III. — Période de transition
On le voit par ce qui précède : tout est obscur, incertain, fabuleux dans cette première période, que l'on peut diviser en primitive ou d'empirisme instinctif, en mythique ou théologique.
Livrée exclusivement aux prêtres et à quelques empiriques qui ne valaient guère mieux, la médecine s'agite dans un cercle étroit jusqu'au sixième siècle environ avant l'ère chrétienne.
Avant cette époque, elle n'avance pas notablement. Elle avait, il est vrai, un certain éclat dès les temps de la guerre de Troie, période où les traditions deviennent plus certaines; mais elle présentait alors un caractère purement chirurgical, c'est-à-dire très-primitif : elle se bornait au traitement des plaies, coups et blessures. En ces temps héroïques, on était loin de songer à la future union de la médecine interne et de la chirurgie. Il ne faut que relire dans Homère certains passages de V Iliade, et les piquantes réQexions qu'ils ont inspirées à Platon, pour se convaincre que l'art exercé par les enfants d'Esculape, Machaon et Podalire, était encore au maillot.
L'influence sacerdotale, prépondérante dès cette époque, prolongea indéflniment cet état rudimentaire.
Que devint la médecine du onzième au sixième siècle avant l'ère chrétienne? L'histoire n'en dit mot, et Pline n'a pas trop exagéré, selon sa coutume, en disant que la suite
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de l'art, à partir de ces temps primitifs, reste cachée dans la nuit la plus profonde jusqu'à la guerre du Péloponèse.
Sans doute il existait dès avant cette époque un nombre considérable d'observations et de faits, et l'intelligence avait travaillé sur ces matériaux de l'art. Avant Hérodote, les médecins grecs du continent et des îles étaient déjà célèbres : Démocède en est un exemple.
Malgré ces efforts et ces premiers essais, la tradition et l'expérience personnelle étaient à peu près l'unique fondement de l'art. Les observations éparses restaient sans explication, sans signification utile, et nul n'avait encore songé à les rassembler avec ordre pour en tirer tout le profit qu'elles pouvaient rendre et quelques idées générales, quelques règles plus certaines que l'empirisme.
L'expérimentation et la routine marchaient de concert; leur influence souveraine se retrouve encore plus tard dans l'enseignement tout à fait matériel et purement empirique de l'école de Cnide, rivale de l'école de Cos. L'art se réduisait à la pratique, et celle-ci n'était que l'empirisme appliqué.
Les prêtres du paganisme, bien placés pour observer, laissaient perdre les occasions fréquentes qu'ils avaient de s'instruire, et laissaient périr les matériaux qu'ils pouvaient amasser sans se donner beaucoup de peine.
Quant aux empiriques, plus avancés que les prêtres, tous les efforts de leur intelligence n'allaient pas au delà d'une grossière analogie, d'un commencement d'induction. La plupart se contentaient d'observer la nature, d'imiter tant bien que mal ses procédés, sans se rendre rigoureusement compte des phénomènes ni des circonstances qui précèdent, annoncent, accompagnent et suivent leur manifestation. Dans le fait, leur éducation médicale, si imparfaite, ne pouvait guère les mettre en état de se livrer à ces opérations de l'esprit, à ce travail de difficile interprétation, qui associe le raisonnement à l'observation, et communique la vie
de l'inlelligence aux faits acquis, perçus par les sens.
Qui interprétera le langage mystérieux de la nature? Qui donnera un sens aux phénomènes, une valeur aux symptômes? A qui appartenait-il de comprendre que l'homme n'est connu qu'à moitié &'il n'est observé qu'à l'état de santé, et que la maladie doit compter aussi bien dans son existence morale que dans son existence physique?
C'est à la philosophie naturelle que revient la gloire des premiers essais scientifiques en médecine. Des philosophes naturalistes émanèrent les travaux qui préparèrent la voie à Hippocrate. C'est d'eux qu'il reçut les éléments qui servirent de fondement à son œuvre. Nous entrons maintenant dans la période savante de la médecine grecque.
Un volume suffirait à peine pour résumer les services rendus à la médecine par les écoles anlé-socratiques des philosophes naturalistes. On a contesté à tort l'influence efficace que les observations raisonnées, voire les recherches spéculatives de ces philosophes, exercèrent sur l'art médical. Les investigations sérieuses des écoles italique et ionienne avancèrent incontestablement sa marche et préparèrent de nouveaux progrès.
