LA LÉGENDE HIPPOCRATIQUE
Voilà en substance ce que rapporte Thucydide, sans dire un mot d'Hippocrale ni de Thessalus.
Ce dernier prétend dans son discours qu'il fut expédié dans le Péloponèse au secours des Péloponésiens. Mais l'historien n'est pas d'accord avec lui ; car il dit bien que la peste avait éclaté en plusieurs endroits, à Lemnos et ailleurs; mais il note comme une particularité remarquable qu'elle ne pénétra point dans le Péloponèse, bien qu'ayant fondu sur Athènes aussitôt après l'invasion des Péloponésiens.
Comment concilier hi narration de l'historien avec le dire de l'auteur du discours? Quand les faits ne seraient pas contradictoires dans les deux récits, la chronologie présenterait toujours un obstacle insurmontable.
Hippocrate, né en 460 (la première année de la quatrevingtième olympiade), âgé de trente ans lors de la grande peste d'Athènes, pouvait avoir quelque renom dès cette époque; mais il ne pouvait avoir également des fils en âge d'aller au secours des pestiférés.
Histoire et chronologie sont ici contre le discours de Thessalus. Si l'on veut ajouter foi à son récit, très-vague d'ailleurs, il faut de toute nécessité admettre qu'une autre peste a menacé ou ravagé la Grèce, différente de celle qu'a décrite Thucydide ; et admettre cela, ce serait donner crédit à un document plus que suspect, où tout est confusion et incertitude.
Cette considération n'a pas arrêté un savant de grande valeur, le docteur Pétersen de Hambourg, esprit ingénieux et sagace, mais très-enclin au paradoxe. Son érudition s'est jouée de toutes les difficultés, ou, pour dire mieux, s'est complue k bâtir un système où l'imagination a épuisé toutes les combinaisons dont elle est capable, sans être gônée par le jugement. L'édifice serait merveilleusement beau et d'une inébranlable solidité, s'U avait été construit suivant les principes de la critique.
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Il ost vraiment regrellable que, disposant d'excellenls matériaux, excellents par le choix et par l'abondance, l'architecte se soit à ce point moqué de toutes les règles, voira des plus élémentaires.
C'est la manie des érudits du Nord de pousser le savoir au delà des limites du vrai. L'hypercrilique, comme ils disent^ c'est-à-dire la critique supérieure, qui dédaigne avec mépris le sentier battu, la roule vulgaire, les entraîne infailliblement hors de la droite voie du sens commun. De là tant de romans d'érudition, ou plutôt cette érudition romanesque, extravagante, fantasque, qui marche constamment entre la conjecture et l'hypothèse, et qui, lorsqu'elle s'arrête, trouve l'absurde au bout du chemin. Hypercritique signifie proprement fausse critique, car rien n'est puéril et absurde comme ces distinctions arbitraires et ces impossibles catégories qui partagent et divisent la raison, la morale et la vérité.
La critique n'est autre chose que l'esprit de discernement, aidé du savoir et appliqué à la solution des problèmes, des questions non résolues ; c'est, en d'autres termes, la recherche désintéressée du vrai, qui suppose la bonne foi, la probité scientifique, l'accord de la raison et de la conscience.
M. le docteur Pétersen voulait construire un système de toutes pièces et donner consistance à une conception ingénieusement élaborée; mais il fallait compter avec l'histoire et la chronologie : petite difficulté. Pour établir une chronologie conforme à sa manière de voir, il lui a suffi d'accepter comme vrais les faits contenus dans le Discours de Thcssalus (I), le Décret des Athéniens (2) et le Discours près de l'autel (3), trois pièces de même valeur, qui ont un fond commun, une origine commune, à ce que je crois, mais qui
(1) Hippocrate, Œuvres complètes, Trad. de E. Littré, t. IX, p. 404.
(2) Ibidem., p. 400.
(3) Ibidem., p. 402.
