Son esprit d’organisation s’appliqua fort utilement à la réforme des hôpitaux et des ambulances. Plein de zèle et de dévouement, cet homme de bien oubliait de veiller à son propre salut : une imprudence généreuse le fit tomber au pouvoir de l’ennemi et, pour comble de malheur, il fut.
DOCDMENTS PODR L’HISTOraE DE l’aRT.
durant sa captivité, atteint de la peste. Sa constitution robuste résista au redoutable fléau. A peine rétabli, il songea au moyen.de s’évader, et son plan d’évasion réussit trèsbeureusement.
A peine rendu à la liberté, il eut occasion de se signaler par de nouveaux bienfaits. Sa prévoyance aussi ingénieuse qu’active parvint à préserver de la fièvre jaune les deux provinces de Murcie et de Valence, et l’armée du Midi, dont le quartier général était à Mula, fut préservée, grâce aux mesures énergiques qu’il sut prendre, de la contagion imminente. Sans Morejon et son intervention efficace, l’ennemi n’eût peut-être pas essuyé cette désastreuse défaite, dont la conséquence immédiate fut de sauver l’Espagne et de mettre fin à l’invasion étrangère.
Morejon, qui avait une grande expérience des épidémies, avait prévu l’approche du fléau ; cependant, ses prévisions n’ayant pas été prises en considération, la fièvre jaune s’abattit brusquement sur l’armée et sema la mort dans ses rangs. Mandé en toute hâte, l’intrépide médecin dit au gégéral en chef : « Cédez-moi pendant une heure le commandement des troupes, et je vous réponds de leur salut. » Et, sans retard, il ordonna un nouveau campement. Le changement d’air suffit pour arrêter les ravages du mal. Dans l’histoire militaire de l’Espagne, le nom de Morejon figurera à jamais comme celui d’un grand bienfaiteur. Cet homme de bien a eu dans sa vie son jour d’héroïsme, et ce jour-là suffirait pour rendre sa gloire immortelle.
Lorsque Napoléon fut définitivement tombé, après les Cent jours, Morejon qui, dans la crainte générale d’une nouvelle invasion, remplissait les fonctions de médecin en chef de l’armée d’Aragon, quitta le service militaire, et, rentré dans la vie civile, il alla déployer à Madrid les brillantes facultés de son intelligence.
Une chaire de clinique était vacante en ce moment; Mo-
rejon se présenta au concours, et l’emporta sur des compétiteurs redoutables. C’est alors que cet habile médecin, qui était déjà un homme célèbre et un savant de premier ordre, remplit toutes les promesses qu’avait fait concevoir son premier enseignenaent dans l’Université de Valence.
En 1827, la chaire de clinique médicale se trouvant supprimée par un décret de réorganisation de l’enseignement supérieur, Morejon fut nommé professeur de clinique du collège de chirurgiens de San-Garlos, bien qu’il n’eût pas le titre de iriaître en chirurgie. Mais comme il avait la capacité et le savoir que ce grade suppose, nul ne trouva à redire à une faveur exceptionnelle que l’on considérait comme la légitime récompense d’un mérite extraordinaire. La renommée solide du savant médecin justifiait toutes les distinctions, tous les privilèges dont il était comblé.
Nommé simultanément médecin ordinaire de la chambre royale et membre du conseil supérieur de salubrité, Morejon reçut en 1820 le brevet de médecin chef des armées nationales, titre honorifique et très-envié ; celui qui l’obtenait, après des services essentiels, était considéré comme le premier dans sa profession.
Morejon ne fut jamais au-dessous de sa haute position ; toujours à la hauteur des emplois qu’il devait à son mérite personnel et non, à la faveur, il les remplit avec modestie et , ne fut point accablé des dons de la fortune ni gonflé de cet incurable orgueil qu’inspirent les grandes charges aux parvenus. Malgré ses obligations de tout genre, il travailla jusqu’à la fin de sa vie, qui se termina le 14 juin 1836, à sa grande histoire bibliographique de la médecine espagnole.
