I. — Des documents médicaux et de leur utilité
L'introduction de la physiologie dans la littérature est un des signes de notre temps. Les hommes d'imagination qui écrivent pour l'amusement du public recueillent curieusement les notions élémentaires que la science de l'organisation animale ajoute tous les jours à la masse des connaissances générales, et s'en servent avec le dessein évident de donner plus de relief à l'observation attentive de la réalité. Il y a aujourd'hui une école de littérateurs physiologistes et naturalistes, qu'il serait imprudent de louer sans restriction, à cause des abus et des inconvénients de la méthode réaliste; mais qu'il faut bien se garder de décourager par une critique trop rigoureuse.
Que les gens de lettres s'initient aux mystères de l'organisation, et même aux secrets de la pathologie ; qu'ils entrent dans le positif de la nature humaine, au lieu de se tenir, comme par le passé, à la contemplation métaphysique de l'homme, il n'y a pas lieu de s'en plaindre, et peut-être convient-il de s'en réjouir; car bien des vérités peuvent se glisser ainsi dans la foule, tellement ignorante de tout ce qui concerne la chair et l'organisme vivant. Il est bon que les livres qui vont dans beaucoup de mains soient empreints de la couleur scientifique, qu'ils modifient nombre d'opinions courantes, et rectifient des erreurs qu'unelongue habitude et la tradition du langage ont maintenues, en dépit de la ruine des vieilles théories.
Celles-ci ont autorisé quantité de locutions en usage dans !a conversation, et ces locutions vicieuses, dans l'état présent, ne peuvent manquer de disparaître ou du moins de
tomber en désuétude lorsque la majorité, qui gouverne souverainement le parler usuel, saura que la physiologie des modernes diffère considérablement de celle qu'avaient adoptée les Arabes et les scolastiques, sous l'influence des doctrines galéniques. Ces doctrines ont fait leur temps; mais le vocabulaire qu'elles ont contribué à former n'a pomt subi de modifications essentielles, de telle sorte que bien des façons de dire, qui persistent encore, sonten complet désaccord avec la réalité; d'oii résultent confusion et ignorance.
Il y a donc lieu de songer à une réforme urgente, que les lexicographes éclairés désirent vivement, et à laquelle les écrivains en vogue peuvent aider très-efficacement, pourvu qu'ils mettent beaucoup de discernement à se servir des secours qu'ils demandent à la physiologie et à la médecine.
Les médecins, de leur côté, tout en se tenant en garde contre cette manie de vulgarisation (mot barbare et fort à la mode), qui est un mal endémique en France et ailleurs, doivent s'attacher à divulguer les notions les plus indispensables de l'art médical, de façon à donner au peuple des idées saines sur les choses les plus essentielles de l'hygiène, de la physiologie et de la médecine.
Il y a là un puissant moyen d'instruction et d'éducation publique, qui sera une force dans l'avenir, et une excellente condition de progrès.
La médecine peut beaucoup aussi pour l'interprétation de quelques événements, en fournissant ses lumières à l'histoire. Bien plus que les littérateurs d'imagination, les historiens sont aujourd'hui forcés de compter avec la médecine, soit pour l'intelligence de certains faits, soit pour motiver en connaissance de cause et en conscience leur jugement sur les personnages historiques. L'historien peut se trouver en présence d'un fait ou d'un personnage qu'il faudra deviner comme une énigme, s'il ne possède pas ce savoir qui permet au médecin de fous ou au médecin lé-
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giste de porter un diagnostic motivé ou d'éclairer la conscience des juges.
Fodéré avait entrepris, fort inutilement, de déterminer le tempérament des hommes illustres de Plutarque, d'après les indications fournies par l'antique biographe (1). Vaine et chimérique entreprise ! Des Genettes, plus sagace et mieux avisé, a ouvert une voie plus sûre en relevant, dans Plutarque, les maladies et le genre de mort de ses grands hommes (2). L'ingénieux essai du savant médecin marque une date dont le souvenir sera présent à celui qui tentera, après lui, une application sérieuse de la médecine à l'interprétation de l'histoire.
Aujourd'hui ce sont les historiens qui donnent l'exemple aux médecins. L'amour de l'exactitude et la passion de la vérité ne permettent pas qu'on néglige les pièces historiques d'un caractère purement médical. De ces pièces, si négligées jusqu'à ces derniers temps, un esprit pénétrant sait tirer des clartés, des rapprochements, des explications, des facilités, en] un mot, pour la plus parfaite intelligence d'une époque ou d'un personnage.
Quiconque n'a pas lu et médité le Journal de la santé du roi Louis XIV, par ses trois premiers médecins, ignore des particularités précieuses dont la connaissance aide prodigieusement à mettre en pleine lumière la physionomie de ce prince, si diversement jugé, et nombre d'événements importants de son règne. Si Voltaire avait eu entre les mains le journal si curieusement instructif de Vallot, Daquin et Fagon, il eût, à coup sûr, conçu et tracé autrement son tableau du règne de Louis XIV. En procédant par synchronisraes, et rien qu'en rapprochant les événements mémorables de ce règne des détails minutieux que racontent,
(Ij Fodéré, Essai de physiologie positive. Avignon, 1806, t. III, p. 490 en note.
(2) Des Genettes, Études sur le genre de mort des hommes illustres de Plutarque et des empereurs romains. Paris, 1833.
HrSTOFRE.
en toute candeur, les témoins oculaires et de tous les instants, qui suivaient le roi à sa table, à son lit et jusqu'à sa garde-robe, le héros du livre devient un homme de proportions ordinaires, et le livre lui-môme nous paraît hors de ton, parce qu'il ne pénètre pas en efTet dans la réalité intime, dans la vie réelle.
Saint-Simon, avec sa brutalité aristocratique, nous a montré le dessous des cartes. Les trois premiers médecins, qui étaient pourtant de fins courtisans, disant ce qu'ils ont vu, renversent la table de jeu et achèvent d'arracher le masque. Il résulte de leur récit que ce grand roi était un malheureux homme, tout à fait digne de pitié, et Molière n'a fait que son devoir de critique et de réformateur en jugeant selon leurs mérites les médecins de son temps.
11 serait à souhaiter que les médecins des hommes qui ont tenu entre leurs mains le sort des nations nous eussent laissé des mémoires particuliers : l'appréciation des personnages historiques en deviendrait plus facile. Mais il serait désirable aussi que les historiens usassent de ces mémoires médicaux avec discernement, et que les relations médicales dont ils font usage ne fussent pas altérées ou torturées par des interprétations forcées et le plus souvent inadmissibles.
Nos lecteurs apprécieront tout à l'heure, parmi les documents que nous reproduisons ci-après, la relation si curieuse de la maladie et de la cure du prince don Carlos d'Espagne, fils de Philippe II, par le chirurgien espagnol Dionisio Daza Chacon. Dans son genre, cette relation est un vrai modèle etunedes plus belles observations chirurgicales qui se rencontrent dans les auteurs classiques. On peut admirer sans réserve dans ce récit consciencieux le savoir profond du narrateur et sa candeur inaltérable. Cette pièce ne laisse aucun doute sur certains points litigieux. On y trouve, entre autres particularités notables, que don Carlos ne fut point trépané, malgré l'avis deVésale, qui conseillait l'application du trépan. Ces deux faits sont mis hors de toute contestation par
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le témoignage de Daza Chacon. Eh bien ! le dernier historien de don Carlos, le docte M. Gachard, soit qu'il n'ait pas pénétré à fond le texte du chirurgien espagnol, soit qu'il ait été induit en erreur par des préoccupations très-regrettables de la part d'un esprit aussi judicieux, M. Gachard a, sans preuves à l'appui de son dire, affirmé tout le contraire. Et, non content d'avoir interprété le texte de Chacon à rebours, il a légèrement sacrifié les médecins et les chirurgiens espagnols, qu'il accuse d'ignorance et d'incapacité, à la gloire de Vésale, son compatriote par adoption (1).
De l'erreur involontaire, on doit le croire, d'un auteur dont l'exactitude habituelle est peut-être le plus grand mérite, il faut conclure que les historiens étrangers à la médecine ne sauraient user avec trop de circonspection des témoignages médicaux, et qu'ils feraient sagement, avant de les employer, de consulter les hommes de l'art, seuls compétenlsences matières. Les pièces justificatives del'hisloire, qui sont empruntées à la médecine, ne serontjamais bien interprétées que par des médecins.
11 conviendrait aussi, pour épargner des erreurs d'interprétation aux historiens, que les médecins qui ont le goût de l'érudition et des recherches historiques missent en état d'être employés sans inconvénient les matériaux que la médecine peut mettre au service de l'histoire. De la sorte,' les erreurs deviendraient plus rares, et un lien de plus unirait l'art médical à la littérature sérieuse.
— Docameiit à consulter pour l'histoire rte la syphilis.
L'origine du mal vénérien est un des plus ardus problèmes de la pathologie historique. La solution de ce problème a
(I) Don Carlos et Philippe II, par M. Gachard; Bruxelles. 1863, 2 vol. in-80. Voy. le tom. I, ch. iv, p. G7-92, et l'appendice A, tom. Il, p. 627-642. fi . >
suscité de très-savantes recherches et donné lieu à bien des disputes. Le résultai des plus laborieuses investigations et des discussions les plus ingénieuses a été nul, puisque deux opinions divergentes ont pris consistance, les uns prétendant que la maladie vénérienne a été importée d'Amérique en Europe, les autres soutenant, au contraire, que celte maladie, de date fort ancienne, sévit d'une façon plus terrible vers la fin du quinzième siècle, où elle se révéla avec tous les caractères d'une épidémie meurtrière.
De ces deux opinions, la seconde paraît aujourd'hui la plus probable. La tradition suivant laquelle la syphilis serait de provenance américaine remonte assurément aux années les plus voisines de la grande découverte de Christophe Colomb; elle est consignée à la date de 1496, dans les tablettes chronologiques de Luther, opuscule très-précieux à cause de sa rareté. Le document dont l'analyse suit ne confirme ni ne contredit celle tradition populaire; mais il corrobore en quelque sorte l'autorité d'un texte qui sera reproduit à la suile, et qui est certainement antérieur à la découverte du nouveau monde. Peut-être qu'après avoir pesé la valeur du document et l'importance du texte cité à Tappui, le lecteur sera naturellement amené à conclure quec'estl'Europe qui a inoculé à l'Amérique le germe maléficié : par là s'expliquerait l'effroyable mortalité des Indiens. L'inquisition et la guerre de conquête contribuèrent évidemment à leur extermination; mais il se pourrait qu'une épidémie violente eût bâté l'œuvre de destruction.
Sans insister sur ces conjectures, venons au document annoncé, et commençons par quelques renseignements sur l'auteur, Francisco de Villalobos, nom célèbre dans la science et les lettres espagnoles. L'époque précise et le lieu de sa naissance sont également inconnus.'Capmany suppose, non sans vraisemblance, d'après un passage de ses écrits, qu'il était né dans quelque ville de Vieille-Gastille, et non à
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Tolède, suivant l'assertion erronée du chroniqueur Tamayo de Vargas. Villalobos se fît une grande réputation dans la pratique de l'art médical; il fut successivement le médecin de Ferdinand V le catholique, de l'empereur Charles-Quint et de Philippe II. Il mourut, apparemment, entre les années iS40 et 1550, dans un âge fort avancé, désabusé de toute illusion. Malgré son esprit ingénieux et sa facilité de caractère, il ne fit pas fortune, étant de ceux qui à la satisfaction des appétits vulgaires préfèrent l'indépendance et le droit de fronder les sottises et de se moquer des sots. Villalobos, frondeur et caustique, eut contre lui bien des gens qui mirent obstacle à sa prospérité, et se vengèrent de sa supériorité en le réduisant à vivre modestement. Villalobos se résigna à sa mauvaise fortune, et, ayant quitté la cour, il composa dans sa retraite quelques bons ouvrages qui ont pris rang à leur date dans les annales littéraires de l'Espagne. Il avait débuté dans sa jeunesse par un poème très-curieux sur la syphilis, ou, comme on disait alors, sur les bubons ou boutons pestilentiels (1).
