‹ La médecine à travers les siècles, histoire, philosophieChapitre 23 sur 53 · G DARD! A · texte numérisé non relu

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pote, qui ont fait une bonne naoitié de la réputation de Dupuytren. Delpech n’avait guère qu’un défaut, un travers : il voulait passer pour lettré, et ses prétentions en littérature n’accusaient que trop l’insuffisance de son éducation première.

M. Ribes parlait avec une prédilection visible de ce grand chirurgien, et il lui devait en effet quelque reconnaissance, car c’est Delpech qui l’avait surtout distingué dans son concours pour l’agrégation, et qui l’avait proclamé digne de remplir tôt ou tard une chaire de professeur. Délivré par un tel maître, ce certificat de capacité professorale encouragea l’amhition du jeune agrégé.. M. Ribes n’avait encore que vingt-cinq ans : son nouveau titre, gagné brillamment au concours, fut un argument démonstratif auprès de sa famille, dont il avait eu quelque peine à vaincre les résistances. Il put enfin partir pour Paris.

A peine arrivé, il se mit en quête de tout ce qui pouvait l’intéresser ; il se créa de nombreuses et utiles relations dans la médecine, dans les sciences et dans les lettres, comptant beaucoup, pour avancer sa fortune, sur les travaux qu’il préparait, et un peu aussi sur ses nouveaux amis de Paris, qui agissaient de concert avec ceux qu’il avait su se faire à Montpellier. Tout en suivant avec une grande assiduité les cliniques des hôpitaux, M. Rihes trouvait le temps de philosopher : au sortir de chez madame Tastu, où il voyait les hommes les plus distingués de Topposition parlementaire, il allait suivre les cours de la Sorhonne, et conférer avec les disciples de Saint-Simon. Tout occupé de rédiger son Anatomie pathologique^ il se partageait entre le néo-platonisme universitaire et les prédications de M. Enfantin.

Poussé d’une insatiable curiosité, il s’avançait pourtant avec une prudence bien au-dessus de son âge. Sous la Res-

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tauration, la libre spéculation était permise; mais il ne fallait point afficher le libéralisme. En philosophie, en religion, en politique, une réserve excessive était commandée à quiconque voulait se faire une place. M. Ribes, né au commencement du siècle, s’était assis sur les bancs au moment où la faculté de Montpellier déplorait la proscription de deux maîtres qui avaient honoré avec éclat l’enseignement médical, l’un par son érudition ingénieuse, l’autre par son originalité dans les sciences naturelles. Prunelle et de Gandolle n’avaient point échappé aux rigueurs de la réaction ni à la rancune implacable de ceux de leurs collègues qui se montrèrent à leur égard les plus dangereux des réactionnaires. Le vitalisme et le royalisme se donnaient alors la main, et malheur aux professeurs qui ne jouissaient point d’une réputation solide d’orthodoxie. Lallemand, averti néanmoins par la réorganisation de la faculté de Paris, ne fut pas maître de sa pensée, et tout le monde sait qu’il eut lieu de regretter son imprudence.

Frédéric Bérard, né pour l’enseignement, et obstinément contrarié dans sa vocation irrésistible par ceux-là même qui auraient dû la favoriser, Frédéric Bérard n’avait pu obtenir une chaire qu’en faisant acte de condescendance, c’està-dire en publiant cette prétendue réfutation du grand ouvrage de Cabanis, dans laquelle, malgré son rare talent, tout son savoir et sa bonne volonté, se trahit la défaillance d’un esprit qui fait une profession de foi scientifique en contradiction avec sa conscience.

De tels précédents devaient rendre M. Rihes très-réservé en matière de doctrines. Aussi ne trouve-t-on, dans son premier volume de V Anatomie pathologique considérée dans ses vrais rapports avec la science des maladies, que des idées, des vues, des doctrines purement médicales, avec des tendances manifestes vers la conciliation des systèmes. Deux quahtés dominent dans ce premier volume : le jugement et la modération.

L’auteur, fort embarrassé de choisir parmi tant de Ihéo^ ries diverses et de méthodes contradictoires, s’attacha à démontrer les excès des sectaires, avec une justésse de critique qui révélait à la fois un solide bon sens, une habileté peu commune et une sagesse prématurée. L’épigraphe de ce livre remarquable traduit très-finement les indispositions d’esprit de l’auteur : « Possédez Laïs, et n’en soyez pas possédés, »

C’était le mot si joli d’Aristippe, ce philosophe aimable qui s’excusait ainsi de jouir des charmes de la célèbre courtisane, au rapport de Sotion, cité par Diogène Laërce (1).

