‹ La médecine à travers les siècles, histoire, philosophieChapitre 30 sur 53 · III. — Auguste Comte · texte numérisé non relu

III. — Auguste Comte

Et maintenant que nous avons dit notre pensée sur le disciple, examinons en médecin observateur et dégagé de tout préjugé de secte la vie et les conceptions du maître.

M. Littré a publié un volume sur Auguste Comte et la philosophie positive (1).

De l’auteur de cet ouvrage nous n’avons plus rien à dire. Dans ce volume et ailleurs, nous avons souvent rendu justice à son savoir, à son mérite, à son caractère, et nous n’avons pas dissimulé ses imperfections : tout cela sans envie de plaire ni crainte de déplaire. Nous ne parlerons que du héros et du sujet de ce livre : d’Auguste Comte et de la phi-

(1) Auguste Comte et la Philosophie positive, 2® édition. Paris, 1864, 1 vol. in-8 de xi-687 pages.

losophie positive. Et tout d’abord nous constatons comme un symptôme de quelque valeur le succès d’un ouvrage qui ne s’adresse point aux affligés et déshérités de ce monde, et qui n’est certes pas une réhabilitation de cet idéal dont on revendique les droits au nom de je ne sais quelle théorie religieuse, et d’un nouvel Évangile.

T .a vie d’Auguste Comte pourrait être qualifiée ou caractérisée par le même terme dont il s’est servi lui-même pour distinguer de tous les autres son système de doctrines. Le positif y domine, ou le réalisme, comme disent les artistes qui font à leur insu de la philosophie positive en peinture : ni l’idylle ni l’églogue n’y sauraient trouver place. Ce docteur n’était ni charmant ni aimable; et dans son catéchisme (il en a fait un), essentiellement prosaïque, on ne trouvera aucune concession à l’art ni à la poésie. Ce mathématicien bourru ne sacrifiait point aux. grâces. Contemplateur de sa propre pensée, et cherchant toutes ses satisfactions dans un cercle très-étroit, dont il était lui-même le centre et la circonférence, il vécut obscurément, soutenu dans son existence laborieuse par les deux sentiments qui animent tous les chefs et fondateurs d’école ou d’église : l’orgueil et l’espérance.

Ces dogmatiques ont un puissant ressort de vitalité’: c’est une confiance infinie en eux-mêmes. Mécontents du présent, lorsque des doutes s’élèvent sur leur infaillibilité, ils comptent sur l’avenir; et, en attendant que la mort les consacre pour le culte ou l’adoration, ils se font prophètes et législateurs, léguant aux disciples le soin de l’apothéose. Ni le cerveau ni le cœur de ces dieux futurs ne sont faits comme ceux des simples mortels. Auguste Comte, qui était évidemment de cette race, n’admirait guère que les productions de son intelligence. Tl vivait intellectuellement de sa propre substance, et ne prodiguait point l’affection. On pourrait croire qu’il n’aima jamais personne. Ce qu’il demandait à ses fidèles et dévots, c’était moins la tendresse

LA PHILOSOPHIE POSITIVE ET SES REPRÉSENTANTS. 567 que le respect et la vénération. Avec sa forte volonté et sa ténacité maniaque, il obtint à la longue ce qu’il désirait. Il fut de son vivant vénéré, adoré, adulé par les membres respectueux de sa petite congrégation.

Cet homme, qui ne saurait, même après sa mort, inspirer le moindre sentiment de sympathie à quiconque a le cœur sain et l’esprit droit, cet homme, qui n’était pas bon, était né pour être chef de secte. Il faut avoir entendu ses disciples les plus dévoués et les plus bornés pour se faire une exacte idée de son ascendant souverain. Pour la plupart d’entre eux, le culte de sa mémoire est une véritable religion. Après avoir étudié comment finissent les dogmes et les systèmes, il serait opportun d’examiner comment ils commencent, en prenant pour texte et sujet d’étude la philosophie positive et son fondateur.

Dans l’ouvrage que nous analysons, sans nous astreindre, bien entendu, à suivre l’auteur dans ses appréciations, et en réservant les droits du libre examen, ce chef d’école, dont les admirateurs font un génie transcendant, un Aristote ou un Newton, nous apparaît en réalité comme un fou méchant et malveillant, dont un orgueil formidable avait brouillé le cerveau, jusqu’à le précipiter dans la manie théocratique, la plus triste de toutes, la plus ridicule aussi, et la moins excusable chez un philosophe. Dans un panégyrique du maître, publié depuis trois ou quatre ans et récemment réimprimé, par un disciple d’une foi inébranlable (1), on voit que ce même fondateur de secte, qu’on nous donne pour un saint, — le mot y est, — en sortant de l’égoïsme pour entrer dans Valtiruîsme (c’est le patois de l’école), avait si docilement suivi la pente de ses pen-

(1) Ce gros volome est, à mon avis, ce qu’on a publié de plus instructif et intéressant sur A. Comte, U abonde en révélations très-curieuses, et renferme des documents précieux. L’auteur parle comme un évangéliste. Il n’a rien de conunun avec M. Littré, très-malmené par cet apôtre d’nn zèle que rien n’arrête, non pas même le sentiment du ridicule.

chants naturels, iqu’il se trouva tout d’un coup, à l’âge mûr, en plein érotisme mystique.

