II. — lies commencenients du vitalisme barthézien
Barthez ressemblait en un point aux anciens héros de la fable, qui se proclamaient fils de Jupiter : il remontait directement à Hippocrate, et ne reconnaissait pas volontiers d’autres ancêtres. Les ascendants qui le rattachaient à ce grand homme ne lui semblaient guèré dignes d’une aussi noble généalogie, et à peine consentaihil à les admettre comme intermédiaires. Peu d’hommes portèrent aussi loin que lui l’orgueil scientifique et le culte de l’art médical. Il faut reconnaître, en revanche, que peu l’égalèrent en capacité, en savoir, en invention, en puissance de coordination et de démonstration. Son génie embrassait toutes les parties de la médecine et toutes les sciences dont la médecine se sert pour accroître ses ressources et étendre son domaine. Théoricien incomparable, il se mit au pre-
(J) Discours académique sur le principe vital de Vhomme\ par P; j. Barthez, traduit du latin et accompagné d’un Avant-propos et de Notes historiques et critiques, par Adelphe Espagne, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Montpellier, 1863, in-é® de 48 pages, 2® édit.
mier rang des praticiens, et disputa à l’éloquent Boerhaave la prééminence dans l’art si difficile d’enseigner.
En médecine, Barthez ne pouvait redouter aucune supériorité parmi ses contemporains, et il l’emporta sur tous ses rivaux par la force de cohésion qui soutient encore son système de doctrines. Sa forte tête ne plia jamais sous la masse des connaissances acquises par une lecture immense. L’érudition la plus variée et la plus solide enrichit son esprit sans l’affaiblir. Sa raison n’eut point de défaillances, et son imagination contenue et bien disciplinée n’entraîna aucune de ces grandes erreurs de jugement qui troublent trop souvent la sérénité des plus beaux génies. Ayant conçu de bonne heure le grand dessein qu’il devait poursuivre durant toute sa vie médicale, il marcha droit au but, sans hésitation, sans écart, mais non sans se dégager de plus en plus des influences subies dans les premiers temps de sa carrière.
Barthez, au rapport de Desgenettes, pensait que Haller était jaloux de lui, et il se trompait apparemment. Haller n’était jaloux d’aucune gloire. Dans sa bonhomie allemande, il se croyait bien au-dessus de ses contemporains les plus illustres en médecine et en physiologie, et il le croyait, naïvement, avec toute la vanité d’un poète, se sentant d’ailleurs porté aux nues parles siens et comptant beaucoup pour son exaltation auprès de la postérité sur l’énorme tas de ses volumes. À ne considérer que la masse de cet effrayant bagage, il avait raison de compter sur un piédestal trèshaut. Mais il n’avait pas prévu que de tous ces volumes on extrairait un jour la substance, et que son vrai titre serait ce tout petit \i\ve: Primœ lineœ 'physiologies [\), qui contient tout ce qu’on lui doit de bon et de vraiment utile en physiologie. Quant à son grand ouvrage, Elementa physiologies corporis humani (2), c’est un répertoire, un recueil
(t) Lausanne, 1771, in-S®. La édition est de 1747, Gœttingæ.
(2) Lausannæ, 1757-66, 9 vol. in-io.
LA MÉTAPHTSIQDE MÉDICALE.
d’observations et d’expériences, le modèle de la plupart des livres que l’on publie encore de nos jours sur la physiologie, en suivant servilement les procédés mis en vogue par les partisans de la méthode expérimentale. Haller était le vrai représentant de cette méthode qui a fini par produire Magendie. Quant aux autres ouvrages qui portent son nom, il ne faut pas les déprécier; mais il est juste de les estimer à leur valeur exacte et de les considérer comme des compilations utiles.
Haller, compilateur infatigable, fort savant en bibliographie, ne possédait pas cette forte érudition que Barthez a fait tourner au profit de , la médecine, et qui le distingue de tous les médecins modernes. « Dans une science de « faits comme est la médecine pratique, l’érudition solide « ne saurait être trop étendue. Le mépris de l’érudition est « une affectation ridicule, que la paresse et la vanité ont « rendue commune en France, surtout dans les derniers « temps, où l’on a cru pouvoir autoriser ce mépris en se « couvrant du vain prétexte de la liberté de philosopher.
