‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 25 sur 59 · V. — lies peines de la TÎeillesse · texte numérisé non relu

V. — lies peines de la TÎeillesse

Un poëte espagnol du quinzième siècle, Rodrigo de Cota, a tracé de la vieillesse un portrait peu flatté, qui ne déplairait point à nos plus enragés réalistes par le cynisme de l'expression et la crudité des couleurs. La description minutieusement impitoyable des signes qui annoncent la décrépitude, telle qu'il l'a faite en très-beaux vers, ne donne point api)étit de vieillir. Dans un dialogue animé et trèsdramatique entre l'Amour et un vieillard, celui-ci, qui se flatte en vain d'un retour de jeunesse, déplore amèrement les misères et les privations de son âge, et son interlocu-

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leur l'accable de railleries sur cette impuissance incurable, qui est le lot des vieilles années.

Un contemporain de Rodrigo de Cola, homme d'un grand sens et excellent écrivain, a traité le môme sujet, sans allégorie, avec un pessimisme outré, ou mieux, avec une franchise sans précédents, en cette matière qui a exercé tant d'esprits optimistes.

Fernando del Pulgar n'est point un panégyriste de la vieillesse, et il proteste non sans humeur contre tout le bien qu'on a dit avant lui d'un âge qu'il répute intolérable. Son témoignage mérite considération : Fernando del Pulgar n'était point un faiseur de lieux communs ni un artiste en phrases. Élevé à la cour de Juan II de.Gaslille, en grande faveur sous le règne de l'indolent Henri IV il brilla longtemps dans les conseils de la couronne, tout en remplissant les fonctions de secrétaire et d'historiographe des rois catholiques. Sa Chronique de Castille n'a pas, à la vérité, un très-grand mérite; mais ses biographies et portraits de quelques illustres contemporains {daros varones de Castilla) tiennent un rang distingué parmi les belles productions de la littérature espagnole. Ses lettres surtout sont toutes remplies d'esprit et de feu. Il n'en reste que trente-deux, écrites, selon toute apparence, entre les années 1473 et d483. A cette époque. Fernando del Pulgar devait être déjà d'un âge assez avancé. On ignore d'ailleurs la date de sa naissance et celle de sa mort; on sait seulement qu'il vivait encore en 1492. On a de lui une relation adressée à la reine Isabelle, sur les rois maures de Grenade, et cette relation atteste que l'auteur vécut assez pour voir la chute de la puissance musulmane en Espagne.

Parmi les lettres de Fernando del Pulgar, il en est une, la première du recueil, qui nous intéresse particulièrement. Elle est adressée à un médecin, nommé Francisco Nuiiez, sur lequel les renseignements font défaut, mais qu'on peut

supposer, avec quelque vraisemblance, être le môme que Francisco Nunez de la Hierba, très-connu des humanistes de son temps par une bonne édition de la géographie de Pomponius Mêla {\).

Voici, dans une traduction très-littérale, la longue épître de Fernando del Pulgar :

« Seigneur docteur Francisco Nunez, médecin, je, Fernando del Pulgar, secrétaire (royal), parais devant vous et dis que, souffrant grandement d'une douleur à l'hypocondre, et d'autres maux qui font leur apparition en môme temps que la vieillesse, je voulus lire Cicéron, de Senectute, pour avoir de lui quelque remède à ces souffrances ; et puisse Dieu ne pas accorder au salut de son âme plus que je n'ai trouvé dans son traité, pour mes hypocondres. A la vérité, il prodigue les consolations et il multiplie les louanges de la vieillesse, mais il est dépourvu de remèdes contre ses maux.

a Pour moi, je voudrais trouver un remède seulement, et cela vaudrait mieux, à coup sûr, seigneur médecin, que toutes ses consolations ; car les bonnes paroles qui n'ôtent point la douleur ne consolent guère (2). Aussi suis-je resté avec ma douleur et sans le soulagement que je m'étais promis.

« Après cette première épreuve, je cherchai de même dans son deuxième livre des Questions Tusculanes, où il prétend prouver que le sage ne doit point ressentir la douleur, et qu'il peut, s'il la ressent, s'en débarrasser à volonté. Pour moi, seigneur docteur, qui ne suis pas un sage, j'ai ressenti la douleur, et, comme je ne suis pas vertueux, je ne puis m'en délivrer ; et Tullius en personne, si vertueux qu'il fût, ne le pourrait pas davantage s'il ressentait le mal qui me tourmente. Aussi suis-je convaincu que, pour ce qui est

(1) Salamanque, 1498, iii-4».

(2) Voyez dans la préface de Stahl à la Theoria medica vera quelques réflexions semblables, à propos d'un passage de Plutarque.

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des maux qu'entraîne la vieillesse, il vaut mieux s'adresser au médecin guérisseur qu'au philosophe consolateur.

« Par les Scipions, les Mélellus, les Fabius, les Grassus, et quelques autres Romains qui ont eu une mort et une vie , honorables, Tullius veut prouver que la vieillesse est bonne. Et moi, par l'exemple de quelques-uns qui ont mal fini, je prouverai qu'elle est mauvaise, et, pour confirmer mon opinion, je donnerai des preuves à l'appui, en bien plus grand nombre que n'a fait Cicéron. Je veux môme lui en présenter une, à lui-même Cicéron, et lui demander s'il eût préféré, lorsque son ennemi Marc-Antoine lui tît couper la main et la téte, mourir de la fièvre quelques années auparavant, ou bien mourir vieux, comme il mourut, par le fer, quelques années plus tard. Je veux bien croire que ces Romains qu'il cite ont eu une vieillesse honorée; mais je crois aussi que le seigneur Tullius se contenta d'énuraérer les avantages dont ils jouirent, et qu'il négligea de mentionner les tourments et les souffrances qu'ont ressentis et que ressentent tous ceux qui vivent longuement.

«Adam fut sage et homme de bien; mais il vit un de ses deux fils couvert du sang de l'autre. Noé fut juste, mais il assista à la ruine du monde; il fut livré à la tourmente des flots, et il se vit mis à nu et raillé par son fils. Abraham fut l'ami de Dieu, mais il erra sur la terre d'exil, et il endura des sou2"rances dans les demeures étrangères. Isaac, devenu aveugle en sa vieillesse, vécut d'une vie d'amertume par la discorde de ses deux fils. Jacob fut riche et honoré, mais ses fils vendirent le plus chéri de ses enfants, et il confessa que ses cent trente ans lui semblaient un court espace, rempli d'afflictions. David eut à soulîrir bien des persécutions très-graves et bien des dissensions dans sa famille, double tourment. Le vieil Héli, le grand prêtre, apprit en môme temps que ses fils avaient succombé dans le combat, et que l'arche d'alliance était au pouvoir des ennemis.

« Tous ces hommes, néanmoins, dont les exemples nous sont parvenus, étaient des patriarches et des amis de Dieu, à un plus haut degré assurément que les Métellus et les Fabius de Rome. Cela les a-t-il empêchés d'éprouver toutes les misères qu'ils eurent à subir durant les années de leur longue vie?

«Nous n'en finirions pas, tant les exemples abondent; et d'ailleurs je dirais volontiers que tous ceux qui ont vécu longuement ont éprouvé de grandes douleurs dans leurs derniers jours, sans compter les souCFrances corporelles que la vieillesse traîne à sa suite. Ce n'est pas que je veuille comparer à notre vie et à nos peines la vie et les tentations de ces patriarches, des saints et des martyrs qui, illuminés par l'Esprit-Saint, ont souffert vertueusement le martyre et les persécutions ; le tout étant advenu par la secrète volonté de Dieu, qui opérait mystérieusement en ceux qui furent ses amis, afin d'éprouver en eux les vertus de la foi, de la patience et de la constance, pour l'exemple de notre vie. Mais, dirai-je, puisque ces personnages ressentirent les peines de la vieillesse, combien plus ont dû les ressentir ceux qui ne pouvaient obtenir la grâce qui leur fut accordée!

« Job nous condamne à vivre peu de jours et à souffrir beaucoup de misères; et la sentence de Job s'exécute tous les jours sur chacun de nous, et particulièrement sur les vieillards. Je vois, en effets que nous souffrons continuellement, que la douleur nous tourm.ente, par la mort de nos proches, par les soucis qui nous assaillent et par ceux que nous prenons nous-mêmes, conformément à la sentence de Job. Comptons encore la pauvreté, grande amie et compagne de la vieillesse.

« Tullius vante aussi la tempérance de la vieillesse, parce l'elle fuit la luxure et les autres excès de la jeunesse; mais

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je voudrais savoir de lui si les vieillards mettent celte tempérance en pratique volontairement ou par impuissance. J'en parle ainsi, seigneur médecin, pour vous avoir entendu, vous et d'autres vieillards respectables, louer cette tempérance, tout en louant avec un plaisir extrême l'intempérance de la jeunesse écoulée; ce qui m'a fait supposer que les effets ne se produisent pas, faute de pouvoir se produire, car le désir est toujours vert, mais non la faculté de le satisfaire. Aussi n'ai-je jamais compris que l'on fît l'éloge de la tempérance de celui qui ne saurait être intempérant. Que si le vieillard veut revenir aux plaisirs charnels qu'il a délaissés en même temps que la jeunesse, vous devez juger, monsieur le docteur, s'il est beau pour lui de s'embarrasser de satisfaire son appétit sans en avoir la force.

« Il (Cicéron) loue aussi la vieillesse, parce qu'elle a autorité et prudence. Et, en vérité, il a raison^ quoique j'aie vu un grand nombre de vieillards remplis d'années, et dépourvus de bon sens; ni leur âge ne leur avait donné de l'autorité, ni l'expérience de l'instruction, et ils recevaient des leçons de la jeunesse. Il y a aussi des vieillards qui savent et qui disent : « Si j'avais su, jeune homme, ce que je sais maintenant à mon âge, j'eusse vécu autrement. » De sorte que^ si le jeune homme ne fait point ce qu'il doit faire, par ignorance, le vieillard encore moins, par impuissance.

« Le seigneur Tullius loue encore la vieillesse, parce qu'elle est bien près de rendre visite aux gens de bien en l'autre vie. Je vois cependant que nous évitons tous pareille visite. Et Tullius lui-môme l'eût différée, si l'on ne l'eût pris par la violence, et détourné de son chemin pour l'obliger de faire cette visite qu'il louait beaucoup et désirait petitement. De fait, parlant avec tout le respect qu'il mérite, un des plus grands maux qui tourmentent le vieillard, c'est la pensée d'une mort prochaine, pensée qui l'empêche de jouir de tous les autres avantages de la vie, car nous voudrions tous naturellement conserver cette existence, et cela

ne se peut ici, parce que notre vie décline à mesure qu'elle avance, et plus elle va, et plus elle tend à ne plus aller.

(i Et ce qui me paraît de beaucoup le plus grave, seigneur docteur, c'est que, si le vieillard veut en user comme un' vieillard, on le fuit, et, s'il veut en user comme un jeune homme, on se moque de lui. Il n'est plus bon à aucun service, par impuissance; on ne peut le servir, parce qu'il gronde sans cesse. H ne peut frayer avec les jeunes gens, parce que le temps a mis une grande distance entre eux et lui; et les vieillards entre eux ne peuvent vivre ensemble, parce que la vieillesse a mis le désaccord entre leurs pensées. Ils mangent avec difficulté, évacuent avec beaucoup de peine; à charge à ceux qui les soignent, odieux à leurs proches, s'ils sont pauvres, parce qu'ils mettent beaucoup de temps à mourir; haïssables, s'ils sont riches, parce que leur longue vie retarde le moment de la succession.

a Les yeux, la bouche, les traits du visage et tous les membres deviennent difformes; les sens s'éraoussent, et parfois s'éteignent. Ils dépensent sans rien gagner, parlent beaucoup, et agissent peu. L'avarice surtout se développe chez eux en proportion de l'âge; or l'avarice, partout où elle prend place, n'est-elle pas la plus grande corruption de la vie?

« Ainsi donc, monsieur le docteur, je ne sais trop ce que Tullius a pu trouver à louer dans la vieillesse, celle lie de toute la vie écoulée, cette période qui prédispose l'homme à souffrir toute espèce de douleur dans les hypocondres et leurs dépendances.

« S'il y avait un âge quelconque de la vie digne de louange (ce que je conteste), il faudrait commencer par louer la jeunesse avant la vieillesse, d'autant que l'une est belle, et l'autre laide; l'une saine, et l'autre malade; l'une gaie, et l'autre triste; l'une ferme, et l'autre abattue; l'une forte, et l'autre faible ; l'une prompte à tout exercice, l'autre

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incapable de tout, saut' de gémir sur les maux qui du dedans et du dehors sans cesse l'assaillent. C'est pourquoi, monsieur le médecin, étant très-fâché des consolations de Tullius et de l'inanité, de la nullité du petit nombre de remèdes du traité de Senectute, j'en appelle à vous, seigneur Fra'nçois de Médicis (jeu de mots), et vous demande les emplâtres nécessaires, sœpe et instantive {sic), et vous requiers de me guérir, et non de me consoler (1). Portez-vous bien. »

Tel est le réquisitoire de Fernando del Pulgar contre la vieillesse. II y aurait à faire un beau commentaire sur ce texte à l'adresse de ces physiologistes de fantaisie qui promettent à l'homme une vie plus longue qu'il ne serait raisonnable de la désirer, physiologiquement, cela va sans le dire. Les partisans de la longévité seraient plus assurés de faire accepter leurs théories s'ils commençaient par les réaliser eux-mêmes, en autres termes, s'ils prêchaient d'exemple, et vivaient assez longtemps pour être bien certains qu'ils ne poursuivent pas une chimère.

Quantàceux qui ^vècheniV insénescence (2) du sens intime, ils ont plus de chances de mériter créance, même quand ils radotent, à cause que leur théorie, essentiellement spiritualiste, s'accorde parfaitement avec la croyance à l'immatérialité, et conséquemment à l'immortalité de l'âme.

La physiologie, soutenue par l'hygiène générale, peut rêver bien des améliorations dans la vie humaine ; mais la médecine, qui ne promet que la santé aux malades qui peuvent guérir, la médecine nous ramène des illusions et des espérances folles au sentiment vrai des choses réelles et des améliorations possibles.

(\)Las letras de Fernando del Pulgar a diferentes personas. Letra 1». " Contra los maies de la vejez; » à la suite des lettres de Pierre Martyr édlt. d'Amsterdam, 1C70, in-fol. EIzévier.

(2) Ce mot qui sert de litre à une espèce de roman physiologique ou philosophique {Preuves de l' insénescence du sens intime de l'homme, par le professeur Lordat, Montpellier, IS-ii) n'a point du tout le sens H'Agérasie. Insenescere signifie proprement en latin commencer à vieillir.

300 HlSTOmK.

La prolongation de l'exislen^ce des individus est assurément un des plus beaux problèmes de la science sociale, et les résultats obtenus depuis qu'une civilisation meilleure exerce sa bienfaisante action sur nos sociétés modernes, la mortalité générale amoindrie, les conditions de bien-être multipliées, le savoir croissant tous les jours pour combattre plus efficacement les causes de mort, tout enfin, dans ce qui constitue le progrès, autorise certaines espérances.

Mais que nos optimistes n'espèrent point nous ramener les longs jours des patriarches. Quand même nous serions maîtres de régler à notre volonté les circonstances extérieures, de supprimer les maladies aiguës, qui font tant de ravages, de dompter la marche fatale des afi'ections chroniques ; quand même la physiologie nous révélerait tous les secrets de l'organisation animale, et l'hygiène nous prodiguerait ses ressources, il resterait encore beaucoup à faire, non-seulement pour détourner les causes de mort, mais encore pour régler utilement les mouvements de la vie et établir un équilibre stable entre les divers systèmes de l'organisme vivant.

Hippocrate a bien dit que la connaissance vraie de la nature humaine ne se peut acquérir que par la médecine, et il est bon de rappeler de temps en temps cette grande parole aux physiologistes superficiels qui encouragent par leurs promesses inconsidérées les rêveries des réformateurs maniaques.

VI. — lia médecine dans l'hUtoirc. — Le mariage de liouis !X.I3I.

11 faut avouer que la doctrine des tempéraments était bien ingénieuse et que nous ne l'avons pas remplacée, malgré nos grandes prétentions et notre dédain de l'antique physiologie. Avec notre médecine exacte et toutes nos expé-

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rimentations et investigations rigoureuses, nous sommes bien loin d'entendre la science de l'homme à la façon des anciens physiologistes, et nous avons tort de faire fi des vieilles théories sur la constitution humaine. Les principes de notre philosophie scientifique sont un peu étroits, comme nos méthodes, et notre esprit trop sévèrement discipliné ne s'élève pas toujours assez haut pour discerner et apprécier les tentatives et les acquisitions du temps passé. Nous ne sommes pas assez philosophes pour étudier l'histoire; et nous croyons volontiers que la connaissance des systèmes et des dogmes surannés, bonne tout au plus pour satisfaire la curiosité, ne peut guère ajouter à l'instruction. Aussi n'est-il pas rare de voir des médecins qui se font un mérite de leur ignorance absolue en histoire, et qui traitent cavalièrement de vieilleries et de radotages nos antiquités médicales. Il faut plaindre ces ignorants et leur pardonner, car ils ne savent ce qu'ils disent.

Dans la science comme dans la vie, on est toujours le fils de quelqu'un, et c'est particulièrement en médecine que se manifeste toute la puissance de la tradition. Sans la tradition, notre art n'est rien, et, si notre art a un caractère scientifique, c'est grâce à la tradition. Est-il besoin d'expliquer cela? Et ces esprits orgueilleux et bornés, qui invoquent à toute heure l'observation comme le principe fondamental de toute philosophie, ne comprendront-ils jamais ■ que la tradition dans son élément vital n'est autre chose que l'observation non interrompue des phénomènes qui passent ou se reproduisent successivement sous les yeux des générations? De cette observation continue, de cette longue élaboration naît lentement la science.

Telle est la loi et la vraie méthode. Le principe subsiste malgré les variations apparentes, qui ne sont en réalité que des modes divers d'appHcation. Les moyens de connaître se multiplient et se perfectionnent : cette multiplicité croissante et cette perfectibilité sont deux excellentes conditions

de progrès; mais ce qui ne change point, ne se modifie point, c'est la faculté môme de connaître.