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présentent des contradictions évidentes, comme tous le? récils qui n'ont pas la réalité pour fondement.
Après avoir admis ce que la critique rejette comme faux, à savoir, des faits controuvés, inventés h plaisir, le savant professeur de Hambourg a rejeté la date admise jusqu'ici de la naissance d'Hippocrate (lxxx* olympiade, 460 av. J.-C), et tout son savoir a été consacré à réhabiliter des contes. Le suivre dans les mille détours de son argumentation captieuse, ce serait entamer une dissertation et recommencer mal à propos la réfutation solide faite d'abord par M. Littré, reprise et confirmée ensuite par le docteur Daremberg. De la construction merveilleuse et compliquée de M. Pétersen, il ne reste désormais que des ruines, et c'est, disons-le à notre honneur, la critique française qui a donné cette mémorable leçon à l'hypercritique allemande.
Ce que M. Pétersen a achevé de démontrer, c'est que la grande peste d'Athènes, décrite par Thucydide, et celle dont il est parlé dans le discours de Thessalus, sont distinctes et n'ont rien de commun. L'évidence et la chronologie le forçaient d'admettre cela. Mais ni la chronologie ni l'histoire ne l'autorisaient à donner crédit au récit de Thessalus, à admettre comme chose réelle cette peste imaginaire, qu'il s'est vainement eCTorcé d'appuyer sur des témoignages médicaux.
Cen'estpas toutencore. Par uneinconséquence singulière, mais assez ordinaire aux faiseurs de systèmes, il a confondu, après avoir distingué, et il a prétendu que des considérations politiques avaient empêché l'auteur du discours aux Athéniens de mentionner le refus qu'aurait fait Hippocrate des présents du roi de Perse, refus qui ne saurait se rapporter qu'à la grande peste d'Athènes.
Cette confusion ne provient, en définitive, que du désir ou plutôt du parti pris de mettre d'accord le Discours de Thessabis avec le Décret des Athéniens, où le refus d'Hippocrate se trouve rappelé.
• La pétition de principes est manifeste, d'autant plus que le Discours près de l'autel, invoqué par M. Pelersen, ne fait pas davantage mention de ce refus, lequel n'est admissible chronologiquement que pour la grande peste d'Athènes, non pour celle dont il est parlé dans le discours aux Alhéniens, postérieure à la première de dix ou quatorze années, intervalle qui sépare les deux dates de 430 et 420 ou 416. Or, Artaxerxès Longue-Main étant mort en 424, il faut admellre de toute nécessité que la demande qu'il aurait faite et le refus qu'il aurait essuyé ne peuvent s'entendre que de la grande peste décrite par Thucydide.
Ainsi croulent par la base les constructions mal assises, et péniblement élevées sur des paradoxes.
Donner suite à l'examen de toutes les pièces que j'ai brièvement analysées, mais de manière néanmoins à en extraire la substance, ce serait ne jamais finir; car il n'est pas une ligne de ces documents suspects qui ne soulève des problèmes insolubles et d'interminables discussions.
Il en est ainsi de tous les récits, de toutes les traditions qui sont sans fondements historiques, c'est-à-dire qui n'ont point de racines dans la vérité : si on les accepte pour point de départ, elles ne peuvent produire que la confusion et l'absurde, et ce serait perdre sa peine que de les réfuter sérieusement, carie résultat ne peut être que négatif.
Dans ces écrits apocryphes que l'on joint d'ordinaire aux œuvres dites d'Hippocrate, je ne puis voir autre chose que des exercices d'école, des développements de rhétorique, des compositions épistolaires et oratoires, qui n'ont d'autre fondement que lesvagues rumeurs d'une tradition incertaine.
Nous avons des lettres de presque tous les hommes illustres de l'antiquité, et dans cette volumineuse correspondance, rien peut-être n'est authentique.