Le docteur Morejon, savant auteur d'une Histoire de la médecine espagnole^ estime que le poëme de Villalobos le dispute en élégance à celui de Jérôme Fracastor. Les vers de Villalobos ne manquent pas d'harmonie; ils se recommandent par un certain charme de naïveté et par une facilité ingénieuse; mais sa prose vaut infiniment mieux que ses vers. Son poëme sur la syphilis, inestimable à cause de sa date (1498) et des renseignements qu'il fournit à l'histoire
(1) Sumario de la medicina, en romance trovado, con un tratado sobre las pestiferas bubas, por el licenciado Villalobos, esludiante en Salamanca, hecho â contemplacion del muy magnifico é iluslre sefior el marqués de Astorga, enmendado y corregido por él mismo, imprimldo en la cibdad de Salamanca â sus espensas de Antonio de Barreda, librero, ario del nacimienlo del Salvador de MCCCGXG y VIII. — Astruc ne connaissait que le titre de cet opuscule, d'après la notice très-insuffisante de Nicolas Antonio. V. De morbis venereù libri novem, edit. aller, lib. Y, p. 575, 57C, tom. II.
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de l'art médical, a cet avantage d'avoir précédé de trentedeux ans celui de Fracastor (lo30). Il est d'ailleurs dans le genre scolaslique, et tout imprégné des théories du galénismeet des doctrines ayant cours dans la médecine arabe. Le texte n'en est pas irréprochable; la copie fournie par le docteur Morejon est fautive en beaucoup de passages, et ne saurait être rectifiée par celle que donne le docteur Chinchilla, compilateur laborieux, mais sans discernement, qui a le tort d'avoir suivi servilement, dans ses Annales de la médecine espagnole, la compilation de Morejon. Ce dernier a copié le poème de Villalobos, qu'il reproduit (1), d'après un exemplaire appartenant à don Ignacio Ruiz de Luzuriaga, exemplaire peut-être unique en Espagne.
Grâce à Morejon, nos lecteurs connaîtront un des documents les plus curieux de la littérature médicale du quinzième siècle, plus heureux qu'Astruc, lequel exprimait le regret de n'avoir pu mettre la main sur ce trésor, dont il connaissait seulement l'existence par les notices des bibliographes (2). Girtaner ne fut pas mieux servi qu'Astruc, si bien que, pour les médecins étrangers aux curiosités bibliographiques, le poëme de Villalobos a toute la valeur d'une pièce inédile.
Le poëte débute par une invocation à Esculape, et il entre sans autre préambule dans son sujet. — L'Espagne prospérait sous Ferdinand et Isabelle, et un nouveau monde venait de surgir pour la grandeurdelanation, lorsque, parla malédiction divine, une épidémie inconnue, cruelle, contagieuse et dégoûtante, à laquelle rien ne résistait, s'étendit comme un fléau destructeur sur tous les peuples. « Très-vilain mal qui commence par le plus vilain endroit de notre corps. »
Es muy gran bellaca, y asi ha comenzado Por el mas bellaco lugar que tenemos.
(1) Histoire bibliographique de la médecine espagnole (xv^ siècle). (?) De morbis venereis. Parisiis, 1740.
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Les théologiens prétendent que cette calamité est un châtiment providentiel, et que Dieu a voulu corriger, par un exemple sans précédent, les pécheurs endurcis et les désordres de son Église; et la preuve qu'il .en est ainsi, c'est que tous ont été frappés sans distinction, la foule et les chefs. D'autres théologiens tiennent que le fléau meurtrier est une conséquence de l'effrayante dépravation des mœurs publiques ; aussi le mal atteint-il de préférence les organes qui servent à la fornication. De môme dans la sainte Écriture voit-on le Pharaon en proie à ce mal immonde ou à quelque autre maladie analogue, pour n'avoir pas su résister à l'extrême beauté de Sara :
Algunos dixeron la tal pestilencia
Venir por luxuria en que hoy peca la gente
Y muéstrase propia y muy justa sentencia,
Cual es el pecado tal la penitencia :
La parte pecante es la parte paciente;
Por este pecado en la sacra escritura
Al rey Faraon le hallamos tenella,
Porque él fué vencido de gian hermosura
De Sarra, y hiriôle Ulos en su natura
De aquesta pasion 6 de otra como alla.
Ces théologiens raisonnent avec de grandes apparences de raison, car ceux qui s'abstiennent de forniquer restent sains, tandis que ceux qui commettent le péché de luxure échappent rarement à la contagion, et comme par miracle. Aussi rencontre-t-on bon nombre d'hommes, devenus si chastes, qu'ils n'osent plus approcher une femme:
Tambien hallarels ya les hombres tornades Tan castes que no osan Uegar à muger.
Les astrologues prétendent que l'épidémie est l'effet d'une conjonction de Saturne et de Mars. Le'poëte glisse rapidement sur l'opinion des astrologues, et passe à celle des médecins. Ceux-ci pensent qu'une abondance excessive
(l'humeur mélancolique et dephlegme, jointe à une excessive chaleur et sécheresse du foie, résultant des intempéries de l'air, des mœurs dépravées et du mauvais régime, a été la cause première, du fléau épidémique. Un docteur fort savant a soutenu que cette affection n'est autre que celle décrite par Avicenne sous le nom de saphati, dans son quatrième livre, éruption pustuleuse qui ne ressemble ni à la gale, ni à la lèpre, ni aux autres affections de la peau (1). Le poète s'élève contre cette manière de voir, et soutient à son tour que les deux affections sont distinctes, attendu que la fièvre pestilentielle et la fièvre humorale diffèrent essentiellement par la matière et par la forme. D'ailleurs, sans insister sur les raisons qui vont contre l'opinion du docteur, dans les bubons pestilentiels (vérole), il y a des douleurs très-violentes des articulations, et au début du mal, c'est l'organe de la génération qui est le premier atteint :
Cou estas dolores muy fuertes provienen En todas junturas, y al principio vienen Al miembro que liace las generaciones.
Donc les pustules dont parle Avicenne et les bubons pestilentiels n'ont rien de commun. Par le siège, par le nombre, par la couleur et par d'autres caractères encore, elles
(1) Sahafat, Sunt maculae ruheae quae flunt cum pustulis parvis.
Sahafati, Irt est bothor humida quae emittit virus [Arabicorum nominum nnliqua expostiio, dans l'AvicennedeBàle, in-folio, 155G). — Conf. /ib. canonis IV, fen. III, tract. I, De apostematibus et pustulis.
Saphatum, Sap/iali, Asaphati, Asaphat (Arab ), s. Sahapliali, Assafat, ein schorfiger feuchter Aussclilag am Kopfe, Avie Achores, die Yaios usw.
Safaf, Sahafat, Sahafati, al-Safati, Assafati, Asafat, Arab. : l" Die Ameise, Formica; 2° ISach Nicol. Scyllatius und da Vigo:eine zusammenhaengeiide Masse fleischiger Pusteln im Gesicht und am Halse. (Kritisch-etymologisches medicinisches Lexicon , von Lndwig August Kraus, Goettingen, 1844, gr. in-8, p. 9l4, col. 1 ; p. 9i0. col. 1.)
La définition de Kraus et celle du vieil interprète d'Avicenne concordent.
C'est aux dermatologues à déterminer la nature de cette éruption.
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diffèrent essentiellement. Avicenne, qui était un grand observateur, n'aurait pas manqué de consigner dans ses écrits les signes dislinctifs de ces bubons pestilentiels : douleurs aiguës et pesanteur des articulations, faiblesse des membres supérieurs et inférieurs, exostoses, plaies des jambes. Villalobos continue de réfuter longuement l'opinion de son adversaire, et il se perd dans des divagations sur les théories humorales, qui échappent à notre pénétration. Il s'efforce d'établir un diagnostic différentiel entre la syphilis et certaines maladies de peau; mais rien n'est plus difficile que de suivre son raisonnement, à cause de la forme scolastique de ses arguments et de la signification plus que douteuse pour nous des principaux termes de sa nomenclature. Admettons avec lui qu'il a raison sur tous les points,
Concluyo de aqui las verdades ser m'ias,
et voyons comment il classe, nomme et traite l'affection syphilitique :
El nombre dire, y la pasion y la cura.
Ce mal étant manifestement un châtiment de la perversité humaine, il convient, attendu son origine divine, de le nommer la gale d'Egypte ; non moins meurtrier que celleci, il a des caractères analogues :
Debemos nombrarla la sarna egipciaca, Que asi es tan perversa como ella y bellaca, Enviada de Dios por castigo y por pena.
Cette affection, accompagnée d'une éruption d'aspect fort désagréable, de tumeurs des os et de douleurs articulaires, se manifeste souvent par des ulcères. Elle a évidemment une origine céleste, en tant qu'elle s'est produite sous l'influence des astres; mais les mystères de l'astrologie sont impénétrables; de sorte qu'il vaut mieux s'en
tenir aux causes certaines et plus accessibles. Le mauvais air, un régime débililant ou fortifiant à l'excès, les désordres de tout genre, la débauche, les passions violentes, et notamment l'abus des plaisirs charnels, sont les causes Tes plus communes du mal. Le mélange intempéré des diverses humeurs prédispose le corps à la contagion. Le signe caractéristique, c'est la douleur dans les articulations. Le poêle, qui explique tout, ne manque pas d'expliquer pourquoi la matière morbifique afflue de préférence aux articulations et y occasionne de vives souffrances. II explique aussi pourquoi les organes de la génération sont les premiers atteints; et son explication, qui repose entièrement sur une théorie extravagante des fonctions du foie et de celles de l'appareil urinaire, ne vaut certes pas celle des théologiens : ceux-ci se contentaient de dire que les organes sexuels souffraient les premières atteintes du mal immonde, parce qu'ils étaient les instruments du péché de luxure.
Voici les signes qui annoncent les approches du mal : une petite plaie au membre viril, de mauvais aspect, à bords indurés, indolente; maux de tête, visage livide, pesanteur des épaules, insomnie, rêvasseries, yeux cernés, lèvres sèches et comme couvertes d'un enduit; inertie des membres, fatigue générale, nonchalance, troubles de la vision. Après l'invasion des pustules, douleurs atroces des jointures, commençant par les épaules, d'oij elles descendent aux genoux et à la crête du tibia ; les humeurs desséchées, dépouillées par l'excessive chaleur de leur partie subtile, forment des nodosités, notamment au front et à la tête; les glandes se tuméfient, la plante des pieds et la paume des mains deviennent d'un rouge de sang; les démangeaisons sont violentes, et les souffrances plus aiguës vers le commencement du jour; le front est couvert de rougeurs et brûlant; les épaules, très-douloureuses, semblent écra-
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sées sous un grand poids. Point de repos; les pustules sont d'une ardeur cuisante; quand le nombre en est considérable et qu'elles s'ulcèrent, les souffrances deviennent plus intolérables vers le milieu du jour. Quelquefois les pustules sont plus discrètes, plus grosses, moins douloureuses. D'ailleurs les signes dislinclils des pustules tiennent à la différence des humeurs, et il n'est guère possible de suivre aujourd'hui l'auteur dans ses distinctions scolastiques. La médecine humorale de Galien, embellie et perfectionnée par les Arabes, ne brille pas par la clarté des théories; aussi est-elle pour nous à peu près comme une lettre morte.
Villalobos, avant d'aborder le traitement, réfute les opinions du vulgaire, et môme celles de quelques médecins. Les uns conseillaient un régime succulent, les autres la diète, d'autres enfin les évacuations alvines. Les raisons que Villalobos fait valoir contre ces médications divergentes sont au moins très-singulières. Il est très-dur pour ceux qui faisaient des frictions avec l'onguent mercuriel ; les douleurs articulaires disparaissaient à la vérité, mais la sensibilité était détruite en môme temps :
Mas otros curaban aquesta pasion,
Que siempre habian sido de albardas maestros,
Haciendo de azogue y de unio una uncion.
Qailaba el dolor destruyendo el sentidoi
Quand reparaissait la sensibilité, les douleurs revenaient naturellement. D'autres provoquaient au début des sueurs abondantes; mais cette méthode de traitement ne st^ recommande point par ses avantages : les humeurs les plus ténues étant expulsées par la transpiration, il ne restait que de grosses matières désséchées dont l'évacuation devenait impossible.
GCARDIA. » E
22 6 IIISTOIHE.
11 faul commencer par atténuer les grosses humeurs avant de les évacuer, et tout d'abord voir s'il y a un vice dans le sang. Saignée de la basilique, du côté opposé à celui du membre supérieur qui souffre, et, si les deux membres sont douloureux, saignée des deux bras, suivant le précepte d'Avicenne. Sirop de fumeterre, à la dose de 2 onces en une seule prise, dans 3 onces d'eau; et, pour calmer les humeurs irritées : infusion de fumeterre ou de buglose dans du petit-lait, lavements préparés avec une infusion de plantes aromatiques, dépuratives, émoUientes, du miel, de l'huile et du sel ; c^est un excellent remède pour adoucir et évacuer :
Aquesta le ablanda, évacua y remédia.