« L’activité de l’esprit humain ne peut jamais être plus « librement et plus puissamment exercée que lorsque,
« après avoir bien digéré les faits qu’il a rassemblés, il trace vaille à en faire sortir les idées mères, qui deviennent des « germes de nouvelles connaissances. »
C’est Barthez lui-même qui s’exprime de la sorte (1). La leçon qu’il donnait à ses contemporains peut encore servir à notre public médical, tellement ignorant en pathologie historique.
Barthez ne pensait pas que la connaissance des faits consignés dans l’histoire de l’art fût inutile au médecin. Loin de là, il estimait que l’ignorance de ces faits conduit infailliblement à la présomption et à ces excès dangereux ou ridicules qui font crouler la plupart des systèmes ; car
(1) Disœurs sur le génie d’Hippocrate, Montpellier, 1801. Guardia.
un système véritablement légitime et fondé en raison n’est en ; définitive qu’un essai de coordination des vérités acquises; par une longue expérience, et transjnisesT par une tradition non interrompue. La suite.de cette tradition, perpétuée depuis l’origine jusqu’au temps ;présent, constitue le fonds propre de.l’histoire de. la médecine; les doctrines eL;les théories ne sont que des accidents, qu’il né faut pas, négliger, puisqu’ils ont eu leur raison:;d’,ê'tre et une signification précise, de même qu’une in.e.ont^table, influence, mais qui ^ malgré les, agitations vin éyitaibles , vn’ont pas rom pu la ebaîne ni détourné Re courant.
Broussais lui-même, . dont d’érudition , n^était pas nomme, . le. génie^ Broussais ayait saisi da différencefdéêllnentrejles phénomènes, contingents eldes-, choses solides de là -méde^ cine. Il a grand soin d’avertir le lecteur, dans un, passage , de son Exammii), que son dessein n’est point; de faire une histoire de la médecine, maiS: seulement une. reyue des systèmes. Dans cette distinction fondamentale est toute la force de sa critique. Broussais ne rejetait point la tradition médicale, puisqu’il faisait grand état et des • observations des anciens; et même de leurs explications; mais fl déclarait, la guerreau? systèmes: qui avaient précédé celui qu’il tenta de. fonder: sur leurs ruines.
Barthez.,^ qui admettait cette , distinction ) essentielle, , se servait de son érudition pour donner à ses .doctrines l’aP" pui de la tradition. Il fondait en quelque façon sur les assises du passé, et c’est pour avoir donné une pareille has.e , à ses constructions qu’il a fondé, solidement. Il avait coutume de dire que le principe vital , n’était que la . gi-^ rouette de son édifice, .et se moquait volontiers; des adverr saires qui prenaient pour la clef de voûte , du système, une formule commode pour l’exposition dogmatique.
(1) Examen des doctrines médicales. Paris, 1829-1834. Voir la préface et le tome l^r.
A. le bien prendrej le principe vital n’était que l’étiquette du. système. Il, servait d’enseigne, pour.ainsiqjarler, à cette; science, de. science dont Baxthez:a«coordonnéJes
princâpaux éléments, et qui devint Je titee définitif ;de eeluL de. ses, écrits,-où.. se concentre l’essence der sa /doctrine physiologique (1). Il procéda lentement à rélaboration. de cette tdoctrine, eteeme, fut que. par; des essais successifs qu’il.Ja; constitua;, définitivement. Le premier, germe: de cette -grande production est contenu dans le .-discours: qu’il: prononça dans l’assemblée solennelle de l’École -de: méde-: cine, ,le,31 octobre 1772, swr le principe vital de,VJiomme
Ce dis,cours:latin a été. mis en françms par- un professeur agrégé .de. la <, Faculté de> Montpellierj le docteur Ad., Es-? pagne.. On, ne peut, que louer le zèle du '..traducteur: qui,, non. content de rendre fidèlement le sens d’un texte d’.une interprétation difficile.. en, plusieurs endroits, ,a jointA/Sa traduction , des nQles.bistoriques et des réflexions critiques, sans parler d’un avant-propos qui gagnerait beaucoup , à. être abrégé et dégagé de quelques préoccupations que resprit<de .clocberi„ comme -on-dit vulgairement j. entretient: encore :dans la vieille école de .Montpellier; Cette école. est trop voisine de l’église ; entre les -salles de dissection et: la, sacristie de la cathédrale s’étend la::grande:eour,;au fond de. laquelle s’ouvre l’amphithéâtre, et le gros bourdon ide Saint-Pierre rappelle- souvent aux. maîtres et aux élèves le temps ou l’École de médecine obéissiit. à l’autorité épiscopale^
Arec de pareilles traditions ; il est.difficiie de s’émancir per complètement, et l’on conçoit, que. le traducteur du Discours sur le principe. >vital de l'homme a.ii cru de son devoir de repousser: les acinisations. de. malérialismaiportées
(i) Nouveaux, éléments detla. science -de rAenjOTe, .Montpeflierj 1778, 1 vol. in-8o.
