‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 16 sur 59 · LA LÉGENDE /III'POCBATIQUE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE /III'POCBATIQUE

d'Éphèse, tandis que l'anonyme allègue l'aulorilé de SoranusdeCos, h deux reprises ; circonstance qui explique le titre qu'on a donné à son récit : La Vie selon Soranus.

Le fait est qu'il y a eu plusieurs médecins dans l'antiquité du nom de Soranus, et quand on les distinguerait sûrement, ce qui ne paraît guère possible, quand on rendrait à chacun d'eux ce qui lui appartient, il resterait encore une difficulté insurmontable.

Si les archives de Cos ont été brûlées par Hippocrate, ainsi que Tzetzès l'affirme, sur l'autorité de Soranus d'Éphèse, comment Soranus de Cos aurait-il pu les explorer? Ou bien faut-il distinguer la bibliothèque médicale des archives? On n'en sait rien, et l'on a d'un autre côté bien de la peine à comprendre pourquoi Hippocrate aurait été réduit à quitter l'île de Cos, sa patrie, pour avoir incendié les archives de Cnide, ville rivale, d'après le dire d'Andréas de Carysle.

Il y a là un grand problème fort intéressant à résoudre pour ceux qui en auraient le loisir.

Quant à moi, j'estime que l'examen de ces rapsodies ne vaut pas la peine qu'on s'y arrête. Ce que j'en ai dit en passant ne tend qu'à faire ressortir l'ineplie et les contradictions de ces ridicules faiseurs de contes, dont les fabuleux récits, que la critique devait enfin réduire à néant, ont exercé jusqu'à ces derniers temps et tout récemment encore une déplorable influence sur l€s décisions de la critique elle-même. On en jugera quand nous rechercherons à quelles sources d'instruction médicale a puisé Hippocrate; si les anciennes écoles de médecine furent véritablenoent redevables aux temples d'Apollon et d'EscuIape, et quelles étaient précisément les attributions des corporations, des familles et des individus qui portaient, prenaient ou recevaient le nom d'Asclépiades.

Cette recherche peut soulever bien des questions encore neuves ou non encore résolues.

Pour revenir à la narration de l'anonyme, quelques particularités y sont contenues qui appellent l'attention du lecteur; leur appréciation ne sera point inutile pour enten; dre mieux ce qui va suivre.

Hippocrate, d'après son biographe, refusa les présents du roi de Perse qui voulait l'attirer à sa cour; il se rendit à Abdère pour traiter la folie de Démocrite, délivra la Grèce de la peste, détourna la guerre de son île natale, et reçut enfin des Athéniens toule sorte d'honneurs et de privilèges extraordinaires.

Voilà cinq circonstances très-brièvement indiquées dans sa biographie, sur lequelles des détails plus amples nous sont fournis par des documents et des pièces, qu'il convient d'énumérer et d'apprécier mûrement. La discussion du faux peut utilement servir à la découverte du vrai.

Parlant des offres d'Ataxerxès et de la façon dont elles furent rejetées, le biographe cite à l'appui de son dire, ou du moins il allègue et rappelle une lettre écrite en cette circonstance, soit à Hippocrate, soit par Hippocrate, car le texte n'est pas bien clair en cet endroit. La difficulté qui naît de ce doute est du reste insignifiante, car nous possédons à ce sujet une correspondance suivie, et qui par Tabondance comme par la précision des indices ne laisse rien à désirer.

Et d'abord, c'est le grand roi lui-même écrivant h un certain Pœtus pour lui annoncer que la peste décime ses troupes, non sans lui demander conseil avec force pointes et antithèses qui sentent de bien loin leur rhéteur.