C’était, on le voit, se moquer, dès le frontispice du volume, des prétentions excessives et des promesses folles des anatomistes, qui croyaient de bonne foi remplir les vues et les voeux de Bichat, et qui n’allaient guère au delà du but qu’avaient atteint avant eux Manget, Morgagni, Barrère, Lieutaud et leurs imitateurs. M. Ribes, qui avait vu à l’œuvre, dans l’amphithéâtre et dans les hôpitaux, les partisans de l’école anatomique, comprit qu’on avait tort de vouloir ériger en méthode un ensemble de moyens d’investigation, qui pouvaient utilement servir pour le diagnostic, mais qui ne pouvaient éclairer de bien vives lueurs l’étiologie, ni contribuer beaucoup à l’avancement de la thérapeutique. Et, en effet, l’anatomie pathologique n’a point illuqiiné, comme on l’avait promis, les deux pôles delà médecine, c’est-à-dire la science des causes , et celle des indications. En outre, cette anatomie grossière qui ne s’arrêtait qa’à, la, forme, à la configuration des organes lésés, des altérations , et des productions pathologiques, avait le tort de négliger la méthode précise et rigoureuse de l’anatomie nornq^le, telle que la comprenait Bichat ; elle ignorait la composition intime des organes, et ne connaissait point la trame des tissus; elle constatait des désordres, mais

(I) Lib. II, c. viii, Vita. Aristippi.

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superficiellement, sans pénétration, sans intelligence, et n’allait pas au delà de la surface. Par conséquent, elle méconnaissait les relations étroites qui unissent la pathologie à la physiologie ; et c’est par là que les anatomistes prêtaient le flanc aux critiques que Broussais ne leur ménagea point, mais dont ils profitèrent si peu.

Esprits étroits et consciencieux, ils n’avaient point de principes dogmatiques, point de doctrines raisonnées ; mais, par tradition, ils appartenaient à cette pauvre école dé la nosographie soi-disànt philosophique, école qui avait la prétention de constituer la pathologie générale, en épuisant l’étude des symptômes et en classant les symptômes d’après les méthodes en usage dans Thistoire naturelle.

M. Ribes, qui était en possession d’une méthode excellente — celle de Barthez — et qui possédait dès lors- les principaux éléments d’une saine philosophie médicale, M. Ribes n’eut point de peine à montrer l’inanité de ces prétentions, et il écrivit une critique très-fondée qui restera comme une bonne page d’histoire. Ce premier volume n’annonce pas un esprit du commün. Remarquable par d’ingénieux aperçus et de fines observations, il n’a, selon nous, qu’un défaut, c’est de n’être point assez décisif : on y cherche des convictions et on n’y trouve que des tendances négatives.

Il est vrai qu’il porte la date d’une époque de transition, et que le dogmatisme de l’auteur était suffisant pour le dessein qu’il se proposait. La critique est juste, très-juste, et c’est là le point essentiel. On regrette seulement que M. Ribes, si pénétrant d’ordinaire et si hostile à toute exagération, n’ait pas reconnu le service très-essentiel que les disciples de l’école anatomique ont rendu à la pathologie, en ramenant les esprits, qui s’égaraient à là suite des physiologistes expérimentateurs, dans la véritable voie de l’observation médicale par l’élude des faits cliniques. Il

est vrai que ce service, les médecins de l’école anatomique l’ont rendu à leur insu et sans le vouloir, sans même y penser; mais, en définitive, ce service est très-réel, et il convient de leur en tenir compte.

Par la publication de ce premier volume, M. Ribes venait de prendre rang. Une première vacance s’étant déclarée à Montpellier, il fut présenté pour la remplir ; mais un autre lui fut préféré, qui, valant beaucoup moins, ne lui pardonna jamais d’avoir été son compétiteur. Mais M. Ribes n’attendit pas longtemps. La mort prématurée de Frédéric Rérard, professeur titulaire de la chaire d’hygiène, hâta son entrée dans le corps enseignant, et, à l’âge de- vingt-huit ans, en 1829, il prit possession de cette chaire qu’il a remplie avec beaucoup de talent jusqu’au moment où ses forces ont trahi son zèle.

M. Ribes comprenait sa mission, et il savait la remplir; seulement son esprit de conciliation fit tort à l’originalité de ses vues, et il resta toujours à peu près tel qu’il, s’était révélé dans son discours inaugural.

Ce discours n’est autre chose qu’une apologie de l’éclectisme en médecine qu’il est inutile d’analyser, car l’auteur a tout dit dans son épigraphe empruntée à Ovide :

Inter utrumque tene, medio tutissimus ibis.

