‹ La médecine à travers les siècles, histoire, philosophieChapitre 39 sur 53 · II. — lies physioloi'istes expérimentateurs · texte numérisé non relu

II. — lies physioloi'istes expérimentateurs

La physiologie est sans contredit une grande et belle science, et digne du culte des plus forts esprits ; mais la médiocrité l’a tellement abaissée, que les plus chétives in-

exprimant une opinion personnelle, ou servant d’organe aux membres de la Société (c’est ce qu’il a négligé de préciser), a donné son approbation chaleureuse aux conclusions du rapport de feu Moquin-Tandon , eonclqsions évasives ou insignifiantes, dont nos lecteurs ont, sans aucun doute, apprécié la valeur.

Si l’acquiescement de la Société protectrice est accordé au rapport académique sur les vivisections, les vivisecteurs doivent des actions de grâces à cette Société, qui, par son approbation explicite, montre assez qu’elle ne trouve rien à modifier ni à reprendre dans l’état présent. Ce certificat de tolérance, aussi malencontreux qu’imprévu, a causé une vive agitation dans la Compagnie, et sa lécture a été un Véritable incident, d’après lequel on a pu prévoir que la discussion serait sérieuse et passionnée.

Il faut ajouter que le même vice-président nous avait félicité en termes très-chaleureux de notre initiative et de notre attitude dans la question des vivisections ; et nous avions pensé, d’après sa lettre, que nous pouvions compter sur l’appui moral de la Société protectrice de Paris. La commission académique chargée d’étudier la question des vivisections comptait cinq membres de cette Société sur neuf. C’est peut-être à cette circonstance qu’il faut attribuer en partie l’hésitation et l’incertitude du rapporteur, plus préoccupé de démontrer l’utilité des vivisections que d’en signaler les abus. Ce qui paraît étrange, c’est que des vivisecteurs, trèsconnus par leur insensibilité et par la facilité déplorable avec laquelle ils découpent les animaux vivants, soient reçus dans des Sociétés protectrices, et qu’ils osent se parer d’un titre qui devient ainsi tout à fait dérisoire. Est-ce que les Sociétés protectrices auraient imaginé d’adoucir les souffrances des animaux en ouvrant leurs portes à ceux qui les tourmentent?

Chaque Société a ses règlements et ses statuts, et chaque Société est juge des réformes à introduire dans ses statuts et règlements. Que les Sociétés protectrices des animaux nous permettent néanmoins une réflexion : si elles transigent avec les partisans des vivisections, leurs protégés auront grandement à souffrir de ces transactions. Que si, non contentes de transiger avec les vivisecteurs, elles les reçoivent parmi leurs membres, la pratique des vivisections se trouvera encouragée ou tolérée par ceux-là mêmes qui devraient le jAus efficacement travailler à la proscrire, à l’abolir, ou tout au moins à la réduire en d’étroites limites.

■ LES VIVISECTIONS A l’aCABÉMIE DE MÉDECINE. 685 telligences peuvent l’aborder maintenant, et s’en faire un piédestal.

Les partisans quand même des vivisections appartiennent pour la plupart à cette école sans principes et sans doctrines, où l’on se passe parfaitement de toute théorie, et pour laquelle les procédés de l’expérimentation tiennent lieu de méthodes. Pour les disciples de cette école, vivisection signifie méthode souveraine, mode d’investigation incomparable, excellent, unique ; de même que vivisecteur, pour ceux qui se parent de ce titre, signifie savant physiologiste et médecin positif, exact ; les vivisecteurs et les expérimentateurs se proposant, comme ils disent, de rendre la médecine scientifique.

Certes, ce n’est pas le zèle qui fait défaut; il abonde au contraire, et si fort, que la superstition est au comble. Aujourd’hui, point de salut hors de la méthode expérimentale, disons mieux, en dehors de l’expérimentation ; cè qui est bien différent, ainsi que l’état présent l’atteste avec évidence.

Un expérimentateur, comme on l’entend de nos jours en physiologie, est un homme de bonne volonté, qui s’exerce sur l’animal vivant, avec le fer, les poisons et les réactifs; un homme comme on en voit beaucoup dans nos amphithéâtres, un homme qui, suivant l’exemple de Magendie, « prend nécessairement en aversion toutes les théories et tous les systèmes, » et se propose d'e les remplacer par « l’expérience seule sans aucun mélange de raisonnement. »

C’est un biographe, un disciple, un successeur de Magendie qui s’exprime delà sorte, le môme qui, fidèle à l’enseignement du maître, a résolu lui aussi « de déposséder les propriétés vitales, et fie leur substituer des phénomènes physiques et chimiques, s’accomplissant dans l’organisme vivant. »

Telles sont les prétentions, tels les principes de Fécole des physiologistes expérimentateurs, fls nous vantent le

fondateur, moins à cause de ce qu’il a fait beaucoup de tentatives et obtenu peu de résultats^ que pour avoir « conservé toute sa vie cette antipathie pour le raisonnement en médecine et en physiologie » dont nos vivisecteurs font parade, persuadés qu’ils sont des avantages de cette doctrine pour l’avancement de Ja biologie, science dont ils compromettraient l’avenir et l’existence même, s’ils étaient dé force à ébranler les bases si solidement posées par Bichat, Ce grand homme est par eux sacrifié à Magendie. C’est ainsi que les disciples de Cuvier ont tenté d’élever leur maître au-dessus de Bulfon. Vaines tentatives des deux côtés ! A mesure que l’histoire naturelle avance, le nom de Bulfon grandit, de même que la gloire impérissable dé Bichat reçoit un nouvel éclat des efforts impuissants de ses détracteurs.