Nous observons autrement que les anciens, et nous obtenons des résultats qu'ils ne connurent point; mais nous ne valons pas mieux qu'eux pour cela, et nos observateurs contemporains ne sont pas supérieurs à ceux du temps passé. Cette assertion ne surprendra point ceux qui ont médité sur l'évolution de notre art, et qui sont arrivés par l'histoire à la philosophie médicale. Les autres traiteront cette assertion de paradoxe; mais leur jugement nous iraporte peu : il n'a pour nous aucun poids.

Les anciens, dans leur impatience de connaître la réalité des choses, avaient inventé une méthode artificielle d'interprétation, qu'ils nommaient herméneutique. Quand on lit leurs écrits avec le désir de les bien entendre et d'en profiter, il faut se garder de confondre cette méthode artificielle avec Tobservalion véritable, qui était leur vraie méthode scientifique. Les Grecs étaient doués d'un esprit subtil qui trouvait réponse à toutes les difficultés, à peu près comme les casuistes résolvaient tous les cas de conscience. Mais il y aurait injustice à dresser le bilan de leurs connaissances d'après ces explications provisoires qui donnaient momentanément satisfaction aux intelligences. L'herméneutique n'était qu'un procédé qui suppose de grandes ressources d'invention. Mais, à côté du procédé, il y avait la méthode môme d'observation, qui est encore à notre usage, sauf l'étendue des applications et la modification ou le perfectionnement des moyens. Les théories et les systèmes qui n'étaient point l'expression exacte de la réalité ont croulé; mais au milieu des ruines il faut distinguer les résultats acquis par une observation irréprochable, résultats qui demeurent et qu'il faut ajouter à la somme de nos propres acquisitions.

Faut-il des exemples pour rendre ceci plus clair? Prenons deux hommes qui furent grands entre tous dans l'an-

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tiquité grecque : Hippocrate et Aristote. Le grand médecin a donné, des faits qu'il avait observés, des explications souvent inadmissibles; mais, en rejetant des explications erronées, nous retenons les observations, et nous admirons la vérité des remarques et des réflexions suggérées à l'observateur par les faits bien observés. C'est par là que se recommandent la plupart des aphorismes et les propositions de pathologie ou de thérapeutique répandues dans les écrits de l'école hippocratique.

Il en est de môme pour Aristote. Ce grand interprète de la nature l'a souvent interprétée de travers; mais, en rejetant ses erreurs d'interprétation, nous constatons la profonde vérité de ses observations, et nous pensons que jamais observateur n'a surpassé celui-là ni en sagacité ni en justesse. Son recueil de problèmes est un modèle de philosophie scientifique. Chaque fait d'observation ou d^expérience est suivi d'un point interrogatif. Le philosophe, ayant constaté une réalité indubitable, en demande le comment et le pourquoi. Mais, loin de résoudre le problème, il propose tout au plus une explication sous forme dubitative. Que la solution proposée soit satisfaisante ou non, le problème existe et constitue un fait acquis.

Galien, qui vénérait singulièrement Aristote et qui voulait à tort ou à raison se rattacher à l'école philosophique ae cet incomparable maître, Galien n'était point enclin à ce doute méthodique, qui est l'âme en quelque sorte de la collection des problèmes aristotéliques. Galien avait des solutions pour tous les problèmes, et il expliquait longuement cela môme qu'il ne pouvait comprendre et qui est ou demeure encore inexplicable. C'est grâce à cette incorrigible manie de vouloir tout expHquer, qu'il a produit cet énorme fatras de commentaires, de discours et de traités de tout genre qui se réduisent à un mince volume, quand on en extrait la substance. Je dis un mince volume, car

l'in-folio de Laguna (1), qui est un abrégé de tous les écrits galéniques, pourrait être sans inconvénient réduit des trois quarts.

Il y a toutefois dans ce fatras de dissertations un petit traité dont je ne voudrais pas retrancher une seule ligne. C'est celui qui a pour titre : « Que le moral est conforme au tempérament. »

Il faut s'entendre sur ce mot. Par tempérament, Galien entendait l'organisation, de môme que les méthodistes donnaient ce sens au mot nature ; et, comme les méthodistes, il partait de la connaissance de l'organisation pour déterminer ou régler les fonctions supérieures. On connaît l'opinion d'Asclépiade sur l'âme. L'opinion de Galien sur cette entité abstraite ne différait pas au fond de celle d'Asclépiade, du moins dans ce traité si remarquable sur les rapports du physique et du moral. Tel est en effet pour nous le titre véritable de ce livre qui a précédé d'environ dix-huit siècles celui de Cabanis sur le même sujet (2).

Entre les deux il faut placer l'ouvrage si original et si hardi du médecin espagnol Huarte, intitulé : « Examen des esprits pour les sciences. » Sauf les explications, qui se modifient inévitablement suivant les époques, Galien, Huarte et Cabanis pensaient de môme. Dans les questions les plus ardues de la physiologie générale, ils sont restés les maîtres. Ils tenaient tous les trois pour la doctrine des tempéraments; et, en accordant une grande influence au système nerveux, ils n'avaient garde d'oublier l'action importante des viscères qui jouent un rôle essentiel dans les manifestations de la vie supérieure.

Galien résolvait toutes les difficultés physiologiques au moyen de sa théorie humorale; et Huarte de son côté a usé largement des ressources que lui offrait la doctrine des

(1) Galeni, Epitome opermi, edente A. Lacuna. Lugduni, 1G43 in-fol.

(2) Rapports du physique et du moral, édition, l'aris, 18i4.

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quatre humeurs et des quatre qualités premières. On conçoit à quelle infinie variété de natures on peut arriver en combinant diversement ces éléments de la crase, et il faut convenir que le système galénique a multiplié les subtilités pour expliquer les diverses idiosyncrasies. Mais, en laissant de côté les explications subtiles et les théories raffinées, on se trouve en présence de certains caractères ou types d'organisation que l'observation constate, et l'observateur est porté naturellement à rapprocher par des analogies incontestables quelques-uns de ces types divers pour en former des groupes. C'est que le résultat de l'observation est acquis, et qu'il demeure tel quel, après avoir servi de base durant des siècles à un système qui n'existe plus que dans le souvenir.

De l'ancienne doctrine humorale, il ne reste guère aujourd'hui que des locutions et des façons de parler consacrées par l'usage, et quelques préjugés dont la racine tient bon; mais, tout en rejetant les éléments premiers^ les quatre humeurs et les qualités premières, nous subissons bon gré, mal gré la doctrine des tempéraments, en tant qu'expression de faits réels et d'observations qui s'imposent comme la réalité. C'est ce fond de vérité qui soutient encore en partie les théories ayant cours depuis Galien sur les fonctions supérieures; etc'est la réalité des observations qu'ils renferment qui rend les traités de Galien et de Huarte sur la matière aussi intéressants et presque aussi instructifs que celui de Cabanis.

La tentative de Gall, si hardie et si féconde, a prouvé, par son insuffisance, qu'il ne fallait point abandonner l'ancienne voie, et que le sj'stème nerveux ne saurait donner raison de tout, encore moins le système cérébral. Les recherches des .modernes sur les fonctions des nerfs du grand sympathique ramèneront de nouveau l'attention des palhologistes sur les viscères, et il est facile de prévoir que les organes de la vie végétative reprendront l'importance que leur accordaient

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les anciens observateurs, dans l'élude des affections nerveuses et cérébrales.

Sans doute c'est le cerveau qui pense; mais, en admettant que le cerveau soit le centre commun des sensations, il est téméraire d'exclure une sorte de sensibilité organique, qui modifie les sensations cérébrales. C'est le centre encépbalique qui perçoit; d'accord, mais il ne perçoit que les sensations transmises; et celles-ci différent suivant leur provenance, leur origine, leur point de départ. La distinction des deux vies, établie par Bicbat, est très-ingénieuse, et elle a facilité les recherches; l'analj'se étant un puissant moyen d'enquête dans les questions complexes, et l'on sait que toute question physiologique est compliquée de plusieurs éléments.

Il faut pourtant oser le dire, la distinction de Bichat est imaginaire et fictive; c'est un reste de l'animisme et du vitalisme spiritualiste, doctrines dont Bichat subissait le joug et qui s'adaptaient parfaitement à son tour d'imagination.

Si le système de Gall était acceptable, l'étude de l'homme deviendrait très-simple; le cerveau serait en quelque sorte le représentant et le résumé de toute l'économie; et, une tête étant donnée, on pourrait jusqu'à un certain point refaire ou recomposer l'organisme. Mais cela ne suffit point; et c'est l'organisme tout entier qui est l'expression réelle et complète de la nature de l'individu. Aussi ne faut-il pas conclure des actions au tempérament, mais s'aider de la connaissance du tempérament pour mieux entendre les actes et la conduite d'un homme.

Celte méthode est la seule qui soit applicable en histoire. Nous comprenons bien mieux la vie d'un personnage historique, lorsque nous avons des détails précis sur sa manière d'être, de sentir, de vivre en un mot, de façon à nous représenter sa personne, son air, sa contenance^ ses allu-

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res. Si tous les historiens avaient adopté la doctrine ultraspirilualiste de Salluste, qu'il a résumée en ces six mots : Animi imper io, corpo7'is servitio magis utimur, nous n'aurions des anciens personnages qu'une sorte de biographie abstraite. Heureusement, les principes de Salluste n'ont point prévalu, et, lorsque l'histoire devint en quelque sorte plus personnelle et individuelle, en descendant des généralités aux individus, lorsque ces êtres collectifs et un peu abstraits par cela même, qu'on appelle peuples, nations, républiques, se furent incarnés, pour ainsi dire, dans la personne d'un chef, roi ou enapereur, l'observation physiologique intervint, et, grâce à son intervention, nous avons des types aussi vivants et ressemblants que si les originaux étaient sous nos yeux.

Sous ce rapport, nous devons quelque reconnaissance à ces historiens familiers qui ont écouté aux portes, qui ont dit tout ce qu'il leur a été donné de voir ou d'entendre, sans rien négliger, sans oublier les particularités ni les menus détails. Suétone est le maître de cette école d'historiens indiscrets, et il a été suivi par les auteurs de cette histoire qu'on appelle auguste, non par antiphrase, mais parce que l'empereur Auguste ayant fondé un nouveau régime monarchique, son nom servit à désigner ce régime. Auguste est synonyme d'impérial. Assurément rien n'est moins auguste que cette galerie d'empereurs dont nous connaissons la conduite, les mœurs et le tempérament; mais cette collection de portraits est très-instructive, trèsédifiante; et, à ne considérer que la réalité, ces historiens de second ordre nous intéressent infiniment plus que ceux qui s'enveloppent majestueusement dans le manteau de l'histoire.

J'admire l'éloquence de Tacite et je partage volontiers son indignation contre les misérables dont il nous raconte les méfaits. Mais, pour l'observateur qui veut juger d'après sa propre observation, une confidence de Suétone vaut in-

comparablement mieux qu'un réquisitoire de Tacite. Ce dernier a beau s'effacer, à force d'art; c'est lui que je vois toujours en scène, derrière les personnages qu'il lait mouvoir. C'était, il est vrai, uu très-grand peintre, un peintre inimitable; niais ses portraits sont plus remarquables par la richesse du coloris que par la précision des lignes. J'ai remarqué que Tacite, trop préoccupé de la grande éloquence et des grands effets de style, néglige d'entrer dans ces détails qui peignent bien mieux les hommes que toutes les réflexions morales que peuvent suggérer à un esprit méditatif les événements les plus considérables de l'histoire et les vicissitudes des choses humaines.

Tacite se plaît à nous représenter le monstre, l'être féroce et inhumain, et il ne nous dit rien de l'épileplique, de l'halluciné, du mélancolique, du maniaque. Ce n'est que par induction et en comparant ses récits avec ceux des auteurs de mémoires que l'on peut en retirer quelque profit pour la connaissance de l'état pathologique et mental de ses personnages. Juvénal avait plus d'égard au tempérament, de môme que Sénèque et Pétrone. Veut-on connaître l'empereur Claude, par exemple, et le connaître intus et incute, il faut lire VApoMobjntose de Sénèque ou le Satyricon de Pétrone. Le philosophe et l'homme de cour ont saisi le personnage sur le vif; je dis aussi l'homme de cour, parce qu'une étude approfondie du Satyricon ne me laisse à peu près aucun doute sur l'original du portrait de Trimalcion. Ce vieillard imbécile n'était pas autre que Claude, n'en déplaise aux commentateurs routiniers qui veulent à toute force que Pétrone ait fait la satire de Néron dans le récit de cette effroyable bacchanale.

Pline, en maints passages de son histoire naturelle, n'a point oublié les particularités de nature et de tempérament, les conditions physiologiques, les circonstances pathologiques de ces empereurs dont la sottise humaine faisait des dieux. Parlant du divin Auguste, qu'il répute un

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des mortels les plus heureux, l'éloquent compilateur se plaît à étaler les infortunes, les faiblesses, les misères corporelles, les maladies elles infirmités de ce dieu, qui avoua lestement, à la dernière heure, qu'il n'était qu'un comédien.

Sans étendre plus loin ces réflexions, sans multiplier ces exemples, nous remarquerons simplement qu'il importe beaucoup de connaître l'état corporel et mental, l'état physiologique des personnages qui ont joué un rôle considérable dans les événements, pour remonter à la source et à l'origine des faits. Sans doute, il serait insensé de considérer les faits historiques comme des phénomènes i^hysiologiques. L'historien qui ferait ainsi suivrait une méthode fousse et pécherait gravement contre les principes de la logique. Mais, sans rien exagérer, il est permis d'invoquer la physiologie et la pathologie comme auxiliaires de l'histoire; avec d'autant plus de raison, que durant des siècles l'histoire a été, pour ainsi dire, absorbée, accaparée et confisquée par quelques hommes, qui représentaient un peu dans l'humanité celte providence qui préside, dit-on, aux choses de l'univers et au gouvernement des mondes.

Il fut un temps où le monde civilisé était entre les mains d'un maître unique et souverain. De là ce vers d'un mime, en plein théâtre, et en présence d'Anausie :

Videsne, ut cinœdus orbem digito tempérât ?

Le peuple romain, qui n'avait pas encore perdu tout souvenir de l'ancienne majesté républicaine, répondit par des applaudissements frénétiques à ce trait hardi qui peignait si bien le premier des empereurs. Nous sommes maintenant bien loin de ce régime, et les nations, à mesure qu'elles s'éclairent et se fortifient par la civilisation, s'affranchissent de plus en plus de ces volontés impériales ou royales qui étaient absolues et toutes-puissantes il n'y a pas cent ans.

L'histoire aussi s'est affranchie, et s'est montrée plus

hardie que jamais dans la recherche de la vérité. Elle n'a plus ce sentiment de respectueuse vénération qui la faisait sujette et trop souvent esclave. Et, non contente de peser la cendre des rois dans les balances de la justice, elle ressuscite ces morts couronnés et nous les montre dans toute la vérité de leur nature, sans égard pour le prestige de la majesté royale, les suivant en quelque sorte et pas à pas dans les plus minutieux détails de la vie ordinaire, en s'aidant au besoin ou quand il y a lieu des confidences des médecins et des indiscrétions des valets.

La personne autrefois sacrée du glorieux Louis XÏV nous apparaît dans toute la réalité de ses misères physiques et morales, grâce aux mémoires de Dangeau et de Saint-Simon et aux notes quotidiennes de ses trois premiers médecins. Les écrits de cette espèce sont précieux pour l'étiologie et, si l'on peut ainsi dire, pour la psychologie de l'histoire. Nous saisissons les motifs réels de bien des déterminations que la physiologie et la pathologie nous expliquent parfaitement, et qui étaient auparavant lettres closes.

A cette histoire intime et confidentielle nous devons de mieux connaître les hommes et les choses de l'histoire, et ce n'est point sans une secrète satisfaction que nous réduisons à leur juste mesure et à des proportions humaines ces demi-dieux dont la mémoire a été si longtemps vénérée. Louis XIV, si gâté jadis et si maltraité aujourd'hui par les historiens, a été dépouillé de son auréole, et personne ne saurait prendre désormais au sérieux l'apothéose que l'adulation la plus raffinée lui fit de son vivant. De même que Louis XVI, bon homme au fond et roi passable, malgré ses faiblesses et ses aptitudes d'artisan, a payé pour tous ses prédécesseurs, de môme Louis XIV a été en quelque sorte immolé sur l'autel de l'histoire comme le bouc émissaire des Bourbons.

De cette dynastie royale, le peuple n'a gardé qu'un nom, celui de Henri IV, ce Gascon madré, le plus gaulois des

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rois de France, et à cause de cela le seul dont la popularité soit vivante. La chanson a résumé toutes ses belles qualités en un couplet. C'était, dit-elle, un roi vaillant, un diable à quatre, qui réunissait en sa personne les instincts, les passions, les aptitudes de la race française, les éléments les plus vivaces de la poésie gauloise : l'amour des batailles, des femmes et du vin. C'est parce qu'il était doué de ce triple talent que ce roi d'humeur joyeuse restera dans l'histoire comme une incarnation du génie et de l'esprit français.