Cette médication doit être suivie huit jours durant ; ensuite doivent être administrés les minoratifs : l'auteur en donne la recette suivant le formulaire très-chargé de la pharmacopée arabe. Ces minoratifs, qu'il faut prendre le matin, et dont l'usage doit être réitéré, agissent comme purgatifs et émollients. On revient ensuite aux sirops et potions prescrits au début, et, quand les humeurs sont bien digérées, on purge énergiquement. L'amélioration est notable, lorsque les douleurs et les insomnies diminuent : les pustules n'augmentent pas en nombre, les démangeaisons sont moins fortes, les urines deviennent plus consistantes et de meilleur aspect, et elles déposent un sédiment blanchâtre. Quand le malade en est là, il faut le purger ;
A tal como aqueste tal purga se ordena.
Villalobos donne la formule du purgatif, non sans recommander au médecin de proportionner la force du remède à celle du malade :
Y el fisico puede amenguar ô esforzar La purga, segun la virtud del paciente.
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Après la purgation, les humeurs étant évacuées, il faut administrer tous les trois jours de la thériaque, la grosseur d'une aveline, dissoute dans du petit-lait. Ensuite on combat l'irritation du foie par des frictions appropriées, et finalement on s'occupe du traitement topique des pustules. On applique dessus un onguent ainsi composé : limaille d'argent, litharge, céruse, calcanthe (sulfate de cuivre), mercure, aloès, parties égales. Mêlez le tout avec de l'axonge, de l'huile de laurier-rose et du vinaigre, et pilez dans un mortier. Un onguent plus fort est celui que l'on prépare avec de l'arsenic, du soufre, de l'ellébore noir, de la résine de pin, en parties égales : on môle au tout de la cendre d'aulx, de la myrrhe, de l'encens, de l'aloès, de la nielle (famille des renonculacées), de l'onguent mercuriel, du jus de citron et de l'huile. Appliquez sur les pustules. Pour adoucir les douleurs articulaires, on se sert d'un emplâtre composé de : térébenthine, 4 onces; nitre d'Alexandrie, même quantité; euphorbe, 3 dragmes, et une 1/2 livre de fénugrec réduit en farine ; avec cela, 6 dragmes d'iris, 4 dragmes d'opoponax, 6 onces d'huile. C'est un grand remède, qu'on peut fortifier, en augmentant la dose d'euphorbe, en ajoutant de l'ammoniaque et du bdellium. Pour tout le reste, Avicenne est un excellent guide, et tout bon médecin doit savoir ce que ce grand homme a écrit sur les douleurs articulaires. Vers le déclin, il faut prescrire des bains oîi l'on fera infuser de la camomille, de l'anis, du fenouil, des roses, des violettes, de la rue, de la fumeterre, delà mauve, de la guimauve ; la décoction de ces plantes est aussi excellente ; on y peut ajouter de l'ache (ou ciguë) et du chardon. Les bains doivent être continués pendant huit ou dix jours sans interruption, et, au sortir du bain, le malade doit être mis au lit et transpirer. En suivant ces prescriptions, le patient ne peut manquer de guérir :
Si aquesto se aace por drden, yo creo
HISTOIRK.
Que aqueste hombre tal cumplira su deseo, Porque; este es camino de pronto sanar.
Il faut , seulement, pour assurer sa guérison,, que le convalescent évite avec le plus grand soin tout écart de régime, le commerce des femmes et.les mauvaises pensées, et aussi les passions violentes et débilitantes :
Que huya manjares de mal nutrimiento,.
Que huya mujeres y mal pensamiento, Que huya la ira, furor y tristura.
Sè nourrii- dë viandes légères, blanches, substantielles, de poissons de rivière, bref prendre dés aliments nutritifs et de facile digestion; boire du vin rouge mêlé avec de l'eau ferrée ; éviter la fatigue et le repos excessifs ; être sobre en tout et'prendre de l'exercice avec modération, particulièrement avant Ifes repas.
Parvenu à la fin dè son œuvre, l'auteur remercie Dieu, qui lui a fait la grâce de l'éclairer et de le soutenir dans son entreprise, et le prie de ne point permettre que la haine et l'envie rendent inutiles ses longues veilles :
Y nt) de liigaT a là envidia malina, Que calle'lo bueno, y pregone los yerros» Que muchos letrados de la medicina, Por cuanto concurren en una rapina, Se muerden asi como gatos y perros.
Malgré les sentiments de confraternilé qui distinguent nos médecins contemporains, lés vers de Yillalobos pourraient trouver aujourd'hui leur application. Il faut observer seulement que notre médecin-poëte appartenait à la race irritable, et qu'il se plaint très-vivement de l'injustice dont il a été la victime dans ses examens : Yillalobos n'était encore que licencié en médecine de l'Université de Salaman-
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que, quand il publia son poème sur la syphilis (1). Aussi se recomraande-t-il à la clémence divine plutôt qu'à la bienveillance ou à l'impartialité de ses pairs et de ses maîtres :
Y pues que los sabios, sabiendo la sciencia, Por ser maldicientes'la quieren torcer, Remitolo todo à ; tu sancta clemencia, .Quea.los ponzonosos harâ resistencia, A' a las faldas lenguas harâ enmudecer.
Au siijét du pcième doilt on vient de lire l'analyse, un bibliographe espagnol, la Serna Sanlander, a émis une assertion sans fondement/en prétendant que, d'après Villalobos, le mal vénérien n'était pas connu en Espagne avant l'année 1474, où il fut observé à Madrid. Le bibliographe a raisonné faux; rien ne justifie, dans le poëme de Laspestiferas bubas, une pareille conjecture. Le deuxième dizain du poëme, ofi îl eét question de la grande prospérité du royaume d'Espagne, sous' les rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, fait une mention spéciale de la découverte de l'Amérique :
Gon mocha grandeza en el mundo présente, Oon mas e^eranza en aquel deaculld.
De sorte que la conjecture de la Serna croule par la base. D'un autre côté, pas un vers de ce poëme ne permet de supposer que la syphilis fût, d'après Villalobos, d'importation américaine. Le médecin-poëte parle du mal comme d'une épidémie qui aurait fait brusquement invasion en tous lieux, et les rapprochements qu'il établit en-
(I) On lit à la fin : « Fenesce el Sumario de la medicina, hecho por el licenciado Francisco Lopez de Villalobos, emendado y corregido por él mismo, imprimido en la cibdad de Salamanca à sus espensas de Antonio de Barreda, librero. Ano del nascimiento de nuestro Salvador de MCCCCXC y VIIJ.
tre le fléau épidémique et l'espèce de lèpre dont il est question dans la Genèse, semblent exclure de sa part toute préoccupation au sujet de la provenance étrangère de cçtte épidémie.
Quant à l'opinion de ceux qui pensent que le mal vénérien existait déjà en Europe avant d'éclater avec la fureur d'une épidémie, elle se trouve grandement autorisée par le texte qu'on va lire. Il est emprunté à la collection épistolaire de Pierre Martyr d'Anghiera, ce Milanais bel-esprit qui jouit d'une haute faveur à la cour des rois catholiques, et contribua pour sa part à la renaissance des lettres grecques et latines en Espagne. Dans la dernière épître du premier livre, la soixante-huitième du recueil, l'ingénieux humaniste s'adresse en ces termes au docteur Arias, Portugais, et professeur de grec en l'Université de Salamanque :
« In peculiarem te nostree tempestatis morbum, qui appellalione hispana Dubarum {las bubas) dicitur, incidisse prîecipitem, libero ad me scribis pede. Lugubri autem elogo calamitatem, serumnasque gémis tuas, articulorum impedimentum, internodiorum hebetudinem, juncturarum omnium dolores intensos esse proclamas, ulcerum et oris fœditatem superadditam miseranda promis eloquentia , conquereris, lamentaris, déploras. Misereor quidem, A ri amicissime, tui, cuperemque te bene valere, sed minime, quod te prosternas, ignosco. Vale. Gienno, in nonis aprilis MCCCCLXXXVIII (1).
La date est précise. La lettre de Pierre Martyr est, par conséquent, antérieure de dix ans au poëme de Villalobos. Les symptômes du mal ne sont pas douteux : douleur intense des articulations, souffrances atroces, incapacité de se mouvoir, faiblesse, lourdeur et engourdissement des
{V, Opus epistolarum Pétri Martyris Anglerii Mediolanensis.. . Amstejodami, typis elzevirianis, 1670, in-fol. à deux colonnes, lib. I, epist. 68, loi. ;14.
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membres, ulcères de la bouche, fétidité de l'haleine et le reste. Certes, le pauvre Arias avait de justes motifs de s'attrister sur son état de langueur, et les belles consolations de son correspondant ne pouvaient rien pour rétablir sa santé. Les remèdes prescrits par Villalobos étaient évidemment indiqués dans ce cas. Ils ne l'étaient pas moins dans le cas d'un autre professeur d'éloquence à Tolède, auquel Pierre Martyr écrivit en ces termes : « Tristor atque iterum angor, quando ista considero, interclusum tibi guttur, linguam corrosara, fœditate vultus ex elephantia (un des noms de la syphilis au seizième siècle) maceratum. » Cette seconde lettre porte la date de Burgos, décembre 1507 (1), et conséquemment est postérieure de dix-neuf ans à la première. Celle-ci a une très-haute importance, à cause de la date, étant antérieure de quatre ans à la découverte de l'Amérique. On ne saurait récuser d'ailleurs le texte de Pierre Martyr ni la date de cette précieuse lettre. Le recueil du savant humaniste, disposé d'après l'ordre chronologique, embrasse, en trente-sept livres, trente-cinq ans environ de l'histoire d'Espagne, depuis 1486 jusqu'en d522. Il serait.facile de démontrer avec évidence, d'après d'autres faits mentionnés dans la lettre en question, que la date est parfaitement exacte.
III. — Docnment pour servir à l'histoire de la chirurgie au seizième siècle.
L'observation chirurgicale que nous recommandons à la curiosité du lecteur, comme une pièce historique de grande importance, paraît pour la première fois en français. Elle est empruntée à un traité théorique et pratique de chirurgie en langue espagnole, œuvre considérable, consciencieuse, solide, dont l'auteur, traité par les biographes et
(I) Lib. XX, epist. .375, la dernière du livre.
2 32 HISTOHŒ.
bibliographes de la médecine d'une façon dédaigneuse et plus que légère, mérite une mention spéciale.
Son nom était Dionisio Daza Chacon. Né à Valladolid en d503, il entreprit, à l'issue de ses humanités, l'étude de 'la chirurgie dans l'Université de cette ville. Ses premiers maîtres, le licencié Arias et le bachelier Torres, jouissaient alors d'une haute réputation. Préparé par leurs leçons, il alla étudier en médecine à l'Université de Salamanque et sous la direction d'un chirurgien de renom, Ponce le Petit [el Chico), \\ s'initia aux difficultés de la pratique chirurgicale.
Attaché de bonne heure au service des armées espagnoles, Daza déploya beaucoup de zèle, fit preuve de dévouement en des circonstances très-critiques, et sut gagner, par ses bonnes qualités, la protection toute-puissante de Charles-Quint. Il se distingua durant les campagnes de Flandre et d'Allemagne, notamment par le courage avec lequel il affronta la peste qui sévissait à Augsbourg en 1547. Son intrépidité dans cette occasion lui valut l'amitié du terrible duc d'Albe, cet homme dur qui ne craignait rien et ne s'étonnait de rien. Pour récompenser sa belle conduite, Charles-Quint recommanda Daza Chacon à son neveu Maximilien, fils de Ferdinand 1", frère puîné de Charles-Quint, depuis empereur d'Allemagne, et alors en Espagne, pour son mariage avec l'infante dona Maria. Maximilien reçut le protégé de Charles-Quint à son service, et, à son départ, il le recommanda à la princesse dona Juana. Celle-ci était sur le point d'épouser le prince de Portugal, et emmena son chirurgien à Lisbonne ; après son veuvage, elle revint à Valladolid, et Daza la suivit.
Vers 1557, la place de chirurgien de l'hôpital royal de Valladolid était vacante par la mort du licencié Herrera, réputé très-habile dans sa profession. Daza désirait recueillir la succession de ce savant homme, et il la demanda à sa protectrice la princesse, qui gouvernait alors le royaume
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en l'absence de Philippe H; sa demande lui fut accordée. Mais l'administration des hôpitaux protesta contre une nomination faite sans son consentement, en référa au conseil royal de Castille, et la place vacante fut mise au concours. Daza la disputa à trois autres compétiteurs dont il vante beaucoup le mérite, et, après des épreuves multipliées^ il obtint la majorité des suffrages. Les juges du concours étaient au nombre de six; quatre votèrent pour lui. La princesse féta solennellement le succès de son chirurgien, et toute la cour suivit l'exemple de la princesse.