Ce dernier hémistiche ne figure pas, à la vérité, dans son épigraphe; mais M. Rihes ne l’estimait guère moins que le premier, dont il n’est que la conséquence logique. Imprégné des banalités qu’on applaudissait alors en Sorbonne, le jeune professeur croyait de très-bonne foi avec Leibnitz que tous les systèmes sont bons, vrais en ce qu’ils affirment et faux en ce qu’ils nient. Il a toujours pensé ainsi, en se prévalant de ses croyances saint-simoniennes, qu’il laissa paraître après la révolution de 1830.

n eut alors la hardiesse de se déclarer ostensiblement membre de la nouvelle Église, lui qui avait montré tant de

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prudence et de réserve dans son discours d’inauguration, au point que de Frédéric Bérard, son prédécesseur, qu’il osait proclamer néanmoins son maître et son ami, il avait dit simplement que c’était a un professeur estimable. » Dans le deuxième volume de son Anatomie pathologique, publié en 1834, il laissa couler sa veine de mysticisme, et gâta par ses idées de sectaire un ouvrage qui aurait pu recommander sa mémoire. Tout ce qu’il écrivit dans la suite porte Tempreinte de la secte qu’il avait embrassée; son enseignement était rempli aussi de théories assez étranges sur l’amour, l’humanité et la vie universelle. Sauf quelques discours et opuscules qui traitent de l’éducation et de l’influence des lettres sur la médecine, ses écrits sont tous entachés de cette doctrine, dont l’influence n’a guère été plus heureuse que celle de l’éclectisme en philosophie, en médecine et en toutes choses.

Il faut arriver à une publication assex récente pour retrouver les qualités solides de M. Ribes, et apprécier son vrai talent. L’hygiène thérapeutique, c’est-à-dire les agents de l’hygiène appliqués au traitement des maladies en général et plus particulièrement à celui des affections chroniques : tel est le sujet de ce livre excellent (1), qui est à la fois un guide et un répertoire pour le praticien instruit des ressources véritables de la matière médicale. L’ouvrage est complet, et je sais tout ce qu’il a coûté à l’auteur, ayant suivi durant cinq ans environ les leçons qui furent en quelque sorte la première édition de cet ouvrage.

Il suffît de parcourir ce traité d’hygiène appliqué à la thérapeutique pour se faire une exacte idée de l’enseignement de M. Ribes. Netteté, méthode, clarté, élégance, habileté à grouper les faits et à déduire des principes généraux : telles étaient ses qualités les plus remarquables et les

(1) Trailé d'Hijgiène thérapeutique, Paris, IS60.

plus habituelles. Ajoutons, pour tout dire, que cet esprit lettré et judicieux ne savait pas toujours éviter la monotonie, et qu’il était méthodique avec exagération. Dans les examens, c’était un logicien inflexible, qui traçait un cercle et ne soufl'rait pas qu’on en sortît; au moindre écart, à la moindre digression, il vous ramenait à son point fixe, très-poliment et parfois très-finement, mais avec une grande fermeté.

Somme toute, on l’aimait, malgré le reproche qu’on pouvait lui faire d’avoir compromis une fois sa popularité pour une mesquine ambition. Mais, après son court passage au décanat, M. Ribes retrouva peu à peu la faveur des étudiants, et c’était à lui que- s’adressaient de préférence ceux qui venaient de loin, et ceux qui ne se sentaient point trèsenclins à courber la tête sous le joug du vieux vitalisme intolérant. M. Ribes répétait volontiers dans ses leçons qu’il ne fallait pas prendre à la lettre l’inscription qui décore le sanctuaire consacré à Hippocrate ; il disait que toute la médecine n’était pas concentrée à Montpellier, et que, puisqu’on parlait tant de la moderne Gos {olim Cous, nunc Monspeliensis Hippocrates), il fallait imiter Hippocrate, qui osa sortir de son île pour faire de nombreuses excursions sur le continent.

C’était tout ce qu’il se permettait dans ses protestations publiques contre l’infatuation des grands hommes et des divinités du lieu. Dans les conversations familières et intimes, il allait plus loin, et répétait souvent ces trois mots latins : Vergimus ad fœces, qu’il traduisait poliment : «Nous tournons à la lie. » Image trop ressemblante, et qui rappelle la fable de Phèdre. L’amphore est entière et encore parfumée du vin qu’elle a contenu ; mais dans le vase il ne reste pas une seule goutte de la liqueur généreuse. La métaphore est juste, n’en déplaise aux mécontents' qui travaillent de tout leur pouvoir à précipiter la décadence.

