‹ La médecine à travers les siècles, histoire, philosophieChapitre 43 sur 53 · II. — li’Omnigénie · texte numérisé non relu

II. — li’Omnigénie

Le premier exemple est tiré d’un opuscule intitulé : Des causes premières delà vie animale, matériellem,ent démontrées, par E. M. Lemoine (1).

On n’est pas plus ingénieux, plus original, plus naïf que l’auteur de ce petit livret, d’une lecture facile, agréable et très-divertissante. M. E. M. Lemoine s’entretient familièrement avec son lecteur, sans embarras, sans façons, et même un peu sans gêne, tant il est heureux d’avoir trouvé le secret de toutes choses, la clef de tous les mystères. Il a découvert la pierre philosophale, le grand arcane, et il ne peut contenir son contentement qui déborde. Après avoir lu ses petites eonfldences, comme il dit, en' son simple langage : Voilà un homme bien satisfait, avons-nous pensé, et très-convaincu, et trop honnête pour se moquer du public, qu’il ne connaît guère apparemment, et qui se moquera peutêtre de lui, malgré ses convictions profondes et sa candide bonhomie, et toutes ses promesses de révélation universelle.

M. Lemoine « a la prétention (c’est lui qui parle) d’expliquer tout ce que nos plus savants ont déclaré inexplicable à tout jamais (2). » Ces mots résument essentiellement sa préface, placée à la fin de la brochure, et faite exprès pour annoncer la publication prochaine d’un Traité d'omnigénie ou démonstration expérimentale des causes premières de tous les mystères de la nature. L’ouvrage sera en plusieurs volumes, et l’on n’en indique pas le nombre ; mais il ne saurait être restreint, car les mystères de la nature sont innom-

{!) Paris, 1863, in-18, vi-68 pages.

brables, et les expliquer tous ne doit pas être une petite affaire.

Il est vrai que M. Lemoine a un procédé à lui, très-commode, très-expéditif et d’un emploi facile, pour si peu qu’on en ait l’habitude. Ramener tous les phénomènes à un nombre déterminé de causes, et toutes les causes des phénomènes à un principe unique, dont elles ne sont en quelque sorte que des variétés ; tel est son secret et le résumé de sa philosophie. Plus heureux qu’Aristote, dont la métaphysique se réduisait à chercher laformule d’une équation, M. Lemoin'e a établi la corrélation qui existe entre Vacte et la puissance, il a parcouru par le chemin le plus court la distance qui est entre ces deux termes, l’intervalle dont les points extrêmes marquent les limites mêmes de la science la plus transcendante.

Après avoir jeté un pont sur l’abîme, M. Lemoine a marché d’un pas ferme et rapide à la recherche des causes, et sa bonne étoile l’a conduit jusqu’au premier moteur, c’est-àdire au centre même et à la source de toute causalité. Ce premier moteur n’est pas immobile comme celui d’Aristote, ou du moins, s’il ne se meut pas, il ne reste point inactif et inerte; loin de là, son action est incessante, permanente. S’il faut s’expliquer plus nettement, la cause première, la cause des causes et le principe de toute phénoménalité, d’après M. E. M. Lemoine, n’est autre que le soleil. Ce grand tout qu’on appelle le monde, l’univers, la nature, le vaste ensemble de toutes choses, les objets inorganiques et les êtres organisés, rien n’échappe à l’influence du fluide ÉLECTRIQUE SOLAIRE ; toute manifestation vitale se produit, grâce à cet unique agent de vie (1). Voilà, en peu de mots, l’essence même et la doctrine fondamentale de I’omnigénie.

