‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 11 sur 59 · I. — lies prêtres d'Esculape · texte numérisé non relu

I. — lies prêtres d'Esculape

Des auteurs très-graves ont placé dans le paradis terrestre le berceau de la médecine, et ont doctement raconté l'hislojre médicale de la période antédiluvienne. Sur quels documents? c'est ce qu'ils ont négligé de marquer. On ne saurait remonter au delà, on ne saurait par conséquent se montrer à la fois plus consciencieux ni plus complet.

Celte érudition romanesque prouve une chose, à savoir : que les savants ne sont pas moins que les poètes sujets aux écarts de l'imagination et à la manie de se singulariser. Les plus sévères prennent plaisir à disserter, et, entraînés par leur goût, ils abordent au pays des chimères. Qu'ils y restent; nous n'avons pas le loisir de les suivre.

La recherche oiseuse de ces origines incertaines ne peut séduire que les esprits enclins au paradoxe ou les âmes crédules, qui assimilent la science à la révélation.

La médecine a suivi la loi générale qui règle l'évolution de toutes choses : elle s'est formée lentement, par des accroissements successifs. Celse a dit qu'elle est universelle et de tous les temps, et Pline après lui, qu'il n'est pas possible de s'en passer, quand on se passerait de médecins.

Cette manière de voir, consacrée par la tradition et le bon sens, a été merveilleusement exposée dans le traité hippocralique intitulé : De l' ancienne médecine (1), œuvre profonde de savoir et de raisonnement, qui peut être considérée comme le premier essai philosophique sur les commence-

(t) Hippocrale, CE in-es complâlei, Ivaù. E. Liltré, t. I,

ments probables et les développements immédiats de l'art de guérir.

La nécessité et l'expérience qui en procède forcément étendirent petit à petit le cercle des connaissances. Avec les faits se multiplièrent les observations. Une expérimentation aveugle, une grossière analogie, des simples, quelques remèdes d'une préparation facile, tels furent les éléments et les matériaux primitifs de l'art médical.

Sans se mettre en peine de connaître, d'expliquer la maladie, on cherchait à la guérir, et, soit que le moyen appliqué à cette fin réussît ou échouât, on ne songeait pas davantage à se rendre compte du succès ou de Téchec. C'était le temps de l'empirisme brut, qui consiste à traiter les malades sans se préoccuper de rechercher les causes du mal ni la nature des modifications introduites par les remèdes.

Cette médecine était accessible à tous, et facilement transmise d'une génération à une autre.

Plus tard, ce grossier empirisme, de plus en plus riche en ressources, devint l'attribut et comme le patrimoine de certaines familles. Ainsi les fruits de l'expérience, qui furent longtemps un bien commun, passèrent insensiblement dans les mains de quelques particuliers, que la reconnaissance, mêlée à la superstition, mit au rang des héros et des demidieux.

De là ce nombre infini de divinités tutélaires, protectrices de la santé, qui remplissent toute la période mythologique, une des plus obscures et des plus embrouillées de l'histoire de la médecine.

Avec les dieux vinrent les prêtres. On les rencontre partout à l'origine des civilisations et au berceau des connaissances. Vivant de l'autel, ils s'appliquèrent à exploiter la crédulité par le merveilleux, et ils réussirent comme tous les charlatans. Dans les cures heureuses comme dans les cas désespérés, les ministres de la divinité (ils se contentaient modestement de ce litre) savaient recommander la

reconnaissance ou la résignation; ils mettaient ainsi leur responsabilité à couvert, de telle sorte que l'insuccès môme ne pouvait compromettre leur réputation ni par conséquent leurs intérêts. On savait d'ailleurs que, pour avoir ressuscité un mort, Esculape avait été frappé de la foudre. Les prêtres du dieu ne pouvaient s'exposer comme lui à provoquer le courroux de Jupiter.

Un fait certain, c'est qu'une fois que la caste sacerdotale fut en possession de trafiquer de la médecine, celle-ci ne sortit plus du sanctuaire, ou du moins elle y resta enfouie durant des siècles, sans recevoir d'accroissements notables, dénaturée par l'ignorance superstitieuse.

Il serait intéressant de connaître l'histoire authentique de ces temples, j'allais dire de ces couvents de moines-médecins. Je suppose qu'il y avait entre ces corporations puissantes une grande émulation, une ardente rivalité, j'entends une rivalité d'intérêts, une jalousie de métier.

Les guérisons, réelles ou feintes, que les prêtres opéraient avec un grand appareil de cérémonies, avaient toujours quelque chose d'extraordinaire pour frapper l'imagination ; mais elles n'avaient pas l'ombre du sens commun. Je n'en ■veux d'autres preuves que les tables votives dont ils tapissaient les murs de leurs temples, recueils fastueux d'observations tronquées et de recettes absurdes, dont la science n'a pu encore donner une explication raisonnable. Ce qui a été conservé et transmis jusqu'à nous est peu de chose; mais il n'en faut pas davantage pour afflrmer, d'après leur propre témoignage, que les prêtres-médecins n'étaient que d'audacieux imposteurs, d'effrontés charlatans.