Pour donner la preuve de cette assertion, il suffira d'esquisser légèrement les travaux essentiels, les premiers essais scientifiques des philosophes naturalistes sur la connaissance de l'homme sain ou malade, non sans donner une idée de leurs opinions touchant l'univers en général, sa formation, son organisation et ses lois.
Et d'abord quelques mots sur l'origine de leurs théories.
La philosophie, dit excellemment Aristote, est née de l'admiration; et en effet, la superstition qui naît du merveilleux, et la science qui détruit la superstition, émanent
de la môme source. Ce que la raison n'explique point, c'est la religion; ce qu'elle explique, c'est la science.
La raison prit insensiblement la place de l'instinct. Los premiers besoins satisfaits, d'antres besoins se manifestèrent, d'un ordre différent et plus élevé. Quand les découvertes nées de l'instinct, de la nécessité ou du hasard eurent multiplié les conditions de bien-être matériel, l'esprit réclama à son tour et le monde lui offrit ses merveilles. L'éducation intellectuelle introduisit la civilisation dans une voie non encore explorée; l'attrait de l'inconnu fit pénétrer les intelligences dans un monde ignoré où étaient les éléments d'une vie nouvelle.
Le spectacle de l'univers et de ses phénomènes ne pouvait lasser l'admiration ni rassasier la curiosité des premiers contemplateurs, La poésie de la nature inspira, transporta, enflamma de ses feux ces esprits puissants et novices qui cherchaient ardemment la raison et la fin de toutes choses. Placée devant le grand livre de la nature, la philosophie fut comme l'enfant qui épelle les premiers éléments d'une langue. Elle bégaya quelques sons inarticulés, quelques mots vagues et sublimes, en essayant de donner une voix à toutes ces choses muettes. Ce fut le premier cri de la science. Ardente dans son désir, impatiente de tout savoir, d'un coup d'oeil elle embrasse le monde.
11 faut lire dans Aristote, oij ils sont admirablement exposés, ces commencements de la science encyclopédique, de cette philosophie naturelle, mère féconde de toutes les connaissances, racine vivace de l'arbre aux mille rameaux qui nourrit et abrite l'intelligence des hommes.
Dans ce cercle immense s'agitait l'esprit vigoureux des premiers penseurs. Ils s'y mouvaient à l'aise, sans s'effrayer de l'immensité. La vraie communion de l'humanité avec la nature date du jour où l'homme se sentit indissolublement lié aux choses de l'univers.
Cependant tout était mystère, problème et difficulté.
A chaque pas surgissaient des obstacles. Mais le courage ne manqua point aux premiers maîtres de la science ; ils furent comme Œdipe devant le sphinx, et leur curiosité ne se lassa point d'interroger la nature des choses, rerum natura. Chacun écouta, chacun entendit les bruits confus de sa grande voix. Alors commencèrent les interprétations. Le comment et le pourquoi les préoccupèrent d'abord. Non contents d'assister, spectateurs passifs, aux phénomènes merveilleux ou terribles, ils prétendirent en avoir le secret, en connaître les causes. L'intelligence protesta contre la Divinité qui l'écrasait, et la raison ne voulut point de ce qui laissait l'imagination satisfaite. Elle s'affranchit hardiment, et dès lors commencèrent les explications et les hypothèses, c'est-à-dire la science et la philosophie.
Toute science débute par des généralités, et ce n'est qu'en traversant les siècles qu'elle arrive à des formules certaines qui résument les faits d'expérience.
Les premiers poètes faisaient sortir l'univers du chaos. Les premiers philosophes le décomposèrent en éléments et prétendirent ainsi remonter à sa formation. Bientôt les éléments devinrent des principes, puis des qualités premières, et dans cette analyse grossière on chercha, on crut trouver les germes de toutes choses. La terre qui nous supporte, l'air qui nous baigne, l'eau qui nous abreuve et dont la masse entoure la terre, le feu qui nous prête sa chaleur ou qui éclate dans la foudre, autant d'éléments considérés tour à tour ou simultanément comme le principe universel. Le solide et le liquide, l'humide et le sec, le chaud et le froid, attributs respectifs de ces divers éléments, intervinrent successivement dans les explications de l'arrangement du monde : on inventa des formules pour marquer leur état de lutte ou d'harmonie, c'est-à-dire les conditions mêmes d'existence de cet ensemble.