Hos ego versiculos feci.

(VlRG.)

Mr,S4v àXXà aaœS); v.iX S'.a.^h'h^ri'^

Xs-f£‘ •rcappriOiaoTTfiV ôvra, p/r,^Èv ojcvsTv Xs'j'stv.

Lücian., Deot\ concil.— Ôp.omn., éd. Bipont, t. lX,p. 180.

Je ne crains pas qu’on me reproche d’avoir jamais parlé contre ma conscience : vendre sa pqnsée m’a toujours paru la plus lâche, la plus immorale et la plus irréligieuse des actions humaines.

F. Bérard, Physique et morale note 1, p. 640.

Ce que j’ai voulu faire.

Ceci n’est pas un livre, ce n’est qu’une esquisse. Les principales questions relatives à l’histoire et à la philosophie de

(i) Je reproduis ici la dédicace placée en tête de ce travail lorsqu’il parut une première fois sous forme de thèse inaugurale :

MEMORIÆ HAUD INTERITÜBÆ FRlDSiRlCI RRRAR»

INTER EGREGIOS FACOLTATIS PROFESSORES VIRI CLARISSIMl AC VERE MEDICI QUI MEDICINAM CÜM PHILOSOPHIA CONJÜNXIT FECÜNDOQUE FŒDERE SOCIAVIT NON MINUS FACÜNDIA IN DOCENDO INSIGNIS QUAM STUDIO ARTIS ET AMORE QUI LICET PRÆMATURO FATO EREPTÜS SCIENTIÆ PARUM SATIS GLORIÆ VIXIT MONUMENTA ÆTERNA NOMENQUE MANSURDM POSTERIS TRADIDIT

IN HAUD PARVÆ VENERATIONIS DOCUMENIUSI PRIMUM HOC TENTAMEN QUIDQUID EST

DICATUM PUBLICE AC DEDICATUM VOLUIT OPERUM TANTI VIRI lECTOR aCERRIMUS INGENIIQUE PERPETUUS CULTOR.

l’art, éparses dans plusieurs livres, n’ont pas été réunies en un tout. En attendant d’autres travaux et de nouvelles recherches, il serait peut-être utile de mettre à profit ce qui a été déjà fait par des écrivains d’un grand mérite, lesquels, animés d’un esprit différent et partis de principes opposés, n’ont pu arriver aux mêmes conclusions. Il faudrait se placer entre les deux extrêmes et opérer une conciliation des divers partis, ne montrant ce qu’ils ont d’insuffisant que pour les compléter les uns par les autres. Une œuvre exécutée sur ce plan serait.un excellent traité de la nature humaine ; on y étudierait l’être humain dans son ensemble, dans ses rapports avec tout ce qui l’intéresse. Celui qui ferait avec succès ce double travail aurait la gloire d’opérer l’union définitive de la médecine et de la philosophie. Ni mon âge ni mes forces ne me permettent de concevoir une aussi iouahle ambition. J’entreprends un voyage beaucoup plus court : encore le chemin m’en est-il peu connu, et, avant d’arriver au terme que j’entrevois, je crains bien de m’égarer. Je n’ai pas la prétention d’avoir réussi : j’ai eu seulement le désir de bien faire. J’ai cherché la satisfaction d’écrire quelque chose qui m’appartînt.

Une philosophie médicale est encore à faire ; je n’ai pu fournir que de simples indications, encore sont-elles fort incomplètes. Pour remplir mon cadre, il eût été nécessaire de concentrer beaucoup d’idées en un petit nombre de pages, et je n’avais pas le temps d’être court. Je voulais poser des principes ; mais je n’ai pu donner à mes idées tous les développements nécessaires. Ceci est une sorte de préface à de plus grands travaux, une introduction qui est le résumé de quelques réflexions sur certains points de philosophie médicale. Elle contient un petit nombre de chapitres dans lesquels je me contente d’énoncer mes opinions ou mes doutes, me réservant de donner les éclaircissements nécessaires, et espérant m’éclairer, à mon tour, dans la discussion publique à laquelle cet Essai doit être soumis.