Ces pièces justificatives de leur histoire attestent leur ineptie. En faisant étalage de leur prétendu savoir dans ces inscriptions ridicules, ils avaient un double dessein : attirer la foule, en lui inspirant confiance, et faciliter en même temps l'exercice d'un métier lucratif. 11 va sans le dire qu'ils n'inscrivaient que les cas heureux. Quant aux malades dé-

sespérés, ils les menaient inhumainement hors du temple, prétendant que le trépas d'un homme dans le sanctuaire souillait les regards de la divinité.

L'art ne pouvait que dégénérer entre les mains de la caste sacerdotale.

Aussi peut-on affirmer, sans crainte d'erreur, que la période primitive, celle qui vit naître les premiers rudiments de la médecine, d'une expérimentation grossière, mais traditionnelle et perfectible, l'emportait de beaucoup sur cette période sacrée. Les premiers éléments de l'empirisme, dégagés de toute superstition, valaient infiniment mieux que les pratiques des prêtres d'Esculape.

Ils furent toujours ignorants et fourbes, même du temps d'^lius Aristide et d'Apollonius de Tyane, malgré les emprunts qu'ils avaient faits dès lors aux vrais médecins et aux écoles médicales.

Des collections informes d'observations mal faites, de ridicules pratiques, de folles décisions et de remèdes impossibles, pompeusement décorées du titre d'oracles, n'étaient en réalité que le fruit des imaginations extravagantes d'une corporation inepte et avide, et n'avaient d'autre appui que les visions maladives des esprits faibles.

On ne peut croire sérieusement à la prétendue science des prêtres qui passaient pour exercer la médecine dans les temples. Pour rendre la justice qu'ils méritent à ces ministres de la superstition et du charlatanisme, il faut leur appliquer le vers énergique d'Ennius, et les appeler, non pas médecins, mais devins superstitieux et jongleurs éhontés :

« Sed superstitiosi vates impudentesqueharioli. »

La science ne leur doit rien, absolument rien, quoi qu'on veuille dire en leur faveur. Pour ma part je tiens, après mûr examen, que l'exercice de la médecine dans les temple?, sujet sur lequel on a tant et si savamment disserté, loin d'à-

voir servi aux progrès de l'art, n'a eu pour effet que d'entraver sa marche ascendante.

Que les temples d'Apollon et d'Esculape, situés pour la plupart sur des lieux élevés, voisins de quelque source salutaii'e, que ces temples aient exercé par cet ensemble de circonstances une influence heureuse sur le traitement des maladies, c'est ce que je n'ai garde de contester, et j'accorderai môme, s'il le faut, que ces lieux consacrés aux divinités tutélaires de la santé ont pu donner origine aux écoles médicales les plus renommées dans les temps anciens.

C'est l'opinion de M. Littré, que je ne saurais admettre, malgré des raisons spécieuses, que comme une hypothèse plausible, ou mieux, comme une conjecture ingénieuse et non dépourvue de toute vraisemblance.

En tout cas, ce n'est pas dans les anciens Asclépiéions qu'il faut exclusivement chercher l'origine de ces centres d'instruction médicale.

U. — liCS premières écoles de laédecinc.

Des écoles de médecine très-ancicnnes furent fondées, en dehors de toute influence sacerdotale, là où il n'y eut jamais ni temples ni corporations religieuses attachées à leur service.

De la Grande-Grèce, par exemple, sortirent de bonne heure des médecins instruits et renommés, qui propagèrent au loin les connaissances salutaires et exercèrent leur art avec un grand éclat.

Parmi les plus illustres figure au premier rang Démocède de Crotone, contemporain de Pylhagore. Il commença sa réputation à Égine, où il acquit fortune et crédit. Appelé successivement à Athènes, puis à Samos, par le tyran Polycrate qu'il guérit d'une grave maladie, sa célébrité était si grande, que les Barbares eux-mêmes lui rendirent hom-

mage. Prisonnier des Perses à la suite d'une guerre malheureuse, il illustra sa captivité par deux cures chirurgicales qui lui valurent la faveur royale de ses deux malades,^ le roi Darius et la reine Atossa. Celle-ci avait au sein un ulcère que n'avait pu guérir toute la science des médecins égyptiens; ils n'avaient pas mieux réussi à traiter d'une entorse le grand roi, quand Démocède intervint à propos et leur sauva la vie. Comme il avait usé de son crédit pour faire une bonne action, il usa d'un stratagème heureux pour recouvrer la liberté.

Hérodote, qui nous a transrais l'histoire de Démocède, nous apprend queCrolone possédait une école de médecine, et que les médecins crotoniates étaient renommés entre tous. Malheureusement on ne sait rien de plus de la médecine et des médecins de Crotone.

Le fait consigné par l'historien n'en est pas moins précieux en tant qu'il atteste que des écoles médicales avaient été fondées en dehors de toute influence religieuse. 11 n'y avait en effet dans la Grande-Grèce ni Asclépiéions ni Asclépiades. On sait d'ailleurs que ces derniers ne sortaient guère de leurs temples. Ils voyageaient rarement, si ce n'est quelquefois à la suite des armées, comme on le voit dans Homère.