\2] Orafid académicà dé principio vitali hominis. Monspelliensis, 1773, iQ-4«-
PHfLOSOPHIE.
contre Barthez, et de montrer que le système de doctrines de l’École de Montpellier est en parfait accord avec les dogmes de l’Église catholique. Remercions le traducteur de n’avoir allégué que des textes des Épîtres de saint Paul, et de nous avoir fait grâce de saint Augustin et de saint Thomas.
Cette manie de vouloir à toute force que la physiologie et la théologie, orthodoxe marchent toujours de concert est un des plus tristes résultats de ce despotisme dogmatique qui, durant un demi-siècle environ, a pesé sur l’école. La responsabilité de ces égarements déplorables retombe en plein sur les successeurs immédiats de Barthez, qui, poussés irrésistiblement par le désir de se singulariser, ont imprimé à l’enseignement physiologique une direction vicieuse, en faisant intervenir hors de propos, dans les doctrines médicales, la loi et les prophètes, les Pères, les conciles et tous les symboles possibles, depuis celui de Nicée jusqu’à celui de Trente. Qu’est-il résulté de cet amalgame de médecine et de théologie? C’est qu’on a vainement prétendu mettre d’accord Hippocrate et Barthez avec la - Bible et le catéchisme, et qu’enfln de compte un théologien habile dans la dialectique et rompu aux discussions de la scolastique italienne, a démontré à ces physiologistes plus qu’orthodoxes que leurs doctrines allaient précisément contre les principes du dogme canonique.
Barthez n’était pas homme à se commettre ainsi avec les théologiens. S’il a puisé çà et là dans les souvenirs de ses lectures variées quelques citations empruntées à l’ÉcrL ture et aux Pères de l’Église, son dessein n’était point de corroborer son système à l’aide de pareilles autorités , mais d’emprunter à ces autorités des rapprochements lumineux, des réflexions sensées, ou encore des sujets d’observation. Barthez aimait son repos avant toutes choses, et de même que Buffon, il eût apparemment consenti à donner au besoin des explications à la Sorbonne, en gardant
par-devers lui sa foi scientifique ou ses convictions de savant. Mais, comme il écrivit en latin les premiers essais de sa doctrine, ses écrits n’encoururent point les censures ecclésiastiques. Ajoutons que ses principales productions sont de la fin du dix-huitième siècle, et l’on sait qu’à cette époque la philosophie des libres pensèurs avait à p^u près fait reconnaître ses droits. Or c’était en 17ol 4ue Bulfon avait, sinon rétracté explicitement, du moins adouci quelques propositions malsonnantes de son ffistoire parmi lesquelles on remarque la suivante :
« L’existence de notre âme nous est démontrée, ou plutôt « nous ne faisons qu’un, cette existence et nous (1). n
Barthez, qui professait en grande partie les mêmes principes que Bulfon, aurait pu revendiquer cette pensée du grand naturaliste, comme l’expression de la sienne propre sur la constitution de la nature humaine. Adversaire résolu de l’animisme, il refusait de reconnaître une essence au principe vital, et, pour justifier son refus d’admettre une pareille entité, il se fondait sur l’incompatibilité du corps et du principe pensant ou psychique, comme disent ses prétendus disciples et successeurs; de telle sorte qu’en se conformant aux idées courantes, aux doctrines consacrées par la religion et admises par la philosophie en général sqr la constitution de l’homme, il repoussait un intermédiaire quelconque entre la substance matérielle ou corporelle et l’essence spirituelle de l’âme, tout en rejetant d’ailleurs et très-énergiquement les principes et les doctrines de l’animisme.'
