‹ La médecine à travers les siècles, histoire, philosophieChapitre 33 sur 53 · IV. — lia psycliolo^îe et la médecine · texte numérisé non relu

IV. — lia psycliolo^îe et la médecine

Rendons justice à l’école dite éclectique : à force d’impuissance, elle nous a débarrassés de la philosophie officielle et de ses prétentions exubérantes. L’éclectisme est mort sans espoir de résurrection, après avoir rempli son office négatif; et, puisqu’il n’est plus, gardons-nous, malgré le mal qu’il a fait et le bien qu’il a retardé ou empêché, de lui demander compte de sa conduite et de lui rappeler ses promesses charlatanesques. Des générations entières ont subi l’influence de ce prétendu système sans en retirer aucun bénéfice. La médecine elle-même, égarée un moment à la suite des professeurs de psychologie, a pris le parti de chercher dans son propre domaine ses principes et ses méthodes; et les médecins clairvoyants et sans préjugés d’éducation comprennent très-bien maintenant que la philosophie de la médecine n’a rien de commun avec celle qu’enseignent les maîtres de logique.

PHILOSOPSIE.

Cés derniers commencent à comprendre dé leur côté que leur enseignement ne constitue parle fait qu^ùne continua^ tiOn de la routine scolastique^ et la preuve qu’ils- ont cout science de rinutilité d’un tel enseignement, c’est qu^’ils^se permettent dès excursions fréquentes sur un terrain où se rencontrent avec eux les médecins et les physiologistes.

Gë sont 1 es - plus hardi§ dé la bandé qui s’avancent ainsi en explorateurs-, et-- quoique d’ùne timidité notable, ils semblent des héros valeureux en comparaison de leurs collègues moins aguerris. Gëux-ci' se «bornent à d’inoffensiVês éhicubratidnsv Ils s’appliquent dévotement à traduire lès CiMfessions oU'ldL Cité de Dieu, de saint Augustin, à écrire pour les jeunes collégiens- et les demoiselles bien élevées dès li vres anodins sur le bônheur on sur là famille, ou de « lourdes dissertations sur la scièneedu beau; bref^ de ces ouvrages dont l’innocuité manifeste est attestée d’ailleurs par les encouragements que leurs auteurs reçoivent de l’Académie des sciences morales etipoli tiques..

Gette section de l’Institut de France est un port de -salut, un refuge sûr pour les amateurs qui font profession de philosophie. C’est là quds vont cbèrcber des couronneSj en attendant qu’ils puissent ajouter aux lauriers' les palmes vertes, insignes -classiques des académiciens.

Ces prudents amis dè la sagesse {tel est le sens du mot pMZosopÂè) sont possédés de Fambition^ ou mieux dèta manie académique,- laquelle^ fait tourner tant dé têtèSvSans épargner même les théologiens. L’Université de France, n si- calomniée- et- si grande, » suivant un de ses dévoués serviteurs, est une vraie pépinière qui fournit en abondance à'I’Institut de très-bons sujets, et motamment des philosophes d’une honorabilité parfaite, d’une capacité incom testable, puisqu’elle est attestée par dès diplômes- en «règle, par des- prix nombreux, et ddne modération à désespérer les sages qui ont pris pour devise le vieux dicton In medio

LA MÉTAPHYSÎOÜE MÉOICALE.

stat virtus, ou l’hémistiche gia poêle; des Méiamorpheses : Medio tutissimus ibis,.

Nos maîtres de philosophie suivent donc le bon petit chemin où les ont:précédés et où les accompagnent; tous ces praticiens de la . sagesse qui, guidés par la prudence; la plus méticuleuse. et uniquement préoccupés de leur sûreté, n’nnt d’autre soucique d’avaucertdauoement en évitantftout obstacle j et d^autre nrainte' que c elle ; de se; compromettre par quelque imprudence ou par une infraction quelconque^. même très-légère, au principe .fondamental de leur catéchisme. ; la modération;

En prenant toutes ces précautions; avant que de.se mettre en route, nos voyageurs-finissent par. atteindre. sans trop de peine le terme de leur pèlerinage, encouragés par ceux qui sont déjà arrivés, et poussés par ceux qui les suivent;; C!est: ainsi que nos habiles philosophes parviennent, non sans se servir (fe la philosophie^, mais en la servant le moins possible, ou, si l’on préfère une autre façon de dire^ en la desservant de tout leur pouvoir.

Les faux savants n’ont jamais manqué. De tout temps ils ont été en possession de la science officielle qui les fait vivre. Les faux sages ne manquent pas non plus, et; les médecins ne doivent pas- resterândifférents à leur multiplication icroissante.

Il appartient: à la médecine d’étudier les eymptômes, les causes et la. marche d’un mal quia pris depuis quelques années, les proportions d’une grande épidémie, et. dont les progrès incessants ne peuvent qu’alarmer les gens de l’art, préoccupés de l’état mental de la société contemporaine. , Les médecins de fous, en particulier, sont rigoureusement tenus, s’ils veulent faire leur métier en conscience, . de bien connaître le milieu social et les causes prochaines et prédisposantes qui réagissent sur les fonctions supérieures ou de là vie cérébrale,, de manière à produire tant dedésor-

dres dans la société et une déplorable confusion dans les principes mêmes de la médecine mentales

Cette partie tellement importante de l’art médical n’est point admise dans le programme de l’enseignement ofüciel, et elle reçoit dédaigneusement la dénomination de spécialité, apparemment parce que les médecins d’aliénés sont obligés d’avoir des connaissances spéciales en pathologie et en thérapeutique, ou plutôt des connaissanees extraordinaires, puisqu’elles sont l’apanage d’un très -petit nombre.

Il est pour le moment inutile de savoir ce que valent nos médecins de fous, en tantqu’bommes'de science et de théorie. S’ils n’ont pas beaucoup avancé depuis leur entrée dans la carrière, c’est que les circonstances et les institutions ont le plus souvent été contre eux; et, conséquemment, il serait injuste d’exiger de ces honnêtes et ingénieux empiriques plus qu’ils n’ont pu faire, malgré leur bonne volonté.. Une chose certaine, c’est que la médecine ne peut que perdre et s’amoindrir par ces divisions et distinctions aussi arbitraires qu’irrationnelles qui multiplient indéfiniment le nombre des spécialités, à tel point que, si un prompt remède n’est appliqué à ce mal, nos médecins auront prochainement des attributions aussi réduites que ceux de l’ancienne Égypte. On sait que dans ce pays, sous les Pharaons, chaque maladie avait son médecin, et que chaque èhirurgien s’occupait uniquement de la lésion de tel ou tel membre, à l’exclusion de tous les autres. Il résultait de ce partage un nombre infini de spécialistes : l’empirisme le plus brut régnait en, Égypte, dans la pratique médicale. Quant aux doctrines générales, les médecins égyptiens s’en passaient. Aussi le monde ancien ne profita guère plus de leur médecine que de la civilisation tant vantée des Égyptiens.

Les Grecs, au contraire, admirablement doués pour l’observation et pour l’induction, coordonnaient les faits, et par

l’enchaînement des phénomènes observés et classés, ils obtenaient des principes, des lois, des rapports, des règles invariables et certaines, d’où ils tiraient comme conséquences des méthodes, des doctrines, des théories, en peu de mots, tous les éléments constitutife de la science.

Les Romains ne comprenaient pas la science autrement que les Grecs. Par l’application des facultés analytiques et par l’acquisition des connaissances partielles, les uns et les autres s’élevaient sans effort jusqu’àl’unité de conception de la nature humaine. Les vrais savantsdel’antiquité n’admirent jamais ces distinctions et divisions arbitraires, primitivement introduites par les hypothèses de l’école pythagoricienne, accréditées par les fictions de Platon et les rêveries des néoplatoniciens d’Alexandrie, consacrées depuis par les croyances dogmatiques qui, d’un bourg de la Palestine, se répandirent insensiblement sur l’Europe occidentale, et suivant lesquelles Phomme se décompose en deux ou trois principes constituants : l’âme, la vie, le corps, dualité ou trinité, caries uns n’admettent que les organes et un principe unique qui les anime, tandis que les autres admettent deux principes, outre les organes : la force vitale et le sens intime, pour emprunter le vocabulaire de ceux qui se proclament disciples de Barthez.

M. le professeur Bouillier (1) inscrit ces deux termes de haute métaphysique en tête de son volume, ou du moins deux synonymes : le principe vital et l’âme pensante, qu’il veut confondre à toute force ou réduire à une cause unique et générale, à savoir ; l’âme. Il n’admet que celle-ci comme principe premier et informant, et conséquemment il se proclame animiste, et ne tient nullement à être confondu avec les vitalistes. Ces derniers veulent bien reconnaître une âme dans l’homme ; mais ils ne consentent point à éui confier la direction, ou, pour parler familièrement, le ménage

(l) Du principe vital et de Pâme pensante. Paris, 1862.

Gcabdu. g 9

de rorganisation. Ils préfèrent charger des soins plus secondaires de l’économie animale ou vivante un principe de nature différente, on n’ose dire inférieure, car les manifestations vitales ne supposent pas une médiocre capacité de la part de ce chef mystérieux qui préside à l’exercice des fonctions.

Vitalistes et animistes sont en complet désaccord, et il n’y a point d’apparence qu’ils s’accordent jamais, d’autant que lés uns et les autres ne se maintiennent que par la division qui est entre eux, prenant d’ailleurs pour fondement de leurs disputes des hypothèses sur lesquelles des milliers de générations pourront continuer à déraisonner sans fin ni terme, attendu qu’une hypothèse qui échappe à toute vérification, à tout contrôle scientifique, aune durée illimitée, et peut se perpétuer aussi longuement que les plus extravagantes fictions poétiques ou romanesques. Les vitalistes les plus subtils ne savent rien absolument de la nature et de l’essence du principe vital; mais ils croient fermement à l’existence de cette entité, moyennant laquelle ils expliquent tous les phénomènes de la vitalité et arrangent leurs théories, avec des convictions aussi inébranbles que s’ils édifiaient sur le roc. Les animistes, de leur côté, qui se moquent des vitalistes, à cause que l’âme suffit pour eux à donner raison de tout, les animistes n’ont aucune connaissance positive de ce principe qui est la base fondamentale de leur doctrine :

Ignoratur enim quæ sit natura animai.

Ce vers de Lucrèce est encore à présent la meilleure épigraphe dont on puisse décorer les plus solides traités de psychologie. C’est ce que savent parfaitement nos psychologues. Ils sentent très-bien que la prétendue science qu’ils cultivent, faute de la pierre angulaire, n"a point de consistance, et las d’édifier sur le sable mouvant et de voir leurs

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constructions sans cesse menacées de mine, ils ont imaginé de construire leur échafaudage philosophique sur un terrain solide, suivant le précepte d'Horace

Ponendæque domo quærenda est area primum.

« Si vous voulez bâtir, il vous faut un terrain. »

C’est en effet par là qu'il faut commencer, et les professeurs de logique comprennent enfin que rien n’est plus raisonnable. Aussi renoncent-ils depuis quelques années à soutenir la thèse deJouffroy, un des leurs, sur la légitimité de la distinction de la psychologie et de la physiologie, et ils ont le plus vif désir de s’entendre avec les physiologistes. Il leur faudra quelque temps pour qu’un tel désir reçoive satisfaction; et ce qui retardera le mom,ent de l’entente cordiale, c’est la division intestine qui règne entre les psychologues les plus désireux de contracter alliance avec la médecine et la physiologie.

Les poursuivants de métaphysique ne renoncent pas aisément à la poursuite de leur chimère : ils courent sans repos après les causes premières et finales, et veulent à toute force attraper l’ahsolu qui leur échappe. Au lieu d’entrer sans retard et résolument dans le domaine physiologique, ils s’arrêtent aux bagatelles de la porte, et suivent d’un œil inquiet cette bataille de fantômes qui se livre sans résultat possible entre vitalistes et animistes. A force de contempler les combattants, ils s’animent au combat, fi^nissent par y prendre part, et, dans l’ardeur d’une lutte stérile, ils oublient de pousser la porte et d’entrer dans l’enceinte où s’agitent les questions vraiment vitales, et où ceux qui se livrent aux investigations sérieuses et profitables se gardent bien de se payer de mots sonores et creux, et de dépenser en vaines arguties leur temps et leurs facultés.