Son fils, je ne parle pas de ceux de la main gauche, son tîls légitime et son héritier ne lui ressemblait en rien; il n'avait rien de lui. Voici une anecdote qui fait bien connaître ces deux natures si dissemblables :

« Le l, à dix heures, dîné avec le Roy. A onze heures trois quarts, conduict le Roy hors de l'escalier. Il estoit triste. Le Roy lui dict : Mon fils, quoi vous ne me dictes rien quand Je m'en vay ? Vous ne m' embrassés pas ? Il se prend à pleurer sans esclater, taschant de cacher ses larmes tant qu'il pouvoit devant si grande compagnie. Lors le Roy, changeant de couleur et à peu près pleurant, le prend, le baise, l'embrasse, luy disant : Je dirai, comme Dieu dict dans r Escripture Saincte : Mon fils, je suis bien aise de voir ces larmes, je y aurai égard. Puis entre en carrosse pour s'en retourner à Paris. Monsieur le Dauphin gaigna alors tristement l'escaUier pour s'en retourner aussi de peur que Tonne le vid pleurer. Comme il fust en sa chambre peu de temps après, je luy demandai ce que le Roy lui avoit dict en partant. Les larmes luy viennent aux yeux, et, changeant de propos : M'a dict que je tirasse de la harquebuse. Je le presse une fois ou deux : il lient ferme, je le quicte, il pleura abondamment et du cœur. »

Celte scène se passait h Saint-Germain, le 7 décembre 1609. Elle est racontée par messire Jean Hérouard,

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seigneur de Vaugrigneuse, premier médecin du roi, mort de maladie à Aitré, devant la Rochelle, le samedi 8 février 1628, au service du Roy son maître, à la santé duquel il s'était entièrement dévoué, âgé de soixante-dix-huit ans,' moins curieux de richesses que de gloire, d'une incomparable affection et fidélité ; pour emprunter les propres termes d'une note consignée dans le dernier volume de son journal de la santé de Louis XIII. Le journal d'Hérouard porte ce titre très-juste : Histoire particulière du roi Louis XIII , depuis le moment de sa naissance jusqu'au Sll janvier ]G'28. Nous savons qu'Hérouard tomba malade à Aitré, au camp, devant laRochelle, le 29 du môme mois; de sorte qu'il tint la plume pendant vingt-sept ans, relatant jour par jour, ou plutôt heure par heure, les plus pelils faits et gestes et les moindres particularités de la santé du prince. Aussi a-t-il rempli six grands volumes in-folio, d'une écriture microscopique.

Rien n'est plus fastidieux que la lecture de ces pages monotones ; mais l'observateur y trouve des révélations précieuses et matière à bien des réflexions. Aussi faut-il encourager les efforls et le zèle de deux érudits qui ont entrepris la tâche ingrate d'imprimer cet énorme fatras (-1); non sans les engager à publier en môme temps un autre manuscrit ayant pour titre : Particulaintés de la vie du roi Louis XIII^ extraites des mémoires d'Hérouard. Ce manuscrit contient une analyse des années 1601, 1602, 1603 et 1604, qui manquent dans le grand recueil d'Hérouard. Les éditeurs de ce recueil devraient donner en môme temps le portrait de l'auteur, d'après le buste conservé au cabinet des médailles; car le lecteur de cette interminable série d'observations sera bien aise de connaître les traits d'un homme dont la patience peut jusqu'à un certain point se comparer à celle de Sanctorius dans sa balance.

On pourrait dire, sans figure, qu'Hérouard a noté toutes

(1) MM. de Barthélémy et Eudora Soulié.

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les respirations et pulsations du roi Louis XIII, et qu'il n'a rien oublié de ce qui pouvait contribuer à faire bien connaître le tempérament de ce prince.

M. Armand Baschet, qui a déjà bien mérité de l'histoire par une curieuse publication sur la diplomatie vénitienne au seizième siècle, M. Baschet a consacré beaucoup de temps et de longues recherches à l'étude d'une des parties les plus intéressantes de la vie de ce personnage taciturne et flegmatique. Sous ce litre romanesque et très-exact, Le Roi chez la Heine, il a fait, patiemment et consciencieusement, minutieusement aussi et un peu à la façon d'Hérouard, sauf la monotonie du récit, l'histoire secrète et intime du mariage de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, d'après le journal de la santé du Roi, les dépêches du nonce et autres pièces d'État (d).

Le mariage de Louis XIII avec l'infante d'Espagne aboutit après d'interminables négociations, et fut célébré à Bordeaux, le 25 novembre 1615. A cette date, Louis XIII n'avait pas quinze ans, étant né le 27 septembre 1601 . La jeune reine, née le 22 septembre de la môme année, avait cinq jours de plus que le roi. Les mariages espagnols, en projet avant même la mort de Henri IV, furent définitivement arrêtés et proclamés dès l'année 1612, grâce à l'habileté peu commune et à l'infatigable activité que déploya, dans les négociations, la régente de France, Marie de Médicis, heureusement secondée par d'habiles auxiliaires.

Le 26 janvier 1612, le môme jour oîi s'était réuni le conseil au sujet du mariage du roi, celui-ci étant allé le soir saluer la reine-mère, Hérouard recueillit le dialogue suivant entre la mère et le fils :

(1) Paris, Aubry, 18G4, I vol. in-8 de xn-368 pages. Ce volume, qui est peut-être le plus beau de tous ceux qu'a jusqu'ici publié l'intelligent éditeur, peut passer pour un des plus remarquables produits de la typographie française.

1 * FHSTOIRE.

« Mon fils, je vous veux marier ; le voulés vous bien?

— Je le veulx bien, Madame.

— Mais vous ne sçauriés pas faire des enfants?

— Excusés moi, Madame.

— Et comment le scavés-vous?

— Monsieur de Souvré me l'a apprins. »

M. de Souvré était le gouverneur du prince, et assurément il ne lui avait rien appris de ce que le petit bonhomme croyait savoir, sans seulement s'en douter. Il le montra bien dans la suite, lorsque le moment fut venu de se souvenir de la leçon et de la mettre en pratique. La réponse résolue du jeune prince à sa mère, dans sa candeur naïve, semble trahir pourtant une certaine pétulance. Mais il ne faut pas s'y tromper. Le fils de Henri IV n'avait point hérité de l'ardeur du sang ni de la gaillardise de ce roi paillard.

Il faut rapporter encore un autre trait de l'enfance de Louis XTII, cité par M. Baschet, et emprunté à Hérouard. Un jour, à Saint-Germain, la nourrice du prince lui demande s'il n'est pas amoureux : Non, je fuis Vamour. — Mais, Monseigneur, ajoute aussitôt Hérouard, présent à l'entretien, fuyez-vous l'Infante? — Non; puis, se reprenant : Ahl si fait, ah ! si fait.

Quoique le prince n'eût que huit ans accorapUs lorsqu'il tenait ces propos, ils méritent d'être notés, parce que sa conduite ultérieure répondit parfaitement à cette espèce d'instinct de répulsion pour la passion amoureuse, qu'il ne ressentit jamais, dont il ne connut jamais les joies ni l'amertune. On l'a remarqué avec grande raison, de l'amour Louis XIII ne connut que la jalousie. C'était une pauvre, triste et ingrate nature, concentrée et prodigieusement égoïste, susceptible de haïr froidement et jusqu'au crime, incapable d'affection, n'ayant point de volonté suffisante pour être son maître, et toujours en tutelle, d'abord sous sa mère qu'il détestait, puis sous son favori

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de Luynes elles autres et enfin sous Richelieu, qui fut roi de fait durant la longue minorité de ce prince irrésolu, débile de corps et d'esprit, privé de toute initiative.

M. Armand Baschet a réuni des éléments suffisants pour refaire ce personnage aussi singulier que peu intéressant dans deux curieux chapitres de son livre : «Le portrait de Louis Xni avant sa majorité (1609-1614), et les divertissements de Louis XIII (1616-1617). » Dès son enfance, le Dauphin souffrait impatiemment le joug de son gouverneur et de ses précepteurs. Il s'ennuyait de l'histoire et de la géographie, et n'avait goût qu'à la chasse, aux oiseaux, aux petits simulacres de guerre, ou plutôt aux jeux de parade avec les petits gentilshommes de sa petite cour. Il aimait les petits fusils, les petits sabres, les petits canons, les soldats de plomb ou d'argent, et par-dessus tout ses faucons, gerfauts, émerillons et autres oiseaux de chasse. Il avait la vertu classique des chasseurs, s'il faut en croire les anciens poètes ; il était chaste comme Diane. Mais ce nouvel Hippolyte, morose et sauvage, ne connut jamais ni les périls ni les orages de l'adolescence, ni les élans emportés de la jeunesse. Son cœur ne battait point, et ses entrailles ne tressaillaient point. Ce qu'il avait, et à un trèshaut degré, c'était le sentiment de sa personnalité, la conscience de sa dignité royale et de sa majesté. Sérieux en tout, il tenait son rang au parlement et dans le conseil, montait fort bien à cheval, et savait au besoin commander ou autoriser un meurtre. On connaît la fin tragique du maréchal d'Ancre. Mais on connaît aussi la fortune de ce connétable de Luynes qui était le maître du roi, à force de puériles complaisances.

Jusqu'ici aucun document n'autorise un soupçon fondé sur la nature des relations qui formaient comme un lien indestructible entre le favori et le prince. Mais je ne serais pas étonné que l'histoire, qui est une enquête perpétuelle, nous fît quelques révélations d'un nouveau genre, et nous

pourrions bien avoir un jour le vrai secret de celle faveur aussi extraordinaire par son origine que par sa durée. L'enfance est pleine de mystères, et il est des instincts pervers si bien dissimulés à leur naissance, que l'œil le plus sagace n'e peut pas en suivre toujours le développement.

Les passions mauvaises, les vices honteux naissent pour ainsi dire avec l'organisme, et ceux qui en sont possédés les cachent avec une habileté prodigieuse, ceux du moins qui ne sont point enclins au cynisme ou privés de ce sens moral qui entretient à la fois la conscience des turpitudes et inspire la force de les tenir secrètes. On peut être organisé comme Jean-Jacques Rousseau, sans avoir cette dose d'impudence qui est indispensable pour faire des aveux, d'ailleurs inutiles, et tels qu'on en trouve souvent dans les Confessions. Je ne prétends pas que Louis XIII eût dès l'enfance des goûls et des habitudes semblables aux basses inclinations de Monsieur, frère de Louis XIV, ni qu'il fût doué pour un infâme libertinage. A ce sujet nous n'avons que des présomptions fondées elles-mêmes sur des conjectures.

Remarquons toutefois que Tallemant des Réaux a dit expressément que les amours de Louis XIII étaient d'étranges amours, à l'endroit où il en parle comme d'un amoureux transi et susceptible tout au plus de jalousie, c'est-à-dire d'un sentiment secondaire qui, lorsqu'il prévaut, gâte et corrompt dans sa source la passion vraie. Rappelons aussi, puisque nous sommes dans le domaine médical, qu'il est des instincts contre nature qui étouffent ou excluent les instincts naturels, et que c'est l'aberration qui constitue le vice plutôt que l'exercice excessif d'une fonction physiologique ou légitime. Les penseurs qui ont lu Platon et ses singulières théories de l'amour socratique n'ont-ils pas vu avec quelle subtilité mystique et quelle force de raisonnement ce bel esprit a présenté la défense d'une de ses faiblesses?

, Notons, à ce propos, que ces philosophes aux mœurs

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équivoques raisonnaient à peu près comme nos femmes émancipées. Celles-ci, pour justifier leurs déportements, consacrer la débauche et sanctifier l'adultère, ont mis leur morale en romans, et cherchant l'idéal de l'homme qui conviendrait à leur dépravation, elles ont fait cet homme idéal c\ leur image et l'ont ainsi rabaissé, dégradé, ravalé. Point n'est besoin de rappeler à ceux qui ont médité sur les publications scandaleuses ou dévergondées de notr-e temps l'utopie sociale de ces misérables créatures. Ainsi des disciples de l'école socratique, qui sont les vrais prédécesseurs des mystiques et des casuistes : ils rêvaient un amour idéal qu'ils spiritualisaient jusqu'à le rendre divin ; et ce raffinement de spiritualisme, qu'ils appelaient la recherche du beau, les poussait sur une pente fangeuse jusqu'au cloaque.

Platon a beau couvrir de fleurs l'immonde sentier : ni les métaphores brillantes, ni les allégories ingénieuses, ni les mythes qu'il invente comme un poëte, ne sauraient faire illusion. Ce parleur élégant, ce séducteur des esprits efféminés prêche en dernier résultat le culte odieux des amours stériles.

Ce vice est de tous les temps et comme inhérent à l'hu maine nature. Ceux qui ont lu un traité attribué à Lucien, sur les deux sortes d'amour, connaissent suffisamment les conséquences déplorables de ces décevantes théories esthétiques. Dans ce traité, il n'est plus question de faire une place à la pédérastie à côté de l'amour légitime : on ne dispute que sur les avantages de l'une et de l'autre, et finalement, après une longue et indécente dissertation, suivant la méthode comparative, le sophiste ou le casuiste grec laisse la conclusion indécise, ou, pour mieux dire, il conclut à la manière des indifférents : faites ce qu'il vous plaira et suivez vos goûts, ou, si vous aimez mieux, conlentez-vous de toutes les manières; car il est des natures qui ont l'instinct vicieux à côté de l'instinct naturel. On connaît le vers d'Horace :

Mille puellarum, puerorum mille furores.

Revenons à Louis XIII, qui lisait peu ces auteurs, et à qui ce vers ne saurait s'appliquer tout entier; car il n'aima jamais une femme, non pas môme la sienne, bien que, marié jeune et mis en demeure de faire acte de virilité avant l'âge d'homme, il eût été comme conduit par la main à cueillir les fruits précoces de l'amour. Nous avons le récit de la première nuit de ses noces, sous ce titre très-expressif el plein de promesses : Ce qui s'est passé lors de la consommation du mariage du Roi. Donnons ce récit, tel qu'il a été reproduit d'après le manuscrit, par M. Armand Baschet :

' ' « Après la cérémonie achevée, environ les sept heures du soir, et que Leurs Majestés eurent un peu devisé ensemble, le Roy et la petite Reyne s'en retournèrent avec aultant d'ordre que l'heure le peut permettre, et prirent le plus court chemin de l'archevêché pendant que la Reyne mère y retourna aussi par la petite porte, et estant là, donna ordre à faire faire la bénédiction du lict nuptial sans aulcune cérémonie que par un des aumôniers ou chappelains.

« Incontinent après que le Roy eust souppé, il se coucha en sa chambre et en son lict ordinaire selon sa coutume oii la Reyne sa mère, qui jusqu'alors estoit demeurée en la chambre de la petite Reyne et l'avoyt fait aussi coucher dans le lict de sa première chambre, le vint trouver environ vers les huit heures du soir, passant au travers de la salle dont elle avoil fait sortir toutes les gardes et tout le monde, et, trouvant le Roy dans son lict, lui dit ces mesmes parolles :

(( Mon fils, ce n'est pas tout que d'être marié, il faut que vous veniez voir la Reyne, votre femme, qui vous attend. »

(( Le Roy répondit : «Madame, je n'attendois que votre commandement. Je m'en vas s'il vous plaît la trouver avec vous. ))

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« Aumesrae temps l'on lui bailla sa robbe de chambre et ses bottines fourrées, et ainsi s'en alla avec la Reyne sa mère par ladite salle en la chambre de la petite Reyne, dans laquelle entrèrent avec Leurs Majestés les deux nourrices. Messieurs de Souvray, gouverneur, et Érouard, premier médecin, le marquis de Rambouillet, maistre de la garderobbe, portant l'éppé du Roy, Belinguant, premier valet de chambre, portant le bougeoir. Comme la Reyne approcha du lict, elle dict à la petite Reyne :

« Ma fille, voici votre mari que je vous amène, recevez-le auprès de vous et l'aimez bien, je vous prie. »

« A quoy elle respondit en espagnol qu'elle n'avoit autre intention que de lui obéir et complaire à l'ung et à l'autre.

(1 Et ce disant, le Roy se mit dans le lit par le costé de la porte de la chambre, la petite Reyne estant du costé de la ruelle où avait passé la Reyne mère, laquelle les voyant couchés leur dit à tous deux ensemble quelque chose si bas, que personne du monde ne le put entendre qu'eux, et puis, sortant de la ruelle, dit : « Allons, sortons tous d'icy, » et commande aux deux nourrices du Roy et de la Reyne de demeurer seullement en la dicte chambre et de les laisser ensemble une heure et demie ou deux heures au plus.

« Ainsy se retira ladicte dame Reyne et tous ceux qui estoient encore avec elle en ladicte chambre pour laisser consommer ledit mariage, ce que le Roy fit et par deux fois, ainsy que lui-mesme l'a advoué, et lesdictes nourrices l'ont véritablement rapporté; et après s'estant un peu endormy et demeuré un peu davantage à cause dudict sommeil, il se réveilla de lui-même et appella sa nourrice qui luy rebailla ses bottines et sa robbe, et puis le reconduisit à la porte de la chambre du dehors de laquelle, dans la salle, l'attendoient lesdicts de Souvray, Érouard, Belinguant et autres pour le reconduire en sa chambre, et, après avoir demandé à boire et avoir bu tesmoignant un grand contentement de la perfection de son mariage, il se remit en son

lict ordinaire et reposa fort bien tout le reste de la nuit, estant pour lors environ onze heures et demie. La petite Reyne de son costé se releva au mesme temps que le Roy fust party d'auprès d'elle et rentra dans la petite chambre, et se remit dans son petit lict ordinaire qu'elle avoil apporté d'Espagne. C'est véritablement ce qui se passa pour la consommation dudict mariage (1). »

La consommation était purement illusoire, et le roi avoua plus tard qu'il n'avait conservé que de douloureux souvenirs de cette nuit de noces dont la politique de la régente avait fait dresser le procès-verbal. Ce mariage d'enfants n'était qu'un simulacre d'union matrimoniale, une cérémonie innocente et dérisoire. Louis XIII savait-il ce qu'on exigeait de lui? et ces mots prononcés à voix basse par sa mère, en savait-il la signification? La nature, pour emprunter la métaphore reçue, avait-elle parlé chez lui? Comprenait-il seulement les contes gras que lui firent, pour le préparera l'amoureux déduit, MM. de Grammont et de Guise et quelques autres seigneurs de sa cour, mentionnés par Hérouard?

A cet âge, le jeune prince était peut-être tout à fait ignorant de l'œuvre de la chair. Peut-être aussi que les deux tentatives constatées par la relation officielle ne produisirent que douleur et fatigue; et que ce premier essai de virilité, qui avait étonné et effrayé l'adolescent, découragea ou dégoûta par la suite le jeune homme. Il se pourrait aussi que la leçon du procès-verbal ne fût point la véritable.

Mais, sans accumuler les conjectures qui ne feraient qu'augmenter l'incertitude , considérons les suites de ce premier congrès, et nous serons forcés de conclure que le sens génésique était mort ou paralysé chez le jeune roi, ou bien encore qu'il ne se sentait aucun appétit vénérien, ou qu'il y avait perversion de la fonction génitale. L'impuissance de Louis XIII se pourrait aisément soutenir, si. comme

(1) Le roi chez la reine, chap. Viii, p. 197-1!)9.