On pourrait objecter, pour infirmer le témoignage d'Hérodote, que celte école de Crotone dont il parle dans son histoire ne dura pas longtemps. Cela est vrai, autant que nous pouvons le savoir. Mais on peut répondre que les écoles de Cyrène et de Rhodes, placées sous la protection d'un temple d'Esculape, eurent une durée tout aussi éphémère.

Je sais bien qu'à cet argument très-faible on en pourrait ajouter d'autres plus solides en apparence, tirés de deux petits traités de la collection hippocratique, le Set^ment et la Loi, pour soutenir sans trop d'invraisemblance que les écoles médicales de la Grèce étaient sinon sous la riépen-

dance, du moins sous l'influence d'une caste sacerdotale, ou, si Ton veut, de certaines communautés et corporations religieuses, qui excluaient les prôfanes de leurs iniliations ou de leurs mystères.

Mais, outre que les passages invoqués dans ces deux traités ne fournissent pas de preuves péremptoires, on peut les soumettre à des interprétations diverses, et d'ailleurs l'authenticité de la dernière phrase de la Loi, oix il est question d'initiés et de profanes, est plus que suspecte.

De tout ce qui a été exposé ci-dessus je tire cette conclusion légitime, que les prêtres d'Apollon et d'Esculape demeurèrent étrangers à toute innovation, et qu'hostiles à tout progrès capable de compromettre leur crédit, ils ne contribuèrent en rien à transformer les temples en écoles. L'ignorance, alliée naturelle de la superstition, était parmi eux un héritage précieusement conservé, fidèlement transmis. L'esprit théocratique déteste instinctivement tout ce qui est réforme et changement; et cet esprit animait les prêtres médecins. Tels ils étaient au commencement, tels ils continuèrent d'être : au temps de Galien, comme au temps d'Hippocrate, ils faisaient profession d'exploiter la crédulité des bonnes âmes.

La période sacrée ou mythologique de la médecine grecque se prolongea bien au delà de la guerre de Troie. Tant que le paganisme fut puissant, il y eut des divinités médicales, des temples consacrés à ces divinités et des prêtres pour les desservir.

Comment la caste sacerdotale put-elle tenir contre les écoles de médecine? Pour répondre à cette question, il faudrait posséder des documents : en leur absence, on ne peut procéder que par conjectures. Suivant ma manière de voir, les corporations religieuses, se sentant menacées, firent tous leurs efi"orts pour empêcher l'établissement des

écoles médicales, et pour les discréditer quand elles furent établies. Il n'est pas impossible de saisir dans la tradition antique quelques traces de cette rivalité malveillante. N'esti ce pas à la haine impuissante des prêtres d'Esculape contre les vrais médecins et la saine médecine, qu'il faut attribuer l'origine de cette accusation absurde, suivant laquelle Hippocrate aurait mis le feu au temple de Cnide, d'autres disent de Cos, non sans avoir préalablement recueilli, pour s'en faire honneur, les inscriptions des tables votives?

Cette fable, brièvement racontée par l'auteur de la biographie d'Hippocrale selon Soranus, accréditée par le savant Varron, répétée complaisamment par Pline, pesamment versifiée par le fastidieux Tzetzès, cette fable mérite à peine quelque attention. Il se peut du reste qu'elle ne soit qu'une histoire faite à plaisir par quelque ignorant biographe, une anecdote brodée après coup sur la tradition incertaine, vaguement indiquée par le géographe Strabon dans sa description de l'île de Cos.

Ce conte absurde, tel qu'il nous est parvenu, est tiré d'un livre désormais perdu, intitulé : Généalogie médicale, dont l'auteur était Andréas de Garysle, cité avec mépris par Galien, et surnommé le plagiaire par Ératosthène.

Le bon sens de tous les historiens de la médecine a fait justice de cette sotte calomnie. L'incendie du temple, la fuite d'Hippocrate, riche de ses dépouilles, toutes les autres circonstances de ce récit n'offrent pas la moindre vraisemblance; et c'est une raison déplus pour supposer que les prêtres d'Esculape ont eu l'honneur de celte invention.

Et que pouvait faire Hippocrate des inscriptions gravées sur les tables votives? Quel parti pouvait-il tirer des notes informes et des prescriptions ridicules qui décoraient les temples? Ce n'est pas apparemment sur de pareils modèles qu'il a rédigé ses observations mémorables.

En tout cas, Hippocrate s'est gardé de suivre l'exemple des prêtres qui chassaient les mourants de l'enceinte sa-

LA MKUKCIXC GUECQUI': AVANT IIIPPOCRAÏE. ISS-

crée, et avaient soin de ne consigner sur leurs tableaux que les cas de guérison. Lui, au contraire, il a écrit tout ce qu'il a observé, et avec l'ingénuité d'un grand esprit, il a transmis à la postérité ses erreurs et ses insuccès; de quoi Celse le loue grandement et avec raison.

Ce fait seul donne la mesure du génie et du caractère de cet homme illustre.

Page 1