VI. — École ionienne
Comme les philosophes de l'école italique, ceux de l'école ionienne s'appliquèrent aussi à la médecine.
Héraclite, célèbre par son humeur morose, n'aimait pas les médecins ; il se plaisait à confondre leur science, à les prendre en défaut. Il avait pourtant un système de médecine à son usage, et ne dédaignait pas, dans l'occasion, l'emploi de certaines pratiques assez étranges, mais conformes d'ailleurs à ses théories générales sur la philosophie naturelle.
L'école hippocralique a fait plus d'un emprunt à sa doctrine.
C'est en partie à Héraclite qu'est due l'hypolhèse de la chaleur innée, qui occupe une si large place dans les écrits connus sous le nom d'Hippocrate ; mais il ne faut pas oublier que cette conception d'un principe vital représenté par la chaleur native n'appartient pas tout entière à Héraclite, puisque l'origine de cette théorie remonte à l'école italique.
Ce philosophe avait beaucoup écrit; mais ses écrits ont péri, et l'on ne sait jusqu'à quel point il est permis de les regretter, car les anciens se plaignaient déjà de la désespérante obscurité de son langage,
Ciarus ol) i.bscuram linguam,
dit Lucrèce.
Il avait composé un livre de la Nature, qui eut une réputation extraordinaire parce que nul n'entendait ce qu'il voulait dire.
14 0 HISTOIIIE.
Dans le premier livre du Régime des maladies aiguës (1), généralement attribué à Hippocrate, on trouve sur les éléments et la composition des corps des idées qui se rattachent évidemment aux doctrines cosmogoniques d'Héraclite, comme l'avaient justement remarqué avant Bernays, Gessner, Grûner et d'autres médecins érudits.
Dans l'histoire, comme dans la fable, on passe aisément d'Héraclite à Démocrite. Sa bonne humeur a rendu son nom populaire. Son génie le met au premier rang des philosophes naturalistes.
Cicéron dit de lui qu'il fut grand entre tous. Celse ajoute qu'il mérita sa grande réputation. Sénèque l'appelle le plus ingénieux de tous les anciens. 11 fut à coup sûr le plus savant de ses contemporains, remarquable surtout par la solidité de ses connaissances et par les tendances très-positives de son esprit. Il avait acquis tout ce qu'on pouvait savoir de son temps ; mais sa curiosité le portait surtout à la recherche de la réalité.
Aristote,juge sévère de ses devanciers, lui rend cette juslice, qu'il renonça le premier aux vains raisonnements, aux spéculations stériles, et que ses théories avaient pour fondement des faits et des expériences. Il consacra à s'instruire sa vie et son patrimoine. Le travail et les voyages usèrent sa santé. Il se ruina en recherches; mais il fut savant au prix de tant de sacrifices.
Son ambition était de savoir. Il avait coutume de dire qu'à l'empire des Perses et à tous les trésors du grand roi, il préférait infiniment la découverte d'une cause ou l'explication d'un mystère, d'un secret de la nature. Pétrone, parlant de Démocrite, répète qu'il passa toute sa vie à faire des expériences, poursuivant l'étude des minéraux et des plantes. Pline et Mlien affirment, sur l'autorité des anciens écrivains
(1) Hippocrate, Œuvres complètes, traJ. E. Littré, t. II.
LA MÉDECINE GUECQUE AVANT HIPPOCHATE. 141
grecs, qu'il avait disséqué des animaux, et consigné par écrit le résultat de ses recherches. Ammien Marcellin, écho de la tradition, rapporte que l'observation minutieuse qu'il avait faite des parties internes des animaux avait pour but de rechercher les causes des maladies, et de découvrir par là rindication des remèdes convenables.
Démocrile aurait donc eu le premier l'idée de chercher dans les lésions des viscères l'explication des troubles qui produisent la maladie ou la mort. Grande idée qui fait la gloire des modernes, parl'impulsion puissante qu'ellea imprimée à la médecine.