Métaphysique et science ne vont pas de compagnie,

en liépit des efforts d’un honnête penseur contemporain qui prétend les associer. Il y a incompatibilité insurmontable entre elles, et rien n’est plus aisé à concevoir. Chaque conquête de la science avance la ruine de la métaphysique, et, à mesure que se multiplient les notions certaines de la réalité, le domaine de l’abstraction, jadis illimité, se rétrécit visiblement. Les métaphysiciens auront beau distinguer subtilement entre le réel et le vrai, leurs distinctions ne pourront rien pour sauver cette fausse science de l’abstrait et de l’idéal, et la science vraiment digne de ce nom proclamera victorieusement, avec deux grands naturalistes, que la vraie philosophie a pour base ce qui est réellement, en realidad de verdad^ suivant l’expression énergique d’un vieil auteur espagnol, et qu’elle consiste précisément à voir les choses telles qu’elles sont.

M. Bouillier, très-familier avec le système philosophique de Descaries, ne paraît pas avoir de propensions à tirer rigoureusement parti des règles de la méthode cartésienne. Avec son animisme radical, il n’aboutit en définitive qu’à pallier très-faiblement l’impuissance incurable de la psychologie qu’il professe, à laquelle il croit très-fermement et pour laquelle il a entrepris une enquête historique, qui serait sans doute plus irréprochable si elle n’eût été faite en vue de soutenir une thèse fort ingénieuse assurément, mais insoutenable en bonne philosophie.

M. Bouillier, de même que les plus distingués £t les mieux intentionnés de ses confrères et collègues en métaphysique, relève plus ou moins de cette fameuse école éclectique dont nous avons vu heureusement la fin, mais dont les influences ne cesseront pas de sitôt.

Dans celle école éphémère, maîtres et disciples, à défaut d’un appui plus solide, ont invoqué l’bisloire, avec la prétention singulière de confisquer, au profit d’un grossier syncrétisme, tout ce qui leur semblait bon dans le passé ;

guidés dans le choix qu’ils prétendaient faire entre les systèmes et les doctrines de leurs prédécesseurs, non par une loi d’élection fondée sur le principe même du discernement, mais uniquement par les besoins du moment et par des convenances le plus souvent étrangères à la philosophie.

L’éclectisme s’est vanté, en ses jours de triomphe, d’avoir ressuscité en quelque sorte les études historiques en philosophie. L’éclectisme, à dire vrai, n’a rien restauré, de même qu’il n’a rien fondé; mais il a eu ce privilège de travestir l’histoire, de l’altérer, de la corrompre, de la fausser sciemment et d’induire en erreur les esprit crédules qu’il traînait à sa suite, après avoir éteint en eux la lumière qui éclaire le présent et le passé, c’est-à-dire le sens critique. Peu d’écoles ont surpassé celle-là en subtilité; mais toutes l’ont surpassée en jugement et en rectitude.

Ce que l’éclectisme a essayé en dehors de l’histoire ne compte pas.. Ce qu’il a fait en histoire est entaché de deux vices, dont l’uninspire seulement le dédain, et l’autre beaucoup de mépris : l’ignorance et la mauvaise foi. L’éclectisme n’était, à le bien considérer, qu’un scepticisme sans courage, et dont l’incurable poltronnerie se trahit visiblement par l’indifl'érence qui est au fond du système. Pas un de nos contemporains n’ignore les résultats pratiques de cette prétendue doctrine de conciliation. Elle n’a rien fait absolument pour l’émancipation intellectuelle, et n’a pu qu’introduire la confusion dans les idées, dans les faits et jusque dans les notions les plus élémentaires de la logique et de la morale. Les éclectiques ont invoqué hautement le spiritualisme, dont ils ont pris d’office la défense, et, dans leur ignorance de la nature humaine, ils ont prétendu contenir toute la philosophie dans l’étroit domaine de la psychologie. Le sens réel de ce dernier mot leur a échappé, à moins qu’ils ne l’aient, suivant les traditions de leur école, détourné ou altéré ; car ils ne peuvent ignorer que le terme grec qui est la racine de ce mot, et qui se traduit par âme,

avait, dès les premiers tehaps de la philosophie, une signification qu’on ne peut rendre en français que par un équivalent: la science de V homme, pour emprunter le titre du plus hel ouvrage de Barthez.

Il est justede reconnaître queranimisme, tel que s’efforce de le comprendre M. Bouillier, répond assez bien à cettesignification générale ou plus compréhensive, pour employer un néologisme à la mode, du terme psychologie. Mais comme notre animiste universitaire a été élevé dans la petite école psychologique, ses doctrines et ses réminiscences scolaires ne sont pas toujours d’accord avec ses tendances. De ce contraste perpétuel résultent aussi bien des contradictions. M. Bouillier ne veut pas, à la vérité, suivant le désir de Jouffroy, que la psychologie soit distinguée, ou mieux, séparée de la physiologie ; mais, en définitive, il s’efforce de subordonner celle-ci à celle-là. Il prétend, toujours en faveur du spiritualisme, dont il est un ardent champion, il prétend que la psychologie doit absorber la physiologie. La prétention est impliciteuient contenue dans son argumentation, laquelle tend à démontrer que l’âme est un principe unique, la cause première et suffisante de la vie et des organes.

Il suit, de cette façon de comprendre la nature humaine, que la physiologie n’est plus qu’une branche, une dépendance de la psychologie. « Tout nous conduit à cette conclusion, que la vie n’est pas un être à part, mais une puissance de l’âme, comme la sensibilité etl’intelligence. » A ce compte, M. Bouillier, animiste pur et conséquemment aussi spiritualiste que possible, a grandement raison de supprimer le vitalisme comme inutile. Aussi fait-il une guerre acharnée aux vitalistes, et s’efforce-t-il de leur prouver qu’ils doivent rentrer tôt ou tard, mais forcément, dans l’animisme d’où ils sont sortis.

Avec cela, M. Bouillier, par une subtile concession, bien digne d’un philosophe conciliant, veut bien admettre une

espèce particulière de vitalisme, « le vitalisme animiste, le seul vrai, suivant nous (1). » C’est l^ancien éclectique qui laisse ici reparaître le bout de l’oreille. A vrai dire, on ne conçoit pas très-bien qu’un philosophe disposé à faire de ces concessions-là fasse difficulté d’admettre toutes les conséquences des doctrines animistes de Perrault et de Stahl. Il est vrai aussi que ces deux intrépides animistes étaient médecins et fort savants, et que les conséquences rigoureuses de leurs systèmes n’aboutissent pas aussi directement que pourrait le souhaiter un philosophe bien pensant , au plus pur spiritualisme. M. Bouillier, argumenta* leur exercé, ne brille pas dans cette partie de sa thèse. En revanche, il triomphe sans pitié de ces vitalistes orthodoxes qui, à défaut dé meilleures autorités, invoquent les saints, les apôtres et les Pères de l’Église, sans réussir, malgré leur bonne volonté, à se soustraire aux censures des théologiens. M. Bouillier raille très-agréablement les fidèles de la petite église vitaliste, dont le chef est à Montpellier, et quoiqu’il prolonge la raillerie sans pitié, oû n’ose le blâmer de donner pleine satisfaction à ses petites rancunes philosophiques.

La médecine reste indifférente à ces controverses stériles. Mais l’histoire doit les enregistrer, afin que ceux qui viendront après nous sachent bien que l’art médical ne saurait désormais retirer aucun bénéfice de son commerce avec la théologie, et qu’il peut se dispenser sans dommage de consulter la métaphysique. Cela soit dit en passant et sans intention de nuire au succès de cette superbe traduction de Stahl (2), dont j’ai eu peut-être la première idée, mais que je concevais autrement; car si j’eusse traduit Stahl, mon premier soin eût été de rendre cet auteur intelligible et d’en écarter tout commentaire impertinent. La traduction

(1) P. 43, ch. m.

(2) Œuvres médico-philosophiques et pratiques, trad. et commentées par T. Blondin, tome II à V, Montpellier, 1859-1862.

de Stahl, qui est présentement en voie de publication, se recommande au contraire par un grand luxe d’introductions, d’observations et de notes, où la médecine la plus orthodoxe n’intervient qu’escortée de professeurs de philosophie. Cette traduction de Stahl, si elle n’est pas définitive, fournira du moins des documents précieux aux futurs historiens de la médecine contemporaine.

Après celte digression, autorisée d’ailleurs par le sujet, revenons kM. Bouillier. «Ce n’est pas la dualité de l’âme et du corps, dit-il en un passage de son livre (I), mais, ce qui n’est pas la même chose, la dualité de l’âme et de la vie, qui est ici en discussion. »

Le lecteur comprend cela, et il a vu que M. Bouillier a eu raison des vitalistes en les faisant rentrer dans l’animisme. Ayant absorbé les .vitalistes dans son système, M. Bouillier ne perd pas son temps à convertir les organiciens : il les pousse de force dans l’animisme. Son petit raisonnement à leur endroit ne manque pas d’originalité : « L’organisation, à tous ses degrés, affirme-t-il, comme un axiome hors de discussion, est nécessairement le produit de la vie (2). » Or, la vie, d’après M. Bouillier, n’est qu’une puissance de l’âme ; donc l’âme est le principe même et la cause première de l’organisation. Le syllogisme est d’une grande force et n’admet point de contradiction. Aussi l’auteur, dans son inébranlable conviction, dit-il, vers la fin de sa thèse : « Loin que nous mettions l’âme dans le corps, comme dans un étui, c’est plutôt le corps que nous mettons dans l’âme (3) . » Et plus bas : « En réalité, c’est l’âme qui contient le corps, et non pas le corps qui contient l’âme. »

Ces quelques citations donneront plus facilement une

(2) P. 50, ch. in.

(3) P. 410, chap. dernier.

idée des tendances philosophiques de l’antenr que ne pourrait le faire une analyse de son livre. Une analyse serait d’ailleurs difficile à présenter, M. Bouillier ayant consacré plus de la moitié de son volume à résumer les opinions des philosophes et des médecins sur l’âme. On ne peut pas affirmer toutefois qu’il ait tracé une esquisse de l’histoire de l’animisme, M. Bouillier n’ayant fait de l’histoire qu’en vue et, il faut bien le dire, au profit de sa thèse. Ses analyses sont, en général, assez nettes et claires, mais incomplètes le plus souvent. Ce qu’il y a de moins imparfait dans la partie historique, c’est le résumé du Traité de L’ âme, d’Aristote. Le derneir traducteur de ce philosophe est bien loin d’avoir compris aussi bien que M. Bouillier le traité fondamental de la psychologie aristotélique. 11 est douteux néanmoins que M. Bouillier ait pénétré jusqu’au fond de la pensée maîtresse du Traité de Vâme. « Pour nous, comme pour'Aristote etLeibnitz, dit-il, l’âme, dans sa définition la plus générale... sera un principe original d’activité et de mouvement, un principe d’organisation et de vie. »

M. Bouillier ne sait pas certainement tout ce qui peut sortir de cette phrase en conséquences diamétralement opposées à ses conclusions. Et ce qui le prouve, c’est qu’il met ensemble Aristote et Leibniiz, deux philosophes qui n’ont rien de commun, quoi qu’en aient dit les historiens superficiels delà philosophie. Leibnitz, esprit conciliant et indécis, aboutit en tout à la théodicée. Il est un des coryphées de cette école spiritualiste et -religieuse qui a introduit la confusion dans les spéculations métaphysiques. Et c’est en le suivant, lui, philosophe théologien, et non pas Aristote, que M. Bouillier a pu établir cette équation ; Ame = vis suî motrix = immatérialité. Ame = vis suî conscia = spiritualité.

Aristote n’aurait rien compris à ce langage algébrique. En revanche, il eût rejeté bien loin cette double négation

de M. Bouillier ; a La vie n’est pas plus une collection de propriétés que l’âme une collection de sensations (1). »

C’est peut-être le contraire qui est exact. Le médecin Asclépiade, que M. Bouillier ne connaît pas très-familièrement, se moquait, de son temps, de ceux qui cherchaient le siège de Vàme : Jîegnurn animæ 'aliqua in parte corporis constitutum negat. Etenim nihil aliud esse dicit animam, qmm sensuum omnium cœtum. C’est le texte même de Cælins Aurelianus (2). « Asclépiade de Bithynie déclarait que l’âme n’est autre chose que l’exercice des cinq sens (3), » ajoute Oalien.

