‹ La médecine à travers les siècles, histoire, philosophieChapitre 27 sur 53 · VI. » Dans quel esprit en doit étudier Pêtre humain · texte numérisé non relu

VI. » Dans quel esprit en doit étudier Pêtre humain

Fieri nm potest ut idem smtiant qui aquamet qui vimm biberuni. Cette pensée , que Baglivi emprunte d’un ancien (i), est profondément vraie. Des esprits accoutumés à se mouvoir dans un certain cercle d’idées ne sortent pas volontiers de leur sphère. Contents de leurs théories ou de eurs manières de voir, s’ils ont adopté un principe et une méthode, ils ne consentiront jamais à en admettre d’autres; ils croient qu’ils possèdent la vérité et qu’ils suivent le vrai chemin. C’est ce qui est arrivé bien souvent aux médecins et aux philosophes. — Les premiers, dont la science embrasse l’étude de l’être humain à l’état physiologique et à l’étàt morbide, ont dirigé spécialement leurs recherches sur ce qui est visible et palpable ; ils ont voulu savoir le siège des phénomènes qu’ils observaient. Pour vaincre les nombreux inconvénients qui résultent de la difûculté même de la science, ils se sont attachés de préférence aux choses les plus positives, à celles qui leur présentaient le moins d’incertitude. Occupés principalement de la vie et des organes j ils ont cherché à déterminer les lois de l’une, la nature et la composition des autres. Quelques-uns ont tout vu dans la matière façonnée en instruments ; d’autres ont

(0 Baglivi, Prax. med., lib. I,édit. Pinel, t. I,p. 167.

créé une forccj un principe qui est le moteur de ces instruments; quelques-uns ont vu deux éléments bien distincts, L’âme et. le corps, l’intelligence dirigeant les organes. Ces opioions dissidentes se sontproduites touteslesfois que l’on a tenté une étude complète de l’être humain. Toutefois , comme la plupart ont été positifs dans leurs recherches, et qu’ils ont voulu obtenir avant tout des applications utiles et des résultats pratiques, on a fait aux médecins une réputation de matérialisme^ vieux mot avec lequel encore aujourd’hui on veut effrayer les ignorants.

Les métaphysiciens, sacrifiant tout à l’idée et à la substance, croyant réellement que c’est ce qui pense qui nous constitue, ont fait abstraction des autres éléments de la nature humaine et se sont lancés dans les spéculations les plus hardies. Ils se sont retirés en eux-mêmes pour mieux étudier ce qu’ils ne pouvaient voir ni toucher. Quelquesuns ont oublié qu’ils avaient un corps et qu’ils vivaient dans un milieu. Excepté ceux de l’école sensüaliste et un petit nombre de sceptiques, ils ne se sont occupés que de l’être intelligent; mais, en faisant une étude exclusive de l’intelligence, ils ont trop négligé d’en faire l’histoire.

En effet, cet élément dont ils s’occupent, à l’exclusion de tous les autres, où est-il ? Gomment commence- t-il? Saventils de quelle manière il se révèle et se développe ? Est-il croyable que l’on puisse donner une solution satisfaisante de ces questions difficiles et de tant d’autres qui leur ressemblent, si l’on s’obstine à vouloir scinder l’être humain, à établir des coupes et des divisions qui ne sont pas dans la nature? La philosophie s’applaudit aujourd’hui d’avoir secoué le joug de la théologie et reconquis sa première indépendance. Pense-t-elle avoir tout fait? Trop accoutumée à se croire la suprême directrice des autres sciences, qu’elle prétend régenter à sa manière, croit-elle qu’il ne lui reste bien des erreurs à corriger, bien des préjugés à faire disparaître? Si elle était moins orgueilleuse et plus raisonnable.

elle gagnerait certainement à s’instruire et à s^éclaireren descendant jusqu’aux autres sciences qu’elle croit ses su-^ jettes. Partant, comme toujours, de la vieille idée spiritualiste de dualité, elle ne voit qu’esprit et matière, lutte et antagonisme ; elle dirait volontiers que son royaume n’est pas de ce monde. La philosophie, telle qu’on l’a faite, est une sorte de théologie indépendante, sans révélation etsans foi, qui ne veut voir que l’intelligence, l’esprit, la raison, la conscience, le moî, c’est-à-dire une entité abstraite et invisible, l’ombre sans le corps. Tel est son objet. Le reste mérite peu d’attention.

Les philosophes purs ont toujours professé le plus grand dédain pour la matière : aussi n’ont-ils jamais pu entreprendre une étude complète de l’être humain. L’union du corps avec le principe intelligent, avec la vie, leurs rapports ou leur ensemble, les lois générales, en un mot, de notre constitution, avec les éléments que l’analyse y a démontrés, ont été, au contraire, l’objet des recherches des plus illustres médecins. La philosophie peut se résumer tout entière dans l’étude de la pensée, de ses lois, de ses conditions, dans la division et la classification des facultés de l’intelligence, en un mot, dans la fameuse question de l’origine des idées. Exclusivement appliquée à ces études éminemment abstraites, elle n’a pu souffrir que dans l’être humain on étudiât autre chose et autrement. Elle a réagi contre la médecine, qui a toujours eu sur la nature humaine des notions plus complètes et par conséquent plus saine^s que les siennes. Elle ne s’est occupée que d’une partie de l’être, tandis que la médecine l’a embrassé ou a voulu l’embrasser tout entier, en s’aidant sagement de tous les moyens de connaître un objet dans son ensemble.

La création ou l’hypothèse d’un énormon^ d’une âme sensitive ou végétative, d’un archée, d’un principe harmonique, d’iine force ou d’un ensemble de forces vitales, n’a été qu’une réaction, ou plutôt une protestation continuelle.

dont le caractère varie suivant les époques, mais la même au fond, contre l’exagération et la fausseté de ces divisions arbitraires qui ont partagé l’être humain en deux lots, dont l’un est échu aux physiologistes et l’autre aux philosophes. Mais les premiers, fidèles à leur origine (1), ont eu raison d’étudier la nature dans son ensemble ; ils ont compris que de cette étude devait résulter la vraie connaissance.

On m’objectera peut-être que je veux confondre la médecine et la philosophie : il ne s’agit pas de confondre ce qu’il suffit seulement d’unir. Je soutiens qu’il ne faut pas séparer ce que la nature a fait inséparable. Ici se placent naturellement les objections que l’on pourrait faire à ces projets d’alliance : il faut examiner si les inconvénients que l’on a prétextés existent réellement.

Quand je dis médecine, j’entends la science qui a pour objet principal la connaissance générale de l’être humain, aux diverses périodes de son existence, dans les différents états sous lesquels il peut se présenter, dans toute sa vie, en un mot ; et comme l’être humain se perpétue par voie de génération, qu’il se continue dans les âges, ce n’est pas seulement le type ou l’individu qu’il faut étudier : le médecin doit se préoccuper de l’espèce entière, c’est-à-dire de l’humanité. Mais cette science, dira-t-pn, a un but essentiellement pratique : il faut, avant tout, qu’elle soit positive ; or, le positivisme s’accommode peu du raisonnement ; l’observation seule suffît,- le reste est superfiu et peut devenir dangereux. Examinons la valeur de cette objection.

Il est des hommes qui ont horreur des hypothèses, des théories et des systèmes. Pour eux la médecine n’est qu’un art fondé sur l’expérience et qui n’a d’autre méthode que l’observation. Les empiriques, partant de ce principe que la naédecine est une science d’observation, disent avec Hoffmann : Medicina tota in observationibus, comme si les

(1) Voy. dans Diogène Laerce le sens du verbe çuctoXc-jEln.

faits seuls pouvaient constituer la science. Et je ne parle pas de ces empiriques grossiers qui suivent l’étroit sentier de la routine, qui confondent les observations avec l’observation, Je parle de ces esprits positifs et pratiques, systématiques à leur insu : car, enfin c’est avoir un système encore que dè s’en tenir purement à l’observation et d’exclure tout le reste. L’abstraction métaphysique leur fait peur : de là, le peu de sympathie qu’ils manifestent pour la philosophie, qui leur paraît une science purement abstraite, dans laquelle l’imagination peut courir librement sur le terrain des hypothèsès. Or, l’abstraction métaphysique, aussi bien que l’abstraction physique, estime condition et une partie de la science.

L’abstraction, quels que soient les objets auxquels elle s’applique, est une puissance qui est dans notre nature. Nous ne sommes pas tout sens : il y a en nous une intelligence qui recherche, une raison qui combine, une faculté ou un ensemble de facultés qui pose des principes et établit des conclusions.- L’expérience ou la pratique se borne à voir, à faire Thistoire naturelle (l) de ce qu’elle a vu; à recueillir, en un mot, ce qu’elle a observé, sans nulle sorte d’altération. Si l’on veut s’en tenir à elle, la médecine n’est plus qu’un art que chaque artiste est obligé de recommencer, c’est-à-dire d’apprendre par lui-même, puisqu’il doit reposer sur sa propre expérience. Or, je le demande, qu’estce que l’expérience d’un seul? — La théorie observe aussi; car, à moins qu’on ne prenne ce mot dans un sens peu favorable, tel que celui que se sont efforcés de lui donner ses ennemis, la théorie observe pour raisonner; elle enregistre des faits pour en tirer des conséquences. Non contente de voir, elle rend raison de ce qu’elle voit; elle compare ce qu’elle sait déjà avec ce qu’elle apprend tous les jours : les acquisitions qu’elle fait servent à étayer, à fortifier ou à

(1) Voy. dans Sydenham le sens de ce mot, dans la préface.

modifier ses principes ; unissant le présent au^ssé, elle remonte aux causes des phénomènes, quelquefois aux sources mêmes de ces causés. — Dans sa marche d’investigations, elle s’avance d’un pas d’autant plus ferme, qu’elle connaît la route qu’elle sait, qu’elle a un point de départ, un biil à atteindre, et qu’elle possède une méthode pour y arriver. Elle ne se prive d’aucun des avantages qu’ont les empiriques, et, de plus, elle s’aide de toutes les ressources qu’ils dédaignent; elle ne dit pas que les observations sont tout : elle inscrit sur son drapeau ratio et observation raisonnement et observation, méthode et expérience.

La pratique se propose avant tout le positif et l’utile ; elle ne veut pas s’engager dans des voies incertaines. La théorie, s’occupant du même objet, répond davantage à tous les besoins de la nature humaine. Voilà pourquoi, malgré les inconvénients qu’elle a pu avoir lorsqu’elle s’est trop avancée, elle a eu et aura toujours de nombreux partisans. Nous ne nous contentons pas de voir ni même d’observer : nous raisonnons instinctivement sur ce qui nous frappe; nous voulons savoir le comment et le pourquoi des choses observées. Cette marche, plus hardie que celle de la pratique ou de l’observation pure, a sans doute ses inconvénients.

Dans l’observation pure, notre activité ne joue pas le plus grand rôle : nous sommes, pour ainsi dire, passifs. Dans la théorie, au contraire, nous sommes éminemment actifs; l’imagination intervenant, quelquefois nous nous écartons de la route et nous nous élançons dans des régions inconnues. Mais une preuve que cette marche n’est pas non plus dédaigner, c’est que, dans ses excursions sur le terrain des hypothèses, la théorie peut arriver au pays des découvertes.

Que peuvent trouver de nouveau ceux qui suivent toujours un chemin étroit et battu? Ils remarquent tout au plus ce qui se trouve sous leurs pas, sans s’arrêter à explorer le terrain qui les environne. Ceux, au contraire, qui, dédaignant les

sentiers battus, s'aventurent dans des régions peu connues, s’égarent souvent et se perdent quelquefois; mais il leur arrive aussi de découvrir des choses nouvelles, de trouver même des chemins plus larges qui, sans borner la vue, rendent la marche plus sûre. C’est aux systématiques que sont dues la plupartdes découvertes. Ceux qui osent enrichissent la science. — Sans doute, dans ces régions inconnues, ils se sont souvent égarés; ils se sont arrêtés mal à propos, se sont fourvoyés par imprudence; mais leurs erreurs mêmes deviennent utiles : elles ont l’avantage de nous montrer ce qu’il faut éviter; et de la sorte, lorsque nous voulons entreprendre de nouvelles excursions, nous connaissons du moins les endroits dangereux. Les hypothèses sont donc utiles, et les abstractions.

La médecine est à la fois un art et une science. Il ne faut pas se contenter des faits, il faut leur donner une signiflcation et chercher les rapports qui les unissent. Le médecin philosophe est celui qui joint la raison à l’expérience, et l’expérience, il faut la demander aux temps passés. Mais il ne faut pas s’attacher exclusivement à Bacon ou à Descartes ; il faut ne vouloir se tromper ni avec Platon ni avec Aristote.

Nous avons reconnu deux principes et deux méthodes principales. Les méthodes ne répondent, chez les uns, qu’à la faculté empirique ; chez les autres, qu’à la faculté rationnelle. Or, nous avons en nous l’une et l’autre ; il faut donc les satisfaire toutes les deux, en les associant : Utrumque^ per se indigens, alterum alterius auxilio viget (I). C’est la séparation et l’antagonisme de ces deux facultés qui ont été, suivant Bacon, la source de tant d’erreurs et de tant de disputes : quarum morosa et inauspicata divortia et répudia, omnia in humana familia turbavere. Il faut imiter les efforts de ce grand promoteur, qui se flatta ilen vain d’avoir rétabli

(I) Salluste, Catilin., I.

QDESTIONS DE PHILOSOPHIE MÉDIC4LE. 4 45

la paix et la concorde entre ces deux facultés, dont l’alliance est légitime et indispensablé pour les vrais progrès de la science : Inter empiricam et rationalem facultatem, conjugium verum et legitimum in perpetuum nos firmasse existimamus (1).

Gardons-nous donc bien de développer exclusivement une de ces facultés aux dépens de l’autre. Ne soyons pas seulement les disciples de l’expérience et les partisans de l’empirisme : soyons aussi les hommes du raisonnement et de la science; ne méritons jamais qu’on nous appelle les sectateurs de la routine. — D’autre part, évitons aussi les abus de la raison. En appelant la philosophie à notre secours, tenons-nous en garde contre l’imagination, qui fourvoie lorsque la raison ne marche pas à ses côtés ; soyons inaccessibles aux subtilités du raisonnement qui engendrent les sophismes; ne disputons pas sur les mots, Galien nous le recommande : xaôairep xoXowv ^ xopaxa -Tcept

œwvSv ÇuYopLa)(^£Tv. Cherchons la vérité des choses avec zèle et avec amour : ’A.XX’ aù-rviv tmv itpaYpaTwv ffitouSaCstv t^v àXviÔetav. Ne méritons pas surtout le reproche que le spirituel Lucien faisait aux philosophes de son temps, dont il reste encore des imitateurs. Dans le plaisant décret de réforme qu’il met dans la bouche de Momus parlant pardevant Jupiter, ordre est donné aux philosophes de ne pas forger de nouveaux mots, et de ne pas déraisonner sur les choses qu’ils ignorent : Toîç Sè çtXoo-o^Tç irpoefxeTv, piriSe évccyzXdxttn xatvoc ovopLava, puTios Xrjpsïv irept oôx ïactaiv (2).

Tfl. — Idée g'énérale de l’être bomain.

S’il est indispensable, comme nous le croyons, d’unir la philosophie à la médecine, jamais cette union n’a été plus nécessaire que dans le sujet difficile qui nous occupe ac-

,(1) Bacon, Instit. magru, distrib. oper. 15, p. 16, ed. Bouillet, t I.

(2) Luc., CoMc. Deor., t. IX, p. 193, ed. BiponL

tùellement. En effet, sur la nature et la constitution de l’être humain, que d’opinions divergentes, que d’avis contradictoires ! A grand’peine peut-on distinguer, parmi le nombre presque infini, quelques noms saillants, autour desquels viennent se grouper les idées de toute une époque ! — Toutefois il y a, pour les esprits réfléchis et investigateurs qui font une étude sérieuse de l’histoire de la science, quelque chose qui domine les théories et les systèmes, et qui, le plus souvent, en est le fond. C’est l’ensemble des croyances ou d es idées générales répandues dans la foule; ces croyances, aux différentes époques, ont toujours exercé sur les auteurs les plus systématiques une incontestable influence. La plu* part n’ont pas examiné les choses dès leurs fondements, ab imis fundamentis. '

Leur point de départ était en dehors de la science, et, lorsqu’ils en commençaient l’étude, ils savaient tout au plus où ils voulaient arriver; quelques-uns savaient seulement jusqu’où ils pouvaient arriver. — Les plus indépendants étaient ceux qui, partant de la philosophie, poussaient plus librement leurs investigations; mais, comme ils étaient les partisans d’un système, ils finissaient par tout subordonner à leurs théories. Ce que j’avance est la vérité. Pendant une longue suite de siècles, on trouve, dans tous les auteurs de systèmes en médecine, une idée fondamentale qui les caractérise tous, et les marque, pour ainsi dire, du même cachet. C’est ainsique les idées d’unité et de dualité ont tour à tour ou simultanément régi et dominé la science. L’une ou l’autre se trouvent au fond de toutes les théories. C’est sur ces deux principes que, depuis qu’il y a des hommes qui pensent, on construit l’édifice de la science; c’est là-dessus que l’on continue encore à bâtir. — Aussi, grand est l’embarras lorsque, pour la construction d’un nouvel édifice, on cherche une base et plus large et plus solide. Le langage même nous présente des obstacles ; le vocabulaire de la vieille science ne répond plus aux besoins de lâ

nouveile. Qui nous fournira des termes pour la rédaction d’une nouvelle formule? Âme et corps, esprit et matière, celui qui commande et celui qui obéit : toujours cette antique dualité. Depuis deux mille ans, on s’efforce de démontrer son insuffisance. C’est encore le fond de l’idée platonique ; c’est le principe même des anciennes cosmogonies. La vieille science a divisé, séparé, établi des distinctions. Il appartient à la nouvelle de lier et d’unir.

I. La vie, l’être. — « Si l’infini est quelque part, dit un auteur, c’est en nous, si chétifs que nous soyons. » Qui pourrait dire, en effet, depuis combien de temps nous sommes, et si jamais nous finirons? Qui oserait fixer une date à notre origine? Qui oserait faire l’histoire de l’humanité?

Ce n’est pas seulement par l’individu qu’il faut juger de l’espèce. Nous remontons plus haut que notre naissance. Dès les premiers commencements de notre être, quand il reposait encore en germe au sein de la possibilité, en attendant le moment d’éclore, nous étions déjà virtuellement. — Toute vie vient, en effet, de la vie ; les générations à venir sont toutes dans les générations actuelles, de même que celles-ci ont été dans les générations précédentes. Nous vivons tous d’une vie non interrompue : chacun de nous est un anneau de celte chaîne immense qui, sans jamais s’interrompre, va toujours s’agrandissant. La vie est, dans son sens le plus large, une évolution sans fin. Toujours nous renouvelant, nous vivons pour nous perpétuer; car tout en nous tend à cette œuvre commune de perpétuation; tous nos actes, toutes nos fonctions aboutissent à l’acte le plus important, à la fonction qui suppose et résume toutes les autres : la continuation de l’être par l’être, l’émission et la transmission de la vie.

Mais cette vie elle-même, quelle est-elle ? C’est en nous étudiant nous-mêmes que nous pouvons espérer de nous

éclairer sur cette question fondamentale, à laquelle les définitions ne répondront jamais d’une manière satisfaisante. La connaissance de nous-mêmes est, de toutes, la plus difficile ; mais cette connaissance constitue la science. Tout l’être humain se résume dans le yvcaOt «jeauTov.

Dès les premiers commencements, la vie existe déjà, au degré le plus minime, vita minima. C’est d’abord une matière informe, issue d’un être vivant. Ce germe, que la chaleur anime, n’a pas eu le temps de perdre les qualités qui le caractérisent : déposé dans le sein d’un autre être vivant, il y croît et s’y développe. Ce n’était au commencement qu’une matière sans forme, qu’un punctum saliens. Sous l’influence d’une autre vie, mis en contact avec d’autres germes vivants, sans cesse réchauffé et nourri dans ce foyer de vie, ce germe se forme, des linéaments apparaissent; peu à peu se manifestent les rudiments d’une existence nouvelle, qui acquièrent. constamment de la consistance. Par une modification successive, par une action continue de la vie complète de l’être qui le renferme, l’embryon s’accroît et se transforme. Des éléments nouveaux qui se combinent compliquent sa constitution et la perfectionnent ; tous les jours il s’organise, et de plus en plus se vivifie. A une certaine époque, les accroissements et les perfectionnements successifs en ont fait un être semblable à celui dans lequel et par lequel il s’est formé, accru, vivifié.

U y a là bien des secrets, bien des mystères; mais, si nous ignorons les détails de cette existence qui se forme, nous pouvons du moins en constater les principales phases. Voilà, d’une manière générale, tout ce que l’on peut suivre et observer dans l’histoire de l’être humain, depuis les premiers moments de sa conception, jusqu’à la seconde phase de son existence qui succède à la vie intra-utérine. — Gomme je me borne à une esquisse générale, je n’ai puni dû me livrer à l’examen des théories diverses émises sur sa

formation; aujourd’hui elles se réduisent à deux principales : l’évolution et l’épigénèse. Mais cette question fait l’objet de l’ovologie, de l’embryologie, de la physiologie générale et comparée; je dis comparée, car c’est dans cette question difficile que l’on peut puiser des éclairçisseinents précieux dans les théories de l’échelle ou de la série animale.

- Lorsque le nouvel être se détache de la mère, sa vie continue, mais modifiée et plus active les organes acquièrent de l’accroissement et des forces, les appareils se prononcent davantage, et de nouvelles fonctions commencent qui étendent ses moyens d’existence, actiyent et multiplient la vie. Jusque-là, il recevait la vie toute faite; il était nourri, alimenté et accru par un autre, ne se connaissant pas encore, mais ayant déjà le mouvement et des forces, et possédant toutes ses conditions d’activité : c’est donc une vie nouvelle qui, pour lui, va commencer.

Trop à l’étroit dans les. organes de sa mère, qui lui a donné tout ce qu’il pouvait recevoir, il lui faut un sein plus vaste. Mis en rapport avec les choses du dehors, le. moùde est pour lui un nouveau placenta sur lequel il se greffe pour accomplir les phases de son existence propre. Plus d’intermédiaire entre lui et les choses externes il s’asimile les choses du dehors pour les convertir en sa propre substance; il reçoit et donne à son tour. — • L’air et la lumière, deux puissants agents de la vie, le baignent et le pénètrent de partout : les organes se spécialisent en sens et en appareils particuliers pour établir une communication plus parfaite entre lui et l’extérieur ; il a des yeux pour la lumière, des poumons pour aspirer l’aliment vital, des organes particuhers, des appareils spéciaux et appropriés pour percevoir les ondulations des sons et les émanations odorantes ; toutes ses parties jouissent de la faculté du t^ct, et des organes plus spéciaux lui font apprécier tous les objets qui l’environnent. — Ainsi va tous les jours croissant sa vie nu- Gdaruia. 29

iSD

tritive et sa vie de relation. Insensiblement cette vie s’étend, se perfectionne et se complète : le nouvel être voit, touche, entend, exerce instinctivement ses organes, et des facultés nouvelles se révèlent, le sentiment et la pensée. L’être intelligent et moral complète l’être organique, qui, lors de sa naissance au monde, avait à peine quelques inctincts, inférieurs peut-être à ceux des autres êtres vivants. Chez ceux-ci, la vie nutritive et de relation paraît se faire aux dépens de la vie intellectuelle et affective. — Jusque-là, il n’avait eu qu’une activité, une spontanéité vitale suffisante aux besoins de sa conservation; maintenant qu’il se sent et se connaît, il acquiert une individualité, propre, il se met en rapport avec les êtres faits comme lui, il vit de la vie de société, Usent, pense, souffre, aime, agit avec conscience. Vienne le moment où il pourra, à son tour, donner et transmettre la vie, rien ne lui manquera; alors est atteint le but essentiel de son existence, et, lorsque la mort vient terminer cette période individuelle de la vie générale, il peut dire avec le poète : Je ne meurs pas tout entier, non omnis moriar; car la vie, nous l’avons vu, est une suite, une émission, une transmission, une continuité d’incarnations successives. Ainsi se perpétuent les races, et, après tant de générations, on voit tes mêmes types se reproduire et se perpétuer.

■ II. Les fonctions. — Dans l’ensemble des éléments qui forment la constitution humaine, l’anatomie nous a montré des organes et des tissus divers, mais si bien liés, si intimement unis, que les divisions arbitraires que la science a établies pour la facilité de l’étude sont en réalité impossibles. La trame cellulaire, qui est la base de notre organisation, les confond de telle sorte, que tous se tiennent et sont enchaînés les uns aux autres ; on peut les distinguer, mais non les séparer. Chaque système de tissus, chaque ensemble d’organes a son rôle et sa destination, mais tous sont

dirigés vers lu même but, la vie. Vivant eux-mêmes d’une vie propre et d’une vie commune, ils sont dépendants et solidaires : isolés, ils ne peuvent agir. Pour que leur action aboutisse, elle doit s’associer à toutes les autres; ils doivent tous agir de concert. — La fibre musculaire, cette fibre motrice et irritable sur laquelle de célèbres médecins ont établi de si nombreuses théories, qu’est-elle sans les nerfs ? Les nerfs eux-mêmes, auxquels on a de tout temps accordé une trop grande importance, que sont-ils sans le système vasculaire qui leur porte la nourriture et l’aliment?