Il est possible que cette idée remonte à Démocrite, d'autant que, s'il faut en croire les témoignages de l'antiquité, ce philosophe, après avoir étudié les organes internes, s'appliqua à découvrir le siège des maladies, et à déterminer les désordres ou les altérations matérielles. On s'accorde à dire qu'il chercha dans les replis du cerveau une explication de la folie. Au rapport de Celse, il s'était très-sérieusement occupé d'établir les signes de la mort, et il n'en admettait point d'infaillibles.
Tout cela repose sur la tradition, non sur des documents ou des témoignages précis ; mais la tradition a son importance en l'absence de preuves certaines, surtout quand il s'agit d'un homme aussi considérable que Démocrite.
11 faut conclure, de ce qui précède, que ce génie pénétrant avait abordé les problèmes les plus ardus de l'art médical. Son système de physiologie générale reposait en grande partie sur la doctrine des atomes corpusculaires; elle était aussi le fondement de sa cosmogonie.
Cette doctrine, dont l'origine remonte à Leucippe, fut adoptée par Épicure, chantée par legrand poêle Lucrèce, remise en honneur par Gassendi, et introduite pour la seconde fois dans la médecine par l'illustre Boerhaave, émule du brillant Asclépiade.
Son influence a été énorme et assez mal appréciée. Les
méthodistes, c'est-à-dire les partisans de la doctrine la plus satisfaisante et la plus avancée en médecine ancienne, les méthodistes venaient en droite ligne de Démocrite. A Ce titre, Démocrite occupe un rang considérable dans l'histoire de l'art, pour ne rien dire de ses idées neuves et hardies sur les fonctions des sens, de sa théorie de la respiration, trop ingénieuse pour être vraie, de son explication subtile du sommeil et des songes.
De même que les autres naturalistes, ce grand observateur fit des recherches sur la génération. Il considérait l'amour comme une petite convulsion, une courte attaque d'épilepsie ; mais, en le définissant à sa manière, il n'avait garde de le condamner. Il avait même composé un livre qu'on doit regretter, sur la manière de procréer à volonté des enfants sains et robustes, beaux, intelligents, heureux, doués, en un mot, de toutes les perfections possibles ; ce qui prouve qu'il avait touché aux extrêmes de la science et devancé de bien loin toutes les extravagances des modernes.
Les épidémies exercèrent aussi sa sagacité ; il en étudia les effets, en rechercha les causes , et s'efforça de remonter à l'origine, de connaître le mode de production des maladies nouvelles ou anciennes. Il s'enquit, avec la môme curiosité, si l'alimentation et le régime ne donnaient pas lieu à des maladies spéciales, devançant sur ce point les belles investigations de l'école hippocratique. Il démontra aussi l'influence permanente et souveraine des saisons sur la nature des climats, sur l'état général et les variations delà santé. Il fit ainsi la part des circonstances extérieures, des choses du dehors, comme dit Hippocrate qui s'est illustré à son tour en«suivant la voie ouverte par Démocrite.
Il traitait les maladies d'une façon très-simple : dans la pratique de l'art, il n'employait guère que des plantes usuelles, quelques simples dont l'expérience lui avait fait connaître les vertus. Sa thérapeutique était fondée sur le
LA MÉDECINE GIIECQUE AVANT HIPl'OCUATE. 1<!
régime diététique, en d'autres termes, il se servait plus vo lontiers des choses de l'hygiène que des remèdes proprement dits. Il paraît toutefois qu'il ne dédaignait pas les incantations ni la musique, dont il fil, selon toute apparence, une application heureuse au traitement des aflections morales.
En cela, il suivait l'exemple de Pylhagore et d'Empédocle, qu'il vénérait singulièrement.
On voit par ce court exposé que Démocrite avait parcouru le cercle entier des connaissances médicales. Familier avec tous les systèmes scientifiques antérieurs et contemporains, il avait puisé de préférence dans les enseignements des écoles italique, ionienne, éléatique. Il avait beaucoup écrit; mais les anciens eux-mêmes ne s'accordent point sur le nombre, sur les titres de ses ouvrages authentiques. Des esprits médiocres, des faussaires cupides firent passer leurs misérables productions sous la protection de ce nom illustre.