Dans une autre circonstance, je m’occuperai d’établir, par l’étude de l’être humain pris dans son ensemble, l’existence de V élément affectif, de constater sa nature, de marquer les caractères qui le distinguent, de le rattacher aux autres éléments de la nature humaine, et d’arriver enfin à l’histoire de la vie morale, qui sera présentée sous ses principales faces, avec des nuances et des degrés différents. Ce sera la partie physiologique de mon sujet. Dans une seconde section beaucoup plus restreinte, je m’efforcerai de démontrer l’utilité pratique que présente l’étude de la vie morale appliquée à la pathologie et à la thérapeutique. En attendant, je désire qu’on tienne compte de mes éfforts, et que la témérité d’avoir entrepris ce travail puisse elle-même me servir d’excuse. J’ai fait ce que j’ai pu, j’ai sacrifié aux dieux suivant mes facultés (1), xaSouvaptv. Je livre, en tremblant, ma voile aux vents ; Permittamus vêla ventis, etoram solventibus bene precemur (2) .

1. — lia médecine et la philosophie n’ont jamais été séparées.

Dans une histoire philosophique de la médecine, cette question est la première qui se présente ; je ne ferai que l’effleurer. Une courte discussion philologique suffira. On a souvent allégué un passage de Celse pour légitimer la séparation de la philosophie et de la médecine ; le voici : Hippocrates Cous, primas quidem ex omnibus memoria dignis, ab studio sapientiœ disciplinam hanc {scil. medicinani) separavit, vir etarte et facundia insignis (3). Se fondant sur ce passage, plusieurs écrivains ont prétendu qu’Hippocrate avait définitivement séparé la médecine de la philosophie. Les philosophes purs S’en sont servis pour montrer aux mé-

(1) Voy. Xénophon, Mem. Socr.

(2) Quintilien, Inst. orat. prœm. ad Tryph., éàit. Lemaire, t. I, p. 36.

(3) A.-C. Celse. De medic., édit. L. Targa, t. 1, p. 2. Âxgentorati,

decins et aux physiologistes que leurs projets de fusion étaient des projets d’envahisseoient contraires à l’exemple du maître. Les médecins empiriques, se souciant peu de devenir philosophes, se sont appuyés du môme texte pour justifier cette séparation. Les uns et les autres ont été dans l’erreur. Celse ne dit pas qu’Hippocrate sépara la médecine de la philosophie, mais qu’il la sépara de l’étude de la sagesse, ab studio sapientiœ. Précisons le sens de ce dernier mot {sapientia);, qui est la traduction du mot grec co<p(a, , Nous verrons qu’on peut donner au passage allégué un sens très-raisonnable.

A leur origine, les sciences n’étaient pas distinctes : l’historien philosophe se convaincra sans peine que le point de départ de toutes les sciences, c’est la science elle-même telle que l’entendaient les anciens, la sagesse ou crocpia des premiers philosophes grecs. Diogène de Laerce (1) nous apprend que les premiers sages embrassaient toutes choses dans leurs recherches. Dieu, l’homme, l’univers ou xo<jp.o;, la nature, étaient l’objet de leurs études : synthèse immense qui effraya dans la suite les esprits analytiques les plus puissants. Ceux-ci comprirent que, pour aborder avec fruit l’étude de ce vaste ensemble, il était convenable d’en séparer les parties. Ainsi s’explique l’histoire de la division des connaissances humaines et de leur organisation. Un des sages, plus modeste pu plus avisé que les autres, leur fit observer un jour que, pour avoir le droit de s’appeler sages ou savants, il eût fallu posséder la sagesse ou la science, et ils ne les possédaient pas puisqu’ils les cherchaient. Il les engagea donc à repousser cette dénomination, et à lui substituer celle beaucoup plus modeste et plus exacte d’amis de la sagesse (©[Xdaoîpot). Le nom de philosophe prévalut, et remplaça le terme primitif (2).

(1) Inirod. a la vie et aux dogmes des •principes philos., passim.

(2) \oy. Jouifroy, Nouv. mél. philos., publ. par Damiron, in-8, 1842, p. 165.

Ainsi, la sagesse ou «>osta des anciens contenait en germe toutes les sciences qui plus tard devaient éclore. A celte époque primitive son objet était l’objet total de la connaissance humaine. En réalité, elle se bornait à ce qu’il y a de plus vague, de plus général, à la recherche des causes premières. La médecine, ainsi que les autres sciences, était contenue dans cette philosophie primitive, confondue avec elles. Avant Thalès, cette confusion des sciences était immense ; c’est Pythagore, dit-on, qui créa le mot philosophie (1), et Thalès contribua à lui donner une existence propre en déterminant son but et en restreignant ses attributions. Mais, à dire vrai, la philosophie ne fut réellement constituée comme science qu’à l’époque de Socrate. Partant de l’observation directe de l’homme, il fut le véritable fondateur de la philosophie morale, empirique et pratique.

Ce que Socrate fit pour la philosophie, Hippocrate le fit pour la médecine, et Celse a raison de dire que cet homme célèbre par son art et par son éloquence sépara, le premier, l’enseignement de la médecine de l’étude de la sagesse.