Daza remplit durant six années ses pénibles fonctions, et renonça à celte place qu'il avait si opiniâtrément disputée, pour entrer, en qualité de chirurgien ordinaire, au service de l'infant d'Espagne, don Carlos, flls de Philippe II, tout en restant attaché à la personne du roi et à la princesse régente. Il trouvait, d'ailleurs, à servir la famille royale, autant de profit que d'honneur.
Cependant la carrière active de Daza Chacon n'était point terminée. En d 569, Philippe II le préposa au service chirurgical de la flotte, commandée par son frère don Juan d'Autriche. Daza suivit encore ce prince dans son expédition contre les morisques ,de Grenade, et en 1571 il alla le rejoindre dans les mers du Levant; il assista à la bataille de Lépante, et rentra en Espagne vers la fin de 1573. Enfin, après trente-sept ans de bons services, comme il dit, Philippe n lui accorda le titre de chirurgien honoraire, — ce qui ne s'était jamais vu jusque-là, ce titre ne s'accordant qu'aux médecins, — et ne retrancha rien de son traitement ordinaire.
La vieillesse de Daza s'écoula en paix, mais non dans l'oisiveté. A l'âge de 70 ans, après une vie tellement active, il recueillit les souvenirs de sa longue expérience, et les consigna dans un ouvrage qui résume toute la chirurgie (1). Ce
(1) Prdclica y teôrica de cirujia, en romance y en latin : -primera y
grand traité dogmatique et pratique de chirurgie est en deux parties, et chaque partie en trois livres. Une épître au lecteur expose le dessein et le but de l'ouvrage. Il paraît, d'après cette pièce liminaire, que la tradition scolastique reprenait le dessus dans l'enseignement chirurgical dès la fin du seizième siècle, et que les bons chirurgiens devenaient de plus en plus rares. Daza exprime le désir de débarrasser l'art chirurgical des superfluités parasites, et de former des praticiens savants, et il écrit en espagnol et non pas en latin, afin que son livre, étant plus accessible, soit utile à un plus grand nombre.
Dans sa préface, qui n'est pas courte, il résume l'histoire de la chirurgie avec une érudition et un jugement extraordinaires, et il parle brièvement, avec un grand sens, des devoirs de la profession. La première partie traite des tumeurs de toute nature, des anévrysmes et de quelques maladies cutanées. La seconde partie, spécialement consacrée aux blessures, fractures, luxations, est remarquable par les vues saines et pratiques de l'auteur sur le traitement des plaies par armes à feu. Les admirateurs les plus passionnés d'Ambroise Paré trouveraient certainement beaucoup à admirer dans le grand répertoire chirurgical de Dionisio Daza Chacon.
Entre autres médecins et chirurgiens contemporains, il y est souvent question d'André Vésale. Le praticien espagnol avait maintes fois vu opérer le grand anatomiste; mais il ne le considérait pas comme un grand opérateur. Il rapporte môme deux faits qui ne témoignent pas précisément de l'habileté manuelle ou de la dextérité de Vésale. « Cet homme, d'un si grand savoir, dit-il, était admirable dans les dissections anatomiques (j'en ai bien souvent été témoin) ; mais il était lourd dans les opérations chirurgicales;
segunda parte, compuesta por el licenciado Dionisio Daza Chacon, médico y cirujano de S. M. el rey don Felipe IL — In-folio, 1580. — Plusieurs éditions.
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aussi me les confiait-il généralement : Aunque hacia lassecciones anatômicas milagrosamente (como yo lo vi muchas veces), en las cirûrgicas e7'a tardo^ y asi casi me las cometia todas. »
Vésale se trouva mêlé aussi à l'histoire qu'on va lire, et dont il est temps de dire quelques mots pour compléter cette introduction.
Il s'agit d'une blessure, grave qui mit en péril la vie de don Carlos. Les historiens, qui ne consultent guère les documents médicaux, ont débité bien des sottises à l'occasion de cette blessure, et la plupart ont rapporté à Vésale tout le succès du traitement. Llorente, avec sa légèreté habituelle, a répété ce que d'autres avaient dit avant lui, et, en répétant une erreur, il a détiguré le nom du célèbre anatomiste belge, qu'il appelle Basili.
La relation très-détaillée de Daza rétablit la réalité des faits. Elle est extraite de son grand traité de chirurgie. Rien n'autorise à douter de l'authenticité de la narration ni de la véracité du narrateur. Daza parle en très-bons termes des médecins et chirurgiens qui traitèrent avec lui la blessure du prince. Il les nomme tous par leur nom, sauf un chirurgien qu'il appelle le docteur portugais, et contre lequel il nourrissait peut-être quelque secret ressentiment. Quant à Vésale, il n'en parle qu'avec éloge ; mais il constate que son avis ne fut pas suivi dans le traitement.
Vésale, en présence d'une lésion grave de la tête, proposait la trépanation, et les historiens, qui ne vont jamais à la source, ont écrit en effet que don Carlos fut trépané : assertion erronée, d'après le journal de Daza Chacon. L'os ne fut pas trépané, mais ruginé seulement. Il est vrai que la rugine pénétra assez profondément, puisque la partie spongieuse de l'os fut mise à nu; mais la table interne du crâne resta intacte, tandis que, d'après le dire des historiens, un disque osseux aurait été enlevé par l'application d'un trépan à couronne. D'après la relation de Daza, la rugine agit tout au plus comme aurait pu le faire un trépan exfoliatif; le
séquestre qui se détacha par la suite n'intéressait pas toute l'épaisseur du crâne; la lésion de l'os était donc superficielle.
Les gens du métier qui liront l'observation de Daza sauront très-bien l'interpréter, et ils rendront justice au grand sens pratique de cet habile chirurgien. Il nous a laissé une page bien curieuse pour la connaissance des mœurs médicales de son temps. Le récit de cette cure chirurgicale est un petit drame. Le patient est un prince que l'histoire et le roman se disputent. Philippe II intervient çà et là avec une sollicitude qui n'était point habituelle. Le corps d'un bienheureux moine, réputé saint, intervient aussi, sans opérer de miracle. Un empirique accourt, après lui, avec des spécifiques d'une efficacité certaine, et il n'est pas plus heureux. Enfin, le prince recouvre la santé après de longues soulTrances, et, malgré les témoignages de gratitude qu'il prodigue aux saints et à la Yierge, tout permet de croire que le bon résultat venait des médecins qui lui avaient donné des soins. Ils étaient pourtant neuf, et ils firent plus de cinquante consultations.
RELATION VÉRITABLE DE LA PLAIE DE TÈTE DU PRINCE SÉRÉNIS- SIME NOTRE SEIGNEUR DON CARLOS, DE GLORIEUSE MÉMOIRE.
Très-haut et puissant seigneur,
Si grande a été la grâce que Dieu Notre-Seigneur a faite à'tous les royaumes et domaines de Votre Altesse en donnant une heureuse terminaison à votre blessure, cas tellement grave et alarmant, qu'il semble en vérité qu'un pareil succès ait été une faveur du ciel, obtenue par les prières, les rogations et les larmes répandues en abondance en Espagne et ailleurs, plutôt qu'un effet du cours naturel des choses. Il est vrai aussi qu'au point de vue des ressources possibles, Sa Majesté et Votre Altesse sont parfaitement
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assurées que rien d'essentiel ne fut négligé, comme il convenait d'ailleurs en un sujet qui n'a point son égal sur la terre j sans compter que le roi notre souverain et maître assistait au traitement et à la plupart des consultations. Votre Altesse m'a ordonné d'écrire (bien que d'autres eusent pu s'en acquitter mieux que moi) la relation et l'issue de ce traitement, en descendant aux plus menus détails. Deux raisons ont motivé votre choix. D'abord je suis au service de Votre Altesse, et je fus présent à tout dès le commencement. En second lieu, Votre Altesse a su que, dès le lendemain de la blessure, la princesse sérénissime de Portugal, doiia Juana, dont j'étais depuis longues années le serviteur, me dépêcha, par le marquis de Sarria, son premier majordome, l'ordre exprès de lui rendre bien exactement compte par écrit de tout ce qui arriverait chaque jour, sans en laisser passer un seul. Ainsi fis-je, non sans supplier Son Altesse de vouloir bien conserver toutes mes lettres. Elle y consentit, et c'est d'après ces lettres, maintenant en ma possession, que j'ai extrait le récit suivant, comme d'un recueil de documents sans lequel le souvenir de tant de particularités ne se fût point transrais.
Dans la ville d'Alcalâ de Hénarès, le dimanche d9 avril de l'année 1562, cinquante jours précisément après la cessation de la fiè\Te quarte, pour laquelle il avait subi un traitement en ladite ville, ce jour-là le prince notre maître, auprès avoir fait son repas, vers raidi et demi, comme il descendait un escalier très-noir et dont les marches étaient fort dégradées, ayant encore cinq degrés à franchir pour achever la descente, son pied droit étant lancé en avant et dans le vide, il fit un tour sur lui-même, tomba, et sa tête alla frapper rudement contre une porte fermée qui était au bas de l'ésculier, les pieds restant plus haut. Le coup porta sur la partie postérieure de la tête, du côté gauche, tout près de la commissure dite lambdoïde, à cause de sa ras-
semblance avec celle leltre grecque A. Mandé aussilôl, je découvris la blessure en présence de don Garcia de Tolède, gouverneur et premier majordome du prince, de Luis Quijada, premier écuyer de Son Altesse, et des docteurs Vegâ etOlivarès, ses médecins ordinaires, et j'aperçus une plaie de la grosseur de l'ongle du pouce, dont les bords étaient fort contus; le péricrâne, mis à nu, parut aussi légèrement contusionné. Cela fait, ayant préparé ce qu'il fallait, je commençai h panser la plaie, et Son Altesse se plaignait et souffrait excessivement. Alors Luis Quijada (craignant que je ne fisse pas mon devoir pour ménager la sensibilité de Son Altesse) : « Ne le traitez point en prince, me dit-il, mais comme un simple particulier. » A quoi les docteurs répondirent qu'il était fait ainsi.
Après le pansement. Son Altesse fut mise au lit, et, tandis qu'une saignée était prescrite en consultation, il commença à transpirer, et la transpiration dura plus d'une heure et demie, et ce fut le motif qui fit différer la saignée. Quand la moiteur eut disparu, le prince, ayant été essuyé, prit une médecine qui opéra fort bien, et un moment après, il fut saigné du bras droit, parce que nous pensâmes qu'il y avait réplélion de la veine basilique {de todo el cuerpo); la saignée fut de 8 onces, et bientôt il y eut un peu de fièvre. Le pansement étant achevé, don Garcia de Tolède dépêcha don Diego de Acuna, gentilhomme de la chambre de Son Altesse, à Sa Majesté, pour l'informer de ce qui était advenu. Le roi donna ordre au docleur Juan Gulierrez, son médecin etarchiâtre, de partir sans relard pour Alcalâ, et d'emmener avec lui le docteur portugais et Pedro de Torres, chirurgien de Sa Majesté. Ils arrivèrent tous à Alcalâ, le lundi d'après, dès la pointe du jour. Comme je me préparais à faire le pansement, Son Altesse me dit : « Licencié, j'aurai plaisir à être pansé par le docteur portugais, et ne soyez point fâché de cela. » Moi, prévoyant que tel était le désir de ce grand prince, je répondis que j'en serais charmé,
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puisque telle était la bonne volonté de Son Altesse. Cependant il en aurait pu coûter la vie à Son Altesse comme on le verra ci-après. Ainsi fut pansée Son Altesse, en présence des personnes susdites et de ceux qui étaient à Alcalâ, à huit heures du matin.
Le pansement terminé, nous nous assemblâmes, suivant l'ordre de don Garcia de Tolède et en sa présence, et nous décidâmes ainsi : Attendu que son Altesse avait la fièvre, qu'on était au printemps, et que la gravité de la chute, l'âge et le régime antérieur du patient n'y étaient pas un obstacle ; que depuis vingt mois que Son Altesse souffrait de la fièvre quarte, il n'avait jamais cessé de se nourrir fort bien et d'aliments de bonne substance, et qu'il n'avait été saigné et purgé qu'une seule fois, et encore fort légèrement; pour toutes ces raisons, il parut nécessaire de réitérer la saignée, et il fut saigné, en conséquence, de la veine basilique du bras gauche ; 8 onces de sang environ furent tirées. Ce jour-là. Son Altesse mangea des pruneaux, une cuisse de poulet, prit un peu de bouillon et un peu de marmelade vers la fin du repas. Cette collation lui fut permise à cause de l'âge, de l'habitude et de la saison. Il soupa avec des pruneaux, du bouillon et un peu de conserve.