De là tant de fables ridicules et quantité d'opinions singulières attribuées faussement au philosophe d'Abdère par des auteurs mal informés ou induits en erreur par ces écrits apocryphes. Pline, entre autres, s'y est trompé grossièrement, ainsi que le lui reproche Aulu-Gelle.
Ce diligent compilateur a su éviter cette confusion, et, rendant à Démocrite ce qui lui appartient, il reconnaît comme authentiques quelques traités d'histoire naturelle, de physiologie et de médecine, dont les titres se retrouvent exactement en tête de quelques livres de la collection hippocratique.
Celius Aurelianus attribue au même philosophe un traité sur les convulsions et les spasmes, un livre sur l'éléphantiasis, en môme temps qu'il lui fait honneur de la découverte d'un spécifique contre la rage; sur quels fondements? c'est ce qu'on ne sait point. M. Liltré, dans sa belle et docte in-
Iroduclion aux œuvres d'Hippocrate (1), a donné dans un meilleur ordre un catalogue des écrits de médecine de Démocrile, d'après les indications fournies par les ancien? auteurs.
On ne saurait trop déplorer la perte des écrits de Démocrile. II avait agité les plus grands problèmes, soulevé les questions les plus curieuses et les plus difficiles delà science de l'homme : son savoir était vaste comme son génie.
Aristotejuge sévère et très-compétent des travaux antérieurs à son temps, ne parle de lui qu'avec une admiration profonde et sincère ; on peut le croire, car ce grand esprit n'admirait pas volontiers et louait rarement.
Platon, en revanche, ne lui rendait pas la même justice; il ne le nomme pas une seule fois dans ses œuvres, il ne le cite jamais, et ce n'est pas oubli de sa part, mais calcul et malveillance. Platon goûtait si peu Démocrite qu'il avait, à €6 que dit un ancien, conçu le dessein de rassembler tous ses écrits pour les brûler. Dessein indigne d'un philosophe.
Mais d'où, venait cette haine intolérante du romancier de la métaphysique ? Il n'est pas malaisé d'en deviner la cause. Démocrite, génie hardi et indépendant, fut accusé d'athéisme et de matérialisme. Il eut cela de commun avec Ànaxagoras de Clazomène, dont il faut dire aussi quelque chose.
Disciple d'Anaximène, contemporain d'Empédocle, ami de Périclès, Anaxagoras était un franc penseur, un mécréant, qui faillit périr de mort violente pour crime de philosophie. Ce fut lui pourtant qui inventa chez les Grecs une intelligence suprême pour expliquer la création et le gouvernement du monde. Gomme Démocrite, il sacrifia son repos et sa fortune à l'étude de la nature; il cultiva la science avec passion et non sans succès.
(1) Œuvres complètes, Paris, 1839, lonie I.
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C'est à lui qu'appartient la théorie des parties similaires (homœoméries), développée dans la suite par Arislote dans ses écrits d'anatomie comparative.
Cette théorie simple et féconde était faite pour Tavenir: reprise par Bordeu au dix-huitième siècle, Bichat en fit le fondement de son anatomie générale (1), et les travaux postérieurs des anatomistes sont encore loin de l'avoir épuisée.
Les vues étendues et profondément philosophiques d'Anaxagoras exercèrent sur les esprits de ses contemporains une influence très-efficace. Ses opinions originales sur la disposition des éléments dans l'univers, sur la formation et la composition des corps, se retrouvent non altérées dans quelques écrits de la collection hippocratique. Sur ce point, la doctrine qu'il soutint était essentiellement contraire à celle d'Empédocle.
Les éléments, selon sa manière de voir, se décomposaient en parties semblables, qui, s'attirant, se cherchant les unes les autres, se rapprochaient, s'agrégeaient, se confondaient entre elles, s'assimilaient en quelque sorte pour fermer des organes similaires, homogènes, analogues.
Empédocle, bien moins avancé, plus éloigné de la vérité, se contentait de juxtaposer les éléments sans les confondre ; il expliquait, par son principe d'harmonie, ce mystère de la composition des corps, dans lequel Anaxagoras, avec plus de raison, voyait un phénomène d'affinité, entrant ainsi plus avant dans l'intelligence de l'organisation.
