III. — lia df namoscopie
Citons maintenant un autre exemple qui prouvera avec la même évidence jusqu’où peuvent aller les abus de l’expérimentation en pathologie. Prenons, .pour compléter la démonstration, un volume intitulé : Traité de Dynamoscopie, ou appréciation de la nature et de la gravité des maladies par
l'auscultation des doigts, ^SiV h. (\ç\\on^ms {i).
L’auteur de ce traité, tant soit peu singulier, appartient à la grande secte des médecins explorateurs, la seule qui représente quelque chose par le nombre de ses adhérents, les autres sectes ne représentant que des doctrines surannées et intempestivement rajeunies. .
Faute d’un principe solide et de doctrines fondées des^
(1) Paris, 18G2, grand in-8 de xvi-375 pages.
SUS, la médecine, en général, se réduit à la méthode d’observation empirique, ou mieux, à des procédés d’exploration dont la multiplicité croissante révèle les tendances de l’art et la pénurie de ses ressources.
Hippocrate avait dit que la faculté d’explorer ou d’examiner est un point essentiel (1). Laënnec n’a pas manqué d’inscrire la réflexion du vieux médecin grec au frontispice de son traité de V auscultation médiate, et ceux qui sont venus à sa suite, prenant à la lettre le précepte hippocratique, ont mis toute leur conscience à observer scrupuleusement, à se transformer, pour ainsi dire, en instruments d’observation, faisant abnégation des autres facultés, et oubliant qu’Hippocrate avait jeté en passant cette pensée profonde : a En toutes choses, il me plaît d’appliquer l’intelligence. » Cette réflexion n’est pas moins bonne que la première, et il faut ajouter que celle-ci ne vaut que par celle-là; car observer est un grand point, sans doute, mais réfléchir est encore mieux.
Les observateurs ne manquent pas en médecine ; il y en a autant, et peut-être plus qu’il n’en faut; mais les médecins où sont-ils, j’entends les médecins de fait, les hommes de Vart ? La Faculté n’en compte pas un très-grand nombre, et la preuve qu’ils manquent, c’est l’état précaire de cette partie de l’art qu’on appelle thérapeutique.
Ce qu’on sait le mieux, ce qui s’apprend et s’enseigne dans les écoles, dans les hôpitaux, au pied de la chaire et dans l’amphithéâtre, ce n’est point le traitement des maladies, sans lequel l’art médical reste un vain mot, ni l’étude des causes, sans laquelle le traitement se fait à l’aveugle. Les maîti’es instruisent les étudiants dans la mnémonique des symptômes, avec prédilection et non sans succès, puisque la constatation, l’énumération, la classification et la distinction des phénomènes morbides, étudiées exclusive-
(l) Épidémies, Liv. 111% 16. [Œuvres cornplélei, éJilion, Paris, 1841, tome III, p, loi.)
ment, poussent les jeunes médecins à surpasser les maîtres par des tours de force prodigieux ou par des tentatives extraordinaires.
Aussi le diagnostic des maladies a-t-il fait des progrès tellement rapides, qu’il sera bientôt malaisé de le perfectionner. Peut-être veut-on qu’il ne laisse plus rien à désirer, et conséquemment plus rien à faire aux ingénieux investi-^ gateurs qui se vouent à son perfectionnement, avant d’entreprendre l’amélioration des autres parties de la médecine. En attendant, on fait un Dictionnaire de diagnostic médical, on range les symptômes par ordre alphabétique, et l’on se croit un grand homme pour avoir mis en pièces la séméiologie, c’est-à-dire la connaissance des signes ou des symptômes expliqués (1). Cela ne s’étaib jamais vu, mais nous en verrons bien d’autres, comme on dit; car, à mesure que le sens de l’art s’altère et que la grande tradition se perd, les manœuvres remplacent les artistes, et ce qu’il y a de plus difficile au monde, se fait par mnémotechnie et comme par mécanique.