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on dit en droit, la recherche de la paternité n'était point interdite; d'autant mieux que si l'on admet, par une interprétation bienveillante, la continence et la chasteté de ce prince, on ne saurait admettre également la sagesse d'Anne d'Autriche, femme d'un tempérament ardent, veuve de son mari dès le lendemain de son mariage, et invitée pour ainsi dire à l'adultère par la froideur persévérante de cet époux de glace.

Le roi marié voulut devenir son maître. Il oubliait la jeune reine, mais non la régente ni ce vaniteux maréchal d'Ancre, qui devait payer de sa vie l'insolence de ses prétentions. La journée du 24 avril 1616, l'assassinat du favori de la reine mère fut le signal d'une révolution de palais, qui eut pour résultat de porter au faîte la fortune de Luynes. Plus que jamais le roi se livra à son goût pour la chasse, assistant fort assidûment au conseil, traitant les affaires de l'État, recevant les ambassadeurs, et faisant preuve en toute circonstance d'une grande modération d'esprit : il écoutait beaucoup, répondait brièvement.

Le prélat Guido Benlivogho, nonce du pape à la cour de France, remarque finement que ce pauvre prince^ si médiocre, avait deux qualités excellentes pour le gouvernement, à savoir : la dissimulation et le silence. Ces deux qualités étaient aussi celles de Tibère et de Philippe II; et assurément Louis XIII n'était point de la force de ces profonds politiques. Cependant ce roi majeur et en apparence émancipé ne songeait pas le moins du monde à se donner un successeur. En revanche, la cour d'Espagne s'indignait de cette froideur et de ce dédain conjugal; l'orgueil castillan était blessé de cet abandon incroyable de l'infante d'Espagne, devenue reine de France. La cour de Rome s'en inquiétait.

Les ambassadeurs de ces deux puissances combinèrent leurs efforts pour amener définitivement la consommation du mariage, et ils firent si bien, que Luynes, pourvu de toutes sortes d'honneurs et d'une riche héritière, agit de con-

GOARDIA. ai.

cert avec eux. On fit danser le roi, qui, aimant fort la musique, prit plaisir aux ballets que lui offrait la reine et qu'il était obligé de lui rendre. Les poètes et les musiciens concoururent au rapprochement de ces époux platoniques ; ort invoqua les plus tendres souvenirs de la mythologie, Malherbe lui-môme s'en mêla et sonna emphatiquement la charge amoureuse.

Mais tant d'efforts combinés ne laissaient entrevoir qu'un résultat éloigné. On sentait bien que la glace pourrait fondre à la longue; mais on était encore loin de la tiède saison des zéphirs. On s'évertuait en vain à compromettre les jolies personnes de la cour, les demoiselles de la reine, jusqu'à faire courir le bruit que le roi ne passait pas toujours ses nuits dans le célibat. Le roi, déclare le nonce Bentivoglio, si bien informé et si désireux de voir le mariage consommé, le roi, écrit le nonce du pape, le S juillet 1617, ne s'est point encore manifesté à l'égard des femmes, in materia di donne.

Luynes, qui voulait être le maître et chez le roi et chez la reine, et qui tînit par obtenir l'expulsion de l'entourage espagnol, Luynes s'employait de son mieux pour amener la complète union conjugale. Mais le roi restait indécis et déclarait froidement n'éprouver aucun désir à cet égard. En rendant justice aux bons conseils du favori, tout en discernant très-bien les vrais motifs de sa conduite, le nonce constate le mauvais effet produit par l'hésitation du roi, et s'étonne d'une froideur insolite dans un âge qui est celui des passions bouillantes. « Il re non dimeno porta innanzi a dormire colla moglie, e dà occasione a varii discorsi, perché finira presto i sedici anni, e par molto strano, che si mostri tuttavia alieno da questa azione. »

Le nonce comptait beaucoup sur les bons secours d'un auxiliaire de grande influence, le confesseur du roi. Il se nommait le père Jean Arnoux, jésuite, né en Auvergne, et il était la créature du favori. Arnoux, successeur du père

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Coton, disgracié lors de la révolution contre la reine mère, suivait docilement les ordres de son protecteur, et obéissait d'ailleurs aux désirs du nonce. Ce dernier, bien entendu, allant au-devant des scrupules du bon père, lui avait tout permis pour le bon motif, et même quelques petites confidences que nous retrouvons aujourd'hui dans les dépêches du nonce, et qui ne sont autre chose que la chronique du confessionnal : «Ilpadre Arnoldo mi ha detto in granconfidenza ch'egli ha fatto col re in quest'ultima confessione ogni buono offlcio per la regina sua moglie, acciochè il re se le inclini che l'ami, e pensi d'essere suo buon marilo. »

Le jésuite fit de son mieux pour donner contentement à son bienfaiteur, au nonce et à l'ambassadeur d'Espagne. Pour la plus grande gloire de Dieu, il travailla de tout son pouvoir à la consommation tant désirée du mariage. Il y travailla plus d'une année. M. Armand Baschet a consacré un long chapitre à ces négociations intimes. Mais je ne sais s'il a déployé toute sa sagacité à démêler les fils ténus de cette conspiration contre la continence du roi.

11 y a là quatre acteurs en scène, dont deux très-actifs, à savoir : le favori Luynes, et le jésuite, sa créature. Je doute très-fort que ces deux compères aient joué aussi franc jeu que le duc de Monteleone et le prélat Benlivogho. Je serais très-enchn à croire que ces deux diplomates ne recevaient que des confidences tronquées, et qu'ils ne savaient, malgré leur indiscrétion et leur curiosité empressées, qu'une faible partie de la vérité. Le confesseur était entièrement à la dévotion du favori, et celui-ci, maître absolu de la situation, réglait à son gré les inclinations du roi. Luynes devait désirer le rapprochement des deux époux, non par crainte de se voir supplanté, si le roi venait à donner dans la galanterie; — selon nous, nul mieux que Luynes ne savait que le roi était invulnérable de ce côté ; — mais pour dominer à la fois le roi et la reine; car il était tout-puissant. Quelque

chose pourtant manquait à son ambition : le gouvernement intérieur de la maison de la reine, qu'il fallait soustraire à tout prix à l'influence espagnole.

Luynes commença par introduire sa propre femme auprès d'Anned'Aulriche, la fit nommer plus tard surinlendante, et ne fut content quelorsqu'il eut fait maison nette. Nous avons vu queLouis XTII ne sentait aucun désirde jouirde ses droits d'époux, et qu'il résistait à toutes les séductions qui tendaient à le faire tomber dans le piège. Il cède cependant, bien doucement, au fur et à mesure que l'entourage espagnol de sa femme se dissout en quelque sorte, et ne se décide à épouser véritablement, qu'après le départ de cette cour étrangère. N'était-ce pas le favori qui réglait ainsi les velléités du maître qu'il menait docilement et comme à la lisière?

Le duc de Monteleone se doutait peut-être de ces manèges. Quant au nonce Bentivoglio, tout fin politique qu'il était, il ne paraît pas les avoir devinés. Luynes, qui gouvernait à son gré l'esprit indécis du roi, tirait habilement parti de ses hésitations et de son entêtement, non sans piquer son amour-propre, en lui faisant sentir que l'Espagne, que le roi son beau-père, avaient le pied, l'œil et la main dans sa cour, ce qui d'ailleurs était vrai. Il faut donc considérer dans l'étude de ces négociations intimes deux éléments principaux : le caractère et le tempérament du roi, et la conduite et les intérêts de son favori.

Comme nous faisons ici de la physiologie seulement, laissons ces considérations et revenons au tempérament de Louis XIII. Ce pauvre prince entrait dans sa dix-huitième année, et il était plus que jamais embarrassé de sa femme. L'idée d'un rapprochement intime lui paralysait le courage; il n'osait affronter ce combat, pour lequel il ne se sentait point les forces nécessaires, et il fuyait toutes les occasions que lui ménageaient habilement ses courtisans les plus dévoués. La reine étalait en vain tous ses charmes. Son mari

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ajournait indéfiniment le règlement des comptes, comme im débiteur insolvable. Le nonce lui-même s'impatientait de ces retards extraordinaires. Voici en quels termes il s'exprimait bonnement, à la romaine, dans une dépêche que j\r. Armand Baschet n'a osé traduire :

« On croyait très-fort que cette fois, à Saint-Germain, le roi se déciderait à coucher avec la reine et à jouer jusqu'au bout son rôle d'époux; mais il n'a soufflé mot à ce sujet, soit que la honte le retienne ou que son énergie ne soit pas encore suffisante. Il en est qui lui conseillèrent de s'essayer préalablement avec une femme mariée ou ayant déjà quelque expérience, et de ne point faire ses premières preuves avec une pucelle. Mais son confesseur le détourne de commettre un tel péché, et jusqu'ici ce bon avis l'emporte et l'emportera, on l'espère, jusqu'au moment attendu, lequel finalement ne pourra longtemps se faire attendre. Ces Espagnoles, si ardentes, se désespèrent, et disent que le roi n'est bon à rien. Son père aussi commença tard. Queste Spognuole, che son calde, si disperano, e dicono che il re non val niente. Suo padre ancora comincio tarde » (Dépêche du 17 janvier 1618.)

La dernière réflexion de Bentivoglio ne manque point d'àpropos. Mais j'avoue que je partage entièrement l'opinion des dames de la reine. Henri IV n'était pas tout à fait un jouvenceau quand il entra dans la carrière amoureuse; cela est vrai, mais, une fois lancé, il ne s'arrêta plus, et le poignard de Ravaillac trancha du même coup le fil de sa politique et le réseau de ses intrigues amoureuses.

Quant à Louis XIII, à peine est-il permis de dire qu'il ait commencé bien tard. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne prit point goût à ce jeu, et qu'il n'y jouait que contraint et forcé en quelque sorte. Les dames de la reine devaient savoir quelque chose de cette première nuit des noces royales, dont le jeune prince avait gardé un souvenir peu agréable. Les confidences du nonce plaisaient fort en cour

de Rome; il y a grande apparence que le pape s'amusait des puérilités qu'on lui racontait du fils aîné de l'Église. Cependant les négociations intimes se poursuivaient sans relâche. Le père Arnoux, c'est Guido Bentivoglio qui lui' rend ce témoignage, chapitrait le roi en confession et le poussait au nom de la religion à passer la nuit avec la reine.

C'était là le terme tant désiré des négociations, et les politiques avaient hâte de savoir le mariage consommé : Poicliè, ajoute le nonce, finchè non si viene a questo, non si potrà mai impedire che non si parli non solo in Spagna, ma in tutte le altre corti, parendo strano, per dire il vero, che il re, il qualesi accosta ormaialli diocitti anni, tarditantoa risolversi a far le azioni di marito. (14 avril 1618.) Malherbe avait dit la même chose aussi poétiquement que possible dans ses stances sur le mariage du roi et de la reine :

Les fleurs de votre amour, dignes de leur racine,

Montrent un grand commencement ; Mais il faut passer outre, et des fruits de Lucine Faire voir à nos vœux leur accomplissement. Réservez le repos à ces vieilles années

Par qui le sang est refroidi ; Tout le plaisir des jours est en leurs matinées ; La nuit est déjà proche à qui passe midi.

Mais, contre le vœu du poète, le roi très-chrétien ne pouvait se décider à passer outre. Le père Arnoux, invité à l'indiscrétion par le nonce, répétait les aveux que le pauvre prince lui faisait en confession, et qui se résumaient ainsi : Point de passion amoureuse, aucune inclination pour les femmes : E che non sente stimolo alcuno di carne che H faccia perder la vergogna. Mais cette pudeur, quelle en était l'origine? Était-ce la crainte d'échouer dans une seconde expérience, ou bien le sentiment d'une impuissance radicale, d'une agénésie bien constatée ?

Un fait certain, c'est la froideur et l'insensibilité du roi,

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qui ne sentait point les piqûres de l'aiguillon de la chair. Notez bien que le malade, imaginaire ou non, raisonnait fort bien sur son état, et qu'il faisait preuve en ces matières délicates d'une prudence excessive pour son âge. Il assurait le père Arnoux de toute sa bonne volonté et de son désir sincère de remplir ses devoirs d'époux ; mais en même temps il faisait valoir des motifs de santé, et disait qu'il ne voulait point commencer trop tôt, afin de se ménager des forces pour l'avenir. « Il re l'assicuro che voleva bene alla regina e che non mancherebbe del suo dovere, e che ne aveva avuto qualche volta gran voglia ; ma accennava che gli veniva posto in considerazion di non guastarsi, cominciando si presto. » (2S avril 1618.)

Louis XIII mettait dès lors en pratique, sans le savoir, la fameuse théorie physiologique de Barthez, sur les forces actives et les forces radicales, théorie brillante et qui, bien comprise, peut éclairer d'une vive lumière les plus ardus problèmes de l'hygiène et de la pathologie. La reine faisait tout ce qu'il était possible de faire décemment sans outrepasser les limites de la pudeur, pour charmer et séduire son royal époux : « si vedde, dit le nonce, che qualche volta vorrebbe far divantaggio, ma il pudor combatte il suo desiderio. » Combien ce désir était vif, on le devine aisément : Anne d'Autriche, née en Espagne et d'un tempérament très-chaud, était alors en pleine fleur de beauté et dans tout l'éclat de ses dix-huit ans. Tout en faisant semblant de faire l'amour, Louis XIII, entêté comme un enfant, ne poursuivait qu'un projet : le renvoi en Espagne des dames de la reine : telle était son idée fixe.

L'ambassadeur d'Espagne , duc de MonLeleone, se trouvait ainsi engagé dans des négociations fort délicates, et il voyait approcher la Gn de son ambassade sans l'espoir d'apprendre avant son départ la nouvelle de la consommation du mariage. Le père Arnoux déployait tous ses talents de persuasion auprès de son royal pénitent; mais

HISTOIUE.

il n'obtenait rien. Après tout, remarque le nonce, on ne peut violenter la nature de Sa Majesté : Manonsipuo finalmente violentar la natura del re. Benlivoglio ne désespérait point, . et ne partageait guère l'opinion du comte de Gondomar, qui ' était convaincu de l'impuissance du roi : Çua/j/o a//' occompagnarsi il re colla regina, il conte di Gondomar va inSpagna con opinione che il re sia impotente, ma c certissimo che egli si inganna. Il serait curieux de savoir sur quelles preuves le nonce fondait une affirmation si positive.

Le duc de Monteleone fut obligé de partir sans que ses vœux les plus chers fussent remplis. II prit congé le 7 novembre 1618 pour retourner en Espagne, et fut remplacé par dom Fernando de Giron. Le roi profita du changement d'ambassadeur pour hâter l'exécution de ce projet qui l'occupait exclusivement : le renvoi des dames espapagnoles : Non si puo dire quanto Sua Maestà sia intestata in questo. Finalement, la maison de la reine fut congédiée et recommandée au roi d'Espagne. Les bons procédés de la cour de France prévinrent les fâcheuses conséquences qu'aurait pu avoir cette mesure, si l'orgueil et la susceptibilité castillane n'eussent été habilement ménagés.

La jeune reine se consola d'ailleurs du départ de ses dames par l'espoir d'avoir prochainement un mari en chair et en os. a Elle est, dit le nonce, toujours dans l'attente de cette bienheureuse nuit que le roi devra passer avec elle et qui ne finit point d'arriver : Aspettando questa benedetta notte che il re abbia a dormire con lei, che mai non finisce di giungere. » (19 décembre 1618.) Cette nuit si longuement attendue devait arriver pourtant.

L'année 1618 touchait à sa fin, et Louis XIII, grâce aux loisirs que lui laissaient les afl'aires politiques, se lançait dans le tourbillon des plaisirs : il dansait, allait à la chasse, et s'occupait du mariage prochain de sa sœur Christine de France avec le prince de Piémont. Le nonce, qui attendait

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impatiemment la perfection du mariage royal, Lira habilement parti de cette circonstance, et, dans une audience qu'il eut du roi, le iS janvier 1619, il osa dire : « Sire, je ne crois pas que vous voudriez recevoir cette honte que votre sœur ait un fils avant que Votre Majesté n'ait un Dauphin, Sire, io non credo già che voivorrete ricever questa vergogna, che vostra sorella abbia prima un figliuolo che vostrâ maestà un Delfino.

Le mot du nonce fît impression. Le roi rougit légèrement, et promit bien de faire son devoir. Depuis si longtemps qu'il préludait à ses amours, il ne s'étaitjamais montré plus empressé auprès de la reine. Il est probable qu'à cette date, le nonce aidant, sa résolution était prise; et Luynes d'ailleurs le poussait vivement. Mais ce jeune homme inexpérimenté cherchait un exemple pour se mettre sur la voie. Il voulait une leçon de pratique, avant de se risquer.

La leçon lui fut donnée par le duc d'Elbœuf et sa sœur ce la main gauche, mademoiselle de Vendôme, dont le contrat de mariage avait été signé le 19 janvier 1619. Le lendemain eut lieu la cérémonie des noces, et, la nuit arrivée, le roi se fit introduire dans la chambre des nouveaux époux. Ici, il faut laisser la parole à l'ambassadeur de Venise, Anzolo Contarini, qui a raconté la scène en détail dans une de ses dépêches à la sérénissime république : a Le mercredi auparavant, le duc d'Elbœuf ne fit qu'un lit avec sa femme, mademoiselle de Vendôme, et le roi, une bonne partie de la nuit, voulut être présent sur le propre lit des deux époux, afin de voir se consommer le mariage; acte qui fut réitéré plus d'une fois, au grand applaudissement et au goût particulier de Sa Majesté. Aussi estime-t-on que cet exemple a vivement concouru à exciter le roi à faire la môme chose. On affirme aussi que sa sœur, mademoiselle de Vendôme, l'y a engagé, en lui disant : «Sire, faites, vous aussi, la môme chose avec la reine, et bien vous ferez. Sire, fate voi anco cosi con la regina, che

farete bene. Le propos est gaillard et bien digne d'une ûlle de Henri IV. Le roi se le tint pour dit et n'oublia point la recommandation. Hérouard a noté brièvement et plaisamment cette visite nocturne : a Va chez mademoiselle de Vendôme pour lui faire la guerre, revient à onze heures. »

D'après l'ambassadeur de Venise, le roi se serait engagé à donner satisfaction à la reine, aussitôt après le départ de ses dames espagnoles : Che doppo la partenza délie Spagnuole, si sarebbe contentato di contentar la regina. Il différa pourtant à tenir cet engagement deux mois environ, après le départ de ces dames, et ce ne fut que cinq jours après avoir reçu les leçons et les encouragements de mademoiselle de Vendôme, qu'il s'exécuta. Encore y fît-il bien des façons. Le temps pressait. Le mariage de sa seconde sœur Christine de France et de l'héritier du Piémont était fixé au 6 février, et le roi avait engagé sa parole annonce, de ne point se laisser devancer par son beau-frère, le Piémontais.