A le bien considérer, Anaxagoras fut le véritable auteur de la doctrine de la crase, doctrine qui devint si féconde entre les mains de Galien. Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir ce grand commentateur prendre en main la défense d'Anaxagoras contre Empédocle, et réfuter longuement l'opinion de ce dernier, avec toute l'ardeur d'un homme qui soutient sa propre cause.
n) Anatomie générale appliquée à la médecine et à la physiologie. Nouv. édition par Bédard, l'aris, 1821, 4 vol. iu-8.
GuARDtA. , n
Anaxagoras croyait la matière éternelle; il n'osait s'expliquer netten:ient sur l'immatérialité etl'immortalité de l'âme, sur la nature et l'existence de Dieu. Cette réserve lui servit peu; il fut traité d'impie et d'athée. Socrate lui-même, qui devait mourir victime d'une accusation semblable, lui reproche, dans Xénophon, d'avoir expliqué à sa manière l'ordre de l'univers et les opérations de la Divinité.
A vrai dire, cet athée prétendu n'était qu'un panthéiste, puisqu'il croyait le monde animé ; il admettait, par conséquent, un principe abstrait, une âme universelle. Cette opinion n'était pas de nature à le recommander aux croyants spiritualistes. Il aurait fini mal sans le crédit de Périclès, dont l'amitié le protégea.
Anaxagoras avait étudié sérieusement la question si controversée de l'intelligence des bêtes. Il se garda bien de les réduire à l'état de pures machines. Loin de les considérer comme des automates, il leur accordait la force vitale et l'instinct, c'est-à-dire ce qu'on pourrait appeler l'âme et l'intelligence des organes. Plus sage en ce point que les modernes cartésiens, qui^ s'appropriant, sans l'avouer, l'opinion paradoxale du médecin Gomez Pereira, voulurent se donner la satisfaction de faire de l'homme l'unique objet de la métaphysique. Anaxagoras ne risquait pas de s'égarer, de se perdre dans ces exagérations, ayant cherché le premier à déterminer les rapports qui existent entre les divers degrés de l'intelligence et le nombre et la perfection des organes. Ses opinions sur ce point furent celles d'un physiologiste organicien et sans préjugés.
La collection des écrits hippocratiques a conservé et reproduit intégralement, ou peu s'en faut, ses théories sur la génération.
En pathologie, ses idées ne manquaient point d'originalité; la plupart des maladies aiguës provenaient, suivant lui, de la bile. Cette manière de voir a été longtemps en crédit, même chez, les modernes.
Quant à sa méthode générale, il ne se contentait point de faire des abstractions ; ses études n'étaient pas purement spéculatives. Comme Démocrite, il raisonnait sur des faits; il procédait par expériences. Plutarque nous apprend qu'Anaxagoras avait disséqué des animaux, et qu'il possédait des connaissances très-étendues en auatoraie. Les travaux solides de cet illustre savant eurent une influence salutaire, ils donnèrent une direction heureuse aux sciences d'observation.
Anaxagoras partage avec Démocrite la gloire d'avoir tracé la voie aux recherches d'Aristote, et selon toute apparence à celles de l'école d'Hippocrate. Anatomiste et physiologiste, sa place est marquée entre les premières dans l'histoire de la médecine.
Nous touchons à la fin de la période de transition, et l'on peut, dès à présent, entrevoir les transformations que subit l'art médical. Beaucoup de chemin a été fait, le vieil empirisme est vaincu, et la médecine dogmatique est annoncée, pressentie, préparée par les philosophes naturalistes. Mon dessein n'est pas d'apprécier tous les travaux, de citer tous les noms qui s'illustrèrent dans cette période. Il me suffit d'indiquer les grandes lignes du tableau et de signaler en passant les principaux personnages.
A ceux qui précèdent le lecteur peut joindre encore Archélaûs de Milet, surnommé le physicien, devenu célèbre pour avoir le premier introduit dans Athènes la philosophie ionienne. Le chaud et l'humide étaient pour lui les principes de toute génération.
