CLASSIFICATION DES ÉCRITS ^III>POCRATIÛUES
tout en admettant qu'ils ont été publiés parles premiers hippocratistes. »
La classification systématique des œuvres hippocraliques a été la préoccupation constante de tous les commentateurs anciens. Mais ces tentatives n'ont pas eu de résultat satisfaisant. Galien lui-môme, malgré sa vaste érudition^ a échoué comme les autres : il n'a pu démêler les écrits légitimes des apocryphes.
Les critiques modernes, aussi timides, n'ont pas été plus heureux. Lémos suit Galien ; Mercuriali cherche ses arguments dans le style, base de critique peu solide et tout à fait insufflsante, comme l'a démontré l'ingénieux Bentley (1). La question de style est secondaire et d'une importance relative ; elle est nécessairement subordonnée à la question essentielle d'authenticité. Grûner suit Mercuriali, et prétend juger l'authenticité des écrits d'Hippocrate par les notions anatomiques : ce système ne l'a pas mené bien loin. Ackermann ajoute la tradition et le consentement des auteurs anciens. Grimm s'en rapporte à Érotien et à Galien, conirôlant leur témoignage par le contenu même de la collection. Sprengel suit Grûner, et introduit, comme nouvel élément, la considération des doctrines philosophiques. Enfin, MM. Link et Petersen, voulant refaire la chronologie, se sont engagés, sans succès, dans une méthode fausse et tout à fait arbitraire.
La classification des productions scientifiques de l'école de Cos est, comme on le voit, une œuvre ardue ; mais l'insuffisance des documents ne justifie nullement l'absence de critique, et c'est la critique qui a manqué dans tous ces essais infructueux.
M. Littré a suivi une autre voie. Il a rejeté les méthodes artificielles et compliquées ; il s'est renfermé dans l'examen intrinsèque de la collection. Puis, mettant à profit ses
(I) Dissertation sur les Lettres de Phularis.
GUAROIA.
propres recherches et celles des anciens et des modernes, il a posé des règles qui lui ont permis d'établir des groupes naturels, déterminés, entre lesquels il a eu soin de marquer les rapports et les différences. Dans les écrits de chaque groupe, il a étudié les théories qu'ils expriment, il en a recherché les sources, tout en distinguant les idées personnelles et vraiment originales des idées communes qui étaient dans le courant de la science. Cette méthode pouvait seule conduire à des résultais historiques, et rendre à chaque traité de la collection son caractère particulier et sa physionomie propre.
Mon dessein n'est pas d'entrer dans l'examen des onze classes admises par M. Littré, ni dans l'étude des modifications principales et des changements de détail que M. Daremberg a fait subir à celte classification. Il me suffira d'avertir que les écrits énumérés plus haut, tels que les traités des Fractures, des Articulations^ des Aphorismes, etc., sont considérés, les deux premiers, comme étant incontestablement d'Hippocrate, et les autres comme lui appartenant d'une manière à peu près certaine. C'est dans ce petit nombre de livres, dont les doctrines sont homogènes, presque uniformes, et semblent procéder d'un même esprit; c'est dans ces livres qu'il faut chercher la véritable doctrine médicale d'Hippocrate. La critique a rendu désormais impossibles ces tableaux de fantaisie que l'on traçait autrefois de la médecine hippocratique, sans se mettre en peine des idées contradictoires, des opinions divergentes, des principes et des systèmes opposés qui se heurtent dans les nombreux traités de la collection. Et de fait, de ces écrits pris en masse on ne peut tirer que des propositions incohérentes, qui échappent à tout essai de coordination systématique. Cette difficulté, qui est pourtant majeure, avait été peu remarquée avant M. Littré. Et, chose singulière ! les livres apocryphes avaient fourni de préférence les éléments discordants de ces analyses inexactes.
CLASSIFICATION DES ÉCHITS HIPPOCRATIQUES. 2H
Rien n'est plus malaisé, quant à présent, que de démêler dans la collection hippocralique ce qui est réellement d'Hippocrate ; et il est plus facile d'affirmer que tel traité n'est pas de lui que de soutenir que tel autre lui appartient. Cette incertitude est sans doute regrettable ; mais quel esprit sensé ne la préfère à cette foi robuste qui, sans raisonnement, sans examen, accepte de confiance tout ce qui vient de la tradition? Il appartient à la critique libre et indépendante de protester contre cette pernicieuse routine^ source de tant d'erreurs, et par suite de tant d'abus. « Dans la rechercbe de la vérité, dit Galien, il faut oser; car enfin, si nous n'y atteignons pas, du moins en approcherons-nous toujours un peu plus (1). b
Je suis bien aise que Galien ait fait cette réflexion excellente, utile à tout homme intelligent, et en particulier à quelques médecins timorés, qui ont reproché à MM. Littré et Daremberg d'avoir ôté quelques fleurons à la couronne d'Hippocrate, au lieu de leur savoir gré d'avoir rendu cet auteur accessible à tout le monde et par conséquent à ceux qui l'admiraient sur parole et sacrifiaient au dieu inconnu. Celte admiration irréfléchie est sans doute très -respectable ; mais je crains fort que ceux qui la professent ne prétendent se dispenser, par là, de rendre justice pleine et entière aux travaux considérables et méritoires des deux savants qui représentent actuellement en France toute l'érudition médicale, et à qui nous devons de connaître une des périodes les plus importantes et les plus embrouillées de l'ancienne médecine. Les recherches consciencieuses de la critique exacte et philosophique n'ont diminué en rien la gloire d'Hippocrate. Le médecin de Cos est et demeure un homme vraiment grand et d'un génie supérieur.
La nouvelle édition française des œuvres choisies d'Bippo-
^avTo.; 5r;-vj ->./,ot=aTcpov, r, vSv iWev, âtptÇop.eOa. Galeni. Deusu rcsuirationis, c. I., edit., Kuhn, t. IV, p. 472.
crate est un service de plus rendu à la philologie médicale et à l'histoire de la médecine. Ce volume, plein de choses, et de choses neuves pour la plupart, est à proprement parler un Compendium de la médecine Inppocratique. Sans m'arrôter aux notes philologiques et médicales, aux arguments qui précèdent chaque traité, et à la traduction ellemême, je dois à la vérité de déclarer que l'introduction est un modèle de discussion sérieuse, une œuvre solide d'érudition et de critique, un résumé net et substantiel des travaux de toute sorte entrepris sur les écrits de la collection depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, et, pour tout dire en peu de mots, le digne complément et le complément indispensable de l'Introduction générale de M, Littré. Je n'ai qu'à exprimer un regret, c'est que M. Daremberg n'ait pas encore publié une série de dissertations spéciales, dont l'ensemble, ainsi qu'il l'annonce lui-même, doit former une étude complète et un commentaire perpétuel sur les œuvres d'Hippocrate.
En attendant cette publication, on ne peut qu'applaudir aux efforts et aux tendances de l'habile traducteur. Critique sage et indépendant, il a vivifié la lettre morte du vieux texte par une interprétation élevée, en comparant à propos et avec discernement la science du passé avec la science actuelle. C'est vraiment par là que ces graves travaux peuvent être féconds. En remontant ainsi le courant des siècles, à l'aide de nos propres lumières, nous saisissons plus sûrement la suite et la filiation des idées, et nous assistons au développement continu, à l'évolution de la science. Cette méthode vraiment critique émane d'un esprit de progrès ; elle associe le passé à l'avenir.
DOCUMENTS POUR L'hISTOIRE DE l'aRT.
DOCmiENTS POUR L'HISTOIRE DE L'ART.