A. Comte, qui imaginait volontiers des principes et des théories pour justifier sa conduite privée, prétendit à la fin que le sentiment doit prévaloir sur la raison, et en conséquence il serevmichait plus tard de l’abstinence à laquelle, durant la première et la plus longue partie de sa vie, la raison chez lui avait condamné le sentiment. Notre philosophe, qui passait tout doucement grand prêtre, ne voulut point d’une religion sans amour, et il eut sa Béatrix, qu’il n’alla pas, à l’exemple du Dante, chercher dans l’àutrè monde.

Son érotomanie n’était' point du tout idéale. Nous avons ses lèttres, ses confidences intimes, les aveux écrits de ses joîés et de ses peines d’amout. C’est à ses disciples les plus dévoués qu’on est redevable de toutes ces révélations, plus affligeantes que curieuses. Et il ne faudrait pas croire que les disciples aient rien imaginé, rien inventé. Leurs assertions les plus étranges reposent toutes sur des. pièces authentiques, sur des textes autographes et irréfragables. Orgueil sans égal, folie radicale, ambition titanique, amour insatiable, passion insensée de la domination, mysticisme érotique, infaillibilité pontificale, tout cela est signé de la propre main du fondateur de la religion universelle et du grand prêtre de l’huriianité. Il est lui-même l’auteur des certificats singuliers dont nous devons communication à ses dévots, et qui recommandent très-particulièrement sa mémoire, ses écrits et sa conduite à l’attention des médecins d’aliénés.

La folie, chez Auguste Comte, était à l’état chronique et, partant, incurable. Les intervalles lucides ou, pour mieux dire, en termes techniques, les intermittences et rémissions apparentes, étaient remplies par le délire des persécutions dans la première période, et dans la seconde par le délire mystique. Ces divisions et distinctions ne sont point arbi-

LA PHILOSOPHIE POSITIVE ET SES REPRÉSENTANTS. 509 Iraires, et il n’est que juste de faire deux parts de la vie de Comte, de même qu’il faut faire de son œuvre.

La philosophie positive appartient à la première période(l). L’éhauche du système coïncide avec les prodromes d’une folie furieuse, qui éclata au moment même où la conception philosophique prenait corps dans la tête du fondateur. Une prédisposition native, la culture des mathématique» dès l’enfance , l’influence de - Saint-Simon, et un concours de circonstances générales et particulières : telles furent les causes efficientes,' occasionnelles et prochaines de cette crise mentale, dontla traitementtoul à fait extraordinaire né nous paraît pas plus raisonnable que celui qui fut suivi dans la dernière maladie du philosophe.

On nous parle d’une guérison définitive, d’un rétablissement complet, d’un retour à la raison. Mais un résultat aussi satisfaisant était-il possible à la suite d’un traitement qu’aucun médecin spécialiste ne voudrait approuver? Et pouvait-on d’ailleurs' compter sur la Cure d’un malade dont la nature et le genre de vie étaient également incompatibles avec la santé cérébrale? Les lettres d’Auguste Comte, sans parler de ses œuvres, sont pour nous des témoignages irrécusables, que ne sauraient infirmer les assertions et interprétations bienveillantes des témoins de sa vie et de ses disciples les plus dévoués. On aura beau invoquer la logique des principes et les convictions intimes, inébranlables d’un homme qui ne douta pas un instant de lui-même; on ne persuadera jamais à un homme de séns, et encore moins à un médecin instruit de la marche et des phénomènes de l’aliénation mentale, que le cerveau d’A. Comte était sans lésion.

Remarquons que l’organisation physique et morale du personnage n’était aucunement dans les conditions requises pour vivre de la vie socialé. Il dit quelque part et très-jus-

(1) Cours de philosophie positive. 1** édiUon, Paris, 1830-1842. — 2* édition, augmentée d’une introduction par E. Littré, et d’une table alphabétique des matières. Paris, 1864 ; 6 vol. în.8®.

tement que. de môme que son esprit, son caractère était tout spéculatif. Pour la première fois peut-être ces deux mots se trouvent ensemble; et l’étrangeté même de cette alliance de mots donne plus de valeur et un sens plus net à la formule. Qu’est-ce qu’un homme qui rompt avec ses bienfaiteurs, parce que ceux-ci ne se trouvent pas en mesure ou ne jugent pas à propos de lui continuer leur assistance? Qu’est-ce qu’un savant, un philosophe, qui fait appel à la charité du prochain, et qui exige comme une rétribution obligée, comme une dette, un don purement bénévole ? Et que dirons-nous de ces emprunts forcés, de ces tributs prélevés sur les fidèles, de ces contributions directes et indirectes périodiquement imposées dans les cinq parties du monde, et de ce denier de Saint-Pierre du nouveau pontife ?

Je sais bien que toute cette économie financière se justifie par des principes philosophiques, et qu’en réclamant des siens ce qu"il croyait qui lui était dû, le maître ne faisait que réduire sa théorie en pratique. Mais ce qu’on ne saurait contester, c’est l’aberration, ou l’absence du sens moral d’un homme qui abjure aux yeux de tous le sentiment par excellence, celui de la dignité personnelle. Je ne veux point chicaner, en disant que si Auguste Comte jouissait de sa pleine raison, il n’était qu’un fourbe ou un charlatan. Écartons ces gros mots, qui ne sont pas applicables au sujet, et restons sur le terrain de la psychologie, c’està-dire, ici, de la médecine mentale.