Diogène d'Apollonie était de la môme école ; il fondit en un système unique les doctrines d'Anaximène et celles d'Anaxagoras; comme ce dernier, il cultiva l'anatomie avec succès. Il avait écrit un traité sur les veines, et donné une description du cœur; il plaçait dans cet organe le siège de i'àme, opinion soutenue depuis par Aristote. Ses théories
14 8 HISTOIIIE.
sur la génération étaient au moins très-étranges; elles ne valent guère mieux que la précédente. Il est juste d'ajouter pour sa gloire qu'il devina le premier la présence de l'air dans l'eau de la mer. On retrouve cette opinion avec quelques autres idées qui lui appartiennent également dans le Traité hippocratique des vents ou des airs, l'un des plus curieux de la collection.
TH. — Influence de la philosophie naturelle sur la
métlecine.
En énumérant brièvement les travaux des philosophes naturalistes, j'ai eu le dessein de mettre en évidence l'influence qu'ils exercèrent sur la connaissance générale de la nature humaine, et par conséquent sur la médecine.
Ils firent les premiers pas dans la voie de la science : les recherches qu'ils poursuivirent avec tant d'ardeur révélèrent bien des mystères, préparèrent d'importantes découvertes. Ils touchèrent hardiment aux problèmes les plus ardus de l'anthropologie : en recherchant les causes des phénomènes, ils établirent les fondements des principales théories physiques, physiologiques et médicales. La doctrine des tempéraments, des humeurs, des qualités premières, des jours critiques, des épidémies, des influences externes sur l'homme sain ou malade, leur doit son origine.
Physiologie, hygiène, étiologie, thérapeutique, connaissance des modificateurs naturels ou artificiels, tout cela était l'objet de leurs investigations.
Je ne prétends pas qu'ils aient beaucoup fait pour la pratique; leur but était plus élevé, plus désintéressé.
Ils raisonnaient subtilement, cela est vrai ; mais ils n'avaient garde de négliger les leçons de l'expérience. Ils ne dédaignèrent pas de s'instruire par l'observation patiente et minutieuse, et leurs facultés d'analyse s'appliquèrent aux
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phénomènes naturels, aux objets sensibles, aux choses réelles et concrètes : ils observaient les maladies, ils disséquaient des animaux, ils expérimentaient curieusement.
S'ils furent, non pas tous, trop amoureux de la spéculalion, leurs raisonnements mêmes ne furent point sans utilité. Leurs principes philosophiques, leurs doctrines physiques ou physiologiques, leurs méthodes ingénieuses et savantes donnèrent un point de départ à l'intelligence, une direction et des règles : bienfait inestimable pour le temps. Leur exemple réveilla les esprits et leur imprima une puissante impulsion. Ils eurent cetlegloire de montrer, d'ouvrir le chemin à leurs contemporains et à ceux qui vinrent après eux.
La méthode rationnelle, la théorie scientifique, la médecine dogmatique, en un mot, remontent à ces philosophes encyclopédistes dont la vie s'écoula dans la contemplation des choses de la nature.
Les dogmes fondamentaux de l'ancienne médecine naquirent de leurs essais de systématisation, de même que la méthode expérimentale ou d'induction de leurs essais d'analyse ; car ces illustres penseurs avaient pressenti que la science universelle dont ils faisaient profession devait se partager, se diviser en plusieurs branches.
Cette division nécessitait d'autres moyens d'investigation et d'étude : résoudre les difficultés par intuition ne pouvait satisfaire des esprits qui cherchaient des résultats positifs, des conclusions démonstratives.
Grâce à leurs efforts, la médecine grecque acquit en peu de temps ce caractère éminemment indigène de simplicité puissante et de merveilleuse unité qui lui assura pendant deux mille ans un empire absolu et universel.
Ce n'est pas tout : les philosophes naturalistes antérieurs à Hipporcrate rendirent encore à l'art médical un service essentiel en l'arrachant aux mains des prêtres et des charlatans; ils l'émancipèrent et lui assurèrent l'indépendance.
N'hésitons donc pas à inscrire dans les annales de l'art les noms glorieux qui préparèrent son avenir : à le faire il y a justice el gratitude.