Pœlus s'empresse de répondre sentencieusement au roi des rois qu'il n'est point de remède contre la peste, et que néanmoins Hippocrate la combat avec succès, Hippocrate issu des dieux, père de la santé, vainqueur des maladies, doué excellemment, illustre et honoré dans toute la Grèce, plus près, en un mot, des dieux que des hommes. C'est

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lui qu'il faut appeler à tout prix, opposer au fléau terrible, lui le sauveur, lui le prince delà science divine.

Aussitôt Artaxerxès ordonne par écrit à Hystanès, satrape de l'Hellespont, de n'épargner ni présents ni promesses pour engager Hippocrale au service du grand roi. Hystanès échoue dans sa mission, et ne tarde point à en instruire son maître.

Celui-ci, plein de colère, expédie en toute hâte un courrier aux habitants de Gos, les sommant de livrer sans délai leur compatriote Hippocrate, s'ils veulent échapper à un châtiment exemplaire. Ses menaces sont terribles; il ne s'agit de rien moins que de les anéantir eux et leur île.

Les habitants de Gos, nullement efFrayés, répondent aux messagers persans qu'ils mourront plutôt que de livrer Hippocrate, et que leur conduite sera toujours digne d'Hercule et d'Esculape, leurs divinités tutélaires; ils comptent, du reste, sur la protection des dieux.

Gertes, une telle conduite est digne d'éloges. Il est permis néanmoins d'excuser le courroux du grand roi, car à son mandataire Hystanès, qui lui avait adressé une lettre très-convenable, Hippocrate répond par une missive arrogante, insolente môme. La voici :

«Hippocrate, médecin, à Hystanès, gouverneur de l'Hellespont, joie.

« A l'épître que tu m'adresses de la part, dis-tu, du grand roi, réponds au grand roi ce que je vais dire, en toute diligence : «Le vivre, et le couvert, et l'habillement et toutes les choses nécessaires à la vie, je les ai ici en abondance. Quant aux trésors des Perses, il ne m'est point permis d'en user, ni de guérir les maladies des barbares, qui sont les ennemis des Grecs. Porte-toi bien. »

On a beaucoup loué cet acte de désintéressement, célébré à l'envi par les écrivains et par les artistes.

S'il faut en dire jnon sentiment, il me semble que, dans cette pièce, il n'y a qu'une chose qui soit louable et vrai-

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ment digne d'un médecin, c'est le dernier mot exprimant un souhait de santé.

Qu'Hippocrate ait tenu d'ailleurs la conduite que fait paraître la correspondance, il n'en faut pas douter, car une dernière lettre prouve qu'il en était môme très-fier ;

«Le roi des Perses, écrit-il laconiquement a Démétrius, m'a fait mander, ignorant que la considération de la sagesse est pour moi bien plus puissante que l'or. »

Le môme désintéressement éclate dans le traitement de la folie de Démocrite.

Ici encore grande abondance de pièces, si nombreuses et si bien enchaînées, que leur suite forme toute une histoire, tout un roman, pour dire mieux.

Le sénat et le peuple d'Abdère font savoir à Hippocrate que Démocrite a perdu la tête, qu'ils en sont désolés, et qu'ils l'attendent avec toutes les ressources dont son art dispose, pour rendre la raison au malade et la joie à toute la ville.

L'épître est fort longue et fort prétentieuse.

Hippocrate répond à son tour par une dissertation. Il ira k Âbdère sans honoraires; car, dit-il, « un art libéral doit être libéralement exercé, et, si j'avais désiré m'enrichir, le roi de Perse m'offrait ses trésors, dont je n'ai point voulu, refusant de délivrer d'une maladie maligne un pays ennemi de la Grèce. »

Et, tout en réitérant la promesse de se rendre à leurs désirs, il fait sentir aux Abdérites que leur compatriote n'est peut-être pas aussi fou qu'ils le croient.

En même temps, il adresse une autre épître à l'Abdérite Philopœmen, qui doit l'héberger, et, pour montrer apparemment à son hôte un échantillon de son savoir, il énumère les causes et décrit les symptômes de la folie mélancolique, dont il suppose que Démocrite est atteint, sans penser toutefois qu'il soit réellement fou.