La médecine ne fut pas créée de toutes pièces : avant Hippocrate, elle existait déjà comme art confondue

avec la religion et mêlée à des pratiques superstitieuses. Hippocrate eut la gloire de faire de l’art une science qu’il fonda sur des principes, à laquelle il traça des règles, pour laquelle il institua la méthode large et féconde de l’observation ; car Hippocrate a fait les premières applications de la méthode dont Platon, Aristote et Bacon ont développé les principes. Hippocrate fut donc un médecin philosophe. Le premier, il réalisa le type du vrai médecin en se conformant à ce sage précepte : Qu’il faut introduire la philosophie dans la médecine, et la médecine dans la philosophie. Ces deux sciences, ajoute-t-il, diffèrent peu, et toutes les choses qui sont du ressort de la philosophie se trouvent

(1) ^XeoGoîetv Si ■jrpÜTCÇ àvoftaas Hyôâ-jcpaî, k. t. 1. Diogêoe Laerce.

dans la médecine. Ato Set àvaXafxêavovra TOUTSMV Twv TCaoEipîj- [XEVwv exacTa, iizzdysiv tyiv (Joç(r,v Etç ttjv ÎTjxptxTjv, xal tviv r/jxpt- XTjV £Îç TVlV (IOç(v)V t'jQTpOÇ yàp cptXoffOCpOÇ îcoôeoç* ou TTO^iXt) Y^cp Staœopï) hà toc irspa' xai Ivc xà irpoç oomtjv, Iv lï^xpcx^ ocdcvxa. (i].

Du reste, un autre passage de l’auteur latin lui-même peut servir au premier d’explication et de commentaire.

« La science de la médecine faisait autrefois partie de la philosophie : le traitement des maladies et la contemplation de la nature eurent les mêmes fondateurs ; et l’histoire nous apprend que plusieurs philosophes furent versés dans la médecine. Medendi scientia sapientiœ pars habebatur^ ut et morborum curatio et rerum naturæ contemplatio sub iisdem auctoribus nata sit : ideoque multos ex sapientiœ professoribus peritos ejus fuisse accepimus. Hüxham, qui cite ce morceau en parlant de Celse lui-même, fait observer que Golumelle l’appelle avec raison universœ naturæ vir prudens, puisque, à l’exemple des premiers , philosophes, il embrassa dans ses études la nature tout entière : ùt, philosophus, cujus labor erat sola naturæ disquisitio, more veterum sapientum (2).

Je n’ai pas cru que cette discussion de textes fût inutile. La médecine et la philosophie furent étroitement unies dès leur origine et en Hippocrate. Cette alliance se perpétua pendant des siècles, non pas chez les médecins vulgaires qui, laissant la science, ne prenaient de l’art que ce qui était indispensable à la pratique, mais chez tous les médecins de quelque valeur qui ont laissé un nom dans l’histoire. De son côté, la philosophie, la science des causes et des abstractions, ne dédaigna pas une alliance qui eut pour elle une grande utilité, en lui permettant d’étudier à la fois les

(1) De dec. hab. lib. Foês., sect. I, 20, p. 25, édit. Francfort, 1595, in-fol.

(2) Voy. K. Sprengel, Hist. de la méd.,t. I. — Littré, Œuvr. (T Hippocrate, t. I. — Aug. Gauthier, Recherches historiques sur l’exerc. de la méd. dans les temples, Lyon, 1844. — J. Hüxham, Op. med. Lipsîæ, 1784, 2 vol., t. n, p. 8; Not. ad prœf. Hb. de febr.

choses naturelles, toi ©uc-ixa, les lois de la vie, toc txsTocçucixa, enfin la partie morale et intelligente de Fêtre humain, qui embrassait l’éthique et la dialectique, to r.ôtxov, to StaXEXTixov. La plupart des philosophes célèbres, contemporains et successeurs d’Hippocrate, cultivèrent les sciences naturelles, la zoologie surtout, qui tient par tant de points à la médecine. La tradition veut qu’Hippocrate lui-même, lorsqu’il alla vers Démocrite pour se convaincre de la folie des Abdéritains, l’ait trouvé occupé à disséquer un cerveau. Platon possédait certainement des connaissances médicales : ce qu’il dit de la gymnastique, dans plusieurs de ses dialogues, et sur la manière dont il faut traiter les malades qui appartiennent aux différentes classes de la république, les éloges qu’il donne à Hérodicus et la double mention qu’il fait d’Hippocrate, semblent prouver que non-seulement il estimait la médecine, mais encore qu’il en avait étudié les principes ou les éléments. Aristote, qui résume toute la science antique, était fils d’un médecin : or, dans les familles de médecins, l’enseignement de l’art était traditionnel. Ses études profondes sur la nature animale et sur l’homme durent contribuer pour une large part à donner à sa philosophie le caractère de positivisme qui la distingue, et par lequel elle a, sous le rapport pratique, tant d’analogie avec celle de Bacon, quoique ce dernier philosophe, injuste plus d’une fois envers son illustre prédécesseur, se défende de la ressemblance.