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La Grèce a eu de tout temps le goût des fausses éorilures, et il n'est point de pays au monde qui ait produit autant de faussaires : l'invention de l'imprimerie ne les a pu entièrement guérir de cette maladie. Des Grecs industrieux fabriquent encore des manuscrits, et leurs talents calligraphiques abusent trop souvent les paléographes les plus experts : témoin Simonidès etMinoïde Mynas.
Quant à l'origine el à la dale de ces pièces apocryphes concernant Hippocrate, on peut conjecturer, faute de données précises, qu'elles émanent des Alexandrins, qui excellaient aux contrefaçons, et qu'il faut les rapporter approximativement à la période où commence la grande décadence des lettres grecques, c'est-à-dire au deuxième siècle environ avant l'ère chrétienne. Les modernes, en général, les attribuent à des mains différentes, et quelques-uns prétendent, par exemple, que les lettres échangées entre Pœtus et le roi de Perse, entre celui-ci et Hystanès, entre ce dernier et Hippocrate, sont postérieures au Discours de Thessalus, au Discours près de l'autel et au Décret des Athéniens.
C'est précisément le contraire qui me paraîtrait le plus vraisemblable, si je n'étais pas enclin à croire que lettres et discours ont la même provenance. Je trouve partout le môme ton et comme un air de famille, malgré les divergences considérables et d'apparentes variétés dans la composition.
Les faussaires ne réussissent guère à éviter les contradictions ot les invraisemblances, et c'est le propre des rhéteurs de varier leur manière, suivant les personnages qu'ils font parler et suivant les circonstances. Ainsi tout le monde, dans ces pièces, parle ou écrit en ionien, et même le roi Artaxerxès, tandis que le Décret des Athéniens est rédigé en pur dialecte attique.
Du reste, c'est, à mon sens, peine perdue que de chercher
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à concilier les variantes que présentent ces faux documents, et la critique n'a plus rien à faire à leur égard, après les avoir démolis pièce à pièce.
Pour ce qui est de la biographie anonyme qui doit avoir servi de modèle à Suidas et à Tzetzès, je n'y puis voir que des fragments mal joints ensemble, une compilation faite sans ordre et sans jugement, où l'on passe brusquement d'une chose à l'autre, où l'on trouve même des répétitions inutiles, un ramassis, un assemblage indigeste de morceaux incohérents, pris de toutes mains.
Cependant, au milieu môme de la confusion et du désordre, il est, je crois, possible de distinguer la partie historique de la partie fabuleuse, bien que la première ne mérite peut-être pas beaucoup plus de créance que la seconde. Il n'en est pas moins vrai que la distinction que j'indique, et qui n'a jamais été faite, est fondée sur le caractère bien tranché des deux parties.
Dans la première, l'anonyme allègue des autorités ; il n'en allègue point dans la seconde. Nous savons par lui qu'Ératosthène, Phérécyde, Apollodore, Arius de Tarse, avaient traité de la généalogie d'Hippocrate, qu'Hislomaque avait fixé la date de sa naissance — point capital — que Soranus de Gos, qui en avait précisé le jour et le mois, avait expliqué par un songe son voyage enThessalie, tandis qu'Andréas de Caryste avait donné pour motif de ce voyage l'incendie des archives de Gnide.
Voilà donc, de compte fait, sept auteurs cités par leurs noms, et deux ouvrages cités par leurs titres, l'un d'Histomaque, sur la Secte hippocratique, l'autre d'Andréas, sur la Tradition médicale. G'estce que j'appelle la première partie de la biographie anonyme ou selon Soranus.
L'A seconde commence avec les pérégrinations d'Hippocrate, et on n'y trouve pas une seule autorité alléguée. Aussi fourmille-t-elle de fables, de contradictions, de tradi-
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lions incerlaines : toutysent la légende, et l'on y retrouve de fait en substance tout ce qui est dans les pièces apocryphes, discours, lettres et décrets.
