‹ La médecine à travers les siècles, histoire, philosophieChapitre 29 sur 53 · II. — n. liittré · texte numérisé non relu

II. — n. liittré

Puisqu’il est ici question de M. Littré, et que beaucoup de bruit s’est fait autour de son nom, disons quelques mots de l’homme, en prenant pour guide la notice de Gdardu. 36

M. Sainte-Beuve (1), dans laquelle l’auleur a, sans dessein apparent, donné une excellente leçon de tolérance à ceux que leur ardeur emporte bien au delà des limites du vrai et du juste. Tout en accomplissant une œuvre de justice, il a protesté contre le faux principe d’appréciation qui tend à prévaloir à l’Académie française, et qui, s’il devait s’établir définitivement, aurait pour effet inévitable de repousser de l’Académie les hommes de lettres dont les convictions scientifiques, politiques ou philosophiques n’admettent point ces tempéraments que chérissent les habiles.

On a de la peine à comprendre qu’une compagnie dont la fonction est de maintenir les traditions de la littérature et de surveiller l’évolution de la langue nationale s’informe, avant d’ouvrir ses portes à un candidat, de sa manière de voir sur les choses qui ne sont point de ce monde. La Notice de M. Sainte-Beuve prouve qu’il y a des membres de l’Académie qui pensent exactement comme le public. Prise ainsi, celte notice a toute la force d’une protestation.

Le biographe prend M. Littré dès son enfance. Il le montre issu de parents de forte race , puisant dans la maison paternelle des principes solides d’instruction et d’éducation ; dressé de bonne heure au labeur assidu, entouré d’amitiés qui l’ont suivi jusqu’à l’âge mûr, amassant toutes les connaissances qui ont fait de lui un savant à part, préludant, par des essais remarquables, aux deux grands monuments de son existence, VHippocrate (2) et le Dictionnaire de la langue française ; cherchant une diversion à ces travaux d’érudition patiente, dans des exercices moins

(1) Notice sur M. Littré, sa vie et ses travaux, par C. A. Sainte-Beuve. Paris, 1863, in-8, 107 pages.

(2) Œuvres complètes, traduction nouvelle avec le texte grec en regard, accompagnée d’une introduction, suivie d’une table. Paris, 1839-1861, 10 vol. m-8o.

LA PHILOSOPHIE POSITIVE ET SES REPRÉSENTANTS, 56 3 pénibles, enfin, distribuant à pleines mains les trésors d’un savoir en quelque sorte universel, et capable de faire la fortune d'une douzaine de savants ordinaires.

U faut convenir qu’un tel sujet se prête singulièrement au panégyrique. Mais \di Notice n’est ni un panégyrique ni une apologie. M. Sainte-Beuve s’est borné à exposer les titres et les rares qualités d’un homme qu’il prise trèsfort, mais qu’il juge finement et avec pleine justesse. Il a parfaitement compris ou deviné, à mon sens, cette nature dê savant et d’bomme de lettres, né pour la spéculation, tout entier à ses livres, étranger aux choses de la vie courante, d’une capacité prodigieuse, et d’une initiative res-, treinte, amoureux de la ligne droite en tout, rigide en un mot et infiexible, souverainement bon et d’une sensibilité qui va parfois jusqu’à l’inspiration poétique, et parfois jusqu’à la naïveté enfantine.

Rien de plus difficile d’ailleurs que de peindre, tel qu’il est, un homme qui réunit en lui je ne sais combien de riches éléments, et qui reste avec cela incomplet ou inachevé, si toutefois ces deux termes rendent bien ma pensée ; car, loin de chercher à l’amoindrir, je voudrais constater en lui la force de cohésion ou de concentration qui coordonne et organise. Embarrassé de son savoir, M. Littré a cherché longuement et enfin trouvé un système qui, disciplinant à la fois ses facultés et ses connaissances, lui a tracé la voie et montré la direction. C’est par conviction autant que par nécessité qu’il a adopté le système de philosophie positive d’Auguste Comte.

M. Sainte-Beuve remarque avec beaucoup de sens qu’un tel maître ne méritait peut-être pas d’avoir un tel disciple. Il est possible, en effet, qu’un tel disciple ait beaucoup contribué à donner au maître du relief et de l’importance, au delà même du nécessaire. Mais il est certain qu’en se proclamant disciple de Comte, M. Littré a obéi à sa vocation, et qu’en donnant satisfaction à sa conscience et aux

sentiments de son cœur reconnaissant, il Ta donnée aussi à la vraie nature de ses aptitudes. Son esprit est comme le silex, qui recèle le feu; frappez-le, et du choc jailliront mille étincelles. Doué comme il est, jamais il n’aurait eu lui-même de disciples. La puissance active est chez lui à une grande profondeur, et son œil, si vif, regarde pour ainsi dire en dedans. Évidemment cet homme est né pour la contemplation du pour l’étude. Le mondé tel qu’on l’a fait n’a rien à craindre de lui. Il n’est pas agressif, n’attaque, ne provoque jamais, ne répond pas même aux provocations. Il a, pour justifier cette longanimité, des raisons qu’il tire dé son système, et qu’on trouvera développées et appliquées dans son dernier volume sur Auguste Comte (1).

M. Littré reproche, par exemple, à son maître, d’avoir blâmé, publiquement, dans un discours funèbre, la conduite de son ancien ami de Blainville. Il observe, avec raison, que le philosophe h’avait pas le droit de blâmer solennellement le naturaliste, puisque ce dernier était mort en bon catholique, en dehors par conséquent de cette religion universelle dont Auguste Comte s’était déclaré le grand prêtre. La remarque a sa valeur ; et M. Littré, qui tire en toute circonstance profit du système, soit pour régler ses pensées, soit pour diriger sa conduite, a cru à tort ou à raison qu’il ne devait point répliquer à des attaques venues d’un camp où les idées philosophiques ne sont généralement pas en honneur.

Peut-être a-t-il bien fait de garder le silence. Peut-être aussi que ceux qui l’ont dénoncé comme un homme dangereux, sans avoir aucune espèce de juridiction sur lui, feraient bien de leur côté dé mettre à profit celte leçon de logique, qui est en même temps un exemple de tolérance.

Quant à M. Sainte-Beuve, qui appartient à la grande école, à l’école vraiment française du sens commun, il a

(1) Auguste Comte et la Philosophie positive. Paris, 1863, 1vol. in-8®.

bien mérité delà critique indépendante, en mettant en lumière celte physionomie originale et presque singulière.

« Dans ce dix-neuvième siècle, qui sera réputé en grande partie le siècle du charlatanisme littéraire, humanitaire, éclectique, néocalholique et autres, et où c’est généralement à qui fera le plus, valoir sa marchandise, ces sortes d’hommes originaux et singuliers sont une exception criante ; ils sont tout le contraire du charlatan. Ils enterrent tant qu’ils peuvent leur mérite, et quand, à la fin, par la force des choses, il sort de terre, ils n’y mettent aucune enseigne et jamais une lanterne, ni un bec de gaz à côté, ni le moindre transparent. »

Cette raison en vaut bien d’autres.

M. Sainte-Beuve, qui n’a pas de plus grande passion que la curiosité, a fait mieux cependant qu’une curieuse étude. Il a rendu justice, sans enthousiasme, sans emphase, et même sans amertume. Aussi sa iVb^ice ne ressemble en rien à ces oraisons épiscopales qu’il est arrivé de prononcer pompeusement sur des morts qui ressuscitent fort à propos pour se moquer de l’orateur et de sa rhétorique.

Page 1