X. — liC professeur F. Ribes | souTenirs de Fécole de Montpellier.
D’un homme qui a fait son chemin, on dit vulgairement
DeCUMENTS POUR l’hISTOIBE DE l’aP.T. 883
qu’il est arrivé ; et cette façon de dire est très-juste. Chacun se propose un but dans la vie, et la plupart se mettent en route avec l’unique préoccupation d’abréger autant que possible le voyage : on se hâte, et, si les obstacles font défaut, ce voyage est une course rapide, ou bien une simple promenade. Il en est qui ont à peine le temps de mesurer la distance enlrp le point de départ et le but atteint, tandis que le plus grand nombre se traîne péniblement et ne peut jamais aboutir.
Certes, ils sont à plaindre ceux qui marchent sans repos et sans succès dans l’âpre et rude sentier ; mais il ne faut pas non plus trop envier le sort de ces voyageurs privilégiés qui arrivent avant l’heure, sans ennuis, sans fatigue, trop heureux pour avoir éprouvé le découragement, les difficultés de la lutte, et ressenti cette joie amère de l’athlète qui, à moitié vaincu et à bout de forces, se relève de son abattement et recommence le combat sans désespérer.
C’est celte dure gymnastique qui fait les hommes forts, c’est elle qui double leur valeur en les exerçant sans relâche, et c’est par cet exercice prolongé que les puissances virtuelles et les facultés latentes se développent et deviennent forces actives. Sévère discipline et préparation remplie d’épreuves ; nécessaires pourtant aux esprits vraiment nés pour se distinguer du commun.
M. le professeur Ribes, quoique d’une rare distinction, n’avait point été élevé à cette grande école des esprits vaillants et des âmes fortes. 11 fut heureux de trop bonne heure, pour avoir marqué prématurément le but de sa vie. Son ambition ayant été satisfaite dès ses jeunes années, en vain il s’efforça d’agrandir son domaine et d’élargir l’horizon de ses idées : intellectuellement parlant, il paya très-cher les faveurs empressées de la fortune. Comme la plupart des hommes distingués de sa race (il était d’origine catalane, son nom et le lieu de sa naissance l’attestent suffisamment),
îl jouit du positif, qui l’avait trop tôt préoccupé, et il n’eut point toutes les satisfactions qu’il pouvait se promettre, et qui ne lui auraient pas manqué s’il eût fait, moins aisément son chemin.
Élevé à l’école de Sorèze, lorsque cette maison d’éducation florissait sous la direction mémorable de M. Ferlus, M. Ribes aborda l’étude de la médecine, dans les conditions les meilleures : capacité reconnue, amour du travail, envie de profiter, et avec tout cela, une très-forte préparation scientifique et littéraire. Dans nos entretiens familiers, il parlait volontiers de sa vie d’étudiant, laborieuse et chaste, et entièrement consacrée à l’acquisition des connaissances encyclopédiques qui préparent l’apprenti médecin à l’intelligence et à l’exercice de l’art. Il se souvenait des leçons et des exemples de ses maîtres, parmi lesquels il avait particulièrement distingué Delpech, M. Lordat et Fages.
Ce dernier aimait la chirurgie avec passion, et il inspirait à ses élèves l’enthousiasme qui l’animait, en répandant à pleines mains les trésors d’un savoir immense et un peu . confus. Fages, d’après le portrait vivant qu’en faisait M. Ribes, revivait en quelque sorte dans la personne d’un de ses successeurs, le professeur Estor, amoureux, comme lui, de cet art chirurgical, qu’il connaissait et enseignait à merveille, et qui, perclus de tous ses membres, se traînait à l’amphithéâtre sur les bras des deux aides, et professait admirablement, en dépit de son état de souffrance. Comme M. Ribes, le professeur Estor était un des plus remarquables représentants de cette ancienne école dont les souvenirs se perdent chaque jour.
Quant à M. Lordat, qui ne lui avait jamais inspiré de bien vives sympathies, M. Ribes le citait comme, un homme, non pas supérieur, mais d’un talent accompli dans l’art d’enseigner. Pour no’js, qui de M. Lordat n’avons vu que l’ombre et n’avons joui que des restes d’un talent amoindri