M. Lemoine, — autant qu’il est permis d’en juger d’après

le choix qu’il a fait d’un principe universel, — aime l’éclat, la chaleur et la lumière. S’il veut nous en croire, il mettra pour épigraphe à son grand ouvrage l’apostrophe virgilienne :

. . . . Solem quis dicere falsum

Audeat.î»

Et puisque nous avons pris la liberté de lui donner un premier conseil, qu’il veuille bien nous permettre de lui suggérer une idée. '

La plupart dés fondateurs de systèmes philosophiques et scientifiques fondent d’habitude, parla même occasion, un dogme théologique du une doctrine religieuse : c’est là le couronnement ordinaire de l’édifice. Dans le système de l’ôMNiGÉNiE, toutes les causes reconnaissant un principe unique, qui est le soleil, il paraîtrait naturel et très-simple de faire de cet astre un Dieu souverain et de restaurer scientifiquement le sabéisme, l’antique croyance des Parses et des Péruviens. Un dogme religieux expérimentalement démontré, suivant la méthode ordinaire de M. Lèmoine, serait une grande nouveauté, et la démonstration expérimen- ^ taie du monothéisme solaire aurait sans doute pour effet de ramener les disciples de la philosophie positive, qui sont à la recherche d’une religion universelle, et qui proposent au genre humain radoration et le culte de l’humanité. Puisque le soléil est l’œil et l’âme de l’univers, l’humanité ferait péut-être bien de rendre hommage à cet astre qui luit pour tous indistinctement ; et de la sorte le sentiment religieux de tous les hommes convergeant vers un but unique, nous aurions eiifin la paix et la concorde, moyennant une religion universelle, dont le principe ou le Dieu serait visible pour tous et en tous lieux, sauf pendant lés éclipses et durant la nuit. J’en demande pardon à la mémoire d’Auguste Comte; mais il me semble que la religion héliaque, conséquence

inévitable du système de l’omnigénie, vaudrait bien mieux que celle dont il a été le fondateur et le grand prêtre.

En vérité, M. Lemoine pourrait, sans se donner beaucoup de peine^ convertir tous les hommes au culte du soleil, puisqu’il a expressément détaché un fragment de son grand ouvriige pour démontrer matériellement, suivant le titre de sa brochure, que la cause première de la vie n’est autre que l’éLectricité. Il a découvert l’appareil électrique de l’organisme vijvant, et il l’a décrit avec beaucoup de soin, sinon avec toute la clarté désirable. Mais la description deviendra plus claire quand l’auteur aura fait l’exposition complète de ses doctrines anatomiques et physiologiques dans son Traité d’omnigénie, où. l’on verra par quel chemin il est arrivé à là découverte de l’inconnu.

M. Leipoine a ébauché une première exposition de sa méthode dans les deux premiers chapitres, et autant que nous avons pu deviner ce qu’il a voulu dire, ses recherches ont pour point de départ, non pas l’étude de l’organisme parfait et achevé, mais l’examen « des organes primitifs, indispensables à l’action vitale. » En bonne physiologie, cette méthode en quelque sorte chronologique, par laquelle on parcourt tous les degrés de la formation organique, successivement, suivant les lois de l’évolution, cette méthode, qui n’est pas neuve, nous paraît excellente. Mais nous ne comprenons plus M. Lemoine dès le troisième chapitre, très-important, puisqu’il introduit le lecteiir dans le quatrième ventricule de l’encéphale, siège de l’organe désigné sous la dénomination de pa/eZ/e, et « qtdiSQnne le premier et le dernier coup de notre yie L^ palette est un organe central, suspendu dans un liqu^e, et comr^uniquant directement avec le cœur au moyen de deux organes latéraux, qui communiquent eux-mêmes avec les fibres nerveuses de la moelle.