Les doutes qu'il pourrait conserver à cet égard sont en-

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tièrement dissipés par un songe, dans lequel Esculape en personne, accompagné de deux personnages allégoriques, la Vérité et l'Opinion, lui révèle assez cliiirement que l'opinion qu'ont les Abdérites sur l'état mental de Démocrite est ftiusse, tandis que le philosophe a de son côté la vérité, à laquelle il a consacré tant de veilles.

L'interprétation n'est point invraisemblable, car, dit Hippocrate, la médecine et la divination sont proches parentes, étant l'une et l'autre filles d'Apollon, qui prédit les maladies présentes et futures, qui guérit les malades et préserve les hommes en santé.

Le songe et son interprétation sont exposés dans une nouvelle lettre à Philopœmen.

Tout en préparant son départ pour Abdère, Hippocrate écrit à Denys d'Halicarnasse, un médecin probablement, de •se rendre le plus tôt possible à Cos, pour le suppléer durant son absence, non sans lui recommander de veiller en môme temps sur la conduite de sa femme ; « car, dit-il, une femme a toujours besoin d'un guide sage. » Prières et recommandations sont entremêlés de beaucoup de sentences.

Vient ensuite une autre lettre à Damagèle de Rhodes, qui est prié d'expédier au plus vite un vaisseau ayant nom le Soleil, très-propre à faire le trajet de Cos à Abdère.

0 Faites-le partir, lui dit-on, et qu'il soit, s'il est possible, pourvu, non pas de rames, mais d'ailes agiles, car il y a urgence. »

Et là-dessus, nouvelle description de la folie de Démocrite, et communication prématurée du plan curatif. L'épître n'est pas courte; aussi lit-on à la fin : « Le temps d'écrire tout cela, retarde d'autant le départ du navire. »

Enfin Hippocrate part, il arrive, et il raconte dans une très-longue lettre à Damagète son débarquement à Abdère, la réception qui lui a été faite, l'entrevue, puis la conversation qu'il a eue avec Démocrite.

Glakdia. a .

Celte pièce est for t curieuse, et, quoique toute remplie de choses incroyables, elle plaît par la grâce de la narration. On souhaiterait seulement qu'elle fût placée après une lettre adressée à Cratevas, fameux rhizotome (herboriste), qu'Hippocrate supplie de lui expédier en grande hâte toute sorte de plantes salutaires, comme s'il s'agissait d'aller porter secours à une grande multitude.

11 y a de tout dans cette pièce, de la médecine, de la morale et quantité d'impertinences.

Ce n'est pas tout encore. Démocrite se croit obligé d'écrire à Hippocrate, pour lui raconter sommairement tout ce qui s'est passé entre eux, comme si Hippocrate avait eu besoin d'être instruit de ce qu'il devait si bien savoir. Le philosophe donne au médecin des instructions et des conseils sur le traitement des maladies et l'emploi des remèdes.

On pense bien que la missive ne resta point sans réponse. Hippocrate se plaint des inconvénients qui sont attachés à sa profession ; il déplore les préjugés de la foule et les difficultés de Tart ; il s'excuse d'avoir accédé à la prière des Abdérites et d'avoir pu laisser soupçonner qu'il avait cru à la foHe de Démocrite, et finalement il lui envoie un livre de sa composition sur l'usage de l'ellébore, en échange d'un traité de la folie qu'il en avait reçu, non sans l'engager à continuer la correspondance, et à la rendre môme plus active.

Fort heureusement la correspondance ne va pas plus loin, et, s'il y a eu des lettres perdues, on ne saurait en vérité les regretter beaucoup : celles qui restent nous laissent amplement instruits, et l'on a dû remarquer qu'Hippocrate, jaloux de faire savoir à ses amis l'insigne honneur que lui avait fait le peuple d'Abdère en le choisissant pour remplir une mission délicate, s'y montre très-expansif et furieusement prolixe.