On sait qu’à cet égard Barthez était intraitable, et qu’en maints passages de ses écrits, se trahit la répulsion profonde que lui inspirait le système physiologique de Sthal, bien qu’il reconnût implicitement toute la supériorité de
(1) Édit. in-4°, t. II, p. 433.
RHIL6S(WiHIE.
ce graad homme: qni fat, à le biea considéreT, son prédécesseur immédiat, ou mieux, son véritable iprécurseur.
j Qu’on veuillenbien remarquer, en outre^ rqu’en refusant -uneijesseneerfit; tonte') personnalité i à cêt ensembleiadeifoneitions;jju^il igr)oupait? sous ta dénomination eoranmne de .prmcipe ivitaJjîBarthez) atfectâitaie:prendne \&rciOh nature^ delui^même si vagueietrâdéterminéi-au'senspréeiset concretî qu’il avaittreçuidès les dempsibippocratiques, et qu’il : reçut :pl einement, cpar tarsuite, i dans' L’École d’ A sclépiade.
: Les ifoceesi actives i:de la matière nse. traduisaient ; pour lui : par ce teEmecgénéFique des nature. Æn; physiologie, diestà-dire. dans; Pétude xiu monde, organique, ;Barthez: entendait par nature l’ensemble des phénomènes qui se manifestent par lesüOîganes en^activité.
. Telle :esb au fond sa doctrine,; dépouillée-biementendude ;ses jformules algébriques, ët;dégagée:desi:bandelettesi qni .dfenveloppentcommeiune'jmomie. QiPôn ee garde toutefois ide croireique, sousladroide expositiond6gmatique,dln’y a qu’un cadavre. ; Barthez U' est pas un de ces:morts ;qni ■gisent enfouis dans un;reeoin cdes catacombes. Le génie mathématique 'qui prédominait îen vlui a) imprimé ;à :ses .écritsii’allure et; les dehors des conceptions géométriques, etpes tendances spéculatives l’ont; pousséà se servir - sans imesure du langage <des ^métaphysiciens. Mais, en dépit des apparences, Barthez n’était point un homme de réaction. : Plus ; avancé s que:Bordeu, trop enfoncé encore dans les profondeurs de ranimisme, iL cherchait lesdondements de la médecine dans la physiologie, dégagée de tout système ithéologique, métaphysique,’ mécanique ;et physicochimique. La physiéiôgie, telle qu’il la concevait, n’était Autre que cette -seience de l’homme -qu’il' voulait fonder d’après les:h>is des phénomènes que les ' 'organes manifestent par action ou par réaction, en suivant la direction des esprits vraiment scientifiques , tels qu’Hippocrate ,
LA MÉTAPHYSIûnE MÉDICALE, 599
Aristote, Âsclépiade, ses vrais s prédécesseurs parmi les aaciens.
Quant aux modernes, Barthez donnait la main à Van Helmont, à Perrault, à Stahl, aux solidistes de 1- École de Borelli et deBaglivi; mais il différait d’eux tous en ce qu’il avait rejeté toute hypothèse métaphysique ou mécanique.
1 n’y a pas dans ses écrits ombre ni trace de mysticisme. Dans toutes les- questions, qui sont du domaine de la foi ei de la philosophie spiritualiste, il était d’un scepticisme absolu. « La meilleure manière de philosopher, dit-il expressément (1), -celle du moins qui peut exercer fructueusement rintelligence,- consiste à négliger l’essence des objets pour ne s’enquérir que des rapports des phénomènes. » Et ;plus loin: « Tout^îe que les hommes ont agité sur les -causes des choses est renfermé dans la découverte des différences et des analogies.».