M. Lemoine a décrit ces oi’ganes en grand détail, et après les avoir décrits, il nous donne, de la structure primitive du cœur et de la cause des mouvements de systole et de diastole, une explication que nous avons vainement cherché à comprendre, malgré les démonstrations mécaniques de l’auteur et la description d’uné machine qu’il a imaginée pour rendre sa théorie en quelque sorte évidente. Ce qu’il y a de plus clair dans ce quatrième chapitre, c’est cette assertion, « que les fibres du cœur ne partent pas de la base, mais de la pointe (1). » M. Lemoine nous annonce bien d’autres nouveautés touchant l’organisation et les fonctions du cœur. 11 esquisse aussi en deux pages une théorie de la circulation qui modifie singulièrement les idées reçues depuis Harvey et Senac, et que M. le docteur Beau, si expérimenté en ce genre de recherches, aurait bien de la peine à comprendre. Mais comme cette théorie des mouvements péristaltiques des fibres musculaires du cœur paraît trèssimple et très-évidente à l’auteur, il nous apprend, dans le cinquième chapitre, que la moelle épinière, par sa structure anatomique, par son enveloppe, par le liquide acidulé qui la baigne, représente les éléments d’une véritable pile voltaïque, « productive du fiuide nerveux, dont la force dynamique est cause de tous nos mouvements volontaires, de même que de ceux indépendants de notre volonté, dont le cœur et les poumons sont les deux appareils moteurs principaux, et le quatrième ventricule le distributeur (2). »

Ces quelques lignes résument en substance la découverte de M. Lemoine, et le sixième et dernier chapitre la démontre expérimentalement. L’expérimentateur s’exprime en ce chapitre final avec l’assurance d’un homme convaincu ; il expose les résultats de ses expériences avec Thabileté d’un physicien consommé dans l’étude des phénomènes électriques. Et néanmoins sa démonstration n’est pas lu-

mineuse du tout, ou bien elle l’est trop, et dans ce cas elle ressemble au soleil qui éblouit de son vif éclat les yeux de ceux qui le regardent en face.

Décidément, il nous faut attendre la publication du grand traité d’OMNiGÉKiB, avant de porter un jugement motivé sur les découvertes de M. E. M. Lemoine. Nous verrons bien alors s’il y a lieu de changer la nomenclature anatomique des organes qui fonctionnent pour la production des phénomènes vitaux, suivant le principe de la pile de Volta, et nous apprécierons en même temps l’utilité que peut avoir en thérapeutique l’instrument inventé par M. Lemoine, et nommé par lui le diniseur des fluides (4).

De cette analyse sommaire, il est aisé de conclure que M. E. M. Lemoine n’est pas un homme du commun, et que son petit manifeste n’annonce rien moins qu’une révolution radicale en anatomie, en physiologie et en thérapeutique. Il nous serait facile de démontrer que M. Lemoine est encore un révolutionnaire en psychologie et en théodicée, si nous avions le loisir d’examiner une autre brochure de lui, curieuse li beaucoup d’égards, et notamment par ce qui y est dit de la peur que l’Académie des sciences aurait du matérialisme.

Quant à M. Lemoine, qui ne craint guère ce revenant, il est aussi spiritualiste que possible, et dans sa petite profession de foi, il tient « què l’homme est animé par un principe qu’on ne peut faire remonter qu’au principe primordial de toutes choses (2). » Voilà sa formule, et voici le petit commentaire qui l’accompagne : « Appelez celui-ci Dmu et l’autre âme, et nous pensons que chacun aura le nom qui lui convient (3). » Les philosophes du centre, autrement nommés les éclectiques, n’ont rien .trouvé d’aussi fort. Et pourtant M. E. M. Lemoine ne paraît pas appartenir

(3) P. Ci.

GDAKi)14.

à uuo écolo philosophique. Il est pour le moraenl, et malgré son âge mûr,, étudiant en médecine de là Faculté de Paris; il sera donc un jour médecin, et dès à présent ses travaux méritent d’être signalés, moins à cause dé leur singularité que parce qu’ils accusent les tendances vicieuses de la physiologie expérimentale, .telle qu’on. la prolésse aujourd’hui dans les chaires officielles.

L’enseignement physiologique, loin de süivre la voie tracée par Bichat, s’engage de plus en plus dans un mauvais chemin, et fait de vains efforts pour ramener la science de l’organisation dans le domaine de la physique et de la chimie. Cette fausse direction a pour principal effet d’ébranler les fondements de la philosophie médicale, et de livrer encore une fois la médecine à tous cés systèmes surannés qui l’agitent présentement, et dont la résurrection intempestive légitime; jusqu’à un certain point les prétentions exagérées de l’empirisme.

Voilà pour la physiologie.

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