Quelle que soit Thabileté des faussaires, ils ne réussis-

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sent que bien rarement à donner à leurs inventions les couleurs de la vraisemblance : ils altèrent le plus souvent le caractère des personnages qu'ils mettent en scène,

La môme observation peut s'appliquer au discours que prononce Hippocrate au pied de l'autel de Minerve, la tête ceinte de branches d'olivier, pour implorer en suppliant le secours des Thessaliens. Il est là avec tous les membres de sa famille, débitant avec beaucoup de gravité des sentences usées et quelques lieux communs, non sans se recommander peu modestement, en rappelant les services qu'il a rendus et la grande réputation qu'il a acquise.

Rien ne manque dans cette pièce : exorde par insinuation, exposition convenable, narration rapide, péroraison pressante; tout annonce un orateur babitué à suivre docilement les préceptes de la rhétorique, scrupuleux dans l'application des règles, habile surtout à se concilier la faveur de son auditoire, tout en se faisant valoir adroitement.

Tant d'éloquence devait forcément détourner de l'île de Cos l'expédition dont la menaçaient les Athéniens. Notons que ces derniers, en reconnaissance des services rendus par Hippocrate, l'avaient récompensé magnifiquement et honoré d'éclatantes distinctions. Quand le biographe ne nous l'aurait point appris, nous le saurions bien positivement par le décret que fit en celte occasion le peuple d'Athènes. Ce décret nous est arrivé à la suite du discours prononcé devant les Thessaliens auprès de l'autel de Minerve.

Sachons ce que contient cette pièce légale, sinon légalisée.

Hippocrate est dévoué à la Grèce, et son dévouement s'est signalé par d'inestimables bienfaits. Quand vint la peste du pays des barbares, il envoya ses disciples partout où menaçait le fléau, prodiguant les remèdes et les instructions salutaires, et répandant ses écrits de médecine, afin de propager son art et d'augmenter le nombre des médecins. 11 dédaigna les offres brillantes et les riches présents du

grand roi, l'ennemi des Grecs, rare exemple de désintéressement et de patriotisme.

Pour toutes ces causes, le peuple athénien, fidèle f^ux intérêts de la Grèce, et jaloux de proportionner la récompense au mérite, décide qu'Hippocrate sera publiquement initié aux sacrés mystères, qu'il recevra une couronne du poids de mille pièces d'or aux grandes fêtes de Minerve, son nom étant proclamé par le héraut au milieu des jeux gymniques, et que les enfants de Cos, en leur qualité de compatriotes d'un si grand homme, seront, comme les enfants d'Athènes, admis aux exercices des adolescents. En outre, le droit de cité est accordé à Hippocrate, et le vivre lui est assuré dans le Prytanée.

Gomment concilier le décret et le discours aux Thessaliens? Entre les deux, la contradiction est manifeste, à moins qu'on ne veuille arguer de la légèreté proverbiale des Athéniens pour expliquer leur inexplicable conduite à l'égard des habitants de Cos, qu'ils menacent de la guerre après les avoir comblés de faveurs.

11 y avait là matière à une tirade déclamatoire contre l'inconstance populaire, et je m'étonne que ce sujet n'ait pas tenté l'éloquence d'Hippocrate. Nous aurions un document de plus, et qui ne serait point du tout déplacé parmi ceux que nous possédons.

Comme dédommagement, nous pouvons lire et admirer au besoin un long discours, disons mieux, une véritable oraison, prononcée en présence du peuple athénien par Thessalus, fils d'Hippocrate, pièce essentielle et d'une valeur non petite, car elle suppose le discours adressé aux Thessaliens et confirme l'authenticité du décret des Athéniens.