Par conséquent, la biographie anonyme est postérieure aux pièces apocryphes, et le biographe ja puisé à plusieurs sources, dont quelques-unes sont historiques. Il cite expressément la correspondance entre Hippocrate et Artaxerxès, fait très-clairement allusion au Discours près de l'autel et au Décret des Athéniens, moins clairement à la correspondance avec les Abdérites et au Discours de Thessalus, mais de manière néanmoins à faire sentir qu'il avait profité de ces documents.
Quant aux détails qu'il fournit touchant la mort d'Hippocrate, son tombeau et les cures merveilleuses qui y étaient opérées, on ignore absolument d'où il a pu les tirer. On voit seulement, par ce qu'il rapporte, que les auteurs n'étaient point d'accord sur l'âge qu'avait précisément Hippocrate quand il mourut ; et qu'ils ne Tétaient pas davantage sur la manière d'expUquer pourquoi la plupart de ses portraits le représentaient la tête couverte, tantôt d'un chapeau thessalien, tantôt d'un pan de son manteau.
Les interprétations diverses rappelées à ce sujet, de même que les divergences sur l'âge oîi mourut Hippocrate, autorisent à penser que des écrits spéciaux devaient traiter de ces questions sur lesquelles il n'y avait point d'accord, circonstance qui prouve combien elles étaient incertaines.
Effectivement, l'examen le plus attentif de toutes les particularités contenues dans la Vie selon Soranus ne permet en aucune façon de remonter à une source primitive, à un point de départ qui serait aussi un point fixe pour la critique. On ne peut saisir dans le texte, à travers l'obscurité et l'incohérence, que des traces d'une tradition vague et lointaine. La formule, on dit, familière aux anciens narrateurs, ajoute encore à l'incertitude, d'autant plus qu'on ne la trouve guère employée que dans la partie oii des autorités
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sont alléguées, tandis qu'elle disparaît où l'anonyme reproduit en abrégé les pièces apocryphes, c'est-à-dire depuis le voyage d'Hippocrate en Thessalie jusqu'à sa mort.
Cette particularité assez notable me ferait supposer, s'il était permis d'avancer une hypothèse en ces questions inextricables, que le compilateur anonyme a profilé de documents ayant un caractère plus ou moins authentique, et qu'il a joint aux faits qu'il en a tirés toutes les fables éparses dans les lettres et les discours; ou, pour m'expliquer plus clairement encore, je dirai qu'il a enchâssé en quelque sorte son récit fabuleux dans la tradition historique.
En effet, le commencement et la fin de la biographie, oii l'auteur n'affirme jamais et se contente de rapporter les opinions écrites, soit en citant les autorités, soit sans les citer, se font remarquer par un ton de gravité, je n'ose dire de véracité, qu'il n'est guère possible de saisir dans les morceaux du milieu, dans le récit incontestablement imaginaire qui commence par les pérégrinations d'Hippocrate et s'arrête à sa mort.
Malheureusement, les auteurs cités au début sont inconnus pour la plupart, et leurs écrits sont perdus. Quant aux opinions alléguées vers la fin, elles sont sans nom d'auteur, et ne se retrouvent nulle part dans les écrits de ceux qui nous restent. Ainsi, point de vérification, point de contrôle possible; nul moyen de dissiper ces ténèbres et de sortir d'incertitude. La difficulté paraît être insurmontable, «t c'est la raison qui m'a fait insist^er sur la distinction que j'ai cru devoir établir et signaler dans la Vie selon Soranus, afin qu'il fût moins malaisé de démêler le mensonge et la fable d'avec la tradition proprement dite.
Le biographe n'hésite point quand il ne fait que résumer ' le contenu des pièces apocryphes; mais il hésite évidemment et n'affirme jamais, quand il allègue des autorités, ou rapporte des opinions. C'est ainsi qu'il dit en termes assez vagues, en parlant du temps où vécut Hippocrale : «U flo-
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rissait vers l'époque de la guerre du Péloponèse, » et pour la date de sa naissance il n'affirme rien : il cite seulement Histomaque etSoranus de Cos.