Et ce liquide vivifiant, qui est actif et en circulation dans les vaisseaux, doit lui-même les matériaux qui le constituent aux aliments venus du dehors, lesquels, par une assimilation particulière, par une suite de transformations et de combinaisons, se changent en sang; et ses conditions de vie exigent l’influence de l’air extérieur. De sorte que tout dans l’être vivant se tient et s’enchaîne : les solides sont vivants aussi bien que les liquides ; la vie est dans chaque partie, elle circule dans toutes les molécules ; il y a échange entre les parties comme il y en a entre l’être tout entier et les choses extérieures. — A tous les instants, sans la moindre interruption , nous recevons et nous rendons , nous recevons et rendons encore. La nutrition est la base de la vie, la sécrétion et l’excrétion en sont les conditions inséparables ; sans cesse nous absorbons et nous expulsons. De la sorte, nous sommes associés et unis aux choses qui nous environnent; nous ne vivons qu’à cette condition. Nous sommes faits et constitués pour nous mettre continuellement en rapport et en harmonie* avec l’atmosphère extérieure et les objets qui s’y trouvent. Peut-on, si ce n’est par abstraction, isoler l’être humain et le séparer de tout ce qui n’est pas lui ? Nous sommes au dedans et au dehors, nous vivons en nous et hors de nous ; notre vie est en nousmêmes et dans le monde qui nous entoure. Ne peut-on pas

dire de l’univers ce que l’Apôtre disait de Dieu : In illo vivimus, movemur et summ ?

Ce qui nous frappe le plus dans l’être humain, c’est l’harmonie dans la variété. Il y a en nous tin admirable concert d’actes et .de fonctions, un magnifique ensemble de fins et de moyens ; tout en nous est proportion, accord et sympathie. La fonction principalCj la première avant toutes les autres, c’est la nutrition ; elle résume toute la vie. La génération, qui est le but de chaque individu et la condition unique de la transmission de la vie pour la perpétuation de l’espèce, la génération elle-même n’est qu’une suite de la nutrition : c’est la nutrition étendue, transformée, se répandant hors d’un être vivant pour former un être semblable. — Nous vivons d’abord de la vie de nutrir tion : cette propriété essentielle demeure toüjours lé fondement de notre existence ; c’ést par elle que, nous renouvelant sans cesse, nous incorporons én nous les aliments, pris dans le mnnde extérieur pour les assimiler et les convertir en notre propre i substancè. Son ■ action commence avec nous, et, sans jamais s’interrompre, elle ne finit qu’avec nous ; elle n’offre pas, comme, d’aùtres fonctions importantes, des alternatives d’activité et de -repos. ■ *

La vie est une nutrition continuelle ; aussi les appareils de cette fonction ont une étendue en rapport avec leur importance. Comme il n’est point de nroléctile du corps qui ne doive subir son influence, il n’y a point de partie par laquelle nous ne puissions, notis nourrir. L’appareil partir cuber,, spécialement destiné à-la nutrition, est de tous le pltis considérable. Placé entre le système nerveux et le système vasculaire, il parcourt, dans une suite de modifications merveilleuses, les régions les plus importantes de l’économie, ceUes qui sont les plus nécessaires à la vie. Dans son trajet, il est accompagné bes principaux organes de sécrér tion et d’excrétion, compléments obbgés de la vie nutritive. A la partie supérieure, c’est une cavité, admirablement

disposée, où les aliments subissent une première préparation; broyés et triturés paries dents, ils y sont imprégnés d’un fluide déjà vivant qui commence et prépare l’action plus puissante du suc gastrique. Dans son milieu, c’est une poche située au centre phrénique, dans la région qui sert de limite aux deux parties que divise le diaphragme. Là se concentre réellement toute la puissance de l’appareil; c’est là que les matières alibiles s’animalisent ; là se prépare, par un concours d’actions multiples, la masse chymeuse qui, transmise aux parties qui suivent, est changée en chyle, pour se. transformer en sang et contribuer de la sorte à la nutrition générale. L^estomac est le véritable creuset de la nutrition. Par l’importance de ses fonctions, il est lié à tou^ tes les autres parties de l’économie; de lui elles attendent toutes la nourriture et la vie : il est par excellence le viscère sympathique, le centre de tous les viscères.

' Jamais allégorie ne fut plus vraie que celle de l’apologue de l’estomac et des membres. Comme il est, en quelque sorte, le centre des sympathies, il n’est point d’alFeetiôn «u de maladie dans laquelle il ne soit intéressé, et, lorsqu’il est en souffrance, tout le reste souffre avec lui. On comprend l’importance qu"il a eue dans des théories médicales célèbres, et le rôle souverain que lui ont fait jouer, à des époques différentes. Van Helmont et Broussais.

Après l’estomâe vient la masse intestinale. Quoique la nutrition s’opère dans toute l’étendue de son trajet, on peut cependant y distinguer deux parties : celle qui continue et achève le travail éminemment nutritif qu’a commencé l’estomac sous l’influence de divers produits de sécrétion. Cette partie renferme le chyle, véritable sang blanc, qui n’attend plus que le moment de passer dans le système des vaisseaux lactés pour aller alimenter le torrent de la grande circulation. La seconde partie est spécialement chargée de la séparation des matières qui ne peuvent servir directement à la nutrition; toutefois, comme l’absorption

peut se faire tant que ce résidu contient des particules nutritives, cette dernière partie est disposée de manière à pouvoir conserver ce résidu jusqu’au moment où son expulsion devient indispensable. Tel est, en résumé, le rôle des organes de la digestion, qui est le fondement de la vie nutritive.

De la digestion nous passons à la circulation, par laquelle les liquides nourriciers, produits de la pâte chymeuse et des aliments élaborés en cbyle, sont charriés à travers toutes les parties de l’économie. Les aliments, transforrués en chyle, pompés et absorbés par toute la surface interne des organes digestifs, pénètrent, à travers des canaux excessivement déliés, dans un système de vaisseaux qui, aboutissant à un réservoir commun par un canal particulier, les transportent dans le système vasculaire proprement dit, pour les incorporer au liquide nourricier , à la matière nutritive et plastique, laquelle, renouvelant sans cesse ses qualités, demandant une vie nouvelle à l’air extérieur qui la vivifie à travers le parenchyme pulmonaire, va porter des molécules vivantes* à toutes les parties de l’économie, pénétrant toutes les mailles des tissus et des organes par les bouches innombrables de ses ramuscules.

Ici se reproduit ce que nous avons déjà observé dans la digestion. Non-seulement la masse sanguine se renouvelle sans cesse, et par les matériaux que lui fournissent les produits des aliments digérés, et par le contact répété de l’atmosphère extérieure ; mais des organes particuliers sont chargés de séparer de cette masse les molécules inutiles qui deviendraient dangereuses; et ainsi se retrouve partout ce travail non interrompu d’assimilation et d’excrétion, de composition et de décomposition. — Ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est que ce fluide nourricier, qui n’est, aux yeux de Bordeu, qu’une masse de chair fondue et coulante, va porter des matériaux à toutes les parties, et que les divers organes de l’économie, qui la plupart offrent une di-

versité prodigieuse de composition et de consistance, y trouvent tous les éléments qui leur conviennent; ils y puisent tous la vie, car on peut croire avec feordeu (1) que « les solides eux-mêmes ne sont que du sang formé en tissu et qui a perdu sa liquidité. » Telle est la fonction circulatoire avec ses annexes, laquelle nous amène à la vie plastique. — Sous son influence se refait et se régénère cette trame muqueuse et cellulaire, base de tous nos tissus, qui est semblable à une éponge imbibée de liquides vivants. — Parmi les éléments constitutifs du sang se trouve la fibrine, laquelle, se solidifiant, forme le tissu musculaire. Ainsi, nous arrivons à la masse la plus considérable de notre corps, aux parties essentiellement destinées à la contractilité, au mouvement, lesquelles, disposées de mille manières sur la dure substance des os, deviennent les principaux instruments de la vie de relation.

Nous voilà presque parvenus à la vie d’action ; toutefois, quelque chose y manque. Ces masses charnues, disposées pour le mouvement,, recevant la vie plastique par le sang et par la lymphe, ont elles-mêmes besoin d’un moteur. Ainsi nous arrivons au système nerveux, dont le centre et le prolongement, nichés dans le canal céphalo-rachidien, étendent partout leurs mille rameaux, se partageant et se subdivisant en un nombre infini de filaments déliés ; immense réseau dont les mailles inextricables embrassent et pénètrent toute l’économie. — Avec ce système, la vie se complique, elle s’étend et se perfectionne ; le mouvement, la sensibilité, la plus haute expression de la vie, semblent se résumer dans ce système. Lié lui-même à tous les autres, il exerce sur tous une immense influence. S’il a besoin de la vie nutritive et plastique, si son existence est dépendante de la nutrition, tout le reste ne peut non plus se passer de lui ; s’il est gravement lésé, et que son influence ne puisse

(1) Ânal. médic. du sang, édit. Richerand, t. IF,p. 937.

plus s’exercer, les autres fonctions languissent, se suspendent, et de leur suspension résulte la mort.

Ce système, ajouté aux autres, nous donne la plus haute expression de la vie ; la pensée ne se fait que par lui. Ainsi, cet ensemble de fonctions essentielles nous donne pour résutat la vie telle qu’elle est dans son entier : vie de l’estomac, vie du cœür et du sang, vie de la chair ou des muscles, vie des nerfs, c’est-à-dire vie^ nutritive, vie plastique, vie d’action, vie de relation, de sentiment et d’intelligence. Nous l’avons vu, il n’y a rien dé distinct ou dé séparable; tout est lié, uni, enchaîné, confondu; Ce sont,- si l’on veut, les roues d’une machine, mais tellement engréhéeS, qu’on ne peut absolument les détâcher Tuné dé l’autre : ayant toutés un hüt commun, élleâ éxércent une action réciproque, elles touriient toutes ensemble , elles agissent de concert pour mouvoir un même système ; organes et fonctions, tout est dans uné dépendance, dans une solidarité mutuelle , tout cCnCourt et conspire : Omnia in circulum abeunt. ” ■ .

Tel est l’ensemble des fonctions qui suffisent à nous faire comprendre la résultante de toutes ces vies diverses dans l’être humain considéré comme individu. A la rigueur, cela ne suffit pas; car nous avons vu, eu commençant l’esquisse générale de la constitution humaine, que chacun de nous vient d’un autre être, et, déposé germe vivant dans le sein maternel, il acquiert successivement l’ensemble des conditions qui lui permettent de vivre par lui-même et pactes choses extérieures. ,

Pour remplir sa destination, il faut que l’individu rende tout ce qu’il a reçu, qu’il donne la vie à son tour. Or, il y a une fonction spéciale, la plus importante pour l’espèce, celle qui résulte du concours de toutes les autres : la génération ou la reproduction, c’est-à-dire l’émission et la transmission de la vie.

Nous ne faisons pas l’histoire de cette fonction parce

qu’elle doit faire partie d’une étude spéciale sur un groupe de faits physiologiques que nous nous proposons de publier dans la suite.

Dans le cours de cette dissertation, nous avons fait à la fois de l’histoire et de la philosophie, c’est-à-dire de la critique, En passant en revue ce qui a été fait avant nous, nous avons constaté que les principes qui ont dominé jusqu’ici ont été aussi insuffisants que les méthodes. Toutefois, nous avons tâché de retirer des uns et des autres tout le parti qu’ils nous offraient, nous avons cherché leur raison d’être, et, partant à notre tour d’une théorie, nous avons formulé un autre principe qui nous semble plus large que les autres,- puisqu’eu; les eçabrassant, il ne fait que les. étendre et les compléter. Dans l’être humain, nous avons trouvé l’unité et la diversité, l’esprit et la , matière,; tous les éléments qui représentent les divers principes et les diverses ihéthodes dont nous avons fait la critique. ,

Nous avons voulu établir des principes. Si nous y avons réussi, nous avons fait quelque chose, et, s’ils ont quelque valeur, nous pourrons plus tard en faire d’utiles applications : parea, sec? (1),

(1) Plinii junioris Epis/o/œ, IV, lit). Y.

L’histoire de la science est un poëme sublime et sans fin, dont le fond est l’humanité même aux prises avec la nature.

Que de choses en ces deux mots, et dans ces choses que de mystères ! Énigme indéchiffrable, au dire de quelques sages, et dont la solution est interdite. — Sagesse timide et surannée ! — A l’humanité qui se perpétue par une génération continue, à la nature qui persiste et voit les générations paraître et disparaître, le temps a été. donné pour mesurer leurs forces, et une lutte sans relâche a fait enfin triompher l’être chétif et éphémère, cet homme qui tient si peu d’espace, et qui ne dure qu’un instant.

Ce triomphe, non pas définitf, a produit un changement dans la signification des termes, et ce changement donne la preuve et la mesure de la transformation opérée. La nature n’est plus à présent cet être mystérieux et redoutable, que vénéraient jadis l’ignorance et la crainte, mère ou marâtre, démon ou providence, adorée, admirée, bénie ou maudite. Hippocrate et Aristote la proclamaient souveraine, sage, infaillible; Pline répétait leur panégyrique, et le moyen âge faisait écho.

La réaction commence néanmoins dès la fin de cette période intermédiaire., se propage, grandit, et à la fin éclate et détruit ce pouvoir absolu, cette autocratie à laquelle la théologie et la métaphysique avaient donné leur sanction. La science a surgi à son heure, c’est-à-dire le vrai secret de la puissance humaine, et la marche de l’humanité, éclairée d’une vive lumière, est devenue plus sûre et plus prompte. De là le progrès, qui signifie mouvement réglé en avant, d autant plus rapide, que l’humanité sait et peut davantage.

Savoir ot pouvoir sont en effet deux termes connexes, deux forces qui agissent de concert pour donner une même résultante. Leur connexion est un axiome, et c’est une erreur de croire que les grands résultats de l’industrie et des arts puissent être produits sans la science.

Les instincts et la nécessité peuvent créer bien des choses utiles, à l’aide de l’expérience. C’est un fait d’observation constaté par l’histoire. Mais si les instincts et les sentiments ne se transforment, ou du moins si la vie cérébrale ne s’élève d’un degré, tout progrès s’arrête, et les arts et l’industrie restent dans un état d’imperfection, reculent au lieu d’avancer (la Chine, l’Égypte, l’Inde, l’Orient).

II y a là un curieux problème, capital dans l’histoire de la civilisation, et que des têtes très-fortes n’ont pu résoudre. Bailly, par exemple, adoptant les bruits menteurs d’une tradition fabuleuse, admettait la prétendue science des anciens Égyptiens, ne sachant comment expliquer la perfection relative où ils étaient arrivés dans les arts et dans l’industrie. Les Grecs donnaient à ce sujet une explication semblable, et quiconque les a lus sait que Platon n’a pas peu contribué à la répandre et à l’accréditer.

Quoique Platon ne soit au fond qu’un sceptique assez timide, malgré son intarissable ironie, je lui pardonnerais moins volontiers qu’à Bailly son explication inadmissible.

Le savant moderne raisonnait faux, mais c’est par la logique qu’il arrivait à l’erreur. Convaincu de l’influence souveraine de la science sur les progrès des choses humaines, c’est par la science qu’il prétendait expliquer ces productions remarquables d’une antiquité reculée, faute de bien connaître les lois du développement organique et de l’évolution continue de l’espèce, quoiqu’il fût contemporain de ceux qui entrevirent les premiers l’enchaînement, la coordination et la classification des connaissances, et les facilités qui en devaient résulter pour l’intelligence du mouvement

des choses humaines dans l’espace et à travers les siècles.

Sur le seuil du dix-neuvième siècle, Condorcet, d’inapé^ rissable mémoire, traça son esquisse dfun tableau historique des progrès de l'esprit humain (1), et ce livre immortel, testai; ment d’un grand homme, ouvrit le chemin à la philosophie de l’histoire. Lé rôle de la science y est nettement indiqué et prévu, et c’est de sa grandeur et de Sa bienfaisance que l’illustre. martyr attend pour l’humanité des jours meilleurs dans l’avenir. Des acquisitions précieuses et d’utiles réformes ont déjà confirmé les prévisions et les> espérances de Condorcet. \

Nous apprenons et pouvons tous les jours davantage, grâce aux recherches désintéressées et aux efforts constants de ceux qui domptent/ corrigent, redressent et assouplissent la nature, jùsqu’à la rendre docile à nos désirs, à nos besoins, à nos plaisirs. ’ . ; . -

Que de, chemin nous avons fait! Les anciens n’avaient point de livres imprimés ; ils naviguaient le long des côtes, sans s’aventurer en pleine mer * ils regardaient leçiel, etn’y apercevaient que les étoiles visibles à l’çeil: nu ; ils mesur raient le temps d’une manière bien imparfaite, faute d’instruments de précision; ils n’avaient point connaissance des corps, éloignés qui.roulent dans les espaces, et ilsme se doutaient même pas de l’existence de ces êtres imperceptibles, qui vivent partout autour de nous et en nous; ils voyageaientà petites journées et fort péniblement, et, pour échanger des nouvelles ou entretenir des rapports à des distancée, même minimes,; ils dépensaient beaucoup de temps;. bref, dans la^paix, dansla guerre, aux champs ou à la ville, dans toutes les circonstances de la vie, ils se contentaient de ces ressources précaires que notre civilisation dédaigne, comme l’homme mûr dédaigne les jouets qui amusaient son enfance.

(1) Paris, 1794-1795, iii-8®.

Sur mer et sur terre nous avons accompli des prodiges. Tout ce qui est sensible et à notre portée, subissant notre influence, s’est transformé docilement. Les forces de la nature, décomposées par l’analyse, ont donné l’explication des phénomènes les plus extraordinaires, et fourni des ressources incalculables à la satisfaction de nos besoins. Les quatre éléments des vieilles cosmogonies ont disparu, et d’autres éléments, découverts et constatés par l’expérience, ont livré en partie le secret de la composition de l’ensemble immense qui, sous le nom de matière, a si longtemps tourmenté l’esprit des hommes, et donné lieu à cet égard à une puérile antithèse, condition de retard pour la marche ascendante. Bien plus, ces éléments, dont le nombre est relativement minime, si l’on considère les résultats incalculables de leurs combinaisons diverses, ces éléments, extraits de l’eau, de la terre, de l’air^ c’ost-à-dire des corps solides, liquides et gazeux^ ou plus siniplement de la matière, solide ou fluide, ces éléments, distraits du grand tout, ont été isolés, modifiés, combinés entre eux, et ces manipulations ont donné lieu à des produits artificiels, à des phénomènes qui n’existent point dans la nature, bien que tous les‘ éléments de ces phénomènes y soient actuellement et virtuellement contenus. Car, il faut le dire, nous ne pouvons rien sans elle ; c’est à son réservoir intarissable que nous puisons ces matériaux si divers en apparence, si simples dans leur composition intime, qui nous livrent des secrets précieux dont la révélation augmente à la fois nos connaissances et notre bien-être, l’utile et le vrai étant solidaires et en étroite connexion.

De là des bienfaits inestimables pour la vie, en prenant ce mot dans le sens si large qu’il a reçu de Pline, c’està-dire, pour cet ensemble de conditions diverses dans leur essence, mais réductibles àun même principe et concourant à une même fin unique, à savoir le développement complet et harmonique de l’homme et des hommes, devant produire,

à mesure que l’évolution s’effectue, une amélioration progressive de l’humanité, par la satisfaction légitime et la pondération normale, nécessaire, indispensable, des fonctions de tout ordre, des actes organiques, des instincts, des sentiments et des idées, pour l’individu, et par l’établissement des justes rapports sociaux et politiques, entre individus de même race, et finalement entre tous les représentants de l’espèce.

Et d’où pourrait provenir ce résultat, qui est la civilisation même et le progrès, si ce n’est de la connaissance et de la conscience, l’une n’étant pas séparable de l’autre, et toutes deux devant marcher de concert sur deux lignes parallèles, comme sur le railway les deux roues d’un wagon?

Il importe donc que l’homme sache et apprenne ce qui est, ce qui existe, s’agite et se meut autour de lui ; car, à cette condition seulement de savoir avec certitude et d’apprendre sans relâche, il saura le vrai, apprendra à se connaître, et acquerra conscience de sa fin, de sa destination, de son rôle, c’est-à-dire des conditions et des obligations qu’il doit remplir.

Tout est là, politique, morale, hygiène, esthétique et philosophie, celle-ci étant ce qu’elle doit être pour mériter son nom, la science des sciences, résultant de la coordination de celles-ci et n’étant rien sans elles, le couronnement et le lien du, système scientifique etnon pas cette pseudoscience vague et confuse, qu’Aristote a heureusement qualifiée et classée, en la rangeant après les choses de la nature et les phénomènes sensibles (ri fAExà rà çuaixa). Dans son ambitieuse impuissance, celle-ci peut être comparée à ce souffle qui avant la création s’agitait vaguement, suivant la Genèse, sur les eaux de l’abîme.

Il n’est ici question, cela soit dit par précaution contre des susceptibilités irritables, que de l’efficacité virtuelle et actuelle de la métaphysique, et non de son rôle nécessaire et de son utilité incontestable dans le passé. Puissante

dans la critique des conceptions théologiques , impuissante dans mille essais de conception cosmogonique,- elle a usé la, théologie. Mais là s’arrête son œuvre, purement négative, et là commence l’œuvre de la science, qui explique, produit et féconde, sans se perdre par une ambition inexcusable dans le vide des spéculations inutiles, sans s’égarer dans les distinctions scolastiques,- où les mots tenant la place des faits et ne représentant que des abstractions creuses, on s’efforce vainement de séparer par eux l’inséparable, comme serait, par exemple, la distinction renouvelée des Grecs d’Alexandrie ou d’Athènes, que les modernes ont essayé d’établir à leur tour, entre la réalité et la vérité. Distinction puérile, plus digne d’un sophiste que d’un penseur sincère dans ses recherches et désireux de bienrencontrer.il n’y a point de science des mots en dehors de la linguistique, et pour la philosophie, dans le sens qui appartient à ce terme, tout se réduit, en définitive, à des faits coordonnés, c’est-à-dire à des principes, à des lois, à une classification méthodique et rationnelle de ces lois et de ces principes, dont la vérité est incontestable, puisque la réalité leur sert de base.

Ce serait le moment d’apprécier les trois phases de l’évolution théologique, métaphysique et scientifique, en énumérant leurs résultats, en estimant la part et le rôle de chacune dans l’œuvre générale et jamais achevée de la civilisation. Longue serait la démonstration, s’il fallait rétrograder jusqu’aux temps antiques; mais curieux serait le spectaclé et fructueux l’enseignement.

Et d’abord, une remarque ressortirait, sans laquelle toute poursuite serait vaine dans la solution du problème. C’est que les trois éléments qui ont tour à tour prévalu et successivement gouverné la direction des choses humaines, ont coexisté en tout temps, dans des conditions diverses de prédominance, suivant les circonstances de tout ordre ; et ils n’ont pu que coexister, puisque dans l’ensemble de l’or-

ganisation humaine, trois manières d’être répondent à ces trois éléments. Seulement les deux premiers,- dans leur action prolongée, n’ont donné que des résultats passagers, fugitifs, illusoires, et leur domination n’a pu , se perpétuer qu’à force de concessions sans fin ni compte, et d’innombrables métamorphoses (on connaît l’histoire des systèmes théologiques et les variations des opinions philosophiques), par lêsquélles ils se sont usés, à mesure que l’élément positif, opérant lentement son évolution continue, a grandi et pris les devants, non sans avoir laissé en son chemin mille bienfaits impérissables et partout des traces indélébiles de son passage. .

Ainsi, dans cette triple course, qu’on peut suivre dans l’espace et à travers les -siècles, en prenant le fil conducteur que mous tendent l’histoire et la chronologie, les instincts passent devant, qui petit là petit s’épurent et deviennent sentiments ; ensuite vient le raisonnement, d’abord d’un pas lourd et timide, puis à pas pressés,, comme un géant doué de grandes forces. Mais le sol se dérobe et le géant trébuche, tandis qu’au loin apparaît la vérité boiteuse, qui, dans sa marche pénible, niais ascendante et continue, grandit et s’élève si haut, que de son ombre elle voile les deux voyageurs qu’elle avait jadis tant de peine à suivre de loin. i

En usant de cette image, je n’ai d’autre dessein que celui de montrer la simultanéité dans la gradation, tout en établissant la succession dans la prépondérance; faute de quoi le mécanisme du mouvement serait inintelligible.

On le voit, par cette brève indication, trois conceptions générales ont surgi : la seconde a détruit la première, et la dernière doit les absorber toutes les deux. Je dis absorber et non anéantir, car une élaboration doit s’opérer, semblable dans l’ordre général de l’univers, par rapport à l’homme, au double courant d’assimilation et de désassir

milationdans le monde organique, fondement essentiel des propriétés nutritives.

Cette élaboration appartient de nécessité et de droit à la science, laquelle se révèle sensiblement par ses applications, c’est-à-dire par les produits variés et les modes de production des arts etde riridustrie, d’où naît le bien-être, en attendant qu’elle se révèle dans tout: son éclat par la transformation qu’elle doit opérer dans la morale, dans la politique, dans la société, en uii mot, dont le terme sùpréme sera atteint et l’avenir assuré, quand elle obéira à la triple indication, qui sera un jour sa devise : vérité, justice, liberté.

C’est donc par la conception réelle du monde, par la connaissance dés lois qui lé gouvernent . et des rapports qui nous mettent en liaison avec lui; c’est, èn autres termes, par la .connaissance positive de nous-mêmes et des choses extérieures, qüùl nous sera donné de vivre de, la vie normale et de remplir pleinement notre destination véritable. ■ ,

L’ordre général dans l’espèce humaine et la morale désintéressée, qui en est la condition fondàmentalejme peuvent naître que de ce principe supérieur, dont la science est comme la formule.