Luynes, voyant l'irrésolution du roi et ses craintes puériles, intervint hardiment et lui fit en quelque sorte violence. Le 25, le roi, ayant soupé à huit heures, et rendu visite h la reine, était rentré dans ses appartements et il s'était couché. « A onze heures, dit M. Armand Baschet, M. de Luynes entre dans la chambre du roi, et il l'engage à se lever pour se rendre chez la reine. Le roi battait froid. Le favori le persuade, il le prie, il le supplie, le roi résiste, puis il cède, et Sa Majesté est ainsi conduite, presque portée, aux appartements de la reine, d'où Luynes revient aussitôt et oh le roi reste. Ainsi fut introduit le roi chez la reine par iM. de Luynes, prochain connétable (1 ). »

L'intervention du favori est très-énergiquement décrite dans la dépêche du nonce : La notte stessa che il re ando a dormire colla regina, stando tuttavia quasi in forse cd in gran contrasta frà se inedesimo', Luines la prese a traversa e la can-

(1) P. 315, chap. XIII.

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dusse quasi per forza al letto délia regina. (30 janvier 1619.) Le lendemain, grande joie. Le roi se hâta d'envoyer au nonce et à l'ambassadeur d'Espagne son maître des cérémonies et l'introducteur des ambassadeurs pour leur annoncer de sa part que le mariage était consommé. En annonçant au cardinal-ministre de la cour romaine, que le roi de France s'était enfin décidé à conjungersi colla regina, Guido Bentivoglio ajoutait : « Après la première nuit, sauf l'intervalle d'une seule, Leurs Majestés ont continué à se trouver ensemble, et on croit que, pour le commencement, afin d'avoir égard à la santé du roi, on fera en sorte que Sa Majesté ne se rende chez la reine qu'à différents intervalles. » Et plus loin : « En somme, le retard ne provenait que de la froideur du roi. Il craignait aussi de rencontrer dans cet acte des difficultés au-dessus de ses forces, frappé surtout comme il était du souvenir de son primo congresso à Bordeaux, qui non-seulement était demeuré sans effet, mais même ne lui avait laissé qu'une impression désagréable. »

L'ambassadeur de Venise donnait des détails plus piquants : S'intende che il re (e cosi egli si vanta) sia stato valoroso campione in questo fatto ; li med ici perd gli hanno prohibito d'attacar la zuffa cosi spesso. Il est très-possible que le roi se fît illusion sur ses amoureux exploits. Anzolo Contarini en parle avec un peu d'incrédulité. Le commencement de sa dépêche me semble empreint d'une légère ironie : Venerdi notte passaia, fie a' 25 del corrente, questo re cristiamssimo ha dormito et consummato il matrimonio con la regina.

Nous regrettons que le consciencieux et minutieux Hérouard n'ait pas dit son mot dans cette grave affaire. Mais point n'est besoin d'autres témoignages pour connaître à fond le tempérament de Louis XIIL Le lecteur a sous les yeux les pièces les plus importantes concernant ce mariage étrange et un peu ridicule; il appréciera lui-môme la nature de ce tempérament, sur lequel nous avons fait des réflexions qui nous semblent suffisantes.

Remarquons, en finissant, que Louis XIV ne vint au monde qu'en 1638, vingt-trois ans (M. Baschet a écrit par erreur vingt-neuf) après le mariage et dix-neuf après sa consommation. L'auteur de cet ouvrage curieux que nous venons d'analyser et d'extraire pense, non sans raison, que la naissance tardive du Dauphin de France pourrait donner lieu à une enquête curieuse; car il est avéré par les récits contemporains que Louis XIII, malgré les promesses qu'il avait faites à sa femme, de ne point se répandre en galanteries, et son vif désir de faire des enfans, condirleche sarebbe stato tutto suo, ne mai avrebbe toccato altra donna che lei; volendo egli in ogni maniera far des enfants (dépêche de l'ambassadeur de Venise, 27 janvier 1619) ; il est avéré que, malgré ces promesses de fidélité, qu'il lui fut facile de tenir, et ces intentions de paternité, Louis XIII ne fit rien pour se donner un successeur. Les circonstances qui concoururent à la naissance de Louis XIV sont tellement extraordinaires, sans parler des dissemblances profondes qui distinguaient le père et le fils, qu'on oserait soutenir raisonnablement l'opinion du comte de Gondomar et la manière de voir des dames de la reine. Ces ardentes Espagnoles disaient hautement que le roi n'était bon à rien, dicono che il re non val niente. Le comte de Gondomar était convaincu de son impuissance, va in Spagna con opinione che il resia impotente. C'est aussi notre opinion. Les dynasties d'ailleurs ne périssent point par la faute d'un impuissant. Encore une fois, la recherche de la paternité étant interdite, les reines peuvent, sans déroger ou du moins sans trop se compromettre, sauver une dynastie sur le point de s'éteindre, a Le roi est mort, vive le roi ! »

"VII. — I^es médecins de Lioiiis XIV.

Un amateur de curiosités bibliographiques me montrait naguère un recueil de dessins devenus très-rares, et qui

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restent comme un témoignage de la haine hollandaise contre Louis XIV, Dans la première planche, fort bien gravée et entourée de légendes explicatives, l'orgueilleux monarque, en habit de cour, lient dans sa main droite une chandelle, dont la lumière blafarde, éclairant le pourtour de la perruque royale, forme une auréole bien différente de celle que Sa Majesté empruntait familièrement au soleil. La caricature exprime la pensée satirique du dessinateur avec une naïveté grossière, et le commentaire qui l'accompagne n'a pu rien ajouter à l'humiliation du personnage, dépouillé de ses rayons d'emprunt et condamné à trôner au milieu de celte illumination grotesque. Dans un tel appareil, le grand roi (vieux style) n'est que ridicule; mais il fait pitié quand on est initié à toutes les vicissitudes de sa santé, durant un espace de soixante-quatre ans.

Grâce à la médecine et à ses confidences posthumes (1), la curiosité, lasse depuis quelque temps de cette majesté radieuse et si fort encensée, s'attache avidement à la machine de ce héros de théâtre, et sous le manteau de parade elle contemple cette misérable carcasse qui devait tomber en dissolution par la gangrène, après un laps de soixantedix-sept ans ; laps énorme, eu égard à la constitution d'un tempérament détestable, aux vices de régime et à l'extravagance d'une thérapeutique sans frein.

M. Le Roi, diligent éditeur du manuscrit médical de Vallot, d'Aquin et Fagon, admire un peu trop ces trois archia- Ires, et il paraît que son admiration est sincère, car il se compromet jusqu'à prendre leur défense, conduite généreuse autant qu'imprudente.

Dans ces notes cliniques qui nous ont été transmises sous forme d'éphémérides, ou, pour dire plus vrai, d'annales, il y

(1) Journal de la santé du roi Louis XIV, de l'année 1647 à l'année 1711, écrit par Vallot, d'Aquin et Fagon, tous trois ses premiers médecins; avec introduction, liotes, réflexions critiques et pièces justificatives par J. A. Le Roi. Paris, 18G2, i vol. in-8 de x\vi-441 p.

a infiniment plus à reprendre qu'à louer, même en s'abstenant déjuger les théories et la pratique des trois auteurs d'après les principes et les méthodes de l'artcontemporain.

La manière d'observer, de comprendre et de traiter lès maladies a considérablement changé depuis deux siècles. Après bien des variations inhérentes à son mode môme d'évolution, la médecine a reçu de notables améliorations, et le progrès, comme toujours, a été en raison de la variété, de la multiplicité et de la certitude des connaissances. Nous faisons aujourd'hui autrement et beaucoup mieux que nos prédécesseurs, qui n'avaient ni notre instruction ni nos ressources; cela est certain. Mais nous n'avons garde d'oublier ce que nous devons à leur expérience, dont nous avons hérité comme d'un patrimoine.

Dans tout art la science est d'un grand secours, par les applications et par les lumières qui en émanent; car l'art, qui, dans l'ordre des temps, précède toujours lascience, devient nécessairement de plus en plus scientifique à mesure que se développe l'élément de la spéculation pure. Mais, par sa nature même autant que par son origine, l'art s'alimente de la tradition, celle-ci n'étant en somme que la transmission continue des résultats obtenus par les générations successives.

Les sceptiques, qui ont si peu ménagé la médecine et les médecins, ne semblent pas avoir pesé ces considérations importantes, et ils ont rejeté comme incertain et problématique un art qui repose sur une longue série d'acquisitions et d'expériences, — base fondamentale delà pratique, — et qui est à môme de tirer une règle de direction, un système de lois bien coordonnées, en quatre mots, des principes et une philosophie, d'une science bien définie, et classée désormais dans le cadre encyclopédique.

Aussi le scepticisme ne peut-il rien contre la médecine, en tant qu'art appuyé sur la tradition et sur la science ; mais il peut beaucoup contre les médecins qui, en dehors de la

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grande voie médicale, se sont égarés dans les sentiers perdus ou sont tombés dans l'ornière de la routine. L'art désavoue ces faux artistes ; il les sacrifie sans regret aux moqueries des satiriques et aux sarcasmes des incrédules. L'historien de la médecine ne doit pas craindre de faire de pareilles concessions aux frondeurs, et il est dans l'obligation de rendre un témoignage de gratitude à ceux qui ont justement flétri ou châtié par le ridicule, l'ignorance pédantesqueet le charlatanisme impudent.

Parmi les bienfaiteurs de l'humaine espèce, Molière mérite à tous égards une belle place, pour avoir traduit à la barreet misen scènelesmédicastres desontemps.Ledessein du grand comique n'était point d'amuser le public aux dépens d'un art éminemment utile, au détriment d'une profession salutaire et bienfaisante. Le disciple de Gassendi, le lecteur de Lucrèce ne pouvait uniquement consacrer son génie d'observation à saisir des types, à esquisser des caricatures. Quoique vivants et représentés d'après nature, ses personnages de théâtres n'étaient évidemment à ses yeux que des marionnettes, dont le jeu devait reproduire toute la vérité de la vie réelle. Dans sa vaste galerie de tableaux, ce peintre sans égal représentait bien mieux que des individus ; il faisait revivre toute une époque, mettant sur le théâtre la comédie humaine, telle qu'il lui fut donné de la contempler. De là cette puissance de conception et la merveilleuse unité de son œuvre,

.... Res prodigialiter una.

Toute la société contemporaine défile au grand complet, et, en la suivant du regard, on aperçoit, à côté du bien, les vices, les défauts, les travers, les abus et les ridicules d'alors. La collection ne laisse rien à désirer, ni l'enseignement qui ressort de ce spectacle si amusant par sa variété, car tout est disposé de manière à donner satisfaction au sens moral et au sens commun. Aussi Molière est-il un philoso-

phe incomparable pour avoir observé les hommes en vue de défendre et de redresser la raison et les mœurs, but suprême de la philosophie.

Ce qu'il a fait en faveur de la morale privée et publique est trop connu pour qu'il soit nécessaire de le rappeler. Quant à la raison, outragée honteusement au nom môme de la science, il lui a rendu un service essentiel, en démasquant l'ignorance laborieuse et les vaines prétentions des pédants de toute espèce, notamment de ceux qui corrompaient le bon sens, sous prétexte d'enseigner la logique, et de ceux encore plus dangereux qui, faisant profession de guérir les iTialadies, s'érigeaient en arbitres de la santé et de la vie, et menaçaient sajis cesse l'une et l'autre par des remèdes non moins absurdes que les théories régnantes.

En effet, il y avait conformité parfaite entre la pratique et la dogmalique des écoles. Si le jargon scolastique des docteurs blessait l'oreille, leurs ordonnances faisaient trembler. Ces hommes gravement affublés d'une robe traînante et coiffés d'un bonnet carré ou en pointe, n'étaient pas moins redoutables par leur latin barbare que par ces médecines monstrueuses et ces entassements indigestes de drogues, dont la formule seule nous fait pâlir.

Comment un homme tel que Molière, savant à la manière des vrais philosophes, et assez fort pour résister aux séductions de Descartes, n'aurait-il pas ouvert les yeux sur les abus scandaleux qui déshonoraient alors l'art médical? Il ne les vit pas sans frémir, et il y appliqua le seul remède qui fût en son pouvoir. Sans douter nullement de la médecine, comme on l'a maintes fois avancé sans preuves, il se défiait des médecins, il les redoutait, non sans motifs, car la pratique en usage de son temps était souverainement aveugle et meurtrière.

S'il était possible de conserver quelques doutes à cet égard, ils seraient radicalement détruits par la lecture de ce Journal de la santé de Louis F, monument instructif

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et peu édifiant, qui donne pleinement raison à Molière.

Qu'on ne s'imagine pas que le grand comique a exagéré; non, il n'a fait que rendre les choses telles qu'il les observait, et ses observations ne sont pas moins justes que ses satires. Il a ridiculisé la Faculté, parce qu'elle était ridicule. Ni M. PurgonniM. Fleurant n'ont le droit de se plaindre de lui, car ils étaient l'un et l'autre parfaitement dignes de la réputation qu'il leur a faite. Le costume, le langage, les manières, tout est vrai et minutieusement exact ; et l'attirail même dans lequel ils se présentent auprès des pauvres malades n'est qu'un complément de la vérité.

Nous rions à la représentation du Malade imaginaire et de la burlesque cérémonie qui couronne cette pièce ; mais nous ne savons pas assez combien était mérité le châtiment infligé aux médecins en plein théâtre. Dans ces phrases ridiculement baroques, il faut voir autant de formules qui résument toute la pratique de ce temps-là; et si le latin est détestable qui leur sert d'enveloppe, le contenu l'est bien davantage.

A force d'aveuglement routinier et d'intolérance pour les nouveautés, l'école était tombée dans un empirisme plat, et l'on allait jusqu'à obtenir arrêt du parlement contre telle doctrine réputée subversive, ou contre tel remède qu'on tenait suspect par cela seul qu'il était nouveau.

Les vieux docteurs, les anciens, comme on disait dans la corporation, se bornaient à tâter le pouls, sans admettre la circulation du sang, à examiner les traits et la langue du malade, à considérer longuement, sans essayer aucune sorte d'analyse, les matières excrétées par les cavités naturelles; et, sur ces simples indices, ils livraient bataille à l'ennemi, en usant sans ménagement et sans retenue de ces moyens formidables qui donneraient à penser à nos vétérinaires.

Il La maladie était traitée par les médecins à peu près comme le diable par les exorcistes ; on la regardait, d'après

les idées courantes, comme un être malfaisant, ou tout au moins comme une influence maligne qu'il fallait détruire et chasser sans miséricorde. Aussi entrait-on en campagne sans relard, et, pour commencer les opérations, on n'attendait pas que le troisième jour de l'invasion fût écoulé, ainsi qu'il était d'usage en Égypte, au rapport d'Aristole.

Nos médecins procédaient hardiment et activement; ils commençaient par secouer vigoureusement le malade, de manière à ébranler, à remuer fortement les humeurs. Le grand secret de l'art consistait en cela : si les humeurs étaient gâtées, corrompues, épaissies, il ne s'agissait que de les purifier, de les délayer, de façon à les rendre douces, fluides et coulantes. De là cette thérapeutique essentiellement active qui se résumait en évacuations. De là cette double formule qui avait force de loi, qui était la règle suprême de la pratique dans tous les cas possibles, prévus ou non : saigner et purger, primumseignare, ensuita purgare, reseignare, repurgare, et le reste, et ainsi de suite en alternant, jusqu'à ce que toutes les impuretés et /iumewrs /?eccantes fussent vidées.

Les saignées emportaient les mauvais ferments, tandis que de bonnes purgations bien énergiques entraînaient comme dans un égout le superflu de la pituite, de la bile et de l'atrabile, en évitant tout dépôt, tout mélange capable de porter le trouble dans l'économie. On ne craignait rien tant que l'altération et les mouvements désordonnés de ces liqueurs « bouillonnantes et féroces ; » aussi laissait-on toujours libre passage et une porte ouverte à ces débordements dangereux.

De là, comme auxiliaires de ces grands moyens, toutes ces variétés de petits clystères détersifs, émolHents, résolutifs, adoucissants, rafraîchissants, minoratifs, carminatifs, qui faisaient la joie et la fortune des apothicaires. L'essentiel, c'était de nettoyer le corps comme on nettoie un vase impur, et d'obtenir des matières louables. La ma-

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Jadie provenait sans aucun doute de l'efrervescence des humeurs, des fumées, fuliginosités et impuretés qui montaient des bas-fonds vers les viscères supérieurs, de manière à troubler les fonctions des organes nobles.

Voilà l'opinion généralement reçue, sur la foi des anciens qu'on savait par cœur, qu'on ne comprenait point, qu'on interprétait à rebours, les prenant aveuglément pour guides, mais guides infaillibles qui ne souffraient ni examen ni contrôle, et qui devenaient par le fait les ennemis les plus dangereux de cet art dont on les proclamait les maîtres et les patrons.

En effet, tout progrès sérieux devenait impossible par suite de ce respect exagéré de l'autorité. On adoptait pleinement les théories imaginaires de la vieille médecine sur les tempéraments et sur les humeurs : on admirait les dissertations diffuses de Galien et de ses commentateurs les Arabes ; on contemplait les doctrines de l'école grecque à travers les subtilités orientales. Et, loin de vérilier l'exactitude des vieux préceptes par l'observation consciencieuse de nouveaux faits bien analysés, on prétendait trouver dans les observations ou cas qui se présentaient un accomplissement des prophéties, soit dit sans métaphore, car les anciens passaient pour des oracles, et ce qu'ils avaient écrit demeurait aussi inébranlablement vrai que parole d'Évangile.