Auguste Comte, dominé par les habitudes de l’esprit mathématique, part de la spéculation pure, et, s’aidant d’essais antérieurs, il tente à son tour une classification des connaissances, au bout de laquelle il voit une méthode, c’est-à-dire tout une philosophie, car à ses yeux la méthode était l’essentiel dans le système, et l’emportait même sur les doctrines.

Celle façon de raisonner ou celte manière de voir n’était pas nouvelle, Descartes ne pensait pas autrement, comme s’il avait pressenti que, de tout l’échafaudage de son système, la méthode resterait un jour seule debout au milieu des ruines. Mais Descartes n’enlevait rien au domaine de la philosophie. Il laissait à l’esprit humain pleine et entière liberté de spéculation. Comte, au contraire, retrancha du monde philosophique les zones brumeuses et hyperboréennes, et ne voulut rien entendre aux questions de fin et d’origine; imitant en cela nombre de. penseurs qui ont voulu contenir l’intelligence dans les limites du concret et du relatif.

Jusque-là, rien de bien nouveau. Cette révolte contre les prétentions de la théologie et les rêves de la métaphysique est contemporaine des premières tentatives d’émancipation scientifique. Vingt-deux siècles avant Buffon, Démocrite d’Abdère s’appliquait à voir les choses telles qu’elles sont dans leur réalité. Il entra l’un des premiers dans la voie véritable de la philosophie naturelle ; et le premier, au jugement d’Aristote, il cessa de rêver ou de plaisanter; et ne raisonna que d’après les faits, en cherchant les rapports des phénomènes.

La méthode scientifique est d’antique origine, et ceux qui en firent les premiers essais ne cherchèrent point l’explication de là nature en dehors de l’univers. La doctrine des éléments, la cosmognnie des anciens philosophes naturalistes, qui étaient les savants de l’antiquité, n’avait rien de commun avec les systèmes de théogonie ou de théologie mythique. La métaphysique, au contraire, considérée comme science des causes transcendantes ou surnaturelles, émanait évidemment des théogonies, et, par le mysticisme, le piétisme, le déisme et l’athéisme, elle attesta plus tard son origine. Mais la méthode scientifique, la philosophie naturelle ne devait absolument rien à cette métaphysique, rien à la théologie. Aristote généralisa prématurément, cela est incontestable; mais n’était-il pas en possession de la

saine méthode de philosopher, et n’avait-il pas eu des prédécesseurs ?

' Inutile de descendre le courant des siècles, pour noter à mesure les représentants de cette méthode : les noms et les dates sont présents à l’esprit de tout homme instruit de l’évolution des choses humaines. L’essentiel, ici, c’est de reconnaître que rintelligence humaine, dafis Tétude de la réalité et dans la recherche du vrai, n’apointétésuccessi-

. Temént et graduellement, de la -théologie à la raétaphysique, et de celle-ci à la science. La gradation imaginée par Auguste Comte, si ingénieuse qu’elle puisse paraître, n’est point d’accord avec les faits et ne peut pas plus se soutenir que celle qu’oii' a imaginée avant lui pour expliquer comment l’esprit humain, passant tour à tour par le spiritualisme, le sensualisme, le mysticisme et le scepticisme, devait finalemént profiter et se consoler de ses erreurs dans l’éclectisme, qu’on lui assignait comme un port de salut, un lieu dè repos et le terme suprême de la sagesse.

Elle n’est pas plus soutenable en histoire, cette autre opinion d’Auguste Comte, suivant laquelle l’humanité passe succe^sivementde l’état théologique à l’état métaphysique, et de eelui-ci à l’état positif. Je sais bien qu’on invoque, à l’appui de cette théorie séduisante, le développement même et la succession où ^enchaînement des connaissances humaines. Mais, outre que la classification de Comte n’est point irréprochàble ni définitive, de l’aveu même des disciples les plus éclairés, car elle est réductible et modifiable; ihresterait encore la difficulté s peu près insurmontable d’associer en système des lois de diverse provenance, qui résument ou expriment des faits en quelque sorte ineompatibles, dissociabiles, comme auraient dit les Latins : de sorte que la théorie pèche par la éondition fondamentale,à ne la prendre que parle côté spéculatif.

Que si de la spéculation et de la théorie on descend à la réalité, à l’expérience, l’illusion devient alors manifeste, et

tout esprit non prévenu reconnaîtra, sans peine, que la loi empirique, dont on a fait un si grand bruit dans l’école de la philosophie positive, n’est point du tout l’expression de la réalité historique ou la formule de l’histoire. L’école de Comte glorifie le moyen âge, admet comme un progrès l’association monstrueuse des dogmes théologiques et métaphysiques, honore la féodalité, absout l’autocratisme Ibéocratique et réprouve le triple mouvement de négation et de protestation qui a sauvé le monde moderne : Renaissance, Réforme, Révolution.