De même pour la date de sa mort, il n'accepte aucune de celles qu'il rapporte, mais il se contente de les rapporter, se bornant à dire : « Il mourut à l'époque où mourut, diton, Démocrite. »
De môme encore, quand il parle des portraits d'Hippocrate, il recueille les interprétations diverses, sans se prononcer autrement. Môme réserve dans la partie finale que je rappellerai en temps et lieu, quand il sera question des écrits hippocratiques, à cause des réflexions très-sensées qu'on y remarque.
Il résulte de tout ce qui a été exposé jusqu'ici que les pièces apocryphes, dont le biographe anonyme a tiré largement parti, jouissaient d'un grand crédit dans l'antiquité. Les lettres surtout firent fortune, et plus particulièrement la correspondance relative à la folie de Démocrite, correspondance qui, par les allures aussi bien que par l'étendue, a pour ainsi dire la marche et les proportions d'un roman!
Diogène (deLaërte), racontant, dans la vie de Démocrite, l'entrevue du philosophe et du médecin, rapporte d'après Athénagore, auteur péripatéticien, des particularités oubliées par le légendaire, et qui font le plus grand honneur à la sagacité du naturaliste d'Abdère. Suidas n'a pas manqué de copier ces sornettes.
Le savant Varron, suivant le biographe anonyme ou ses autorités, ou bien encore la tradition, croyait, au rapport de Pline, qu'Hippocrate avait réellement mis le feu au temple de Cos, et qu'il avait arrêté ou prévenu l'invasion de la peste.
L'auteur du livre de la Thêriaque à Pison, qui est parmi
GUAROJi. , a
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les œuvres de Galien, prétend môme qu'Hippocrate repoussa la peste venue d'Ethiopie, en faisant allumer de grands feux oîi l'on jetait, afin de rendre l'air plus salubre, des guirlandes de fleurs, des parfums et toute sorte de matières odoriférantes.
Actuarius, encore plus précis, rapporte longuement, dans sa Méthode thérapeutique^ le spécifique ou l'antidote dont Hippocrate fit usage contre la peste d'Athènes.
Galien, écho de toute l'antiquité, vante le désintéressement dont fit preuve le médecin de Gos à l'égard du roi de Perse, et bien d'autres traits contenus dans la vie ou dans les pièces apocryphes. Grâce à lui surtout, dont l'admiration enthousiaste dépassa toutes les bornes, Hippocrate, célébré à l'envi, passa à la postérité, entouré d'un prestige divin.
On voit par un passage de Lucien, qui vivait avant Galien, que les médecins l'honoraient comme un dieu; on lui dressait des statues qui recevaient un culte domestique. Alexandre deTralles l'appelle le divin Hippocrate, les auteurs de médecine du Bas-Empire s'inclinent tous devant son infaillibilité, et le moyen âge le vénère comme un saint de la légende. Le moyen âge fait plus encore, il ajoute une nouvelle page à la légende hippocratique, une page digne de figurer dans un roman de chevalerie.
Citons cet épisode, emprunté à l'itinéraire de Jean de Mandeville : « En poursuivant le cours de nos voyages, ditil au chapitre sixième de sa fabuleuse narration, nous abordâmes à l'île d'Orécie, puis à celle de Stanco, puis enfin à celle de Lango. Hippocrate fut jadis le seigneur de ces trois îles.
« On raconte que, dans celle de Lango, il reste encore une fille d'Hippocrate, sous la forme d'un dragon long de cent toises; les habitants l'appellent la maîtresse de la patrie. Elle se tient d'ordinaire dans un vieux château, et se montre parfois à certaines personnes sans leur faire aucun mal, à moins d'être provoquée. C'était, il y a bien longtemps, une
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jeune fille parfaiteineul belle, et ce fut une déesse nommée Diane qui la changea en dragon. On dit qu'elle doit reprendre un jour sa première forme, quand il se trouvera un soldat assez hardi pour la baiser sur la bouche; mais, une fois redevenue femme, elle ne vivra plus. Naguère un chevalier de l'hôpital deRhodes, vaillant et hardi, assura qu'il labaiserait, et, montant sur un coursier, il se rendit où elle était. Entré dans la caverne du dragon', celui-ci fit mine de vouloir se jeter sur lui en dressant sa tête horrible, et si féroce était son regard, que le chevalier sortit de la caverne, et son cheval effrayé, courant à l'aventure, le précipita dans la mer.