Rien que d’après ces deux phrases très-significatives, il est aisé de voir que Barthez se tenait religieusement dans les vraies limites de la science, en autres termes, dans les sains principes de la philosophie naturelle. Partant de ces principes, il se propose « d’écarter les imaginations des médecins de toutes les écoles, et d’arriver à la connaissance réelle des phénomènes par l’investigation immédiate des lois. qui président d’ordinaire à Pexerciee du principe vital de l’homme. » Et plus loin : « Ce principe ne peuts’offrir à l’esprit ni sous les apparences d’une image concrète ni sous la forme d’une idée spirituelle. » Et vers la fin: «Il nous reste à savoir quelle est l’origine du principe vital, quelle est sa fin. Mais un voile sacré cache à la fois et la fin et l’essence de ce principe. »
Il paraît inutile de commenter ces passages pour mettre en pleine évidence le scepticisme absolu de Barthez à l’égard des questions de substance, de causalité et de finalité.
{l)(>raiioacademicadeprincipio vitali kommis. Monspeliî, 1773, in-4o.
Encore une fois, ce grand médecin était dans les vrais principes de la philosophie naturelle, et c’est en interprétant à rehours les dogmes fondamentaux de son système, que le vitalisme spiritualiste et mystique le proclame son chef de file.
Barthez se trouve tout entier dans ce premier Discours sur le principe vital, qu’il faut considérer comme une simple esquisse, comme une ébauche très-précise et très-nette de l’ouvrage qui parut deux ans.après sous ce titre : Nova doctrina de functionibus naturœ humanœ. Plus tard (1778), ce livre hardi et tout rempli d’innovations, et dont le titre semble répondre à celui du grand ouvrage de Stahl, ce livre qui marque une date mémorable dans la médecine moderne, parut en français (1) remanié par l’auteur et avec d’importants développements. En 1806 seulement, Barthez exposa amplement sa doctrine en deux volumes, pleins de faits choisis, nombreux, variés et riches de fortes pensées, d’idées générales, de profonds aperçus et de vues extrêmement ingénieuses (2).
C’est dans cet ouvrage vraiment incomparable que Barthez apparaît dans toute la plénitude de son génie. .C’est là qu’on voit nettement que « ses connaissances, pour emprunter le langage de Buffon, sont les germes de ses productions. » Le Discours sur le principe vital de Vhomme est comme le programme de ce livre immortel. Aussi semblet-il inutile de présenter ici même une brève analyse de ce discours. Le traducteur en a donné une qui est un peu bien
(1) Monspelii, 1774,104°.
(2) Nouveaux éléments de la science de l’homme. Montpellier, 1778, 1 vol. 2° édition. Paris, 1806, 2 vol.
(3) Cabanis, parlant de la saine méthode qu’il convient de suivre en médecine, remarque avec raison que Barthez l’a développée et appliquée heureusement « dans un ouvrage rempli de grandes vues médicales autant que de philosophie et d’érudition. » (Coup d’œil sur les révolutions et la réformede la médecine, Paris, 1804, chap. iii, § 9.)
sèche. Mais le lecteur aura bientôt fait de lire le discours de Barthez, resserré en moins de vingt pages, et où il trouvera, s’il va au fond et se dégage de tout préjugé, l’esprit et les tendances qu’il nous a suffi de signaler pour justifier l’admiration que nous inspire le génie médical d’un homme pour lequel, en dehors de la science, nous n’avons jamais eu de bien vives sympathies. Heureuse l’école qui peut s’honorer de compter Barthez parmi ses maîtres, si elle suivait d’un pas ferme et résolu la large voie ouverte et tracée par lui, au lieu de se fourvoyer dans les petits chemins et dans les sentiers de traverse (1).
Tout espoir cependant n’est pas perdu, et il ne faudrait pas juger de l’état des esprits d’après les doctrines et les tendances de ce journal de médecine, qui a pris pour enseigne ce titre singulier : Montpellier médical.
Ce titre est plus ambitieux qu’exact. Le journal qui l’a adopté, très-estimable d’ailleurs, ne représente qu’une fraction de l’Écolq de médecine de Montpellier, ou, si l’on veut, un parti très-imposant, puisqu’il a pour lui le grand nombre, et que la faveur est aujourd’hui aux majorités. Mais ce parti, si fort qu’il soit par le nombre de ses adhérents, n’est pas toute la Faculté, et celle-ci ne peut être bien comprise qu’autant que l’on connaît la minorité, c’està-dire le parti de l’opposition, et, pour tout dire en un seul mot, le parti de l’avenir.