A ceux qui se tiennent r à distance de cès questions suprêmes, à ceux qui s’en défient par ignorance ou par préjugé, une réflexion ne sera pas inutile.

Dans sa longue carrière, rhumanité a vécu premièrement d’instincts, puis de sentiments et d’aspirations ; mais elle n’est entrée que d’hier à peine dans l’âge de raison, ou mieux dans cette période décisive ou elle a eu conscience d’elle-méme. Nous sommes au début de cetlé période, qui, dans la partie la plus avancée de notre espèce, inaugure l’ère vraiment moderne, par l’émancipation des esprits et par la direction meilleure des facultés. C’est le triomphe de la science qui a produit cette mutation considérable. En Gdasdia. 3 0

effet, l’agitation des peuples d’Occident, pour se constituer dans un ordre meilleur et en un état plus conforme aux aspirations et aux nécessités communes, coïncide précisément avec le plus haut développement scientifique. Là est la cause la plus essentielle de ce grand mouvement, la condition de succès des efforts qui se font, et le gage infaillible qu’ils aboutiront avant un terme éloigné.

Le dix-huitième siècle, grand entre tous par les tentatives et les résultats, mit hardiment le feu à la mine; et la violence de l’explosion a été telle, que la face de la terre en sera renouvelée. Sa mission fut double : démolir et fonder, et ce double travail de destruction et d’organisation est représenté par deux courants parallèles, celui de la critique dont les eaux tumultueuses entraînènt pêle-mêle les débris de la vieille société, et qui va, sàns ralentir sa course de Voltaire à Beaumarchais; et celui qui féconde. les germes de la société nouvelle roulant dans un lit dontla profondeur et la largeur vont sans cesse croissant, de Diderot à Condorcet. U Encyclopédie résume admirablement cette œuvre colossale de création et de ruine, dont nous constatons aujourd’hui les résultats, non sans en subir bon gré, mal gré, l’influence efficace et l’irrésistible impulsion. Diderot, non estimé à sa valeur réelle, donne le premier droit de cité dans les lettres à l’industrie et aux arts. Par la place considérable qu’il fait, par l’importance qu’il accorde dans son immense recueil aux applications de la science, il va bien au delà de Bayle et de Voltaire, se rattachant par Fontenelle aux grands bienfaiteurs du dix-septième siècle, dont les inventions et les découvertes furent si fécondes pour l’amélioration sociale.

Leibnitz, qui marque la transition d’un siècle à l’autre, était le précurseur de cette grande élaboration : tête encyclopédique, esprit conciliateur et pacifique, génie élevé et pratique, il avait paru comme pour annoncer au monde ce grand essai d’une classification des connaissances, vaine-

ment tenté par Bacon, et déjà rêvé par Raymon Lull dès la ün du treizième siècle.

Ce dernier siècle, trop peu connu relativement à sa signification dans rhistoire, avait eu aussi son encyclopédie. C’est le Grand miroir — Spéculum majus — de Vincent de Beauvais, qu’on a surnommé avec raison le Pline du moyen âge. En effet, le chapelain de saint Louis, donnant à sa vaste compilation un titre heureusement choisi, a reproduit fidèlement le .savoir et les opinions de son temps. Son miroir nous renvoie le reflet de la société du moyen âge, et nous constatons en définitive que la somme des connaissances de celte période intermédiaire n’était point, à beaucoup d’égards, inférieure à celle de l’antiquité.

Celle-ci avait créé les mathématiques et l’astronomie élémentaire ; mais elle n’avait point vu fleurir l’alchimie, dont les tentatives chimériques ont produit des résultats inestimables et fourni des ressources précieuses pour l’avancement des arts et de l’industrie. La renaissance nous a rendus injustes envers cette grande époque, et nos efforts longuement soutenus contre l’organisation catholico-féodale ont détourné l’attention de celte circonstance capitale (les produits de l’alchimie), qui, dans l’ordre scientifique, établit la supériorité du moyen âge sur la période ancienne.

Ainsi, le progrès est continu et lat marche ascendante ne souffre point d’interruption. La boussole et la poudre à canon se suivent de près : l’une ouvrant un chemin inconnu aux marins et les conduisant à travers des océans non encore explorés dans un monde nouveau; l’autre frayant un passage à la civilisation par la guerre, et rendant à peu près impossibles les grandes invasions de la barbarie. Enfin, la terre habitable est parcourue, et le tour en est fait par Vasco de Gama et Magellan. Le système de l’univers se déroule : Tycho-Brahé, Képler et Copernic aplanissent la voie à Newton, et le grand secret est découvert. L’astronomie est fondée et circonscrite, la physique naît à son tour ; Galilée,

Descartes, Toricelli, Pascal, mille expérimentateurs surgissent, dont les inventions sublimes ou les ingénieuses découvertes tracent la marche, posent les lois et fixent les limites de cette science nouvelle. A son heure surgit la chimie, qui, presque parfaite dès sa naissance, qu’avaient précédée tant d’essais utiles, va prendre son rang dans la hiérareîiie et voit naître aussitôt la biologie, science essentiellement organique, liée elle-même à la précédente, et préparant' à son tour la transition de la végétalité à l’animalité et de celle-ci à l’humanité, de la connaissance de l’organisation et de ses lois à la connaissance du mécanisme et des lois de la société humaine.

Dans ce cercle tout l’univers est compris, et, grâce à cette coordination générale, le rêve des' anciens Sages devient une réalité : une . encyclopédie universelle est possible, et sur des fondements inébranlables s’élève la philosophie, la science des sciences, née de celles-ci et n’étant que par elles.

On vnit par ces simples linéaments comment a surgi petit à petit et finalement atteint son terme la conception de l’univers. Conception réelle, non révélée, non imaginée, constatant l’immanencé des lois et des rapports, sans se mettre en peine dés causes premières>ni des causes finales, évitant de poursuivre l’absolu et rejetant toute hypothèse non susceptible de vérification^ '

En quoi ce système peut-il offenser la raison, inquiéter la conscience, troubler la paix' générale ? Il n’èst ni immoral mi absurde, et il n’est point révolutionnaire, puisqu’il ne peut qu’étendre et définitivement établir l’ordre et l’harmonie, qui sont ses propres conditions d’existence. Il ne procède point violemment, brutalement ; mais il vient à son heure, en temps utile, résultat inévitable èt prévu de l’évolution que rien n’arrête, et à laquelle il s’associe comme élément essentiellement actif et vital. Il est luimême le régulateur de l’ensemble, succédant de droit à des systèmes provisoires, de même que dans le corps des ani-

maux et de l’homme, le système nerveux cérébro-spinal, source et réceptacle du sentiment et du mouvement, a définitivement prévalu sur les viscères des deux régions inférieure et moyenne, qui avaient successivement et à tort usurpé la prééminence.

De ces considérations bien des conséquences découlent, qui nous intéressent de près, nous tous tant qué nous sommes. La méditation les découvrira sans peine, et j’ai la confiance que les lecteurs curieux et réfléchisse donneront la satisfaction de les découvrir. C’est à eux que je m’adresse, et non pas à ceux qui, sans s’arrêter aux choses exposées ci-dessus, et qui seraient/ plus agréables si elles étaient moins difficiles, trouveront, j’en ai peur, que c’est beaucoup trop philosopher et qu’on peut être excellent médecin sans être initié aux secrets de l’évolution scientifique. — ^Un praticien n’est pas tenu à la rigueur de connaîtra ces hautes questions qui n’ont rien de commun avec la pratique vulgaire. Mais le vrai médecin doit être avide de tous ces grands problèmes dont l’histoire et la philosophie cherchent ensemble Ja solution. L’art s’élève en dignité à mesure que s’étendent les connaissances générales de l’artiste., Et d’ailleurs les choses de l’esprit ont un tel attrait pour les intelligences curieuses, que nous ne demanderons point au lecteur la permission de lui présenter un second tableau, pour servir de pendant à celui qui a été esquissé à grands traits. — Après avoir exposé brièvement les vicissitudes de la science à travers les siècles, il convient d’esquisser rapidement l’évolution de la pensée humaine, s’exerçant sur les généralités qui constituent la philosophie. Il suffira d’indiquer les principales étapes de cette longue route, pour donner une idée des efforts et des fatigues de l’esprit humain marchant à la recherche du vrai. Cent fois le voyageur s’est cru près du but ; mais il n’y a point de repos pour lui, et sans cesse il recommence son voyage pour se rapprocher de plus en plus du terme désiré.

ni

Rien ne se perd, et rien n’est isolé dans l’univers : ce qui est demeure ou se transforme, et ce qui se produit ne passe point sans laisser une trace. Entre la matière et le phénomène, pour réduire les choses aux deux éléments irréductibles, s’agite le problème de l’existence généréfe, de même que l’énigme de la vie entre les deux termes bien définitifs : l’organe et la fonction.

Saisir le lien ét l’enchaînement, voir dans la réalité comment se coordonne l’ensemble, c’est toute la philosophie, entant que la philosophie est l’expression des vérités acquises et logiquement systématisées en vue de comprendre clairement et d’expliquer de même l’humanité et la science, le facteur et le produit, l’être collectif qui sans cesse se renouvelle, et son patrimoine qui s’accroît.

Au delà de ces deux pôles, tout est illusion et fantasmagorie ; c’est le monde des rêves et des ténèbres, une sorte de tartare intellectuel, hanté par les ombres ; ce sont les métaphysiciens.

L’occasion serait belle pour les malmener, mais il faut laisser quelques illusions à nos professeurs de logique, qui vont recommencer leurs excursions dans le champ sans limites de la psychologie, et qui, trop heureux de pouvoir divaguer à Taise, se doutent à peiné de cette logique supérieure, sans laquelle il n’y a point de philosophie, puisque toute la philosophie dépend de Tordre et de l’enchaînement dans les idées, celles-ci n’étant elles-mêmes que des abstractions de la réalité.

Abstraire et coordonner de la sorte, c’est véritablement

DES STSTÈaiES PHILOSOPHIQUES. 471

philosopher. Aussi est-il grandement temps que nos prétendus philosophes, si vains d’un titre peu mérité, s’inquiètent de ces concurrents redoutables, qui ne vont pas d’un vol süblime se perdre dans les nuages, mais qui, d’un pas ferme et rapide, s’avancent en conquérants et prennent possession de la terre.

Parmi les grands signes de notre temps, c’est assurément le plus significatif que celui qui annonce la rénovation radicale de la philosophie, par l’apparition successive ou simultanée des conceptions systématiques, les plus variées et en apparence les plus diverses, mais remarquables en ceci, qu’elles ont même origine ou un point commun de départ.

Ce n’est pas mon dessein de les soumettre à un examen comparatif : un tel sujet vaudrait un livre de savoir profond et de critique hardie. 11 suffira de démontrer l’opportunité ou la raison d’être de ces conceptions philosophiques qui surgissent de nos jours au nom de la science.

Deux choses sont à étudier pour établir cette démonstration : les antécédents et le milieu; car, dans toute étude bien faite, il y a deux conditions essentielles : la recherche des causes et la détermination des circonstances. Le développement des idées subséquentes entraînera inévitablement l’explication de ce principe, et il ne sera pas malaisé de constater que c’est à la médecine que revient l’honneur de l’avoir consacré, dans les temps les plus lointains, par des applications éclairées et fécondes.

Pour le moment, il suffit que l’attention se fixe sur un point capital dans la matière que nous traitons. Voir les objets et constater les phénomènes tels qu’ils sont ou se présentent dans la réalité, n’est que la moitié de la tâche et la moins difficile. Ce qui demande un grand effort de compréhension, c’est l’entente des abstractions dégagées du substratum et de la phénoménalité, et leur classement suivant un ordre régulier et naturel, en termes plus clairs,

conforme à la vérité des choses et à là logique ; car l’objectif et le subjectif doivent concourir à la formation du concept le plus général, qui est comme l’expression et le résumé des connaissances collectives, et le fondement même de toute la philosophie. - :•

Je dis fondement et non pas formule, car c’est le principe qui est la base, tandis que la méthode n’est qu’une condition,' indispensable à la vérité, mais modifiable ou variabley comme tout ce qui est contingent. , r ,

Le langage algébrique, traduirait mieux ma pensée; s’il ne s’agissait que d’établir une. équation -entre deux termes,; mais; l’algèbre n’a rien à faire dans les; axiomes qui résultent des combinaisons complexes de l’esprit, du sens commun et de Inexpérience.; La rigueur: mathématique n’est point de mise, dans les spéculations qui portentsürM’ensemble universel, et les bons esprits commencent à comprendre de nos jours què, pOur philosopher sûrement et avecJruity: les procédés géométriques ne méritent guère plus de confiance quéles subtilités des métaphysiciens. . v

Cés derniers se plaisent dans la confusion et s’y ; perdent comme. dans un abîme, car- ils sont dans la bruine la; plus épaisse -et le; terrain manque sous leurs pas p mais. une -foi s dans le’ gouffre, ils y restent et c’est tant pis pour eux et pour ceux: qui les suivent. ^ ;

Il ;n’eri est pas demême des, géomètres qulÿphilosophant avec méthode et mesure, étranglent la philosophie ou la mutilent, se croyant volontiers au faîtCi qUandrilsont à peine gravi les premières assises de l’édifice.; • ;

Descartes avait compris et signalé la distance qui sépare j les uns des autres, géomètres, et métaphysiciens. Il remarque, après Huarte^; autrement philosophe, que lui, que . les métaphysiciens né, sont pas aptes aux spéculations mathématiques, non plus que les.mathématiciens aux spéculations métaphysiques. L’aveu est singulier et précieux de sa part ;

car il prétendait exceller dans les deux genres, et il se trompait fort selon moi. Il est vraisemblable que dans un avenir prochain, quand les esprits se tourneront vers la lumière et renonceront définitivement aux traditions scolastiques ou scolaires . si l’on veut. Descartes sera jugé, selon ses mérites, c’est-à-dire comme un esprit éminent et inventeur en mathématiques, et très-médiocre en métaphysique.

C’est le temps qui se chargera de la justice à laquelle il a droit. Que s’il fallait une sorte de démonstration empirique à ceux qui traiteront de paradoxe notre manière de voir, la preuve est sous nos yeux. Descartes a été proclamé le chef ou le parrain d’une école soi-disant philosophique, et qu’on n’ose nommer, car elle n’existe plus que dans le souvenir des générations, qu’elle a gâtées et détournées! de la voie, avec toutes ses complaisances diplomatiques.

Il est vraiment curieux qu’un syncrétisme grossier se soit prévalu d’un tel nom, pour autoriser des programmes sans consistance. Mais une chose encore plus étrange, c’est que ce nom ait servi d’enseigne à des doctrines de provenance et de tendance diverses,.

Pour ne produire que deux exemples sérieux. Descartes a été également invoqué et prôné avec exagération j par deux penseurs contemporains d’une, grande force, Auguste Comte(l) et Bprdas-Demoulin. Ces deux chefs d’école, dont le travail souterrain a mis à jour bon nombre de nouveautés précieuses, n’avaient rien de commun avec le grand géomètre. D’autres esprits non moins éclairés, mais moins absolus, inclinent plutôt vers Leibnitz.

Nos modernes se sont coiffés, disons le mot vulgaire, de Leibnitz et de Descarles, depuis que Bacon est en baisse; car Bacon a baissé, et c’était justice. De tous les charlatans qui ont fasciné les esprits, il n’en est point peut-être qui ait réussi à faire tant de dupes. Ce que j’en dis n’est pas à coup sûr pour

(1) Covtrs de Philosophie positive, 2« édition. Paris, 1864. tome lU,

complaire à nos apôtres du spiritualisme, très-marris que la France ait produit Condillac et sa suite ; mais pour rendre hommage à , la vérité, et aux anciens que Bacon a pillés sans vergogne, en les insultant indignement, moins habile ou moins réservé à leur égard qu’envers ses plus illustres contemporains et prédécesseurs immédiats, qu’il dépouillait, sans autre formalité. On a beau dire pour faire valoir Bacon; ôtez-lui ses grands mots creux et ses phrases prétentieusement poétiques ; ce qui lui reste est moins que rien, quand on a fait, à qui de droit, restitution des dépouilles dont il s’est impudemment paré.

Quant à Leibnitz, il a droit à plus de respect ; mais, comme philosophe, il serait grand temps qu’on le vantât un peu moins et à tout propos ; car il était, lui aussi, un assez pauvre métaphysicien, osons le dire, dût ce nouveau paradoxe exciter l’indignation ou le dédain de ses fanatiques, parmi lesquels ses modernes et récents éditeurs tiennent le premier rang. Son savoir était encyclopédique et ses aptitudes multiples ; mais de sa métaphysique, je ne fais guère plus de cas que de celle de Descartes. C’est dans les spéculations mathématiques qu’il excellait; lui aussi était essentiellement géomètre : il faisait de la philosophie comme il avait fait de la diplomatie et de la controverse, en amateur. Au fond, il n’avait pas moins d’incertitude ou de scepticisme que Descartes, ce fin Tourangeau que nos philosophes d’école canoniseraient volontiers.

Pour plusieurs de ceux qui ont laissé un nom dans l’histoire de la pensée, la philosophie ne fut qu’un passetemps.

Que Socrate fût un bon homme, je veux le croire, car la mort l’a consacré. Mais la plupart de ceux qui vinrent à sa suite, sauf peut-être Diogène, qui se moquait de tous, n’étaient que des bateleurs et gens dé parade. J’en excepte Aristote, qui était un savant, à la manière de Démocrite, et

DES SYSTÈMES PHILOSOPHIQÜES. 475

qui cessa de plaisanter en philosophie. Mais pour Platon, dont rinfluence a été si funeste, en ce sens qu’elle a agi, sur quantité de faibles esprits, comme le Cantique des cantiques et le livre énervant de V Imitation sur l’imagination des mystiques et desascètes, jedéclare, en toute sincérité, que jamais ses écrits n’ont produit sur moi l’effet que tant d’autres disent en ressentir, et que dans cet admirable artiste du langage, qui se raille sans cesse de son lecteur, je n’ai jamais pu découvrir qu’un excellent comique, d’une verve irrésistible et d’une incomparable ironie.

Les pilosopbés et tbéosopbes alexandrins, gens de faible cervelle, tirèrent les conclusions pratiques du système platonicien, et alors se produisit cette effroyable débauche dè spiritualisme, si triste pour l’humanité, très-curieuse pour l’observateur impassible, féconde en enseignements et en révélations dans l’histoire comparative des aberrations cérébrales. La renaissance le mit de nouveau en crédit, et ce fut un grand malheur, car ce nouvel élément de désorganisation acheva de brouiller les cartes, et plongea le monde moderne dans cette anarchie intellectuelle, dont le terme est à peine de nos jours entrevu. La réaction contre Aristote fut poussée jusqu’aux extrêmes limites de la folie. La postérité, il faut le croire, la jugera avec moins d’indulgence que nous ne faisons, bien que la science, qui est le grand luminaire et le guide infaillible, éclaire aujourd’hui les voies entrevues par ce maître des esprits, dont le système, si remarquable pour son Jtemps, reposait sur des connaissances certaines.

C’est la gloire de cette incomparable intelligence, d’avoir conçu la grande vérité philosophique, à savoir : que toute théorie est vaine qui n’est point assibe sur des bases solides, c’est-à-dire sur des faits réels et positifs, et vaine aussi toute hypothèse qui ne peut subir l’épreuve décisive de la vérification. Virtuellement, la doctrine est déjà dans les écrits que nous avons sous le nom d’Hippocrate ; mais le dogme

fondamental, très-confus dans Platon, éclate dans Aristote, particulièrement dans ses écrits sur l’anatomie comparative et l’histoire hatiirelle, comme une devise en lettres de feu.

Il n’avait pourtant à sa disposition que des éléments minimes, et ses prédécesseurs immédiats étaient presque les contemporains de Æes spéculateurs hardis, dont l’imagination .ardente, embrassant toutes choses d‘’un coup d’œil, avait conçu l’ensemhle encyclopédique, mais sans- tracer de rayons dans le cercle immense des connaissances. Il était inévitable que les sophistes sortissent de cette confusion; Ils en sortirent en etfèt et firent de leur mieux pour la prolonger, non sans succès. Ils s’arrogèrent dès lors, le domaine delà spéculation indéfinie ; et leurs successeurs légitimes devaient reparaître dans la.;suile .des temps, quand la classification des connaissances i Sè produisant comme une conséquence des acquisitions accumulées, arrêta plus fermement les contours du cerclé, et mit les discoureurs hors de la circonférence. . : ' h.

Ce procédé d’élimination a considérablement déblayé le terrain, etPévolution, de plus en plus rapide, a emporté les parasites, par un moüvemeatiexcentrique;!Ge sont les sauvants qui restent tandis que les . métaphysiciens sont entraînés, enlevés^ projetés au loin et apparemment dans le vide. Cette figure est plus vraie qu’oii ne voudrait croire..-

La philosophie recommence et se fait, haais iion. par ceux qui usurpent le nom de philosophes ; et comme il n’est plus permis de douter maintenant qu’il n’y a point de philosophie sans sience, la critique veut que dans l’histoire, de la phir losophie, ceux-là soient les plus méritants, qui ont le mieux servi et agrandi la science.

C’est probablement pâr une considération analogue, que les deux penseurs nommés ci-dessus ont rendu hommage à Descartes; et je ne doute pas que des motifs semblables n’aient poussé ceux qui sont entraînés vers Leibnitz.

Ce qui m’étonne quelque peu, c’est que des mathémati-

ciens de cette force ne s’en tiennent pas à Newton, dont le système net et lumineux a cet avantage inappréciaBIe d’être facile et simple comme la vérité. Il est vrai que la réalité toute nue est du goût de peu de gens, et que les plus sévères la veulent ornée de quelques pompons. Et d’ailleurs Newton a commenté V Apocalypse y Wz. essayé d’expliquer l’inexplicable, et cette malheureuse tentative n’est point de nature à le recommander aux: esprits émancipés, bien qu’en pareille circonstance, le grand géomètre soit tombé de bien haut dans la circonscription des médecins d’aliénés;

A le bien considérer néanmoins, l'aberration newtonienne n’était pas un accident], ou, si l’on veut, un incident purement personnel. Les causes et le milieu devaient inévitablement produire des manifestations aussi bizarres ; d’autant plus, que ces influences agissaient souverainement sur des intelligences disciplinées par les chiffres et les lignes, rompues aux spéculations transceudéntales de la plus haute astronomie. La contemplation des sphères célestes les emportait parfois dans les espaces, à des distances incalculables, et les plus forts en avaient le vertige. Perdant pied, la vue du monde réel leur échappait, et avec le sentiment de la réalité sdn allait aussi le sens commun. La physique elle-même faisait des victimes. Si Tycho et Képler, pour n’en citer que deux, avaient des faiblesses, comme en eut Newton, bien qu’à un moindre degré ; Pascal, d’un autre côté^ perdit la tête, Galilée sauta le pas, fort sottement, quoi qu’on ail dit en sa faveur, et Descartes, hésitant toujours, en dépit de ses prétendus principes et de sa méthode, ni nouvelle ni hardie, joua la comédie jusqu’à la fin, et il excella dans son rôle, au point d’être lui-même sa propre dupe.

Je ne m’étonne point que Bossuet et Fénelon se soient déclarés de son bord. La philosophie de ces prélats n’était point sans précédents; et ils pouvaient tous les deux s’autoriser de l’exemple de saint Augustin, tout en se tenant

sur les bords du chemin, l’un du côté des gallicans et l’autre de celui des loyolites. Ils consacraient Descartes, en l’adoptant , et lui donnaient simplement leur bénédiction.

Les théologiens de Port-Royal , plus étroits en leurs idées, mais de principes plus nets et d’une conscience plus ferme, présentèrent des objections et faisaient des réserves. Rs avaient pour eux la logique, et; dans la ligne qu’ils suivirent sans dévier, se montrèrent conséquents.

En dehors de ce monde, qui mêlait le sacré avec le profane, les confondant, et rêvant une alliance matrimoniale entre la raison et la croyance, entre l’examen et la révélation; il y avait des sceptiques, tels que Lamothe- Levayer èt Huet, d'un scepticisme différent, il est vrai, mais d’autant plus significatif par cela même; et finalement en dehors et au-dessus de tous, les deux hommes incomparables du dix-septième siècle, les deux têtes les plus fermes et de beaucoup les plus sensées.

En cela, comme en tout, La Fontaine et Molière restent hors ligne, et vengent admirablement le sens commun, qu’ils représentaient avec tant d’éclat. La réfutation qu’a faite le fabuliste de l’automatisme des. bêtes n’a pas été surpassée, ni même égalée par les plus redoutables adversaires de cette théorie folle, volée par Descartes au médecin portugais Gomez Pereira ; théorie ingénieuse sans doute, comme toutes les conceptions paradoxales; mais réactionnaire et funeste au véritable progrès philosophique, en ce sens, qu’elle séparait l’homme de l’animalité, l’isolait et rompait la série, n’ayànt nul souci de la vérité, mais ne tendant à rien moins qu’à instituer, sur une insoutenable hypothèse, la métaphysique, cette prétendue science fondée sur une base étroite et fragile, restreinte dans ses attributions, qui devait s’égarer et périr, car dans la conception erronée qui en était comme le principe vital, il y avait un germe de mort et de ruine.