« Une autre fois, un jeune homme, fraîchement débarqué et non instruit delà présence du dragon, se dirigea vers le château, pénétra dans la caverne, et il avisa dans un profond réduit une jeune fille peignant ses cheveux devant un miroir, et tout auprès d'elle un grand trésor. II pensa d'abord que c'était une femme comme une autre, et il attendit cependant qu'elle fît attention à son ombre, et la jeune fille lui demanda qui il était. Il répondit qu'il était sans doute le fiancé d'une aussi charmante personne. Mais celle-ci lui ayant demandé s'il était militaire, et lui, ayant répondu négativement : « Vous n'obtiendrez rien de moi, dit-elle, tant que vous n'appartiendrez pas à un ordre militaire. Allez donc rejoindre vos compagnons et vous engagez dans la milice, et vous reviendrez demain, et je sortirai de la caverne à votre rencontre, et vous me donnerez un baiser sans être effrayé de ma repoussante laideur, car je ne vous ferai point de mal, et, quelque horrible que je sois à voir, soyez sans crainte : c'est par enchantement que j'ai été transfigurée de la sorte et que je suis telle que vous me voyez. Que si vous pouvez me donner le baiser, vous recevrez avec ma main le trésor que vous avez vu, et vous deviendrez le maître de cette île. »
(( Le jeune homme rejoint ses compagnons, s'engage dans
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l'armée, et dès le lendemain il retourne vers la jeune fille, plein de désirs et d'espérances. Mais aussitôt qu'il la voit venir sous sa forme hideuse, la frayeur le saisit, il fuit, et la jeune fille de le suivre jusqu'à son vaisseau. Voyant qu'il ne voulait pas revenir, elle commence à crier lamentablement, et d'un air triste, elle regagna sa caverne, ce pendant que le soldat expirait. Nul n'osa depuis lever les yeux sur la jeune fille sans qu'il lui en coûtât la vie.
« Celui-là ne mourra point qui aura le courage de la baiser sur la bouche; il rendra à la jeune fille sa beauté première, et sera lui-même le souverain juge du pays. »
Ce récit nous mène jusqu'à la fin du moyen âge : Jean de Mandeville écrivait dans le quatorzième siècle.
Vers la fin du dix-septième, le savant helléniste André Dacier, auteur d'une traduction inachevée des œuvres hippocratiques (1697), interprète ingénieusement cette fiction. La fille d'Hippocrate, c'est la médecine, si repoussante en apparence à cause des maladies dont elle s'occupe, que peu de gens ont la force de s'y appliquer. Mais celui qui aura le courage de pénétrer ses secrets y trouvera des beautés incomparables et jouira de tous ses trésors ; il faut que ce soit un homme non vulgaire, car celte maîtresse n'accorde ses faveurs qu'à ceux qui s'en montrent dignes, et elle rebute ces aventuriers sans aveu, qui l'approchent moins pour la baiser à la bouche que pour s'emparer de ses trésors.
Cette distinction entre les médecins et les charlatans me plaît assez.
Dacier explique encore d'une manière analogue ce que raconte le biographe anonyme, que, sur le tombeau d'Hippocrate, un esssaim d'abeilles fit pendant longtemps du miel, avec lequel les nourrices guérissaient les enfants qui avaient des aphlhes, c'est-à-dire des ulcères dans la bouche. « J'ai toujours cru, dit-il, que c'estoit une fiction pour faire entendre que la médecine est l'ouvrage d'Hippocrate, et le
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miel salutaire qui guérit tous les maux des enfants de la terre, c'est-à-dire des hommes, dont la terre est la mère et nourrice. »
Je cite à dessein les interprétations d'André Dacier, moins encore pour ce qu'elles ont d'ingénieux que pour montrer en quelle faveur fut la légende hippocratique jusqu'au commencement du dix-huitième siècle.