-Analysons brièvement ce morceau de rhétorique. L'orateur commence par décliner son nom, son pays et sa race, et, quoiqu'il prétende qu'il est généralement connu,

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il n'oublie aucune des particularilés qui peuvent servir à le faire connaître. Il vient de la part de son père traiter quatre points d'une haute iraportance, ou plutôt rappeler quatre bienfaits qui doivent lui servir d'arguments.

Et d'abord de lointains souvenirs sont évoqués qui attestent les services rendus par les Asclépiades aux Amphictyons, en des circonstances difficiles pour les nations helléniques. Je ne m'arrêterai point h discuter cette partie d'un récit où quelques traces de faits historiques se découvrent à peine sous la fable, et je ne discuterai pas davantage la question de savoir quelle fut précisément la conduite des habitants de Cos, lors de la grande invasion des Perses. Thessalus prétend qu'elle fut exemplaire : ses compatriotes restèrent malgré tout fidèles à la Grèce; ils exposèrent bravement leur vie et leurs biens, et, après des souffrances inouïes, ils furent délivrés par miracle, grâce à la protection des dieux.

Les gouverneurs de l'île de Cos étaient en ce temps-là Gadmus et Hippolochus, un Héraclide et un Asclépiade, c'est-à-dire deux ancêtres d'Hippocrale.

Ce dernier, digne descendant de ces hommes incomparables, a fait encore beaucoup plus qu'eux. Averti par les rois barbares que la peste allait envahir llllyrie et la Péonie, il refusa de se rendre à l'appel qu'ils lui avaient fait par leurs ambassadeurs ; et aussitôt il donna par.écrit aux Thessaliens les instructions nécessaires pour se préserver du Qéau, tandis qu'il expédiait son fils Thessalus (l'orateur lui-même) en Macédoine, puis à Athènes, et son fils Dracon dans l'Hellespont, avec des instructions semblables à celles qu'il avait déjà répandues. Polybe, son gendre, et ses autres disciples allèrent chacun en divers endroits. Après quoi, il quitta lui-môme la Thessalie, pour aller porter secours aux Doriens, aux Phocéens, non sans s'être arrêté à Delphes afin d'invoquer le dieu en faveur des Grecs, avant de passer

IfiO HISTOIRE.

en Béofie et de là en Atlique, et ensuite à Athènes, où il prodigua les conseils salutaires.

« Je pense, dit l'orateur, que la plupart d'entre vous savent si je dis vrai, car il n'y a guère que neuf ans que je passai par ici quand je fus envoyé au secours des habitants du Péloponèse. »

A tant de services, digne récompense. Si la Grèce se montra reconnaissante et généreuse envers ses bienfaiteurs, Athènes par-dessus toutes les autres villes. Hippocrate reçut publiquement les honneurs d'une couronne, et il fut avec son fils initié aux grands mystères de Gérés et de Proserpine.

Enfm, et c'est le dernier bienfait ou le dernier point, lors de l'expédition d'Alcibiade en Sicile, Thessalus, conformément à la volonté de son père, fut attaché à l'armée en qualité de médecin, à la condition expresse que ses services seraient gratuits. Long développement à ce sujet : dévouement sans bornes, désintéressement complet, mépris du danger, et en retour une couronne d'or, des louanges infinies et finalement un beau mariage ; « car il fallait, dit l'orateur, donner des successeurs à notre art et perpétuer notre race, » deux bonnes raisons au lieu d'une.

Ici finit l'exposition; le reste du discours est consacré au résumé et à la péroraison. L'orateur invoque tour à tour la morale et la politique, parle de l'inconstance de la fortune, de la fragilité des choses humaines, de tout ce qui peut, en un mot, dissuader les Athéniens de porter la guerre dans l'île de Cos. Que s'ils persévèrent dans leurs desseins hostiles, Cos implorera et obtiendra sans doute les secours des rois de Thessalie, d'Argos, de Lacédémone, de Macédoine, bref de tous les Héraclides et de tous les gens de bien, « s'il en est encore sur terre. »

Mais k celte menace faite en passant succède aussitôt la prière, et la paix est demandée au nom des dieux et des héros, en considération de l'antique hospitalité qui lie les

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deux villes, et des sentiments de bienveillance qui doivent unir tous les hommes.