Ce qu’Auguste Comte admirait le plus, c’était le catholicisme avec sa puissante organisation. Ce qu’il enviait le plus, dans ses rêves de despotisme dogmatique,, c’était la reconstitution d’une catholicité occidentale, dont son système eût été le catéchisme et le code, dont lui-même eût été le maître souverain, le pontife, le pape. Dante était le poète de prédilection de ce Ihéocrate,, qui proposait au monde moderne l’adoration et le culte de l’humanité.

Tel était le dogme fondamental de cé qu’il appelait là religion universelle.

Cette conception religieuse est d’une grande originalité, et bien propre à séduire les naturalistes, physiologistes et anthropologistes qui tiennent ferme pour l’unité contre la multiplicité des espèces. Convertissez les hommes de toute couleur et de tous pays au culte de l’humanité, et, lorsque la conversion sera générale, lorsque l’humanité vivante aura consenti à honorer religieusement, et en communion de croyances, l’humanité morte, il sera empiriquement ou expérimentalement démontré que tous les hommes sont de la même espèce et de même origine.

Cette démonstration empirique vaudrait à coup sûr celle qu’Auguste Comte a cherchée et a cru trouver dans l’histoire, à l’appui de son système.

On nous dit que la tête du philosophe était saine, lors-

qu’il élaborait son cours de philosophie positive, il est de fait que les idées s’enchaînent assez logiquement tant qu’il reste dans le monde inorganique, c’est-à-dire dans les connaissances mathématiques et physiques. Mais, dès qu’il touche aux phénomènes du monde organique, la démonstration faiblit; il descend au lieu de s’élever, en passant de la chimie (science de transition) à l’étude de l’organisation animale, et de celle-ci à l’organisation sociale qu’il appelle sociologie, en usant d’un terme hybride.

La conception qu’Auguste Comte a réduite en système, pour expliquer l’univers et les êtres, a plus de force que d’originalité ; elle se distingue par une grande puissance de démonstration. Mais dans l’étude des phénomènes complexes, dans la détermination de la loi de l’animalité et de la loi de l’humanité. Comte fléchit visiblement et prouve avec évidence qu’il s’entendait à classer et coordonner, non à organiser. Logicien exercé et purement spéculatif, il a eu le sort de tous les théoriciens qui partent des mathématiques pour aboutir à la réalité vivante.

La Politique positive, œuvre de ses dernières années, est un monument de déraison, un témoignage de plus de son incurable folie. De môme, sa Synthèse subjective.

Les vrais disciples, les fidèles admirent ces deux derniers ouvrages, bien plus encore que le Cours de philosophie positive. Comme solidité, tout cela est bien inférieur à la métaphysique et à la république de Platon, et surtout bien moins amusant. Mais les disciples orthodoxes admirent et s’inclinent, sans trop comprendre, ac minus credunt si intelligunt, a dit fort sensément Pline.

Les dissidents au contraire, ceux qui ne veulent point endosser toutes les sottises du maître, et qui, sur leur déclin, écrivent leurs rétractations, les dissidents rejettent ces deux ouvrages des dernières années, et n’admettent que le symbole pur de la philosophie positive, sans corollaires ni applications. Ils prétendent, pour justifier leur résis-

LA PHILOSOPHIE POSITIVE ET SES REPRÉSENTANTS. 575 tance, que dans ces derniers ouvrages le maître est en contradiction avec lui-même, et qu’il altère visiblement et sa conception primitive du monde et sa conception de l’humanité et de son évolution historique.

Ces dissidents n’ont pas tout à fait tort ; mais ils ne semblent pas se douter que le maître, qui s’était d’abord contenu dans le domaine de la science générale, de la philosophie scientifique, devait forcément glisser, rien qu’en suivant son inclination et sa pente naturelle, dans le mysticisme et la théocratie. Comte, de même que Saint-Simon et ses maîtres, cherchait l’ahsolu, et son idéal à lui était une société organisée d’après ses vues, obéissant à ses principes philosophiques et soumise à l’autorité de ses dogmes. Ne pouvant être roi ou empereur, il voulut être pape, et se proclama le pontife ou le grand prêtre de sa religion.

En prenant ce nouveau rôle, il n’était point inconséquent, quoi qu’en disent les hérétiques de sa communion. Il se conformait au contraire aux principes de sa philosophie, et suivait les impulsions de sa nature. Tout comme Ramon Lull, il voulait que tous les hommes, admettant une conception unique et uniforme du monde, fussent aussi en communion de sentiments. Ayant cherché la hase de sa philosophie dans l’ordre des connaissances et des lois dont elles sont l’expression, if avait trouvé le fondement du dogme. Mais, si solide que lui parût cette base, il comprit qu’on ne doit pas bâtir une église sur un terrain aussi aride, et l’amour prit finalement la place de l’ordre.

Comte, qui n’avaitguère vécu jusque-là que par la raison, non sans en abuser jusqu’au point de la compromettre, entra résolûment dans la pratique de la nouvelle théorie, et dans cet exercice bien moins difficile que le précédent et beaucoup plus doux, il se compléta et se perfectionna. Il eut alors, soit dit sans allusion plaisante et sans figure, des retours de jeunesse. Et ce fut la seconde phase de sa folie.