La clinique, ou la leçon médicale au lit du malade (tel est le sens du mot clinique), se réduit maintenant à l’exploration sous toutes les formes : percussion, auscultation, mensuration et autres procédés qu’on qualifie ridiculement de scientifiques, et qu’on met volontiers en relief et en grande vénération auprès de la sotte majorité, en les affublant de noms étranges , bizarres , hybrides, le plus souvent absurdes, surtout quand ils sont empruntés de la langue grecque, en dépit de la logique et de l’étymologie. — - En fait de nomenclature, la médecine contemporaine a dépassé de bien loin toutes les folles tentatives des temps passés. Galien qui se moquait de son prédécesseur Archigène, comme d’un nomenclateur extravagant, que penserait-il du galimatias et du charabia qui ont envahi
(1) Woillez, Dictionnaire de diagnoslic méd ica/. Paris, 1861.
ABDS DE LA MÉTHODE EXPÉKIMENTALE. 72 5
de nos jours et corrompu sans remède le langage médical?
Cette corruption n’est point fortuite; elle coïncide avec la déplorable décadence des études médicales, qui se meurent et tournent misérablement au formalisme, de même que la pratique tourne à l’empirisme le plus étroit. Ces tendances détestables expliquent suffisamment l’introduction de ces termes nouveaux, étranges, barbares, qui rendent bien la confusion et l’anarchie de la médecine contemporaine. Autant de néologismes, autant de barbarismes. Le vrai sens des mots- s’est perdu, et il n’en pouvait être autrement, puisque l’observation pure et simple a remplacé toute tradition historique.
La méthode, — si L’on peut donner pareil nom à un ensemble de procédés explorateurs, — la méthode a fait table rase des principes et supplanté la philosophie médicale. Ce n’est pas tout. A mesure qu’on éliminait l’essentiel pour simplifier, l’arithmétique intervenant sans nécessité, les observations, qui doivent être pesées avant tout, ont simplement été comptées, et la statistique triomphante s’est assise sur le trône, sceptre en main et couronne en tête. Cet autre procédé de vérification est devenu, désormais, une science considérable par les services qu’elle rend à ceux qui la cultivent avec ferveur et persévérance. Les académies du haut parage ouvrent aux statisticiens leurs portes à deux battants.
Faut-il s’étonner que de pareilles aberrations aient eu pour effet d’égarer le grand nombre, et que la plupart de nos médecins, persuadés, bien à tort, que la médecine est une science, quoiqu’elle n’en ait nullement les caractères ni les allures, veuillent à toute force en faire une science exacte? La confusion ne peut aller plus loin. Le plus mince observateur, avec un procédé ou un instrument de son invention , s’en vient hardiment proclamer une science
nouvelle. Écoulons Tauleur de ce Traité de dynamoscopie :
« Si la dynamoscopie était une science bien établie, et « que nous ne fussions pas les premiers à en jeter les fonce dements, il serait inutile de longer le difficile sentier que « nous allons parcourir. Rien n’est plus fatigant pour le « lecteur qu’une longue série d’observations dont les' con- « clusions sont arides et sans attrait. Mais une science ne H. se fonde pas sur rimagination, ni sans preuves, et la dy- « namoscopie ne serait pas une science, si elle n’était dé- « montrée comme les: sciences physiques, et si ses lois ne « reposaient, comme elles, sur .l’induction. »
Que lé grand inventeur ne soit pas modeste, on le conçoit sans peine, car la force véritable est comme la vérité, elle se montre volontiers nue , c’esl-k-dire en toute sa beauté. Mais, ce qui est-moins concevable, c’est le ton magistpâbd’un médecin annonçant en de pareils termes un procédé d’auscultation dont le résultat doit être dnpprécier l’état des forces dans les maladies. Tel est le sens du mot dynamoscopie, i.
Les faits répondent-ilsnux promesses contenues dans ce titre tout grec et très-pompeux? L’auteur en est convaincu ; mais tous les lecteurs de son traité le seront-ils de même ? Et nos praticiens iront-ils fourrer dans leurs oreilles les doigts des malade^, pour distinguer le pétillement du bourdonnement, afin de préciser mathématiquement, d’après les lois de l’acoustique et les règles de l’harmonie, les variations et l’intensité croissante ou décroissante de ce dernier bruit? Était-çe bien la peine d’écrire un gros traité qui aura une suite, d’inventer un nouveau mot d’un sens vague et parfaitement équivoque, pour nous apprendre, en somme, que des deux sensations que perçoit l’oreille, quand elle est appliquée à la surface du porps, et plus particulièrement à l’extrémité des doigts, soit immédiatement et sans intermé-^ diaire, soit au moyen d’un instrument appelé dynamoscape.
pour nous apprendre que, de ces deux sensations, l'une, le pétillement, est intermittente, irrégulière, tandis que l’autre, le bourdonnement, peut être soumise à des règles?