L’opinion d’ Asclépiade n’est pas à dédaigner; et les médecins qui pensent, avec ce grand homme, que la médecine ne peut que gagner à rejeter les entités métaphysiques et les hypothèses parasites que Broussais englobait sous la dénomination d’ontologie, ces médecins engageront M. Bouillier et ses confrères à continuer de philosopher suivant les traditions de l’école, ou à renoncer définitivement aux spéculations stériles, pour s’inilierj sans peur et sans préjugés scolastiques, à la connaissance vraiment scientifique de la nature humaine.

(2) Acutorum morborum,\\\i. I, chap. xiv, dans le tome X des Artis medicœ prindp.^ Ae Haller, p. SO.

(3) Cï<jT:tp jcat ô Biôu-*®'; • aÙTÔç oûro? tyiv ■j’ou.vaaîav

TÜv -TrsvTs, ato6iio£<i)v aiTEfflinvaTci etvat ty-jV tJiuy riV. Galen. , Définit, medic. XCIX, t. XIX, p. 373, edit. de Kuehn.

ASCLÉPIADE, FONDATEUR DU aiÉTHODISME.

Dans le vingt-neuvième livre de son Histoire naturelle, au début du chapitre v, Pline l’Ancien s’exprime ainsi à propos de l’école médicale d’Hérophile : Deserta deinde et hœc secta est, quoniam necesse erat in ea litteras scire. « Cette secte fut à son tour abandonnée, parce qu’on ne pouvait lui appartenir sans être lettré (1). »

Appliquée à l’enseignement de la médecine, tel qu’on l’a fait de nos jours, la phrase du compilateur est profondément ironique. Interprétée à rebours, à contre-sens, elle reproduit l’image exacte de l’état présent.

Depuis qu’il y a divorce entre la médecine et les lettres, les apprentis médecins affluent en nombre toujours croissant, et des modifications opportunes leur facilitent de plus en plus l’accès des écoles.

Le nombre des médecins illettrés, tellement considérable, ne fera que croître, si des concessions paternelles, peutêtre, mais à coup sûr regrettables, aplanissent le chemin à l’ignorance et peuplent les écoles de jeunes gens qui, ne sachant pas le latin, ne sauront jamais bien le français, et qui, devenus maîtres à leur tour, parleront et écriront sans précision, sans distinction, sans convenance, platement et vulgairement, faute de cette instruction préliminaire, qui est la véritable culture de l’esprit, par laquelle le savoir et le mérite sont mis en valeur et en relief.

La médecine enseignante ou dogmatique ne peut impunément se passer de la littérature, quoi qu’en disent les gens du métier qui s’enferment dans lé cercle étroit de la

(1). Trad. de M. Littré, 1. 11, p. 298.

pratique. Le médecin qui ne possède strictement que les connaissances indispensables, qui ne sait que les choses usuelles de l’art médical, s’isole dans sa profession comme dans une spécialité. Il met des bornes à son intelligence et ne peut sortir de son petit domaine ; il ne voit rien au delà. La plupart des praticiens sont dans ces conditions, les plus renommés tout comme les plus obscurs : auteurs, ils se traînent lourdement dans l’ornière de l’observation passive ; professeurs ou orateurs d’académie, ils se tiennent dans les basses régions, incapables de s’élever au-dessus de leur atmosphère habituelle pour saisir les rapports des phénomènes observés et les principes qui en dérivent. Sans la polémique, inévitable dans toute réunion d’hommes de même carrière, les discussions qui surgissent dans les académies et sociétés médicales seraient sans intérêt absolument, comme elles sont, le plus souvent, sans portée ; car, en dehors de la passion et de ses manifestations plus ou moins vives, la curiosité n’est éveillée ni par la hardiesse des aperçus ni par l’exposition brillante des idées.

Les idées elles-mêmes ne se montrent guère dans ces discussions, la médecine contemporaine étant représentée par des hommes d’esprit pratique qui s’abstiennent rigoureusement et avec un merveilleux ensemble d’aborder les études d’érudition et de critique, en peu de mots, ces connaissances auxiliaires, sans lesquelles les plus sagaces n’entendent rien aux vicissitudes de l’art dans son évolution.

■Quoique nos modernes aient changé et renouvelé toute la médecine, — leurs innovations ont abouti à l’empirisme plat, qui triomphe en tous lieux ; — il y a beaucoup à apprendre dans les écrits médicaux des temps anciens, même pour les praticiens uniquement préoccupés de leur clientèle. Quant aux médecins qui enseignent, ils devraientj de même que ceux qui écrivent j savoir couramment le gros des faits consignés dans l’histoire de l’art, connaître la patho-

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logie historique, et, à travers les dogmes, les théories, les systèmes et les opinions des écoles diverses, saisir la filiation, suivre la tradition, découvrir le progrès constant et certain, sous les variations inévitables. Les doctrines se modiflent, s’altèrent, se transforment, disparaissent ; les dogmes croulent et s’abîment, faute d’une base capable de résister au temps ; mais ce qui demeure à perpétuité, c’est la méthode qui a éclairé et guidé dans tous les siècles les hommes habiles à connaître et à traiter les maladies.

Tout médecin, à ne consulter que les intérêts de la pratique, gagnerait à fréquenter les représentants les plus accrédités de cette grande école empirique, dont l’origine remonte tout au moins à Hippocrate ; et même, en vue de l’exercice de l’art, but final des études médicales, la médecine comparée s’installerait avec bien plus d’autorité dans sa chaire, si elle avait à son service les connaissances historiques, de façon à pouvoir comparer le présent au passé.

Les professeurs de médecine sont, en général, de médiocres humanistes. Quant aux étudiants, depuis la bifurcation des études classiques, ils ne brillent ni comme hellénistes ni comme latinistes. On a vu des candidats totalement incapables d’expliquer la composition latine qu’ils avaient signée et transcrite, car on pense bien que leur latin était d’emprunt, et le plus souvent de cuisine, pour parler sans cérémonies. Tout cela n’est point inventé à plaisir ; et, malgré, tout, la composition latine, qui était jusqu’ici de rigueur pour les candidats au cinquième examen, est de fait regrettable, en tant qu’elle maintenait un reste de tradition littéraire.

Combien y a-t-il de médecins français en état de lire Hippocrate et Galien dans le texte? Une douzaine peut-être, et encore, c’est beaucoup dire. Mais ceux qui peuvent aborder, sans le secours perpétuel d’nne traduction, Celse, Pline, Cælius, et les Grecs mis en latin, forment une assez

belle minorité, et il est à craindre que petit à petit cette minorité ne soit réduite à néant, si la moins inaccessible des deux langues classiques ou savantes est en quelque sorte proscrite par la Faculté.

D ny a déjà que trop de médecins qui font remonter toute la médecine à Bichat, quand ils ne restent pas en deçà, et qui appellent anciens tous les grands maîtres de l’art, qu’il est d’usage de ne plus lire, par économie de temps sans doute, et par la raison excellente que notre siècle ayant inventé, réformé, amélioré et perfectionné toutes * choses, ce qui a précédé peut être mis au rebut et ignoré sans dommage. On compte par centaines les médecins qui font profession de dédaigner, comme absolument inutiles, les recherches d’érudition et les investigations historiques. Heureusement ils n’en sont pâs tous à raisonner ainsi. Quelques exceptions, trop rares, hélas! attestent combien la règle généralement suivie est mauvaise. Dans la généra-H tion qui va maintenant" vers son déclin, comme dans celle qui est en pleine maturité, il se trouve des hommes éminents par leur savoir, méritants par leurs travaux, à qui l’on doit de précieuses révélations sur le passé de la méde- | cine ; mais aucun d’eux n’a fait ce qui manque encore, un | travail d’ensemble, substantiel, essentiellement critique,' j sur l’histoire complète de l’art. — — •

La génération qui vient à la suite accomplira-t-elle celte grande tâche ? Rien n’est moins probable ; car ils sont plus rares que jamais ceux qui aux éludes médicales associent les, études littéraires. Pour les médeeins contemporains, jeunes ou vieux, les sources de l’antiquité sont fermées, pour ainsi dire, et scellées de sept sceaux. Elles s’ouvrent néanmoins à quelques esprits curieux des choses ancienneSj qui se passionnent précisément pour les connaissances que les directeurs de l’enseignement médical excluent sans façon du programme;

n est remarquable que, depuis que les études classiques

déclinent visiblement^ il y ait eu des médecins pour protester contre l’abandon des langues savantes. Dans le court espace de six ans, trois docteurs en médecine, un de la faculté de Montpellier, les deux autres de la faculté de Paris, ont demandé et obtenu en Sorbonne le diplôme de docteur ès -lettres.

C’est un grade qui suppose, en général, quelque savoir et beaucoup de travail; car, dans l’ordre des lettres, pour passer docteur, la licence est indispensable, et les épreuves de licence ne sont pas des plus faciles.

Quant au doctorat, les candidats ne s’y présentent qu’avec deux thèses, l’une en latin, l’autre en français, qui fournissent des armes contre l’auteur à des juges le plus souvent sévères et rompus^ par une longue habitude, aux chicanes de la discussion. Les argumentateurs de Sorbonne sortent volontiers de la question, quand les sujets des thèses les poussent hors de l’ornière de la rhétorique et de la logique, en un mot, hors des matières de l’enseignement littéraire. Mais c’est alors surtout qu’ils se montrent inflexibles, car enfln ils sont professeurs, ils parlent toujours en maîtres, ils sont parfois pédants et même très-pédants, et comme, en définitive, le candidat est à leur merci, ils veulent à toute force briller et triompher à ses dépens. On se souvient à tout jamais de ces ergoteurs invincibles et peu indulgents, quand on a passé six ou sept heures en leur présence, autour d’une vaste table couverte d’un tapis vert, dans une salle basse, incommode, misérable, où le froid est grand en hiver et la chaleur étouffante, en été. Il est vrai que le candidat n’est guère sensible à ces incommodités et intempéries ; le soin de sa défense contre huit ou dix adversaires, et la préoccupation du résultat définitif, l’absorbent complètement. Entre les deux thèses, vingt minutes de relâche, et aussitôt l’argumentation recommende^ et se poursuit sans autre interruption.

Il est rare que l’aspirant au doctorat soit honteusement

éconduit, d’autant que les deux thèses sont soumises avant l’impression à une commission nommée par le doyen ; et l’examen des manuscrits dure le plus souvent deux ou trois mois. Mais il arrive que le candidat éprouve un demiéchec ; il peut n’être, pour ainsi dire, reçu qu’à moitié. Dans ce cas, la Faculté accepte une des deux thèses seulement, et engage le postulant à refaire celle qui est rejetée, et à la soutenir en temps utile, s^’il tient à posséder intégralement son diplôme. Le doctorat qui s’obtient par cette double soutenance, le doctorat en deux temps, outre le désagrément d’un demi-succès, entraîne des frais non médiocres ; car les thèses soutenues en Sorbonne sont en général des écrits volumineux. ^

M. J. Michon était déjà en possession de ce diplôme quand il reçut le titre de docteur à la Faculté de médecine ; ses thèses de Sorbonne avaient pour objet la géographie et l’agriculture.

Quant à M. Maurice Raynaud, il s’est souvenu de ses études médicales, et le volume en français; ainsi que la brochure en latin qu’il a soumis au jury littéraire siégeant en Sorbonne, témoignent de son goût pour l’histoire de la médecine, si délaissée de nos jours. Ses deux essais ne sont pas sans mérite, bien qu’ils se recommandent moins par la solidité du savoir et la fermeté du jugement que par une certaine curiosité d’amateur désireux de bien faire, mais d’expérience,. insuf|isante (1),

Le choix des sujets étant abandonne a la discrétion du candidat, nous ne reprocherons pas à M. Raynaud d’avoir choisi comme il l’a fait ; mais nous souhaiterions qu’il eût autrement compris et traité le sujet de sa thèse latine, sujet grave et d’une haute importance, tel qu’il n’en est point de plus sérieux dans les annales de l’ancienne médecine.