Pour ma part, je reconnais volontiers, sans aucune espèce de regret, que les origines de la médecine savante furent essentiellement philosophiques.
C'est de quoi ne semblent pas se douter le moins du monde nos médecins et nos philosophes : les uns et les autres ne s'inquiètent guère de l'antique alliance de la médecine et de la philosophie, alliance qui se perpétua durant des siècles. C'est aux futurs historiens de la médecine qu'il appartient de retracer dignement cette grande période de préparation scientifique, placée entre les origines de l'art et ses plus magnifiques développements. C'est en Grèce, terre féconde, quelegermeprécieux de lascience, opérant son évolution, a donné ses fruits les plus beaux.
La médecine vraiment historique, celle qui repose sur une tradition constante de faits, d'observations, de principes et de doctrines, est un produit spontané du génie grec. Elle sortit à son tour de ce mouvement de fermentation rénovatrice où se débrouillèrent les connaissances humaines comme les éléments confus du chaos. Jamais époque ne fut plus féconde que celle oi!i fut donné ce spectacle unique dans l'histoire. Le monde a vu depuis l'agitation salutaire qui précède les temps de renaissance; mais le monde n'a assisté qu'une fois à ce travail suprême d'enfantement, qui fut comme une seconde création dans l'ordre des idées (1).
(1) Ce Iravail ne présente que la substance et le résumé d'une dissertation latine pour le doctorat ès lettres, sur les origines de la médecine grecque : De medicinœ ortu apiid Grœcos proyressuque per philosophiam, Paris, 1855, in-8, vi l35 p. L'inlluence delà [ihilosophie naturelle sur lu médecine grecque a été aussi savamment exposée par Ch. Gottl. Kùlin, dans sa dissertation : De philosophis anie Hippocratem medicinœ cultoribus, ad Celsi de medir.ina prœfationem (1781). On trouvera ce travail malheureusement inachevé dans les opuscules t!e ce médecin érudii, t. I, p. 47-87. Leipzig, 1827, 2 vol. in-8 (en latin).
LA LÉGENDE IIIPPOCRATIQUE.
LA LÉGENDE HIPPOCRATIQIJE
L'admiration, qui perpétue les grands souvenirs, en altère trop souvent la vérité. Les faits et les personnages historiques se transforment insensiblement sous l'influence d'une tradition lointaine, et telles sont parfois les transformations subies, qu'il est malaisé de distinguer à la distance de plusieurs siècles la réalité de la fable. En d'autres termes, quand il s'agit des choses et des hommes de l'antiquité, il n'est pas rare de voir confondues l'histoire et la légende. L'imagination et l'amour du merveilleux ont produit h l'envi mille récits mensongers qui font le désespoir de lacrilique.La Grèce menteuse, Grœcia mendax, estlepays des merveilles, la terre classique du surnaturel. Elle abonde en poétiques fictions, et son génie se plaît à introduire partout l'élément mythologique. Elle dit le « divin Platon », et appelle Hippocrate le « divin vieillard.» Bienfaiteurs et grands hommes reçoivent dans l'antiquité grecque des honneurs extraordinaires, et petit à petit le culte de leur mémoire devient une religion. C'est ainsi que le plus illustre des médecins s'élève de siècle en siècle, comme par degrés, jusqu'au rang, ou peu s'en faut, des héros, des demi-dieux, ou mieux, des divinités lutélaires de la médecine. Il opère des prodiges, il fait des miracles. Son nom devient une vertu, un remède efficace et salutaire, le synonyme de l'art dans ce qu'il a de plus parfait, et la vénération qu'il inspire se perpétue à travers les siècles.
Les modernes, si sceptiques, ont longtemps respecté cette consécration ou cette apothéose; les plus hardis n'ont osé protester que timidement et fort tard.
Quand le fougueux Paracelse inaugura la réforme médicale par un coup d'éclat, il brûla publiquement à Bâle Galien et Avicenne, comme Luther avait dix ans aupaça- -vant brûlé à Wittenberg les bulles du pape et les Décrétales; mais il s'inclina devant Hippocrate, et cette déférence prouve combien était puissante sur les plus indépendants l'influence de l'antique tradition. La personne et les écrits de celui qu'on appelait le père de la médecine étaient également sacrés. Le doute, qui précède la discussion, ne s'était pas encore élevé sur l'authenticité des œuvres hippocratiques, non plus que sur la véracité des biographes.