Arrivé à la Qn d'une si longue harangue, l'orateur s'excuse de son inhabileté dans l'art de bien dire, quoique tout ce qu'il ait dit et la manière dont il l'a dit dénote une expérience non médiocre de la parole. « Je m'arrête, dit-il vers la Gn, car mes facultés oratoires sont petites, à cause de la direction spéciale de mes études. »

Les faits ne manquent point dans le discours de Thessalus, et le ton de gravité qui règne d'un bout à l'autre semble d'abord donner quelque poids à tant de particularités si bien circonstanciés, qu'on les prendrait aisément pour des documents historiques. On s'y est trompé durant des siècles. Mais, quand on examine de près cette pièce, quand on consulte l'histoire et la chronologie, on n'aperçoit dans cet ensemble, si bien ordonné en apparence, que fiction et incohérence.

Laissant de côté les récits évidemment fabuleux des temps héroïques qui figurent dans la première partie, ainsi que ce qui concerne la conduite politique des habitants de Gos, lors de l'invasion des Perses en Europe, je prie le lecteur de vouloir bien s'arrêter avec moi à la considération des deux derniers points.

Celte grande peste qui aurait menacé ou ravagé la Grèce, on ne sait au juste, cette peste dont il est parlé si souvent, n'est, à mon sens, qu'une invention commode pour donner à Hippocrate un rôle presque divin, car on le représente comme un homme doué d'un pouvoir surhumain, capable de commander en maître k un fléau qui ne connaît point d'obstacles et que rien ne saurait maîtriser.

El d'où venait cette peste? Des pays des barbares voisins de l'Illyrie et de la Péonie, c'est-à-dire du Nord. Or, de

tout cela, l'histoire ni la tradition ne disent rien. Ce que l'on sait d'une manière positive, c'est qu'une épidémie pestilentielle éclata dans Athènes vers le commencement de la seconde année de la guerre du l^éloponèse. On connaît les beaux vers de Lucrèce (1) :

Hœc ratio quondam morboi um, et morlifer œstus Finibu' Cecropiis funestos leddidit agros, Vastavitque vias, exhausit civibus urbem : Nam penilus veniens JEgypti e flnibus ortus, Aera permensus multum camposque iiatantes, Incubuit tandem populo Pandionis; omnes Inde catervatim morbo mortique dabanlur.

Le grand poète est précis, et il n'a fait que suivre le récit du grand historien, de Thucydide, témoin oculaire, qui narre simplement ce qu'il savait par expérience de ce fléau redoutable, dont lui-même avait ressenti les atteintes. Les sombres beautés de son tableau sont présentes à toutes les mémoires. Or, que dit-il touchant l'origine du mal? 11 remarque, en termes exprès, que le fléau prit naissance en Éthiopie, d'oij il passa en Egypte et en Libye, et de là dans l'empire du grand roi ; puis il fondit subitement sur Athènes, attaquant d'abord les habitants du Pirée, parmi lesquels le bruit courut que les Péloponésiens avaient jeté du poison dans les puits.

Je ne fais que traduire, afin de montrer, d'après un guide sijr, le point de départ et la marche du fléau. Il venait du midi, non du nord, et si terribles étaient ses coups, que rien ne pouvait les conjurer. Nul remède ne profitait. Les soins et la négligence produisaient les mômes effets. Au début, les médecins ne pouvaient rien, traitant le mal sans le connaître et périssant eux-mêmes en grand nombre, parce qu'ils s'exposaient davantage. Toute ressource humaine était inefficace.

(1) De rerum miura, VI, v. 1136-1112.

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