Mon but n’est pas de montrer que, pendant toute la période grecque, la philosophie exerça sur la médecine une influence au moins égale à celle qu’exerça da médecine sur la philosophie : en l’avançant, je n’affirmerais que le vrai.

Dans une histoire comparée de la philosophie et de la médecine grecques, cette assertion pourrait être aisément démontrée. Il me suffirait de citer des noms : les deux chefs de la philosophie grecque connaissaient la médecine ;

plusieurs des disciples de Socrate étaient ou furent médecins. Sextus Empiricus, écrivain célèbre, qui a exposé avec un talent supérieur Thistoire du pyrrhonisme et les dogmes du scepticisme, était un médecin de renom. L’école médicale d’Alexandrie vivait à côté des philosophes alexandrins. €e rapprochement suffirait pour montrer, si l’histoire ne nous l’avait appris, que l’influence fut réciproque. La philosophie positive et sensualiste d’Aristote occupa dans l’école d’Alexandrie une place considérable, à côté du spiritualisme de Platon (1). Galien, qui avait étudié à Pergame et à Alexandrie, ne fut pas moins célèbre comme philosophe que comme médecin (2). C’est probablement en sa qualité de philosophe peripatéticien qu’il a eu pendant douze siècles la gloire de régner dans les écoles avec Aristote. Galien était lui-même tellement persuadé qu’il faut unir la médecine à la philosophie, qu’il a composé sur la nécessité de cette union un petit traité très-intéressant, avec ce titre : Le véritable médecin doit être aussi philosophe aptor'roç îaTpoç xai çtXooroçoç (3). Dans cet opuscule, qu’il me suffirait de commenter pour développer la question que j’indique, Galien prouve que la médecine ne peut se séparer de la philosophie, et il propose Hippocrate aux médecins comme le modèle du médecin philosophe : il conclut que les vrais émules de ce grand homme doivent s’efforcer de lui ressembler, en cultivant la philosophie : <&tXo(7o<pYiTéov 7i(xïv laTi

“irpOTEpOV, £lTt£p iTCTOXpdCTOUÇ âXvjôtOÇ £ffpL£V ^TlXwTai.

En médecine, comme en philosophie, les Latins ne firent que marcher sur les traces des Grecs. Gelse, qui résume toute la médecine ancienne, était un écrivain encyclopédique, c’est-à-dire un philosophe, à la manière des anciens. Je ne parle pas de Pline, qui, dans cette admirable Histoire naturelle^ « ouvrage aussi varié que la nature elle-

(J) Voy. Vacherot, Bist. de Vécole (T Alexandrie, 1. 1, Indrod. passitn.

(2) Voy. Daremberg, Galien considéré comme philosophe.

(3) Galien, édit. Külin, 1. 1. Édition Daremberg. Paris, 854, tome I, p- 1 •

même (1), » a consigné un grand nombre de faits historiques qui se rattachent à la médecine, dont il établit trop bien la nécessité et la certitude pour ne pas y croire, comme on l’en a accusé. Du reste, à Rome, les médecins grecs qui y introduisirent et y cultivèrent leur art, exercèrent une grande influence, par leurs connaissances philosophiques, dans des leçons ou des conversations publiques qu’ils consacraient à l’exposition de leurs systèmes. C’est ainsi qu’Archigène, Archagatus, Asclépiade, Thémison, Galien et plusieurs autres, se firent connaître de bonne heure. Les fondateurs des différentes sectes médicales étaient les partisans déclarés de telle ou telle opinion philosophique.

Dans la médecine des Arabes, on trouve à peine un nom qui n’ait été célèbre à la fois dans la médecine et dans la philosophie. Les Arabes, commentateurs et traducteurs des anciens, s’emparent à la fois d’Hippocrate et de Platon, de Galien et d’Aristote. Il est probable qu’en Occident, ceux qui cultivèrent la médecine et l’exercèrent avec quelque talent imitèrent les médecins arabes, dont les écrits leur servaient de guide. La plupart des philosophes et des sa-, vants de cette période peu connue furent médecins.