Dans la première période, c’était le cœur qui avait man-

qué à Tesprit; les fondions cérébrales et la vie de sentiment n’étaient point en équilibre, et à la suite de cè désaccord éclata la folie. Dans la seconde période, la vie alfective prévalut avec exagération sur les fonctions supérieures ou de l’intelligence,; et raliénation mentale prit une autre forme. L’équilibre étant rompu entre les deux éléments de la vie de relation, il n’y- eut qu’interversion des rôles; à l’aberration delà raison, qui persistait, succéda l’aberration des instincts et des sentiments, qui finit par prévaloir; et la maladie parcourut ainsi toutes ses périodes.

A mesure qu’Augüste Comte se sentait plus parfait et plus complet, comme il dit, la maladie suivait son développement inévitable, et vint un moment, où, suivant l’expression en usage, l’observation fut complète. -

Les médecins qui saisissent des rapports iùtimes entre la philosophie positive et la médecine, ne savent pas malheureusement combien ces: rapports sont nombreux. Auguste Comte est un sujet très-singulier d^observation pour la pathologie cérébrale ou mentale ; et il est vraiment étonnant que, parmi ses disciples, qui sont en grande partie médecins, aucun n’ait essayé une appréciation médicalè du système.

Comte avait des prétentions extraordinaires etdes doctrines très-arrêtées en physiologie et en pathologie. Dans ses volumineux et lourds écrits, il y a des théories très-neuves sur les manifestations vitales en santé et en maladie, tous les éléments d’un système de, doctrines médicales.. Comte traite dogmatiquement de toutes les parties de ila médecine, et même! de la thérapeutique. Rien ne serait plus intéressant que de présenter en un ensemble ses principes, ses préceptes et ses aphorismes de pathologie générale. Si j’avais le bonheur d’être encore sur les bancs de l’école, je n’hésiterais point à traiter ce sujet tout neuf dans une thèse.

Les idées médicales d’Auguste Comte sur le système nerveux en général et les fonctions cérébrales en particulier ne

sont pas d’ailleurs tout à fait indignes d’attention, à cause précisément de leur étrangeté. Quant à ses doctrines en pathologie spéciale, elles sont d’une extravagance rare. Et pourtant, même dans cette partie, des disciples médecins ont pris au sérieux les doctrines du maître. Un des biographes d^Auguste Comte, un de ses treize exécuteurs testamentaires, un docteur en médecine d’une Faculté française, a raconté en grand détail la dernière maladie du grand prêtre de l’humanité, et, dans son exposition très-minutieuse, il a suivi strictement la doctrine médicale du maître. On ne recueille point de ces observations-là dans la pratique civile, non plus que dans les services des hôpitaux;

Ce fait prouve qu’il n’est point de sottise qui ne reçoive accueil, lorsqu’elle est savamment encadrée dans une exposition dogmatique.

Ce qu’il y a de certain, c’est que bon nombre de médecins de notre génération semblent très-disposés à s’accommoder d’un système qu’ils ne connaissent pas évidemment à fond, et qu’ils adoptent de confiance comme la meilleure des philosophies, séduits qu’ils sont par la bonne foi et le zèle de propagande de quelques savants sincèrement convaincus, qui, tout en travaillant au service de l’art médical, renversent, sans y penser, les principes essentiels et les méthodes fondamentales de la médecine, pour y substituer, sous prétexte de simplification, un grossier matérialisme.

En adoptantle système de la philosophie positive, les médecins se montrent plus faciles que les mathématiciens. Ceux-ci, sauf quelques rares exceptions, sont unanimes à rejeter un ensemble de doctrines dont la science mathématique est pourtant le point de départ. Espérons que la lecture attentive du livre qui nous inspire ces réflexions détachera les médecins du système de Comte, et les ramènera à la philosophie du sens commun. C’est dans la médecine elle-même qu’il faut

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puiser les principes de la saine philosophie médicale (1).

rV. — Conclusion.

Pour clore cette étude sur la philosophie positive, nous reproduisons ici, par manière de supplément, deux pages de critique écrites depuis sept ans environ, moins en vue de justiOer notre opinion, ou si l’on veut, nos opinions à l’égard de cette philosophie (car nous convenons volontiers qu’elle nous a séduit pendant deux ou trois ans), qu’afln de montrer la conduite des philosophes officiels, par rapport à tout système philosophique qui peut contribuer à ruiner leur autorité si compromise.

Copie cPwwe lettre écrite à M. A. F..., de l’Institut^ le 21 décembre 185?. a Monsieur,

tt Dans vos articles sur A. Comte, vous avez montré le thaumaturge et ses rêveries mystiques, sans rien dire du philosophe. C’est un péché d’omission que je ne puis pas vous pardonner. Je vous pardonne encore moins d’avoir jeté le ridicule sur la mémoire d’un mort, d’avoir fouillé dans sa vie privée, d’avoir étalé toutes ses faiblesses, toutes ses misères, de n’avoir rien oublié, en un mot, de ce qui pouvait se taire sans manquer à la vérité et aux convenances, Vous avez prodiguédes révélations et les confidences inutiles; vous n’avez rien négligé pour vous faire lire, pour divertir, amuser et réjouir vos lecteurs.