La médecine s'apprenait entièrement dans les livres ; et les plus considérés parmi les médecins brillaient moins par la sûreté du coup d'oeil et la profonde expérience qui distingue le praticien d'élite, que par un luxe d'érudition grecque et latine, assez inutile pour l'exercice de l'art. Jean Fernel, ce grand luminaire de l'École de Paris, était prisé particulièrement pour sa réputation d'excellent humamste; aussi lisait-il sans cesse Platon et Cicéron, et il n'avait donné que trop de temps à ces auteurs, comme on s'en aperçoit aisément en parcourant ses écrits, où les

raffinements de l'élégance et de la subtilité l'emportent de beaucoup sur la substance.

11 y a fort peu de chose à prendre aujourd'hui dans les vastes compilations des médecins les plus renommés qui étaient alors dans cette tradition. Ils savaient par cœur tout Hippocrate, tout Galien, Aristote et Pline; mais tout leur savoir consistait à rapprocher des textes, à élaborer des commentaires, sans nulle critique, sans ce véritable esprit scientifique qui cherche dans les labeurs de l'érudition la lumière et la vérité.

Leur ambition était satisfaite quand on les répulait hommes doctes et diserts, car ils haranguaient volontiers en un latin laborieusement choisi, saisissant toutes les occasions de faire montre de leur éloquence et de leur savoir. Les actes de la Faculté n'avaient point d'autre objet : toutes ces variétés de thèses qu'il fallait soutenir pour arriver par degrés au bonnet doctoral n'étaient guère que des morceaux de style qui servaient à alimenter la discussion, car on argumentait solennellement dans la grande salle des écoles de médecine tout comme en Sorbonne, et les disputes qui s'élevaient entre docteurs en médecine n'étaient ni plus instructives ni plus édifiantes que celles des docteurs en théologie.

Dans le vaste recueil de ces pièces académiques, il y a des choses curieuses, rarement des choses utiles. Et pourtant on donnait alors une grande importance à ces doctes compositions, ainsi qu'on en peut juger par les lettres de Guy-Patin, ce docleur atrabilaire, à l'esprit étroit et caustique, le vrai type du bourgeois émancipé et frondeur, curieux, malin, spirituellement bavard, très-enclin à la médisance, très-entiché des préjugés de la classe à laquelle il appartenait et des privilèges de sa corporation.

Cet enragé galéniste avait néanmoins du bon, à ce qu'il croyait bien entendu, car il détestait cordialement chirur-

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jiiens et apothicaires, et de sa haine violente et un peu ridicule il se faisait un mérite. Son bon sens lui avait démontré de bonne heure l'inutilité de ce nombre infini de remèdes qui encombraient alors les officines ; et il faut lui savoir gré d'avoir, un des premiers, réduit les fastueuses richesses de la pharmacopée, par la publication d'un livre qu'on appelait « le médecin charitable, » comme nous dirions (( le médecin des pauvres. » C'était une espèce de manuel de médecine donvestique et économique, dont le but n'était autre que la ruine de ces malheureux apothicaires contre lesquels le fin Picard épuise tout son vocabulaire d'injures, dans ses lettres bien entendu, car il avait trop de prudence pour s'exposer inconsidérément à déplaire en face à ses ennemis.

D'ailleurs Guy-Patin , qui représente excellemment les médecins de son temps, n'avait nulle envie de s'ériger en réformateur. Quand il faisait table rase de toutes ces drogues qui empoisonnaient le public au profit des apothicaires, il cherchait avant tout une satisfaction à ses rancunes ; mais, plus que personne, il respectait profondément l'autorité des anciens, et il avait une sainte horreur des innovations. Les plus belles découvertes le laissaient indifférent et incrédule. Dans Galien était contenue, à son dire, toute la bonne médecine.

Lui aussi tenait pour la vieille méthode : il purgeait, saignait et clystérisait sans miséricorde, tout en exerçant sa langue et sa plume contre les chimistes, « qui nihil nisi necant, » comme il dit en fort bon latin.

Les chimistes n'étaient autres que des médecins qui faisaient usage de l'antimoine et que l'école de Paris, toute confite en préjugés rances, excluait obstinément, comme des novateurs dangereux.

Parmi les partisans de Tatimoine, il y avait assurément des charlatans qui faisaient grand bruit de cette drogue minérale, dont les préparations étaient alors très-impar-

faites; mais les adversaires des chimistes ne faisaient point de distinction, et leur instinct de conservation les avertissait de se tenir en garde contre tous ceux qui propageaient bien ou mal les enseignements de Paracelse et de Van-, Helmont.

Guy-Patin (1) traite avec le dernier mépris ces deux esprits supérieurs et illuminés, et il se déchaîne particulièrement en invectives contre Paracelse, qui, voulant réformer la médecine d'après la méthode de Luther, avait publiquement brûlé les écrits de Galien et ceux d'Avicenne.

Les trois premiers médecins de Louis XIV ne craignaient point d'employer l'antimoine; mais la manière dont ils en usaient n'atteste ni des convictions raisonnées ni un grand discernement en thérapeutique. Leur pratique est grossière, aveugle, entachée de tous les vices de la routine, foncièrement empirique, dans la mauvaise acception du mot, active outre mesure, malgré l'opposition assez fréquente du roi, dont le gros bon sens savait parfois contenir à propos le zèle exagéré de ses archiatres.

Louis XIV était grand mangeur, comme tous ceux de sa race. Il ne mangeait pas, il dévorait, engloutissait sans mâcher, ayant les dents fort mauvaises. Il s'emplissait de grosses viandes, de gibier et de légumes, notamment de pois verts qu'il aimait beaucoup, et qui lui donnaient des indigestions terribles. Comme il ne pouvait s'accoutumer à vivre de régime, il acceptait sans résistance les fortes médecines qu'on lui faisait prendre pour corriger les effets de son intempérance, « bien persuadé que le moyen le plus assuré de défendre le cerveau est celui de vider souvent les ordures du bas-ventre, et d'y empêcher l'amas des humeurs par les purgatifs réitérés de temps en temps (2). »

Cette théorie, brièvement énoncée en quatre lignes, et développée çà et là très-longuement, était devenue la règle.

(1) Lettres. Édition J.-H. Reveillé Parise. Paris, l%kQ.passim.

(2) Journal, p. 103.

DOCUMENTS POUR l'hISTOIUE DE l'aRT. 343

J'ai compté trois cents purgations environ, dont les résultats, exposés en détail et avec une complaisance visible, occupent une bonne moitié du journal. Quant aux saignées, le roi ne pouvait les souffrir; elles lui faisaient un mal affreux. On le saignait néanmoins tous les ans, et dans sa vieillesse, comme il était menacé de congestion et sujet à des vertiges, Fagon lui faisait violence pour qu'il se laissât ouvrir la veine. J'ai compté plus de cinquante saignées.

Pour ce qui est des lavements, le compte n'en est pas facile. Vallot en usait avec munificence, tellement que l'usage dégénéra en abus. Si l 'on voulait remonter à la cause première, à l'origine véritable de la fistule du roi, on la trouverait peut-être dans l'excès de ce remède réitéré à tout propos, et dont l'application exigeait l'emploi d'un engin mécanique qui n'est point sans inconvénients. Un fait certain et précieux à recueillir, c'est que depuis la grande opération qu'il dut subir pour sa fistule, Louis XIV refusa absolument de se livrer à ses apothicaires, et pendant plus de vingt ans il persista résolument dans sa répugnance insurmontable, « d'autant que les lavements ne lui font jamais aucune chose et ne lui procurent jamais aucune évacuation. (1) »

En effet, habitué comme il était à recevoir une forte secousse périodique, le roi ne pouvait ressentir aucun bénéfice de l'emploi de ce moyen auxiliaire, et Fagon qui le remit en honneur s'en servait uniquement comme d'un anodin, pour calmer les épreintes, tranchées et autres douleurs du bas-ventre, provoquées ou pour mieux dire entretenues par les écarts de régime et par l'abus des purgatifs.

Une chose très-remarquable dans le Journal, c'est que les trois médecins qui l'ont rédigé successivement ne s'ac-

(I) Journal, p. 120.

cordent point sur le tempérament du roi, et sont à peu près d'accord sur les drogues pharmaceutiques, on n'ose dire sur la méthode thérapeutique, car il est évident que toutes les indications qu'il fallait remplir se réduisaient' finalement en évacuations, au jugement de ces partisans fanatiques de l'humorisme.

Cet accord sur l'emploi des moyens et ce désaccord sur la nature et la constitution du sujet malade prouvent en quelle décadence se trouvaient alors les doctrines générales de la médecine, puisque la matière médicale, avec ses formules monstrueuses, servait également, à toutes les théories indistinctement et pour tous les cas de la pathologie.

Ainsi, dans la petite vérole du roi, dans sa rougeole, dans certaines maladies de jeunesse de nature plus que suspecte, dans ses accès de fièvre intermittente ou continue, dans ses attaques de goutte, dans ses coliques néphrétiques, suite de la gravelle, c'est toujours la môme médication, qui se résume en quatre mots : la lancette et les drogues purgatives.

Quant aux ressources si puissantes de l'hygiène, on les dédaignait : les hàins ordinaires ou de chambre étaient rarement prescrits, et les bains de linge, c'est-à-dire le renouvellement des vêtements qui couvrent im.médiatement • la peau, étaient moins fréquents qu'il n'eût été nécessaire pour l'entretien de la propreté, de la netteté du corps, sans laquelle il n'y a poînt de santé. Les eaux de Forges, prescrites à l'intérieur, sans raison suffisante, devaient moins servir de remède, que donner le change au public sur l'état valétudinaire du roi, et satisfaction aux courtisans, qui intervenaient volontiers dans les affaires de la médecine, au très-grand déplaisir des premiers médecins de la cour.

La politique intervenait aussi d'une façon assez étrange. Vallot, créature de Mazarin et son dévoué serviteur, appelait aux consultations le cardinal-ministre, qui faisait toujours prévaloir l'avis de son protégé.

DOCUMENTS POUR L'HISTOIHE DE l'aHT. 34^

D'Aquin, qui s'était poussé à la cour par le crédit de Vallot, dont il était devenu le neveu par alliance, d'Aquin avait la protection de la Montespan, qui le soutint tant qu'elle fut en faveur; mais la Maintenon ayant pris sa place et trouvé le bon moyen de ne la plus quitter, d'Aquin fut disgracié et remplacé par Fagon, homme d'esprit et de ressources, né pour l'intrigue, infiniment plus habile dans le métier de courtisan que dans l'art de guérir, quoi qu'en aient dit ses flatteurs les gazetiers, qui le proclamaient hautement le premier médecin de l'Europe.

Rien de moins vrai. Ni Fagon ni ses prédécesseurs dans la même charge n'étaient comparables en mérite, en savoir, en capacité, en habileté dans la pratique, à ces hommes vraiment supérieurs qui, avant la fin du dix-septième siècle, avaient donné de dignes successeurs au grand Sydenham, le fondateur, le chef et le maître le plus illustre de l'école empirique moderne, depuis longtemps florissante en Angleterre, en Hollande, en Belgique, en Allemagne, en Italie et même en Espagne, lorsque la médecine française, surchargée d'un inutile fatras d'érudition, en était encore aux vieux préjugés et aux disputes oiseuses de la scolaslique.

Sauf Baillou, praticien de génie, malgré sa dévotion superstitieuse pour les textes hippocratiques, l'école de Paris, livrée aux passions mesquines des docteurs-régents, ne pouvait opposer un nom justement célèbre à ceux de Morton, Boerhaave, Stahl, Frédéric Hoffman, Baglivi; et elle n'avait pas eu, comme l'école de Montpellier, un Joubert, un Rivière, un Barbeyrac, l'égal de Sydenham, au jugement de Bordeuet du philosophe Locke.

En revanche, les médecins de Paris se déchaînaient violemment contre toute innovation, et allaient jusqu'à proscrire lesdécouvertes les plus merveilleuses et les plus utiles : on écrivait contre la circulation du sang, traitée de fable, contre le quinquina, regardé comme un poison (n'oublions pas que la Fontaine a célébré en beaux vers cette précieuse

substance végétale), et l'on ne ménageait point les injures à Pecquet, lequel, faisant ses études à Montpellier, avait découvert le réservoir du chyle et le canal thoracique, découverte qui, venant après la démonstration de Harvey, ouvrait * un horizon sans limites à la physiologie et à la médecine.

Le quinquina, connu dès 1638, l'année môme de la naissance de LouisXIV, pour ses propriétés fébrifuges, importé en Espagne en 1640 par la comtesse de Chinchon, recommandé par Juan Lopez de Vega, médecin de l'ex-vice-roi de Lima, défendu contre les attaques et les préjugés des ignorants, par un professeur en médecine de l'université de Valladolid, nommé Barba, en 1642 ; le quinquina ne fut employé pour la première fois contre les fièvres intermittentes qui tourmentaient depuis longtemps Louis XIV par des accès réitérés, qu'en l'année 1686.

Remarquons à ce sujet que d'Aquin, alors premier médecin en charge, avait écrit contre l'écorce du Pérou, qualifiée d'admirable par Sydenham. Ajoutons, pour détruire une erreur grossière dans laquelle est tombé naguère un de ces jeunes croisés qui s'escriment contre les savants, en haine de la science, et en dépit du sens commun, que parmi les hommes qui se distinguèrent le plus en Amérique, sous Ferdinand et Isabelle, Charles-Quint et Philippe II, les médecins espagnols emportent la palme, par les recherches sans nombre et les curieuses notices qu'ils nous ont transmises dans leurs écrits. Avant de les juger, il serait prudent de les lire; mais, au lieu de prendre de telles précautions, on veut avoir raison contre les médecins, on nie qu'ils aient eu entrée en Amérique, et, pour étayer cette négation ridicule, on allègue un passage de Montaigne, qu'on explique tout de travers, de telle sorte que le trait malin et spirituel de Montaigne devient tout simplement une ânerie.

C'est avec des préjugés analogues et d'après une méthode semblable, que les médecins dont nous faisons la critique lisaient les anciens, qu'ils travestissaient, sans trop cher-

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cher à les comprendre ; tandis que Jes bons observateurs, qui jetaient les fondements de l'école empirique, ne se contentaient point de lire Hippocrate, Arétée, Galien ; mais imitaient ces grands maîtres et les commentaient pratiquement, non sans féconder leurs préceptes, en les distançant dans la voie qu'ils avaient ouverte les premiers.

C'est qu'ils avaient en eux le génie du progrès, grâce auquel ils devinaient le secret de l'évolution de l'art, tandis que les autres étaient dans la routine et suivaient l'ornière. Mais les derniers étaient en nombre ; en France notamment ils formaient la grande majorité, et ils perpétuaient la mauvaise tradition. Vers le milieu du dix-huitième siècle, Bordeu ameutait contre lui presque tous les membres de la Faculté, pour avoir prôné l'inoculation comme un excellent préservatif de la petite vérole, et Bordeu lui-môme, si émancipé pourtant, soutenait avec toutes les ressources de sa dialectique subtile, des rêveries surannées touchant les variétés du pouls et l'influence des jours critiques.

Aussi la médecine française, contenue dans sa marche progressive par l'esprit réactionnaire des écoles, se trouvait éclipsée par l'avancement prodigieux de la chirurgie, partie de l'art qui s'était rapidement accrue, en prenant pour appui les notions positives en anatomie, et l'observation rigoureuse. Assurément Félix, Mareschal, Dionis, tous ces chirurgiens qui figurent dans le texte du Journal ou dans les notes de l'éditeur, étaient des hommes bien supérieurs par l'intelligence et par l'instruction à ces trois archiatres, qui ont peut-être fourni à Molière les types que nous admirons dans ses pièces médicales, le mot n'est pas trop fort pour marquer avec combien de tact et de finesse le grand comique a observé, étudié et compris la médecine et les médecins de son temps. Ici comme ailleurs il a saisi la vérité par la contemplation de la réalité, suivant la méthode fondamentale de la science; aussi manque-t-il d'idéal (mot sonore et profondément creux), au goût de quelques profes-

seurs de • belles-lellres, toujours perchés sur les hautes échasses du spiritualisme.

Le Journal de la santé du roi Louis XIV, n'hésitons pas à le redire à la honte de ceux qui l'ont rédigé, est le meil- . leur commentaire aux susdites pièces de Molière; il reste comme un témoignage accablant des théories ridicules et de la pratique détestable qui étaient alors en vogue. Ce journal, qui n'était fait que pour le roi et que le roi se faisait lire souvent, atteste infiniment plus d'habileté dans l'art d'aduler bassement que dans celui de guérir. Ces premiers médecins étaient si foncièrement courtisans, qu'ils n'osaient jamais dire la vérité, en usant de ce privilège des honnêtes gens, qu'on respecte même à la cour. En parcourant les notes quij malgré eux et contre leurs prévisions, sont venues jusqu'à nous, on ne peut se défendre de certains mouvements de colère et parfois d'un sentiment de dégoût, à l'égard de ces grands maîtres en charlatanisme, qui pronostiquaient tout comme les astrologues, au milieu de leur galimatias hérissé d'interminables formules. Et, si peu sympathique qu'elle soit, on ne peut s'empêcher de plaindre sincèrement cette royale majesté, « travaillée, comme ils disent, des agitations que les mouvements du cœur et de la gloire excitent souvent dans la vie, » et « voulant toujours, en se faisant voir à sa cour, ménager entre les besoins de sa santé et ceux de son État (i). )\

Ce qui condamne sans appel les premiers médecins de Louis XIV, c'est l'impression produite par la lecture de ce journal, qui finit par rendre ce prince intéressant, même aux yeux de ceux dont l'antipathie lui est à jamais acquise.

(\) Journal,]}. 124.

Nota. La gravure à laquelle il est fait allusion au -commencement de celte étude egt la première d'une coUeclion devenue très-rare, et qui forme dans son ensemble une satire politique du règne de Louis XIV. L'exemplaire que j'ai eu sous les yeux appartient à l'un de mes meilleurs amis, M. Georges Moreau-Chaslon.