Tel fut le régime observé jusqu'après le septième jour. Jusqu'au quatrième, la fièvre fut assez légère. Il y eut un petit augment à partir de ce quatrième jour, et nous aperçûmes sur le côté gauche du cou les glandes gonflées et légèrement douloureuses. 11 y eut aussi une enflure à la jambe droite; mais, comme ce symptôme était habituel, durant la fièvre quarte de Son Altesse, nous n'y fîmes pas grande attention, non plus qu'à la tuméfaction des glandes, à cause que Son Altesse se trouvait très-fort enrhumée lors de sa chute. Passé le quatrième jour, nouvelle rémission de la fièvre; de môme le cinquième et le sixième; si bien que le septième jour et la fièvre se terminèrent ensemble ; 1er-
2 '^ 0 nisroiiiE.
minaison amenée en partie par un purgatif (2 onces de manne) qui opéra à merveille.
La plaie allait de bien en mieux : bonne suppuration, bonne couleur des bords, et aussi du péricrâne. Cette amélioration nous engagea à ne rien changer au traitement suivi jusque-là non plus qu'au régime et h l'ordre des repas de Son Altesse. Le dixième jour depuis la chute, à l'heure du pansement, la plaie n'allait pas aussi bien; la couleur n'était plus aussi bonne, son mauvais aspect nous fit craindre quelque fâcheux retour, comme il arrive aux plaies de tête. Plus delà moitié du onzième jour s'était écoulée, et jusque-là le sommeil et l'appétit n'allaient pas mal, lorsque le mercredi, un peu avant minuit. Son Altesse ressentit un léger frisson, et, comme la température était alors trèsfraîche, il ne s'en inquiéta point, n'appela auprès de lui aucun médecin, et il fit de vains efforts pour s'endormir. Don Garcia de Tolède manda en conséquence le docteur Olivarès, sur les deux heures de la nuit. Le docteur arriva en hâte, trouva le malade avec une forte fièvre, et toutefois, pour ne pas l'alarmer, lui dit que ce n'était rien, et qu'il n'y avait qu'un léger trouble. crLa fièvre, dit Son Altesse, et le onzième jour d'une blessure à la tête, mauvais signe. » La fièvre était si forte, qu'il ne put fermer l'oeil jusqu'au matin. Alors furent convoqués tous les médecins et chirurgiens, et ils vinrent le jeudi, dernier d'avril. Don Garcia de Tolède les réunit afin d'avoir leur opinion sur le parti à prendre.
Eu égard à ce qui a été exposé, et d'autant que la douleur de la partie tuméfiée du cou avait reparu, ainsi que le gonflement de la jambe, tous furent d'avis que ces symptômes annonçaient une de ces deux choses : ou une lésion interne, on une altération du péricrâne, avec quelque dépôt de matière qui ne trouvait point d'issue. Ce qui nous fit pencher davantage de ce côté, c'est que dans le pansement de la veille, à savoir le neuvième jour, le docteur portugais
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n'avait point accommodé la plaie comme d'habitude, et s'y était refusé malgré l'invitation qui lui en fut faite. Il s'était borné à mettre une tente de charpie sur l'ouverture, et par-dessus beaucoup de compresses sèches; si bien qu'il obtura l'orifice, et la matière de mauvaise qualité s'étant accumulée dans la cavité, elle suffit pour produire les accidents susdits. Quelle qu'en fût la cause, il parut nécessaire de mettre la plaie à nu et d'agrandir l'orifice, de façon h pénétrer plus avant en cas de lésion interne, ou à donner issue à la matière qui s'était infiltrée dans la plaie; d'autant que cette matière pouvait couler de la plaie dans l'intérieur par la commissure, et d'ailleurs il y avait peut-être du pus dans la partie osseuse. Jusque-là on s'était abstenu de pareille opération, parce qu'il ne semblait pas raisonnable d'exposer la vie de Son Altesse sans de justes motifs; car il arrive souvent que la portion altérée du péricrâne se détache naturellement, et il n'y a point de chirurgien qui ne sache que pareils accidents se produisent ordinairement durant ce travail.
En présence de ces symptômes, je proposai, en consultation, qu'eu égard à la grande incertitude du cas, l'on fît venir le bachelier Torres, chirurgien résidant à Valladolid, mon maître, homme de beaucoup de savoir et de grande expérience. La proposition fut agréée, et don Garcia de Tolède fit aussitôt dépécher un courrier. Celui-ci alla vite, si bien que, dès le 6 mai, le bachelier Torres se trouvait au milieu de nous. D'après la décision adoptée par les six qui étaient là, la table crânienne fut mise à découvert par une incision en forme de T {en forma de Tao). Le péricrâne fut écarté avec une facilité extrême; car il était en pourriture, et par suite de la contusion, et à cause de la grande quantité de matière qui s'était infiltrée dans son tissu, sans trouver un passage pour s'écouler lorsque l'orifice fut bouché le neuvième jour, avant que les chairs eussent pris consistance. L'incision pratiquée, la grande abondance du sang
GUAROU. 1 G
HfSTOinE.
qui fluait ne permit pas de voir si l'os était lésé ; il fallut se contenter d'arrêter le tluxdesang et d'achever le pansement. Un courrier fut dépéché en toute hâte à Sa Majesté pour lui rendre compte de ce qui s'était fait, l'incision ayant été pratiquée sans le prévenir, à cause du danger qu'il y aurait eu à la différer plus longtemps, de l'avis de tous.
Le roi, aussitôt la nouvelle reçue, partit de Madrid le vendredi, 1" mai, avant qu'il fût jour, et il arriva à Alcala avant l'heure du pansement, lequel fut pratiqué en présence de Sa Majesté et du docteur André Vésale, très-savanl homme. Durant ce pansement la table osseuse fut examinée très-attentivement, mais sans laisser paraître ni fracture ni fêlure; à un certain endroit seulement se voyait une toute petite tache. Cet indice nous induisit à soupçonner une contusion de l'os, et, s'il persistait, il fallait ruginer l'os de manière à savoir en quel état il se trouvait. Le jour suivant, c'est-à-dire le samedi 2 mai, Son Altesse fut pansée à neuf heures du matin, et nous constatâmes que la tache du crâne avait disparu. Ni plus ni moins le dimanche. Nous en conclûmes que l'indice n'était que superficiel, et qu'il provenait sans doute de quelque matière retenue. Les deux jours qui précédèrent l'ouverture, dès que l'os fut mis à découvert, Son Altesse fut pansée comme il suit : de la poudre d'iris et d'aristoloche sur l'os, sur les lèvres de la plaie un onguent digestif avec de la térébenthine et des jaunes d'œuf, tant qu'il fut nécessaire de favoriser la suppuration, ensuite du miel rosat pour mondifler, et par-dessus l'em-* plâtre de béloine, à cause de l'état de plénitude du prince, lors de sa chute, et, malgré la purgation, les deux saignées et la diète observée durant le régime dont il a été question.
A partir du vendredi, c'est-à-dire le jour d'après la mise à nu de l'os, la tête commença d'enfler; érysipèle considérable, écoulement d'un sang épais. L'enflure gagna d'abord tout le côté gauche de l'oreille à l'œil ; ensuite le côté droite
DOCUMENTS POUIl L'HTSTOlIlt; DE l'aDT. 243
si bien que l'aposlème s'étendit par tout le visage et descendit de Ih jusqu'au col, la poitrine et les bras.
Tant que l'inflammation se maintint sur la tôle et les commissures, nous. ne fîmes point usage de remèdes particuliers et topiques; car ces remèdes devant être répulsifs, il fallait s'en abstenir pour ne pas repousser l'érysipèle à l'intérieur. La saignée ne fut pas non plus pratiquée, parce qu'il nous sembla que l'état des forces ne permettait point de tirer du sang par la veine. D'ailleurs, il fallait songer à la longue durée de la plaie, et force nous était de conserver la puissance de réaction, ainsi qu'il convient dans les longues maladies, car, cette puissance de réaction étant affaiblie, il ne reste plus de ressource. Nous nous bornâmes pour lors à frictionner les jambes, aux embrocations et aux ventouses. L'alimentation fut réduite, le prince ne recevait qu'un peu de bouillon, quand nous le jugions à propos. A. mesure que cette tuméfaction de la tête déclinait, on appliqua les remèdes particuliers et convenables, des répulsifs mêlés à des résolutifs, l'inflammation ayant francbi le premier période pour entrer dans l'augment. Si grande était la cbaleur de cet érysipèle et si intense la fièvre dans ses redoublements tertiaires, que le calorifique ayant gagné la partie intérieure, il survint un délire qui persista cinq jours et cinq nuits. Nous en conçûmes de vives alarmes, et les avis se partagèrent en conséquence, notamment le lundi 4 mai, au point du jour.
En ce moment, Son Altesse étant sur le vase, et rendant des matières cholériques et fort corrompues, il prit froid, et son pouls baissa, sans qu'il éprouvât néanmoins ni frisson ni tremblement. Voyant cela, le docteur Vésale et le docteur portugais pensèrent que la lésion était à l'intérieur, et que l'unique moyen de guérison, c'était de percer l'os jusqu'aux membranes; tel fut leur avis aussi longtemps que dura la fièvre, et ils faisaient fi de tout autre moyen. Hormis eux, nous étions tous persuadés que ces symptômes ne
pouvaient répondre qu'à l'une de ces deux causes : ou bien l'os du crâne était en suppuration (et dans ce cas il fallait ruginer), d'après les signes indiqués, d'autant quelelundi4, le mardi et les autres jours qui suivirent l'incision, reparut la petite tache dont il a été fait mention; ou bien l'inflammation extérieure s'était communiquée par les sutures aux membranes du cerveau ; nous inclinions môme à croire qu'il en était ainsi, et que la lésion interne, si elle existait, ne reconnaissait point d'autre origine. Vésale ne manqua point de bonnes raisons pour soutenir sa manière de voir, comme il est facile de l'induire de ce qui précède. Il y a même des hommes de l'art qui n'y étaient point et qui ont prétendu que le cas n'était pas de ceux que l'art peut prévoir, et que le succès ne fut qu'un efl"et du hasard.
Bien que, dans cette relation, il ne doive être question que de ce qui a plus directement rapport à la blessure de Votre Altesse, toutefois, afin que les médecins qui liront cela se rendent bien compte de nos raisons, j'exposerai ici notre opinion telle que nous l'exposâmes, nous tous qui la partagions, en présence de Sa Majesté. Nous fûmes assurés que les signes indiqués n'accusaient aucun dommage à l'intérieur, attendu que la fièvre, survenue à Son Altesse vers le milieu du onzième jour, survint sans frisson, étant d'ailleurs, comme je l'ai dit, la conséquece de la putréfaction du péricrâne, lequel se détacha de l'os avec la plus grande facilité, sans qu'il y eût vomissement ni convulsions. Quant aux glandes tuméfiées sur le côté gauche de la partie postérieure du cou, ce n'était qu'une fluxion catarrhale, car, ainsi que je l'ai dit, Son Altesse avait un gros rhume lors de sa chute. Pour ce qui est de l'engourdissement de la jambe, j'ai dit aussi qu'il le ressentait souvent durant sa fièvre quarte. Le délire qui éclata ensuite le mardi 5 mai ne fut qu'un accident de la fièvre et de l'érysipèle. Quand celui-ci eut gagné la commissure, la fièvre étant plus forte,
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le prince délirait davantage, tandis qu'à mesure que diminuaient l'érysipèle et la fièvre, il délirait moins. Et d'ailleurs il n'y eut pas, encore une fois, ni frissons, ni vomissements, ni nausées. Voyant donc que les causes du délire étaient si évidentes et que les mêmes causes avaient produit l'insomnie, et la fièvre violente, et l'érysipèle de la tête, lequel, gagnant les commissures, avait pénétré jusqu'aux membranes dont l'inflammation provoqua réellement le délire; en l'absence de signes certains d'une lésion interne, signes qui, loin de rester cachés, se manifestent souvent, quoique sans régularité; voyant tout cela, nous crûmes que notre opinion était fondée. Nous n'osâmes pas non plus affirmer qu'il y eût lésion de l'os ; car, ayant conservé sa blancheur deux jours de suite, ainsi qu'il a été dit, la tache qui parut le vendredi fut considérée comme superficielle, et, si elle reparut dans la suite, ce ne fut que par l'effet des médicaments. Que si quelqu'un demande pourquoi l'os était taché en cet endroit seulement, et non dans toute la portion mise à découvert, je réponds que c'était par suite d'une altération résultant d'une exposition plus prolongée à l'air, étant resté plus longtemps à nu, et qu'en conséquence ce point-là pouvait se teindre en quelque sorte de la couleur des médicaments, et non la partie restante dont la surface était plus nette, plus polie et moins altérée. Ce n'est pas à dire que ceux qui opinaient pour une lésion interne n'eussent d'excellentes raisons et en grand nombre; mais il n'est pas juste qu'il soit dit de ceux dont la sagacité sut prévoir ce qui parut ensuite avec évidence, que nous n'y fûmes amenés que par manière de divination, et non par des motifs parfaitement fondés en raison , * quoique, à dire vrai, il fût permis de nous traiter de devins pour avoir pronostiqué l'inconnu.