L’opposition a existé de tout temps à Montpellier, et elle s’est de plus en plus dessinée et affirmée, à mesure que la tyrannie dogmatique a voulu s’imposer de force, au nom d’une tradition respectable sans doute, mais détournée des
(1) Il est essentiel .de remarquer que chaque application des dogmes de la science médicale doit se rapporter à ces dogmes, par des inductions qui soient très-simples et très-prochaines. — Car, en général, plus on prolonge la chaîne des conséquences qu’on peut déduire successivement d’un principe dont on veut faire l’application, plus il est à craindre qu’on ne s’écarte de la vérité. (Discours sur le génie d’ Hippocrate. Note 25.)
PHItOSOPHIE.
tendaHces et de la- direction que suivaientiles tnaîlres dcmt on invoque aujourd’hui l’autorité. iBe Barthez, qui était-un homme supérieur par le geme=et d’une.uriginalité ei puissante, on > a fait un chèf^dt secte Son nom?a été ^icrit sür le drapeau du vitalisme arriéré et réactionnaire, let l’on a si bien fait, que Cé grand nom, qui eouvre de son ombre des diseiples peu au courant de la doctrine- du maître, me représenté un quelque sorte- que le ‘papeid-’üne petite;églîse intolérânte et supèrstitreüse.
Barthez, glorifié là-bas sans mesure : et sans discernement, n’a point exercé l’influence salutaire et légitimie qui reste enéore à l’état latent dans ses meilleurs muvràges. Il n’a pas- été mieux 'servi par ses successeursmt continuateurs les- ÿlus accréd$tés-que ne dejfut ^Hippocrate pàr Galien. On sait que ee dernû rs abrita comme sousmne égide tutélaire derrière le nom d Hippocrate : qu il lança l’ànathènie —sans'ménager les injures — - contre -tous les systèmës'ët’ lès doctrines les ^fus autorisées de ses prédécesseurs et contemporains, ut; que, -tout en invoquant cOmme ■^un do^e - infaillible rhippOcratisme qu’il ; travestit, ^ gâta et d'énatüra/avec ses théories creuses, ûl se üssa <doucement sur un piédestal, du %aut • duquel il ùxerça duraütr quinze -siècles environ une souveraineté absolue, jusqu’au moment où, l’esprit- d’émanCipàtion aidant, la pure doctrine d’Hippocrate puisée à la source, Ut remise en lumière, renversa de fond en cOmble l^œuvre imposante de son charlatanisme.
•Une réaction analogue éclatera' tôt oU tard à Montpellier, et dévoilera aux -yeUx fascinés - la ; supercherie tyrannique qui a triomphé durant un demi-siècle, et grâce à laquelle Barthez a été amoindri et presque détrôné.
Cette réaction inévitable se manifeste visiblement par des symptômes significatifs. L’élément étranger pénètre de plus en plus dans l’école, et les nouveaux venus, qu’on aurait jadis traités comme des intrus, ne sont plus tenus de
LA MÉTAPHYSiaOE MÉDiaALE.
feire acte de soumission ni de chanter,- comme par le passé, da^palinôdie. .La faculté de Montpellier. compte.maintenaat parmi ses membres des , hommes qui se soucient ; peu -des ■vieilles idoles,- et qui osent rire tout haut - du culte qu-’4Mi leur rend encore, beaucoup ; pl us . par habitude * que L?par dévotion.' . La physiologie a fini par se faire - place dans ^ ün enseignement dont la physiologie ne faisait point, partie, -un peut le dire, depuis G.-L. Dumas, et la tradition de cemaltre -illustre a 'été très-heureusement reprise. Il y a des’.professeurs:de la Faculté de Montpellier qui- s’inquiètent beaucoup de; tout :ce qui se passe et se fait hors de- chez eux, sans^se préoccuper de mettre; leurseonvictions scientifiques d’accord avec les dogmes .de la théologie, comme - cela s’est vu, dl n’y. a pas dix ans. Un motà'ce sujet.