DES SYSTÈMES PHILOSOPHIQÜES. 479

hes esprits et les tourbillons firent d’abord fortune et soutinrent l’écbafaudage. Mais ce n étaient que les girouettes de l’édifice, lequel croula et disparut dans l’abîme, dès qu’il fut démontré que l’automatisme des bêtes est une absurdité, et que l’homme est un animal, organisé comme tous les autres animaux, Yivant dans le même milieu et à des conditions analogues, mais organisé de manière à exercer des fonctions supérieures, qui le distinguent seulement et n’en font pas un être isolé et sans terme possible de comparaison.

Il serait infini, je ne dis pas de développer, mais d’énumérer simplement les monstrueuses erreurs et les ridicules folies qui se produisirent comme conséquences inévitables de cette partie du système cartésien : la médecine en particulier s’en ressentit péniblement, etPhistoiré naturelle dans toutes ses divisions.

Gassendi résista fortement à toutes les folies métaphysiques de Descartes, et il eut pour disciple fidèle Molière, admirateur d’Épicure et lecteur passionné de Lucrèce.

Cette circonstance, trop peu remarquée, mérite de fixer l’attention des historiens de la philosophie ; et, quand l’histoire de la philosophie sera traitée librement et avec compétence, je m’assure que la médaille sera retournée, et que la postérité sera bien aise de voir le revers au grand jour. La chose se fera certainement, quand l’émancipation sera complète, et nous sommes encore si éloignés de ce terme, que j’ose à peine continuer mon esquisse, tant j’ai peur de blesser les faibles yeux et les oreilles délicates de ceux qui, avant de regarder et d’écouter, mettent partout des voiles et des sourdines.

Ces moyens ne valent rien pour bien voir et pour bien entendre, et vous me permettrez, amis lecteurs, de n’en ■point faire usage; car j’y serais très-neuf, manquant de l’expérience que donne une longue habitude. D’ailleurs, en un pareil sujet, tellement grave, la condescendance n’est

point de mise; Fessenliel, c’est de métré en parfait accord la raison et la conscience. -

Que d’autres ménagent les esprits non émancipés, je ne m’én mêle point, car c’est leur affaire ; mais quant à moi je tiens qu’en tout et partout la pensée du philosophé doit se produire claire et lumineuse, et tant pis pour les faibles yeux qui sont éblouis de ses rayons. Disons donc, rondement et carrément, (ra^Sç xal Stap^iiS'iQv, comme Momus dans Lucien, que la philosophie qui méritait l’approbation de l’auteur du Discours sur V histoire universelle ne valait pas plus cher que celle qui séduisit l’auteur de la Cité de Dieu, et qu’il faut en conséquence la rejeter comme impure, pour s’être fourvoyée dans uné alliance adultère. ;

L’influencé théoîogique, très-distincte du sentiment religieux, agit sensiblement, au début de l’ère moderne, sur les principaux faiseurs de systèmes philosophiques, gâta leurs conceptions lés plus fortes, comme ün ferment de corruption, détourna les meilleurs esprits de la bonne voie, et partagea en quelque sorte la méthode là plus saine de philosopher par une bifurcation funeste au progrès intellectuel. '

Le protestantisme ne contribua pas petitement à cette confusion déplorable. Mais ce n’est pas le moment de développer ce point de vue. Il nous suffira dé rerharquer que le système cartésien, qu’il serait trop long de poursuivre dans ses ramifications multiples et dans ses dernières conséquences, fût jugé sans rémission par les conceptions outrées de Malebranche et de Spinoza, métaphyciens de première force, bons mathématiciens, raisonneurs géométriques, partis du même endroit, pour aller par des chemins divergents se perdre et s’abîmer dans les ténèbres de l’absolu. '

Après euxnous pouvons tirer l’échelle; caries Allemands,' dont nous admirons niaisement la profonde obscurité, n’ont pas été au delà, malgré toute leur bonne volonté.

Hobbes, si sévèrement traité par nos maîtres de philosophie, était encore, à le bien considérer, le plus fort et le plus indépendant de tous ces poursuivants de métaphysique, et, à ce propos, il convient de proclamer le bon sens inébranlable des penseurs anglais, qui, par Newton et Locke, très-mal accompagnés de Bacon, ont préparé les voies et ouvert les portes au dix-builième siècle.

C’est qu’ils avaient moins servilement subi l’influence de l’élément théologique et de la tradition orientale; et cela dès le moyen âge, car Roger Bacon, leur maître et prédécesseur, fut en son temps une intelligence extraordinairement émancipée, et bien supérieur, à ce point de vue, à son contemporain Ramon Lull, ce rêveur mystique et illuminé, qui avait pourtant conçu le dessein de coordonner les connaissances acquises dès lors; admirable en ceci qu’il ne se.contentait pas d’un ensemble indigeste, et d’un entassement de matières, dans le genre des répertoires de Vincent de Beauvais, — le Pline de son siècle et le grand ramassier du moyen âge. Son désir le plus ardent était de classer les sciences et les arts avec ordre et méthode, et de les fonder sur l’unité. Il est vrai qu’il prétendait appliquer à toute l’humanité vivante le môme principe d’unification, par la communauté des croyances religieuses.

Telle était sa marotte. Une telle manie est à noter, nonseulement comme une particularité curieuse dans les fonctions cérébrales d’un homme aussi étrange; mais encore comme un signe avant-coureur d’une révolution dans l’ordre intellectuel et scientifique.

L’instrument que Ramon Lull voulait faire servir à l’exécution de son grand dessein était en effet une méthode encyclopédique en ébauche, ou, pour parler plus exactement, un premier essai de systématisation, de classification systématique. Ceux qui n’ont vu dans ses volumineux écrits qu’un dialecticien subtil, n’ont pas pénétré jusqu au fond de la conception maîtresse. De son commerce avec les docteurs ara- Güardia. 31

bes, il avait rapporté autre chose que des arguties et des subtilités scolastiques, et cela se conçoit. La philosophie grecque, transmise par la tradition orientale, en dehors des écoles des Arabes d’Espagne, c’est-à-dire en Asie et en Afrique, contrées tant de fois visitées par Ramon Lull, était altérée sans doute et même corrompue; mais, dans cet alliage philosophique, il n’entrait rien ou presque rien du double élément théologique, juif et chrétien.

Il est très-essentiel d’insister sur cette circonstance capitale dans l’histoire de la philosophie moderne et de la période intermédiaire, parce que nos historiens en général, tout préoccupés de métaphysique pure, se sont complaisamment arrêtés à disséquer par le menu les scolastiques proprement dits, sans se préoccuper de ceux de leurs contemporains qui subirent des influences hétérogènes, qui reçurent des impulsions différentes et se lancèrent dans d’autres directions.

Il est à remarquer que de ces dissidents, qui étaient en définitive de très-libres esprits, vint l’idée première ou le projet de ces encyclopédies scientifiques, dont les essais vraiment sérieux ne pouvaient se produire dans ces temps de confusion et d’anarchie, qui précédèrent l’ère moderne.

Une vérité incontestable, c’est qu’à cette époque transitoire remonte l’initiative féconde de ces systématisations que nous admirons avec moins de surprise depuis le glorieux exemple du dix-huitième siècle.

Celui-là toucha à tout, classa et enregistra toutes choses^ et s’efforça de comprendre et d’enfermer, dans un cercle immense, les ressources et les connaissances accumulées dès les plus lointaines origines.

U Encyclopédiê de Diderot et d’Alembert, vieille aujourd’hui, mais toujours vénérable coinme un monument his-^ torique, fut donnée au monde comme la Bible de la mo^ derne civilisation. C’était; si l’on veut, la tour de Babel;

mais reconaaissons, en dépit des^ critiques les mieux fondées, qu’ils étaient forts et hardis les géants qui posèrent de telles assises et qui portèrent l’édifice à une telle hauteur.

VEsq’Msse admirable de Condorcet, tracée d’une main ferme et généreuse en de funèbres circonstances, résume en quelque sorte l’œuvre colossale de ses contemporains; et ce résumé peut être considéré comme le testament du dix-huitième siècle. Nous, qui sommes les héritiers directs de cette grande époque, nous devons recevoir ce legs comme un programme magnifique et l’accepter sans restriction ; car les modifications appartiennent au temps, qui transforme, accroît et perfectionne. Remplir le programme de Condorcet : telle est la tâche de notre siècle, qui poursuit comme le précédent l’œuvre de désorganisation, non sans y avoir introduit quelques éléments féconds et des germes d’une civilisation plus humaine.

Tout l’effort doit tendre à réformer en améliorant, et c’est d’un tel effort que résulte le progrès. L’organisation sociale est la résultante de toutes les forces qui concourent à l’évolution, et toutes ces forces sont représentées par les arts et les sciences, éléments et produits qui se coordonnent et se classent suivant l’ordre inflexible d’après lequel s’opère leur développement.

Nous n’avons pas à exposer ici la série que les méditations de nos penseurs contemporains ont établie dans les choses et dans les idées, dans les objets et dans les connaissances. Sans partager toutes les illusions maladives d’Auguste Comte et de ses adeptes, nous reconnaissons volontiers qu’on doit à ce profond contemplateur la classification ' la plus satisfaisante des connaissances scientifiques, et la loi empirique de l’histoire. A la vérité, la loi de l’évolution humaine, telle qu’il l’a conçue et formulée, n’est point irréprochable, il s’en faut; mais elle est telle qu’on

peut la soumettre à une vérification rigoureuse; ce qui prouve que cette loi, quand même elle ne serait qu’une hypothèse, est légitime, en tant qu’hypotbèse ; car, en bonne philosophie , les suppositions ne sont permises qu^’autant qu’elles peuvent être vérifiées.

Quant à la classification scientifique, fondement de l’encyclopédie positive, le cadre peut changer, et la marche du temps peut introduire des modifications, sinon dans l’ordre, du moins dans le nombre des éléments de la série; mais, quoi qu’il arrive dans l’avenir, la base fondamentale subsistera inébranlable, et l’on ne montera pas au faîte sans avoir gravi les degrés de l’échelle.

NOS PHILOSOPHES NATURALISTES

NOS PHILOSOPHES NATURALISTES

A ces courtes indications sur les principales tentatives de coordination de nos connaissances il suffira d’ajouter un exemple, pour mettre en pleine évidence l’inanité des conceptions, les plus ingénieuses, qui ont pour but de concilier les systèmes philosophiques et les croyances religieuses, en vue de fortifier les principes deJa philosophie naturelle. Montrons que cette philosophie n’a pas besoin de tels auxiliaires ; et qu’elle ne peut faire des concessions, ni contracter des alliances compromettantes.

La religion vit de croyances, la métaphysique d’bypothèses et la science de réalités. Croire, penser, savoir, sont trois mots qui représentent les trois termes de l’évolution historique : foi, doute, certitude.

Tel est l’ordre de succession dans l’exercice progressif des fonctions cérébrales de l’humanité, à considérer celle-ci comme un seul homme qui croît et se développe sans cesse.

Il en est de l’être collectif comme de l’individu. Les instincts se manifestent d’abord, puis les sentiments, qui ne sont que des instincts supérieurs ou perfectionnés, puis enfin les propriétés intellectuelles ou les facultés, qu’on ne peut concevoir entièrement détachées de la nature instinctive et affective, car cette série de fonctions dépend d’un principe commun, c’estrà-dire d’un seul et même appareil d’organes.

C’est avec de tels éléments que l’humanité fait son histoire, laquelle varie suivant la prédominance de tel ou tel élément.

A vrai dire, quand on suit la progression dès l’origine, comme on descend le cours d’un fleuve, il est aisé d’apercevoir qu’il y a succession régulière dans la prépondérance de chaque élément, et non simultanéité. Celle-ci n’est appréciable que dans les âges de transition, qui transforment et modifient, et nous sommes précisément dans une de ces périodes transitoires, pénibles à traverser, mais instructives comme l’expérience, puisqu’elles nous enseignent, par preuves et exemples, la méthode et la loi de la grande évolution.

Le monde extérieur frappe d’abord les sens de l’homme, produit des sensations , provoqué des mouvements intérieurs et réveille l’instinct de vénération, qui se transforme en sentiment religieux. La sensibilité se cherche d’abord en dehors d’elle-même, jusqu’à ce que l’intelligence intervienne pour la modifier. Alors se produisent les systèmes théologiques, qu’il est téméraire de prétendre abstraire et séparer nettement des systèmes philosophiques, puisque les uns et les autres se rangent dans la catégorie des hautes spéculations. Ce qui les distingue, c’est moins la nature, que le principe ; en effet, la théologie part du surnaturel pour expliquer les choses et les êtres, tandis que la philosophie, qui entreprend de les expliquer à son tour, considère l’objectif et le subjectif et arrive à des conclusions analogues ou contraires.

Là est la différence entre les deux, différence énorme sans doute, mais qu’il ne faudrait point exagérer, selon l’habitude traditionnelle, d’autant que, si la théologie et la métaphysique diffèrent par le point de départ, elles se rapprochent par les conclusions , qui ne sont jamais démonstratives, certaines, évidentes.

C’est en ce point qu’elles faiblissent l’une et l’autre. Mais la théologie a un appui d’une résistance incalculable, à savoir la foi, qui se passe de démonstrations ; tandis que la

NOS PHILOSOPHES NATURALISTES. 487

métaphysique est sans appui d’aucune sorte, à moins qu’on ne lui donne pour base le doute et la négation, ce qui serait absurde, quoi que puissent dire ceux qui, par erreur dans l’interprétation des termes, confondent la méthode ou les méthodes de philosopher avec le principe même et les résultats de la philosophie.

En règle générale, ces résultats sont constamment négatifs ou inconsistants. Démontrer pourquoi ils sont tels et doivent l’être, ce serait longue besogne. A défaut d’autres explications, qui nous mèneraient loin, il suffira de remarquer que les systèmes métaphysiques ne sont point inférieurs en nombre aux systèmes théologiques, et qu’ils n’ont point comme ces derniers un fond commun, qui est la religion, car il importe de distinguer celle-ci de la théologie, de même que l’on distingue les sentiments affectifs des facultés intellectuelles.

On voit par là que la métaphysique se rapproche par certains endroits de la théologie, et beaucoup plus qu’il n’est d’usage de le penser et de le dire. De ce rapprochement il est facile d’expliquer les causes.

Dès l’aurore de la civilisation, les théologiens et les métaphysiciens ont vécu côte à côte, brouillés souvent, mais souvent aussi bons amis ou du moins Voisins pacifiques. Ils se sont fait mutuellement des concessions, des emprunts et des avances, et il y a eu entre eux de longues trêves, et même projets de fusion ou d’alliance. L’histoire ecclésiastique et l’histoire philosophique ne sont pas tellement indépendantes l’une de l’autre, qu’on puisse les bien entendre l’une ou l’autre sans lés étudier toutes deux.

Avant le christianisme, après le christianisme, à travers le désaccord et l’hostilité, l’alliance se maintient avec des alternatives et des vicissitudes inévitables, mais de façon à convaincre les métaphysiciens les plus réfractaires et les moins clairvoyants des rapports intimes qui existent entre

ITiisloire des religions et celle des systèmes philosophiques.

Sans remonter aux anciens, prenez un à un les chefs d’école dans la philosophie moderne, et ils arriveront tous, les uns après les autres, à des résultats analogues par leur nature : au déisme, au panthéisme, à l’athéisme, c’est-à-dire à une affirmation ou à une négation théologique, l’athéisme étant lui-même une des formes de la théologie. Spiritualistes et sensualistes, animistes et matérialistes ne sortiront pas de ce cercle, et le§ plus grands ne s’en échapperont que par la science, distincte de la métaphysique bien plus que celle-ci ne l’est de la théologie.

La science contemple les objets, les phénomènes, les lois, les rapports, les principes, ce qui est, en un mot, pour en extraire en quelque sorte la réalité, la vérité, pour voir les choses telles qu’elles sont, en realidad de verdad, suivant l’énergique expression des vieux auteurs espagnols.

Voir les choses telles qu’elles sont, c’est, selon Buffon, la vraie philosophie. Et comme il n’y a qu’une manière de voir la réalité, — la bonne manière, — le mot profond du grand- naturaliste est un admirable commentaire à la profonde pensée de l’empereur Julien : « Puisque la vérité est une, une doit être la philosop^iie. »

On commence à comprendre de nos jours combien cette réflexion est juste^ et là philosophie qui, jusqu’à ces derniers temps, n’allait qu’avec le doute et la négation, dès qu’elle s’écartait de la théologie, la philosophie s’affirme désormais comme une science certaine, positive, qui a pour solide fondement l’ensemble de toutes les connaissances.

Ni le surnaturel ni l’absolu ne sont de sa compétence. Son caractère et sa stabilité se maintiennent à la condition qu’elle se tiendra sagement à distance des hautes questions de causilitéet de finalité, qu’il faut considérer comme des

. NOS PHILOSOPHES NATURALISTES, problèmes inopportuns, ou, si l’on veut, comme des arcanes. S’il y a là un secret, on ne préjuge pas ce qu’il peut cacher, et on l’abandonne aux curieux oisifs, comme les chimistes abandonnent la recherche de la pierre philosophale.

Par ce qui a été brièvement exposé, le lecteur peut saisir, en se mettant au point de vue scientifique, le rôle du métaphysicien aussi bien que celui du théologien ; on leur laisse un monde immense, le surnaturel, l’absolu, l’infini.

La métaphysique fera-t-elle alliance avec la théologie, ou bien, comme celle-ci, partira-t-elle désormais delà foi pour spéculer sur les choses de la religion ? Qui peut le savoir et qui voudrait s’en inquiéter? Ce qu’il y a de bien certain, c’est qu’en vain voudrait- elle s’associer à la science, à moins d’abdiquer complètement et de s’annihiler. Les savants les plus pacifiques ne veulent point d’une pareille association, et les moins émancipés s’en défient prudemment. Ainsi voit-on des hommes de science vivre d’accord avec la théologie, tandis qu’on n’en voit pas de sérieusement savants qui consentent le moins du monde à s’accommoder d’une métaphysique quelconque.

Par exemple, M. de Qnatrefages dit èxpressérnent : « Je ne veux être ici ni métaphysicien ni philosophe ; je veux et dois rester naturaliste (1). » Voilà un joli compliment à l’adresse des poursuivants de métaphysique. Et ce qui le rend encore plus joli, c’est qu’on les distingue avec soin des philosophes ; distinction qui semble annoncer de la part d’un savant une notion exacte de la philosophie.

Il s’agit d’examiner les choses à fond et de voir si les apparences sont conformes à la réalité, si notre savant est un philosophe; et il doit l’être, si sa philosophie est vraiment scientifique, car on sait qu’il n’y a point de philosophie en dehors de la science.

(1) De l’unité de l’espèce humaine. Paris, 1861, p. 30.

Le lecteur, à partir d’ici, comprend pleinement l’utilité et l’opportunité de tout ce qui précède, notre dessein étant de démontrer, par un exemple, que le savant est incontestablement philosophe, s’il reste dans les limites de la science, et qu’il ne l’est point, s’il s’en écarte. On pourrait même dire, sans pécher contre la logique, que le savant qui ne se tient pas dans la science ne mérite point le nom qu’il prend ou reçoit. Mais exprimer cette pensée avec une telle rigueur, ce serait outrer la sévérité, et il faut de l’indulgence dans les périodes de transition.

Un temps viendra où la sévérité sera de mise, même envers les personnes vouées au culte de la science, quand il s’agira déjuger des applications; mais pour le moment, le devoir de la critique, en matière de science, est de défendre et de maintenir le principe qui sert de fondement à la philosophie. Ce principe est comme le germe de l’évolution future ; de lui dépend l’avenir, un avenir prochain que bien des obstacles retarderont sans doute jusqu’au moment où, par la parfaite émancipation des esprits, sera inaugurée une ère nouvelle.

Déjà l’émancipation est fort avancée, et ses progrès incessants deviennent plus nettement visibles, à mesure que croissent la confusion et le désarroi des intelligences. L’inquiétude est générale, l’incertitude règne partout, et l’indécision se révèle, tantôt par le calme, tantôt par l’agitation. Sous ces apparences contradictoires, les forces vives remuent et s’organisent, et petit à petit la voie se trace et se dessine comme pour montrer la direction. Que des barrières se dressent contre la marche inévitable, faibles ou fortes, elles seront franchies ou renversées. Le temps aplanira les difficultés, écartera les empêchements qui sont encore puissants aujourd’hui, parce que le présent a ses racines dans le passé, dont l’influence agit fatalement et produit cet état anarchique, d’où fatalement aussi surgira l’ordre nouveau.

NOS PHILOSOPHES NATURALISTES

Ce o’est point en vain que la théologie et la métaphysique ont exercé souverainement une domination séculaire. Ni l’uQe ni l’autre n’abdiqueront d’un mouvement spontané : détrônées, elles régneront encore bien longtemps, comme ceS'Chefs déchus du pouvoir qui se font prétendants pour ressaisir la couronne et le sceptre. Que si la force des choses les entraîne au néant, la fin des deux sera retardée certainement par ceux-là mêmes qui prétendent les détruire et les supplanter; car on ne rompt pas brusquement avec le passé, et les plus indépendants^ qui sont aussi les plus fiers, n’échappent point à l’influence de la tradition , ou, pour mieux dire, de l’hérédité.

De tous nos modernes faiseurs de systèmes, en philosophie sceptique, négative ou positive, il n’en est pas un seul qui ne soit théologien ou métaphysicien, et il en est peu qui ne soient à la fois l’un et l’autre. De là tant de sévérité ou d’indulgence pour les dogmes et les théories surannés ; de là ces ménagements et ces hostilités qui attestent combien est dure à rompre la lourde chaîne de la tradition. Les plus avancés, les hommes d’avenir, comme nous disons volontiers de ceux qui vont loin et à pas pressés, la traînent et en sentent le poids.

L’école critique elle-même, si impatiente de toute espèce de joug, cette école dont lés disciples se vantent avant tout de penser librement, cette école est moitié métaphysique, moitié théologique, et nulle autre ne représente plus vivement l’état mental de notre époque transitoire.

Ce qu’on appelle de nos jours la science religieuse, par un bizarre accouplement de mots, est la preuve la plus éclatante de cette indécision pénible qui tient les esprits en suspens entre les croyances qui faiblissent et le doute qui faiblit aussi ; car les plus incrédules en apparence n’aboutissent tout au plus qu’à im scepticisme bâtard, à des compromis qu’il ne faut point confondre avec les accommode-

ments équivoques de l'éclectisme, car ils émanent non delà faiblesse, mais des scrupules de la conscience.

Mettons hors de cause la rectitude d’esprit et la droiture d’intentions de ces investigateurs passionnés, et nous constaterons le malaise qui les tourmente : une goutte d’absinthe se mêle à la douceur de leurs investigations ; trop heureux si le découragement et l’impuissance ne finissent par les dompter jusqu’à les réduire au rôle d’artistes, dégradation qui ravale le critique ou le penseur au rang de ces ménétriers, qu’on appelle rhéteurs dans les lettres, et sophistes dans la philosophie.

Si nous voulions montrer combien le pas est glissant et la chute fréquente, nous n’aurions qu’à lever les yeux et à étendre la main, tant les exemples abondent. Mais à quoi bon des exemples? Qui ne voit le danger manifeste de cet exercice de l’esprit, qui se complaît à saper les fondements du dogme et à exalter jusqu’à la vénération excessive le sentiment religieux?

En dernier résultat, ces distinctions sphtiles, raffinées, fussent-elles exactes de tout point, ce que nous sommes loin d’accorder, ne prouveraient pas victorieusement ce qu’on prétend prouver par elles, à savoir : que la religion est foncièrement indépendante de la théologie.

La distinction est tout au plus soutenable en théorie, parce que la théologie varie, change, se transforme, suivant les temps et les circonstances, comme tout ce qui résulte de l’évolution historique; tandis que le sentiment religieux est immanent, éternel, indestructible, à cause de son inhérence à l’organisation individuelle. Mais en fait et dans la réalité des choses, la distinction devient puérile, puisqu’il n’y a point de dogme sans religion, ni de religion sans sentiment religieux.

Ce n’est point ici qu’il convient de développer cet ordre d’idées. De simples indications suffisent amplement à notre

NOS PHILOSOPHES NATURALISTES

dessein, qui est de montrer avec évidence la force permanente des croyances et des hypothèses, et les rapports intimes qui les unissent et les fortifient, sous la discorde et la dissolution apparente.

Les antécédents et le milieu actuel expliquent très-bien la production et la durée de cet état; de telle sorte que, pour celui qui se souvient et comprend, il n’est nullement surprenant que la double influence héréditaire qui nous domine maîtrise ceux4à mêmes qui font effort pour y échapper, et qui, malgré leurs efforts, ne peuvent s’y soustraire, bien quïls la subissent le plus souvent contre leur gré ou â leur insu.

La fermeté de leurs intentions les dégage de toute responsabilité, et leurs précautions, même impuissantes, attestent le grand progrès qui s’est accompli, depuis l’intervention souveraine de la science, puisque les indécis et les faibles entrevoient une direction meilleure et renoncent, autant qu’ils le peuvent, aux impulsions vicieuses.

L’important est de pressentir, sinon de savoir d’où viendra la lumière et de ne point tourner le dos au soleil levant. En cela consiste le mérite, mérite non petit, car nous marchons à tâtons entre les ténèbres et les pâles lueurs d’un faible crépuscule, dans l’étroit passage qui nous sépare de la grande voie et des vastes horizons.

Ce que nous savons est peu en comparaison de ce qu’il faut savoir. Après tant de siècles et de labeurs accumulés, c’est à peine si nous possédons une encyclopédie raisonnée, c’est-à-dire une classification méthodique des connaissances acquises, un premier essai de cette science générale, autrement dite philosophie. Et pour ce qui est de nousmêmes et de nos prédécesseurs dans la demeure que nous habitons, à peine saisissons-nous la loi empirique de l’évolution humaine, car dans cet ensemble des choses et des êtres de l’univers, ce qui nous est le moins connu, c’est l’humanité même, sujet infini et prodigieusement complexe,

dontl’étude, péniblement élaborée, est encore rudimentaire.