Je me suis étendu sur ce point, parce qu'étant capital, il souleva des doutes et fut souvent remis en discussion. Pour lors on continua de panser Son Altesse sans toucher à l'os.
mSTOlIlE.
Le mercredi 6 mai, le bachelier Torres arriva, et il fui d'avis de ruginer Tos, tout en recommandant de remettre l'opération à un autre jour. Cependant l'érysipèle allait croissant, et la fièvre aussi, avec des redoublements, et quoique Son Altesse eût jusqu'à trois, quatre et cinq garderobes par jour, considérant que malgré tout il ne se produisait aucun eflet solide, il nous parut convenable de suivre la voie que nous indiquait la nature et de venir à son aide. Nous craignions seulement qu'il ne vomît le purgatif, ce qui eût occasionné un grave dommage, à cause de la plaie et de l'énorme enflure de la tête. Aussi n'osâmesnous prescrire que 3 onces de sirop des neuf infusions, tout fraîchement préparé. Son Altesse le prit de très-bon cœur, au point de demander le peu qui était resté au fond du verre. L'estomac n'en éprouva aucun trouble , mais le ventre s'ouvrit, et il y eut plus de vingt garde-robes. Le purgatif fut administré le jeudi 7 mai, à quatre heures du matin, deux heures après la consultation, et certes ce fut une décision des plus sages durant le cours de cette maladie.
Il est vrai qu'il se trouva des censeurs qui en jugèrent autrement, sans savoir pourquoi. Le samedi, à quatre heures du matin, c'est-à-dire vers la fin du vingtième jour, le doute persistant encore au sujet de la lésion de l'os, la proposition de le ruginer nous fut encore faite. Il n'y avait pas grand inconvénient à essayer, car Son Altesse se trouvait dans un tel trouble d'intelligence qu'il ne pouvait comprendre de quoi il s'agissait, et qu'il ne devait en ressentir aucune espèce de douleur. Voyant d'ailleurs que la plupart étaient de cet avis, et le désir que Sa Majesté et les grands qui se trouvaient présents témoignaient pour cette opération ; voyant aussi le péril que courait Son Altesse et le peu d'espoir de guérison que nous donnaient les symptômes visibles, nous consentîmes à la rugination. Ceci se passait le samedi, à neuf heures du matin, trois heures avant que
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d'entrer dans le vingt et unième jour. Le docteur portugais litia première application de la rugine, et, quelques instants après, le duc d'Albe m'ordonna à moi de continuer. Je continuai de ruginer, et bientôt après je rencontrai l'os, blanc et solide, et de la partie poreuse de l'os jaillirent des gouttelettes d'un sang très-rouge, et là-dessus j'arrêtai la rugine. Il fut alors visible à tous les yeux qu'il n'y avait point de lésion dans l'os non plus que dans la partie interne correspondante. Ainsi disparurent les doutes que l'on avait émis jusque-là, de sorte que tous, hormis Vésale et le Portugais, qui ne changèrent jamais d'avis, nous fûmes assurés que le dommage n'était qu'accidentel et un pur etfet de la fièvre et de l'érysipèle (1).
Tous ces jours-là la plaie rendait peu de matière, les bords étaient flasques et de couleur blafarde et fort écartés. Le gonflement gagna les yeux, et nous prévîmes qu'ils suppureraient. Voyant donc combien la blessure allait mal, quoiqu'il fût démontré que les remèdes dont on faisait usage étaient très-convenables, de sorte que le mauvais résultat ne provenait point des remèdes, mais de l'absence de la puissance de réaction et de l'extrême violence de la fièvre; et d'autant que la vertu de réaction étant affaiblie, loin d'exercer une influence salutaire dans les parties faibles et lésées, elle ne le peut pas même dans celles qui n'ont point de lésion spéciale, et attendu que la chaleur anormale qui résultait d'une fièvre tellement intense devait de toute nécessité consumer la matière ou l'altérer; on nous avait maintes fois proposé de panser Son Altesse avec les onguents du Pinlerete, un Maure du royaume de Valence, dont l'un est blanc et considéré comme répercussif,
(1) Dans un commentaire qui suivra l'observation chirurgicale de ionisio Daza, nous expliquerons ce passage important et d'un sens trèsdifficile, en nous servant d'une autre relation de la maladie de don Carlos, écrite par son premier médecin, le docteur Olivarès.
et l'autre noir et trôs-chaud, à lel point qu'il le faut tempérer en le mélangeant avec le blanc.
La plupart d'entre nous y avaient fait opposition, d'abord parce que nous ne connaissions pas la composition de fces onguents, et il ne paraissait pas raisonnable qu'en un cas d'une telle gravité, le patient étant d'ailleurs un si grand prince, on fit usage de remèdes dont on ne connaissait point les ingrédients. Ensuite il ne nous sembla pas qu'il fût conforme à la raison d'user toujours des mêmes médicaments, sans distinction des temps, des âges, ni des complexions. Néanmoins, voyant que plusieurs accordaient une grande confiance à ces onguents, et que l'opinion publique nous reprochait à tous de ne pas en user, et comme quelques-uns des médecins et des chirurgiens qui étaient présents en avaient fait usage dans cerlains cas graves, il nous sembla bon d'en faire l'expérience et de les employer suivant les prescriptions mômes du Maure, que nous attendions d'heure en heure. Les onguents furent appliqués le vendredi et le samedi avant son arrivée. Le Maure arriva dans la nuit du samedi, le 9 mai. Le dimanche qui suivit, il assista au pansement de Son Altesse, pour lequel on employa ses onguents. Le lundi, il les appliqua de ses propres mains. Le mardi, ce fut le docteur portugais qui recommença à les appliquer. Pendant tous ces jours, bien qu'il y eût une amélioration sensible dans tous les symptômes accidentels, la plaie allait de mal en pire. L'onguent noir l'avait brûlée, à tel point que l'os devint noir comme de l'encre. On comprit alors que la force de réaction s'accroissant, tandis que diminuait la fièvre, le vice était dans les onguents, qui ne convenaient guère aux chairs de Son Altesse. Il fut donc convenu que l'on se débarrasserait des onguents et du petit Maure, lequel s'en alla à Madrid pour y traiter Hernando deVega, qu'il envoya au ciel à l'aide de ses onguents. Des pansements de Son Altesse recommencèrent donc, suivant notre méthode, comme il sera dit ci-après. Le sa-
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medi, vingt et unième jour de la chute, le 9 mai, de tous les symptômes que présentait Son Altesse, il n'y en avait pas un seul qui ne fût mortel. Nous n'avions plus de confiance qu'en la miséricorde de Dieu et en l'âge de Son Altesse, qui ne dépassait point dix-sept ans. Nous savions aussi que son pouls naturel n'était pas très-fort. Ce samedilà, dans l'après-midi, la ville (1) vint au palais, en procession, avec le corps de saint Diego, dont la vie et les miracles sont si connus. (3n le déposa dans la chambre du prince, et on l'approcha de sa personne le plus près qu'il fut possible. Mais Son Altesse était ce jour-là tellement hors d'ellemême et ses yeux tellement fermés par l'enflure, qu'elle ne dut guère se rendre compte de ce qui se passait. Voyant cela. Sa Majesté, prévenue d'ailleurs par le docteur Mena, médecin de la cour, qui lui dit que Son Altesse allait trépasser sans aucun doute, quitta Alcala entre dix et onze heures de la nuit, au milieu d'une obscurité profonde et d'un grand orage. Il s'en alla à Saint-Jérôme de Madrid, avec autant de chagrin que nous pouvons tous l'imaginer, nous laissant fort en peine et dans un excessif embarras.
Outre le grand souci que nous donnait, en notre qualité de serviteurs et de sujets, la grande responsabilité d'un cas aussi grave, nous étions tous fort en peine, et moi encore plus que les autres, parce que le public prétendait que dès les premiers pansements je n'avais pas fait ce qu'il fallait. Considérant qu'en un mal tellement aigu, le retard était périlleux, le vendredi soir, six ventouses furent appliquées, dont deux scarifiées. Le même jour, on fit des fomentations aux jambes pour dériver, et à la tête pour ramollir et provoquer le sommeil, et de la vapeur fut portée sous les narines pour la même fin. Le samedi, l'on réitéra les mêmes fomentations, et, le même jour encore, onfituneapplication de six ventouses sèches aux épaules, et le soir une saignée
(I) Le corps municipal de la ville.
du nez, avec la lancelte, et, à dix heures du soir, on appliqua de nouveau cinq ventouses. Grâce à ces moyens, Dieu voulut bien permettre que Son Altesse dormît cette nuit-là cinq heures, en plusieurs l'ois. Le matin, le pouls était plias fort et le délire moindre.
A la suite de ce mieux, le dimanche, dès le point du jour, le duc d'Albe dépécha à Sa Majesté l'alguazil Malaguilla, lequel arriva à Madrid au moment môme que l'on promenait en procession Notre-Dame d'Atocha. Sa Majesté la reine notre maîtresse et la princesse sérénissime Dona Juana suivaient le cortège, et ce fut là qu'il leur donna la bonne nouvelle. On pense bien que Leurs Majestés en ressentirent une joie extrême. La nuit du dimanche, il (le prince) dormit autant, de même que le lundi et le mardi. La plaie, comme il a été dit, malgré toutes ces améliorations, allait de mal en pis, grâce aux onguents du Maure. Pour enlever la chaleur excessive qu'avait produite l'onguent noir, lequel n'était autre chose, à notre avis, qu'un excellent caustique, le mercredi 13 mai, Son Altesse fut pansée avec de la charpie sèche, dans le voisinage de l'os, et sur les lèvres de la plaie, avec un peu de beurre frais, lavé à l'eau de roses, et, par-dessus, le cataplasme de bétoine.
Ce jour-là Sa Majesté revint à Alcala, Son Altesse ayant déjà recouvré toute sa raison, en partie le sommeil, bien que celui-ci fût troublé par les redoublements de la fièvre. Malgré les fomentations et les emplâtres qu'on appliqua aux yeux, pour résoudre modérément, la matière était si épaisse que, ne pouvant se résoudre, elle vint à maturité, d'abord à l'œil gauche, le premier atteint par l'érysipèle. Les urines portaient toujours des signes de crudité ; aussi nous parut-il utile que Son Altesse prît quelque sirop de ceux qui ont la vertu d'atténuer et de tempérer, et il en prit pendant neuf ou dix jours. Le jeudi 14 mai, au soir, la plaie fut pansée de môme que le jour précédent, et il se trouva que la matière
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était de meilleure qualité. Le vendredi suivant, à deux heures et demie, la plaie contenait une assez forte quantité de matière, les bords étaient modérément rouges, plus consistants et plus rapprochés. A partir de ce jour-là, Son Altesse fut pansée avec de la poudre d'iris, près de l'os, avec de l'onguent digestii'sur les bords de laplaie, etle cataplasme de bétoine par-dessus. Son Altesse soupa vers les quatre heures, parce que nous attendions le nouvel accès k dix heures; mais il fut en avance de trois heures, et arriva à sept. Au commencement, le prince ne dormit pas. A trois heures du matin, il but 3 onces d'eau, avec une tablette de manuschristi, et là-dessus il s'endormit jusqu'à six heures, le 16 mai. Cette nuit-là, il dormit environ huit heures.
Ce jour-là, après avoir touché tous l'œil gauche, il nous sembla qu'il renfermait de la matière; le docteur portugais fut le seul qui n'en trouva pas, bien qu'il eût lâté avec un soin très-attentif. On convint de faire une ouverture avec la pointe d'une lancette ; ce fut le docteur Pedro de Torres qui la pratiqua, et il s'en échappa une matière épaisse et blanche; un plus long relard aurait pu donner lieu à une fistule. L'œil droit ne parut pas pour lors contenir de la matière; aussi n'y fit-on pas d'ouverture. Ce jour-là Son Altesse mangea comme à l'ordinaire, dormit une heure après son repas, s'éveilla dispos et avec très-peu de fièvre; la tôle fut pansée sur les quatre heures. A tout prendre, la blessure allait mieux. Souper à cinq heures; à huit heures du soir^ l'œil droit s'entr'ouvrit et il en sortit beaucoup de matière; d'ailleurs il fallut y pratiquer une ouverture, ainsi qu'à celui de gauche.