M. l’abbé -Flottes, ancien vieaire général ;du diocèse de;Montpellier,: professeur honoraire à la Faculté des lettres de-la^même ville,'.a,;il y a 'cinq, ans, publié un -écrit : fort curieux.-Gl’estsune ivéritabie consultation théolûgi que faite en réponse à cette question : L'hypothèse .qui mdmet un principe de me distinct de Vâmé. et des organes est-ette icontraireià la morale et à la religion {i)^ Certes, voilà un vproblème: singulier et. qui surprendrai tun‘ peu LAcadémie dés ^sciences. Il faut songer qu’il a été posé à Montpellier, dont *Fécole de;médecine, attachée par tradition et dévouée par habitude aux doctrines spiritualistes de la. métaphysique religieuse, se préoccupe très-sérieusement d’accorder -Ja science avec la foi. Cette ridicule. manie de; vouloir .que da -physiologie soit orthodoxe a - repris- de . plus belle ; depuis qu’un théologien. étranger, réfugié en France pour des opinions lauxquelles il n’est pas resté fidèle, s’est cru obligé de soutenir, avec toute la subtilité dbn scolastique italien, que lès théories vitalistes, qui peuvent sarésumer ainsi : corps ou agrégat- matériel, âme ou principe psychique, vie
(1) Montpellier, 1859, in-So.
OU force vitale, sont antireligieuses, antichrétiennes, anticatholiques. Cette déclaration, ou, pour mieux dire, cette condamnation d’un théologien que l’on faisait fort savant, — il prêchait en effet de omni re scibili, — avait, il m’en souvient, vivement ému la Faculté. Gela s’explique, et par les antécédents de la Faculté et par son état présent : Fécole de Montpellier est en quelque sorte sous la protection de l’Église.
La moderne faculté de Montpellier a quelque analogie et même beaucoup de ressemblance avec ces écoles du moyen âge que la piété des rois mettait sous la protection des évêques. Je sais par expérience que l’influence épiscopalen’y est pas tout à fait éteinte. Un étudiant qui veut soutenir sa thèse pour obtenir le grade de docteur doit mettre, beaucoup de soin à ménager les croyances orthodoxes des hommes bien pensants et la susceptibilité des bonnes âmes. Ces scrupules des savants religieux expliquent la question qui a été posée à M. Flottes. Hâtons-nous de dire que la réponse est infiniment plus sage que la demande.
M. l’abbé Flottes, théologien et philosophe, a répondu brièvement par des textes des Pères et des docteurs de l’Église. 11 n’a mis du sien que la conclusion qui est celle-ci : « L’hypothèse du principe vital distinct de l’âme et des organes, et celle qui affirme que l’âme est le principe de la vie, sont deux opinions qui sont libres ; et, quelle que soit l’hypothèse que l’on adopte, on n’en sert ni plus ni moins les intérêts de la morale et de la religion. »
Cette réponse témoigne d’un grand sens et de beaucoup de tact. Au frontispice de sa brochure, M. Flottes a mis une épigraphe tirée de V Imitât Elle est significative. Pour en saisir la portée, il faut savoir que dans cette bonne ville de Montpellier, où l’on s’inquiète si fort de l’in* fluence heureuse ou funeste que les doctrines médicales
(1) Liv. III, ch. V.
peuvent exercer sur la morale et sur la religion, on trouve, comme ailleurs, ignorantiam recti et invidiam, que Tacite appelle un vice commun aux grandes et aux petites cités. Ajoutons, pour achever le commentaire, que M. l’abbé Flottes est un homme de science, un esprit libéral et trèsdistingué, fuyant le bruit, cherchant le repos dans la vérité. Il a donné à la Faculté de Montpellier une consultation trèsraisonnable. Mais le vitalisme réactionnaire est incorrigible, et, tout comme l’bomœopathie, il prend de l’eau bénite.
Si Bartbez ressuscitait avec ses croyances de libre penseur et de philosophe émancipé, il serait exorcisé par les dévots et sectaires qui n’ont rien négligé pour compromettre son nom et ruiner son autorité. Ce grand homme n’avait point prévu à coup sûr que ses doctrines dénaturées seraient mises un jour au service de l’orthodoxie chancelante.