(1) De Àselepiade Bithyno, medico ac philosopha. Parisiis, MDCCCLXII, In-S, 48 p. — Les Médecins au temps de Molière. Mœurs, institutions, doctrines. Paris, 1862. ln-8 de 464 p.

La thèse qui a pour objet Aselépiade, médecin et philosophe, se recommande par la brièveté. Classiquement correct, d’une élégance recherchée, sinon toujours heureuse, l’auteur s’est plus appliqué à cadencer la phrase qu’à chercher le terme propre et à le placer convenablement. Rien n’est plus difficile que de s’exprimer avèc originalité dans une langue morte ; mais l’originalité de la forme est inhérente à la puissance de conception, et cette puissance s’accuse nettement, quand elle existe, soit que la pensée emprunte l’organe d’une langue hors d’usage, soit qu’elle parle le langage usuel.

Après ces observations sur la forme, voyons le fond et la substance.

La dissertation est en sept chapitres : exposition du sujet ou introduction, détails biographiques, énumération des écrits d’ Aselépiade, opinions philosophiques de ce médecin, applications qu’il en fit à la médecine, esquisse de ses principes en thérapeutique, et finalement appréciation du personnage.

Dans ce cadre, bien des choses pouvaient entrer qui ne s’y trouvent point. Mais . n’anticipons pas, et, suivant la distribution des matières traitées par l’auteur, il sera facile de montrer comment il a péché par omission.

Le chapitre préliminaire traite d’abord de l’état de la médecine avant Aselépiade, et secondement des travaux des modernes sur ce médecin philosophe. Il nous semble que M. Raynaud n’a pas pris le bon chemin pour introduire le lecteur dans son sujet. Ce qu’il expose dans les premières pages manque d’ampleur et surtout d’exactitude. Hippocrate y est représenté comme le symbole de la sagesse médicale, et l’abrégé de ses perfections amène un premier parallèle entre lui et Aselépiade, tout au désavantage de ce dernier. Or la comparaison entre les deux médecins n’a point de fondement.

La réputation d’Hippocrate était grande, à la vérité, dès Gdabsia. 4 0

les premiers temps de l’école alexandrine ; mais sa prééminence, ou, pour mieux dire, sa suprématie, ne fut qu’assez tardivement reconnue. Les Alexandrins, partagés en sectes diverses, gardèrent une très-grande indépendance envers le médecin de Cos. Galien, le premier, fit son apothéose, et naturellement, comme il arrive en pareil cas, il s’institua le prêtre et en quelque sorte le vicaire de ce divin Hippocrate, pour emprunter les mots de sa liturgie. Il en parle comme d’un dieu, avec un respect exagéré. Il en fait des éloges outrés, parfois ridicules, et il ne le contredit çà et là que pour mieux témoigner de sa vénération profonde.

A ne considérer que ces apparences d’une dévotion poussée jusqu’au fanatisme, on pourrait croire à la sincérité de Galien. Pour moi, je n’y ai jamais cru. Galien était d’un esprit trop supérieur et trop éclairé pour ne point raisonner son admiration, et, de plus, il inclinait visiblement au charljatanisme. 11 aimait le mystère et le merveilleux; il goûtait fort les jongleries des prêtres d’Esculape, dont il vante la sagesse et le savoir en maints passages de ses écrits. Il se souvient un peu trop des premières leçons reçues dans le temple de Pergame, sa patrie, et il entoure volontiers Hippocrate d’une auréole sacerdotale.

Avec de telles dispositions, Galien devait être profondément hostile à une école médicale qui rejetait toute espèce d’intervention surnaturelle, et qui, tout en reprenant la grande tradition de Gos, écartait de la médecine les vieilles fictions mythologiques. Aussi fut-il le constant adversaire des médecins méthodistes, dont le véritable chef était Asclépiade. Son dessein étant de se hisser au faîte, d’êtrele maître unique et le premier dans son art, il se couvrit du nom d’Hippocrate, sous lequel il fit passer tant de théories imaginaires, pour dénigrer et rabaisser les plus illustres de ses prédécesseurs. Il traite la plupart des coryphées de l’école alexandrine avec une excessive rigueur et une révoltante

injustice. D’Hérophile, d’Érasistrate, d’Archigène et de tant d’autres, il dit beaucoup de mal, écrit contre leurs dogmes, les réfute, s’emporte en inveetives, en injures contre leurs partisans. Sa critique est acerbe, incisive, sans frein, surtout quand il déverse sa bile caustique sur les disciples du métbodista Tbessalus, qu’il traite d’ânes. Et, en dernier résultat, sa censure intolérante a eu pour effet d’introduire dans la médecine le principe d’autorité, mortel à tout progrès.

Galien, malgré son immense savoir et son esprit ingénieux, reste un commentateur, un compilateur. Il veut accorder Hippocrate, Platon et Aristote. Il subtilise doctement, s’égare en de vaines recherches, élabore confusément d’interminables dissertations, abuse de sa facilité prodigieuse pour écrire une véritable encyclopédie, et du haut de ce monument il régente la médecine en Orient et en Occident, durant le moyen âge, et même longtemps après la Renaissance, en dépit de Paracelse, qui brûla publiquement ses écrits à Bâle, avec ceux d’Avicenne. Le galénisme a été un des plus fermes obstacles à l’avancement de Part médical. Pour Galien, la médecine, telle qu’il l’avait résumée, réglementée, constituée, formait un ensemble complet et parfait, et on le crut sur parole pendant plus de quinze siècles.

M. Raynaud a eu tort de suivre presque uniquement Galien, et de négliger Celse, plus voisin d’Asclépiade, et moins prévenu contre ses doctrines, puisqu’il lui empruntait volontiers quelques-unes de ses pratiques : Asclepiades multarum rerum, quas ipsi quoque secuti sumus, auctor bonus, dit-il en son latin élégant, et dans l’excellente version française de M. le docteur des Étangs : « Asclépiade, auquel il faut rapporter bien des préceptes utiles que nous avons adoptés nous-même (I). »

(I) A. C. Celsi De re medica, lib. IV, c. iv, p. 101 .

Celse est le plus sensé des ajieiens auteurs de médecine ; sans appartenir positivement, à aucune, secte médicale, sa prédilection visible était pour le. méthodisme. Il admirait Asclépiade et approuvait avec, éloge la plupart des réformes par lui introduites dans la pratique. L^approbation de ce.sor lide esprit répond victorieusement .aux critiques inconsidérées de Galien. r.

L’impartialité ne faisait-elle pas un devoir à M. Raynaud de tenir compte à la fois de la louange et du. blâme ? Sans aucun doute. Et puisque lui-même a porté son jugement sur le fondateur de l’école méthodiste, il devait consulter l’opinion de Galien et celle de Gelse ; mieux éclairé et plus instruit, il eût jugé avec équité. .

; Celse n’est pas -seulement un écrivain modèle qu’il faut proposer à l’étude et à l’imitation de ceux qui traitent en latin des questions de médecine, et , surtout des questions historiques ; ' c’est un guide sûr auquel on peut se confier sans crainte^ car il possédait ce trésor si. rare : un grand savoir éclairé par une haute raison. Les préliminaires de son encyclopédie médicale, sont précieux pour l’ancienne histoire dé l’art, et M. Raynaud a eu tort de l’oublier en écrivant sa maigre introduction.

Il a cité les travaux des modernes sur le sujet de sa dissertation, et nous n’aurions qu’à le féliciter d’avoir fait ainsi, n’étaient les lacunes de cette partie bibliographique. Notre dessein n’est point de le rectifier en ce point ; mais il nous permettra de lui signaler, entre autres auteurs bons à consulter, Ackermann, cet abréviateur incomparable qui a pris rang, par un tout petit volume, à côté de Daniel le Clerc et de Schülze, ces deux maîtres dans l’histoire de l’ancienne médeciné. Ackermann a traité avec sa supériorité habituelle d’Asclépiade et' de l’école méthodiste, et il a entrevu deux choses capitales qui ont échappé à la sagacité de M. Raynaud ; l’influence considérable de la philosophie d’Épicure sur la théorie médicale, et la révolution salutaire

que le méthodisme opéra dans la pratique, bien qu’il ait méconnu l’importance de cette révolution (1).

C’est à ce double point de vue, des antécédents philosophiques d’Asclépiade et de son initiative féconde comme réformateur, qu’il faut reprendre le sujet, de façon à satisfaire l’esprit du lecteur sérieux, non en une faible dissertation académique, mais en une monographie substantielle, exempte de préjugés, nourrie de réflexions solides, émanées d’un jugement droit et ferme. La matière est de celles qui soutiennent un auteur et l’entraînent naturellement à bien faire; pourvu qu’une préparation suffisante l’ait disposé à comprendre toute l’importance de sa tâche.

M. Raynaud agite les plus graves questions de la médecine ancienne avec une légèreté que nous ne lui pardonnons pîïs, quoique son travail ait obtenu les suffrages des juges de la Sorbonne, étrangers, il est vrai, aux problèmes de l’histoire médicale. Certaines inadvertances trahissent çà et là une grande précipitation (2).

Le chapitre ii raconte la vie d’Asclépiade. Daniel le Clerc n’â laissé rien à dire sur ce point. Sa biographie d’Asclépiade est un modèle de discussion critique. M. Raynaud, qui a consulté le Clerc et les historiens venus après lui, a présenté avec quelque confusion le résumé de ses lectures ; s’est appesanti longuement sur des controverses d’érudition un peu bien vieilles, et, sans nous fournir des renseigne-

(1) Institutiones historiæ medicinœ, auctore Jeanne Christiano Gottlieb Ackermann, med. D. et Prof. Altorf. Norimbergæ, in bibliopolo Bauero- Mannîano.MDCCXCII, în-8. — Medicinœ antiquæ periodus IV. Secta methodicorum. — Cap. xviiEpicuri systema philosophieum inmedidnam illatum., §§ 183-187. Cap. xy : Asclepiades, §§ 188-203, p. 132-144.

(2) Dans ses indications bibliographiques, p. lO, note 2, l’auteur cite deux ouvrages qu’il n’a pas vus : « Asclepiadis liber, in qüo eonservatio sanitatis explicatur. Vindobonæ, 1848. — Animadv. in hune librum. Ebendas {sic), 1849. L’indication est empruntée à quelque auteur allemand, et c’est ce qui explique cet étrange nom de ville Ebendas qu’il faut Ure Ebenda et rendre par ibidem.

raents nouveaux sur la patrie d’Asclépiade, il nous a montré ce médecin venant à Rome avec lé dessein bien arrêté d’y gagner réputation et fortune. Les tendances de ce chapitre ne valent guère mieux, à mon sens, que celles du précé- ■ dent.

Asclépiade, tel que le représente M. Raynaud, ressemble beaucoup trop à ces charlatans de L’art médical, réputés gens habiles, et qui exercent leur profession comme une industrie lucrative. Il fait ses calcülis et trace son programme avant de se livrer à la pratique médicale, en fin matois qu’il était, ut eratvir callidissimus (i). Les insinuations de M. Raynaud, plus que malveillantes, ont le trèsgrand inconvénient de n’être point recevables en bonne critique.

Le témoignage de Pline, auteur sujet à caution en toutes matières, est particulièrement suspect en médecine, et trèscontestable en ce qui concerne Asclépiade. Les déclamations de Pline n’ont pas le sens commun, et elles sont bien moins excusables que celles de Caton, ce vieux Romain entêté et rempli de préjugés ridicules, malgré son grand sens pratique. Les textes dé Pline doivent servir en l’absence de documents plus certains ; mais il faut les interpréter avec discernement et les contrôler sévèrement.

Pline représente Asclépiade comme un professeur d’éloquence qui, peu satisfait des profits que lui valait sa rhétorique, se tourna brusquement vers la médecine, hue se repente convertit (1), et ruina les anciens systèmes et les vieilles méthodes par des discours entraînants et médités à loisir, qu’il débitait journellement avec un charme persuasif, torrenti ac meditata quotidie oratione blandiens, omnia abdicavit; unique moyen de succès pour un homme parfaitement étranger d’ailleurs à l’exercice de l’art médical, dépourvu de toute expérience, et ne possédant pas la moin-

(2) Natvr. XXVI, c. vii, 1.

dre notion des ressources thérapeutiques, ut necesse erat homini, qui nec id egisset, nec remedia nosset, oculis usuque percipieuda. En autres termes, Asclépiade n’était qu’un impudent charlatan qui abusait la foule crédule par de belles paroles, et qui dut au talent de bien dire la faveur publique. Et, pour achever le tableau, il devint «n quelque sorte le centre autour duquel tourna presque tout le genre humain. On le regardait comme un émissaire céleste, comme un homme tombé des nues, pour rendre l’intention ironique

de la phrase latine, faventibm cunctis . universum prope

humanum genus circumegii in se, non alio modo, quam si cœlo emissus advenisset. Le trait est joli et de ceux qui peignent au vif le compilateur de V Histoire naturelle.