Ce samedi-là, depuis le moment du réveil de Son Altesse jusqu'au pansement du dimanche 17 mai au malin, la rémission de la fièvre était notable. Ayant pris du sirop, il se rendormit jusqu'à huit heures, et à l'instant les deux yeux furent pansés; la matière qui s'écoula du gauche était épaisse et grumeleuse; celle du droit était de meilleure ap-
parence. Ce jour-là il mangea vers neuf heures et se trouva bien toute l'après-midi ; il ne dormit point à midi; à trois heures, pansement de la tôle, laquelle se trouvait en bien meilleur état que le jour précédent. Il soupa à cinq heures* et se mit à dormir à dix heures. Ce jour-là il y eut un petit augment ; aussi dormit-il moins que la nuit précédente. Nous lui donnâmes le sirop à cinq heures et demie; les yeux furent pansés à huit heures : l'œil droit se trouva en fort bon étal; il n'en fut pas ainsi du gauche; l'humeur y avait afflué en plus grande abondance, à cause de la plaie qui se trouvait de ce côté. A neuf heures sonnées il mangea raisonnablement des mets accoutumés. Le lundi 19 mai, il n'eut, durant toute la journée, que très-peu de fièvre; la plaie fut pansée à trois heures, avec une amélioration notable; il soupa entre quatre et cinq heures; à huit heures, nouveau pansement des yeux; l'œil gauche était fortement gonflé, mais ne rendait rien.
Aussi le docteur Torres, insinuant la sonde par l'ouverture qu'il avait pratiquée, fil écouler quantité d'une matière ténue, ce qui amena une forte diminution du gonflement; et Son Altesse put ouvrir l'œil un peu mieux qu'il n'avait fait jusque-là et avec bien moins de difficulté. L'œil droit allait bien. Cette nuit-là Son Altesse dormit environ dix heures. Le mardi matin, les yeux furent pansés ; l'œil droit allait tout à faitbien; plus de matière; quant à l'œil gauche, l'ouverture étant élargie, il en sortit assez de matière, de quoi remplir, ou à peu près, un œuf de pigeon. L'enflure diminua de telle sorte que l'œil s'ouvrit presque grandement. La matière venait de si loin, qu'il ne se pouvait rien de mieux que de l'ouvrir en deux fois; et c'est ainsi qu'il faut procéder, à cause du danger qu'il y aurait de crever l'œil si l'on introduisait la lancette sans beaucoup de précautions. En conséquence, ceux qui entreprirent de censurer le docteur Torres pour avoir pratiqué celte opération en deux fois, avaient grand tort, d'autant qu'il agit selon Içs
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préceptes de l'art. Ce jour-là le prince mangea à huit heures du malin, dormit une heure, vers midi, et à trois heures de l'après-midi la téte fut pansée ainsi : de la poudre d'iris, près de l'os ; par-dessus, de petites compresses imbibées de térébenthine étendue d'eau, et saupoudrées de poudre de myrrhe, et par-dessus tout de l'onguent doux [el unguento de gumielemi de conciliador) .
Cette nuit-là il devait y avoir redoublement, mais grâce à Dieu, il manqua; le sommeil dura plus de huit heures. Le mercredi 20 mai, les yeux furent pansés à huit heures; on ne mit point de tente à l'œil droit, qui était guéri ; l'œil gauche allait bien mieux; on y mit une petite tente, et pardessus l'emplâtre de diachylon n" 2. Repas de huit à neuf. La fièvre se réduisait à peu ; de sorte que tous les jours l'amélioration devenait plus manifeste. A midi un peu de sommeil; à celte heure-là précisément commençait le trente-deuxième jour depuis la chute, et le vingt et unième de la fièvre, laquelle était survenue le onzième ; à trois heures, pansement de la tôle et des yeux, et en tout grande amélioration. A partir de ce jour, il fut convenu qu'on panserait la tôle le matin; souper à cinq heures; neuf heures de sommeil durant la nuit. Le jeudi 21 mai, à huit heures du matin, pansement de la tête et des yeux, et amélioration croissante; l'œil droit était sain, le gauche à peu près dégonflé, mais les paupières fortement rougies. La fièvre fut si petite ce jour-là, qu'on put croire qu'il n'y en avait pas. A neuf heures, repas comme à l'ordinaire ; à midi, sommeil d'une heure, et à trois heures, pansement de l'œil gauche.
Après le pansement. Sa Majesté s'en retourna à Madrid avec grande joie, laissant ordre à Don Garcia de Toledo de l'informer deux fois par jour de tout ce qui adviendrait. Souper à l'heure ordinaire, sommeil à dix heures; l'accès manqua aussi celte nuit-là : le prince dormit neuf heures et prit son sirop à quatre heures du malin. Le vendredi 22 mai, à sept heures, il nous parut à tous que son Altesse était
sans fièvre, (A partir de ce jour, pour éviter la prolixité, on ne notera point toutes les particularités, comme il a été fait jusqu'ici; d'ailleurs, d'après la conduite observée précédemment, il est facile de comprendre que la môme méthode fut constamment suivie en tout). Depuis lors la fièvre ne reparut plus. Quand il était besoin de quelque léger remède, à savoir de quelque drogue ou lotion pour les yeux, ou d'un emplâtre à changer, ce qu'il fallait était fait. La tête, comme il a été dit, allait toujours vers le mieux. De même pour les yeux, si ce n'est que le gauche fut en quelque sorte plus rebelle et réfractaire à la guérison.
Le samedi 30 mai, Sa Majesté revint à Alcala, et repartit le dimanche pour Aranjuez, après dîner. Tous ces jours-là, Son Altesse, n'ayant plus la fièvre, dormait dix ou onze heures la nuit; aussi ne dormait-il pas à midi. Le mardi 2 juin, entre huit et neuf du matin, vers la fin du quarantequatrième jour depuis la chute, au moment où commençait le trente-septième depuis l'incision, pendant que le docteur portugais tâtait l'os avec un petit crochet, il l'insinua deux ou trois fois et arracha l'os, qui nous apparut exactement en forme de cœur. Notre avis commun était qu'il aurait fallu attendre encore quelques jours, de façon que l'os se détachât de lui-même et sans effort. Aussi fûmes-nous obligés, quelques jours durant, de digérer et de raondifier la plaie. A partir du dimanche 7 juin, Son Altesse fut pansée deux fois par jour. Depuis le moment oii l'os (le séquestre) fut détaché, on supprima l'usage de la poudre (d'iris). On employait la mômemixture, et, au lieu d'onguent gumielemi, on appliquait l'emplâtre geminis.
Comme l'érysipèle avait envahi toute la tête, le cuir chevelu resta dépouillé à plusieurs endroits, et çà et là apparaissaient des croûtes qui causaient des démangeaisons à Son Altesse. La tête aussi était si sale, surtout tout autour de la blessure, à cause des onguents et cataplasmes qu'on y appliquait, qu'il en résultait un grand malaise pour le pa-
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tient et peu de profit pour la plaie. En conséquence, il nous parut convenable de raserles cheveux à tous les eiîdroils où pouvait passer le rasoir, du mieux que l'on pourrait, et de les couper aux autres endroits avec la pointe des ciseaux et d'oindre les pustules avec de la graisse de porc cuite dans du vin blanc. Le rasoir fut dexlrement manié par Ruy Diez Quintanilla, barbier de Son Altesse, lequel enleva en trois ou quatre fois tout ce qu'il fallait. Moyennant l'onction cidessus, les pustules se desséchèrent petit à petit. Le dimanche 14 juin, Son Altesse se leva pour la première fois; ainsi fut-il tous les jours d'après, et au bout de quelque temps, ilse sentit fort du corps et des jambes; s'étantlevé, il entendit la messe et reçut le très-saint Sacrement.
Ces jours-là on pansa la tête avec la poudre d'écorce de grenadier sur la chair, par-dessus de la charpie sèche, le tout recouvert par l'emplâtre de diapalme. Au pansement de l'après-midi, nous constatâmes que la poudre avait produit une croûte légère, de sorte qu'on n'employa que de la charpie sèche, avec une légère couche d'onguent blanc, et par-dessus l'emplâtre de diapalme. Le jour suivant, à l'heure du pansement, la croûte produite par la poudre s'était détachée, et comme la chair était montée et avait une consistance spongieuse, il fut convenu qu'on y appliquerait de la poudre d'alun brûlé, pour la consumer, de manière à faciliter la cicatrisation. Sur la poudre d'alun, on mettait la charpie sèche, et par-dessus le tout l'emplâtre de diapalme. Le mardi 46 juin, vers minuit, Sa Majesté revint à Alcala.
Le mercredi suivant, à huit heures du matin, le prince se leva, et passa dans l'appartement de son père, qui le reçut et l'embrassa avec grande joie ; et aussitôt ils rentrèrent ensemble dans l'appartement du prince : la tête fut pansée comme la veille ; les yeux pouvaient se passer de tout soin. Ensuite Son Altesse mangea comme à l'ordinaire, d'un pâté fait avec du blanc de poulet. Avant quatre heures de l'après-midi le môme pansement fut recommencé en présence
de Sa Majesté. Le roi partit immédiatement pour retourner h Madrid, 'et dit en s'en allant qu'il enverrait ses ordres en ce qui concernait le départ d'Alcala,
En ce moment la chaleur était extrême, car la saison est habituellement mauvaise à cette époque de l'année, et comme Son Altesse souffre beaucoup du chaud et du froid, il avait envie de quitter cet endroit. D'un autre côté, la cicatrisation marchait très-lentement, et il ne parut pas convenable d'entreprendre un voyage au moment où la chair revenait. A partir de ce jour, on pansait la blessure suivant qu'il était nécessaire, ou une seule fois quand on avait employé la poudre d'alun, ou deux fois quand on ne l'employait pas et qu'il fallait nettoyer la plaie et enlever l'humidité. Tel fut l'ordre observé durant le travail de cicatrisation, la poudre d'alun mangeait la chair superflue. Quelquefois on pansait avec de la charpie sèche, mettant par-dessus l'emplâtre geminis; d'autres fois la plaie était lavée à l'eau aluminée. Grâce à ces auxiliaires, la nature fit la cicatrice; d'ailleurs, il ne faut point s'étonner du nombre de jours qu'elle mit à faire ce travail, à cause de la grande dimension de la plaie et de la portion osseuse qui se détacha.
Le lundi, jour de la Saint-Pierre, le prince sortit pour aller entendre la messe à Saint-Jean-François, dans la chapelle du bienheureux saint Diégo ; et, à cette occasion, on lui montra le corps du bienheureux, qui était resté hors de son sépulcre, depuis le jour où il fut porté au palais jusqu'à la fin de juin. Par la suite, le prince allait presque tous les soirs se promener dans les champs, après le coucher du soleil. Le dimanche 5 juillet, il alla entendre la messe à Saint-Bernard; c'était la messe nouvelle de son précepteur Honorato Joan, lequel avait pour parrain Don Pedro Ponce de Léon, évôque de Placencia. Son Altesse prit dans cette maison (couvent) son repas habituel ; et, au sortir de là, un peu avant cinq heures de l'après-midi, il alla voir sur la grande
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place les courses de taureaux e\ les joutes qu'on y célébrait. Dans le niônie appartement où il était pour jouir du spectacle, il soupa àson heure ordinaire, et avant qu'il fût nuil, rentra au palais.
Celte nuit-là arriva la nouvelle de la maladie de la princesse sérénissimc de Portugal, en proie à la fièvre depuis le vendredi. Le lundi suivant, les médecins et chirurgiens qui étaient venus pour le traitement de Son Altesse, reçurent de Sa Majesté la permission de se retirer. Le mardi suivant, le prince se fit peser, avant de donner quatre marcs d'or et septmarcs d'argent dont il avait fait la promesse à quelques maisons religieuses. Avec ses chausses et son pourpoint et son pardessus de damas, il pesa trois arrobas et une livre (97 livres d'Espagne). Durant tous ces jours la cicatrice se formait convenablement; pour aider au travail de cicatrisation, on mettait dessus de la poudre de céruse, de la charpie sèche, et par-dessus l'emplâtre geminis. Le jeudi 9 juillet, les médecins et les chirurgiens s'en allèrent, et nous restâmes trois, les deux médecins ordinaires, Véga et Olivarès, et moi. Le vendredi 17 juillet, la plaie était bien fournie de chair. Son Altesse quitta Alcala et alla passer la nuit à Barajas, où il resta tout le samedi jusqu'à la nuit tombante. Il partit alors et fil son entrée dans Madrid vers dix heures du soir. L'emplâtre fut maintenu sur la blessure jusqu'au 21 juillet. Ce jour-là il fut enlevé avant l'heure du dîner, et l'on ne fit plus d'autre application. Ainsi, depuis le moment même de la chute jusqu'à la fin du traitement, au moment où fut enlevé l'emplâtre, il s'était écoulé quatre-vingt-trois jours moins trois heures.