Si vous ne prenez pas A. Comte au sérieux, pourquoi lui consacrer tant de colonnes dans le Journal des Débats ? S’il était réellement fou, pourquoi le traiter sans ménagement, et qu’était-il besoin de troubler son repos? J’ai cherché un bon sentiment dans vos articles, et je n’y ai trouvé ni pitié, ni justice, ni charité, ni tolérance. Quel intérêt aviez-vous donc à présenter A. Comte sous de si tristes couleurs? Je crois avoir deviné le vrai motif de cette répugnance, de cette profonde antipathie qui vous rend impitoyable. Vous ne cessez de répéter que Comte était matéria» hste et athée. Vous ne nous avez rien appris de nouveau. A. Comte était tout cela ; mais il ne le cachait point ; il avait fait cent fois sa profession d’incrédulité, et je la crois plus sincère que certaines professions de

(1) M. Littré voudrait bien que l’on reconnût à son maître des qualités d’écrivain, satisfaction qu’il obtiendra difficilement. Comme échantillon du style de Comte, il cite un passage où il est parlé Au vulgaire des rom Mais celte expression est de Voltaire : o Autant il faut connaître les gram des actions des souverains qui oüt rendu leurs peuples meilleurs et plus heureux, autant on peut ignorer le vulgaire des rois, qui ne pourrait que charger la mémoire. «Voltaire, Essai sur lesmœùrs et-i’espritdes nations. Avant-propos, t. XVI, p. 300 des Œuvres complètes, é^t. de 1785, in-12.

foi. Cette franchise brutale vous étonne et vous déplaît. Moi, je l’approuve, et je voudrais que tous les hommes, on du moins tous les philosophes, fissent comme le sage d’Athènes, de qui Xénophon a dit : Soicpirr,? Sk, «Soirs? £')rqvû>ox£v, cÛTtaç ù.B’je. Si cet exemple était suivi, adieu la circonspection et la réserve, adieu les vertus de moyen terme et l'inier utrumque tene, et le medio tutissimus ibis., et tous ces compromis éclectiques, qui aboutissent à des ménagements habiles, à des transactions commodes, à une morale facile, à une conduite finement politique, qui permet de concilier la foi et la raison, la recherche de la vérité et l’amour de l’opinion, et toutes les choses incompatibles. Détestable philosophie que celle qui fait consister toute la sagesse dans la prudence! A. Comte n’appartenait point à cette école. Il ne lui avait rien emprunté, pas même sa métaphysique. A-t-il eu raison de l’exclure de sa philosophie? Je n’en sais rien ; mais je sais bien que la métaphysique n’a rien de très-positif, que depuis plus de deux mille ans elle tourne dans le même cercle, se transformant sans beaucoup s’améliorer, et qu’à force de vouloir régenter toutes les sciences, tout en se tenant en dehors du mouvement scientifique, elle a considérablement vieilli. Elle est morte dans l’isolement, et c’est à peine si l’on s’aperçoit de son absence. On se passe très-bien de son intervention, et tout n’en va que mieux. Leibnitz reprochait aux cartésiens de son temps leurs dissensions oiseuses et leurs rêveries inutiles. Je ne crois pas que leurs successeurs, qui ne les valent pas à beaucoup près, aient mieux servi la science. D’une école sans nom, sans convictions et sans principes sont sortis des rhéteurs bavards ou des sophistes sans esprit, qui sont parvenus à rendre la philosophie ridicule ou odieuse. C’est la honte de notre siècle.

a A. Comte a fait ce qu’on avait vainement essayé de faire depuis les premières tentatives de Bacon. Contemplantla science dans son passé, appliquant la méthode historique à l’étude du développement de l’esprit humain, il a cherché les lois qui ont présidé à son évolution, il a démontré l’enchaînement, la filiation et la solidarité des connaissances; il en a donné une classification chronologique, qui a pour base le principe même du progrès. Ce système, dont vous ne dites rien, est le fruit d’une méditation profonde et de plusieurs années de travaux. Je crois que, sans déroger, vous pourriez lui accorder une place dans votre Dictiimnaire des sciences ■philosophiques. Vous devez cette réparation à Ja philosophie. Aussi bien les idées de A. Comte ont été répandues, propagées; un écrivain anglais a consacré près de deux volumes d’un grand ouvrage à la réfutation de son sy^tème. Ce système a des adeptes, non pas cinquante, comme vous le dites inexactement, mais un peu plus. Ce solitaire, que vous raillez si agréablement, a été pris au sérieux par des esprits sensés, par des hommes graves, par des savants d’un grand mérite. Des écrivains connus et respectés ont embrassé les opinions de A. Comte, et les ont exposées de manière à les rendre accessibles à quiconque les veut connaître. C’est là que je les ai cherchées, et sans les paitager entièrement, je n’ai pu me défendre d’une admiration profonde pour la vérité des observations, l’exactitude des faits, la force et la justesse des raisonnements. Je suis persuadé, monsieur, que si vous connaissiez ies doctrines de A. Comte, vous vous seriez fait un devoir d’en parler avec plus de mesure. Ce n’est pas en riant des excentricités de