La Fontaine a dit excellemment :

En son histoire,

Pline le dit ; il le faut croire.

M. Raynaud a pris à la lettre le conseil du malin bonhomme. Il s’attache à Pline avec la môme déférence qu’à Galien, et il n’aperçoit pas les contradictions flagrantes du déclamateur, forcé, malgré son mauvais vouloir, de rendre hommage aux réformes inaugurées par Asclépiade.

Pline s’indigne (l’indignation est une de ses manières, et, si l’on peut dire ainsi, sa figure de prédilection) qu’un homme appartenant à la nation la plus frivole, unum hominerrte levissima gente, parti de rien et né sans ressources, sine opibus ullis orsum, pour se créer des revenus, vectigalis sui causa, se soit tout à coup érigé en législateur de la santé générale, repente leges salutis kumano generi dedisse. Et, tout en déclamant avec indignation contre ce parvenu, il reconnaît qu’avant lui les pauvres malades en proie aux ardeu rs de la fièvre restaient écrasés, étouffés sous le poids des couvertures, condamnés par ordonnance au supplice de la soif, plus intolérable que la fièvre, cloués sur le grabat de

douleur dans la plus parfaite immobilité, exposés sans miséricorde aux rayons brûlants du soleil méridional ou à la chaleur du foyer, en attendant une transpiration salutaire ; bref, soumis à des traitements d’une rudesse extrême, nimis anxia et rudia.

Asclépiade changea tout cela. Il accorda du vin en temps opportun, permit Tusage de l’eau froide, imagina des lits suspendus qui berçaient doucement le patient et calmaient ou modéraient ses souffrances, généralisa l’emploi et tira grand parti des bains généraux et locaux ; adoucit les tourments de certaines opérations sanglantes, humanisa la thérapeutique, medendi cruciatus detraxit; mit un terme à l’abus des vomitifs, prodigués jusque-là sans mesure et le plus souvent sans nécessité ; et parvint à corriger le public de la manie des drogues purgatives, qui, la mode aidant, avaient multiplié déplorablement les affections intestinales.

Voilà, d’après son détracteur lui-même, quelques-unes des améliorations introduites par Asclépiade dans la pratique médicale.^ Son succès venait, non-seulernent de ce qu’il savait entraîner les esprits avec une merveilleuse adresse, mentes artificio mirabili, mais encore de

son expérience, de son habileté, de ce sens droit, qui esfle vrai guide du praticien d’élite, et qui l’inspira si heureusement dans toutes ses réformes. Asclépiade eut le courage 4e débarrasser la médecine de toutes les recettes des empiriques, de renoncer à la routine des médicastres, de simplifier la thérapeutique en remontant à la grande tradition hippocratique, c’fest-à-dire en bannissant les remèdes violents et suspects, et en se servant des précieuses ressources de l’hygiène. Celse le loue avec raison d’avoir balayé tous ces médicaments de valeur douteuse, dont le nombre allait toujours croissant au préjudice de la vraie science des indications : Horum autem usum ex magna -parte Asclepiades non sine causa sustulit ; et eum omnia fere medica-

menta slomachum lœdant, maliqvue succi sint, ad ipsius victus ratiimem potim omnem curam suarti tramtulit.

Remarquable passage, négligé par M. Raynaud, et ainsi traduit par M. le docteur des Étangs : « Ce n’est pas sans raison qu’Âsclépiade a presque entièrement banni l’usage de -ces moyens curatifs ; et comme pour la plupart ils dérangent l’estomac et sont des mauvais sucs, il a reporté tous ses soins vers l’application du régime (1). »

Je crois avoir démontré ailleurs (2) que, pour avoir opéré cette grande réforme en thérapeutique, Asclépiade devait, contre l’opinion généralement admise, et selon moi erronée, être considéré comme un continuateur de la grande tradition hippocratique, tradition malheureusement rompue par Galien au grand détriment de l’art médical. Je ne puis reprendre ici l’enchaînement de mes démonstrations ; mais il me suffira de dire que, si la méthode thérapeutique d’Asclépiade eût prévalu contre la réaction détestable du galénisme, la médecine n’en serait pas à chercher encore aujourd’hui sa véritable voie.

Si M. Raynaud n’est pas de cet avis, il y viendra certainement quand il connaîtra mieux les vicissitudes de l’art médical dans sa longue et pénible évolution ; et peut-être pensera-t-il alors, avec l’ingénieux et savant Dezeimeris, que le méthodisme a été la première école médicale de l’antiquité, et la seule qui se rapproche en quelque manière de nos idées les plus modernes et les plus avancées. Sans approuver de tout point le parallèle établi par Dezeimeris entre la doctrine d’Asclépiade et celle de Broussais, je crois que ce parallèle est fondé en raison, et qu’il y a beaucoup de traits de ressemblance entre les deux grands réformateurs.

L’un et l’autre chassèrent de la médecine les fantômes, les théories creuses, les entités fictives, les abstractions

(1) Lib. V. prœfat., p. 121.

(2) Yoy. la Tradition médicale, page 95 et suivantes.

quinlessenciées; l’un et l’autre ramenèrent la thérapeutique aux règles du sens commun, rejetèrent avec dégoût les drogues inutiles ou malfaisantes, les médicaments incendiaires; l’un et l’autre obéirent aux inspirations d’une philosophie hardie, plus voisine de la science que delà métaphysique, propre à préparer l’intelligence aux inductions qu’elle doit tirer de l’observation et de l’expérience, en autres termes, à saisir les rapports des phénomènes, pour arriver par le bon chemin aux lois et aux. principes.

Pas plus que Broussais, Asclépiade ne supportait cette ontologie ou prétendue science de l’absolu, qui avait fait invasion dans la médecine dogmatique à la faveur des rêveries platoniciennes, et provoqué la réaction aveugle des médecins empiriques, réaction fondée et bonne dans ses principes, mais exagérée et détestable dans ses conséquences.

Asclépiade ne se jeta point dans l’éclectisme, il n’eut point la tentation de concilier les doctrines et les méthodes divergentes. Trop fort était son esprit pour concevoir un projet tellement chétif et vain. Son ambition visait au vrai but. Pline le représente comme un démolisseur des théories et des pratiques en vigueur avant lui, et en cela Pline a raison, par hasard ; mais il ajoute aussitôt, pour arrondir une belle ^évioàe : totamque medicinam, ad causam revocando, conjecturœ fecit^ que M. Littré traduit très-exactement : « Il rappela la médecine entière à la recherche des causes, et la rendit ainsi toute conjecturale, a

M. Raynaud, prenant toujours à la lettre le conseil du bon La Fontaine, a pris aussi pour base de son appréciation définitive le texte du compilateur latin, et au nom de l’observation et de l’expérience, il s’est élevé contre les doctrines médicales d’Asclépiade, égaré, suivant lui, par son système de philosophie. Nous ne pouvons entrer ici dans l’exposition des idées d’Asclépiade en pathologie générale ; mais nous ferons une simple réfiexion, que nous recom-

mandons à M. Raynaud et à tous ceux qui n'ont point étudié le méthodisme aux bonnes sources, c’est-à-dire dans l’excellent livre de Gelse et dans l’incomparable ouvrage de Gælius Aurélianus, le plus solide monument de l’ancienne médecine.

On voit, d’après ces deux auteurs, qu’Asclépiade renouvela la saine tradition médicale, en ramenant la thérapeutique à la méthode inaugurée par Hippocrate. Mais il se garda sagement de suivre les îiippocratiques dans leurs hypothèses sur les tempéraments, sur les crises et les jours critiques, et sur la prétendue providence d’une nature médicatrice, En peu de mots, il bannit de la médecine les fausses théories que l’école d’Hippocrate tenait des philosophes naturalistes et des faiseurs de cosmogonies. Il déclara que la nature, c’est-à-dire, suivant lui, l’organisme vivant, n’était en soi ni bonne ni mauvaise, et que, loin de la suivre en ses tendances, le médecin doit, sans cesse, la surveiller, la diriger, régler ses mouvements et ses actes. Quant aux jours critiques, il comprit que toutes les subtilités auxquelles ils avaient donné lieu n’étaient que la conséquence des arguties pythagoriques intempestivement introduites par Hippocrate dans l’art médical, et qui ont tenu bon jusqu’à la fin du dixhuitième siècle. Bordeu lui-même, pour ne citer qu’un grand nom, déraisonnait encore fort ingénieusement sur la théorie des crises et sur le système de sphygmologie imaginaire qui dérivait de la même source, des nombres pythagoriciens.

-4sclépiade vit que tout cela n’était que fiction, et le rejeta hardiment : Id Asclepiades jure ut vanum repudiavit, neque in ullo die, quia par imparve esset, iis vel majus vel minus pericuîum esse dixit . Interdumenimpejores dies pares fiunt (i). Si la théorie des jours pairs et impairs avait encore des partisans (il n’y a pas cinquante ans qu'elle était debout),

(1) Lib. 111, cL. IV, p. Cl.

nous les prierons de répondre à cet argument capital, fourni par l’observation, et que n’a point négligé le bon sens incomparable de Celse.

Pas n’est besoin d’en dire davantage pour que les plus novices dans les questions médicales concluent, de ce qui a été brièvement exposé, qu’Alsclépiade était un grand médecin. Galien, qui a rejeté toutes ses réformes les plus heureuses, et ramassé le lourd bagdge dont il avait allégé la médecine, Galien, en un passage très-remarquable de ses écrits, après une exposition un peu confuse de quelques dogmes fondamentaux, s’exprime en ces termes : « Voilà pourquoi nous cherchons à connaître et les affections morbides, et leurs causes et les lieux affectés, » Stà toüto tk te xàQr,, jcat tJc aiTta, xal touç TOTrovôoTaç Tojrou; l|sTaCopsv (1).

C’est en quelques mots toute la pathologie générale, ou, pour dire mieux, toute la médecine ; car, une maladie étant donnée, le médecin vraiment digne de ce nom entreprend une. triple recherche, poursuit la solution d’un triple problème. Il ne saurait en effet aborder le traitement sans connaître préalablement la nature du mal, sa cause et son siège. Dezeimerisa démontré, les textes de Cælius Aurelianus àla main, que telle était précisément la doctrine des méthodistes et de leur chef Asclépiade. Sauf quelques légères nuances dans l’expression de la formule, Broussais n’a pas dit autrement, plus de dix-huit siècles après Asclépiade; et les plus avancés parmi nos contemporains n’ont pu trouver rien de mieux. en fait de doctrines générales.

Celse a donc raison d’affirmer qu’Asclépiade renouvèla presque en entier l’art médical : Asclepiades medendi rationem ex magna parte mutavit, et M. Raynaud aurait pu, sans déroger et sans se compromettre, proclamer en Sorbonne l’urgente nécessité et la portée infinie de pareille ré-

(1) De optima sect. ad Thrasybulum, ch. xxiii de Kühn.

I, t. I, p. 169, de l’édition

novation. Une juste appréciation d’Asclépiade, en tant que médecin, l’eût doucement conduit à une saine appréciation d’Âsclépiade, en tant que philosophe.

Les deux chapitres de sa dissertation consacrés à l’exposition et à l’examen de la doctrine philosophique d’Asclépiade sont insuffisants, pour ne rien dire de plus (1).

L’opinion de M. Raynaud sur la philosophie atomistique n’annonce de sa part ni une connaissance solide de la matière, ni une bien grande hardiesse.