Durant cette maladie, le prince notre maître fit preuve d'une grande dévotion chrétienne. Non-seulement il se confessa et reçut le très-saint Sacrement en prince très-chrétien, dans toute occasion où son âme fut en péril, mais encore il ne se détourna point de l'honneur et du service de
GCARDIA. . „
Dieu ; ni la maladie, si redoutable cependant, ni aucune autre chose, ne put l'en distraire. Le plus souvent, dans la journée, il s'appliquait à prier Dieu et Noire-Dame et à adorer les reliques que Sa Majesté avait fait apporter, et promettait d'aller visiter en personne, pourvu que Dieu lui accordât la santé, nombre d'endroits oii sa divine majesté et la très-sainte Reine du ciel ont coutume de faire paraître leurs merveilles; par exemple, Notre-Dame de Montserrat et de Guadalupe, le crucifix de Burgos et autres maisons de dévotion. 11 fit offrande, comme je l'ai dit, de quatre marcs d'or et de sept marcs d'argent. Le premier objet que Son Altesse aperçut en ouvrant les yeux, ce fut une image de Notre-Dame, placée sur un autel en face de son lit, à laquelle il adressa très-dévotement sa prière. Il était si fort en avant dans les choses de Dieu, qu'un jour des plus mauvais de sa maladie , qu'il s'entretenait avec son confesseur, il lui demanda le très-saint Sacrement, et comme on lui répondit que Son Altesse l'avait reçu : « Oui, dit-il, il y a de cela huit jours. » Et c'était exact.
Ainsi donc, pour ce qui touchait à son âme, il n'eut jamais d'absence. Si forte était sa dévotion que, d'après le récit de Son Altesse, la nuit du samedi 9 mai, le bienheureux saint Diégo lui apparut avec ses habits de franciscain et une croix de roseaux à la main, entourée d'un ruban vert. Le prince, croyant que c'était saint François, lui dit : a Pourquoi ne portez-vous pas les stigmates ? n II n'a,point souvenir de la réponse; mais il se rappelle que le saint le consola et qu'il l'assura qu'il ne mourrait point de ce mal. Aussi Son Altesse eut toujours la plus grande dévotion au saint frère Diégo, et il prit maintes fois en public l'engagement de travailler à sa canonisation. Son Altesse montra une grande obéissance et un grand respect pour Sa Majesté ; car il ne cessa pas de faire le plus aisément du monde tout ce que lui commandaient en son nom le duc d'Albe ou Don Garcia de Tolède. Même docilité en tout ce qui concernait
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sa sanlé. Il acceptait les remèdes de façon à étonner tout le monde ; quelque désagréables qu'ils fussent, il ne les refusa jamais. Loin de là, tant qu'il fut maître de sa raison, il les demandait lui-même, ce qui ne contribua pas faiblement à ramener la santé, que Dieu lui accorda. Quant à ses serviteurs, leur zèle et leurs soins furent extrêmes : ils prirent tous exemple sur la majesté du roi notre maître, lequel fit paraître son Ame royale avec une dévotion et une humanité qui se communiquèrent à tous.
Le duc d'Albe, qui fut présent, par l'ordre de Sa Majesté, resta constamment fidèle à son poste, quand la nécessité pressait. Il voyait tout ce qui se faisait, et, accoutumé qu'il était à braver tant de fatigues du corps et de l'esprit, comme un homme qui avait si souvent commandé des armées, ce qui pour d'autres était un grand travail, lui devenait chose facile. Il est certain qu'il passait toutes les nuits veillant tout habillé sur une chaise. Don Garcia de ïoledo, gouverneur de Son Altesse, depuis le jour de la chute jusqu'à la fin du traitement, se donna tant de mal et tant de peine qu'il lui arriva rarement de se déshabiller la nuit; et, durant le jour, il réunissait le plus souvent les médecins et les chirurgiens en sa présence, et présidait à tout.
Luis Quijada, son grand écuyer, travailla avec une telle ardeur, qu'il fut atteint de fièvre et d'érysipèle, au point de courir risque de la vie. Le précepteur du prince, Honoralo Joan, malgré son état de souffrance, qui se prolongea presque tout l'hiver, quoique valétudinaire, ne manqua pas un seul jour d'assister aux pansements, aux repas et aux consultations. Énumérer les grands travaux de tous, notamment des gentilshommes de la chambre et des majordomes de Son Altesse, ce serait matière à un long écrit, car aucun d'eux ne prit du repos ni nuit ni jour. Chacun des autres serviteurs et domestiques fil humainement tout ce qui était possible. Je ne sais s'ils auraient pu faire davantage pour leur propre vie, car ils se conduisirent de façon à prou-
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ver qu'ils étaient prôls à mourir pour sauver leur maître.
Quant à ceux qui prodiguèrent leurs soins à Son Altesse, je n'en veux rien dire, car on pourrait penser qu'étant de ceux-là, je plaiderais ma propre cause. Deux choses pourlantdoivent être dites. D'abord, bien des doutes surgirent, comme il arrive en toute matière conjecturale. Mais comme chacun de nous ne se proposait pour but que la santé du prince, nous finîmes toujours par nous mettre d'accord, prenant toujours le parti le plus raisonnable et le plus sûr; aussi n'a-t-on jamais vu un aussi parfait accord entre un si grand nombre de médecins et de chirurgiens. Je ne veux point taire non plus le grand péril où ils furent tous, à cause de l'indignation que manifestait contre eux la foule ignorante. Ce qui n'échappa point à Don Francisco de Castille, alcade delà maison et de la cour de Sa Majesté, dont le zèle fut aussi grandement éprouvé dans celte maladie de Son Altesse. Nous finies, quant h nous, tout ce qui se pouvait. Nous avions maintes réunions, de jour et de nuit, pour délibérer sur la conduite à tenir, non-seulement dans l'état présent du prince, mais en ayant égard aux éventualités. D'ailleurs, toutes choses étaient prévues, si bien qu'il ne fut jamais question d'administrer des médicaments qu'ils ne fussent déjà préparés; avec ces précautions, aucune occasion ne pouvait échapper. Nous laissons l'appréciation de ces mesures préventives au jugement des hommes d'expérience dans les choses de l'art, et à tous les hommes de bon entendement. Quant aux autres, ils se passeront de compliments; car, étant à distance, ils ont voulu jeter la pierre à ceux qui traitaient Son Altesse, et qui voyaientavec leurs yeux ouverts. Qu'à ceux-là leur petitesse serve de ' châtiment, et qu'ils soient satisfaits d'avoir fourni témoignage de leur ignorance.
Les manifestations publiques qui ont éclaté à l'occasion de la maladie du prince, et la peine que chacun en a res-
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scnlie sont trop connues pour que j'en parle. Ces choses regardent ceux qui ont mission d'écrire l'histoire contemporaine; ils n'auront garde d'en oublier un des plus signalés événements. Et non-seulement les sujets de Sa Majesté ont donné des témoignages de leur afleclion, mais beaucoup d'étrangers ont offert de grandes prières à Dieu pour sa santé, et ont témoigné leurs transports à la fin de sa maladie. De tout cela Son Altesse doit rendre grâces à Dieu qui lui a accordé le privilège de le rendre cher à tout le monde ; il lui en doit aussi pour l'avoir sauvé d'un si grand péril.
Durant la maladie, et pendant la convalescence, le nombre des grands, ducs, comtes, marquis et autres illustres seigneurs, prélats et gentilshommes qui sont venus lui rendre visite, a été si considérable, qu'il serait trop long d'en faire le détail. Qu'il suffise de dire que pas un seul homme d'importance (à moins d'empêchement légitime) n'a manqué de rendre visite à Son Altesse. Les uns lui offraient leurs services durant sa maladie, les autres durant sa convalescence, lui offrant leurs personnes, donnant, au temps de la souffrance, de grandes preuves de chagrin, et de contentement et de joie au temps de la santé.
Les médecins et chirurgiens qui assistèrent au traitement du prince sont les suivants : du commencement jusqu'à la fin, le docteur Véga, le docteur Olivarès et le licencié Dionisio Daza. A partir !du deuxième jour, outre les susdits, îe docteur Jean Gutierrez de Sanlander, médecin ordinaire de Sa iMajesté et son premier médecin général (1), le docteur portugais et le docteur Pedro de Torres, chirurgiens de Sa Majesté; après l'incision qui mit l'os à découvert, le docteur Ména, médecin ordinaire de Sa Majesté, et le docleur Vésale, homme rare et supérieur; à partir du 6 mai, le bachelier Torres, chirurgien de Valladolid. Celui-ci, outre la récompense accordée aux autres chirurgiens, fut admis par
(f) Prolo-medico, mot hybride qui peut se rendre par son équivalent, archiâtre.
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Sa Majesl6 comme chirurgien de sa maison et de sa cour, avec établissement ordinaire, et obtint de plus la permission de passer trois ans chez lui : récompense tout à fait digne de son savoir et de son habileté. Je ne veux point m'élendre plus particulièrement sur les louanges de tous ceux qui traitèrent Son Altesse; ils sont d'ailleurs connus par leur science et par leurs œuvres : dans les consultalions, aussi bien que durant leur longue pratique, chacun a donné des preuves de son savoir.
Durant cetle maladie du prince notre maître, il y eut plus de cinquante consultations, dont quatorze en présence de Sa Majesté. Ces dernières étaient plus longues, les unes ayant duré deux heures pour le moins et les autres plus de quatre heures. Sa Majeslé y assistait avec la plus grande attention, et il demandait à chaque consultant de lui expliquer les termes de l'art qu'il ne comprenait pas. Voici comment se passaient les consultations : Sa Majeslé prenait place sur une chaise, le plus souvent sans housse, ayant derrièrelui le s grands et les gentilshommes, à ses côtés le duc d'Albe et Don Garcia de Tolède; devant lui, les médecins et les chirurgiens formaient un demi-cercle. Don Garcia désignait par son nom celui qui devait parler, et le médecin désigné donnait son avis, s'appuyant sur les autorités et les raisons qui étaient à son service ; et chacun était nommé à son tour. Un jour, comme c'était à moi de parler, Don Garcia me dit : « Parlez, vous, licencié Daza, et n'alléguez pas aulant de textes, ainsi le veut Sa Majesté. » C'était une très-grande distinction, et je le compris ainsi. Et je rapporte cela, parce qu'il n'y avait pas moyen de se préparer par l'étude; en sorte qu'il était aisé de voir ce que chacun savait de son fonds.
Cetle chute de Son Altesse avait été prédite depuis longues années" en ces termes: Le prince Carlos d'Espagne courra danger d'une chute, de haut lieu, ou d'un escalier, ou de cheval {pcro de caballo menas) . A vrai dire, ce qu'il y
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a de plus judicieux dans l'astrologie n'est pour moi que fourberie ; et toutefois, tout n'est pas faux en ce qui concerne les naissances et les révolutions de l'année : il en est de toutes choses comme il plaît à Dieu. Puisque son infinie miséricorde a fait une si grande grâce à ces royaumes en donnant la santé au prince notre maître, qu'il lui plaise aussi de le conserver de longues années, afin qu'il les passe, avec Sa Majesté, en paix et en justice, comme jusqu'à présent, à l'honneur et gloire de Dieu, pour le plus grand accroissement de notre sainte foi catholique. Ainsi soit.
Cette relation a été terminée en celte cour et ville de Madrid, le jour de la Saint-Jacques, le vingt-cinq juillet de l'an mil cinq cent soixante-deux (1).
Thès-haut et très-puissant seigneur,
La voilà cette relation que Voire Altesse m'a ordonné d'écrire de la blessure el de ses conséquences. Si elle n'est pas conçue et écrite comme il faudrait, que Votre Altesse n'en accuse que mon insuffisance. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne s'écarte en rien de la vérité, suivant le désir de Votre Altusse. Que Dieu noire Seigneur vous garde et vous rende heureux autant d'années qu'il le peut, avec l'accroissement de vos domaines, ainsi que le désirent les Irèshumbles sujets de Votre Allesse.
Très-haul et très-puissant seigneur,
Le moindre serviteur de Votre Allesse, qui baise vos mains royales.
Le licencié Diomsio Daza.
(I) V. D'D. Antonio Hernandez Morejon, Historia bibliogrâfica delà medicina Espahola, Madrid, t. III, p. 283-305.
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