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TIII. — Documents sur le cliarlataiiismc chirurg^ical au dix-huitième siècle.

Dans une bonne histoire de la médecine, un chapitre tout au moins devrait être consacré aux charlatans. Notre profession en a compté de tout temps un si grand nombre, que l'historien consciencieux de l'art médical ne saurait ni les oublier ni les exclure sans dommage. Ces artistes, qui se distinguent du commun, se recommandent particulièrement à la curiosité; et, sans être précisément des moralistes, ils présentent des éléments précieux d'intérêt pour l'élude des mœurs médicales.

Le mot charlatanisme est inscrit sur la bannière d'une puissante confrérie; mais il y a bien des variétés du genre. Les charlatans se ressemblent tous en tant que charlatans; les analogies qui les rapprochent sont connues de tous. Il n'en est pas de môme des différences qui peuvent servir à les classer. L'ignorance et une certaine adresse pour tromper la foule sont l'apanage du charlatan vulgaire, et ce dernier ne se fait guère illusion sur sa propre valeur; tout son savoir ne consiste qu'à exploiter effrontément la sottise des gens, à son profit, en se conformant au proverbe si connu et si vrai : Vulgus vultdecipi, decipiatur.

Le charlatan qui fait argent de la bêtise humaine n'est poussé que par la cupidité, passion ignoble à laquelle il obéit uniquement : son métier est de faire des dupes, et toute son ambition est de gagner beaucoup. Ce charlatan vulgaire n'a point d'amour-propre ; il est effrontément cynique et débite ses impostures et ses drogues sans s'émouvoir.

Tout autre est le charlatan que tourmentent la vanité et le désir immodéré de paraître. Homme de talent, de savoir, pénétré de son mérite et toujours prompt h le met-

tre en évidence, celui-ci met toutes ses qualités, toutes ses facultés au service de son ambition égoïste; il n'épargne rien pour se faire valoir, et le plus souvent il sert l'art et la science d'un très-grand zèle, en vue de s'en servir pour la satisfaction de sa passion dominante.

Il arrive même que les charlatans de cette espèce méprisent l'argent ou le dédaignent. Il en est qui ne recherchent la fortune qu'à cause des avantages et des facilités qu'on en peut retirer pour la considération ; car c'est de celle-ci qu'ils se préoccupent surtout, et si bien, qu'ils se soucient moins d'être que de paraître, au rebours de l'artiste vraiment honnête et désintéressé, qui se moque au besoin de l'opinion, pourvu que le devoir soit rempli et la conscience satisfaite.

Le charlatan, au contraire, déploie une grande habileté pour sauver les apparences; mais il se conduit plus volontiers d'après les impulsions d'une vanité insatiable que d'après les règles de la stricte probité et les inspirations salutaires du bon sens. La vanité peut aller jusqu'à l'extravagance, jusqu'à l'extrême folie.

Quand Archigène entreprit de refondre la théorie des fièvres en inventant une nomenclature impossible, la passion de l'art le dominait moins que l'amour exagéré de sa réputation. S'il eût sincèrement servi l'art médical par ses rares talents, au lieu de travailler pour sa satisfaction personnelle, il ne fût point tombé dans le ridicule, digne châtiment de ceux qui prétendent se singulariser par des inventions absurdes. Qui ne sait qu'Archigène a eu des imitateurs, et que des tentatives analogues à sa prétendue réforme ont abouti à un résultat semblable.

L'antiquité présente encore d'autres exemples de ce charlatanisme médical dont la vanité est le mobile. Sans remonter au mythologique Esculape dont les prétentions exagérées furent détruites par un coup de foudre, l'histoire nous montre Acron d'Agrigente, médecin empirique et va-

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niteux au point d'exiger du sénat de sa ville natale la concession d'un lieu en évidence pour y élever un monument à son père. Acron fondait sa demande sur la supériorité de ses talents en médecine, Bik tJiv èv to?? larpoT? âxpôxviTa, dit Diogéne Laêrce, en faisant un pauvre jeu de mots (I) qu'il emprunte, il est vrai, au philosophe Empédocle. Celui-ci, qui avait aussi sa bonne dose de vanité, ainsi que l'atteste sa mort théâtrale, rendit vaines les sollicitations d'Acron, « ayant fait un discours sur l'égalité, peut-être pour prouver que les médecins sont tous égaux, et que l'un ne vaut pas mieux que l'autre, » remarque finement Leclerc (2). Thessalus de Traites, médecin novateur de l'école méthodiste, et si fort maltraité par Galien, était si rempli de son propre mérite, qu'il rejetait avec dédain les opinions et les dogmes des plus grands maîtres de l'art. Sa vanité prodigieuse était, au rapport de Pline, passée à l'état de manie. Thessalus, qui avait une belle fortune et une clientèle considérable , ne sortait qu'accompagné d'une nombreuse escorte. Comme il était à la mode dans la capitale du monde, il se croyait sans rival, dans le passé aussi bien que dans le présent. Il se fit bâtir un monument sur la voie appienne, et l'inscription funéraire apprenait aux passants que Thessalus était le vainqueur des médecins, ou, comme on dirait aujourd'hui, le prince de la médecine (3).

Pline a bien des traits satiriques contre la vanité des médecins, qu'il a notée judicieusement comme un principe de charlatanisme. Mais, sans relever les sarcasmes de Pline, nous ne produirons qu'un exemple rare de la vanité médicale.

(1) Vit. philos., VIII, 2, à l'article Empédocle.

(2) Hist. delà méd.. Ire part., liv. II, c, vu, p. 103, édit. in-4,

(•3) Cl. Galeni methodus medendi lib. I, in-4; — Plinii Eist. nat., lih, XXIX, c. v;-Dan. Leclerc, Hist. de la méd., 2* part., liv. IV, sect, I, ch. II, p. i'ibAil.

Ménécrate de Syracuse, qu'il ne faut pas confondre avec un autre médecin du môme nom et contemporain de Tibère, se vantait, entre autres merveilles de son habileté, de gué-, rir radicalement l'épilepsie, et il obligeait quelques-uns des malades qu'il avait traités de lui faire escorte. Il allait ainsi traînant sa clientèle à sa suite et se pavanant dans les principales cités de la Grèce. Athénée, le compilateur encyclopédique, nous a conservé la lettre ridiculement insolente que Ménécrate écrivit à Philippe, roi de Macédoine, pour annoncer apparemment son arrivée. Le vaniteux médecin débutait ainsi : « Tu règnes sur la Macédoine, et moi sur la médecine, » et il poursuivait en prolongeant cette antithèse ridicule. D'après Élien, l'épître de Ménécrate commençait par cette formule : « A Philippe, Ménécrate Jupiter, souhaits de prospérité. » Philippe, qui connaissait bien son correspondant, répondit à son tour : « Philippe à Ménécrate, santé. Je te conseille de te rendre aux environs d'Anlicyre. » Il voulait dire par là que Ménécrate avait besoin de prendre une forte dose d'ellébore pour guérir de sa folie. L'ellébore était le grand remède des anciens contre la manie avec exaltation, et le territoire d'Anticyre, ville de la Phocide, en produisait une espèce qui était fort estimée. Aller à Anticyre, c'était, comme on dirait de nos jours, entrer à Charenton (1).

C'était encore la vanité qui poussait Ménécrate à une exagération tellement ridicule de son propre mérite. C'était elle aussi qui égarait dans les plus faciles sentiers de la médecine ces sophistes si durement traités par Hippocrate en maints passages de ses écrits. Bien des faiseurs de systèmes n'ont obéi qu'à ce vice inhérent aux natures frivoles,

(1) (î'i'kxTC-Ktù MevexpoérY); ô 7,£Û; eù irpocTTSiv, Âvrâ-j'paij/e 8i xat é «ti'Xiir- •Ttoç* «tiXiTTTïc; Msvcxpàrei û^iaîvEiv. SufiScuXeûw oc. ■rvpotiâ'jeiv aeauTÔv eirt Toïç y-atà ÀvTixûpav tc'ttci;. HivEtteto Si «p« toûtuv, ôti Trapaop&voî ô avTip. MVi&n, Hist. var., XII, 51, et Athénée, liv. VII, c. xii, et Dan. Leclerc, Hist. de la me'd. part., liv. IV, c. m.

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et qu'il faut se garder de confondre avec l'orgueil. Celui-ci, qui inspire si souvent de grandes choses, non sans induire aussi en de graves erreurs, se distingue fortement de la vanité, inspiratrice ordinaire des sottises que commettent les gens qui n'usent de leurs facultés que pour les satisfactions de l'amour -propre. Paracelse était vaniteux au point d'en être fou. Il n'est pas le seul parmi les modernes qui puisse entrer en parallèle avec les médecins de l'antiquité dont nous avons parlé. Mais il est un type du charlatanisme engendré par l'envie de paraître.

C'est aussi dans cette catégorie de médecins vaniteux à l'excès qu'il faut ranger Lecat, célèbre chirurgien de Rouen et membre de l'Académie royale de chirurgie.

Cet homme habile, qui s'était fait une grande réputation dans son art, devait sa notoriété autant à ses talents, qu'on ne saurait justement contester, qu'aux soins assidus qu'il donnait à l'entretien et à l'accroissement de sa renommée. J'ai sous les yeux une lithographie qui le représente d'après un excellent portrait conservé à Rouen. Le front est découvert et l'œil très-vif; il y a sur ce masque beaucoup d'intelligence et de finesse. Mais ce nez proéminent et pointu, cette bouche largement fendue, ce menton court, arrondi et relevé, le pli qui avoisine la commissure des lèvres, et la saillie des pommettes, composent un visage d'une physionomie tres-complexe, où l'on démôle pourtant trois sentiments en prédominance : la satisfaction de soi-même, l'inquiétude et l'insolence. Avec ses traits aigus et sa face osseuse, Lecat représente à merveille le type de la vanité inquiète.

Le physique du personnage répond parfaitement à l'esprit et au caractère qu'il fit paraître dans une carrière parcourue non sans éclat ni sans utilité, malgré la préoccupation qu'il eut constamment de contenter sa vanité sans mesure. Louis,secrélaire perpétuel de l'Académie de chi-

rurgie, a peint Lecat de main de maître (1). Le portrait est si ressemblant, qu'il semble vivre, et c'est vraiment avec raison que les commissaires qui furent chargés d'examiner l'éloge de Lecat par Louis, ont affirmé dans leur rapport que cet éloge est « un des meilleurs qu'il ait donnés. » Ils ont Irouvé le mot juste, en écrivant que cet éloge est un tableau.

Parlant de l'usage qui s'est établi, dans les assocfalions savantes, de faire l'éloge des membres défunts, Louis dit finement « qu'il est quelquefois très-embarrassant pour celui qui en est chargé par devoir de satisfaire également aux égards que méritent sa compagnie, le public et la vérité. Ce sont des intérêts différents assez difficiles à ménager lorsque, de temps en temps, on les trouve opposés l'un à l'autre. » Cette réflexion, si profondément vraie, est consignée dans l'exorde. On lit quelques lignes plus bas : « Nous n'avons pas à nous plaindre de la disette des matériaux. Peu d'hommes se sont occupés du soin de leur réputation avec autant de zèle et d'ardeur que M. Lecat. Il saisissait avec empressement et suivait avec feu toutes les occasions de montrer la part qu'il prenait à l'avancement des connaissances humaines (2). »

Louis connaissait bien le personnage, si bien, en effet, qu'il aurait pu dire que, dans le bien qu il faisait, Lecat ne cherchait que le prétexte et l'occasion de se mettre en plus grande évidence. Lecat convoitait vivement les honneurs

(1) Éloges lus dans les séances de l'Académie royale de chirurgie, recueillis parle docteur Fr. Dubois, Paris, 1859, p. 129.

(2) A ces réflexions de Louis, ou peut comparer celles qu il a faites au début de l'Éloge de Verdier. « Ceux qui ont été recommandables par des talents décidés, dont la vie active et laborieuse a été consacrée à l'utilite publique ; ceux qui, sans intérêt pour eux-mêmes, se sont uniquement occupés de leurs devoirs, et qui ont plus considéré l'obligation de faire le bien que la satisfaction de l'avoir fait, de tels hommes ont un droit incontestable à nos hommages. » (Éloge de Verdier. prononcé aux écoles de chirurgie en 1769, page 42 de l'édition de M. Frédéric Dubois.) Que le lecteur fasse la comparaison, et il sentira le contraste.

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et les places, moins pour l'argenl que pour la considération qu'il en tirait. Ces places au demeurant lui assuraient un assez bon revenu et constituaient conséquemment une fort belle dot. Lecat, qui n'avait qu'une fille, voulait un gendre qui pût lui succéder dans toutes ses charges, a M. Lecat, dit spirituellement A. Louis, fit connaître ses intentions, et, sans indiquer précisément un concours, les choses s'arrangèrent de façon que plusieurs jeunes chirurgiens se rendirent de Paris à Rouen dans l'intention de mériter la palme. M. David était du nombre. On aurait pu parier, presque à coup sûr, qu'il aurait l'aveu du père, d'après les succès académiques qui étaient si fort de son goût (i).»

Lecat avait en effet une passion si violente pour les couronnes académiques, qu'en i755, l'Académie royale de chirurgie ayant proposé un prix double, il concourut en dissimulant son nom, malgré la disposition très-positive du règlement qui l'excluait du concours comme membre de la compagnie. On voit que Lecat ne put guérir de cette ambition académique, laquelle ne dure si longuement que chez les savants de second ordre qui, doutant d'eux-mêmes malgré leurs prétentions, recherchent avidement l'approbation officielle. Baumes, ancien professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, était aussi un de ces concurrents infatigables et heureux qui mettent leur honneur à faire provision de couronnes. Malheureusement les couronnes académiques n'ontpas toujours l'éclat inaltérable de cette brillante auréole qui désigne à la postérité les têtes vraiment illustres, et la gloire de Lecat n'a guère duré plus que celle de Baumes : c'est aujourd'hui une célébrité de province, une illustration un peu effacée de la Normandie Lecat, qui veillait sans cesse sur sa réputation et qui employait tous les moyens pour séduire l'opinion publique, Lecat, qm faisait prôner ses opérations et ses bonnes œu-

(1) Éloge de David, édition Fréd. Dubois, p. 350-351.

vres par les gazelles, était plus que sexagénaire, lorsqu'il obtint une faveur qu'il avait longtemps sollicitée. En 1762, par le crédit du gouverneur de la Normandie, il reçut des lettres de noblesse, dont la copie se conserve dans les archives de l'Académie de chirurgie. Louis, dans son Éloge de ce glorieux personnage, a lait, au sujet de cette faiblesse, des réflexions qui, reproduites ici, ne seront ni hors de propos ni sans utilité : « Dans la carrière des sciences et des arts, remarque finement le judicieux écrivain, dans la carrière des sciences et des arts, oii l'on ne déroge point, les annoblis n'acquièrent que la considération dont ils auraient également joui sans la prérogative de la noblesse. Entre les gens d'une môme profession, le mérite peut seul distinguer (1) ».

Rien de plus juste, mais rien de plus ordinaire aussi que l'envie qui tourmente les plus méritants parmi les gens qui exercent des professions libérales, d'obtenir ces distinctions officielles et apparentes qui ne décorent pas toujours le mérite. Lecat avait du sien une idée si avantageuse, qu'il ne fut amené que par des considérations très-singulières à l'étude et à la pratique de l'art chirurgical. Destiné en premier lieu à l'élat ecclésiastique, il pensa plus tard que sa vocation véritable était pour les travaux du génie. Il s'appliqua en conséquence et avec une grande ardeur aux mathématiques; il se prit d'une belle passion pour la mécanique, et fut persuadé jusqu'à son dernier jour qu'il valait beaucoup comme physicien. C'est David, son gendre, qui nous apprend tout cela dans une lettre adressée à Louis, et qui accompagnait des documents pour servir à l'Éloge de son beau-père. Lecat disait volontiers que la chirurgie ne lui aurait jamais plu s'il n'avait découvert que, par la mécanique, elle pouvait se rattacher à la physique, et il ajoutait métaphoriquement et fort galamment qu'il s'était ré-

(0 Éloge de Lecat, p. l iT-IiS.

DOCUMENTS POUR l'hISTOIRE DE l'aRT. 357

solu à embrasser l'écolière pour l'amour de sa maîtresse chérie.

Cet aveu explique le caractère de la plupart de ses travaux en chirurgie; ils sont d'un esprit ingénieux plutôt que d'un clinicien. Lecat mettait de la physique partout, et ses théories en physique étaient étranges ou bizarres. 11 était de ces esprits plus singuliers qu'extraordinaires qui, ne pouvant s'élever jusqu'au génie, donnent constamment dans le paradoxe lorsqu'ils tentent de voler trop haut.

L'ambition tourmentait cet habile homme, et, quoique la réputation à laquelle il était si sensible et la fortune à laquelle il ne fut pas indifférent eussent en apparence comblé ses vœux, sa satisfaction ne fut jamais pleine et entière. Le désir immodéré de paraître le domina souverainement, et ayant tout mis en œuvre pour contenter cette passion insatiable, il ne fît pas tout ce dont il était peut-être capable ou du moins tout ce que le public, qui l'avait gâté, était en droit d'attendre de lui. Aussi la postérité, qui juge avec impartialité et sans céder à ces illusions qui égarent trop souvent le jugement des contemporains, la postérité n'a point admis en sa faveur des circonstances atténuantes, et elle a ratifié l'appréciation à la fois si fine et si nette de Louis.