. Il n’a pas même consenti que ses juges lui fissent une guerre de tendances, et s’est privé par là d’une satisfaction intime, qui vaut bien celle que procure aux candidats pacifiques une réception à l’unanimité. La dernière est peut-être plus douce, mais l’autre a bien plus de saveur pour ceux qui savent la goûter. Être en état de lire Couramment les versmagnifiques de Lucrèce, c’est peu, si le lecteur, séduit par l’exemple et entraîné par la force irrésistible de cette grande poésie, n’émancipe son intelligence, de façon à pénétrer l’audace prodigieuse dé cette philosophie, généralement connue sous le nom d’Épicure, et dontle vrai père était Démocrite, cet homme d’un génie investigateur et profond, qui semble, au dire d’Aristote, n’avoir rien laissé en dehors de ses méditations, oôxoç S’Iotxs (xèv Ttsot aicâvTwv (ppovriaat (2) . Democritus, vir magnus imprimis, cujus fontibm Epicurm hortulos suos irrigavit, dit ingénieusement Cicéron (3).

Épicure puisa en effet à la source de Démocrite, pour arroser ses petits jardins. Bien avisé fut Épicure, car de ces eaux fécondantes les arbres de son verger empruntèrent éclat et vigueur, et les fruits vinrent en abondance, fruits savoureux et substantiels, agréables au goût et salutaires à

(1) L’argamention dont nous avons entendn une bonne partie n a pu .nous disposer à atténuer la rigueur de cette critique.

(2) De générât, et corrupt, lib. I, c. u, fol. 305, t. I, éd. Casaub.,Lugd.

(3) De nat. Deor, lib. 1. 43.

l’esprit, qu’ils instruisaient du bien et du mal, qu’ils affranchissaient aussi, par une vertu singulière, de nombre d’erreurs, de toute sorte de vieux préjugés, de la crainte de l’inconnu, et de cette ignorance superstitieuse et malfaisante que la science, pour remplir son office, doit combattre sans relâche.

Démocrite et ses disciples ou imitateurs regardaient la nature en face, sans s’effrayer de ses mystères, avec la résolution de déchiffrer ses énigmes, de mettre à nu ses secrets; et c’est précisément à cause de cela qu’Aristote, le souverain maître des philosophes, louait Démocrite sans restriction, et que Lucrèce, en ses chants incomparables, célébrait- avec l’enthousiasme d’une âme libre Tapothéose d’Épicure.

Ce dernier n’était point étranger aux études médicales. Dans le catalogue de ses écrits, Diogène Laërce mentionne un traité doctrinal sur les maladies, Trepl voûam xpo? Mi'epviv (î). Galien résume tant bien que mal les théories d’Épicure en médecine ; et nous savons que ce philosophe, avant Asclépiade, comptait de nombreux sectateurs parmi les médecins, entre autres Métrodore.

M. Raynaud n’a rien consigné à ce sujet dans sa dissertation latine, et il a cru, avec la plupart des compilateurs qui ont écrit l’histoire de l’art médical et qui n’ont absolument rien compris à la doctrine des méthodistes, que le choix que fit Asclépiade de la philosophie d’Épicure ne fut qu’affaire de caprice ou d’habileté. Pour comprendre l’opportunité de la révolution dont Asclépiade prit l’initiative, la connaissance des antécédents est indispensable, de même qu’il est indispensable de connaître les conséquences de cette révolution, pour en apprécier toute la portée. L’étude du système lentement construit sur les bases établies par Àsclépiade est, à coup sûr, la plus belle, la plus curieuse et la plus

(1) Vit. Epie. liv. X, § 17, p. 663, ed. Lipsiens. in-S, 1759.

neuve qu’on puisse faire dans l’ancienne médecine. Le sujet est vaste, fécond, magnifique,' digne d’un esprit ferme et éclairé. Loin de l’avoir épuisé, Dezeimeris n’a fait que l’effleurer ; de sorte que le champ reste libre à M. Raynaud, qui apparemment n’a voulu que préluder, par sa dissertation académique, à une étude consciencieuse et sévère. Ce grand sujet d’histoire et de philosophie médicale est de ceux qu’il faut traiter avec cette indépendance absolue et cet amour pur du vrai qui donnent force et courage pour entreprendre sans défaillir (1).

(1) Aux curieux qui désireraient une bonne biographie d’Asçlépiade, nous signalerons l’inestimable travail d’A. Cocchi, comme le meilleur et le plus intéressant sur la matière. Pour les indications bibliographiques sur les œuvres de ce savant médecin, V. p. 92 et 95 de ce ^'olume.

Un médecm soutenait en Sorbonne, il y a de cela neuf ans (1], que les investigations des premières écoles philosophiques avaient puissamment aidé à l’avancement de la médecine grecque; et, malgré les preuves rassemblées à l’appui de son opinion, il eut contre lui tous les professeurs de philosophie. L’opposition très-vive de ses contradicteurs eut pour effet d’affermir plus fortement le candidat dans sa manière de voir. Une étude plus approfondie, de l’ancienne histoire de l’art médical a depuis corroboré ses convictions; et aujourd’hui, le souvenir du dissentiment qui surgit alors entre lui et les maîtres de logique et de psychologie l’induit à penserque les philosophe s contemporains ne ressemblent en rien à ceux de rantiquité, et qu’à cause de la dissemblance, ils ne se rendent peut-être pas bien exactement compte du rôle vrai et de l’influence réelle de l’antique philosophie.

Philosopher se dit maintenant de ceux qui, à l’exemple d’un grand novateur, s’enferment dans un poêle, seuls, ou à peu près, car le moi ou la conscience est un compagnon de nature essentiellement métaphysique et incertaine, pareil à l’écho qui représente le son de la voix, de façon à produire une véritable illusion d’acoustique. Si l’on prenait la peine de réfléchir sur l’origine du système de la dualité ou du double dynamisme, comme disent les disciples de certaine école médicale, il y a de l’apparence que l’isole-

(1) De rnedicinœ ortu apud Græcos progressuque per philosophiam. Paris, 18o5. — -Essai sur P ouvrage de J. Huarte : Examen des aptitudes diverses. Paris, 1855.

esquisse des progrès de la physiologie cérébrale. 6 41 ment expliquerait la naissance de cette conception transcendante, aussi difficile à être bien entendue des gens d’un sens droit, que la distinction subtile des deux pouvoirs, spirituel et temporel, dans l’ordre économique et social.

A vrai dire, la conception et la distinction découlentd’une source commune. Rien ne serait d’une démonstration plus aisée que cette communauté d’origine. Mais pour le moment il ne s’agit que d’établir comme un axiome indiscutable la proposition suivante ; Il y a deux catégories de philosophes, ceux qui regardent en dedans et ceux qui regardent en dehors.

Cette façon de dire est si claire, qu’il paraît inutile d’emprunter aux Allemands l’objectif et le subjectif, quoique ces deux termes soient présentement fort à la mode.

Les philosophes qui regardent en dedans ferment volontiers les yeux pour ne rien voir des choses extérieures. Ils se livrent sans distraction à la contemplation intérieure et intime. Ils ont des visions tout à fait singulières, des révélations surprenantes pour les voyants, que l’exercice journalier de la vue a forcément habitués au spectacle mobile et varié du monde environnant. Il faut néanmoins leur rendre justice : les plus beaux romans philosophiques (le nombre en est infini) sont du fait de ces contemplateurs. Aussi peut-on supposer raisonnablement que les bons poèmes épiques, qui ne sont pas nombreux, le seraient bien davantage si ces philosophes de la contemplation interne,au lieu de se consacrer à la philosophie, qu’ils ont trop souvent dénaturée à force d’ornements, se fussent appliqués à la poésie, suivant leur naturelle vocation.

Malebranche, par exemple, qui voyait tout en Dieu, avait plus d’imagination qu’il n’en faut pour créer une œuvre poétique aussi divertissante que V Odyssée, ou du moins plus amusante que VÉnéide. Platon, qui mettait poliment Homère à la porte de sa république, n’a pas réussi à devenir un philosophe sérieux; mais, fidèle aux impulsions natives,

Gcaedia. 4 1

il a fait de la poésie en prose, et il s’est également distingné dans tous les genres ; car il est à la fois épique, lyrique, élégiaque et comique par-dessus tout. Avec moins d’amourpropre et un peu plus de courage, il aurait pu remplacer Aristophane, son modèle de prédilection. Pour moi Je ne le lis jamais sans rire, comme P. L. Courier, quand il lisait Plutarque et ses menteries, sauf aux endroits où il parle de la stupide cruauté des bourgeois d’Athènes, qui, sous prétexte de religion et de salut public, assassinèrent son maître Socrate.

Ce dernier est le vrai maître de la philosophie contemplative. On‘ connaît ses distractions fréquentes, qui ont une , dénomination précise en pathologie mentale (î). Socrate rêvait debout, en plein air, durant vingt-quatre heures et plus. Ses disciples nous ont laissé ignorer la nature et l’objet de ses rêveries. J’ose affirmer qu’elles contenaient en germe toutes les folies du mysticisme alexandrin.

Le contact de l’Orient fut pernicieux an génie grec. Les pérégrinations en Égypte de quelques anciens philosophes avaient déjà fait pressentir la funeste influence de la déraison orientale, influence qui se manifesta aussitôt que la philosophie, accompagnée de la science, eut émigré d’Athènes à Alexandrie.

Pythagore était un grand rêveur, et son enseignement ne contribua pas peu à introduire l’élément romanesque ou romantique dans les spéculations des anciennes écoles. Ni lui, ni Platon, qui lui a tant emprunté, ne furent préservés des écarts de l’imagination par la géométrie ; et ces deux exemples, pris dans l’antiquité, prouvent que les mathématiques, réputées excellentes pour redresser la raison, ne valent pas plus que la logique pour la discipline des esprits enclins à dévier.

(1) Voyez Lelut. Du démon de Socrate. Nouvelle édition. Paris, 1SS6.

ESQUISSE DES PROGRÈS DE IA PHYSIOLOGIE CÉRÉBRALE. 643 On pourrait démontrer, en multipliant les exemples, que la philosophie et la géométrie ne vont pas toujours de concert. Descartes, dont le témoignage est précieux en pareille matière, avait signalé la fréquente incompatihilité des vérités géométriques et des spéculations métaphysiques, et lui-même est peut-être un exemple éclatant de cette incompatibilité. Descartes était un très-grand géomètre. Leibnitz, rival de Newton dans la science des nombres, n’a pas une moindre réputation de métaphysicien que Descartes. On sait comment Pascal appréciait la philosophie de ce dernier : la postérité, plus impartiale que Pascal , ne portera probablement pas un autre jugement et sur la métaphysique de Descartes et sur celle de Leibnitz. Otez à ces puissants calculateurs la tradition scolastique et les influences religieuses qui les dominaient, et vous trouverez bien peu d’originalité dans leur métaphysique, c’est-à-dire dans les idées fondamentales de leurs systèmes.

Le dix-huitième siècle, si clairvoyant, avait aperçu le vice radical de cette métaphysique, et il cherchait ailleurs la voie et la lumière. Prenez Diderot, qui était l’âme de VEncyclopédie, Condorcet, le plus pur et le plus complet représentant de cette glorieuse période d’émancipation, et vous ne trouverez chez eux aucune trace des préoccupations qui se sont propagées par la malfaisante école de Rousseau.

Celui-ci fit un retour en arrière. Il invoqua la nature, sans la comprendre, quoique contemporain de Linné, de Jussieu et de Buffon, et il prétendit au rôle de législateur en botanique, avec ses médiocres qualités d’herboriste.

Montesquieu, avec des prétentions plus modestes, devina toute l’importance des sciences naturelles. Il pressentit que, par les connaissances qui révèlent les lois du monde organique, l’homme et l’humanité deviendraient plus accessibles à la curiosité philosophique. Il chercha le secret de l’évolution humaine dans l’étude comparative des lois, non sans exagérer l’action des circonstances extérieures,

moins sage en cela qu’Hippocrate, qui, tout en ramenant l’attention sur les agents externes, avait reconnu l’ascendant des races, et opposé les tendances de nature à l’influence incessante des modificateurs.

Voltaire, moins hardi et plus sensé, s’en tint à l’empirisme de l’histoire : il enregistra les phénomènes et donna une idée telle quelle des mœurs et de l’esprit des nations. Son Essai (1) est le véritable point de départ de cette science générale et à peine ébauchée, qu’on nomme la philosophie de l’histoire.