Le monde organique* commence à nous être révélé dans son ensemble, et nous avons petit à petit gravi l’échelle jusqu’au dernier degré de l’animalité. Mais les travaux et les découvertes n’ont produit jusqu’ici que des connaissances élémentaires, et les sciences qui doivent nous enseigner ce qui nous intéresse le plus sont encore au berceau.

V anthropologie, ou histoire naturelle de l’homme, ne compte pas de longues années d’existence* et la météorologie, cette partie de la physique qui traite des conditions climatologiques à la surface du’ globe, présente de telles complications et conséquemment dé telles difficultés, qu’il y a nombre de savants peu enclins à l’admettre dans le cadre scientifique.

Ainsi, nous commençons à peine à ébaucher notre propre histoire, et nous démêlons malaisément ces conditions multiples, qui concourent à la formation du milieu. Et pourtant, c’est de ces deux sciences en embryon que dépend en grande partie la véritable science de l’homme, «la physiologie générale, notre guide suprême dans cette discussion (1). »

C’est notre naturaliste qui dit cela, et nous prions le lecteur de vouloir bien s’en souvenir, nou-seulement parce qu’il est de toute évidence que, sans la physiologie générale, on ne saurait aborder par aucun côté l’étude de la nature humaine ; mais encore parce que nous voulons examiner si effectivement notre auteur a traité son sujet en naturaliste et en physiologiste, comme il le prétend, après s’y être engagé. Nous prenons acte de ces engagements et de ces prétentions qui témoignent d’excellents principes'; mais nous pensons que, dans l’application, les principes ont été plus d’une fois méconnus, négligés et peut-être faussés par des influences d’une origine non scientifique.

(1) De Vurnté de Fespèce humaine, p. 370;

NOS PHILOSOPHES NATURALISTES. 495

Les contradictions de ce genre, on l’a vu plus haut, sont très-fréquentes de nos jours, dans les ouvrages des savants, et particulièrement dans ceux qui sont faits en vue des gens du monde, gens médiocrement instruits, et trèsdifficiles, non pas précisément pour la science elle-même, mais pour la forme sous laquelle la science se produit, quand les savants la veulent rendre accessible au grand nombre.

Les gens du monde ont des clartésde tout; mais leurs lumières en général ne leur permettent point de voir les choses très-distinctement. Aussi ne sortent-ils des ténèbres que pour entrer dans la confusion, et il est bien difficile de les en tirer; car, si l’on déchire le voile sans précautions, la lumière se fait, et l’éclat en est si vif, qu’ils en sont tout éblouis. C’est tant pis pour eux. En fait de science, il est essentiel d’y voir clair et à fond, car il en est de la science comme de la philosophie : il faut tout savoir, ou ne rien savoir. Les faux savants ne sont pas moins dangereux que les faux sages.

En toute matière scientifique, il convient donc de marcher droit, sans dévier, de suivre le bon chemin, sans concession ni faiblesse. .11 y a tant de préjugés dans le monde, qu’il est toujours dangereux de ménager les gens du monde, qui se complaisent volontiers dans leurs préjugés. Et c’est précisément pour cela que l’auteur de V Unité de V espece, que nous ne blâmons pas d’avoir voulu mêler l’agrément à l’instruction, nous paraît avoir agi contre sa propre cause, en faisant intervenir intempestivement la métaphysique et même la théologie en un sujet tellement austère.

Il est probable que lui-même s’étonnera d’une pareille critique, et il est plus probable encore que de bonne foi il ne croira point l’avoir méritée, surtout ayant pris tant de précautions pour y échapper; précautions très-sages, mais inefficaces, puisqu’elles n’ont pu détourner la double influence du piétisme et du cartésianisme, qui percent etcir-

culent pour ainsi dire dans toutes les pages d’un livre d’histoire naturelle.

On n’est pas surpris de les y rencontrer ; mais on serait très-heureux que le naturaliste se fût entièrement dépouillé de ses croyances religieuses et de ses affections philosophiques, en abordant sa thèse, car c’est proprement une thèse qu’il soutient : le titre seul en indique suffisamment l’esprit et le but, et, si le dessein de l’auteur n’était nettement tracé dès le frontispice, des phrases comme celle-ci, par exemple, ne laisseraient aucun doute : « Il n’existe qu'une seule espèce d’hommes (1). »

Donc, la thèse étant telle, toute la démonstration doit tendre à prouver « la réalité de l’espèce, l’unité de l’espèce humaine (2); » ou bien encore, en d’autres termes, « il s’agit de savoir si les groupes humains actuellement répandus sur la surface du globe sont des espèces distinctes ou des races d’une seule espèce (3). »

C’est là un grand problème que l’histoire naturelle, réduite à ses propres ressources ne résoudra jamais démonstrativement, attendu que, pour étudier la nature humaine avec fruit, il la faut embrasser dans sa généralité, dans son ensemble, sans rien négliger de ce qui la .concerne, et. conséquemment de ce qui peut faciliter et éclairer cette étude. Hippocrate l’avait ainsi compris, et c’est lui-méme qui a établi le précepte et signalé le chemin dans son admirable traité de V ancienne médecine (4).

De Blainville est peut-être le seul naturaliste de notre temps qui ait parfaitement saisi cette grande vérité, et c’est à cause de cela que ses essais de généralisation se distinguent de tout ce qu’on a essayé avant et depuis.

L’histoire naturelle n’est, ne sera jamais qu’un auxiliaire

(1) De Vunité de l’espèce humaine^ p. 294.

(4) Œuvres complètes, trad. de Littré, 1. 1, p. 570.

SOS PHILOSOPHES NATURALISTES

de la physiologie générale, quoi que puissent prétendre les naturalistes , qui sortent volontiers de leurs attributions, mais qui, dans leurs tentatives les plus hardies, seressentent toujours de leur origine.

On ne prétend pas ici contester leur savoir, leur capacité, les acquisitions qu’on leur doit, et les services rendus; mais on affirme seulement que leur insuffisance se trahit, quoi qu’ils fassent, dans les grandes questions générales qui sont de la compétence des physiologistes. C’est ainsi que, dans ce fameux débat qui partage les savants en deux C‘àm^s,,A&&polygénistes et les monogénistes, ou ceux qui sont pour l’unité de l’espèce et ceux qui soutiennent la multiplicité des espèces, dans ce débat les naturalistes s’engagent résolument; mais. iis ont beau vouloir s’avancer, ils ne vont jamais très-loin, ils s’enfoncent, comme on dit en termes familiers, et le plus souvent ils perdent terre.

Une fois qu’ils ont épuisé leurs classifications artificielles, car l’artifice s’introduit inévitablement dans les plus naturelles de nom ou d’apparence, une fois qu’ils ont décliné tous les vocables de leur dictionnaire, qu’ils ont épilogué subtilement et parfois confusément sur les mots genre, espèce, race, variété, métissage, hybridation, ils n’ont plus rien dans le sac, et il faut bien qu’ils se taisent, étant à sec d’arguments.

Conséquemment ils sont réduits à recommencer avec quelques variations, pour aboutir toujours au même résultat, si bien que, avec tout leur savoir et malgré toute leur bonne volonté, ils s’agitent vainement, tournent et se retournent dans un cercle étroit et vicieux. C’est qu’ils sont absolument dépourvus de la puissance de démonstration ou de la logique qui convient aux sciences d’une nature éminemment complexe, dans lesquelles la considération de ce qui est actuellement doit s’appuyer sur la tradition historique, c’est-à-dire sur la considération du passé, afin que la comparaison et le jugement, intervenant Guabbia. 3 s

ensuite, dégagent les véritables éléments de la science.

Avec ces indications sommaires, le lecteur le plus novice dans la philosophie des sciences ne peut pas ne pas comprendre que l’histoire naturelle ne saurait donner une solution satisfaisante de ce problème qui s’agite entre les polygénistes et les monogénistes.

Aussi l’auteur du livre sur V Unité de Vesp'ece, engagé dans les rangs de ces derniers, tout en restant, autant que faire se pouvait, dans son rôle de naturaliste, n’a pu refuser les secours que lui fournissaient à son insu ses croyances dogmatiques et ses convictions ou du moins ses opinions philosophiques; et c’est ainsi que la trame de son argumentation, très-serrée en apparence, grâce aux artifices de la forme, est comme un crible qui retient la paille et laisse passer le bon grain.

Depuis Cuvier, dont l’école domine encore à l’heure qu’il est, et dont la tradition est vivante, les naturalistes les plus exacts, les plus consciencieux, les plus savants, les plus forts, en un mot, s’égarent inévitablement dès qu’ils s’engagent dans les grandes questions. On dirait que les hautes spéculations sont défendues aux disciples de cette école, et que les plus éminents, retranchés dans les détails, ne peuvent dépasser les limites de l’analyse élémentaire.

Ce n’est pas tout : les défauts du maître se sont conservés et transmis, si bien que l’histoire naturelle, même de nos jours, n’en est encore qu’à cette période d’éclectisme que tous les grands systèmes de connaissances ont franchi heureusement.

De là ces velléités religieuses, fort respectables assurément, mais déplacées dans les traités scientifiques, et de là aussi cette déférence pour un système de métaphysique, dont l’efficacité, suspecte en tout temps, apparaît plus impuissante que jamais en ce moment, et surtout dans les applications qu’on a prétendu en faire aux sciences de l’ordre organique.

NOS PHILOSOPHES NATDRALISTES.

De là aussi ces définitions obscures, indécises, erronées qui encombrent encore nos meilleurs livres de physiologie et d’histoire naturelle. Produisons des exemples à l’appui de nos assertions et empruntons-les à notre auteur.

En voici quelques-uns qui méritent réflexion : « La vie est simplement la cause inconnue d’un ensemble de phénomènes spéciaux et particuliers aux êtres vivants (1). »

Est-ce là une définition? A notre avis, les termes qui définissent doivent avoir une clarté et une précision telles, que toute confusion soit écartée pour ne laisser paraître que l’évidence.

Faire de la vie une entité, une cause abstraite, nul physiologiste ne le peut en bonne logique, attendu que ce qu’on est convenu d’appeler vie nous apparaît en réalité comme une manifestation de certaines propriétés irréductibles et inhérentes à l’organisation. Aussi ne saurions-nous admettre une pareille définition, non plus que le commentaire qui lui sert de développement, et qui est tel : « La vie, l’organisation, qui est le résultat et non la cause de la vie, séparent profondément les corps vivants des corps bruts (2).

Laissons intact le second membre de cette phrase, sur lequel il y aurait à redire, si nous avions le moins du monde envie d’emprunter des arguments aux chimistes ; mais protestons contre le premier, qui exprime une affirmation absolue, et que rien ne soutient.

Encore une fois, la vie, telle que nous pouvons l’apprécier, par les ressources et moyens de connaître qui sont à notre service, la vie n’est ni une cause ni un résultat; elle est une manifestation, ni plus ni moins; et, en affirmant cela, nous défions les vitalistes et les organiciens de nous prouver que nous ne sommes point dans le vrai.

L’erreur consiste précisément à produire une affirmation

sans preuves, et à se teuir obstinément dans ces hypothèses contradictoires, inutiles et parasites, si l’on peut dire ainsi ; car, en bonne philosophie scientifique, la logique, éclairée par l’histoire, exige qu’on élimine impitoyablement de la science toute hypothèse qui échappe à la vérification.

C’est ici qu’il importe de se rappeler ce qui a été dit au début, à savoir : que la science vit de réalités, tandis que la métaphysique, par son caractère critique et sa nature négative, s’alimente uniquement d’hypothèses.

Les vitalistes, dont nous voyons aujourd’hui la résurrection, les vitalistes raisonnent en dehors des limites de la physiologie ; ils partent de l’âme ou du principe vital, et, soit qu’ils confondent, soit qu’ils distinguent ces deux êtres de raison, ces deux abstractions métaphysiques, ils faussent entièrement la science, par l’introduction intempestive d’éléments étrangers. ;

Quant aux organiciens, que les spiritualistes appellent volontiers matérialistes, ils ont le tort de créer des abstractions oiseuses, et d’établir des distinctions* futiles. entre les organes et la vie, quand ils prétendent que celle-ci résulte de ceux-là. Les organiciens raisonnent de travers, en prétendant que la vie n’est qu’une résultante de l’action simultanée des organes ou instruments organiques. En fait, ils se trompent plus lourdement que les vitalistes, animistes et dynamistes, car ceux-ci sont logiques dans leurs déductions, bien qu’ils partent d’une hypothèse; au lieu que les organiciens, qui éliminent avec juste raison cette hypothèse, se contredisent, en faisant de la vie une résultante ou un résultat, par suite d’une confusion assez fréquente en physiologie, où ils sont très-rares encore, ceux qui savent distinguer les fonctions, ou actions combinées d’un appareil d’organes, des propriétés de ces organes, par lesquelles se manifestent les phénomènes vitaux.

NOS PHILOSOPHES NATDRALISTES. 501

Comme nous aimons la vérité par-dessus tout, si les organiciens ou les vitalistes pouvaient nous démontrer que la vérité n’est pas où nous croyons, nous irions bien volontiers la chercher ailleurs, mais non point chez eux, car une expérience démonstrative nous a prouvé qu’ils ne sont pas dans le chemin qui mène au vrai.

On voit combien nous sommes en discord avec notre auteur et combien il serait malaisé de nous mettre à l’unisson ; notre diapason nous a donné un ton tout différent du sien, et naturellement nous chantons sur une autre gamme. La divergence vient des principes qui sont contraires et diamétralement opposés.

Aussi rejetons-nous sans réserve celte phrase capitale dans la thèse de notre auteur : « Pour moi, l’homme diffère de l’animal tout autant et au même titre que celui-ci diffère du végétal ; ,à lui seul, il doit former un règne, le règne hominal ou règne humain (1). »

Si nous pouvions nous mettre tant soit peu d’accord avec le savant défenseur de V Unité dé l’espèce, si nous pouvions accepter une seule des assertions capitales qui sont dans son livre, c’est sur cette phrase que porterait toute notre argumentation, car elle est comme le fondement de toute la thèse, ou, pour mieux dire, elle est comme la formule qui en résume l’esprit, les tendances elles conclusions.

Séparer nettement les hommes des animaux, mettre l’humanité en dehors de l’animalité, c’est éliminer les plus grandes difficultés du problème, par un procédé qui peut plaire, qui doit plaire aux disciples de la philosophie spiritualiste; mais qui ne convient nullement à un naturaliste, et qu’il faut dédaigner comme étant contraire aux règles les plus élémentaires de la philosophie naturelle.

Dans le système de la nature, dans ce grand ensemble si

admirablement nommé par Lucrèce natura rerum, tous les éléments sont coordonnés, dépendants^ solidaires. Rien n’est isolé;, l’ordre et l’enchaînement sont partout, et la systématisation des éléments constitutifs n’est autre chose que l’intelligence delà coordination, de là série. *

Le minéral nourrit le végétal, celui-ci nourrit l’animal, et les trois règnes prospèrent dans un milieu commun,

A la rigueur, l’indépendance ou l’isolement se conçoivent si l’on descend l’échelle, non si on remonte les degrés, en allant de ce qui est simple à ce qui est complexe, et la complication augmente à mesure qu’on s’élève de bas en haut. '

Ainsi dans les sciences, qui se coordonnent de telle sorte que la première est seule indépendante de toutes les autres, tandis que la seconde est dépendante de la première, la troisième de la seconde, et ainsi de suite, en suivant la progression ascendante, jusqu’à la dernière ou la plus complexe, qui est dépendante de toutes.

Voilà ce qui est véritablement admirable; c’est cette analogie si frappante entre le système général des choses et des êtres et la systématisation scientifique ; les lois de coordination sont les mêmes, et cette identité fait la force fondamentale des principes de la philosophie naturelle, positive et générale.

Nous sommes obligés d’accoler des adjectifs à ce mot de philosophie, dont on a tellement abusé, que depuis des siècles le sens véritable en est profondément altéré.

Ges considérations générales suffisent, sans plus amples développements, pour mettre à néant cette prétention injustifiable de séparer l’homme de l’animal ou l’humanité de l’animalité. L’orgueil des stoïciens n’avait jamais rêvé pareille séparation.

C’est par Descartes qu’elle a été introduite.

NOS PHILOSOPHES NATüRALISTES. 503

On a fait justice de la fameuse théorie de l’automatisme des bêtes, que Descartes tenait du médecin portugais Gômez Pereira; mais ceux-là mêmes qui ont renoncé à cette absurdité de l’automatisme ne semblent pas se douter de ce qui se cachait sous l’insoutenable paradoxe.

Le dessein de Descartes était de fonder une science qui aurait uniquement, exclusivement pour objet, l’homme; et c’est ainsi qu’il croyait affermir la base de la métaphysique. Mais qui ne voit le néant d’un tel dessein, et l’inanité d’une telle hypothèse? Par cette prétendue science, on pouvait bien tenter une explication de l’homme, en tant qu’individu, et encore dans des limites très-restreintes; mais l’humanité échappait forcément à cette pseudoscience, et, pour expliquer l’énigme, dans un temps où bien des connaissances manquaient encore, il fallait bien s’appuyer sur la tradition religieuse, ou refaire cette tradition par une série d’hypotbèses qui aboutissait bien où mal à un système de théologie. •

Spinoza, Malebranche, Leibnitz, cent autres ont fait ainsi. Le grand Linnée lui-même créait assez inutilement son fameux genre homo sapiens, qu’il plaçait en tête de la série animale, à côté des singes, ses proches parents. Et cet hùmo sapiens du classificateur suédois, qu’est-ce autre chose qu’une réminiscence de la définition scolastique et classique : « L’homme est un animal raisonnable?»

Notre auteur est entré, après tant d’autres, dans celte voie* où le cartésianisme et la théologie ont cheminé parallèlement ; et il nous dit : a L’homme est un être organisé, vivant, sentant, se mouvant spontanément, doué de moralité et de religiosité (1). » .

Nous ne discuterons pas cette définition, qui ne nous paraît pas plus admissible que celle delà vie, qu’on a pu lire ci-dessus, et nous n’examinerons pas davantage si la

moralité et la religiosité constituent de véritables caractères anthropologiques. Ce n’est point en passant que de telles questions peuvent être traitées; un long mémoire y suffirait à peine, et un volume ne suffirait pas pour répondre à des argumentations que l’on peut résumer ainsi : « La notion de droit dérive de la supériorité intellectuelle ; la notion de devoir découle de la moralité et de la religiosité (1). »

Ce dernier membre de phrase prouve avec évidence que nous avons dit vrai en affirmant que l’auteur du livre sur V Unité de l’espèce, qui voulait rester purement et simplement naturaliste, en abordant son sujet, n’a pu se défendre des tentations qui l’ont entraîné à faire de la théologie et de la métaphysique.

C’est tout ce que nous voulions démontrer, et, comine: nous estimons que, dans les questions scientifiques, il est essentiel de ne point franchir les limites de la science, dont le domaine est immense et presque infini, nous ne voulons pas succomber a notre tour à la tentation de suivre notre auteur sur un terrain où l’on glisse à chaque pas, et où chaque glissade entraîne inévitablement une chute.

C’est uniquement pour rester fidèle à des principes inflexibles, que nous renonçons, non sans déplaisir, à suivre les développements d’une thèse qui n’est pas la nôtre, mais qui est soutenue avec habileté par un homme d’un talent éprouvé dans l’exposition dés matières scientifiques.

Nous n’avons pas les mêmes scrupules à l’égard d’un auteur qui n’est ni médecin ni naturaliste, et dont les travaux d’érudition et d’archéologie nous offrent l’occasion d’exposer quelques vues sur cette science en voie de formation, qui s’appelle anthropologie. Il s’agit de VEthno génie gauloise de M. Roget, haron de Belloguet (1).

L’auteur de ce volume n’est pas novice dans les travaux d’érudition. Des recherches savantes et laborieuses sur les anciens Bourguignons, sur lagéographiedupremier royaume de Bourgogne et sur les origines dijonnaises, ont fondé sa réputation et recommandé son savoir à l’Académie des inscriptions et helles-lettres. M. Roget a mérité l’approba-' tion de ce corps savant; et les récompenses qu’il a obtenues valent mille fois mieux à coup sûr que tous les éloges que je pourrais faire de son mérite. Il n’est pas très-commuu de voir d’anciens soldats occuper par des travaux si sévères les loisirs de leur retraite ; et l’on ne peut que féliciter, celui qui s’efforce de suivre, non sans succès, l’exemple et la voie tracée par deux hommes dont les noms illustres sont également chers aux armes et aux lettres : La Tour- d’Auvergne, premier grenadier de France, et l’amiral Thévenard.

M. Roget a mis une épigraphe à son livre : il a bien fait. Une épigraphe bien choisie est significative et vaut parfois mieux qu’une préface. « Je cherche la vérité, dit-il avec Horace, et cette recherche m’absorbe. » J’aime cette

(1) Éthnogênie gauloise, par Roget, baron de Belloguet. Paris, 1858, 1 vol. în-8-de xt-288 pages.

bonne foi de conscience, ce zèle ardent et cet amour du ■vrai, qui rendent la science aimable et fécondé.-L’auteur est reste fidèle à sa devise. VEthnogénie gauloise de M. Roget est une suite, ou, pour dire mieux, un recueil de mémoires de critique et de pRilologie, dont le but est d’établir, sur la comparaison raisonnée des idiomes celtiques, l’origine commune et l’étroite parenté des Gymmérièns, des Gimbres, des Ombres, des Belges, des Ligures et des anciens Geltes. Grande et difficile entreprise. L’auteur le sait mieux que personne; car il possède bien la partie historique de son sujet. Les origines celtiques ont exercé bien des savants : trois siècles et plus de recherches et de disputes ont enfanté, comme on devait s’y attendre, des systèmes nombreux, divers, contradictoires. M. Roget nous dit, dès le commencement, qu’il rapporte son livre du fond d’un abîme. Je le félicite très-sincèrement d’en être revenu, et je certifie qu’ôn peut le croire sur parole; car il fait bien noir dans ce sujet, où tout est confusion et ténèbres.

L’ethnologie est la connaissance générale et complète de tous lés peuples. De ce tronc se détachent deux rameaux ; l’ethnographie, science positive, comme son nom l’indique, se borne à décrire ce qu’elle observe ; et l’ethnogénie, science de spéculation et d’investigation inductive, qui n’est autre chose que Tétude des origines des peuples et de leurs généalogies. L’auteur appelle l’ethnogénie, la paléontologie de l’histoire. Je suppose qu’il ne tient pas beaucoup à cette comparaison, ou, si l’on veut, à ce rapprochement, dont la justesse peut paraître contestable. Dans cette étude interviennent concurremment la physiologie et la philologie : à bon droit, puisque l’histoire des races et l’histoire des langues, essentiellement unies, ne sauraient être séparées sans inconvénient et ne peuvent se passer absolument l’une de l’autre. Notre siècle a compris cela, et ce n’est pas une petite chose pour l’intelligence et l’éclaircissement du passé. Philologues et naturalistes feraient bien

SCIENCES ANTHROPOLOGIQUES, d’associer leurs efforts, puisque leurs recherches sont dirigées vers un même but. Il faut insister sur ce point capital. Sans compter l’utilité plus immédiate des résultats et des progrès plus rapides, cette association de travaux tendant à une fin commune communiquerait aux physiologistes le savoir des érudits, et à ceux-ci la science expérimentale des êtres et des choses de la nature ; c’est-à-dire. aux uns et aux autres ce qui leur manque. Dans la Solution de ces problèmes ardus, tous les éléments concourent, et pour la précision des recherches il ne faut rien négliger de ce qui peut servir utilement. '

Les peuples diffèrent selon les races, et les langues selon les peuples : par conséquent, double étude de comparaison entre les caractères particuliers qui distinguent les races et les idiomes divers. Cette étude, nullement orthodoxe, n’a pas à s’inquiéter du dogme ni des croyances d’un autre ordre : elle est toute de critique, j’entends d’obser-^ vation expérimentale, d’investigation patiente et hardie et d’induction rigoureuse. Conçue dans cet esprit d’indépendance, elle promet pour l’avenir d’heureuses révélations. Pour qu’elle soit féconde en résultats certains, il faut que la science des langues et la science de la nature concourent et demeurent indissolublement unies.

