‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 13 sur 59 · V. — École italique · texte numérisé non relu

V. — École italique

Pythagore avait fondé la morale sur l'hygiène. Il soumettait ses disciples à un régime diététique très-sévère, et cherchait ainsi à maintenir l'équilibre parfait qui résulte de l'harmonie de toutes les fonctions, et sans lequel ni les forces de la vie animale ni les facultés intellectuelles ne peuvent s'exercer librement, se développer dans leur plénitude.

Cette idée vraie, fondamentale, révèle une conception très-profonde et très-netté de la nature humaine ; elle est la base même de la civilisation.

Pour Pythagore, les maladies provenaient des aliments, d'un excès de nourriture. En cela il ne se trompait point, car toute la vie est nutrition.

Hérodote et Diodore prétendent qu'il tenait cette opinion des Égyptiens ; Isocrate leur en fait aussi honneur. C'était l'habitude des Grecs de rapporter à l'Égyple les principes et les idées les plus fécondes. Ils pensaient à tort, et Platon

LA MÉDECINE GRECQUE AVANT HIPI'OCRATE. 13S

surtout, que la science était née dans ce pays et qu'elle y avait fait des progrès considérables.

On sait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur ces prétendues connaissances scientifiques qui sont le fruit du temps et des efforts successifs des générations. Les arts pouvaient être très-avancés en Égypte, ils devaient l'être; car la préoccupation de l'utile précède nécessairement la recherche du vrai, et, sans aller chercher des exemples en dehors du sujet, on a vu qu'il en fut ainsi pour la médecine.

Quelle que soit l'origine de la conception pythagoricienne, il est permis de la rattacher à une théorie très-élevée. Elle est en effet le point de départ de l'étiologie et de l'hygiène, c'est-à-dire des causes de la maladie et des conditions de la santé. Dès lors la thérapeutique trouve Un puissant auxiliaire dans les ressources que lui fournit l'hygiène.

La partie la plus solide de la doctrine médicale d'Hippocrate repose sur ce fondement.

La médecine diététique, si on la prend à son origine, est bien antérieure à Hérodicus; elle remonte aux pythagoriciens.

Tel n'est pas l'avis de Platon, qui n'est pas toujours juste ni môme reconnaissant envers Pythagore et son école. L'auteur du livre De ^ancienne médecine pourrait au besoin fournir des arguments contre les assertions de Platon, et son autorité en cette matière est d'un grand poids.

Pythagore, célèbre par sa haute sagesse, ne le fut pas moins par son habileté darls l'art de guérir. Au rapport de Jamblique, il mettait sur la môme ligne la médecine, la musique et la divination. Pline lui attribue un livre sur les vertus des plantes médicinales, et Gelse le donne comme l'auteur de la doctrine des jours critiques ; c'est une application à la médecine de la science des nombres, où Pythagore a marqué par de mémorables inventions.

Rien ne permet d'ailleurs de confirmer ni d'infirmer ces témoignages : la critique peut les contester, non les réfuter.

On sait que Pylhagore était un esprit ingénieux et subtil; il saisissait avec une merveilleuse sagacité les plus fines nuances, les rapports les moins apparents. Il avait établi une certaine analogie, peut-être une corrélation intime entre les saisons de l'année et les principales périodes de la vie ; il distingua le premier celle-ci de l'âme, comme le ferait un vitalisle moderne. Il est vrai que son principe vital était moins chimérique, moins abstrait que celui de Barthez et de son école. Pour lui, la chaleur était le principe de vie, et j'avoue que cette explication, qui en vaut bien d'autres, me plaît infiniment plus que cette entité inconnue, flictive, qui sert de base au vitalisme contemporain.

Sa pratique se ressentait tant soit peu de l'influence sacerdotale. Initié en Egypte aux expiations, aux sacrifices, aux incantations, à toutes les jongleries qui étaient en usage parmi les prêtres, Pythagore eut aussi recours à ces petits moyens. On connaît son goût pour le mysticisme. Son école en hérita, et ses disciples les plus éminents ne dédaignèrent ni les ressources de la magie ni les formules sacrées ou les cérémonies religieuses qui plaisent si fort à la superstition.