Condorcet, le premier (Turgot n’avait tracé que des linéaments) esquissa d’une main ferme le plan de cette philosophie (2), et, bien qu’inachevée, son esquisse reste comme un modèle. Ce grand homme a fait le cadre si vaste, que l’humanité tout entière y trouve place, quoiqu’il lui ait promis un avenir sans limites et des progrès indéfinis dans la voie de la perfection. Tous les systèmes généraux, toutes les conceptions généreuses de la philosophie moderne, depuis la grande révolution française, émanent de Condorcet, hormis les théories rétroactives de M. de Bonald, de Joseph de Maistre et des disciples de l’école théocratique, qui prétendent nous ramener, un peu tardivement, aux vues sublimes, si l’on veut, mais étroites de saint Augustin, de Paul Orose de saint Thomas et de Bossuet.

Nos contemporains, tous ceux du moins qui en fait d’idées ne s’alimentent point de l’antique tradition et ne vivent point d’archéologie, nos contemporains comprennent l’histoire tout autrement que les docteurs et les Pères de l’Église, et cette façon nouvelle de concevoir l’évolution du genre humain est un progrès immense, qui donne raison à la théorie de Condorcet, et qui nous rend bien supérieurs à toutes les générations précédentes.

{\) Essai sur les mœurs et l’esprit des nations. Paris, 1*53.

(2) Esquisse d’un tableau des progrès de l’esvrit humain. Paris, l'9i.

Le moyen âge que Condorcet dédaignait avec grande raison, et qui trouve aujourd’hui des défenseurs et des panégyristes non-seulement parmi les fils des croisés, comme on dit, mais encore parmi des savants d’un esprit mystique, le moyen âge, saturé d’ignorance, dominé par la théologie, écrasé par la guerre, fut de tout point incapable de songer à l’avenir. Dompté par la terreur, et environné de ténèbres, il crut de bonne foi à la fin du monde. Jamais Fégoïsme individuel, inhérent aux races d’origine germanique, et dominant alors, ne se développa plus à l’aise que durant cette période intermédiaire, sans comparaison inférieure à l’antiquité, quoi que puissent dire les dogmatistes infaillibles de la petite église d’Auguste Comte. Le moyen âge n’eut pas la notion du droit, indispensable à toute organisation sociale. Il n’obéit qu’à la peur et ne fut conduit que par la menace. Toute sa science se borna à l’alcbimie et à la magie. Enveloppé de toutes parts par la superstition, il ne connut point la nature, ne produisit pas un naturaliste. Les savants du moyen âge n’étaient que des curieux, des esprits subtils, des compilateurs qui vénéraient l’antiquité, comme le reste, sans la comprendre, sans entrevoir ce que l’antique civilisation, dont quelques débris surnageaient encore, avait tenté ou fait pour l’humanité. Le moyen âge divisait les hommes en catégories, suivant leurs croyances. Les fidèles ou les orthodoxes ne prétendaient qu’à la conversion forcée ou à l’extermination des infidèles, des mécréants, des hérétiques. L’unité dans la servitude était au bout de cette doctrine violente, qui sanctifiait le plus odieux des crimes, la violation de la conscience humaine.

Les anciens se contentaient d’appeler barbares ceux qui restaient en dehors de la civilisation gréco-latine, et les plus avancés d’entre eux tendaient à la suppression, ou du moins à la réduction de la barbarie, par l’union des diverses familles, dont l’ensemble constitue la vie collective, la société humaine. Sénèque, dont les écrits résument toutes les

idées morales de l’antique civilisation, et qui avait des notions si élevées du devoir et du droit des gens, Sénèque parle de ce lien qui doit étreindre et confondre en une seule famille toutes les espèces du genre humain, noUs societatem humani generis sancientibus. Aussi le dessein de ce grand moraliste était-il d’établir pour tous les hommes une bonne hygiène mentale, et de fonder les transactions humaines sur l’honnêteté, ingénia sanare, et fdem in rebus humanis retinere.

Le moyen âge faisait précisément le contraire. La double autorité qui prévalait alors abrutissait les esprits, et reposait sur la force, ou, si l’on aime mieux le mot vrai, sur l’injustice et l’iniquité. Ces bas siècles ne savaient rien de la nature. Pour eux l’animalité n’avait point de sens, et l’organisation animale était un mystère : là théologie n’expliquait rien et suffisait à tout. Dans l’ancienne société, dans la civilisation hellénique et latine, la théologie n’existait point; mais en revanche, la politique, la morale et la législation se rattachaient aux conceptions initiales de l’univers et des êtres vivants.

Les premiers philosophes étaient de nom et de fait des physiologistes ou des physiciens. Sous cette dernière dénomination, l’Angleterre et l’Espagne désignent encore les médecins, c’est-à-dire les hommes qui, par les études indispensables pour l’exercice de leur profession, connaissent le mieux la nature humaine. Aristote, le chef de la vraie philosophie et le maître des naturalistes anciens et modernes, Aristote vénérait la mémoire dé Démocrite, qui l’avait précédé dans la connaissance sérieuse des choses de la nature. Démocrite, fécondant les doctrines qu’il tenait de Leucippe, fut le fondateur de ce système original et hardi, qui, introduit plus tard dans la médecine par Asclépiade, changea toute la théorie médicale. Épicure fut, par rapport à Démocrite, ce que Lucrèce fut par rapport à Épicure, un propagateur de la doctrine atomistique. Quand

ESQUISSE DES PROGRÈS DE LA. PHYSIOLOGIE CÉRÉBRALE. 647 celte doctrine vint renouveler la médecine par le méthodisme d’Asclépiade, elle avait subi l’influence salutaire d’Aristote. Celui-ci, le premier, réagit fortement contre la tendance qui, grâce à l’exemple contagieux de Platon, emportait les investigateurs loin de la réalité à la recherche d’une vérité chimérique, d’un idéal illusoire. Aristote établissait les inébranlables fondations de la philosophie de l’avenir, de cette philosophie qui commence à peine à surgir, après tant de siècles de désillusions et d’expériences.

La théorie de Platon sur la formation de l’homme et la création du monde peut se comparer au récit mosaïque de la Genèse. Julien, dit l’Apostat, apparemment parce qu’il ne fut jamais chrétien que de nom, Julien n’a pas manqué de mettre en parallèle la tradition platonicienne et la révélation hébraïque. Il se prononce pour Platon, en vrai païen qu’il était. Les savants qui ont pris d’office la défense de la cosmogonie de Moïse n’ont tenu compte du parallèle, et celte négligence est regrettable, car nous saurions maintenant si la prédilection de Julien, qui n’était pas un sot, avait quelque fohdement solide.

Avant Platon, Hippocrate, prenant les choses de moins haut, avait cherché curieusement, en vue de l’art médical, à déterminer les rapports qui existent entre les choses extérieures ou du dehors, comme il dit, et Phomme vivant. Le traité des Airs, des Eaux et des Lieux {l) ouvrait un champ illimité aux investigations des médecins, des physiologistes et des philosophes ; et c’est encore ce qu’il y a de plus parfait en ce genre d’études ; car, malgré son influence visible sur les conceptions de quelques penseurs anciens et modernes, le traité hippocratique n’a suscité qu’un véritable essai d’imitation, celui de Blainville (2), le seul de nos

(1) Œuvres complètes, traà. E. Littré. Paris, 1840, t. Il, p. 12.

(2) Cours de physiologie générale et comparée. Paris, 1833, 3 vol. in-8. V. dans le tome III, De l’action des modificateurs externes généraux sur l’organisme, p. 381.

contemporains qui ait bien saisi l’importance et pressenti le le rôle inévitable de l’hygiène générale.

Aristote (1) s’est souvenu de l’exemple donné par Hippocrate, et c’est par lui que Montesquieu a connu la portée d’un principe capital dans l’histoire du genre humain, quoiqu’il l’ait prodigieusement exagéré dans ses applications. Aristote, toutefois, en vrai naturaliste qui cherchait la fin et la raison des phénomènes, tenta de pénétrer le secret de la constitution humaine. Fort de ses connaissances anatomiques, rompu à i’ohservation des lois de l’organisation, et pouvant, mieux qu’aucun de ses devanciers, tomparer et induire, il s’éleva naturellement de l’étude de l’animalité à l’étude plus complexe de l’homme, et, sans obéir aux influences cosmogoniques et physiques qui avaient dominé et parfois égaré Hippocrate, il s’appliqua à l’analyse de l’être vivant qui tient la tête de la série animale. Son traité de VAme, corollaire de ses travaux d’anatomie et de physiologie comparées, complément de sa métaphysique, le traité de VAme est un premier essai de cette science, qui porte aujourd’hui, et justement, le nom significatif de biologie. Ce livre profond, sur lequel on a si fort déraisonné depuis Stahl, n’est point à l’usage de ceux qui prennent ou reçoivent de nos jours le titré de philosophes. Qui ne sait pas la physiologie générale ne saurait l’entendre.

Aristote, l’excellent naturaliste, ne pouvait commettre l’erreur de Descartes, qui a détaché l’homme de la série animale, avec le dessein de faire pour lui une science spéciale, et de fait impossible, puisqu’il ne tenait compte des lois inviolables et immanentes du monde organique, lois sans lesquelles l’homme devient une énigme, et l’évolution du genre humain un impénétrable mystère. La logique est comme le creuset qui montre à quoi se réduisent en définitive les systèmes. Descaries a été reconnu et proclamé

(1) La politique.

ESQUISSE DES PROGRÈS DE LA PHYSIOLOGIE CÉRÉBRALE. 6 49 chef de ceux qui réduisent toute la philosophie à l’observation du moi, et qui partent de la conscience pour bâtir cet édifice sans assjses qu’on appelle la psychologie.

Ignoratur enim quæ sît natura animai,

comme disait Lucrèce ; et depuis, les plus subtils psychologues n’ont pu dissiper cette ignorance. Et néanmoins la science psychologique emprunte son nom de ce je ne sais quoi dont l’existence même a été un problème insoluble pour bien des philosophes, et aussi pour quelques théologiens, voire des plus orthodoxes.

Les philosophes qui se prévalent aujourd’hui du traité à&VAme d’Aristote, en faveur du spiritualisme, ressemblent un peu à ces confiants Troyens qui s’attelèrent au cheval des Grecs pour l’introduire dans la cité de Priam. Aristote n’a rien de commun avec les spiritualistes. La barbarie du moyen âge l’a invoqué comme un soutien, pour n’avoir connu que l’organon ou l’instrument, comme disait le maître, sans connaître la méthode, les principes et l’encyclopédie aristotélique, c’est-à-dire la doctrine ésotérique et fondamentale. Or, il faut tout connaître d’Aristote, à peine de ne rien entendre à sa philosophie.

Stahl aborda l’étude de l’homme vivant, sain et malade, avec un esprit plus ferme et surtout avec moins de préjugés que Van Helmont, l’illuminé ; mais son piétisme l’égara en des erreurs qui font plus d’honneur à sa piété sincère qu’à son jugement. Barthez a été ingrat envers Stahl ; mais il le répudiait instinctivement, et pour cause. Barthez, l’homme du dix-huitième siècle, instruit de tout ce qu’un savant pouvait connaître de son temps, sceptique obstiné, comme ses amis les encyclopédistes, récrépit le vieux système de l’âme végétative et sensitive, qu’il appela le principe vital, et restreignit beaucoup le rôle de l’âme raisonnable, qu’il

mit hors de la physiologie. C’est qu’il relevait lui aussi de l’école de Descartes, et que ses grandes connaissances en mathématiques l’entraînèrent à une conception vicieuse de la métaphysique. Ceux qui se disent les disciples de Barthez sont gens de peu de poids et de grandes prétentions. Nous avons la conviction bien raisonnée qu’ils n’entendent absolument rien à la doctrine du maître. Celui-ci, malgré ‘ses injustices, ses colères, ses incertitudes et la lâcheté que lui reprochait non sans raison Joseph de Maistre, Barthez a eu la gloire enviable de donner son vrai nom à la physiologie : il l’a appelée la science de Vhomme. Il pensait, avec Hippocrate et avec son maître Descartes, que la vraie connaissance de la nature humaine et des moyens de l’améliorer se doit puiser dans la médecine, et si c’est à cause de cette communauté d’opinions que l’école médicale de Montpellier se dit hippocratique, elle a grandement raison. Mais elle n’en a pas d’autres que celle-là.