Les langues traduisent les idées, c’est-à-dire la pensée, les conceptions, les tendances d’esprit et de nature, et en partie les habitudes et les coutumes des peuples ; de même que les caractères physiologiques des races révèlent les forces diverses qui les animent, les propriétés inhérentes à leur constitution, leur tempérament et leur vitalité propre, et par suite les dispositions spéciales qui les préparent à se mouvoir dans un milieu et à remplir dans la vie générale un rôle prévu, un office déterminé, des fonctions conformes à leur origine, aux circonstances extérieures ou à une destination précise. De la sorte, l’étude des mœurs et des coutumes résulte naturellement comme conséquence de la

physiologie et de la langue. Aussi suis-je porté à croire qu’il n’y a pas lieu de créer dans l’ethnogénie, à la suite de ces deux grands auxiliaires, une troisième catégorie, que M. Roget appelle éthopée. II me semble que cette distinction est superflue, parce que dans la physiologie, qui est pour moi la science mère, cette division est implicitement contenue. Du reste, je conviens avec l’auteur que les notions que l’on peut avoir; des mœurs et des coutumes des peuples, dans l’état actuel et d’après nos moyens de connaissance, sont très-incertaines, hypothétiques et forcément incomplète! Cela se conçoit. Les races sont différentes , comme les espèces; mais entre celles-ci certains caractères distinctifs s’effacent par des points de contact et de ressemblance : d’où résulte, au point de vue général, quelque chose de vague, d’indécis, de très-fugitif dans les nuances. Pour reconnaître ces traits distinctifs, il les faut voir de près et isolés. Donc le plus sûr en bonne critique, c’est de considérer avant toutes choses, dans la recherche des origines des peuples, les langues et les caractères physiologiques. Ces derniers ont plus d’importance. Et voici pourquoi. Les langues naissent, se forment, se transforment, s’altèrent, disparaissent, éprouvent, en un mot, des vicissitudes diverses, non pas selon des lois fixes et déterminées, mais accidentellement, fatalement, par la force des choses. Cela ^st tout simple. Les langues sont de convention : les circonstances qui président à leur formation, à leur développement, à leur destruction, ne sont pas prédisposées ni réglées par un ordre naturel et en quelque sorte normal. Elles n’ont point de cours prévu, ni de voie tracée régulièrement. Simples instruments, elles dépendent du caprice et obéissent à l’imprévu. Ce sont les hommes qui font les langues pour leurs besoins et selon la nécessité. Mais les hommes mêmes, les individus, les peuples, les races, sont uniformément subordonnés aune série fixe et invariable de lois naturelles, dont la marche est prévue ainsi

que la direction. Celte observation si simple est capitale. Les langues dépendent des races et en dépendent absolument.

Le problème physiologique est autrement complexe que celui de la linguistique. Dans l’étude générale de l’espèce humaine, l’hérédité, par exemple, et le croisement des races offrent des difficultés que la linguistique seule ne saurait résoudre : ces questions-là ne sont pas de son ressort, quoique les lumières qu elle fournit puissent aider à leur éclaircissement. Si j’appuie sur cet ordre d’idées, la cause en est que la plupart des philologues et des linguistes ne font pas difficulté de s’aider des secours de la physiologie dans les problèmes ardus de la linguistique, mais à la condition que celle-ci primera celle-là. Petite idée et préjugé regrettable. C’est le contraire qui me paraît vrai. L’objet même de la linguistique est passager et variable; au lieu que la physiologie constate des lois générales, immuables, universelles, toujours les mêmes et toujours présentes. Son objet peut être modifié dans de certaines limites restreintes, non les lois premières et permanentes qui concourent au maintien et à la perpétuation de l’espèce. Le fond demeure ; et, si les types s’altèrent sous l’influence des causes diverses, le cachet primitif persiste ; il peut même reparaître tel qu’il était à l’origine. Ces observations peuvent étonner les philologues qui sont étrangers aux enseignements de la physiologie générale. J’ai voulu les consigner ici, parce que je les crois fondées sur la vérité des faits réels et constants. L’auteur de ce livre, je le reconnais avec plaisir, ne sépare point dans la recherche de la vérité la physiologie de la linguistique. Il est persuadé, avec raison, que, pour arriver à l’évidence des démonstrations en ethnologie, l’accord des deux sciences est rigoureusement nécessaire. Je crois qu’il est dans le vrai, et je l’en félicite. Je le supplie seulement de ne pas rendre la physiologie esclave de la linguistique. Il y a là tout un ordre d’idées que j’indique brièvement, ne pouvant les développer à l’aise.

Après cela, et comme conséquence naturelle de ce que je viens de dire, j'aurais voulu que M, Roget eût commencé son élude des origines par le vrai commencement, c’està-dire par la physiologie. Car enfin on m’accordera que les Celtes ont précédé la langue celtique, et l’ordre naturel des choses esl incontestablement le meilleur et le plus simple. Ceci n’est pas une puérilité ni une vaine chicaoe. Du reste, je conçois que l’auteur, philologue et linguiste, ait cru préférable de présenter en première ligne les preuves philologiques. Il est certain que, d’une manière générale, tout est relatif; ou, pour dire mieux, tout dépend du point de vue. Mais le point de départ mérite aussi d’être considéré. Au demeurant, l’auteur et moi nous pouvons nous entendre; et voici comment. VEthnogénie gauloise doit avoir deux parties : la première seule a Sté publiée' ; quand paraîtra la seconde, il suffira d’intervertir l’ordre, et de la sorte chaque partie occupera le rang qui lui convient. Seulement il se pourrait faire que cette interversion matérielle laissât les choses telles quelles, et que ce changement ne modifiât en rien le fond du système ou l’ensemble des démonstrations. Il faut attendre pour savoir ce qu’il en sera.

On connaît les idées préliminaires de l’auteur, ses principes et sa méthode. Sachons maintenant sur quelles hases reposent ses recherches. Il admet comme faits démontrés par la science, et désormais incontestables, sinon incontestés : 1“ l’origine indo-européenne des langues celtiques: le gallois ou kymrique, et le gaélique, avec leurs dialectes respectifs; 2° l’étroite parenté du kymrique et du.gaëlique, qui atteste une origine commune ; 3° enfin l’identité originelle de l’une ou de l’autre de ces deux langues avec le gaulois et le breton, lors de la conquête de César. De ces trois faits les philologues tirent comme conséquences : l’origine orientale des Celtes, l’unité de race et partant la filiation et la parenté des populations qui parlaient les idiomes breton et gaulois. La découverte du sanscrit a eu pour effet d’é-

SCIENCES ANTHROPOLOGIQüES. 511

claircir et de simplifier merveilleusement ces questions embrouillées de l’origine des langues si justement appelées indo-européennes. Il est vrai que celte grande découverte de la philologie moderne a mis à néant bien des prétentions ridicules. Il est désormais défendu aux savants de province, qui font remonter leur origine à un couple primitif, à Adam et Ève, par exemple, dé montrer dans leur département, voire dans leur canton ou leur commune, l’emplacement du paradis terrestre. C’est une satisfaction que les Bas-Bretons etles Basques ne peuvent plus se donner aujourd’hui. Ce résultat n’est pas un petit avantage pour le système de Van Helmont le fils, lequel a prouvé, par raison démonstrative, que l’hébreu était la langue primitive, universelle et unique à l’origine, parce que celte langue, mère de toutes les autres, est la seule dont l'alphabet et les sons soient conformes à la nature des choses et à la conformation des organes. Van Helmdnt (F. B. Mercure) avait de l’esprit et beaucoup de savoir; mais il était le fils d’un homme dont le bon sens n’était peut-être pas bien solide, et c’est surtout par ce côté faible qu’il ressemblait à son père.

M. Roget, qui n’a rien de commun avec ces esprits illuminés, a développé simplement les trois faits ci-dessus, avec un vrai savoir, un peu confus, je crois, mais qui révèle un homme fort et convaincu. La conviction déborde notamment dans sa polémique avec les Allemands, polémique habile et vigoureuse, et à tous égards digne d’éloges. Pour ma part, je suis heureux de reconnaître que l’auteur de VEthnogénie gauloise n’est pas de ceux qui s’inclinent dévotement devant les oracles tudesques : rare exception et qui mérite d’être notée dans cette fureur de germanisme, au milieu de cette admiration soutenue et inexplicable pour les livres allemands que l’on vénère avec un*respect égal à celui qu’un avait jadis pour les Feuilles de la Sibylle. Ces bons Allemands, comme on dit, — c’est nous qui sommes bien bons de les croire tels, — ces Allemands se sont

emparés de la science universelle : ils ont accaparé surtout l’érudition et la philosophie; ils ont le monopole de tout cela, et naturellement ils ont fait de belles et grandes choses. De chez eux nous vient, avec la métaphysique la plus creuse et la moins féconde que cerveau malade ait jamais enfantée, la critique impersonnelle, l’hypercritique et la pseudo- critique, la mélancolie niaise, le mesmérisme, la phrénologie, l’homœopathie, les esprits frappeurs et les tables tournantes, les éditions de pacotille et les textes de contrebande, et tant d’autres nouveautés qui entretiennent l’incorrigible sottise, et alimentent la « grande curiosité. » Et la France ne se lasse pas de recevoir, de cette nation si savamment industrielle,, des leçons de critique et de bon goût. .

Après avoir fait cette digression, je suis bien aise de féliciter M. Roget de l’esprit de discernement dont il a faitpreuve, en faisant bonne justice des hautes prétentions et des grands mots de M. Boltzmann, avec des raisons excellentes, et en môme temps avec cette juste mesure que commande le bon goût et qui n’exclut pas la fermeté. Gette partie de son livre, où sont exposées nettement les querelles passionnées et les animosités nationales des celtomanes et des germanistes, me paraît démonstrative et très-forte.

11 faut lire ces quelques pages, animées pour se faire une idée des tours d’escamotage que se permettent parfois les savants, pour donner précisément à côté de la vérité, lorsque celle-ci contrarie leurs systèmes, et les aveugle, pour ainsi dire, de sa lumière éblouissante. Avec beaucoup de savoir et d’érudition, et un bagage considérable de preuves et de faits, on voit des philologues qui tournent constamment le dos à l’évidence, et mettent tout leur soin à montrer qu’ils n’ont pas le sens commun. Ainsi que M. Holtz- , mann, M. Moke a soutenu l’identité des Gaulois et des Germains. Après avoir réfuté le professeur de Heidelberg, il n’était pas difficile de réfuter le professeur de Gand. C’est

SCIENCES ANTHROPOLOGIQÜES. 518

ce qu’a fait l’auteur, victorieusement, à ce qu’il me semble, non sans faire remarquer, — excellente remarque et excellente raison, — que de la même thèse, diversement soutetenue, découlent des conséquences opposées. Ces résultats contradictoires, émanés d’un principe commun et identique, démontrent avec évidence l’inanité de ces systèmes futiles, élevés péniblement, patiemment, à grand renfort d’érudition, et qui tombent si vite en ruine, dès que le bon sens souffle dessus.

Dans la réfutation de ces deux systèmes, M. Roget, muni de ses ressources philologiques, a établi ses arguments sur deux ordres de preuves : 1“ ressemblance de la religion et de la langue gauloise avec celle des anciens Bretons ; 2“ dissemblance de cette même langue avec les idiomes germaniques. Il appelle ces preuves, extérieures. Les preuves intérieures, non moins importantes, et bien plus nombreuses, sont fournies par les mots gaulois conservés et transmis avec des altérations inévitables par les anciens auteurs grecs et latins. La confrontation de ces mots avec le celtique moderne constitue le fond même du glossaire gaulois, lequel est, à dirp vrai, la partie la plus considérable de l’ouvrage, celle qui a coûté à l’auteur des travaux immenses et des recherches presque infinies.

On n’attend pas, sans doute, què je parle en détail du glossaire; je me contenterai de dire queje l’ai parcouru avec grand soin et non sans fruit. J’espère bien le consulter quelquefois ; car il fournit des indications et des secours précieux pour lüntelligence de quelques textes anciens, et il offre d’ailleurs un intérêt réel pour l’histoire comparée de la vieille langue. Je ne puis donc que le recommander aux lecteurs des livres classiques, comme un guide sûr, pour l’éclaircissement de certains passages obscurs, difficiles, ou mal expliqués jusqu’ici, et, pour abréger, comme un complément utile des meilleurs lexiques grecs et latins. On ne lit guère un glossaire ; et l’on se contente de le consulter.

Gdardu. 33

Cependant, je dois dire que la lecture de celui-ci n’a rien de pénible, parce que l’auteur a eu l’excellente idée d’introduire dans sa compilation des divisions aussi naturelles qu’il était possible, d’établir des catégories, et qu’il a suivi d’ailleurs, dans le relevé des mots puisés chez les anciens, l’ordre chronologique, c’est-à-dire le plus clair et le plus simple. C’était le meilleur moyen d’éviter la confusion.

Ne pouvant donner une idée exacte d’un travail qui échappe à l’analyse, je m’abstiens à dessein défaire certaines observations, que la critique minutieuse et sévère pourrait adresser à l’auteur. Ces observations porteraient principalement sur la vériücation de quelques mots douteux ou suspects, pour lesquels il conviendrait, je crois, de consulter les manuscrits. Dans les travaux philologiques, c’est toujours là qu’il faut en venir. Si l’on Veut avoir de bonne eau, c’est à la source même qu’il la faut prendre.

Dans une édition subséquente, et probablement prochaine, l’auteur, qui met sa conscience à bien faire, pourra remanier son travail et y introduire, avec un peu plus d’ordre, des corrections heureuses, des rectifications nécessaires, en consignant à propos le fruit de ses persévérantes recherches. Il s’agit tout simplement d’un travail de révision, toujours indispensable dans les ouvrages de cette nature.

Le glossaire de M. Roget donne un total de 321 mots. Tous ces paots, hormis 24, se retrouvent dans le celtique moderne. Il a fallu du temps pour recueillir ces débris dispersés de la vieille langue. Pour juger dignement ce long travail de patience consciencieuse, il faut non-seulement examiner les détails, mais, surtout voir les résultats généraux et considérer l’ensemble. De la sorte, on saura justement sur quels paotifs l’auteur fonde sa manière de voir. Son opinion est que l’ancien gaulois, avec tous ses dialectes ou ses variétés, ne , formait à l’origine qu’une seule et môme langue, laquelle tenait à la fois au kymrique par

son vocabulaire, et au gaélique ou celtique moderne par les flexions et les désinences. L’auteur en conclut, légitimement, que cette langue était de fait celtique et non ludesque : double résultat de ses recherches philologiques. Il nous reste à voir si, dans la seconde partie, les données physiologiques établissent ou infirment la vérité de ces conclusions.

La seconde partie porte ce titre : Ethmgénie gauloise, ou Mémoires critiques sur V origine et la parenté des Cimmériens, des Cimbres, des Ombres, des Belges, des Ligures et des anciens Celtes. — Introduction : Preuves physiologiques. Types gaulois et celto-bretons {i).

Ce titre est un programme d’une étendue telle qu’un seul homme, réduit à ses propres forces, userait sa vie à le remplir, et n’y parviendrait peut-être pas, après des efforts prodigieux de savoir et de constance. En de pareilles matières, le chemin qui mène l’explorateur au terme désiré est incertain, indéterminé, infini, flanqué de fondrières et de sentiers perdus, où les plus experts risquent de choir et de s’égarer. On ne saurait trop se prémunir contre les chutes et les faux pas; car, dans cette voie ardue, bien des obstacles entravent la marche : on y bronclie souvent, et quelquefois on s’y casse le cou.

Heureux ceux qui reviennent sains et saufs de ces excursions périlleuses. Ils sont rares, même de notre temps, où l’érudition fait des prodiges et des tours de force, et notre auteur est de ceux-là.

Pour parler sans métaphore, VEthnogénie gauloise commence par une introduction en trois parties, exactement représentées par ces trois mots, qui sont autant de rubriques ; Philologie, physiologie, éthique, en donnant à ce dernier une signification équivalente à ce que Yoltaire appelait l’esprit et les mœurs des nations.

(1) Paris, 1861, în-8 de xi-âlS pages, avec une planclie représentant deux figures gauloises.

L’excellence de cette distribution n’échappera point aux esprits qui conçoivent sainement l’importance de la méthode dans les études anthropologiques. L’ethnogénie peut rendre et rendra infaillihlement des services essentiels à l’anthropologie, si elle procède dans les recherches qui sont de sa compétence, conformément à des principes fondamentaux, rationnels, inébranlables, issus de la réalité et confirmés vrais par l’expérience.

La bonté de la méthode est toujours en raison de la solidité des principes ; on peut juger de ceux-ci par celle-là. Entre le point de départ et le but poursuivi, ce qu’il importe de considérer, c’est moins la distance à franchir que la direction à suivre. Car ce n’est pas tout d’aboutir; il faut prendre le droit chemin et arriver par le plus court ; et le plus court, c’est lejplus droit, tout cpmme en géométrie.

L’application de cét axiome, utile en toutes circonstances, convient particulièrement en ces études ardues, qui se proposent d’établir les caractères d’une race, de débrouiller ses origines et de les dégager de la confusion. Problème complexe et d’autant plus difficile à résoudre, que les éléments d’une bonne solution manquent le plus souvent ; si bien qu’il est plus aisé d’approcher de la certitude que d’y arriver sûrement. Mais, à défaut de la certitude, les probabilités et les approximations ont leur valeur, et ce n’est pas un médiocre résultat que l’élimination de fausses données ou de conjectures invraisemblables.

Dans les sciences exactes, la spéculation s’exerce sur des entités abstraites, invariables, permanentes, indépendantes, en quelque sorte, de l’espace et du temps, voisines le plus possible de cet idéal qu’on appelle l’absolu. De là un développement normal et régulier, un accroissement progressif et prévu, un ordre rigoureux dans l’enchaînement des démonstrations, et cette série de déductions successives qui

répondent aux applications réitérées de la raison. Dans cet ordre de connaissances, les acquisitions s’engendrent pour ainsi dire les unes des autres, sans interruption ni lacune, par droit de succession, par hérédité légitime, et de telle façon qu’on peut suivre pas à pas le chemin parcouru et remonter jusqu’à l’origine en passant partons les degrés.

Rien de moins compliqué que l’histoire des sciences mathématiques, histoire sans variations, dépourvue d’accidents notables, très-calme dans son cours, comme un fleuve dont les eaux croissent à mesure qu’elles s’éloignent de la source, paisiblement, et coulent sans déborder entre deux rives qui s’écartent à proportion que grossit le courant. L’évolution est fatale, et par cela môme exempte d’agitations et de vicissitudes, comme l’éternelle et inflexible logique.

Mais tout change quand la spéculation s’applique à ce qui est de soi accidentel et fugitif, et naturellement soumis à des changements. Dans la matière inorganique, les phénomènes se compliquent prodigieusement, et les abstractions par conséquent sont d’une grande difficulté, puisqu’elles doivent représenter les généralités qui surgissent au milieu des variations multiples ; difficulté énorme, si l’on considère qu’il faut saisir à la fois ce qui est constant dans les objets, à travers les mutations qui les transforment et les altèrent, et ce qu’il y a de régulier dans les phénomènes qui coïncident avec la transformation.

Encore n’est-il pas donné de suivre graduellement les manifestations diverses des objets, carie plus souvent, faute de vérification personnelle ou de témoignages historiques, on ne peut guère procéder autrement que par induction, par analogie ; de telle sorte qu’à l’incertitude qui est inhérente au sujet, s’ajoute encore l’incertitude inhérente à la méthode d’observation, sans parler des témérités de l’observateur dont les écarts compliquent de nouvelles difficultés la solution du problème.

Ces indications, sans plus amples développements, laissent entrevoir la distance énorme qui sépare les abstractions pures de la réalité qui tombe sous les sens.

Que si du domaine inorganique nous passons au système des corps organisés, les phénomènes se multiplient à L’excès et varient indéfiniment, au point que les résultats obtenus par les méthodes d’étude les plus rigoureuses et les moins imparfaites se réduisent malaisément en principes généraux, et n’approchent que de très-loin de la vérité absolue. ,

Aussi, dans les sciences de l’ordre organique, la prééminence est-elle accordée à la méthode qui classe les phénomènes de manière à montrer, autant qu’il se peut, l’ordre et l’enchaînement ; méthode essentiellement objective, qui s’impose en quelque sorte de force aux observateurs des phénomènes complexes.

A défaut de l’expérience individuelle, l’histoire du passé, qui est la résultante de toutes les expériences et observations successives, l’histoire nous enseigne qu’il faut procéder de la sorte dans l’étude du monde organique, et le progrès scientifique consiste précisément à reconnaître cette loi de la nécessité et à s’y conformer absolument. Les modernes ont compris qu’on n’arriverait à rien en suivant üne autre voie dans l’étude sérieuse de la végétalité et de l’animalité; et l’on peut induire de là que les plus forts esprits spéculeront en vain s’ils ne procèdent d’une façon analogue dans l’étude de l’humanité, qui est le terme le plus élevé de l’échelle organique. L’univers entier, dans son ensemble, est loin d’être aussi complexe dans ses éléments. De là les progrès lents ét tardifs de cette science dont le genre humain est l’objet. „

D’après ce qui a été dit, on conçoit clairement qu’elle n’a pu se produire que la dernière, puisqu’elle dépend de toutes celles qui ont précédé, et dont le développement chronolo*

gique'a été en raison directe de leur complication croissante. L’anthropologie est née d’hier, à la suite de la physiologie, issue elle-même de la biologie.

Quel est le but de l’anthropologie, son nom le dit assez : l’histoire naturelle de l’homme, non-seulement comme individu, mais en tant qu’être collectif, dont on recherche les origines, les développements et toutes les vicissitudes qu’il a subies ou pu subir, suivant les temps, les lieux, les circonstances.

On ne s’arrêtera pas à énumérer les conditions indispensables h l’éclosioh d’une science tellement vaste et complexe, puisqu’elle embrasse tous les hommes qui ont vécu et ceux qui vivent sur notre planète.

Pour le moment il s’agit de signaler l’influence que les études anthropologiques ont exercée sur des recherches qui se tenaient volontiers, il n’y a pas longtemps encore, dans le domaine restreint de l’érudition et de l’archéologie.

Les savants qui se vouaient jadis à l’étude des anciens monuments se bornaient, dans leurs investigations, à fournir des documents à l’histoire proprement dite. Aujourd’hui, leur ambition a grandi, et ils s’appliquent à déterminer avec quelque précision la physionomie, l’esprit et le caractère, et le langage des nombreuses familles qui représentent l’humanité dans le passé et dans le présent. Ce qu’ils recherchent avidement, ce n’est pas tant la suite des événements que la succession des temps a produits chez les nations, que l’histoire intrinsèque des races qui ont paru tour à tour ou simultanément en tel ou tel pays, pour former ces groupes humains qu’on appelle peuples.

L’influence des sciences biologiques, c’est-à-dire qui observent les phénomènes et constatent les lois de l’organisation, cette influence a été souveraine sur la direction des études dont il est ici question.

Quand la philosophie se bornait à l’observation dés phénomènes internes d’un ordre supérieur et abstrait, elle ne faisait que coordonner ces phénomènes en vue d’une explication théorique, et le suprême effort était d’analyser les facultés diverses et de les montrer en activité, d’après l’expérience personnelle. Cette façon de procéder aboutit à la psychologie, qu’on peut juger maintenant d’après ses produits. Remarquons seulement, et c’est tout ce qu’il importe de noter dans l’espèce, que la philosophie fut renouvelée du faîte à la base, le jour où quelqu’un parut qui fit observer que l’acte suppose un agent, que la fonction dépend d’un organe, et que tout phénomène d’un ordre supérieur, qu’il relève de l’intelligence ou de la sensibilité, ou de telle catégorie établie par les psychologues, doit avoir son point de départ dans ces appareils compliqués de l’organisme vivant, dont l’absence ou la lésion annulent ou troublent les manifestations perceptibles que l’on rapporte soit à l’intelligence, soit à la sensibilité.

Sans examiner ici les prétentions et les résultats de cette manière de philosopher, conformément aux lois de la physiologie, on comprendra aisément que d’un nouveau principe devait sortir une méthode nouvelle.

De même dans les recherches d’érudition et d’archéologie, un principe nouveau donna aux savants une méthode nouvelle et une autre direction, quand la science de l’homme, partant de l’individu, depuis le moment initial jusqu’à son extinction, prétendit remonter à l’étude de l’être collectif, en parcourant la série de tous les éléments constitutifs, de manière à connaître l’histoire naturelle de l’homme dans toutes ses vicissitudes.

Ici il convient de signaler l’heureux concours de circonstances qui devait faciliter les recherches et encourager les investigateurs. Les moyens d’investigation, fournis par les sciences, permettaient d’aborder avec plus de sûreté les trois études fondamentales : celle de la terre, celle de

ITiomme lui-même et celle des divers modes d’expressioa. qui sont ou qui furent à l’usage des hommes. Cette triple étude est constamment en progrès, et d’elle dépend uniquement l’avenir de l’anthropologie.

M. Roget de Belloguet n’a fait, à la vérité, aucune de ces considérations qu’il serait aisé de développer longuement. Mais, sans entrer dans ces principes d’une façon explicite, il s’y est conformé en homme initié à la saine philosophie, et la manière dont il a conçu son introduction générale atteste suffisamment que c’est la logique et le raisonnement qui administrent les trésors inépuisables de son érudition.

Voulant déterminer les vrais caractères de la race gauloise, notre savant, après des recherches infinies, a fait trois monceaux de ses provisions, prenant dans le premier tout ce qui est relatif à l’ancienne langue gauloise, dans le second tout ce qui peut servir à reconstituer le type gaulois, et dans le troisième les documents de toute sorte qui permettent de juger les habitants de la vieille Gaule, d’après leurs idées et leurs actes, tout comme on juge de l’arbre par ses fruits.

Il me semble que tout est compris dans cette trilogie, ou dans cette triade, pour parler le langage de l’auteur. L’ensemble est complet et parfait ; mais peut-être remarquerat-on que l’ordre adopté n’est pas à première vue le plus ir réprochable, c’est-à-dire le plus logique.

Ici, l’ingénieux archéologue me permettra quelques réflexions qui ne seront pas, ce me semble, déplacées, puisque j’ai pris la question d’un peu haut pour la traiter dans sa généralité.

En suivant la méthode la plus simple, c’est la recherche du type qui aurait dû passer avant les autres. A cette observation, l’archéologue répondra qu’il a fait de la physiologie par occasion, forcément, de même qu’un physiologiste, engagé dans la recherche du type gaulois, serait arrivé à com-

pléter ses investigations par des études archéologiques.