Un des plus illustres représentants de l'école italique, Empédocle, fut un sublime charlatan. Ses connaissances physiologiqueset médicales étaient grandes pour son temps. Il avait curieusement étudié là nature humaine ; il connaissait passablement les fonctions des organes des sens. Sa théorie de l'olfaction est remarquable, et dénote un observateur pénétrant. Ses idées sur le mécanisme de la vision et de l'ouïe sont plus ingénieuses qu'exactes. Il expliquait le sommeil par la diminution de la chaleur naturelle, qu'il considérait avec Pythagore comme le principe de la vie;

LA MÉDECINE GUECQUE AVANT IIIPPOCUATE. 135

la mort résultait pour lui de l'extinction ou de l'absence de ce principe.

Empédocle mil en honneur la doctrine des qualités premières, et il peut être à cause de cela considéré comme le premier auteur de la doctrine de la crase, c'est-à-dire du mélange des humeurs, dont les proportions, différentes selon les individus, constituent les tempéraments divers. Il pensait d'ailleurs que les éléments qui concourent à la formation, qui entrent dans la composition du corps, n'étaient qu'agrégés, juxtaposés sans se confondre en un tout homogène. L'harmonie était chargée de maintenir en contact, en équilibre, ces éléments discordants.

Cette harmonie représentait une espèce de force ou de principe vital. Sur ce principe reposaient toutes ses idées scientifiques sur l'homme sain ou malade. Sa théorie de la génération avait encore de nombreux partisans du temps même de Galien, qui la réfute longuement, non sans passion. Cette théorie fameuse, bien exposée par Aristcle, se retrouve dans la collection des livres hippocratiques, avec d'autres opinions du môme philosophe.

Empédocle raisonna savamment sur la formation du fœtus : il avait peut-être observé l'embryon aux diverses périodes de son existence ; les recherches de cette nature étaient familières aux naturalistes de l'école italique. II s'occupa aussi de rechercher les causes de ressemblance entre les enfants et les parents ; de sorte qu'on lui doit les premières investigations sur l'hérédité naturelle.

Esprit ingénieux et subtil, Empédocle se plaisait à raisonner sur les causes premières, sur l'origine et la destination de l'homme. Ses connaissances en médecine, essentiellement théoriques, portaient l'empreinte de cet esprit de raisonnement.

Aussi lui reprochait-onde s'être montré, dans ses contemplations de la nature humaine, trop enclin aux généralités abstraites, reproche consigné dans un passage du

136 HISTOIHE.

livre de VAncienne Médecine, découvert eL heureusemeat restitué par M. Littré (1).

Malgré son goût prononcé pour les spéculations, Empédocle ne dédaigna point l'exercice de l'art médical. Il prétendaitposséder des remèdes infaillibles contre toutes sortes de maladies, et, non content de rajeunir les vieillards, il allait jusqu'à ressusciter les morts. Une femme expirée depuis trente jours fut par ses soins rappelée à la vie ; son disciple Pausanias écrivit l'histoire de celte résurrection miraculeuse.

On raconte aussi, et ceci est plus vraisemblable, qu'il arrêta à Selinunte les ravages d'une épidémie meurtrière en détournant ou en renouvelant le courant d'un fleuve encaissé. Il rendit le même service aux habitants d'Agrigente, en opposant un obstacle au passage des vents étésiens, dont le souffle répandait la mort.

On prétend encore qu'il fit disparaître une maladie pestilentielle en allumant de grands feux, moyen d'une efficacité douteuse, dont Hippocrate aurait renouvelé l'emploi en des circonstances analogues.

Ces récits, où la fable tient tant de place, prouvent du moins que la science des philosophes naturalistes sut triompher de quelques préjugés populaires.

En des temps plus anciens, on attribuait les épidémies à la colère des dieux. Dans Homère, par exemple, Apollon irrité répand la peste parmi les Grecs pour venger son prêtre Chrysès ; il se laisse fléchir à la prière de ce dernier apuès un sacrifice expiatoire, et avec son courroux cessent les ravages de la maladie. Cet épisode est un des plus curieux de l'histoire de la médecine sacerdotale.

Avec une pareille croyance, que pouvaient les ressources ordinaires? Le mal venait des dieux, des dieux aussi venait

(1) Hippocrate, Œuvres complètes, trad. Littré, t. I.