Tel est le résultat le plus net des recherches de l’observateur. Quant à ses observations pathologiques, plus nombreuses que concluantes, elles n’éclairent que -très-confusément le diagnostic, c’est-à-dire qu’elles peuvent l’obscurcir au lieu de l’éclairer, n’offrent que des données très-vagues pour le pronostic et sont absolument nulles, d’une nullité complète, pour l’étiologie, de même que pour la thérapeutique. Conséquemment, la dynamoscopie paraît être un auxiliaire plus que problématique pour l’appréciation des symptômes, et n’offriraucuneespèce desecours pour l’étude des causes, non plus que pour l’indication du traitement.
Nous avons lu tout le traité, depuis la préface jusqu’à la table des matières, et, à notre très-grand déplaisir, nous n’y avons pu découvrir aucune de ces idées simples et nettes qui éclairent le champ si vaste de la pathologie générale, ni aucune application vraiment féconde à la pratique.
Qu’importent toutes ces observations de maladies aiguës, d’affections chroniques, de fièvres éruptives, continues, épidémiques, d’opérations chirurgicales, d’anesthésies, de névroses, de tout le reste, si l’on n’arrive point logiquement et par induction à des conclusions générales? Or, ces conclusions manquent absolument, et les résultats de l’exploration par l’acoustique digitale varient selon les cas individuels. Les plus fins se perdraient dans ces subtilités infinies qui dépassent de beaucoup les minutieuses arguties des sphygmologistes, c’est-à-dire des médecins qui ont écrit sur les variétés et les variations du pouls, avec beaucoup de sagacité sans doute, mais sans nul profit pour Tart médical j car c’est plus particulièrement en médecine que se Justifie la sentence du fabuliste :
. Kisi utile est quod facimus, stulta est gloria. »
L’unique passage de quelque intérêt, dans le Traité de dynamoscopie, est celui qui traite des signes de la mort. De ces signes, il n’y en a aucun de certain, de démonstratif, si l’on peut ainsi dire. Nous ne sommes guère plus avancés de nos jours qu’on ne l’était du temps de Démocrite, lequel, au dire de Celse, ne reconnaissait point de signes certains de la mort naturelle, en dehors, bien entendu, de la putréfaction. La cessation apparente des battements du cœur n’est point suffisante pour établir l’absence de vitalité; des recherches récentes ont établi l’inanité de cette opinion. ■
Quant à la dynamoscopie, elle prétend avoir découvert le signe infaillible. Mais, outre que trois observations assez défectueuses ne permettent pas raisonnablement de conclure, il y aurait de nombreuses et fortes objections contre les résultats qu’on prétend en déduire; et il serait, avant tout, essentieLque l’auteur du Traité de dynamoscopie démontrât sans réplique, ce qu’il n’a point fait, que les bruits que perçoit l’oreille par Tauscultation digitale émanent positivement du système nerveux, et en émanent uniquement. Les preuves physiologiques doivent être démonstratives, en pareil cas; et, si elles l’étaient, on pourrait à la rigueur accorder quelque confiance aux résultats des , observations pathologiques.
En attendant une démonstration plus évidente, nous estimons que la dynamoscopie, si elle prenait rang dans les procédés diagnostiques, rendrait des services minimes, et aurait ce désavantage énorme d’introduire une spécialité nouvelle dans un art que le trop grand nombre de spécialités a compromis, déconsidéré, amoindri, détourné du vrai chemin. Nous conseillons donc àM. le docteur Gollongues, qui a beaucoup des qualités de Pobservateur, de préciser davantage le résultat de ses recherches, ou de chercher une direction meilleure. Rien n’est à négliger en médecine, mais il faut se garder soigneusement de négliger l’essen-
liel et le plus important, pour se préoccuper de minuties futiles ou purement accessoires. L’exploration n’est qu’une des ressources de 1 art i donc il convient de n’accorder k un procédé d’exploration que l’importance qu’il mérite et se bien garder d’en faire, je ne dirai pas une science, mais une simple méthode.