Toute la métaphysique était en germe dans ces antiques
GUAHDIA. Q
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spéculations, j'entends la métaphysique au sens rigoureux de son élymologie, telle que l'entendait Aristote, en cela comme en beaucoup de choses, suivi par Bacon, comme U science des causes, des rapports et des lois, appliquée aux phénomènes delà nature et aux faits d'expérience.
Métaphysique signifie proprement ce qui vient immédiatement après la physique; c'est la raison expliquant la nature. Ce mot, détourné depuis longtemps de son sens primitif et vrai, représente étymologiquement les opérations de l'intelligence travaillant avec toutes les ressources qui sont en elle sur les choses sensibles.
Ce n'est pas à tort que la période qui nous occupe, remarquable entre toutes dans l'histoire de l'esprit humain, a emprunté son nom de la philosophie naturelle.
Les philosophes naturalistes, observateurs spéculatifs, raisonnaient en effet sur la nature; ils faisaient, comme on disait alors, de la physiologie, de la physique si l'on veut, deux mots de même racine. Quant au mol philosophie, il est de création plus récente.
Physiciens ou naturalistes, ces premiers philosophes expliquaient tout par un principe de leur invention, ils faisaient naître l'univers d'une hypothèse. De là tant d'opinions divergentes, contradictoires, soutenues avec ardeur par des esprits subtils et ingénieux.
L'abus du raisonnement amena des disputes; l'esprit d'observation fit place au goût de la discussion; l'art de penser fit fausse route ; la dialectique et la rhétorique naquirent: sophistes et rhéteurs envahirent le camp des philosophes, et devinrent tout d'abord leurs adversaires.
Avec les opinions se multiplièrent les écoles ; les discoureurs habiles l'emportèrent en nombre sur les observateurs laborieux. Mais, au milieu des disputes stériles où brillaient les qualités faciles de l'esprit grec, la minorité des penseurs sérieux poursuivait patiemment sa tâche.
Par eux, l'homme qui s'était oublié dans la contemplation du monde extérieur fut ramené à l'élude de lui-même. La vie, la mort, la santé, la maladie sous ses formes multiples, autant de problèmes diversement résolus. Au fond, les explications ne différaient qu'en apparence. Procédant de la môme source, elles avaient entre elles la ressemblance qui naît de la communauté d'origine. Gela devait être et ne pouvait être autrement.
Les idées générales, nées de la contemplation de l'univers, furent appliquées à l'étude de l'homme : le microcosme, image et pendant du macrocosme, fut considéré comme un abrégé du grand tout. L'anthropologie fut fondée sur les mêmes principes, étudiée d'après les mômes procédés qui avaient servi de méthode et de règle pour l'étude générale de la nature.
A ce point de vue, la physique, prise au sens rigoureux de son étymologie, inQua souverainement sur la physiologie humaine.
Celle-ci ne fut d'abord, malgré l'importance qu'elle ne tarda guère à acquérir, qu'une branche nouvelle de la physiologie universelle, de la science de l'univers. De la sorte la médecine se trouva insensiblement englobée dans la philosophie naturelle, qui l'envahit, l'absorba, faillit se l'assimiler. Il fallut, pour l'affranchir, une révolution scientifique, où éclata le génie d'Hippocrate.
La séparation était nécessaire, inévitable, il faut le reconnaître; mais il faut reconnaître en même temps que c'est dans la philosophie que la médecine puisa les éléments d'une vie nouvelle; c'est à la philosophie qu'elle fut redevable d'un principe et d'une méthode, c'est-à-dire des conditions essentielles de vitalité.
Celse a dit avec raison qu'à l'origine l'art médical faisait partie de la philosophie {sapientia), et que l'art de traiter les maladies eut pour auteurs les mômes hommes qui fon-
dèrent la science de la nature; et l'on a eu tort de croire ou plutôt de supposer que ces anciens sages se bornaient à des spéculations oiseuses, à une contemplation stérile, et que l'étude de l'homme en reçut une direction vicieuse.
Fausse créance, hypothèse sans fondement.
Parmi ces philosophes, dont on veut à toute force faire des spéculatifs, il s'en trouva qui raisonnèrent sur des faits, recueillirent des observations, instituèrent des expériences, firent des recherches pratiques et ne négligèrent point les applications utiles. S'ils se préoccupèrent surtout de créer une théorie, ils cherchèrent aussi le résultat concret, et ils firent le bien tout en poursuivant le vrai.
A ce double point de vue, l'influence par eux exercée sur l'art médical fut très-réelle, très-efficace.
Voici des preuves k l'appui de cette assertion.