l’homme que tous combattrez le matérialisme et l’athéisme du philosophe. S’est-on jamais avisé de plaisanter sur le sensualisme de Locke et de Condillac, ou sur le panthéisme de Spinoza ? Mais, au lieu de faire de la critique sérieuse, vous avez préféré faire de là biographie, de la chronique scandaleuse ; et vous avez trouvé plaisant de livrer le réformateur à la risée du public. Je crois que vous pouviez prétendre à un succès de meilleur aloi, et que vos articles auraient gagné à être moins divertissants et un peu plus justes. Voltaire dit quelque part que l’on rend quelquefois justice bien tard. Ce n’est pas vous qui méritez ce reproche. Vous avez eu hâte de formuler votre jugement, qui n’est pas définitif, tant vous étiez pressé de le faire partager au public. Vous n’avez pas cause gagnée; car il manque bien des pièces à votre dossier. C’est un procès à réviser. Que penseriez-vous d’un auteur qui jugerait Newton sur son commentaire de l’Apocalypse, qui apprécierait Descartes d’après la doctrine des tourbillons et qui prétendrait donner une idée de Pascal, en le présentant comme un halluciné ? Votre collègue, M. Lélut, ne va pas jusque-là. Je ne prétends pas que A. Comte soit rangé parmi ces grands esprits. Mais vous ne persuaderez jamais à un homme de sens, qu’un savant, qui, bien jeune encore, avait pour auditeurs M. de Humboldt, Broussais, Fourier le géomètre, de Blainville, et autres esprits d’élite, n’ait été toute sa vie qu’un échappé des petites-maisons. •

« De la vie de A. Comte, on pourrait, selon moi, tirer deux enseignements: le premier est, qu’un savant ne doit pas vivre dans l’isolement, qui engendre l’orgueil et peut mener à la folie; le second, c’est qu'il faut philosopher sobrement. Quant à vos articles, ils m’ont aussi inspiré deux réflexions que je veux vous communiquer : l’une est que l’on pèche trop souvent par excès de zèle; l’autre, qu’on ne pèche j amais par excès de charité.

« Veuillez, monsieur, excuser ma franchise, et agréer l’expression de mes sentiments les plus distingués. »

C’est pour la première fois que cette lettre est communiquée au public. En l’écrivant notre intention était de protester contre la malveillance empressée de ces petits docteurs de la Sorbonne et de l’Académie des sciences morales et politiques, qui s’arrogent ridiculement le monopole de la philosophie. A cette époque, nous ne connaissions les doctrines d’A . Comte que par l’exposition de M. Littré, le plus éclairé et le plus sensé de ses disciples; et il nous sembla que ces doctrines qui représentaient, à notre gré, un premier essai de philosophie naturelle, pourraient nous être de quelque secours pour réagir contre cette plate et couarde scolastique de l’université, dont nous avions commencé à sentir le vide dès le collège, alors que, naïvement et en toute sincérité, nous demandions à notre professeur de psy-

LA PHILOSOPHIE POSITIVE ET SES REPRÉSENTANTS. 581 chologie, de logique, de morale et de théodicée, si le grand maître de l’éclectisme universitaire n’était pas un charlatan.

Notre première étude sur la philosophie positive, à l’occasion d’une publication de M. Littré, est un simple travail d’exposition. L’appréciation critique est venue plus tard, après un examen approfondi des doctrines d’A. Comte, d’après ses propres écrits. En étudiant ces écrits, nous avons compris que, pour être disciple d’un tel maître, il fallait pousser le dévouement jusqu’à consentir à lui ressembler en tout; et il nous a paru, toute réflexion faite, que, pour réagir contre la métaphysique creuse, il n’était pas indispensable d’abjurer le sens commun.

Nous n’estimons pas, à la vérité, que la prétendue philosophie de la fabrique universitaire vaille une heur.e de peine; mais nous n’avons rien de commun avec ces forcenés adeptes de la philosophie positive qui poussent la vénération pour les doctrines et la personne de leur maître jusqu’au fanatisme, et nous pourrions ajouter jusqu’à l’intolérance. Nous n’appartenons à aucune coterie, à aucune confrérie, à aucune église ; et aux sectes qui se partagent déjà la succession d’A. Comte, nous ne devons que la vérité. Quant aux mécontents qui crient à la contradiction, à la calomnie, ils devraient nous savoir gré de ce que nous nous sommes abstenu de les montrer tels qu’ils sont. Parmi les disciples de Comte, il en est dont nous estimons la valeur, le savoir et le caractère; mais il en est auSsi, et beaucoup, dont l’état mental nous inspire une sincère pitié ou de vives inquiétudes. Disons, puisqu’il le faut, que ce qui nous a le plus éloigné de l’école d’A. Comte, c’est la mauvaise queue de ces sectaires fanatiques et bornés qui seraient capables de déconsidérer un Socrate et un Aristote, c’est-à-dire un sage doublé d’un savant. Je ne suis pas, il s’en faut, avec M. Littré; mais je suis heureux qu’un homme de son poids se soit mis à temps en mesure de n’être point confondu avec de pareils coreligionnaires.

VIIÏ

LÀ filÉTAPHYSIQÜE MÉDICALE.

Pour montrer comment les métaphysiciens de la médecine entendent l’étude des systèmes, il faut dire quelques mots des tentatives qu’ils font depuis quelques années pour renouveler la pathologie générale.