Lors de la renaissance, à laquelle les médecins eurent une si belle part (2), la médecine et la philosophie étaient encore cultivées par les mêmes hommes. Il ne faut pas croire cependant que l’union ou l’alliance entre la médecine et la philosojîhie ait été toujours avouée ; bien souvent elle n’a ,été que tacite. De bonne heure, les empiriques purs se plaignirent des rêveries ou des hypothèses des philosophes qui venaient entraver par leurs raisonnements leur routinière expérience.

De leur côté, les philosophes, à mesure que s’étendit l’influence de l’esprit platonicien, réservant pour eux ce

(1) Voy. Plinii Junioris Epist. lu, 5.

(2) V(»y. In-ilcss :s un discours de Prunelle, De l’influetice exercée imr la médecine sur la renaissance des lettres. Montpellier, l80ü, 111-4“.

Gdarou. ^ 6

qu’ils appelaient la plus noble partie de l’être humain, abandonnèrent aux médecins l’étude et les soins du corps, oubliant à tort l’exemple de Démocrite, que n’avaient pas dédaigné de suivre Platon, Aristote et tant d’autres qui les imitèrent. De bonne heure aussi, les philosophes spéculatifs, qui s’attachèrent aux dogmes spiritualistes et aux brillantes théories de Platon, négligèrent d’embrasser dans leurs études l’ensemble de tous les éléments qui constituent l’être, pour se livrer exclusivement à la recherche des causes, à l’étude de la substance, à l’analyse des idées, à la pure ontologie. C’est ainsi que s’établit une dichotomie qui divisa en deux l’être humain : deux parts furent faites, l’une pour la philosophie, l’autre pour la médecine.

Le christianisme, dont les doctrines essentiellement spiritualistes avaient exclusivement pour objet l’élément intelligent, et qui faisait le même cas de la partie matérielle et sensible que les stoïciens de l’école d’Épictêtej le christianisme contribua certainement à maintenir cette division, qu’il eût forcément établie s’il n’avait eu qu’à la sanctionner. La médecine (science du corps) fut négligée dans les quatre premiers siècles; les hommes de foi apprenaient à mourir et livraient leur corps au supplice pour le salut de leur âme. La religion nouvelle domina peu à peu la philosophie, et enfin la subalternisa. On sait qu’au moyen âge, réduite à la scholastique, elle ne fut que l’humble servante de la théologie. La médecine, qui agit et raisonne sur des choses en grande partie palpables et visibles, céda volontiers à son ancienne alliée, et, restreignant ses attributions, elle ne s’occupa plus que du corps : à cette époque, les théologiens étaient les médecins de l’âme. — Mais dans les; trois siècles qui suivirent la renaissance, quelques hommes des plus éminents dans la philosophie et dans la médecine sentirent de nouveau le besoin d’unir ce qui avait été séparé : tels furent Bacon et Descartes. Ce que le premier dit de la doctrine de l’homme, son histoire de la vie et de

la mort, pour ne pas parler du reste, démontre qu’il faisait le plus grand cas des connaissances qui relèvent spécialement de la médecine. Les errements mêmes de Descartes prouvent encore que, s’il avait de la médecine des notions fausses ou incomplètes, il avait senti du moins la nécessité de les acquérir. Ces deux philosophes, qui sont chez les modernes ce que furent chez les anciens Aristote et Platon, avaient deviné, sinon apprécié tous les services que la philosophie peut recevoir de la médecine.- On sait que l’un et l’autre ont puissamment influé sur les progrès des sciences et même sur l’esprit de la médecine. L'on marche encore aujourd’hui avec Bacon, sinon avec Descartes, pour pénétrer dans nos sociétés savantes, comme on marchait autrefois avec Platon et Aristote pour arriver à l’Académie ou au Lycée.

Ce résumé suffit pour démontrer l’union obligée et la dépendance réciproque'de la philosophie et de la médecine. Incontestablement, les avantages que cette union a produits en compensent largement les inconvénients : ces inconvénients mêmes doivent être considérés, moins comme le résultat de celte alliance, que comme le produit des systèmes ou dès exagérations des esprits exclusifs, dont les dogmes ont dominé quelquefois les principes mêmes des sciences, mais qui, à tout prendre, ont fait plus de bien que de mal.

A ce sujet, je ne puis m’empêcher de consigner quelques réflexions sur l’histoire de la médecine, pouf prouver que, bien faite, cette histoire pourrait être un trait d’union entre la médecine et la philosophie : car elle montrerait, par la logique appuyée sur les faits, qu’elles ont dû et doivent être inséparables.

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