A cette objection, il n’y a rien à répondre. Mais je ne puis m'empêcher de regretter que l’auteur de VEthnogénie gauloise nWi pas ouvert son travail par une exposition substam tielle et complète de tous les faits, gestes et paroles des Gaulois. C’eût été commencer par le plus' connu, car ces choses, bien que très-inégalement connues dans leur ensemble, sont toutes du domaine de rhistojré. Du premier coup et sur un tel exposé, le lecteur eût saisi l’esprit et les mœurs de cette race gauloise qui a tant fait parler d’elle en fout temps et en tous lieux. Ensuite, les débris de sa langue, recueillis scrupuleusement et classés avec soin, eussent montré comment l’expression était conforme à la pensée, et capable de distinguer ce peuple gaulois de tout autre ; et finalement le type serait venu confirmer le caractère individuel des membres de la famille gauloise.

Il me semble qu’une telle classification ou un tel élassement, si l’on veut, représenterait une progression plus logique, d’autant que la curiosité s’éveille en allant du connu à l’inconnu. — Pour résumer, V Ethnogénie gauloise, qnï ne me déplaît point telle que l’auteur l’a conçue et ordonnée, me plairait bien davantage si l’histoire de la race et dé sa civilisation nous introduisait naturellement à l’étude de sa langue, et si nous passions de celle-ci à l’examen des caractères physiques qui constituent le type.

Du reste, en présentant ces observations, je n’entends nullement amoindrir les mérites d’une œuvre si considérable, et dont le plan seul, bien que la distribution des trois chapitres essentiels n’ait pas mon approbation complète, suppose une grande solidité de jugement. J’ajouterai même, pour excuser ma critique, qu’il a dû paraître tout naturel et bien simple à l’auteur de mettre d’abord en lutnière, et au premier rang, les résulats les plus neufs de ses recherches et les plus importants dans sa thèse, car on les avait négligés avant lui ; et peut-être a-t-il eu raison de placer en avant

les preuves les plus fortes, qui attestent péremptoirement que le celtique d’aujourd’hui est bien le descendant direct et légitime de celui qu’on parlait autrefois dans la Gaule et dans la Bretagne.

Par là, il demeurait établi que les Gaulois étaient bien des Celtes, sans nul mélange d’éléments tudesques. Ces preuves préliminaires étaient démonstratives. Il s’agissait de démontrer par la physiologie ce qui reste démontré par la philologie; mais ce nouveau genre de démonstration est beaucoup plus difficile que le premier, attendu le temps considérable qui s’est écoulé depuis l’ép'oque florissante des Gaulois jusqu’à nos jours.

Une comparaison attentive et patiente entre le présent et le passé a permis de déterminer exactement l’idiome gaulois, grâce à la tradition orale qui conserve les langues. Mais les types physiques se transmettent plus difficilement que la physionomie de la pensée, par suite des agitations qui troublent la stabilité, et de mille circonstances qui détruisent, mêlent, confondent et altèrent les races.

Aussi l’auteur de VEthnogénie, pour donner une base à ses recherches physiologiques, a dû établir comme principe la persistance des types. Je ne le suivrai pas sur ce terrain, de peur d’entrer dans un nouveau sujet, que je réserve, me contentant de dire que pour un archéologue il a raisonné juste et bien mieux que certains naturalistes qui abordent ces graves questions avec des préjugés regrettables.

« Je regarde la persistance des types, dit M. Roget de Belloguet, comme un principe d’ethnogénie, qui me semble répondre, dans l’ordre physiologique, à celui de la persistance des radicaux et des formes grammaticales dans l’ordre philologique. (1) » Ce rapprochement est ingénieux ; mais peut-être n’est-il pas d’une exactitude rigoureuse. Encore

uqe question épineuse qu’il faut indiquer en passant.

Pour déterminer le type gaulois, l’auteur a interrogé les anciens, les monnaies, les médailles, les dolmens, les tumulus, bref, toutes les sources de renseignements. Indiquer ces genres divers de recherches, c’est dire que l’érudition abonde, et que l’archéologie est en tête.

Le procédé suivi dans la première partie de l’introduction l’a été dans la seconde : après avoir épuisé les docqments et les monuments de l’antiquité et lés débris de la race (Voy. laCrâniologie), l’auteur a parcouru les contrées où il espérait découvrir des vestiges vivants du type gaulois. Mais cette étude comparative n’a pas été aussi féconde, pour la physiologie, qu’elle l’avait été pour la linguistique.

Ainsi, dans la Bretagne, la plus celtique des provinces de la France, 'le sang des populations primitives est mêlé avec celui d’une race méridionale, dont on retrouve distinctement le type et la couleur. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le portrait du Gaulois, tel qu’il résulte des textes anciens et des vieux monuments, ne ressemble en rien aux populations actuelles. Mêlé à la race ibérique, le type gaulois s'était notablement altéré, et maintenant il est effacé ou peu s’en faut.

A vrai dire, on a quelque peine à concevoir comment l’auteur peut concilier ce résultat de ses consciencieuses investigations avec te principe de la persistance du type. C’est un point qui m’a paru offrir quelque confusion dans ce grand arsenal de l’archéologie gauloise.

Au demeurant, il me paraît parfaitement démontré, par les déductions savantes de M. Roget de Belloguet, que les Celtes ou Gaulois étaient tous d’une même famille, c’està-dire d’une race unique, d’un caractère tout septentrional par la hauteur de la taille, le tempérament lymphatique, la couleur claire des yeux et la teinte blonde des cheveux.

Cette race avait la tête longue, et différait partant d’une autre race à tête ronde et d’un caractère méridional. Sur

cette distinction repose une argumentation formidable, qui bat en brèche la fameuse division, si chère à W. Edwards (1) et à M. Amédée Thierry. M. Roget n’admet point les dénominations abusives de Galls et de Kymrys^ dénominations qui ont donné lieu à une classification erronée et à tous égards vicieuse.

Il reconnaît qu’au physique il y avait ressemblance entre Gaulois et Germains, attendu la communauté d’origine. Le type gaulois ayant été absorbé par la race ou les races brunes du Midi, on en conclut que les Celles, dont la dégénération était visible, dès le temps de César, formaient une minorité restreinte dans la Gaule, et, par conséquent, que les Gaulois n’étaient point une population primitive : ils subirent le sort ordinaire des conquérants et furent absorbés par la masse des vaincus, lesquels appartenaient à ces races méridionales, Ibères ou Ligures, qui tenaient avant les Celtes Toccident de l’Europe.

Ces hommes bruns devaient être d’origine africaine, issus de la race berbère, qu’on retrouve encore dans le nord de l’Afrique. L’origine de ces hommes bruns et leurs migrations laissent beaucoup de marge aux conjectures.

Tels sont les résultats essentiels de la nouvelle enquête du savant archéologue, touchant l’origine de la race gauloise.

(1) Des caractères physiologiques des races humaines, Paris, 1829.

BUFFON

L’admiration est peu de chose, si l’estime ne la soutient. Avec un esprit supérieur servi par le talent de bien dire, un écrivain peut se rendre en même temps illustre et méprisable. Jean-Jacques Rousseau, par exemple, se montre dans ses Confessions tel qu’il était : un grand artiste et un pauvre homme. L’intérêt du récit a beau nous entraîner et le charme de l’expression nous séduire, quand on arrive à la fin de ce livre étrange, on est partagé entre la pitié et le dégoût, et l’on s’étonne de ce mélange indéfinissable d’orgueil et de bassesse, de sentiments recherchés et de passions mauvaises. Si la tête n’était pas saine, le cœur l’était encore moins : beau diseur, et triste modèle, dont la conduite extravagante ou répréhensible explique les principes singuliers, infirme ou dément lés préceptes honnêtes répandus dans ses écrits. Le caractère a manqué à son talent, c’est-à-dire la force vraiment virile, l’élément essentiel de la grandeur, sans lequel il n’est point de gloire solide.

Tel était l’homme, telle a été son influence. Rousseau fut l’apôtre d’une doctrine équivoque, le maître d’une génération corrompue. En philosophie, en littérature, en politique, la trace de ce mauvais génie est encore visible, son impulsion dure encore. De lui vient la direction vicieuse qui a égaré tant de bons esprits, en les détournant de la réalité, de la vérité, de la droite voie du sens commun. C’est à bon droit que le grand logicien de notre siècle Ta classé à la tête des écrivains femelles et des écrivains efféminés dont les stériles productions ont fait tout le bien que nous voyons aujourd’hui. Que prétendait-il par ses Con-

BDFFON.

fessions ? Gagner un peu de celte estiine qu’on ne sollicite point quand on y a droit. La postérité, juste le plus souvent, ne l’accorde guère à ceux qui se recommandent à elle dans des écrits tout à fait personnels : autobiographies, mémoires, souvenirs, révélations, pages de la vingtième ou de la soixantième année et autres impertinentes publications, de nos jours fort en vogue, inspirées par l’intérêt, l’ambition et la nécessité où sont réduits les auteurs d’occuper, d’abuser, d’amuser le public, devenu peu difficile, depuis qu’on l’a initié, habitué au scandale de tant de confidences dictées par la vanité à la sottise.

Que nos illustres y prennent pourtant garde. L’amour de la célébrité passe très-visiblement à l’état de la manie ; chacun s’empresse d’anticiper sur la postérité, oubliant que celle-ci ne juge que les morts. Quand on est si préoccupé de se faire valoir, ou est bien près de faire son apologie, ce qui suppose plus de prévoyance que de confiance en soi, et une certaine crainte des révélations posthumes. C’est l’histoire d’Empédocle, procédant à son apothéose, et oubliant une sandale au bord du cratère ; le prétendu dieu n’était qu’un charlatan. Ainsi de bien des hommes célèbres de leur vivant : excellents acteurs, ils jouent leur rôle à merveille, et la galerie d’applaudir; mais le spectacle fini, le masque tombe, et tel qu’il est apparaît le comédien.

Tel n’était pas Buffon. Dans sa correspondance, si honol’able pour sa mémoire, il ne faut pas chercher des modèles du genre épistolaire. On y trouve en revanche ce qui vaut incomparablement mieux que des compositions bien limées : un homme, un caractère, une vie active et noblement dépensée, tout ce qui recommande un nom au souvenir.

Trois cent quatre-vingts lettres (1), écrites durant une période de soixante ans (1729-1788), et à quelques excep-

(1) Correspondance inédite de Buffon, à laquelle ont été réunies les lettres publiées jusqu’à ce jour, recueillie et annotée par M. Henri Nadault de Buffon. Paris, 2 voL in-8 de xxitii-1144 pages, 18G0.

tiens près avec un parfait abandon, une libre familiarité, nous le montrent dans ce long espace d’une existence humaine, tel qu’il était, non tel que le représentent ses détracteurs ou ses panégyristes. Il a dit dans un discours d’Académie : « Le style, c’est l’homme même. » Il a été pris au mot; on lui a fait l’application de son axiome, si bien que Buffon est resté, pour le plus grand nombre, un grand seigneur aux belles manières, à la noble prestance, un personnage majestueux et presque royal, tel à peu près que le jugeait Hume, disant de lui que son extérieur répondait à l’idée d’un maréchal de France.

Autre était l’homme. Entré jeune dans le monde, avec de la fortune et sans préjugés, il partagea son temps entre l’étude et le plaisir. Les premières lettres, pleines de bonne humeur, assaisonnées de grosses plaisanteries qui sentent le terroir (Buffon était Bourguignon], trahissent parfois les exigences d’un riche tempérament. A vingt ans il découvre le binôme de Newton, et deux ans après il paraît moins préoccupé de devenir géomètre que de mener joyeuse vie.

Il était alors à Angers. Une affaire d’honneur le ramena à Dijon. Il y fit la connaissance de milord duc de Kingslone, jeune étourdi qui faisait son tour d’Europe, en compagnie d’un naturaliste allemand. Buffon se joignit aux deux voyageurs, dont la société devait lui offrir tour à tour les distractions dont il s’était fait une habitude et les entretiens sérieux où se plaisait son génie naissant. Pendant son voyage, il avait pour correspondant habituel le président de Ruffey, homme d’esprit et d’instruction, qui aimait beaucoup les vers, même les siens, disait un autre ami de Buffon, le président de Brosses. C’est à lui que le jeune touriste communique ses impressions. Il lui écrit de Nantes, de Bordeaux, de Montauban, de Toulouse, des choses qui dénotent un esprit solide, que le brillant ne séduit guère. H n’est pas enchanté des villes françaises du Midi. De Montpellier, fort peu de chose; bien des commodités y manquent à son

BÜFFON.

gré ; « mais, en récompense, l’on y boit de bons vins de liqueur et l’on y respire le meilleur air de France. » 11 devait dire un air si subtil et si vif, qu’il tue les trois quarts des malades qu’en y envoie le respirer.

De son séjour en Italie on ne sait presque rien. Dans une lettre, en date de Rome et point du tout édifiante, il parle de ce la déesse de ses chansons, » du carnaval et de l’opéra, des habitudes des Romains, et surtout de leurs mœurs peu naturelles. Il lui semble qu’en ce point seulement « ils ont conservé le goût de leurs ancêtres, dont ils ont si fort dégénéré pour toute autre chose. » S’il entend des capucins chanter vêpres au Colisée ou au Capitole, il ne se laissera pas aller aux réflexions de Gibbon. Ce n’est pas >a vocation de faire des considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, comme Rossuet ou Montesquieu. Du Pape pas un mot, ni de son sénat en robe rouge. Rien sur Saint-Pierre, rien sur les vieilles ruines ; mais des réflexions très-sensées sur la misère du pays et sur la douceur de ce climat, où le mois de janvier « est un avril de France. » Point de ces admirations convenues, obligées, qui sont pour les fils de famille une suite et un complément de l’éducation classique.

Rentré en France, il va droit à Paris dont il vante fort la liberté et les plaisirs, ces derniers surtout, qu’il regrette de ne pas bien connaître. « Après cela, dit-il, je suis de ces gens un peu extraordinaires pour le goût dans les plaisirs; je n’en ai, par exemple, point trouvé aux spectacles, qui me paraissent languir de froideur. La tragédie de Zaïre, de Voltaire, a pourtant eu cinq ou six chaudes représentations ; mais j’aimais mieux en sortir que d’y être étouffé. » Sa passion pour la poésie n’ira jamais au delà.

A partir de 1732, les lettres sont signées Leclerc de Buffon, puis Buffontout court, et dans les circonstances solen- Goabdia. 3 4

nelles, le comte de Buffon. C’est vers le même temps qu’il fut obligé de plaider contre son père, devenu amoureux à cinquante ans et assez fou pour épouser une personne riche de sa jeunesse seulement. Cet incident ne troubla pas du reste la bonne harmonie, qui fut jusqu’à la fin entre le père et le fils.

A vingt-six ans, Buffon entre à l’Académie des sciences. 11 est moins toutefois à Paris qu’à Montbard ou à Dijon. Ses observations sur la société dijonnaise ne sont pas trèsédiflantes. Dijon, ville de plaisir, était en même temps un centre de travaux littéraires. Bon Académie des sciences, fondée par les libéralités du, « vieux bonhomme Pouffler, » a eu la gloire de provoquer le génie de Jean-Jacques Rousseau. La correspondance de Buffon contient bien des détails utiles pour l’histoire de cette société savante.

Plaisirs, affaires, études, projets scientifiques , rêves d’ambition, il y a de tout cela dans les premières lettres. A l’abbé Le Blanc, son camarade, d^enfance, il fait des récits très-singuliers, très-gaillards ; mais le ton change complètement, quand il s’adresse au savant bibliophile, le président Bouhier. En le remerciant d’un livre de jurisprudence : « Je le lirai, dit Buffon, avec cette ardeur que je me sens pour toutes les excellentes choses, » et il reconnaît son incompétence. Il est certain qu’il était bien plus apte à juger des questions d’un autre ordre, par exemple, de l’épître de. Voltaire à madame du Châtelet, sur la philosophie de Newton : « C’est. assurément un très-beau morceau de poésie, mais qui déplaît en quelques endroits par des traits outrés contre Rousseau (J. R.). »

Appréciation courte et vraie. Tous les jugements littéraires exprimés çà et là dans la correspondance portent le même cachet de brièveté et d’exactitude. En 1738, Buffon écrit à l’abbé Le Blanc, alors en Angleterre, qu’il souhaitait d’aller le joindre, non-seulement à cause des relations nombreuses qu’il avait dans le pays, mais encore parce

BÜFFON.

qu’il s’accommodait fort de la vie anglaise, très-plaisante en effet k ceux qui aiment la chasse et les courses, le mouvement en plein air, très-convenable à un robuste tempérament. « Je soupire, dit-il, pour la tranquillité de la campagne, » et il s’ennuie des intrigues et des embarras de Paris. Ces aspirations vers la solitude peignent assez bien l’état d’un homme qui est las d’une vie dissipée, et qui se prépare à rompre avec les habitudes de la première jeunesse. Buffon avait alors trente et un ans. Il ne ne donnait pas tout son temps au plaisir : l’étude se mêlait aux distractions, et devenait petit à petit sa distraction principale. Il faisait quelques travaux scientifiques, des mémoires, des expériences. Il s’occupait notamment de physique, tout en se tenant au courant des nouvelles littéraires. De tout cela il fait part à ses amis. Pour ce qui est de lui-même et de son avancement, il en parle aussi quelquefois, mais simplement, sans affectation de modestie. « On m’a fait ici mille fois plus d’honneur que je ne mérite, écrit-il au président Bouhier ; on a hâté la vacance de la place que je remplis à l’Académie ; on m’a préféré à des concurrents distingués. » Ainsi pensait, ainsi s’exprimait sur son propre compte, celui que d’Alembert appelait le comte de Tuffière, et de qui Diderot disait ironiquement, après l’avoir entendu dans une conversation, qu’il aimait les hommes qui avaient confiance en leurs propres talents. Les académiciens de fraîche date ne s’humilient pas de la sorte. Ni la vanité ni l’orgueil ne font de ces confidences, de ces aveux, que l’on peut croire sincères de la part d’un homme qui se connaît, qui sent sa valeur, qui pressent l’avenir, et qui se reproche d’avoir peu fait pour la science.

Désormais, il va renoncer au monde et aux agitations stériles pour se livrer tout entier à sa vocation, au labeur persévérant et aux choses sérieuses. Une circonstance imprévue vint affermir ses bonnes résolutions.

L’Académie des sciences venait de perdre un de ses

membres les plus distingués, Dufay, directeur du Jardin royal, sous le titre d’intendant. Sa survivance était promise, assurée de longue main à l’un de ses confrères. Du Hamel de Montceau. Dufay mourut de mort presque subite pendant que Du Hamel était en Angleterre, occupé à des expériences de physique; mais les deux frères de Jussieu veillaient à ses intérêts. Il ne recueillit pas néanmoins l’héritage du mort. Un autre académicien dévoué à Buffon, Jean Hellot, risqua une démarche hardie. Il alla vers Dufay mourant, lui parla de son ancien ami, l’engagea à oublier quelques démêlés scientifiques qui avaient troublé leurs bonnes relations, lui représenta que Buffon souhaitait fort de recueillir sa succession, que lui seul était capable de poursuivre l’œuvre commencée d’amélioration et de réforme, et finalement il obtint qu’il mît son nom au-dessous d’une lettre qui appelait Buffon à le remplacer.

Ce fait, peu connu, honore à la fois Dufay et Hellot. On sait si Buffon fit honneur à cet engagement sacré pris en face de la mort. Du Jardin royal est sorti le Muséum, et cet établissement est presque tout entier la création de Buffon. La lettre qu’il adressa à Hellot, en cette circonstance, lui fait beaucoup d’honneur. On y voit un homme qui joue franc jeu, et il faut, en vérité, avoir l’esprit bien fin ou bien de travers pour faire un intrigant de celui qui exprime sans afectation comme sans réticence ses vœux, ses espérances et la crainte devoir en d’autres mains une charge qu’il souhaite ardemment, faite pour lui et qu’il se sent très-capable de remplir.

De sa nomination à l’intendance du Jardin royal date véritablement la gloire de Buffon : une double carrière était ouverte au génie du savant et au talent de l’administrateur. Le physicien se fera naturaliste. Toute sa vie sera consacrée à former des collections, à les accroître, à les classer dans de vastes bâtiments, puis à les décrire : travail énorme et glorieux. De ce programme, grandement conçu, ponctuel-

BUFFON

lement exécuté, autant que le permettaient les forces d’un seul homme, naîtra, à côté du palais superbe ouvert aux sciences physiques et organiques, un autre monument impérissable, V Histoire naturelle.

Désormais toute l’existence de Buffon se partage entre le Jardin du roi et Montbard. Cette résidence embellie, transformée à grands frais, devient son cabinet d’étude. Là se plaisait son génie calme et réfléchi dans le recueillement de la solitude, propice aux vastes pensées. Il ne passait que quelques mois à Paris, où l’appelaient forcément ses fonctions. Nommé en 1744 trésorier de l’Académie des sciences, il s’associa un de ses confrères qui consentit à remplir les devoirs de sa charge. Pas plus que les évêques, les académiciens n’étaient alors tenus à la résidence.

Le plus grand souci de Buffon, sa préoccupation constante était d’enrichir les collections du Jardin du roi. Aux fonds absents il fallait suppléer par des moyens ingénieux. Dès sa nomination à l’intendance, il avait obtenu de M. de Maurepas la création d’un brevet de correspondant du Jardin du roi et du Cabinet d’histoire naturelle. C’était la récompense promise à ceux dont le zèle pour la science se manifestait par des envois d’objets curieux, d’animaux, de plantes, de minéraux. L’habile administrateur intervient à propos en faveur des auxiliaires qui coopèrent à son grand dessein. Plus tard il saura gagner par des séductions encore plus flatteuses le concours sympathique et désintéressé des savants et des voyageurs, dont l’amhition sera satisfaite si, en échange des services rendus, ils voient figurer leur nom dans les volumes de V Histoire naturelle.

Tout en s’acquittant avec intelligence et conscience de ses fonctions d’intendant, Buffon reste fidèle à ses vieilles amitiés. Il entretient ses correspondants des nouvelles de la cour et de la ville, des événements politiques, voire des histoires scandaleuses du théâtre : tout cela mêlé à des

questions de sylviculture, avec mille protestations d’atta- / chement. Touché de tout ce qui touche ses amis, il leur témoigne beaucoup d’intérêt et ne les abandonne pas dans les circonstances difficiles. A cette époque (1743) il ne paraît, pas avoir encore rompu définitivement avec les habitudes mondaines; mais on s’aperçoit que dans la fréquentation du monde il ne cherche que des distractions à de sérieux travaux. Il s’occupait alors des premiers volumes de V Histoire naturelle, qui parurent en 1749. Le succès fut prodigieux. «11 n’y a eu, écrit-il en réponse aux félicitations du président de Brosses, que quelques glapissements de la part de quelques gens que j’ai cru devoir mépriser. Je savais d’avance que mon ouvrage, contenant des idées neuves, ne pouvait manquer d’effaroucher les faibles et de révolter les orgueilleux ; aussi je me suis très-peu soucié de leurs clabauderies. »

Comme tous les écrivains, Buffon était sensible aux morsures de la critique ; mais son tempérarnent et ses habitudes d’esprit le détournaient également de la discussion. 11 voyait les choses de haut avec une grande sérénité. 11 n’est du reste pire affectation que celle de la modestie. Aussi ne doit-on pas s’étonner qu’un homme supérieur parle de ses propres travaux avec ce ton de confiance inébranlable qui répondait et à la conscience de ses forces et à la fermeté de ses convictions. Ce ton est aussi éloigné de l’humilité feinte que de ce fol orgueil qui s’empare trop souvent des oracles de la science pour peu qu’ils prétendent à l’infaillibilité.

Ami dévoué du président de Brosses, Buffon faisait grand cas de son savoir étendu, de son esprit vif, de son jugement sûr. Il l’entretient de ses travaux sur Salluste, de cette histoire de la république romaine au septième siècle, alors en préparation, et devenue depuis un des plus solides monuments de l’érudition française. « Les affaires et les occupations de votre état s’accordent peu, lui écrit-il, avec

BDFFON.

de pareilles études, qui demandent beaucoup de suite et de combinaisons difficiles à ordonner; je vous y exhorte cependant , et je vous recommande Platon comme une source dans laquelle vous trouverez bien de l’abondance à tous égards. » Ce passage, que j’abrège, est d’un grand sens et d’une grande vérité d’aperçus; mais où perce surtout la sagacité de ce grand esprit, c’est dans le trait final qui révèle un fin connaisseur. Ailleurs, il appelle Platon « un grand peintre d’idées, » qualification excellente. Son appréciation très-juste du philosophe grec s’accorde en tout avec celle qu’en a faite La Fontaine, dans un morceau d’une exquise finesse, remarquable par une intelligence profonde et un très-vif sentiment de l’antiquité. Je l’ai dit plus haut, et j’insiste, la plupart des jugements littéraires répandus dans la Correspondance sont d’une exactitude irréprochable, marqués au coin de la plus saine critique.

Bulfon, qui s’estimait assez pour se rendre justice, me paraît avoirjugé ses propres productions avec le même discernement, et je ne m’étonne pas qu’aux attaques de ses adversaires il ait opposé une sérénité constante. « Chacun, écrit-il à un ami, a sa délicatesse d’amour-propre; la mienne va jusqu’à croire que de certaines gens ne peuvent pas même m’offenser. » Il ne se départit guère de la conduite qu’il s’était tracée à cet égard. Qui voudrait l’en blâmer? Sa dignité personnelle n’y perdait rien, èt d’ailleurs il avait pris le bon parti. Ayant tant de chemin à faire, pouvait-il s’arrêter aux interpellations de tous les passants? Cette hauteur de dédain ne me déplaît point chez un homme supérieur. On sait par Montesquieu que Buffon avait beaucoup d’ennemis parmi les savants de Paris, quand parurent les premiers volumes de VHîstoire naturelle.