Dans le domaine scientifique, tous les efforts sont méritoires ; mais encore est-il juste de distinguer le constructeur et l’architecte du simple manouvrier, car, si tout la,beur utile est digne de rémunération et porte avec lui sa récompense, la science est éminemment redevable à ceux qui fécondent la réalité des choses d’un rayon de leur intelligence :

Naturæ species ratioque, dit excellemment Lucrèce.

• Cette devise est comme une formule de la vraie méthode scientiflique ; et il est temps de la recommander aux méditations des expérimentateurs, qui, au nom de la philosophie positive, qu’ils appliquent sans discernement, croient travailler aux progrès de la biologie. Nous croyons très-fermement qu’ils s’égarentv et qu’à leur insu, ils sont dans la réaction.

Depuis la mort de Magendie, l’homme et ses travaux ont été appréciés à leur valeur exacte; et quiconque a étudié la science de l’organisation, en suivant sans dévier le pré-

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cepte de Lucrèce, sait très-bien qu’un pareil guide ne peut mener bien loin., . r.

On disait autrefois que le rnédecin compence là où le physicien s’arrête ;! èt cette façon de, dire signifiait évidemment queles phénomènes, du monde inorganique et les mapfestations de; l’organisme vivant ne doivent pas être soumis aux mêmes iprocédé$; d’investigation. La médecine s’étant soustraite, non sans peine, après des efforts réitérés pendant des siècles, au joug pesant des théories physiques ebchimiques, la vérité du dicton, a reçu de l’expérience une confirmation éclatante; et la biologie a eu son domaine, indépendant, ou du moins distinct de celui de la physique et de celni de là chimie. Mais là séparation, très-légitime, n’a pas été du gOût de quelques esprits très-positifs, qui, regardant la vie comme une abstraction, n’ont vu dans les manifestations de la. vitalité qu’un eusemble, une succession de phénomènes physiques, et, en conséquencè, ont imaginé de démentir le, vieux dicton, en faisant du médecin et du physiologiste un continuateur du physicien.

Magendie a travaillé toute sa vie à la solution d’un proiblème . qu’on peut dire, aussi absurde et insoluble que la quadrature du cercle, et ses disciples et successeurs poursuivent la même chimère, au nom delà science exacte et pour le plus grand profit de l’art médical.

Malgré l’inanité de leurs prétentions, la majorité est pour eux et avec eux, et la plupart de nos médecins s’honorent de suivre, en toute occasion, ce qu’on nomme emphatiquement la méthode expérimentale, méthode excellente quand on l’applique à propos et conformément aux principes de la biologie, c’est-à-dire tout autrement que les vivisecteurs, dans leurs leçons et dans leurs livres.

Nous savons ce que valent les vivisecteurs, et ce qu’ils peuvent en réalité, parce que nous les connaissons de longue date, pour les avoir suivis dans leurs leçons et dans leurs expériences. Si nous prenons la liberté de les juger avec in-

dépendance, et de les apprécier à leur exacte valeur, c’est que nous n’avons pas cru qu’il fût suffisant d’étudier à leur école ; et qu’au peu qu’ils nous ont appris, nous avons eu le soin d’ajouter bien des acquisitions indispensables, qu’ils font profession de dédaigner, sans nous mettre en peine de l’opinion de la majorité et de la tradition qui prévaut de nos joursdans renseignement medical, sous toutes ses formes. Car il en est un peu présentement comme du temps de Galien : «Loin de prendre la méthode rationnelle pour guide, selon le précepte d’Hippocrate, nos médecins dénoncent ceux qui s’y conforment comme s’occupant de choses oiseuses. »

Voilà ce que disait, il y a bién des siècles, le médecin de Pergame ; et le même reproche part aujourd’hui, ‘presque dans les mêmestermes, deceuxqui,ayantlecerveau mutilé, prétendent imposer à tous leur régime intellectuel. Ceux-là ne comprennent point la haute importance de la question soulevée à propos des vivisections. Ils ne sauraient, à la vérité, en mesurer la portée ni, en prévoir les conséquences, bien que les plus clairvoyants semblent pressentir le jugement sévère que portera d’eux le public intelligent, quand il saura combien l’école des vivisecteurs a contribué à rapetisser la science générale de l’orgamsationj'ï ravaler l’enseignement physiologique, et à rétrécir le domaine de la philosophie médicale, en dénaturant la méthode, en méconnaissant le principe même des études biologiques.

Broussais avait prévu les tristes conséquences d’un enseignement médical ainsi détourné de son but véritable. Voici ce qu’il écrivait en 1822 (1) :

« Peut-être a-t-on été trop vitaliste dans la physiologie, depuis Stahl jusqu’à Bichat; mais, en échange, on devient trop mécanique dans une école plus moderne ; et le mépris que l’on affecte pour les anciennes explications ferait infail-

(1) Annales de la médecine p%s«)ZoÿigMe, Discours préliminaire, t. 1,

LES VIVISECTIONS A l’ ACADÉMIE DE MÉDECINE.

liblement, rétrograder la science, si tout le monde obéissait à cette nouvelle impulsion. »

Dans cette phrase, Broussais a été prophète, et moins d’un demi-siècle a suffi pour réaliser sa prophétie.

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