Quel crédit méritent ces derniers, on en jugera tout à l'heure d'après leur propre témoignage. Ils sont trois, dont un seul est digne de quelque attention ; c'est l'auteur anonyme de la Vie selon Soranus, pillé ou copié par le lexicographe Suidas et par le grammairien Tzetzès. Sachons d'abord quel est le récit du biographe anonyme, et analysons au lieu de traduire.
Hippocrate naquit à Cos ; il était fils d'Héraclite et de Phénarèle (suivant une autre version, de Praxilhée, fille de Phénarète). Par son père il descendait d'Hercule, et par sa mère d'Esculape. Il eut pour maîtres, son père d'abord, puis Hérodicus ou Prodicus, et de plus, suivant d'autres autorités, Gorgias de Léonlium, le rhéteur, et Démocrite d'Abdère, le philosophe. Il florissait à l'époque de la guerre du Péloponèse, étant né la première année de la quatrevinglième olympiade (460 avant l'ère chrétienne), à ce que rapporte Histomaque, dans le livre premier de son ouvrage sur la secte hippocratique, et, d'après Soranus de Cos, sous le règne d'Abriadès, le 26 du mois agrianus, jour consacré par les habitants de l'île à sacrifier en l'honneur d'Hippocrate.
LA LÉGENDE HIPPOCRATIQUE. -l-S'S
Son éducation embrassa la médecine et le cercle entier des connaissances. Quand elle fut achevée, il quitta sa patrie, après la mort de ses parents, « à cause, dit malignement Andréas, qu'il avait incendié les archives de Cnide. » Son dessein était, suivant d'autres, de perfectionner son instruction médicale pai- la variété des observations que peut faire aisément celui qui se transporte en des endroits divers.
Le vrai motif de ce voyage était donc le désir qu'avait Hippocrate d'étendre le champ de ses études et de multiplier à son profit les ressources de l'expérience; conditions essentielles pour arriver à l'excellence dans la pratique.
Soranus de Cos prétend qu'Hippocrate reçut en un songe (les songes aussi viennent de Jupiter, dit Homère) l'ordre d'aller habiter la Thessalie, et qu'il obéit à cet ordre. Ses cures merveilleuses retentirent bientôt dans toute la Grèce. Mandé par un décret public auprès de Perdiccas, roi de Macédoine, en proie, croyait-on, à une maladie consomptive, il arriva en compagnie d'Euryphon, médecin de Cnide, et déclara que la cause du mal était une affection morale. Le prince macédonien aimait passionnément une concubine de son père Alexandre, le feu roi, ayant nom Phila, dont la présence produisait sur lui de violentes impressions. Elles n'échappèrent point à Hippocrate, qui s'employa si heureusement auprès de la courtisane, que Perdiccas ne tarda point à guérir par l'application d'un si doux remède.
De Macédoine, Hippocrate se rendit à Abdère, sur l'invitation des Abdéritains, pour rendre la raison à Démocrite qu'on croyait fou. Pendant que la médecine s'occupait à traiter la philosophie, la peste éclata soudainement en Illyrie, en Pceonie, chez d'autres peuples barbares, dont les rois s'empressèrent d'envoyer des ambassadeurs à Hippocrate, pour réclamer les secours de son art.
^ ^ * HISTOFRE.
Hippocrato reçut l'ambassade, demanda quels vents soufflaient habituellement dans le pays, et, sans autre information, il congédia les députés comme ils étaient, venus. Puis, raisonnant sur le rapport qu'ils lui avaient fait, il prévit que le fléau envahirait l'Attique, l'annonça ouvertement aux villes de la Grèce afin qu'elles prissent les précautions nécessaires, et à ses disciples afin qu'ils fussent prêts à remplir leur devoir.