Barthez a publié deux éditions de son ouvrage fondamental (1). Dans l’intervalle, Cabanis mit au jour, en deux volumes (2), les douze mémoires, communiqués par lui en partie à l’Institut, et dont l’objet était évidemment de restituer à la physiologie et à la médecine l’étude des fonctions supérieures. Cabanis reprenait avec avantage la thèse soutenue par Galien, et, comme ce dernier, il démontrait que les phénomènes de l’ordre moral ne se peuvent expliquer que parla connaissance des agents organiques. Pour l’accuser de matérialisme, ses adversaires ont perfidement tourné contre lui certaines comparaisons et métaphores qui n’ont rien que de très-sensé quand on les laisse à leur place, au lieu de les dénaturer à plaisir.

(1) 'Nouveaux éléments de la science de Vhomme, 1778-1806.

(2) Traité du physique et du moral de Vhomme. Paris, 1802 ; 2« édit., 1803. — Après la mort de Cabanis, on a substitué dans le titre le mot de Rapport à celui de Traité. Yoy. 8® édit., aux notes et notice, par L. Peisàe. Paris, 1844.

Cabanis, venu deux siècles après le médecin espagnol JuanHuarte, auteur d’un essai tout à fait original sur la physiologie morale (1), Cabanis épuisa en quelque sorte les données des anciens, que nous avons concentrées en quatre traités célèbres : celui d’Hippocrate, sur les Eaux, les Airs et les Lieux, le Timée de Platon, le traité de VAme d’Aristote, et finalement l’essai de Galien sur la constitution du corps déterminant les phénomènes moraux. On se demande comment Galien, qui n’était, à le bien prendre, qu’un commentateur, un compilateur, un éclectique, a réussi à tracer, en ce sujet scabreux des rapports du physique et du moral, une esquisse qui reste comme un modèle, malgré l’appareil scolastique et les hypothèses qui la défigurent.

La théorie des humeurs, en germe dans Hippocrate, est parfaitement ridicule, à cause surtout de l’abus qu’en a fait durant quinze siècles la médecine galénique. Et, néanmoins, cette théorie inconsistante a servi de base à la doctrine des tempéraments, laquelle a été le point de départ des essais de physiologie transcendante de Galien, de Huarte et de Cabanis. Cette doctrine, appliquée à l’étude des fonctions supérieures, tenait grandement compte des viscères et des sens internes,, et c’est par là qu’elle l’emporte encore sur des doctrines plus avancées et mieux assises, pour ce qui est du moins des instincts et des passions. Cabanis a tiré grand parti de la considération des viscères et des organes internes, pour fortifier le système des sensations, prédominant dans la philosophie du dixhuitième siècle, et tellement avancé par les investigations de Buffon et de Condillac.

Les naturalistes et les philosophes du dix-huitième siècle avaient frayé la voie à Bichat. Celui-ci n’échappa point à

(1) Examen de ingenios ipara las eîencias. Baeza, 1575.

l’influence des doctrines animistes et vitalistes qui régnaient encore, et dont Bordeu et Barthez subirent non moins que lui l’influence. Mais plus avancé qu’eux, grâce aux travaux de ses contemporains, qu’il résuma en vrai poète, Bichat alla droit au centre de la vitalité. Il dévoila, non pas tous les mystères, mais le rôle capital du système nerveux. Il démontra que l’âme végétative des anciens philosophes {principe vital des modernes) n’était autre que cette double chaîne nerveuse qui, le long de la colonne vertébrale, parcourt tout le tronc, de la tête au bassin, et anime tous les viscères ; et que l’âme sensitive et raisonnable (celle des animistes de l’école de Stahl) ne s’explique point sans la moelle et le cerveau. Bichat distingua, sépara en quelque sorte les deux systèmes ou plutôt le double système, bien qu’ils soient l’un et l’autre en communication immédiate et perpétuelle; et, par un reste de déférence aux vieilles théories et à l’ancien dualisme, il dédoubla la vitalité générale, et prétendit discerner la vie organique ou végétative de la vie animale ou de relation.

La distinction est subtile et, en bonne physiologie, inadmissible. Les recherches anatomiques et pysiologiques de nos contemporains tendent à démontrer l’union intime, disons mieux, l’unité des appareils nerveux du grand sympathique, de la moelle et du centre cérébral. N’importe que Bichat n’ait pas vu la réalité telle quelle. Il én avait fait assez quand la mort vint le moissonner en sa fleur, pour que la physiologie des fonctions supérieures, s’appuyant sur l’anatomie du système nerveux, sortît enfin du vague, de l’empirisme et des préjugés maintenus par une longue tradition.

Cabanis et Bichat avaient ouvert et parcouru hardiment une voie nouvelle. Gall s’y engagea à son tour, et il posa des principes inébranlables et féconds pour la physiologie et la pathologie mentale. Les fondements de sa doctrine demeu-

rent. Quant à sa méthode et à sa théorie phrénologiqne et cranioscopique, il ne les faut juger qu’avec beaucoup de circonspection. Tous les fondateurs succombent à la tentation de tirer les conclusions de leurs principes dogmatiques, et il est juste de se montrer indulgent envers ces systèmes prématurés. Pour apprécier la valeur de Gall et les services par lui rendus à la physiologie et à la médecine, il convient de faire un retour en arrière et de rappeler qu’avant ce grand homme, les connaissances positives sur les organes des fonctions supérieures se réduisaient à rien, de même que les notions d’après lesquelles on se guidait pour traiter les maladies mentales. Pinel, qui, le premier en France, s’est sérieusement occupé de l’étude de la folie, n’a été qu’un empirique et un classificateur très-médiocre, pour n’avoir rien compris à la révolution opérée par Gall. L’école de Pinel ne vaut pas mieux que son chef, pour avoir suivi la même voie de réaction.

Broussais, qui ne resta jamais en arrière, saisit toute l’importance des doctrines de Gall, et, avec cette logique infaillible, qui est la plus haute expression du bon sens et le vrai signe du génie, il fit rentrer les maladies mentales dans le cadre général de la nosologie^ et démontra invinciblement, selon nous, que la pathologie mentale, inséparable de la pathologie proprement dite, est, de même que celleci, physiologique (1). La plupart de nos médecins d’aliénés ne se doutent même pas dè ce que Broussais a fait pour leur mettre un flambeau à la main. Us s’obstinent à ramper dans l’ornière de la routine empirique, au lieu de marcher d’un pas ferme dans le droit chemin.

Il faut féliciter M. le docteur Félix Voisin de ne pas imiter la grande majorité de ses confrères, et de croire que le progrès ne consiste pas à marcher en reculant. Disciple de

(1) Examen des doctrines. Paris, 1829-1834. — De Virritaiwn et de la folie. 2e édition. Paris, 1839.

Gall et de Broussais, il ne se fait pas scrupule de suivre les exemples de ces deux maîtres incomparables, et, de même qu’eux, il est ramené par la pathologie à la physiologie, à l’hygiène, et à cette science générale qui part de ce principe : Pour comprendre Phumanité en ses manifestations diverses, il ne faut rien négliger de ce qui provoque et de ce qui produit ces manifestations, et, avant toutes choses, il importe de savoir quels sont les agents des phénomènes produits, comment ils agissent, en quels rapports ils sont entre eux ; bref, quels sont les organes producteurs, quelles sont les fonctions, les facultés et leurs combinaisons multiples.

La philosophie scolastique ne s’inquiétait point de ces questions capitales. Aussi, après tant de siècles d’ergotisme, l’histoire de cette philosophie se résume en un seul mot : néant.

Nous avons tracé l’esquisse historique qui précède, afin que le lecteur pût se rendre un compte exact de tous les efforts qu’il a fallu pour ramener la science de l’homme à la véritable théorie, à celle qui part de l’observation, de l’induction, de la réalité, pour s’élever jusqu’aux lois qui déterminent les rapports des phénomènes. M. le docteur F. Voisin dit excellemment, dans un avis succinct qui ouvre son beau livre (1) : « Il a fallu des siècles d’analyse et d’observation pour découvrir ces lois. Personne ne les a inventées : elles sont invariables, antérieures à tous les législateurs et communes à tous les peuples.. Elles n’ont rien de surnaturel ; il n’y a pas de tête humaine dans laquelle elles ne trouvent de l’écho. Elles étaient renfermées dans les archives de la création, je les.en ai tirées, et, si je les promulgue, c’est que je suis convaincu qu’elles détruiront une foule de préjugés, qu’elles agrandiront l’âme et l’esprit de

(1) Nouvelle loi morale et religieuse de Vh.vmarùté ; Analyse des seniiments moraux. Paris, 1863, in-8, 464 pages.

mes semblables, et qu’elles les appelleront définitivement à l’existence heureuse et complète de leur espèce. »

Tel est le programme qui résume la substance, la doctrine et l’esprit de l’ouvrage. On ne saurait se méprendre sur le but de l’auteur. Son dessein visible est de poser les fondements d’une éducation intellectuelle et morale, d’une éducation sociale qui soit conforme de tous points à la constitution même de la nature humaine. Aussi n’bésitet-il pas à offrir un nouveau code à la société. Non qu’il veuille brusquement renvei^ser ce qui est, mais afin que ce qui doit disparaître, n’étant plus, ce qui doit être nécessairement s’introduise de droit, par une législation empruntée en quelque sorte à l’organisation vivante.

M. le docteur F. Voisin, qui prend légitimement le titre enviable de législateur, n’est point de ces législateurs inspirés qui, à l’exemple de Moïse, descendent des hauteurs, environnés du fracas du tonnerre et de l’éclat de la foudre. Il n’est mû à légiférer par aucune ambition théocratique et pontificale, comme la plupart de ces grands réformateurs qui commencent par se proclamer athées, et finissent par s’instituer de leur pleine autorité les souverains pontifes d’une religion nouvelle. M. le docteur F. Voisin n’a rien de commun avec ces novateurs maniaques, et il n’aspire à recevoir les adorations de personne. Il appartient à cette ferme philosophie du sens commun et de la science qui se home à voir les choses telles qu’elles sont, sans ajouter des difficultés nouvelles et inextricables aux problèmes ardus que présentent en foule les êtres et les phénomènes du monde organique. « En conséquence de ces principes, ditil en son introduction, nous ne créons point de forces indépendantes de l’osganisation, et nous n’admettons point ces puissances surnaturelles que, sur l’injonction de nos premiers maîtres, nous avons eu la simplicité de chercher partout et que nous n’avons trouvées nulle part. » — « Dans cette direction toute scientifique, nous ne séparons pas

rhomme du reste de la création : il ressemble à toutes les autres espèces vivantes ; rien ne lui manque ; il n'est point au-dessus d’elles, il n’en diflFère que par un plus grand nombre de pouvoirs (1). » — «Je, veux donc, poursuit-il plus loin, que l’homme soit complet dans ses manifestations comme il l’est dans sa nature, et qu’il rentre, à ce point de vue, sous la loi de tous les êtres (2), »

Gès vérités qui devraient courir les rues, comme on dit vulgairement, etentrerdans le catéchisme des écolesprimaires, ces vérités doivent être répétées sans cesse, car on ne les enseigne point dans les cours de logique et de psychologie.

M. le docteur F. Voisin n’est pas un optimiste, comme on pourrait le croire. Loin de là, il est convaincu qu’une réforme radicale est indispensable, et il prétend, non sans raison, qu’il appartient «à la science de rédiger à nouveaux frais et sur ses véritables bases le code moral de l’humanité (3)> »

Nous pensons exactement comme lui, et nous nous associons très-volontiers à ses bons désirs, d’autant mieux que M. le docteur F. Voisin, qui connaît à fond l’élément moral, pour l’avoir étudié à la véritable source et dans ses racines, n’est point un de ces philosophes mystiques qui prétendent que les fonctions supérieures soient régies, disciplinées et gouvernées par les sentiments affectifs. Il accorde justement la prééminence à l’intelligence, par laquellela science, qui est la lumière et le salut de l’humanité, s’étend et se fortifie. Cette idée capitale nous a constamment soutenu dans la lecture de cette « analyse des sentiments moraux,» remarquable par l’abondance des aperçus ingénieux, des vues originales, des images éclatantes qui rendent à merveille la pensée intime de l’auteur ft sa passion pour le bien de ses semblables.

DE l’eSSEIGNEMEîST DE l’aSATOMIE GÉNÉRALE. 657

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