L\ .MEDECpii GKHCQL'K AVANT IlIPPOCUATK. 1 3T

le remède. Les prêtres avaient grand soin d'entretenir cette croyance ; cas heureux ou malheureux, maladie ou santé,, ils rapportaient tout à la divinité, à sa colère ou à sa miséricorde.

Pline, Diogène (de Laërte) et Jamblique font mention d'un certain Épicharrae de Cos, disciple de Pythagore, célèbre par ses écrits de médecine non moins que par ses livres de philosophie. On ne sait rien de particulier de ce philosophe naturaliste, non plus que de son filsMétrodore, qui fut aussi un médecin de renom.

Je mentionnerai encore Timon de Locres, savant en astronomie, en physiologie et en médecine ; Eudoxe de Cnide, philosophe, géomètre, législateur et médecin, disciple de Philistion de Cos, cité avec éloge par Aulu-Gelle parmi les plus grands médecins de l'antiquité.

La plupart de ces philosophes étaient issus de l'école de Crotone, dont les médecins jouissaient d'une grande réputation de savoir.

Quand fut détruite la secte pythagoricienne, les membres de cette corporation scientifique, chassés de la Grande- Grèce, se dispersèrent en divers lieux, et propagèrent au loin leurs connaissances médicales.

Malheureusement, ce qui est venu jusqu'à nous, touchant l'institution de Pythagore et la dispersion de ses disciples, est si peu de chose, qu'on ne peut, sur des souvenirs si vagues, rien affirmer de positif. Il faut se contenter des renseignements que l'antiquité nous a transmis sur quelques individus de l'école italique.

Parmi ceux qui méritent noti-e^ttention, il faut distinguer avant tous Alcmœon de Crotone, le médecin le plus justement célèbre de l'école italique et le premier anatomiste de son temps. Il s'était fait un grand renom par ses recherches sur la structure et les fonctions de l'œil et de l'oreille.

Des auteurs ont pensé, avec quelque apparence de raison, que c'est à lui qu'il faut restituer la découverte du conduit auditif interne appelé trompe d'Eustache ; découvertie vraiment admirable, si l'on considère qu'à cette époque l'anatomie commençait à peine.

On ne sait pas si Alcmseon avait ouvert des cadavres humains ; mais on sait qu'il disséquait des animaux. Ses travaux anatomiques sur le fœtus et ses théories de la génération permettent de supposer qu'il avait deviné l'anatomie comparative, qui fit par la suite la gloire d'Aristole.

Pour Alcmaeon, la santé n'était que le résultat de l'équilibre, du mélange harmonique (crase parfaite) des qualités des éléments. Comme Empédocle, il essaya d'expliquer le sommeil et la mort. Ses études n'allèrent pas jusqu'à la pratique ; mais son savoir en anatomie et en physiologie lui assure une place distinguée dans l'histoire de l'art médical.

Vers la môme époque florissait Acron d' Agrigente, auteur de quelques livres demédecine en dialecte dorien. Pline l'a donné comme le chef de lasecte empirique. C'est uneerreur.

L'empirisme, en tant que secte médicale, eut pour fondateur Sérapion d'Alexandrie, postérieur à Hippocrate. Celse est précis sur ce point, et son autorité est autrement considérable que celle de Pline. Acron, devenu célèbre par ses longs voyages, le fut encore par son orgueil. Ses prétentions ridicules lui attirèrent quelques épigrammes d'Empédocle ; ce qui prouve, pour le dire en passant, que philosophes et médecins furent de bonne heure en rivalité.

Il faut ajouter qu'Empédocle lui-même n'avait pas la modestie qui sied à un sage. Ses cures merveilleuses lui tournèrent la tête; ses malades, reconnaissants, lui dressèrent des autels ; le nouveau dieu prit au sérieux son apothéose ; il mourut comme un héros de la fable, laissant ses sandales sur le cratère de l'Elna.

LA MÉDECINE GUECQUE AVANT HII'POCIUTE. 139

Acron, à cause de ses voyages, peut être compté parmi les médecins périodeutes, de môme que Démocède, et plus tard les disciples les plus illustres des écoles de Gos et de Cnide.

Page 1