Cependant sa réputation grandissait, elle s'étendit jusqu'en Perse. Le grand roi Artaxerxès voulut l'attirer à sa cour, et donna ordre à Hystanès, satrape de l'Hellespont, de lui offrir de sa part des présents considérables. Mais Hippocrate, philhellène avant tout, tenait trop à son pays et à sa dignité pour accepter de telles offres; il refusa avec désintéressement.
Les Athéniens allaient porter la guerre à Cos ; Hippocrate réclama des secours aux Thessaliens, et la guerre fut détournée. Les gens de Cos, reconnaissants d'un tel service, comblèrent Hippocrate d'honneurs et debienfaits. 11 n'obtint pas de moindres distinctions de la part des Thessaliens, des Argiens et des Athéniens. Ces derniers l'initièrent par un décret solennel aux mystères sacrés d'Éleusis, hommage que nul étranger n'avait obtenu depuis Hercule; ils lui conférèrent le droit de cité, et décrétèrent en outre qu'il serait nourri aux frais de la ville dans le Prytanée, et ses descendants après lui.
Hippocrate, après la formalité consacrée du serment, enseignait libéralement son art à ceux qui avaient le désir de l'apprendre et les dispositions nécessaires.
Il mourut à Larisse, vers le môme temps, dit-on, où mourut Démocrite; il était alors âgé de quatre-vingt-dix ans, selon les uns, de quatre-vingt-cinq, suivant les autres. Il y en a qui poussent sa carrière jusqu'à cent quatre et même jusqu'à cent neuf ans. Il fut enterré entre Gyrton et Larysse. On montre encore son tombeau, oii l'on vit pen-
LA LÉGENOE HIPPOCRATIQUE. 155
dant longtemps un essaim d'abeilles, dont le miel, apprécié des nourrices, guérissait les aphlhes des enfants : la guérison était certaine, si on employait le remède auprès du tombeau.
Dans la plupart des images qui le représentent, Hippocrate a la tête couverte, circonstance qu'on a diversement expliquée, tantôt comme un signe de noblesse (Ulysse est coiffé de môme), tantôt comme un moyen de cacher la calvitie. On a prétendu aussi qu'il avait la tôte faible et qu'il la couvrait à cause de cela, ou encore pour préserver la partie la plus noble, le siège de la raison. D'autres supposent que cette coiffure dénote un homme qui aime les voyages, ou bien qu'elle fait allusion à l'obscurité de ses écrits. Il en est aussi qui soutiennent que c'est comme un avertissement des précautions qu'on doit prendre, môme en santé, pour se préserver des influences nuisibles. Il en est enfin qui pensent que, pour avoir les mouvements plus libres dans les opérations de chirurgie, il avait l'habitude de ramasser les plis de son manteau sur sa tôte.
Hippocrate faisait profession de mépriser l'argent, il était de mœurs irréprochables et grand philhellène. Aussi se consacra-t-il tout entier à ses compatriotes. Par ses soins assidus, des villes entières furent délivrées de la peste, comme il a été dit : de là les honneurs éclatants que lui rendirent non-seulement les habitants de Cos, mais encore ceux d'Argos et d'Athènes.
A sa mort, il laissa deux fils, Thessalus et Dracon, et des disciples sans nombre, parmi lesquels ses fils furent les premiers en réputation.
Tel est en substance le récit du biographe anonyme, qui cite à l'appui de sa narration des auteurs dont les écrits sont perdus : Eratosthène, Phérécyde, Apollodore, Arius de Tarse, Andréas de Caryste et Soranus de Cos, sans compter les autorités sans nom. Sauf quelques suppres-
sions et des variantes plus ou moins légères, Suidas et Jean Tzetzès répètent ce qu'on vient de lire.
Le premier était un misérable compilateur, absolume^it dépourvu de sens critique. Quant au second, pédant grammairien et détestable versificateur, il compilait faslidieusement les faits de l'histoire et les fables de la mythologie, sans discrétion, sans jugement, prenant de toutes mains, et aflfectant une grande érudition. On sait à quoi s'en tenir sur son savoir prétendu, depuis que l'illustre Heyne a démontré qu'il ne connaissait lui-môme les auteurs qu'il allègue, que par les citations ou les extraits que lui offraient les abréviateurs, les commentateurs et les lexicographes.