Les volumes de ces auteurs sont très-gros, un peu trop, à mon gré, gonflés de métaphysique et bourrés de généralités. Les auteurs ne veulent faire qu’un essai, s’il faut en çroire le titre; mais, une fois entrés en matière, le courant les entraîne, je ne dirai pas dans^ l’abîme, pour être indulgent, car il faut se garder de décourager les navigateurs hardis qui, montés sur un frêle esquif, s’aventurent en plein Océan. On ne navigue pas d’ailleurs sans boussole. Nos navigateurs en ont une qu’ils réputent excellente, non sans se faire illusion. Ce grand mot de philosophie médicale les a séduits, éblouis, et ils l’inscrivent en tête de leurs livres, peut-être à tort; car la philosophie scolastique, servant de base à des dissertations sur la médecine, ne représente nullement, pour ceux qui savent et raisonnent, la philosophie médicale.

Celle-ci, à parler exactement, — et le langage scientifique ne saurait pécher par excès d’exactitude, — n’est point du tout l’application de la métaphysique aux généralités de l’art médical; mais l’ensemble des principes et des lois qui sont le point de départ et la règle de coordination des faits généraux, sans lesquels la médecine n’aurait point un caractère scientifique, ni une circonscription bien définie dans le domaine des connaissances. Ces faits généraux sont indépendants des systèmes, lesquels ne sont, à vrai dire, que les interprétations diverses qui en ont été données.

Les systèmes doivent être considérés comme les variations apparentes de l’art médical à travers les vicissitudes de son évolution ; mais ces variations, très-curieuses à observer et très-importantes à noter dans le mouvement général de l’esprit humain, laissent inaltérable le fond même de l’art. Celui-ci reste ferme sur les fondements de l’expérience, et, sous le nom d’empirisme, — prenant ce mot au sens rigoureux, — il répond, dans tous les temps, aux exigences de la pratique.

Cette considération est importante dans l’examen du passé, utile aussi pour la plus claire intelligence du présent, capitale dans la question si controversée de la certitude médicale.

L’amour des généralités me semble avoir détourné tant soit peu ces auteurs de la compréhension vraiment philosophique et réelle de cette question maîtresse; et je m’explique leurs écarts, sans prétendre ni les justifier ni les excuser, par une préoccupation vicieuse qui les domine. Celte préoccupation est commune à la plupart des médecins, et ceux-là surtout n’y échappent guère qui se laissent aller aux séductions de la métaphysique, sans s’inquiéter de la réalité présente, ni des enseignements de l’histoire : deux éléments précieux, dont la combinaison produit la critique.

L’erreur de ces amateurs de philosophie médicale, c’est de croire que la médecine est une science. Non, la médecine n’est point une science, elle n’en a point le caractère ni les allures. La médecine est un art qui poursuit un résultat concret et un hut pratique. Elle n’a jamais été, ne sera jamais autre chose, et s’obstiner à la dénaturer, soit par insuffisance, soit par faiblesse, c’est lui rendre un pauvre service; car, en bonne logique, ils seront toujours battus par leurs adversaires, ceux qui, sous prétexte de rehausser la médecine, la font ce qu’elle n’est point.

L’art médical repose sur un ensemble de sciences auxi-

liaires, vicieusement dites accessoires, et il dépend immédiatement d’une science de date récente, qu’on appelle biologie, bien nommée, puisqu’elle traite des phénomènes et des lois de l’organisation. La médecine n’est qu’une branche, ou mieux, une application de la biologie, et c’est de celle-ci qu’elle emprunte le caractère scientifique qu’elle tend à acquérir de plus en plus, et qui lui a été refusé tant qu’elle n’a pas eu de base certaine.

De tout cela, nos métaphysiciens ne disent pas un mot, et cette négligence est fâcheuse; car c’est de quoi précisément il devrait être question dans les livres qui s’intitulent, sans trop de raison, Philosophie médicale. La médecine est émancipée, depuis qu’elle a pour point d’appui et pour fondement solide une science ayant, comme toutes les sciences, des principes irréductibles et des lois certaines; si bien que, en bonne philosophie médicale, les systèmes doivent disparaître, ne s’étant produits, chacun en son temps, que faute d’une base inébranlable ; et ils ne se sont produits sous des influences diverses qu’en tant qu’ils préparaient l’avenir, représentant, les uns plus, les autres moins, une base provisoire.

Il est plus que probable que de toutes ces choses, que je ne fais ici qu’indiquer brièvement, ces auteurs n’ont rien vu, et je le regrette en vérité, car dès lors leurs livres deviennent inutiles pour ceux qui voient clair dans le passé, par la comparaison qu’ils en font avec le présent.

Assurément, la métaphysique est un agréable passetemps pour les curieux qui ont du loisir, et qui goûtent l’ontologie un peu plus que ne faisait Broussais. Nous estimons néanmoins que les hommes de sens, et en particulier les médecins, doivent s’attacher à la réalité, et voir, autant qu’il leur est donné, les choses telles qu’elles sont. C’est en cela que consiste la vraie philosophie, selon la juste remarque de Buffon, c’est-à-dire toute la philosophie.

Voir la réalité telle quelle, de façon à fonder une théorie

vraie, est chose très-difficile en médecine ; et c’est à cause de la grande difficulté de philosopher conformément à la saine méthode, en physiologie, en pathologie et en thérapeutique, qu’on ne saurait trop mettre en évidence les services qu’ont rendus à l’art médical les deux hommes qui ont le plus fait chez les modernes pour fonder la philosophie médicale, Stahl et Barthez. Examinons brièvement la réforme philosophique hardiment tentée par ces deux grands maîtres.

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