C’était peu d’avoir à compter avec la critique. Il fallait encore rendre raison à la Sorbonne, et descendre à de K sottes rétractations, n pour éviter les tracasseries Ihéolo-

giques. Sous un régime despotique et corrompu, la Faculté de théologie se plaisait à soutenir son crédit chancelant par des persécutions ridicules. « Plus les prêtres sont haïs, disait à ce propos le marquis d’Argenson, plus ils travaillent à se rendre haïssables. » Ni Buffon ni d’Alembert n’osaient se présenter à l’Académie française , Bougainville était soupçonné de jansénisme, Gondillac accusé de matérialisme, Piron échouait pour avoir déplu à un plat poète, et c’était un prélat de valeur très-mince qui servait les rancunes du sot rimeur.

Quoique Buffon n’appartînt pas à la coterie des encyclopédistes, il était assez dans leurs idées, et en plusieurs endroits il parle de V Encyclopédie avec éloges, comme d’un très-bon ouvrage. Il était lui-même dans le mouvement, et, sans s’agiter beaucoup, il se préparait lentement à exercer sur son temps et sur l’avenir une légitime et puissante influence. Tout ce qui se passe autour de lui l’intéresse et de tout il fait part à ses amis. Il les entretient aussi de ses recherches sur l’électricité atmosphérique, et il fournit à ce sujet des détails capables d’intéresser les physiciens. Ni Vicq-d^Azyr ni Condorcet n’ont rien dit de ces expériences instituées à Montbard. Les biographes ont imité le silence des deux académiciens, et ils ont négligé de nous apprendre, chose importante, que l’hypothèse de Benjamin Franklin, sur l’identité de la foudre et de l’électricité, fut vérifiée tout d’abord par Buffon, qui tenta aussi le premier l’éxpérience du paratonnerre, et fit répéter la tentative par Dalibard, avant même que Franklin eût appelé la démonstration expérimentale à l’appui de sa théorie. C’était en 1752.

La même année, Buffon fit un mariage d’inclination : il épousa une jeune personne de condition, spirituelle et jolie, mais sans fortune. Il avait alors quarante-cinq ans. Il ne s’arrêta pas devant l’inégalité d’âge. Quant à l’opinion publique, il ne s’en mettait guère en peine, a J’espère, écrit-il à Queneau de Montbeillard , à la date du lundi

BUFFOIS.

^8 septembre, que le vendredi matin la cérémonie sera faite... et vous verrez que je me soucie encore moins des critiques de mon mariage que de celles de mon livre. »

Il ne faudrait pas croire que le même homme, qui prêtait une attention distraite aux attaques de la critique, se complût à s’entendre louer sans mesure. Voici une lettre trèscourte et très-sensée qui prouve combien il était au-dessus de la sotte vanité et des petitesses de l’amour-propre ; « Je vous renvoie, — c’est au président de Ruffey, — monsieur et très-cher ami, l’écrit que vous m’avez communiqué. Je le trouverais bon si je n’en étais pas l’objet; j’y suis loué beaucoup plus que je ne mérite, et cela suffit pour m’engager à vous supplier de ne le point faire imprimer; car, du reste, vous avez très-bien saisi le fond des systèmes et les circonstances des hypothèses, et la manière dont vous les défendez est fort bonne, fort simple et fort naturelle. Il n’y a que le commencement et la fin de votre ouvrage que je regarde comme peu utiles à la question. » Il y a dans tout cela beaucoup de dignité, une simplicité vraie, une raison solide. On s’est fait généralement, jusqu’à ce jour, une idée si imparfaite, si fausse même du caractère de Buffon, qu’il importe de mettre en relief ces passages qui peignent l’homme au naturel, dans toute la vérité de ses sentiments intimes.

La publication de la Correspondance est un service rendu à sa mémoire, une œuvre de réparation et de justice; et c’est un devoir pour la critique, puisque l’occasion lui en est fournie, de replacer dans son vrai jour un portrait, un caractère, que l’on a dénaturés à plaisir. Ce caractère était noble et digne.

Buffon avait des convictions et des principes, choses rares en tout temps. Par là surtout il se rapproche de Montesquieu. Voués l’un et l’autre à des travaux où se consuma leur vie, ils portèrent dans le labeur de la pensée l’esprit

d’ordre et de persévérance, qui est le secret ressort de la force intellectuelle. Leur conduite fut également bien ordonnée, uniforme, sans reproche : toujours honnêtes, ils n’eurent nul besoin de paraître habiles. Et c’est là vraiment la grande habileté, qui déjouetoutes les ruses. «Les mauvais propos, écrit Buffon à un ami, ne me feront jamais d’impression, parce que les mauvais propos ne viennent jamais que de mauvaises gens. » Gela est vrai en général ; mais il faut dire qu’on est d’autant plus fort contre l’envie, quand la prospérité se joint aux satisfactions de la conscience. C’était le cas de Buffon.

Il se trouvait alors dans la plus heureuse période de son existence. Tout lui souriait : il avait la gloire, la fortune, le bonheur domestique. L’Académie française lut ouvrait ses portes, sans qu’il y eût frappé, chose inouïe, depuis surtout que M. de Lamoignon, avocat général au parlement de Paris, élu spontanément par l’Académie, avait refusé de venir prendre séance. Et quoique à la suite de ce refus on eût décidé qu’il n’y aurait plus dorénavant d’élection sans candidature, la règle fut enfreinte lors de l’élection de Buffon, «homme dont l’acquisition, écrivait Grimm, ne peut que faire honneur à l’Académie, comme son génie en fait depuis longtemps à la nation. » L’illustre écrivain fut extrêmement touché de cette distinction. « C’est la première fois, écrit-il à son ami de Ruffey, que quelqu’un a été élu, sans avoir fait aucune visite ni aucune démarché, et j’ai été plus flatté de la manière agréable et distinguée dont cela s’est fait que de la chose même, que je ne désirais en aucune façon... Je ne sais pas trop encore ce que je leur dirai; mais il me viendra peut-être quelques inspirations, comme à Marie Alacoque, et je ne parlerai pas d’elle de peur du coq-à-l’âne. » Cette plaisanterie est une allusion à une Vte de-Marie Alacoque^ écrite par Languet de Gergy, archevêque de Sens, auquel Buffon succédait à l’Académie. Ce qu’il y a de remarquable dans ce passage,

BDFFON.

c’est l’aveu de Buffon, qui ne sait pas encore ce qu’il dira ; et c’est pourtant moins deaix semaines après que fut prononcé cet admirable discours sur le Style, qui était sans modèle et qui est resté comme tel. L’éditeur de la Correspondance a eu la bonne pensée de donner dans ses notes le premier essai de ce discours, et il a placé en regard les changements introduits dans le texte définitif. On est bien aise de suivre les tâtonnements de ce maître accompli, qui cherchait patiemment la perfection; et l’on est heureux de trouver au même endroit un morceau jusqu’ici inédit, intitulé : De Vart d'écrire. Style achevé, fines remarques, profonds aperçus, pensées philosophiques, rien ne manque dans ce fragment, dont la publication est véritablement une bonne fortune pour les amateurs les plus délicats de nouveautés littéraires.

Quoique Buffon fût de l’Académie, il jugeait très-sainementcette compagnie. 11 voyait avec peine les petites menées et les petites bassesses de ses copfrères, les intrigues qui préparaient les élections, où la faveur et la médiocrité tenaient lieu de mérite, et il n’assistait pas sans impatience au spectacle médiocrement plaisant de ces agitations sans portée, de toutes ces passions moitié ridicules, moitié odieuses. Tout cela aigrissait son humeur : on s’en aperçoit dans les confidences qu’il fait à ses amis. Avec cela il avait beaucoup d’occupations, beaucoup d’affaires, et il éprouvait de vives contrariétés. Sa jeune femme était malade, son premier-né était mort; lui-même était en'proie aux rhumes et aux rhumatismes, et les odes de Lebrun, qui flattaient son amour-propre, ne pouvaient complètement ramener ce calme inaltérable où se plaisait sa nature. Dans ces dispositions, ses appréciations, toujours justes, mais indulgentes, deviennent sévères. 11 blâme Duclos, qu’il estimait beaucoup, des choix qu’il fait à l’Académie, où il remplissait en effet les fonctions de grand électeur; il trouve que Voltaire

PHfLOSOPHIE.

devient furieusement babillard et qu’il y a bien du rabâchage dans le roman de Rousseau {Julie).

A part ces boutades, tout respire dans la correspondance de Buffon l’humeurpacifique et débonnaire. Dans une lettre à Guyton de Morveau (mars 1762), on lit ce passage, qui est comme un abrégé des principes de sa philosophie pratique : « Le vrai bonheur est la tranquillité; le premier moyen de se la procurer est de la donner aux autres, et de laisser, comme disent les moines, mundum ire quomodo vadit. Au lieu que, sous le prétexte et même dans la vue de faire plus-de bien, on fait nécessairement mille fois plus de mouvement qu’on n’en ferait; et c’est ce mouvement qui trouble et perd tout, n

C’est conformément, à ces principes qu’il juge avec sévérité les agitations stériles des parlements, dont les prétentions lui semblaient étranges. Bulîon n’était pourtant pas un indifférent : homme de^ progrès, il s’associait au grand mouvement de son siècle, il y contribuait pour sa part et très -largement, et il détestait de tout son cœur, plusieurs passages l’attestent, les abus de pouvoir et les injustices. Mais il avait horreur du désordre, en quoi il était logique; car c’est de l’ordre que naît le progrès : l’un est la condition, l’autre est la conséquence. Évolution et révolution sont deux.

On ne peut suivre ici lettre par lettre la correspondance de Buffôn. Que l’on sache seulement qu’on retrouve partout le même homme, poursuivant paisiblement une grande œuvre, remplissant en conscience les fonctions d’une charge importante, félicitant ses amis heureux, les consolant dans leurs peines, les encourageant par de bonnes paroles, leur donnant mille détails sur les affaires publiques ou particulières, des nouvelles des sciences et des lettres, entretenant avec une attention délicate ce commerce agréable, cet •échange de procédés et de sentiments honnêtes qui sou-

BUFFON

tiennent les amitiés. Celles de BulTon dataient de l’enfance et ne finirent qu’avec lui. Cette considération, qui est un fait, prouve la bonté affectueuse de cet homme illustre, qu’on nous représente d’ordinaire avec une âme froide et un cœur sec.

Madame de Buffon était morte au mois de mars 1769. Buffon sentit cruellement cette perte. Il concentra désormais toute son affection sur son jeune fils, la joie de sa vieillesse. Il le fit élever avec un soin très-attentif et veilla sur lui avec une sollicitude maternelle. Le travail vint aussi en aide à sa douleur, et le temps, qui émousse tout, fit le reste. «L’étude seule, écrit-il à son ami de Brosses, a été ma ressource, et, comme mon cœur et ma tête étaient trop malades pour pouvoir m’appliquer à des choses difficiles, je me suis amusé à caresser les oiseaux. »

Ainsi, ces descriptions charmantes, qui ont fait la popularité de VHütoire naturelle, n’étaient pour Buffon qu’un passe-temps, une distraction. Aussi ne faut-il pas s’étonner de le voir céder à ses collaborateurs, Gueneau et Bexon, le soin de ces descriptions laborieuses, qu’il revoyait ensuite, qu’il refondait parfois, retouchait toujours avec une habileté infinie, où se révèle le maître accompli dans l’art si difficile de saisir les nuances et de les rendre avec délicatesse.

Buffon avait encore une autre distraction, une manie, si l’on veut. Il se mêlait de faire des mariages. Dans plusieurs de ses lettres, on trouve traitées ces graves questions diplomatiques, qu’il savait du reste fort bien conduire ; car il n’exprime nulle part aucun sentiment de repentir ou de regret. Il avait, paraît-il, la main heureuse ; et l’on sait pourtant que rien n’est plus malaisé que de réussir dans le calcul de ces combinaisons morales, où le conflit des volontés et l’opposition d’intérêts font souvent échouer les plans les mieux conçus. Il est vrai que Buffon, géomètre et naturaliste, avait la prétention, assez justifiée du reste, de con-

naître à fond les rapports et les convenances, et cette loi des proportions qu’il est si difficile d’attraper et surtout d’observer dans le mariage. Lui-même avait goûté les charmes du bonheur domestique; de sorte que, dans les affaires de ce genre, sa propre expérience était une garantie. Il les traitait d’ailleurs très-consciencieusement, rédigeant avec toute l’attention voulue des mémoires à consulter, où les meilleures raisons allaient au-devant des difficultés. Il faut ajouter que ses relations étaient fort étendues, qu’il jouissait .d’une grande autorité auprès de ses amis, et qu’il était souvent consulté pour les choses ordinaires de la vie, à cause de la solidité de son bon sens pratique.

On a vu que Buffon, si calme d’ordinaire et d’une humeur si égale, s’altère visiblement, s’irrite parla souffrance. Alors son jugement si ferme, si droit, presque infaillible, fléchit ou est poussé jusqu’à l’extrême rigueur. «Depuis mon retour à Paris, écrit-il au président de Brosses (12 mai 1770), j’ai toujours été incommodé de fluxions et de rhumes dont je ne suis pas encore quitte. Ils viennent de recevoir Saint- Lambert à l’Académie française. C’est un poète sans poésie, comme ils avaient reçu précédemment l’abbé de Condillac, qui est un philosophe sans philosophie. Et c’est Duclosqui fait seul tous ces beaux choix. »

Il paraît en effet que le secrétaire perpétuel menait à son gré toute la compagnie. D’Alembert lui-même, qui excellait aux intrigues académiques, n’était que le second pour l’influence, comme on peut le voir dans la correspondance de Voltaire. Quant au jugement de Buffon sur Saint-Lambert, nul n’y trouvera à redire. Mais pourquoi Condillac est-il traité si durement ? sa manière de voir ne se rapprochaitelle pas beauooup de celle de Buffon ? n’étaient-ils pas l’un et l’autre de la même école ? Oui, certes, et c’est précisément à cause de cela qu’il n’y avait point entre eux de sympathie. Buffon, à ce qu’il paraît, avait très-sévèrement jugé

BüFFON.

le Traité des sensations^ dont l’idée première lui appartenait; ce qui faisait dire à Grimm,' écho de l’opinion publique, que M. l’abbé de Condillac avait noyé la statue de Buffon dans un tonneau d’eau froide. Condillac, mécontent du mauvais succès de son ouvrage, se vengea à sa manière dans son Traité des Animaux, où l’on trouve des choses trèsdures sur l’auteur de V Histoire naturelle.

A son tour, Grimm est très-dur, très-injuste pour le philosophe : il lui semble que c’est une plaisante manière de se venger d’un homme dont on a à se plaindre, que de faire un livre contre lui ; et il ajoute en finissant : «M. de Buffon mettra. plus de vues dans un discours que notre abbé n’en mettra de sa vie dans tous ses ouvrages. » Ce qui n’empêche pas que Condillac ne reste le vrai représentant de la bonne philosophie au dix-huiljème siècle, et le promoteur le plus actif, le plus autorisé de cette métaphysique qu’il fallait, selon l’expression et le vœu de Buffon, tirer de la nature. Notre siècle, héritier du siècle précédent, a reçu cette métaphysique comme une transition favorable à une philosophie meilleure, et la science contemporaine, qui a des obligations infinies aux savants et même aux philosophes de l’école de Condillac, doit les reconnaître avec gratitude^ Les médecins surtout n’oublieront pas que c’est à Condillac que nous devons Cabanis.

En février 1774, Buffon fit une grave maladie. Les lettres écrites durant sa convalescence témoignent de la touchante sollicitude de ses amis ; elles témoignent aussi du vif chagrin que ressentit Buffon, à la suite d’une intrigue de cour qui lui enleva l’espérance longtemps caressée d’avoir son fils pour successeur dans l’intendance du Jardin royal.

Il y comptait d’autant plus, qu’il en avait reçu la promesse de Louis XV; mais le roi oublia sa promesse ou la viola, et, sur la recommandation du Dauphin, il donna la survivance de Buffon au comte d’Angevillers, galant homme, bon courtisan, propriétaire d’un riche cabinet de minéralogie, du

reste entièrement dépourvu de connaissances spéciales et sans aucuns titres scientifiques. Plus tard, on s’efforça, non pas de réparer cette injustice, mais de donner quelque satisfaction à celui qui Pavait soufferte : une statue fut élevée à Buffon de son vivant, et il faut dire à l’honneur de ce grand homme qu’il jouit de cette gloire avec beaucoup de modération.

La convalescence d’une longue et cruelle maladie avait produit chez Buffon comme un retour de jeunesse. C’est de cette époque (il avait soixante-quatre ans) que datent ses premières lettres à Boucheron, depuis M“® Daubenton, lettres charmantes, très-fines, très-joliment tournées, pleines d’une affabilité douce, avec une pointe de délicatesse qui atténue légèrement la vivacité des sentiments les plus tendrement affectueux.

Tout en cédant à ses heures à l’attrait de ces pensées galantes, 'traduites en propos mignards, Buffon ne négligeait ni ses études ni ses affaires. Avec ses deux amis du parlement de Bourgogne, avec Queneau de Montbeillard, il s’entretient de ses forges, de ses bois, de ses procès, car il en avait; et il poursuit en même temps la grande entreprise de sa vie, V Histoire naturelle, dont les volumes se succèdent et reçoivent toujours du public la même approbation. Il échange des lettres avec deux chimistes célèbres, Macquer et Guyton de Morveau, au sujet de certaines expériences ; et au milieu des séductions les plus enivrantes de la gloire et de la fortune, il garde le culte fervent de la science qui l’a fait immortel. Au milieu de ses occupations, de ses travaux, cé noble esprit n’était indifférent à aucune des questions politiques ou sociales qui agitaient son siècle. Annonçant à Queneau la Physiocratie de Quesnay : « Il a fait autrefois, dit-il, de la médecine pour les individus; ceci est de la médecine du gouvernement, c’est-à-dire de l’espèce entière. » Quoique peu sympathique à l’école des économistes, il admirait très -sincèrement les talents de Necker, il lisait et re-

BÜFFON.

lisait ses écrits, a Je n’avais jamais rien compris, lui écritil, à ce jargon d’hôpital de ces demandeurs d’aumônes que nous appelons ministres... J’ai lu votre ouvrage deux fois, je compte le relire encore ; c’est un grand spectacle d’idées, et tout nouveau pour moi. n

Ces éloges gagnèrent à Buffon l’estime et l’admiration de madame Necker. Femme instruite, et d’uno intelligence élevée, elle était protestante, et de son ancien métier d’institutrice elle avait gardé un ton dogmatique et certaines idées qui se retrouvent jusque dans les écrits de sa fille. Elle goûtait fort la discussion et même la controverse ; elle entreprit de ramener Buffon à partager ses sentiments sur la cosmogonie de Moïse. Il est certain, en effet, que les théories de Buffon contredisent en tout la Genèse.

Buffon fit sentir respectueusement à madame Necker, mais avec fermeté, que ses théories avaient pour base ses convictions et qu’il n’en changerait point. Au demeurant, il lui rendit toute l’admiration, toute l’estime qu’il en recevait, avec usure, on peut le dire.

Cette femme distinguée avait des prétentions au géqie, et, comme elle manquait de cette finesse de tact, assez commune dans son sexe, elle marchait sans cesse entre le sublime et le ridicule, plus près de ce dernier. Son style nous la représente admirablement; toujours tendu, dépourvu de naturel et de grâce, visant à l’effet. Il ne faut pas trop s’étonner que dans sa correspondance avec elle Buffon ait cherché à se mettre à l’unisson. Il faut ajouter qu’il y réussit assez, trop bien même au gré de ceux qui admirent surtout en lui la fermeté du bon sens. Madame Necker paraît avoir exercé un peu sur son esprit une influence analogue à celle que madame Daubenton paraît avoir exercé sur son cœur.

Ce que j’aime encore moins que ses pièces d’éloquence à madame Necker, c’est sa lettre à Voltaire où l’on re- Güabdia. 3 3

marque force compliments gauchement tournés, péniblement dits.

C’est encore une femme, madame de Florian, qui lui fit faire cette sottise, sous le prétexte de faciliter une réconciliation impossible entre ■ deux ; hommes qui s’estimaient peut-être et se rendaient Justice quelquefois, mais dont les principes, les tendances, rbumeür et le caractère différaient à tel point, qu’il nfy avait ‘entre eux aucun élément de sympathie.

Une lettre autrement importante et d'un très-grand intérêt pour les savants: est celle què .Buffon écrivait en 1778 (8 novembre) :;à un expérimentàteur italien, M. Philippe Pirri. Voici un extrait considérable dé cette pièce, qui est pour moi la plus remarquable du recueil :

« Il m’a fallu quelques jours pour lire votre ouvrage. Quoique je n’entende pas mal votre langue, je n’ai pas entendu d’abord le fond de vos pensées; mais il me semble qu’elles ne s’éloignent pas des miennes, pas même autant que vous le croyez. — Comme votre ouvrage ne présente partout qu’honnêteté, bonne foi et recherches impartiales de la vérité, il vous a concilié*mon estime, et en même temps il m’inspire la confiance de vous parler naturellement. — Tôut homme qui n’a pas assez de lumière dans l’esprit pour voir évidemment que la supposition des germes préexistants, renfermés à l’infini les Uns dans les autres, est une absurdité, n’est pas un philosophe. Tous les palingénésistes ne sont et ne seront jamais que de très-mauvais raisonneurs, puisqu’ils fondent tous leurs raisonnements sur ce principe absurde. Vous avez grande raison de dire, monsieur, que le microscope a produit plus d’erreurs qu’il n’a produit de vérités. Il en est ainsi de tous les ouvrages de l’homme, parce qu’il y a plus de gens qui voient mal que bien, plus d’esprits faux que de vrais, plus de gens préoccupés que de personnes sans préjugés. Je vous avoue que je ne fais aucun cas des prétendues découvertes de M. Spallanzani, et je suis étonné que vous conveniez qu’il a, sans équivoque, démontré que les vers spermatiques elles vers des infusions sont de véritables animaux

BÜFFON.

d’espèces recoanaissables et différentes eatre elles. Rien n’est nioios prouvé, ou, pour mieux dire, rien n’est plus faux que cette assertion. M. Spallanzani n’a yu dans les liqueurs séminales que ce que j’y ai vu longtemps avant lui. Seulemqnt.il lui plaît d’appeler animaux ces corps mouvants qui ne méritent pas çe nom, et qui ne sont en effet que les premiers a^ré^afe des molécules organiques vivantes. N’est-il pas étonnant- que M. Fon-. tana, autre microscopiste, ait donné comme une découvérte nouvelle, à lui appartenant, tout ce que j’ai écrit il y a préside trente ans sur les anguilles du blé ergoté? Je suis encore surpris de ce que vous paraissez croire de bonne foi que la membrane du jaune de l’œuf forme les intestins grêles du poulet; rien n’est encore aussi faux que cette assertion du docteur Haller, si ce n’est peut-être l’assertion de M. Bonnet et de quelques autres, qui prétendent qu’on voit le têtard tout formé dans les oeufs de grenouille qui n’ont pas été fécondés par le mâle, comme dans ceux qui ont été fécondés. levons le répète, monsieur, rien n’est plus faux que toutes cès assertions, et vous le reconnaîtrez vous-même, si vous voulez vous donner la peiné de vérifier les faits. Je ne les accuse que de préventions pour leur système absurde des germes préexistants, système qui, malgré son absurdité, pourra encore durer longtemps dans la tête de ceux qui s’imaginent qu’il est lié avec la religion. Je ne suis donc pas trop étonné que des prêtres ou des abbés, tels que MM. Fortis, Spallanzani, Fontana, soient palingénésistes; mais je suis surpris que des philosophes et des médecins, et surtout le célèbre M. Haller, cherchent à donner des forces à une aussi faible chimère. — Tout ceci, monsieur, n’est qu’entre vous et moi, parce que vous m’avez prié de vous écrire sincèrement, et parce que votre ouvrage m’a donné pour vous toute l’estime que vous pouvez désirer de moi. »

Ne pouvant ajouter ici un commentaire à cette pièce importante, je me contenterai de rappeler que je la lisais dernièrement à un ingénieux anatomiste, qui est aussi un des physiologistes les plus avancés, un des chercheurs les plus pénétrants et les plus heureux de notre temps, le professeur Charles fRobin. Il en fut ravi, transporté d’aise, et il

ne pouvait assez admirer comment le grand naturaliste, remontant à des expériences de sa jeunesse, avait pu donner en termes si nets une théorie vraie, dont lui-même a donné depuis la démonstration.

Je m’arrête en ce point, ayant dit non pas tout ce que j’avais à dire, mais seulement ce qui était nécessaire pour faire valoir toute l’importance d’une publication qui honore Buffon, considéré dans son talent et dans son caractère, qui intéresse les savants et les lettrés, qui se recommande par cela même qu’elle nous ramène à ce grand et glorieux dix-huitième siècle que nos hommes rangés châtient à plaisir, et qui est à jamais digne de l’admiration et des sympathies des gens de cœur et d’intelligence. J’ai fait de l’analyse plutôt que de la critique, préférant donner un compte rendu exact qtfune appréciation défectueuse. Buffon n’a pas besoin qu’on le défende contre les petits naturalistes de l’école de Cuvier qui régnent aujourd’hui dans les Académies.

Page 1