Dans son travail sur la vie d'Hippocrate (i), André Dacier s'était aidé des conseils de Daniel Le Clerc, savant médecin français réfugié à Genève, à qui l'on doit la première et peut-être la meilleure histoire de la médecine ancienne (2).
Sous son apparente bonhomie, Le Clerc cachait le sentiment délicat d'un fin critique, une sagacité peu commune qui l'empêchait d'être aussi crédule que pourrait le faire supposer sa manière simple et naïve. Quoiqu'il expose plutôt qu'il ne juge, il se montre le plus souvent un narrateur judicieux, assez éloigné d'accepter de confiance tout ce qu'il rapporte, c'est-à-dire tout ce qu'il tient des anciens auteurs, dont il invoque sans cesse le témoignage. Sans rien oublier de ce que lui fournissent les livres, il a soin défaire ses réserves. On voit que sa mémoire, si bien meublée, n'a nui en rien à la solidité de son jugement, et je crois qu'à cet égard il l'emporte et de beaucoup sur son frère Jean Le Clerc, le célèbre auteur de l'Art critique.
Daniel Le Clerc cite, en l'abrégeant, la Vie selon Soranus, sans faire aucune réflexion, et son silence semble indiquer qu'il avait une médiocre foi en cette biographie. Il est certain néanmoins qu'il n'ose pas l'attaquer de front ni môme
(1) Œuvres d'Hippocrate, trad. par And. Dacier Paris, IG97, 2 vol. in 12.
(2) Histoire delà médecine. Amsterdam, 1723, in-4, 2'= édition.
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la discuter indirectement. En revanche, il porte une main hardie sur les pièces apocryphes qui contiennent les matériaux d'une partie considérable du récit de l'anonyme, et il ne se gêne nullement pour en faire voir la fabuleuse invraisemblance.
Lettres et discours lui semblent également suspects, également supposés. Ses remarques chronologiques louchant la peste d'Athènes et la peste imaginaire dont il est question dans les pièces fausses sont un argument d'une force irrésistible; on n'a fait depuis que le repéter plus savamment, en lui donnant des proportions plus considérables. Le Clerc a mis dans un alinéa tout ce qu'on a étendu et délayé par la suite en des mémoires interminables, en d'énormes dissertations, et malgré sa brièveté il a su éviter d'être obscur. C'est un des grands mérites de cet auteur excellent de se montrer partout clair et précis.
Ayant apprécié à leur juste valeur la correspondance entre Hippocrate et le roi de Perse, le Discours de Thessalus et le Décret des Athéniens: «Quand on accorderoit, dit-il, que les pièces que nous avons examinées ne sont pas toutes supposées, ce qui est pourtant le plus probable, on ne devra pas faire le même jugement des autres lettres, qu'on prétend aussi avoir été écrites ou reçues par Hippocrate ou par d'autres à son sujet. Elles sont certainement l'ouvrage de quelque Grec demi-savant et fort peu judicieux, qui les a composées longtemps après par un jeu d'esprit assez grossier ou pour gagner quelque argent par ce moyen. »
Puis, s'attachant à faire ressortir les invraisemblables, à signaler les anachronismes, il raille en passant l'indulgence d'un célèbre Aristarque, d'un savant médecin moderne (Scaliger), qui se contente de dire, à propos de ces lettres, « qu'à peine sont-elles dignes de passer pour des productions du divin vieillard. » « On peut assurer sans crainte, poursuit-il, qu'elles en sont très-indignes... Si Hippocrate était aussi grand babillard dans ses écrits de méde-