Ce juge, d'une inflexible droiture et d'un discernement quasi infaillible, a écrit : « La multiplicité des éloges historiques serait désapprouvée avec raison si, dans ce genre d'écrit, on trompait la postérité en voulant lui faire estimer des hommes par les titres qu'ils ont accumulés et par les places qu'ils ont remplies (1). »

Au moment de composer, dix ans après, l'Éloge de Lecat, le secrétaire perpétuel de l'Académie royale de chirurgie n'eut garde de négliger l'observation d'un principe aussi

(I) Notice sur Verdier {Éloges Édition Fr. Dubois, Paris, 1859, p. 42).

sage qu't5quitable, et il s'appliqua consciencieusement à faire un portrait ressemblant, ni chargé ni flatté, du modèle qui avait si longtemps posé devant lui. Lecat parut alors tel qu'il était de son vivant. On rendait justice à ses qualités, * à son ardeur, à la prodigieuse activité de son esprit; mais on ne celait pas ses imperfections, et on laissait entrevoir les travers et les vices de son caractère, La famille du défunt se fâcha. Les ennemis du secrétaire perpétuel manœuvrèrent sourdement. David présenta à l'Académie une protestation ridiculement exagérée, qui provoqua de la part de l'inculpé une réplique très-sensée et très-éloquente, et donna lieu au beau rapport de Sabatier(8 juin 1769). Enfin la veuve de Lecat, cédant à de mauvais conseils ou à une mauvaise inspiration, écrivit à Louis un billet injurieux. Louis, toujours ferme et convenable, répondit aux injures qu'on lui adressait par une lettre très-digne, qui est un modèle de raison et d'urbanité, et dont la fin est ainsi :

«Ma réputation, qu'il m'est permis de conserver, ne peut souffrir aucune atteinte de vos injustes emportements. M. le premier chirurgien du roi et la compagnie dont j'ai l'honneur d'être l'interprète ont approuvé mon travail. Je croirais même pouvoir me flatter de votre approbation, s'il vous était possible d'examiner de sens froid (1) ce que j'ai dit et de me savoir gré de ce que f ai tu. n

Ce dernier membre de phrase n'est pas, comme on pourrait le supposer, une espèce de figure qu'aurait employée Louis pour sa défense. L'Éloge de Lecat abonde, il est vrai, en insinuations, en réticences ; et pourtant le secrétaire perpétuel de l'Académie royale de chirurgie n'a pas dit tout ce qu'il savait, et il ne s'est pas môme permis une allusion au

(1) M. Fréd. Dubois, qui a reproduit cette lettre dans ses notes à l'Éloge de Lecat [Éloges lus dans les séances publi'/ues de l'Académie royale de chirurgie, Paris, 1859, p. 152), a imprimé de sang-froid ; mais la minute de la lettre, qui est de la main de Louis, n'autorise point cette correction ou cette variante.

DOCUMENTS POUR l'hISTOIRE DE l'ART. 359

sujet de cette affiure, dont les pièces sont entre nos mains et que nous pouvons révéler aujourd'hui sans crainte d'offenser personne.

Les commissaires de l'Académie royale de chirurgie chargés d'examiner l'Éloge de Lecat par Louis ont parfaitement défini en quelques lignes la vraie nature du trop célèbre chirurgien de Rouen :

« Cet Éloge, dit Sabatier, organe de la commission, est un tableau de la vie de M. Lecat, qui y est présenté partout comme un homme de beaucoup d'esprit, avide de connaissances, très-versé dans son art, zélé pour l'honneur des lettres et pour celui de la chirurgie, auquel il a beaucoup contribué par ses ouvrages et par son habileté généralement reconnue, dont la vie a été fort laborieuse, qui a remporté un grand nombre de prix dans diverses Académies ; que les sociétés savantes de l'Europe les plus considérables ont adopté; qui a reçu du prince les marques de distinction les plus flatteuses ; en un mot, comme un de ces hommes rares, nés plutôt pour être admirés de leurs contemporains que pour servir de modèles. »

Juste et très-fine appréciation. Lecat était, en effet, un esprit ingénieux, brillant même, mais peu solide; il subordonnait son art aux décevantes théories qui régnaient alors dans la physique et dans lesquelles il intervenait volontiers, soit comme réformateur, soit comme inventeur. Son caractère ressemblait beaucoup à son esprit : le vain désir de paraître le poussa et le soutint dans la carrière qu'il avait finalement choisie, après de longues hésitations entre l'état ecclésiastique et la profession d'ingénieur. Le culte assidu des mathématiques, funeste trop souvent à la rectitude de la raison, ne dispose point à l'humilité. Lecat, qui tenait beaucoup à rester mathématicien, fut un chirurgien subtil, et d'une subtilité poussée jusqu'au paradoxe ; mais il ne connut point la modestie, cette vertu si douce, quand elle

3 <> 0 HISTOIHF .

est vraie, naturelle, sincère. Son amour-propre trop impatient provoquait les louanges et ne savait pas les attendre; mécontent de ses panégyristes les plus complaisants, ce vaniteux faisait très-volontiers son propre éloge, et le faisait' sans mesure, sans ménagements. Il alléguait sans discrétion ses travaux, ses découvertes, ses livres, ses palmes et ses titres académiques. Laborieux et actif, il prétendait jouir sans retard de la réputation qu'il s'était faite, et qui probablement eût été plus durable, s'il avait consacré à la consolider le temps qu'il perdit à se faire valoir, en ayant recours à ces moyens peu légitimes dont l'amour de la publicité a malheureusement rendu l'usage vulgaire.

La méthode qu'il avait constamment suivie de son vivant pour se mettre le plus possible en évidence ne fut que trop imitée par ses amis et, qui pis est, par ses parents les plus proches. Les gazetiers, travaillant sans discernement, sans conscience, sur les mémoires fournis par sa famille, dépassèrent le but et firent du mort un portrait trop flatté. Louis, jaloux de rétablir la vérité et de juger sainement, n'écouta que sa haute raison et ce sentiment d'équité souveraine auquel il faut obéir quand on veut porter un juste jugement ; et par une savante analyse de tous les éléments divers de cette nature complexe, il reproduisit l'homme tel qu'il était, tel qu'il l'avait connu, si bien que les esprits droits furent de son côté et firent bonne justice des injustes réclamations.

On reconnut alors que la vie de Lecat pouvait se résumer en une formule d'une admirable netteté et d'une profonde justesse, que Pline a trouvée dans une de ses éloquentes diatribes contre le charlatanisme médical. Ostentatio artis et portentosa scientiœ venditatio manifesta est (1), dit excellemment le pittoresque écrivain, et il faut convenir que l'appréciation de Louis a mis en relief et en parfaite évidence

(l) Historia Na/ura/îs, XXXIX, 8.

DOCUMENTS POUR l'hISTOIRE DE l'aRT. 3G1

cette ostentation de l'art chirurgical et celte manie de paraître avec éclat qui fut la passion prédominante de Lecat.

Dans la liste des membres de l'Académie royale de chirurgie, au 1" janvier 1755, Lecat est porté en tête des associés regnicoles, avec tous les titres que voici : « M. Lecat, correspondant de l'Académie royale des sciences, membre des Académies de Rouen, Madrid et Berlin, professeur en anatomie et chirurgie et chirurgien en chef à l'Hôtel-Dieu à Rouen (1). Il était aussi, depuis 1740, correspondant de la Société royale de Londres, et il y a des travaux de lui dans les Transactions de cette célèbre compagnie.

Lecat ne parut pas d'abord très-sensible à l'honneur que lui avait fait l'Académie de chirurgie en se l'associant. « La compagnie, qui avait récompensé ses premiers travaux d'une manière si honorable, dit Louis dans son Éloge, et qui avait tant contribué à sa réputation naissante, lui donna des lettres d'associé en 1739. Il ne s'aperçut que fort longtemps après qu'il avait toujours été sur la liste à la tête de cette classe ; car il ne prit que dans ses dernières années, au frontispice de ses ouvrages, la qualité de doyen des associés régnicoles de l'Académie royale de chirurgie. »

Tout cela est d'une grande exactitude. Lecat, qui s'était constitué à Rouen une sorte de royauté scientifique, était parvenu à fonder dans cette ville une Académie des sciences, belles-lettres et arts. Ily trônait en qualité de secrétaire perpétuel, et il déploya dans l'accomplissement de ses fonctions beaucoup de zèle et d'activité. Mais il reconnut enfin que cette Société, dont il était l'âme, ne pouvait le disputer en éclat à l'Académie royale de chirurgie, et dans les dernières années de sa vie, il se souvint un peu tard des obligations et des égards qu'il devait à cette illustre compagnie. Voici une lettre de lui qui témoigne de ses sentiments de respectueuse déférence :

(1) Registres de l'Acad. roy. de chirurg., t. 111, p. 400.

« A Messieurs de l'Académie royale de chirurgie. a Messieurs,

« Permeltez-moi de vous présenter deux ouvrages dont l'un est tout récemment imprimé, et l'autre, quoique un peu plus ancien, n'auoit cependant pas encore été placé dans votre bibliothèque. Jevoudrois, messieurs, pouuoiry fournir des choses qui en fussent plus dignes. Peut-être y parviendray-je, si le ciel daigne prolonger mes jours. Je n'ay gueres employé l'âge de vigueur qu'a amasser des matériaux, dans l'espérance de les arranger et de les produire auec plus d'utilité dans l'âge de sagesse. J'en suis à ce dernier acte du petit roole que je jolie dans ce bas monde, et j'y vais employer tout le loisir que me procure ma retraite de la ville de Rouen. Un des motifs qui me soutient le plus dans cette entreprise, messieurs, c'est l'espérance de voir mes efforts applaudis par votre respectable compagnie et mes ouvrages placés au rang de ceux qu'elle estime.

« J'ay l'honneur d'être avec un profond respect,

« Messieurs,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« Lecat. »

(I A Rouen, ce 15 aoust 1759. »

Il écrivait ainsi neuf ans avant sa mort(l).

En donnant un échantillon de sa manière et de son orthographe, nous regrettons de ne pouvoir montrer un spécimen de son écriture, assez lisible, mais irrégulière et peu nette ; les caractères en sont incertains, et les nombreuses liaisons

(1) Né à Blézancourt, bourg de Picardie, le 6 septembre 1700 ; mort à Rouen, le 20 août 17G8.

DOCUMENTS POUR L'hISTOIRE DE l'aIIT. 3 63

des lettres entre elles y jettent un peu de confusion : ils accusent plus d'inquiétude que de fermeté d'esprit. Pour ce qui est du style, dont le lecteur verra bientôt un autre morceau, Lecat était tout à fait digne de réfuter le discours paradoxal de J.-J. Rousseau qui avait remporté le prix de l'Académie de Dijon. Il ne fut pas heureux dans cette réfutation, et sa défense des arts et des belles-lettres, loin de lui valoir une couronne, provoqua le blâme de la part de la Société littéraire dont il convoitait l'approbation.

Mais comment, après une si longue indifférence à l'égard de l'Académie royale de chirurgie, Lecat fut-il amené à se préoccuper de cette savante compagnie avec une telle sollicitude? Jl n'est pas difficile de deviner le motif de cette préoccupation un peu tardive. En J7SS, quatre années par conséquent avant qu'il écrivît une lettre si flatteuse, l'Académie royale de chirurgie, qui ne perdait jamais de vue aucun de ses membres, avait particulièrnment fixé sur lui son attention en des circonstances qui doivent être rappelées en détail.

Dans les Registres manuscrits de V Académie royale de chirurgie, aux pages 450-51 du tome HP, qui renferme le résumé des actes et des travaux de la compagnie, depuis le l"avril 1751 jusqu'au 18 décembre 1753 inclusivement, sous la date du 24 juillet 1755, on lit à la fin du procès-verbal : a On a dénoncé au comité des lettres des magistrats de Lille, imprimées et répandues dans le public pour y annoncer l'arrivée de M. Lecat, d'une manière qui marquerait du charlatanisme, si ces lettres eussent été concertées avec M. Lecat ; on a délibéré, et l'on est convenu que M. le secrétaire écrirait à M. Bagieu, qui doit être actuellement à Lille, pour le prier de s'informer de la vérité des faits, et . d'en rendre compte à l'Académie. »

A cette époque, l'Académie était dirigée par Lafaye, sous la présidence de Lamartinière. Morand, qui remplissait les

fonctions de secrétaire perpétuel, ne perdit point de temps, et il adressa à son collègue Bagieu (Jacques), bon observateur et praticien excellent, cette lettre que nous avons heureusement retrouvée dans les cartons de l'Académie :

« L'Académie royale de chirurgie, monsieur, a vu avec peine que M. Lecat s'est fait annoncer à Lille avec des précautions qui ne conviennent point à un maître d'une aussi grande réputaticm, et membre de l'Académie en qualité d'associé. Elle a lu des espèces d'affiches imprimées pour notifier aux curés et aux baillis de différents lieux son arrivée dans les premiers jours de juin, et des lettres contenant sur les opérations qu'il a faites des détails peu avantageux à M. Lecat s'ils étaient vrays.

« L'Académie, ayant à cœur ce qui intéresse son honneur et celui de ses membres, serait fâchée que M. Lecat se fût comporté dans son voyage comme le font les charlatans et les batteurs de campagne, et elle désire d'être informée par vous, monsieur, de tout ce qui s'est passé sur cela à Lille et peut-être sous vos yeux, espérant que vous voudrez bien prendre cette peine le plus tôt qu'il vous sera possible.

« J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Morand. »

« Ce 31 juillet 1755. »

Quoique cette pièce fort curieuse porte la date du 31 juillet, il y a grande apparence qu'elle fut écrite sans retard, après la décision prise par l'Académie d'instruire une affaire qui pouvait être de nature à compromettre sa dignité dans la personne d'un de ses membres. On lit, en effet, dans le tome cité ci-dessus des registres de la compagnie, sous la date du 31 juillet 1755, le passage suivant :

«Il y a eu comité dans lequel on a agité l'affaire qui regarde M. Lecat. M. le secrétaire a lu la lettre qu'il avait

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écrite à M. Bagieu, chargé par l'Académie d'instruire le fait. M. Bagieu, de retour à Paris dans ces entrefaites et actuellement présent, a dit que, prévoyant les justes inquiétudes de l'Académie sur cela, il avait approfondi l'affaire étant à Lille; que MM. les magistrats avaient fait imprimer et répandre d'office les lettres circulaires en question, que M. Lecat n'y avait aucune part, et qu'il s'est comporté partout d'une façon honorable. Dans le moment, M. le secrétaire venait de recevoir une lettre de M. Lecat adressée à l'Académie, conforme au rapport de M. Bagieu, et par laquelle il se justifie en détail. M. le secrétaire a été chargé d'écrire à ce sujet à M. Lecat une lettre de politesse.

« Signé : Morand (1). »

Il est probable que six jours n'avaient point suffi pour l'enquête que l'Académie jugea à propos d'instituer. La poste n'allait pas alors d'une grande vitesse, et Bagieu n'eut pas, en conscience, le temps de recevoir à Lille la lettre du secrétaire perpétuel, de faire les recherches qu'on lui demandait, et de retourner à Paris pour rendre compte de sa mission. Ou l'affaire de Lecat fut menée rondement, ou elle fut étouffée dès le début, l'Académie ayant peut-être craint de compromettre sa réputation en appelant trop vivement l'attention publique sur un de ses membres les plus connus. 11 se peut encore, et c'est le cas le plus probable, que Lecat ait été averti à temps, officieusement ou par les amis qu'il comptait parmi les académiciens, car sa lettre de justification est du 28 juillet. Or les registres de l'Académie royale de chirurgie ne font mention de l'affaire qui le concernait que deux fois, le 24 et le 31 juillet. Il est vrai que cette affaire remontait au moins à deux mois, car les imprimés que nous allons reproduire et qui figurent au dossier comme pièces justificatives, sont du mois de mai 1755. Ces impri-

(1) Registres, tome III, p. 484.

raés sont au nombre de trois ; les voici sans commentaire

« A Lille, le IC may 1755.

« L'intérêt que nous prenons, messieurs, à ce qui peut ' contribuer à l'avantage des habitants de votre paroisse, nous engage à vous informer.'que M. Lecat, docteur en médecine et chirurgien en chef de l'Hôlel-Dieu de Rouen, dont le mérite et l'habileté sont parfaitement connus, doit arriver en cette ville dans les premiers jours du mois de juin prochain pour y faire des opérations à quelques personnes, et, comme il a bien voulu s'engager pendant le séjour qu'il doit y faire de neuf à dix jours d'opérer la cataracte, le becde-lièvre, l'extirpation du cancer, et toutes autres opérations de chirurgie, à l'exception de la taille, aux personnes pauvres et aisées qui se présenteront, ceux de votre communauté, qui peuvent être attaquez de ces sortes de maladies, pourront profiter d'une occasion aussi favorable.

(( Nous croyons aussi devoir vous adresser les préparations que le sieur Lecat a prescrit aux malades de cette ville, pour les trouver en état d'être opérés dans les premiers jours de son arrivée, afin que les étrangers qui voudraient avoir recours à lui pendant son séjour ici puissent s'y préparer de la même manière.

« Nous sommes, messieurs, vos affectionnez serviteurs, les baillis des quatre seigneurs hauts-justiciers, représentant l'état des châtelenies de Lille, Doiiay et Orchïes. »

Suscription imprimée :

A messieurs

les baillis et gens de loy de

« A Lille, le 24 mai 1755.

«Par notre lettre du 16 de ce mois, nous avons informé,

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monsieur, les gens de loi de nos communautés de l'arrivée de M. Lecat, chirurgien très-habile, dans cette ville, dans les premiers jours du mois prochain, et qu'il y fera pendant les neuf à dix jours qu'il y restera les opérations de la cataracte, du bec-de-lièvre, de l'extirpation du cancer, et toutes autres opérations de chirurgie, à l'exception de la taille ; nous croyons, monsieur, que dans la vue d'être utile à vos habitants, vous voudreè bien vous charger de vous informer de tous les pauvres de votre paroisse qui sont dans le cas d'avoir recours à M. Lecat, et de nous envoyer un état de ces personnes avec leurs noms, leur âge et leur incommodité ; ils pourront se rendre ici avant l'arrivée de M. Lecat pour se faire voir par le sieur Vandergraqht, chirurgien de cette ville, qui les examinera et leur dira s'ils sont dans le cas d'être opérés ; à l'égard de ceux qui seront dans ce caslà, ils pourront se rendre à Lille dans l'endroit que nous aurons marqué pour être traités et pansés sans aucuns frais,

(1 Nous sommes parfaitement, monsieur, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs, les baillis des quatre seigneurs hauts-justiciers, représentant l'état des châtelenies de Lille, Doùay et Orchies. »

Suscription :

A monsieur, Monsieur le curé d. . . . .

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